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Chez nos gens/6

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Éditions de l’Action Sociale Catholique (p. 63-72).

LE RUISSEAU





ENTRE la terre de chez nous et la terre du voisin, il y avait un cours d’eau.

Au sortir du bois, où elle prenait sa source, cette eau limitrophe faisait d’abord quelques méandres sous les broussailles ; puis, venant à rencontrer la ligne de division des deux biens, elle coulait droit au sud ; après avoir recueilli, deçà, delà, l’apport des rigoles, elle arrivait près des maisons, obliquait un peu à l’est, laissait de notre côté les ruines d’un vieux moulin, et, faisant un crochet, coupait en biais le chemin du roi, sous un pont.

Pour de vrai, c’était une rivière. Au souvenir de ceux qui, enfants, jouèrent sur ses bords, cela ne fait pas de doute…

Quand de la maison on nous appelait, à L’heure des vaches, il fallait, pour remonter les berges escarpées, agripper les branches et les racines. Sur la rive, se trouvait un rocher, un rocher énorme ; seuls, les grands parvenaient à y grimper ; du sommet, on avait, rapportaient-ils, une vue magnifique : en amont, à partir du moulin, une eau claire et rapide courait sur les caillloux ; en aval, avant de passer par la goulette du pont, elle s’élargissait, et cela faisait un lac.

Dans notre rivière, il y avait des poissons : des petits, très éveillés, et qui voyageaient par bandes ; des gros, de sens plus rassis, et qui restaient à l’ombre, sous le pont. Dans l’eau transparente comme une vitre, ils tenaient tête au courant, et leurs fines nageoires remuaient…

Dans notre rivière, des vaisseaux naviguaient, montaient à la cordelle, descendaient à vau-l’eau, manœuvraient d’un atterrage à l’autre. Il y avait des chaloupes, des goélettes et des trois-mâts. Rien n’est plus facile que de distinguer ces diverses sortes de bâtiments. Les chaloupes, c’est des morceaux de bois tout petits, de n’importe quelle forme, et qui n’ont ni quille ni mâture ; cette heureuse disposition permet aux chaloupes d’aller aussi bien sens dessus dessous qu’autrement, avantage fort apprécié des navigateurs. Les goélettes aussi sont à fonds plats ; mais, taillées au couteau de poche dans un bardeau de cèdre, elles accusent des formes plus savantes : pointues de l’avant, arrondies de l’arrière, elles sont évidemment faites pour la course ; aussi portent-elles deux mâts, sur lesquels on fixe de petites voiles de papier. Quant aux trois-mâts, ils sont construits suivant un gabarit plus compliqué ; les meilleurs sont ceux qu’on fait avec de vieux sabots convenablement gréés ; on en taille aussi de très beaux, et qui tiennent fort bien la mer, dans les pièces de fond d’une barrique… Mais d’où qu’ils sortent et quelles que soient leurs formes, on les reconnaît d’abord à leur triple mâture et à leurs puissantes dimensions. Il va sans dire que les trois-mâts, gros bâtiments de charge sujets à échouer, ne voyagent sûrement que sur les eaux profondes, par exemple sur le lac, près du pont ; ailleurs, ils ne valent rien : à tout instant, ils engravent ou donnent sur les cailloux.

Ah ! si vous aviez vu nos goélettes descendre la rivière et sauter le rapide ! Cela n’allait pas toujours, vous le pensez bien, sans avaries : une goélette mal arrimée chavirait avec sa cargaison, ou une chaloupe mal à propos se mettait en travers du chenal ; mais aussitôt le patron du malheureux vaisseau, dans l’eau jusqu’aux chevilles, le redressait, et le voyage continuait au hasard des courants. Dans l’eau calme, nos vaisseaux se comportaient mieux encore : on amurait convenablement les voiles, chacun soufflait dessus, et, cingle ! les fins voiliers traversaient la mer d’une seule arrisée.

Un jour, un petit garçon de la ville arriva avec un bateau à vapeur en fer-blanc peinturé ; on tournait une clef, une hélice se mettait à battre, et le bateau marchait tout seul ! Auprès de cette merveille, nos vaisseaux avaient piteuse mine ; leur supériorité ne tarda cependant pas à paraître. En effet, le bateau mécanique était toujours échoué ; même au plus creux de l’eau, il touchait fond et se couchait sur le flanc, cependant que nos trois-mâts évoluaient sans encombre. Aussi le citadin n’essaya pas longtemps de faire flotter son jouet : bientôt il l’abandonnait sur le rivage, ferraille inutile, et, comme nous, pieds nus et culotte retroussée, dirigeait une flottille de gentils canots de bois qui dansaient sur les rides du lac. En cinq minutes nous avions fait de lui un marin.

Mais, pour la pêche, le petit monsieur eut toujours un désavantage, à cause de son chapeau. Tout le monde sait que, pour seiner le poisson, il n’y a qu’un bon moyen : on plonge son chapeau de paille dans l’eau, jusqu’au fond ; un poisson passe… vite on retire le chapeau par les bords, l’eau s’écoule, et le poisson est pris. Notre nouvel ami voulut faire de même. Hélas ! son chapeau, son joli chapeau blanc au ruban bleu, sortit de là, veule, flasque, d’une couleur sans nom, et n’ayant plus forme humaine ! Les nôtres, au contraire, rustiques et façonnés à la misère, s’accommodaient de cette manœuvre le mieux du monde ; un coup de soleil, et il n’y paraissait plus.

Qu’elle était belle, ma rivière !

Le sable était d’or, l’eau de cristal, les poissons d’argent. Chaque jour, chaque heure ajoutait quelque note nouvelle et favorable. S’il faisait beau temps, le soleil mettait des diamants sur la rive, des éclairs sur l’onde ; et s’il pleuvait, il fallait voir, à la surface du lac, la danse joyeuse des grains de pluie ! Le matin, le moulin se dressait dans la lumière comme une tour de château ; sur le haut du jour, ses vieilles pierres éclataient de blancheur ; et le soir, ses ruines prenaient dans l’ombre des formes changeantes et mystérieuses.

Ma rivière était pure. Rien ne souillait son onde jeune et fraîche. Des champs traversés, elle n’apportait rien que d’honnête : un brin de foin, une feuille, une fleur descendait parfois le courant, mais sur son lit de cailloux comme sur le sable de sa grève, nulle ordure : on y buvait sans crainte, au creux de la main, une eau saine et bienfaisante.

Ma rivière était douce, loyale, et de bon conseil. Quand une peine passagère mettait de grosses larmes dans nos yeux, c’est auprès d’elle que nous cherchions un refuge : secrètement, elle nous consolait ; à son murmure familier, les petits cœurs pleins de sanglots se calmaient, tandis que d’une caresse toujours neuve le flot baignait nos pieds nus. Sans cesse elle variait ses jeux, bruissait contre les mousses, riait à travers les cailloux, descendait en cascatelle, et, avant de passer sous le pont, avant de s’en aller pour toujours dans l’inconnu, elle mettait à nos pieds, comme en un miroir, tout le grand ciel bleu réfléchi…

J’ai voulu la revoir.

Je me suis arrêté sur le chemin. Longuement j’ai regardé…

Et soudain, quelque chose en moi s’est brisé ! Le passé, tout à l’heure si vivant, ne m’apparaît plus que comme un rêve ; devant la réalité brutale, les images d’autrefois s’éloignent, s’évaporent et s’effacent.

Où donc est ma rivière ? Il me semble voir ce paysage pour la première fois. C’est bien le même, pourtant : voici le chemin du roi et le pont de bois ; voilà, à l’ouest, la maison, et là-bas, le vieux moulin. Mais je ne reconnais pas ma rivière. Ô déception ! ma rivière si belle d’il y a trente ans, ma rivière large et creuse, c’était un maigre ruisseau, peut-être un fossé de ligne ; l’inaccessible rocher, but de tant d’efforts, témoin de tant de chutes, c’était un simple caillou roulé ; le pont n’avait que trois pieds d’arche ; et le lac, le lac profond, pareil à une mer, c’était sur le sable une mince couche d’eau claire, pas même un étang, presque une mare !

Tout cela, qui me parut un jour si grand, tout cela est petit et étroit.

Combien l’aspect qu’à mon regard prenaient autrefois les choses était plus beau, et meilleur, et plus vrai !

Et mes souvenirs, comme des oiseaux en peine dont un coup de vent a renversé le nid, volent lamentablement au-dessus de l’humble ruisseau, sans savoir où se poser…

Ah ! que n’ai-je encore mes yeux d’enfant !