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Chine et Tonkin

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Chine et Tonkin
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 165-181).

L’entrée triomphale de régimens français dans le palais d’été du Fils du Ciel à Pékin n’est pas l’un des événemens les moins curieux de ce siècle, mais il se produit en ce moment un fait beaucoup plus important au point de vue européen, c’est la tendance absolument nouvelle de l’empire chinois à vouloir, — après tant d’années d’effacement, — reprendre en Asie une situation prépondérante. Ses richesses, son étendue, sa population, paraissent lui revenir en mémoire et lui imposer des devoirs dont il n’avait plus souci.

La Chine, arriérée au point de jeter à la mer le matériel d’un chemin de fer roulant entre Shanghaï et Wosung, a demandé pourtant aux nations qui inventèrent cette chose absurde, « les transports rapides » ce qu’elles avaient de mieux en canons et en torpilles. De nos sciences utiles, de nos découvertes pacifiques, elle n’a voulu, jusqu’à présent, que ce qui pouvait augmenter ses moyens de défense ou lui permettre d’attaquer au besoin des voisins plus faibles qu’elle. L’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne, lui ont fourni tout ce qu’elle a voulu en ce genre, et le trésor impérial chinois, seul, sait à quel prix. Elle a dépensé à cela une telle quantité de piastres que, de bonne foi, elle peut se croire invulnérable et en état de partir en guerre.

Quant à nous, en raison de la présence de troupes françaises à Saïgon et sur la rivière Rouge du Tonkin, c’est-à-dire à quelques kilomètres de la frontière chinoise, un devoir nous est imposé : celui d’observer la transformation qui paraît s’opérer chez les disciples de Confucius et d’examiner s’ils sont aptes à jouer en Orient le rôle actif dont nous parlions plus haut. Serions-nous, comme quelques prophètes l’affirment, à la veille du réveil d’un grand peuple, tout près de la résurrection de l’empire de Gengis-Khan, ou, comme l’a dit un penseur, « est-ce l’ombre que les grandes destinées projettent devant elles et dans le jour d’aujourd’hui demain est-il déjà présent ? »

Nous ne sommes, comme j’espère le prouver, qu’en présence de quelques tentatives de revendications surannées qui sont le propre de la ténacité du caractère des Chinois, ténacité qui va toujours de pair avec leur morgue incorrigible. Il faut qu’on le sache : il n’y a qu’une bravade ridicule de leur part dans l’envoi d’une poignée de braves sous les murs d’Hannoï, en vue d’une citadelle sur laquelle flottait le drapeau tricolore ! Il en est de même des conseils de résistance qu’ils donnent secrètement à notre vieil ennemi le roi Tu-Duc. Le changement d’attitude des Chinois vis-à-vis des Européens date du jour peu éloigné où la question de la rétrocession du territoire du Kouldja s’est réglée d’une manière pacifique entre eux et les Russes. Quoique ce soit en échange d’une très forte somme d’argent que la Russie ait consenti à rétrocéder ce territoire, le Fils du Ciel n’en a pas moins considéré cette acquisition coûteuse comme un brillant triomphe remporté sur l’un des plus grands royaumes d’Occident [1]. C’est depuis lors que ses ministres se sont interposés en qualité de médiateurs entre Japonais et Coréens, qu’ils ont dirigé contre nous un semblant d’armée au Tonkin, réclamé de nouveau au Japon les lies Liou-Chou et fait la ridicule sommation aux souverains, leurs anciens tributaires, d’avoir à renouveler les preuves de leur vasselage.

Ayant signalé les petits états qui se reconnaissent toujours les tributaires de l’empereur de Chine et ceux qui, comme les royaumes de Siam et du Cambodge, repoussent hautement sa suzeraineté, nous montrerons qu’une guerre avec le Céleste-Empire, — il en a été question ! — est chose tout à fait improbable et, fût-elle inévitable, qu’il n’y a pas lieu de supposer que les armées chinoises soient capables de se mesurer avec les nôtres.


I

Indépendamment des dix-huit provinces qui composent le vaste ensemble de l’empire du Milieu, il est divers royaumes, plus ou moins considérables, qui lui reconnaissent depuis une époque très reculée une sorte de. suzeraineté, et qui, à ce titre, lui paient annuellement ou tous les cinq ans, divers tributs en nature. Tels sont le Népaul, la Corée, la Birmanie, le royaume de Siam, l’Annam et les îles Liou-Chou dans la mer de Chiner. Entre tous, le roi de Corée s’est toujours fait remarquer par la régularité avec laquelle il a envoyé à Pékin ses présens et ses ambassadeurs. En 1694, un souverain de ce pays barbare auquel vint le désir, — étrange dans ces contrées, — de couronner sa femme, poussa la condescendance jusqu’à solliciter de l’empereur de Chine l’autorisation d’accomplir cet acte. De nos jours, à la suite d’une sanglante révolution qui obligea le roi et la reine à prendre la fuite, la Chine a replacé les fugitifs sur leur trône, punis elle a laissé dans Séoul, leur capitale, une garnison très forte. Aujourd’hui c’est plus qu’un protectorat qu’exerce le Céleste-Empire, si ce n’est pas tout à fait une prise de possession. L’Angleterre et d’autres puissances qui désirent passer un traité de commerce avec la Corée, — mais avec la Corée seulement, — ont demandé des explications. M. Bourée, notre ministre à Pékin, est tellement persuadé d’une connexité complète entre le Céleste-Empire et son tributaire, que dans le traité qu’il demande à ce dernier, il exige pour nos missionnaires les droits dont ils jouissent en Chine, c’est-à-dire ceux de prêcher l’évangile à ciel ouvert et de construire des églises.

Depuis 1768, époque où les Chinois passèrent le Thibet pour combattre le rajah de Ghoorka, le Népaul est dans l’humiliante obligation de se reconnaître leur tributaire. C’est de ce pays, de Ghoorka, proche de l’Hindoustan, qu’est sortie la dynastie des rajahs qui règne encore aujourd’hui à Khamandou, la capitale du Népaul. Cette principauté pittoresque, appelée la Suisse asiatique, située au Nord, entre une vice-royauté chinoise, et au Sud, sur les limites d’une vice-royauté anglaise, ne garde son indépendance qu’en se faisant humble avec ses gros voisins. Tous les cinq ans, une ambassade part de Khamandou pour Pékin, et dépose aux pieds du trône impérial quelques présens. Le rajah actuel, quoique très réservé, voit son peuple fatalement entraîné vers le joug anglais. Tôt ou tard, comme tant d’autres rois, ou princes indiens, il ne sera plus qu’un pâle personnage à leur solde. Ce jour-là, l’Angleterre se donnera le plaisir d’aviser l’empereur de Chine qu’il n’ait plus à compter sur les hommages et les tributs du Népaul. Comme on le verra plus loin, ce ne sera pas la première fois qu’il aura reçu un semblable avis.

Ce fut en 1769, après une bataille sanglante qui fut livrée entre Chinois et Birmans, que ces derniers, vaincus, consentirent à reconnaître une sorte de suzeraineté à leurs adversaires et à leur envoyer chaque année une ambassade et des présens. Pressée à l’ouest par l’inévitable Angleterre et à l’est contiguë à la Chine, la Birmanie, ou du moins ce qu’il en reste d’indépendant, se trouve dans la même situation critique que le Népaul. Cependant le roi et son peuple haïssent mortellement les Anglais, et peut-être les Birmans, gardiens jaloux des passes qui conduisent de chez eux en Chine, n’ont-ils pas été tout à fait étrangers au meurtre de l’infortuné Margary [2]. Il faut avoir sous les yeux une traduction de la Gazette de Pékin pour savoir en quels termes le farouche roi de Birmanie, aussi cruel que le roi nègre du Dahomey, s’humilie devant son maître et seigneur. Mais peut-être ne fait-il si grand bruit de sa soumission que pour persuader aux Anglais qu’en achevant de s’annexer la Birmanie, la Chine pourrait bien leur déclarer la guerre. Peine perdue, car il n’entrera jamais dans l’esprit de nos voisins que l’empereur de Chine puisse les menacer un jour d’une rupture. Il n’y a que notre France, — avec ses fréquens changemens de ministères, les indécisions des personnages qui la gouvernent, leur incapacité reconnue à diriger jusqu’ici les affaires extérieures, — qui se trouve exposée à cette humiliante éventualité d’une déclaration de guerre par l’empire chinois.

Le royaume de Siam, plus éclairé, plus éloigné de l’astre qui brille à Pékin que les petits satellites dont nous venons de parler, s’est décidé en 1870 à ne plus envoyer à l’empereur de Chine ni hommage ni lettre de soumission. Les Anglais, qui sont très influens à Bangkok, n’ont pas dû être étrangers à cette résolution. A la vérité, le royaume de Siam n’a jamais été conquis, comme tant d’autres, par les armes chinoises, et s’il envoyait à l’empereur céleste des présens, c’était simplement pour reconnaître la protection que ses marchands trouvaient en Chine. Cependant, comme l’on a beaucoup de mémoire à la cour de Pékin et qu’il y a un ministre chargé de veiller à l’observation des rites et des vieilles coutumes, l’impertinent oubli de la cour de Siam fut signalé en haut lieu. Pour rappeler habilement cette dernière au souvenir de ses devoirs, le gouvernement chinois imagina donc de se faire écrire par le gouverneur-général du Foh-Kien qu’un ambassadeur s’était présenté devant lui, porteur des excuses des rois siamois, et que, si une ambassade ne s’était pas rendue plus tôt de Bangkok à Pékin par la voie de terre, c’était par crainte de tomber aux mains des rebelles Taï-Pings. Ceci fut inséré dans la Gazette de Pékin, et peu de temps après, l’un des deux régens de Siam donnait publiquement à ce récit un démenti formel.

Avec l’audace qui caractérise les ministres de l’empire du Milieu, un mandarin a été l’année dernière à Bangkok avec mission de faire rentrer dans le devoir le tributaire récalcitrant. Les Siamois ont répondu qu’ils voulaient bien continuer à entretenir d’excellentes relations avec les Chinois, mais sur un pied d’égalité, et qu’ils se rendraient à Pékin par la voie de mer, ainsi que le font les ambassadeurs des puissances d’Occident, et pas du tout par la voie de terre, qui est celle suivie par les feudataires. La Chine se l’est tenu pour dit, ce qu’elle fait toujours lorsqu’on lui parle avec fermeté. Elle ne réclame plus rien de Siam, qui, par précaution, arme ses forts et élève de nouvelles citadelles.

Le vice-roi du petit archipel des Liou-Chiou a, lui aussi, longtemps payé tribut, il est vrai, à la Chine ; mais il est encore plus vrai que l’archipel en question a toujours fait partie du fief de l’une des plus grandes familles seigneuriales du Japon, — celle des Satsuma. Il n’y a qu’à lire sur une bonne carte les noms des principales îles, tels que ceux de Okinava-Suma, Ka-Kirouma et Oho-Sima, pour ne pouvoir douter qu’elles ont été baptisées par les Japonais. En 1879, ces derniers firent, sans aucun avis préalable, de l’archipel des Liou-Chiou l’un de leurs départemens ; ils ordonnèrent au vice-roi de ne plus reconnaître la suzeraineté de la Chine, et, comme il s’y refusait, on l’embarqua de force pour le Japon sur un navire de guerre. Il y est encore aujourd’hui, entouré d’une petite cour qu’on lui a permis de faire venir de son pays pour le consoler de sa royauté perdue.

Certes, l’entrée d’une armée anglo-française à Pékin et à Canton fut une cause de grande humiliation pour les Chinois ; le châtiment qu’une petite armée japonaise alla infliger aux pirates de l’île Formose, l’une de leurs possessions [3], fut aussi très sensible à leur orgueil ; mais la façon cavalière dont le mikado leur enleva les îles Liou-Chiou a blessé beaucoup plus encore leur amour-propre. Leur ressentiment, quoique dissimulé, dure toujours ; il se manifeste sans éclat, mais d’une façon continue. Si le Japon arme encore aujourd’hui avec plus de persistance que jamais, et au-delà même de ce que ses finances lui permettent, c’est parce qu’il croit que sa puissante voisine n’attend qu’une occasion favorable pour lui déclarer la guerre. Nous croyons que le Japon n’a, pour le moment du moins, rien à craindre ; mais, quoi qu’il en soit, il n’est pas inutile de constater que la Chine a perdu là encore l’un de ses anciens tributaires, et que c’est un petit royaume, moins grand que l’une de ses plus petites provinces, qui s’est permis de le lui enlever.

Il y a mille ans environ que le Tonkin fut conquis par les Chinois et qu’il devint l’une des annexes de la province de Ngan-Nan [4]. Au commencement du XVe siècle, un général du nom de Le chassa l’armée d’occupation chinoise, et se fit proclamer roi. Il est tout à fait improbable qu’il lui soit venu à l’idée, après avoir battu les soldats de l’empereur de Chine, d’aller demander l’investiture au vaincu, et de se reconnaître son tributaire. Il y a quatre-vingts ans bientôt, un Annamite, du nom de Kghuen-Anh, mit à son tour en fuite les descendans de Le, et le roi Tu-Dac, qui règne aujourd’hui sur l’Annam et le Tonkin, est un des fils de ce Nghuen-Anh. Nous ne voyons pas jusqu’ici à quel propos, dans quelle circonstance, l’Annam a pu demander à la Chine, comme cette dernière le prétend, de devenir son vassal. Cette question d’un tribut payé au Céleste-Empire par les rois de l’Annam et du Tonkin est capitale pour nous, puisque de la façon dont elle sera tranchée doit dépendre notre attitude vis-à-vis de ces deux pays. On l’a si bien compris à Hué comme à Pékin que le gouvernement chinois a imaginé, l’année dernière, de faire construire à Haï-Phong, l’une des bourgades du Tonkin que nous occupons à l’embouchure du fleuve Rouge, des magasins pour recevoir un tribut en nature de cent mille piculs de riz [5], tribut que l’Annam serait censé payer à l’empereur de Chine. L’expédient est trop grossier pour qu’il puisse nous tromper. Il a été fort habilement imaginé, non-seulement pour fournir des armes à ceux qui voient d’un œil d’envie notre présence dans ces parages, mais encore pour faire naître des doutes sur la légitimité de notre intervention au Tonkin chez quelques esprits timorés. Ces constructions qui s’élèvent tout à coup, en 1880, à Haï-Phong pour recevoir un prétendu tribut bientôt centenaire, sont sorties, en vérité, trop à propos du sol et bien tardivement.

Même en admettant, comme on l’assure à Pékin, et ainsi que M. Bourée, notre ambassadeur trop crédule, semble le croire, que le roi de l’Annam soit le vassal de la Chine, qu’il lui ait livré, en réalité, annuellement, et cela depuis bientôt un siècle, 6,250,000kilogrammes de riz, pourquoi, lorsque nous nous sommes emparés du Tourane et de Saïgon, en 1858, le Céleste-Empire n’a-t-il fait entendre aucune plainte, pas une seule protestation ? C’était pourtant le cas : notre prise de la citadelle de Tourane et notre installation à Saigon ne se sont pas faites sous le manteau de la cheminée, mais au bruit du canon et en mitraillant quelques centaines d’Annamites.

Seize ans plus tard, en 1874, la France, représentée à Saïgon par le contre-amiral Dupré, signe avec le roi Tu-Duc un traité qui n’a été guère observé, on le sait, que par nous. Que dit l’article 2 ? « Son Excellence le Président de la République Française, reconnaissant la souveraineté du roi de l’Annam, son entière indépendance vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle qu’elle soit, lui promet aide et assistance et s’engage à lui donner, sur sa demande et gratuitement, l’appui nécessaire pour maintenir dans ses états l’ordre et la tranquillité, pour le défendre contre toute attaque et pour détruire la piraterie qui désole une partie de son royaume [6]. » En vertu de cet article, n’avons-nous pas le droit beaucoup plus que la Chine de considérer le roi de l’Annam, sinon comme notre vassal, du moins comme notre protégé [7] ?

L’honorable M. de Saint-Vallier, dans le discours qu’il a prononcé sur cette question ces jours-ci au sénat, est complètement de cet avis. Voici ce qu’il a dit à ce sujet : « L’empereur de Chine a dû être assez surpris de voir le roi d’Annam invoquer une suzeraineté nominale qui avait bien pu être imposée à l’époque où les Chinois avaient pénétré en Cochinchine, mais qui paraissait tombée depuis longtemps dans la désuétude et l’oubli… Toutefois cet appel du vassal devait flatter le suzerain, et il y eut dès lors entre la cour d’Annam et l’empereur chinois un échange de communications avec des promesses de secours. Les journaux étrangers ont fait beaucoup de bruit de cette suzeraineté et des difficultés qui en résulteraient pour nous dans le cas où nous donnerions suite à notre projet d’occupation. Ces difficultés, nous ne pouvons les admettre : d’abord parce que la Chine, jusqu’à l’appel tout récent de l’Annam, n’avait jamais songé à rappeler ces droits de suzeraineté sur les provinces cochinchinoises, et puis parce que cette suzeraineté qu’invoque l’Annam ne s’est jamais, en aucun temps, étendue au Tonkin. Le Tonkin a toujours été une principauté indépendante, la région montagneuse qui le sépare de la Chine l’ayant préservé des invasions du Céleste-Empire. » M. le ministre des affaires étrangères, dans sa réponse à M. de Saint-Vallier, a été encore plus explicite. « Le traité de 1874, a-t-il dit, a été notifié à la Chine immédiatement après sa ratification. Cette puissance n’avait à faire et ne fit, en effet, aucune observation. »


II

Ce qu’il y a d’étrange dans tout ceci, c’est que la campagne dirigée contre notre influence au Tonkin a été menée longtemps par un Chinois converti du nom de Ma-Kien-Tchong. Ce personnage connaît mieux Paris et la France que beaucoup de Français. Deux fois bachelier, il a passé avec succès sa thèse de licencié en droit et il s’est vu délivrer le diplôme que l’École des sciences politiques décerne à ses meilleurs élèves. Admis d’abord dans nos écoles, nous l’avons vu par la suite se montrer dans les salons à la mode des deux rives de la Seine. Lorsque son éducation fut complète, il partit pour son pays natal, où, grâce à sa finesse d’esprit, à sa connaissance des choses d’un monde ancien et d’un monde nouveau, il devint le conseiller intime du plus grand homme de la Chine actuelle, le vice-roi Li-Hung-Chang. Ma-Kien-Tchong fut d’abord envoyé par son protecteur à Calcutta pour arranger certains différends qui divisaient, — à propos d’opium, — l’Angleterre et le Céleste-Empire. Plus tard, choisi pour rétablir l’ordre en Corée, il fît résolument arrêter le principal fauteur des troubles, qui n’était rien moins que l’oncle du roi détrôné, et l’envoya de sa propre autorité, et sous bonne escorte, en exil. Lorsqu’il eut rétabli le légitime souverain sur son trône, il lui vint la crainte de voir tomber ce faible monarque sous l’influence ou même sous la domination des Japonais. Il l’obligea alors, malgré l’opposition d’un parti national hostile aux Européens, à ouvrir au commerce étranger les ports de la Corée, tenus rigoureusement fermés depuis des siècles comme autrefois ceux de la Chine. En faisant signer des traités au roi de Corée avec les grandes puissances, il a cru le mettre fort habilement sous leur protection.

Encouragé par ces premiers succès, Ma-Kien-Tchong voulut rendre éclatante la suzeraineté de la Chine sur la Corée. A cet effet, il invita la France, les États-Unis et l’Angleterre à la reconnaître d’une manière officielle. Ces trois nations s’y refusèrent. Tombé pour cela en disgrâce, notre ancien commensal n’en serait pas moins encore très influent à Pékin, s’il n’était catholique. Mais ses compatriotes ne lui pardonnent pas son apostasie. Il est, assure-t-on, actuellement au Tonkin, conseillant la résistance à Tu-Duc, lui promettant l’appui du Céleste-Empire et lui soufflant son rôle dans la comédie toute nouvelle du tribut des cent mille piculs de riz. Est-ce l’habileté de cet homme qui est cause de la mauvaise fortune de M. Bourée ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, ces jours-ci, ce diplomate a été invité par dépêche télégraphique à se rendre à Paris.

S’il faut en croire des rumeurs que confirme la presse anglaise de l’extrême Orient, ce rappel précipité serait dû à certain traité que notre ministre aurait élaboré avec le vice-roi Li-Hong-Chang. Malheureusement pour M. Bourée, M. Challemel-Lacour ne veut ni ne peut ratifier un semblable document. L’on comprendra tout de suite pourquoi. L’article 1er déclarerait que la France renonce pour toujours à s’emparer du Tonkin. L’article 2 ferait reconnaître par la France, quelque invraisemblable que cela puisse paraître, la suzeraineté de la Chine sur le Tonkin et l’Annam. Enfin l’article 3 dispenserait le Tonkin et l’Annam de payer à l’empereur céleste l’impôt annuel des cent mille piculs de riz. On comprendra le douloureux étonnement et la légitime indignation éprouvée par notre ministre des affaires étrangères à la lecture d’un tel projet. Ces sentiment sont du reste, ressentis également par tous ceux qui ont quelque souci des intérêts de la France, et ils approuvent sans réserves le rappel de notre ambassadeur.


III

Il est bon, à notre époque où l’imprévu ne joue un si grand rôle que parce que notre imprévoyance est excessive, de rechercher quelles forces de mer et de terre la Chine pourrait mettre en ligne. Nous nous hâtons d’ajouter qu’en cherchant à faire la lumière sur ce point, nous sommes bien loin de croire que cette puissance songe à se mesurer avec notas, pas plus qu’avec d’autres, sauf le Japon pourtant.

La puissance navale de la Chine à l’heure actuelle ne peut, l’on s’en doute déjà, inquiéter aucune marine militaire de l’Eutrope ; la Chine ne possède en effet, malgré de grands efforts et de grands sacrifices, que deux lourds cuirassés, un monitor, deux frégates, douze corvettes, dont deux seulement ont une armure en fer, trente canonnières en bois, deux bateaux à roues, dix petits steamers douaniers et deux barques transports. Il faut ajouter la cette liste le Ting-Yuen, bâtiment de guerre qui s’achève en ce moment dans l’arsenal de Stettin, et qui partira pour la Chine aussitôt que ses armement en canons Krupp aura été complété à Kiel. De l’aveu même des constructeurs allemands, le Ting-Yuen réunit dans sa coque, à un trop grand degré de perfection pour des Chinois, toutes les découvertes modernes. Ce n’est plus un bâtiment de guerre, c’est une exposition de machines scientifiques. Indépendamment d’un éclairage de système récent, on y voit fonctionner un télégraphe électrique, puis, divers inventions hydrauliques, un attirail très compliqué de roues, grand attirail destiné à mettre simplement à la mer les petites embarcations du bord, des appareils à torpilles, des manivelles tournant à la vapeur, des pompes à feu et à eau de divers inventeurs, enfin beaucoup d’autres engins devant lesquels ont dû longtemps pâlir ceux qui les ont inventés. Que sera-ce lorsque des capitaines chinois ordonneront à des équipages inexpérimentés de mettre en mouvement tous ces rouages d’horlogerie ? A la première explosion insolite, au moindre choc électrique inattendu, le vaisseau modèle risquera d’être abandonné, heureux si ceux qui le montent ne sautent pas en l’air avec lui ! Ajoutons, pour faire évanouir bien des appréhensions, qu’une escadre française partant de Toulon peut en quatre mois aller en Chine et être revenue à son point de départ, ayant assurément coulé bas les navires impériaux qui auraient osé lui donner rendez-vous dans la baie de Tourane ou dans les eaux du golfe du Tonkin. Les Chinois peuvent d’ailleurs être certains que les constructeurs allemands ne demanderont pas mieux que de leur renouveler leurs flottes. Le Céleste-Empire est pour eux une source de gains magnifiques. Que l’on interroge également à ce sujet les Anglais d’abord et les Américains ensuite : tous se sont enrichis outrageusement aux dépens de leur naïve cliente. S’il n’est pas question de fournitures françaises, c’est parce que notre marine marchande est pour ainsi dire morte. Pourquoi s’en étonner ? On l’a subventionnée pour qu’elle puisse vivre sans travailler et s’enrichir sans courir aucun risque.

Il est bien difficile de savoir le chiffre exact de soldats que l’empire chinois a sous les armes. Il est aussi difficile à établir que celui de sa population, que des recensemens plus ou moins véridiques font varier de trois cent vingt à quatre cent millions d’habitans. Quoi qu’il en soit, l’armée chinoise fût-elle, sans compter les garnisons de la Mandchourie, de six cent mille hommes, comme elle l’était en 1880, — sur le papier, — nous avons tout lieu de croire qu’il n’y a pas plus de trois cent mille soldats en activité. Si les généraux chinois n’envoyaient pas en congé trois cent mille Braves, et s’ils n’en touchaient pas sans scrupule la solde, trois cent vingt mille hommes tiendraient garnison dans les grandes villes, pendant que deux cent mille hommes d’infanterie et quatre-vingt mille de cavalerie feraient un service actif. Mais, nous le répétons, il n’en est rien ; et malgré la bravoure incontestable du soldat chinois, malgré l’achat par son gouvernement de quelques milliers d’armes à tir rapide, malgré l’instruction militaire donnée aux recrues asiatiques par des instructeurs anglais et allemands, une armée chinoise lâcherait pied devant n’importe quelle armée européenne. Ce ne serait certainement pas par lâcheté, nous devons le dire, mais parce que les troupes qui la composeraient n’auraient, pour la plupart, à opposer à nos armes perfectionnées que des lances, des arcs, des flèches, des hallebardes, des fusils défectueux et des canons d’une portée inférieure aux nôtres et d’un tir moins rapide.

Il est avéré qu’il y a beaucoup de compagnies de soldats chinois qui ne sont formées que de vagabonds, dont l’occupation principale est de s’entendre avec les voleurs de grands chemins lorsqu’il y a quelque bon coup à faire, c’est-à-dire quelque riche marchand ou capitaliste à dépouiller. Au temps où il a fallu combattre les rebelles Taï-Pings, l’armée dite régulière n’a été d’aucune utilité. Les milices locales, les engagés volontaires européens ou américains, les yung ou Braves, qui correspondent aux mercenaires des anciennes armées d’Occident, se sont seuls battus, et, seuls, ils ont réprimé l’insurrection. Même instruite et bien exercée, l’armée chinoise, en raison de son organisation actuelle, ne peut rendre de grands services. La mobilisation présenterait les plus grandes difficultés, car il n’y a en Chine ni intendans, ni état-major, ni commandant en chef.

Supposons qu’il y ait dans chaque province ce qu’il devrait y avoir, c’est-à-dire de 30,000 à 50,000 hommes. Ils seront, comme ils le sont aujourd’hui, divisés en trois ou quatre corps, ayant chacun un chef spécial, et allant où bon leur semble. Si leur paie leur est versée régulièrement, ils se contenteront de la dépenser sans rien faire ; se fera-t-elle mal ou pas du tout, ils vivront de pillage. Ajoutez à cela qu’on ne les réunit jamais pour les exercer ; qu’ils n’ont ni matériel de campement, ni bagages, et qu’ils vivent la plupart du temps dans des huttes en terre élevées ou construites par eux-mêmes. Quels services une telle armée pourrait-elle rendre en temps de guerre ? Évidemment aucun. Cet état de choses se modifiera sans doute dans un temps plus ou moins rapproché, car la Chine, se croyant menacée par le Japon en Corée, par les Russes au Kouldja et à tort par nous au Tonkin, ainsi que nos ennemis le lui insinuent, la Chine, disons-nous, ne peut tarder à opérer des réformes ; mais quand se feront-elles, dans un pays où l’on ne tolère même pas la construction d’un chemin de fer de quelques kilomètres ? Et puis, comment admettre que l’Europe ne sera pas toujours supérieure à l’Asie dans ses moyens d’attaque et de défense ? Notre sécurité nous fait une loi impérieuse de la devancer sous ce rapport ; si nous venions à l’oublier, bientôt l’Occident disparaîtrait comme autrefois sous une nouvelle invasion de barbares.

Rien de plus opportun, pour notre thèse, que ces sages paroles prononcées par M. Renan en Sorbonne il y a très peu de jours : « La science est l’âme d’une société, car la science, c’est la raison. Elle crée la supériorité militaire et la supériorité industrielle. Elle créera un jour la supériorité sociale, je veux dire un état de société où la quantité de justice qui est compatible avec l’essence de l’univers sera procurée. La science met la force au service de la raison. Il y a, en Asie, des élémens de barbarie analogues à ceux qui ont formé les premières armées musulmanes et ces grands cyclones d’Attila et de Gengiskhan, mais la science leur barre le chemin. Si Orner, si Gengiskhan avaient rencontré devant eux une bonne artillerie, ils n’eussent pas dépassé les limites de leur désert. Il ne faut pas s’arrêter à des aberrations momentanées. Que n’a-t-on pas dit à l’origine contre les armes à feu, lesquelles pourtant ont bien contribué à la victoire de la civilisation ? Pour moi, j’ai la conviction que la science est bonne, qu’elle fournit seule des armes contre le mal qu’on peut faire avec elle… »

On assure qu’il y aura bientôt 50,000 soldats chinois armés de fusils à tir rapide et devant leur instruction militaire à des officiers européens. Nous voulons bien le croire ; mais nous ne pouvons nous empêcher de faire une remarque. La garde impériale (celle qui est chargée de protéger le Fils du Ciel et sa résidence à Pékin), est forte de 17,000 hommes. C’est peut-être là le noyau de l’armée qui, dans un avenir plus ou moins rapproché, cherchera à fonctionner mieux que celle que nous connaissons aujourd’hui. Or cette garde est divisée en six bataillons, dont quatre seulement sont armés de fusils se chargeant par la culasse. Les deux autres n’ont encore que le fusil à mèche. On sait qu’il ne faut pas plus de deux hommes pour manœuvrer un seul de ces engins étonnans : l’un, pour le porter, l’autre pour y mettre le feu. Si telle est la cohorte d’élite préposée à la sécurité du jeune empereur de Chine, que doivent être les troupes qui sont éloignées de la capitale ? Tout récemment, un grand voyageur, M. Colquhun, fait la rencontre des soldats chinois postés sur la frontière sud du Yun-nan pour en défendre l’accès aux barbares français : « Ils n’avaient d’autres armes, a dit avec une sorte de dépit M. Colquhun dans une conférence qu’il faisait à Simla aux officiers anglais de cette garnison, qu’une pipe à opium, une lampe pour l’allumer, un rouleau d’étoffe jeté autour, du cou servant à essuyer la sueur de leur front, et l’indispensable éventail… » M. Colquhun ne nous aime pas, simplement parce qu’il aimerait mieux voir le Tonkin entre les mains de l’Angleterre qu’entre celles de la France, aussi ce spectacle l’a-t-il navré. Évidemment, si ce sont là les guerriers qui doivent replacer sous la suzeraineté de la Chine le royaume de Siam, les lies Liou-Chiou, le Tonkin et l’Asie entière, il ne faut guère s’effrayer des velléités d’ambition qui tourmentent les fortes têtes du Céleste-Empire, y compris celle de notre ennemi intime Ma, l’ancien élève des jésuites.

Nous avons eu tout dernièrement entre les mains un document curieux, extrait et traduit de la Gazette de Pékin à notre intention, par un ami à nous. C’est un rapport fait par un censeur sur l’armée des Braves, rapport qu’il a adressé à l’empereur en le suppliant à genoux de le lire. Il date de l’année dernière, et nous le donnons, à peu de chose près, tel qu’il a été placé sous les yeux de l’empereur de Chine. « 1° Pourquoi, dit le censeur impérial, autorise-t-on, dans les camps des armées chinoises, la présence d’une nuée de domestiques presque aussi nombreux que les combattans ?

« 2° Les officiers reçoivent la même solde en temps de paix qu’en temps de guerre, soit 400 à 500 taëls par mois (2,500 à 3,200 fr.). Pourtant, pendant la paix, ils ne travaillent pas ; ils passent leur temps à jouer ou à fumer de l’opium ; ils donnent aussi de faux états sur le nombre des soldats qui sont sous leurs ordres. N’y a-t-il pas une enquête utile à faire à ce sujet ?

« 3° L’entretien général de l’armée est le même en temps de paix qu’en temps de guerre ; on dépense les mêmes sommes en tentes et en équipemens, et cependant n’est-il pas vrai que, lorsque le soldat ne combat pas en rase campagne, il n’a pas besoin de tentes dans les villes et que ses vêtemens ne s’usent pas au repos comme lorsqu’il est en route ?

« 4° Les officiers choisissent les plus beaux hommes et les meilleurs guerriers quand ils vont à la guerre pour en faire leur garde personnelle. Ils doublent les soldes de ces hommes. Ne serait-il pas certes plus utile de les laisser là où leur présence est le plus nécessaire ?

« 5° Les officiers réclament au gouvernement et se font payer par lui le double du prix de revient de la nourriture de chaque soldat.

« 6° Les habillemens sont également portés au double de leur coût par les officiers chargés de les payer.

« 7° Les officiers ne prétendent-ils pas qu’ils ne reçoivent pas leur solde avec régularité, et sous ce prétexte n’est-il pas avéré qu’ils ne paient aux soldats que la moitié de ce qui leur est dû ?

« 8° On tranche la tête au soldat qui a l’audace de dire qu’il est volé, comme coupable d’insubordination.

« 9° Les instructions ministérielles exigent que les régimens changent de garnison tous les ans. Cet ordre est-il toujours strictement exécuté ? Non.

« 10° Les gouverneurs doivent faire un rapport sur la composition des armées occupant chaque province. Qui fait ces rapports ? Les colonels ou les généraux.

« 11° Les sommes nécessaires à l’entretien de l’armée sont presque partout détournées de leur destination. N’y a-t-il pas urgence à ce que ce soit le trésor qui fasse lui-même le paiement des soldes aux troupes ?

« 12" Il arrive que des soldats désertent, meurent ou rentrent dans leurs foyers, et cependant ils n’en figurent pas moins sur les listes comme présens aux corps. Quels sont ceux qui empochent les différences ? Les officiers. » Le censeur patriote qui a eu l’audace de dénoncer de tels abus est certainement digne d’être loué. Quant à être écouté, c’est une autre affaire. Il y a dans l’armée chinoise, forcément disséminée sur une étendue de 330 millions d’hectares, — soit six à sept fois celle de la France, — trop de mandarins militaires, de colonels, de généraux, voire de maréchaux intéressés au maintien de ce qui existe pour qu’il y soit jamais fait un changement sérieux. Non, ce ne sont pas de tels soldats qui tiendront en échec ceux que commande à Hannoï le commandant Rivière, et qui pourront jamais être un obstacle sérieux au développement de notre influence dans l’extrême Orient.


IV

Mais quelle politique devons-nous suivre à l’égard de la Chine pour éviter des complications ? Il n’en est qu’une : cesser la politique d’indécision que nous avons au Tonkin depuis 1874 et qui nous a rendus la risée de l’Orient ; ne pas laisser un seul moment de plus, — comme nous l’avons fait et cela au risque de compromettre notre belle colonie de Cochinchine et le prestige de notre pavillon, — le commandant Rivière au centre d’un pays ennemi, sans moyen d’agir et sans instructions précises.

Dans le discours que l’honorable M. Challemel-Lacour a prononcé ces jours-ci au sénat, il semble que l’on veuille agir au Tonkin avec plus d’énergie que par le passé, ce qui ne sera pas difficile ; et, bien que les mesures que l’on paraît devoir prendre ne soient pas de celles qui conduisent à une possession définitive du pays, mais à une annexion bâtarde comme celle du Cambodge, nous ne nous sentons pas disposés à critiquer une solution qui montre du moins que le ministère actuel a des projets arrêtés. Nous n’y sommes plus accoutumés et il lui faut savoir gré de ce retour aux bonnes traditions.

Il y aurait, de l’avis de personnes au courant des finesses asiatiques, un moyen pratique d’éviter un refroidissement avec la Chine, tout en satisfaisant le roi Tu-Duc. Ce serait d’établir au Tonkin des douanes à l’instar de celles que les Chinois installent en ce moment en Corée, avec un personnel moitié annamite et moitié français, puis, en donnant au souverain de l’Annam une large part sur les produits des taxes douanières, l’intéresser au développement de notre influence et de notre commerce. Tu-Duc, voyant la France remplir son trésor vide, n’aura plus aucune raison de conspirer contre nous, et il invitera la Chine et ceux qui lui conseillent de nous être désagréable à ne plus s’occuper de lui.

Il serait criminel de le cacher : il est, derrière l’empire du Milieu, une puissance européenne, dont l’inimitié pourrait bien nous poursuivre jusque sous ces lointaines latitudes. Ce sont, en effet, des officiers allemands qui, de préférence à des officiers français, instruisent aujourd’hui sur quelques points du littoral les recrues chinoises ; ce sont des armes perfectionnées allemandes qu’on donne à ces jeunes soldats, ce sont aussi des torpilles de même origine qui défendent l’entrée du Peï-Ho et autres fleuves, et nous avons vu que le seul navire cuirassé de la flotte chinoise digne d’être ainsi qualifié proviendra des ateliers de Stettin. Faut-il encore une preuve du désir que l’on a à Berlin de mériter les bonnes grâces de la cour de Pékin, dans l’intention d’exercer sur elle une influence peut-être tout aussi dangereuse pour nous que pour la Russie ? La voici ; elle est toute récente, et a valu au vice-consul d’Allemagne à Swatow, M. de Mollendorf, un rappel sans sursis.

Lorsque le port de Swatow fut ouvert aux étrangers, les Allemands obtinrent, ainsi que les représentans des autres nationalités, le droit d’y acquérir des terrains. Une maison de commerce allemande acheta, il y a bientôt un an, un morceau de terre qui fut vendu par son propriétaire chinois avec toutes les clauses que la loi exige. Mais les mandarins de Swatow avaient vu d’un très mauvais œil cette vente d’un terrain à une maison étrangère, et ils s’opposèrent à ce que MM. Dirks, les acquéreurs, en prissent possession. L’affaire traînait en longueur, lorsqu’en janvier dernier le vice-consul d’Allemagne fit demander cinquante hommes au commandant de l’Elisabeth, corvette de guerre prussienne qui se trouvait en rade de Swatow. Entouré de ces cinquante hommes, il plante un mât au centre du terrain vendu, hisse un pavillon noir et blanc et proclame aux yeux ébahis des mandarins que l’emplacement sur lequel il se trouve est devenu à tout jamais terre allemande. Rien de plus correct. Les autorités chinoises ont pourtant porté plainte à Berlin, et, ô surprise ! M. de Mollendorf vient d’être révoqué. Les Européens en résidence à Swatow déplorent vivement cette mesure, qu’ils considèrent comme inique. Quant aux mandarins, leur joie orgueilleuse se manifeste sans retenue.

Cette intervention occulte et hostile de l’Allemagne dans nos affaires du Tonkin n’a rien qui puisse nous inquiéter. Nous en parlons simplement pour la constater et affirmer que, forts de nos droits, nous saurons les faire respecter. Mais nous voudrions que l’on sache bien que cette intervention n’est que le fruit de notre indécision. Tandis que nous hésitons, les autres agissent. Voyant que nous ne savions ni prendre le Tonkin ni l’abandonner, la Chine a cherché naturellement à y jouer le rôle dominateur qui lui a si bien réussi en Corée. Rien de plus logique, il faut bien le reconnaître.

Nous terminerons en disant : Si la Chine n’a pas fait encore l’essai de la puissance militaire qu’elle croit avoir acquise dans ces dernières années, si elle ne s’est pas décidée à faire la guerre à un petit royaume comme le Japon après la confiscation des îles Liou-Chou, c’est parce qu’elle ne s’est pas sentie tout à fait assez forte pour cela. Le Japon avait un navire cuirassé et la Chine n’en avait pas. Il en a été de même à l’égard de la Russie, qu’elle avait pourtant bien plutôt envie de combattre que d’enrichir de plusieurs millions de roubles ; et qui sait si, poussée contre nous par de pernicieux conseils, elle n’a pas songé un instant à nous déloger de la citadelle d’Hannoï ? Heureusement elle a compris qu’une aventure semblable, en gênant par la suite l’accès de ses ports, pourrait tarir les meilleures sources de ses revenus ou laisser le champ libre à l’une des nombreuses sociétés politiques et religieuses qui pullulent chez elle. Tout le Tonkin n’a pu l’engager à braver de pareilles éventualités, sans compter le risque d’être de nouveau battue par les barbares d’Occident. Toutefois, si le gouvernement chinois sortait encore une fois de sa réserve habituelle au sujet de notre présence au Tonkin, nous saurons du moins pourquoi nous sommes autorisés à prendre vis-à-vis de lui une attitude énergique. Que ne l’avons-nous fait plus tôt ? Mais à quoi bon récriminer ? La chambre, qui, pour satisfaire ses haines de parti, ne regarde pas à compromettre nos plus évidens intérêts coloniaux, la chambre, qui a laissé humilier les pavillons de notre escadre à quelques milles d’Aboukir, en vue des Pyramides, la chambre, qui ne sait comment organiser la Tunisie, ne connaît absolument rien, et ne veut rien apprendre des choses de l’Orient et de l’extrême Orient. Elle vit toujours dans la croyance que les Asiatiques entendent quelque chose aux rapports internationaux qui sont en quelque sorte monnaie courante en Europe. Mais les Asiatiques ne connaissent qu’une raison, la force ; qu’un mérite, l’action.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Voyez Chinois et Russes au Kouldja, dans la Revue du 14 avril 1881.
  2. Les Nouveaux Ports ouverts de la Chine, dans la Revue du 15 février 1878.
  3. Voyez Formose et l’Expédition japonaise, dans la Revue du 15 novembre 1874.
  4. Voyez le Tonkin et les Relations commerciales, dans la Revue du 1er mars 1874.
  5. 6,250,000 kilogr.
  6. « Toute nation, dit Vattel (Droit des gens, liv. I, ch. I) qui se gouverne elle-même, sous quelque forme que ce soit, sans dépendance d’aucun étranger, est un état souverain… On doit compter au nombre des souverains ces états qui sont liés à un autre plus puissant par une alliance inégale dans laquelle, comme l’a dit Aristote, on donne au plus puissant plus d’honneur, et au plus faible plus de secours.
    « Les conditions de ces alliances inégales peuvent varier à l’infini. Mais, quelles qu’elles soient, pourvu que l’allié inférieur se réserve la souveraineté ou le droit de se gouverner par lui-même, il doit être regardé comme un état indépendant, qui commerce avec les autres sous l’autorité du droits des gens.
    « Par conséquent, un état faible qui, pour sa sûreté se met sous la protection d’un plus puissant et s’engage, en reconnaissance, à plusieurs devoirs équivalant à cette protection, sans toutefois se dépouiller de son gouvernement et de sa souveraineté, cet état, dis-je, ne cesse point pour cela de figurer parmi les souverains qui ne reconnaissent d’autre loi que le droit des gens.
    « Il n’y a pas plus de difficulté à l’égard des états tributaires. Car bien qu’un tribut payé à une puissance étrangère diminue quelque, chose do la dignité de ces états, étant un aveu de leur faiblesse, il laisse subsister entièrement leur souveraineté. L’usage de payer tribut était autrefois très fréquent ; les plus faibles se rachetaient par là des vexations du plus fort, en se ménageant à ce prix sa protection, sans cesser d’être souverains.
    « Les nations germaniques introduisirent un autre usage, celui d’exiger l’hommage. D’un état vaincu ou trop faible pour résister. Quelquefois même une puissance a donné des souverainetés en fief et des souverains se sont rendus volontairement feudataire d’un autre. Lorsque l’hommage, laissant subsister l’indépendance et l’autorité souveraine dans l’administration de l’état, emporte seulement certains devoirs envers le seigneur du fief, ou même une simple reconnaissance honorifique, il n’empêche point que l’état ou le prince feudataire ne soit véritablement souverain. Le roi de Naples faisait hommage de son royaume au pape ; il n’en était pas moins compté parmi les principaux souverains de l’Europe. »
  7. Voir l’Annexion du Tonkin, dans la Revue du 15 septembre 1880.