Christine

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Poèmes barbaresLibrairie Alphonse LemerreŒuvres de Leconte de Lisle (p. 103-106).





Une étoile d’or là-bas illumine
Le bleu de la nuit, derrière les monts ;
La lune blanchit la verte colline :
Pourquoi pleures-tu, petite Christine ?
          Il est tard, dormons.

— Mon fiancé dort sous la noire terre,
Dans la froide tombe il rêve de nous.
Laissez-moi pleurer, ma peine est amère ;
Laissez-moi gémir et veiller, ma mère :
          Les pleurs me sont doux.


La mère repose, et Christine pleure,
Immobile auprès de l’âtre noirci.
Au long tintement de la douzième heure,
Un doigt léger frappe à l’humble demeure :
          — Qui donc vient ici ?

— Tire le verrou, Christine, ouvre vite :
C’est ton jeune ami, c’est ton fiancé.
Un suaire étroit à peine m’abrite ;
J’ai quitté pour toi, ma chère petite,
          Mon tombeau glacé. —

Et cœur contre cœur tous deux ils s’unissent.
Chaque baiser dure une éternité :
Les baisers d’amour jamais ne finissent.
Ils causent longtemps ; mais les heures glissent,
          Le coq a chanté.

Le coq a chanté, voici l’aube claire ;
L’étoile s’éteint, le ciel est d’argent.
— Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère !
Les morts vont rentrer dans la noire terre,
          Jusqu’au jugement.

— Ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle,
Quand le vent d’hiver gémit dans les bois,
Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle ?
Pauvre ami, couché dans l’ombre éternelle,
          Entends-tu ma voix ?


— Au rire joyeux de ta lèvre rose,
Mieux qu’au soleil d’or le pré rougissant,
Mon cercueil s’emplit de feuilles de rose ;
Mais tes pleurs amers dans ma tombe close
          Font pleuvoir du sang.

Ne pleure jamais ! Ici-bas tout cesse,
Mais le vrai bonheur nous attend au ciel.
Si tu m’as aimé, garde ma promesse :
Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse,
          Au jour éternel.

— Non ! je t’ai donné ma foi virginale ;
Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas ?
Non ! Je veux dormir ma nuit nuptiale,
Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle,
          Morte entre tes bras ! —

Lui ne répond rien. Il marche et la guide.
À l’horizon bleu le soleil paraît.
Ils hâtent alors leur course rapide,
Et vont, traversant sur la mousse humide
          La longue forêt.

Voici les pins noirs du vieux cimetière.
— Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin ;
Mon unique amour, entends ma prière ! —
Mais elle au tombeau descend la première,
          Et lui tend la main.


Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre,
Dans la même tombe ils dorment tous deux.
Ô sommeil divin dont le charme enivre !
Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre
          Et mourir comme eux !