Chronique d’un temps troublé/10

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Librairie Plon (p. 179-190).

X
JEUNESSE !

20 juillet 1937.

Hélène, chère amie du désert, femme des actes de plein jour et des pensées sans vanité, puis-je vous apprendre que ma cure de sommeil a réussi ? Je me suis levé au bout de trois jours, pas deux, trois, avec cette idée qui tout à coup m’éblouit, que partout en Allemagne on m’a montré le plus grand souci de la France. Comme notre sort leur importe ! Et ils ne sont pas les seuls. Le monde entier demeure les yeux fixés sur cette nation qui a tant donné à l’humanité. Qu’est-ce qu’elle a donné ? De l’esprit… je l’espère. Voilà donc ce qu’il s’agit de sauver, au lieu de s’aligner avec les autres sur le terrain des concurrences matérielles.

— Thierry, à nous deux ! me suis-je écrié.

Thierry, c’est mon fils. Je viens de décider de ne plus rien chercher d’autre. N’est-ce pas un passionnant programme de se dire : « J’essaierai que mon fils soit ce que je devais être. Homme, j’ai fait des rêves d’enfant. Je rêve pour mon enfant qu’il soit vraiment un homme… avec une passion qui comblera sa vie, au lieu de s’épuiser en incertitudes, de s’accrocher à celui-ci, à celui-là, à tout le monde, à personne.

J’étais décidé à aller voir Thierry, et à le ramener. Mais où ? Dans ma chambre d’hôtel ? Paris n’est plus un lieu propice à l’éducation poétique d’un enfant. Ne ferais-je pas mieux de prendre le singe, l’Égyptien, le Ravi, de les lui porter, de m’installer avec eux près de lui ? Bien sûr ! C’est l’évidence !

J’étais en train déjà de décrocher le singe, quand on m’a annoncé la visite d’une de mes nièces, qui est cheftaine, ce qui veut dire, paraît-il, qu’elle promène des scouts, les guide, les chapitre, leur tient lieu de père, de mère, de marraine, de nourrice. Elle avait revêtu, pour la dignité nécessaire à tous ces emplois, un costume gris bleu, qui, à la rigueur, peut paraître féminin, mais elle portait aussi de gros souliers, un fort bâton, un sac très lourd et un large chapeau, tel un homme de la montagne. Cette pauvre fille est l’enfant de mon frère, dont je ne vous ai peut-être pas parlé. Je ne le vois jamais, pas plus que sa femme, pour la simple raison que je n’ai rien à leur dire. Mais je vois ma nièce, parce que je lui donne des étrennes, et qu’à Pâques, à la Trinité, pour sa fête aussi, j’envoie de menus cadeaux. Elle ne me fait jamais de bien longues visites. J’ai du penchant pour les femmes fines : elle est forte et bruyante. J’aime la grâce des propos légers : elle est oratoire, et d’une éloquence interminable.

Quoique le sujet ne m’amuse guère, puisqu’elle était déguisée en cheftaine, je crus bon de lui parler de son rôle. Elle me dit, les yeux au ciel :

— J’ai la plus belle des vies !… Et j’espère, que quand Thierry reviendra, vous me le confierez !

J’ai répondu en souriant :

— Il faudrait au moins que je sache… ce que tu lui apprendras.

— Je lui apprendrai, fit-elle en dressant la tête, d’abord le don de soi !

Ces quatre petits mots trop vite prononcés, me firent un étrange effet. Je ne comprenais pas bien.

— Nous ferons pour lui, reprit-elle, ce que nous faisons pour tous : l’éducation du dévouement, du courage, de la pureté !

— Mazette ! dis-je, quel programme !

Elle ne vit dans ce propos que de l’admiration, et se mettant à prêcher, poursuivit :

— Il faut d’abord que l’enfant soit gai, qu’il s’habitue à sourire, même avec le cœur triste. Je leur dis souvent : « Faisons de l’allégresse… pour les autres, avec tous les débris de nos bonheurs et de nos rêves ! »

Je la regardais ; je baissai les yeux ; elle crut que je me recueillais pour mieux l’entendre, et elle enfla la voix :

— Il faut, proclama-t-elle, que l’enfant s’épanouisse dans des rires et des chants ! Il faut que les commandements qu’on lui donne soient énoncés clairement, avec des termes d’amour. Il faut que l’effort ne lui soit jamais présenté comme une chose austère, mais comme un moyen de se grandir à nos yeux. Il faut que l’enfant soit en contact avec le monde extérieur, ses formes, ses couleurs, ses sonorités. Il faut que l’enfant apprenne à vouloir en voulant, comme il apprit à marcher en marchant. Il faut…

Elle eut une seconde d’hésitation ; j’en profitai pour lever les yeux et dire vite :

— Je vois maintenant, je vois !

Je voyais aussi que le caoutchouc de son chapeau marquait sa joue et son cou, et que les courroies de son sac écrasaient sa poitrine naissante. Je me dis : « Pauvre petite… elle a d’autres courroies sur l’esprit ! » Et comme j’avais pitié d’elle, — je regrette tant de ne pas avoir de fille ! — je lui dis :

— Débarrasse-toi un instant. Veux-tu un biscuit dans du Porto ?

Elle répondit avec l’accent le plus puritain :

— Merci, mon oncle, jamais d’alcool ! L’eau de la rivière et du torrent !

Il n’y avait en face de nous que les Tuileries, qui, malgré leurs bassins, ont un aspect de sécheresse. Je ne pouvais lui dire que : « Au revoir, ma nièce ! » et c’est ce que je fis promptement.

Dès qu’elle fut partie, je repensai à Thierry, et je dis tout haut, comme s’il devait m’entendre : « Sois tranquille, je ne t’habillerai pas en cow-boy ! Que c’est bête, cette importation de l’étranger ! Toutes les jeunesses du monde marchent au pas. Tu marcheras ton pas, ayant la chance d’être né Français… Ah ! que ce serait beau, de pouvoir en ce pays élever un fils, sans le confier à tous ces gens, souvent de rare mérite, mais qui marinent dans l’imitation, la convention, l’ennui, et qui hommes ou femmes, tout le long de la journée, donnent des leçons ! C’est cela le terrible ; c’est bien cela le drame ! Ils ont remplacé l’affection, l’éducation, le plaisir de vivre par l’enseignement — l’enseignement péremptoire !

Il n’y avait plus un moment à perdre. Je voulais partir pour la Savoie, et d’abord téléphoner à Thierry, pour être attendu… c’est-à-dire désiré. Comme je n’ai pas voulu de téléphone dans ma chambre, je suis descendu demander la communication chez M. Seigneur.

— Hélas ! a dit celui-ci avec une mine désespérée, je crois que les téléphonistes sont en grève !

Il se renseigna.

— Pas encore. Profitez-en vite !

Et il m’a laissé discrètement dans son bureau.

Chère Hélène, comme j’étais ému devant cet appareil dont je dis toujours du mal : j’allais entendre Thierry ! Je désirais tant l’entendre bien. De la poste, on m’avait annoncé : « Dix minutes ! » Au bout de quatre, on sonna, en ordonnant : « Parlez ! » Je fis « Allo… Allo… c’est toi, Thierry ?… » Ce ne pouvait pas être lui. Il fallait qu’on le fît venir. J’entendis, dans un grésillement, une voix de femme qui criait : « On va vous l’appeler : il apprend ses leçons ! » J’avais peur qu’on ne coupe. Je répétais : « Allo !… ne coupez pas !… » et je me représentais le fil à travers la France. Melun… Dijon… Bourg… Aix-les-Bains. Le bureau de M. Seigneur était éclairé d’une lampe qui me gênait. Est-ce que la France, la nuit, est éclairée ? J’éteignis, et dans l’obscurité je me figurai la Savoie sous le ciel noir. Le fil argenté courait le long des routes, traversait des prés, des torrents, arrivait à la maison où était Thierry.

— Allo… c’est toi, papa ?

Oh !… j’entendais la petite voix, comme si l’enfant me touchait ; il me sembla qu’il allait m’embrasser. Je balbutiai :

— Oui, Thierry, oui, mon petit, c’est moi ! Mais c’est miraculeux, ce que je t’entends bien. M’entends-tu bien aussi ?

— Pourquoi pas ? me dit Thierry sans étonnement.

— Oh ! repris-je, c’est admirable ! Écoute, écoute : on n’entend aucun bruit, nulle part !

— Alors, papa, ce n’est pas la peine que j’écoute ! dit Thierry qui éclata de rire.

Le rire résonnait si frais, que je lui dis :

— C’est bon de t’entendre rire… à travers toute la France ! Mais que la France est sage, Thierry ! Pourtant, il n’est que sept heures : les gens ne peuvent pas tous être couchés.

L’enfant rit encore.

— Mon petit Thierry, es-tu heureux ?

— Non, fit Thierry brusquement, pas ce soir !

— Pas ce soir ? Pourquoi ?

Et j’entendis une voix décomposée qui disait :

— Parce que je suis sur ma leçon depuis deux heures ! Parce que je n’y comprends rien ! Parce que c’est une sale leçon ! Parce que c’est pas bien de faire apprendre des leçons comme cela à des enfants de onze ans !

Dans le ton il y avait une révolte contre l’injustice. Je fus touché, je dis vite :

— Qu’est-ce que c’est que cette leçon ?

L’enfant me répondit avec dégoût :

— C’est sur la composition de l’eau de Javel !

Je fis répéter, Thierry répéta, et la triste chose courut sur le fil à travers la France. Mais Thierry fut aussitôt vengé.

— Mon chéri, lui dis-je, je n’en crois pas mes oreilles ! Si c’est vrai…

— Trois minutes !

La voix aigrelette de la téléphoniste.

— Ah ! elle est aimable, celle-là ! dit Thierry. Elle doit être agréable à voir !

— Tu ne la verras pas, sois tranquille, tu as bien assez de l’eau de Javel. Mais comme je n’admets pas ce genre de leçons…

— Moi non plus, papa !

— Je te prie tout de suite de fermer le livre où tu apprends ces choses affreuses…

— Bien, papa !

— De les oublier.

— Oui, papa !

— Et de te dire seulement qu’en compensation, tu me verras demain.

— Ah ! non, papa !

— Comment non !

— Papa, c’est impossible demain.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Thierry ?

— Papa, fais-moi confiance. Je ne peux pas t’expliquer au téléphone. Tu penses que je suis ravi de te voir, papa, mais pas demain !

— Thierry, permets-moi de te dire que je te trouve étrange !

— Non, papa, après-demain ! Après-demain ! Et raccroche vite, papa ! Sans quoi, tu vas payer trois communications !

J’ai raccroché, ma chère amie, j’ai rallumé, j’ai remercié M. Seigneur, et je suis remonté dans ma chambre vous écrire.