Chronique de Guillaume de Nangis/Année 1294

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Règne de Philippe IV le Bel (1285-1314)

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[1294]


A Bar, château de Lorraine, Jean, duc de Brabant, invité aux noces d’une fille du roi d’Angleterre, fut tué dans un tournoi par un chevalier. Après être restée vacante pendant deux ans, trois mois et deux jours, l’Église romaine fut gouvernée par Célestin V, cent quatre-vingt-seizième pape. Il était né dans la Pouille, et appelé auparavant frère Pierre de Moron ; il avait été moine et père d’un petit couvent par lui fondé, et appelé Saint-Benoît-des-Monts, et avait vécu en ermite à Sulmone dans les Abruzzes. C’était un homme d’une grande humilité, de sainte condition et de glorieuse renommée. Agé, à ce que l’on croit, de plus de soixante-douze ans, il était cependant robuste et bien portant de corps, médiocrement lettré, suffisant en sagesse, et de quelque expérience. Les cardinaux paraissaient ohstinés et affermis dans leur discorde sur l’élection d’un pape. Ils s’étaient rassemblés, mais non pour traiter de ladite élection et n’avaient jamais entendu proposer pour être élu ledit Pierre, lorsqu’un cardinal dit par hasard quelque chose dans le commun consistoire de sa renommée et de sa sainteté. Inspirés, comme l’on croit, de Dieu, ils l’élurent souverain pontife par un choix unanime, et avec une grande effusion de larmes.

Edouard, roi d’Angleterre, déclarant ouvertement et vigoureusement la guerre au roi de France, envoya vers la Gascogne une très-forte flotte munie de ses gens, qui ravagea et consuma en entier par le feu une île appelée l’île de Rhé, du côté de La Rochelle, dans le Poitou, qui tenait pour le roi de France. De là les Anglais faisant voile vers Bordeaux, s’emparèrent du château de Blaye et de trois villages ou villes situés sur les bords de la mer, tuèrent traîtreusement plusieurs Gascons, et chassèrent honteusement les gens de Philippe. Ils s’approchèrent de Bordeaux ; mais n’ayant pu faire aucune tentative contre cette ville à cause de Raoul de Nesle, connétable de France, qui la défendait, ils se dirigèrent promptement vers Bayonne. La trahison des citoyens leur ayant aussitôt livré cette ville, ils assiégèrent long-temps les Français dans le château, et enfin les en chassèrent. Le pape Célestin augmenta de douze le nombre des cardinaux, et confirma une décrétale sur l’élection des souverains pontifes, laissée en suspens par le pape Nicolas son prédécesseur. Le comte d’Acerra, dans la Pouille, à qui Charles, roi de Sicile, avait confié la garde de son comté de Provence, ayant été trouvé et convaincu exécrable sodomite, et traître envers son seigneur, fut, par l’ordre du roi lui-même, traversé d’un dard de fer brûlant, depuis le fondement jusqu’à la bouche, et ensuite livré aux flammes. Il avoua au milieu de ce supplice qu’il avait traîtreusement détourné du siège de Messine, feu Charles, roi de Sicile, et que se laissant prendre ensuite avec Charles, prince de Salerne, fils dudit roi, il avait fait échouer les projets des Siciliens qui voulaient revêtir de la dignité royale le prince prisonnier et expulser les Aragonnais de leur terre.

Vers la fête de l’Avent du Seigneur, le pape Célestin, conduit par je ne sais quel motif, déposa en plein consistoire, en présence de tous, l’anneau, la mitre et les sandales, et résigna entièrement tout office et bénéfice papal. Après lui, Boniface VIII, né dans la Campanie, cent quatre-vingt-dix-septième pape, gouverna l’Église de Rome. II ne laissa pas Célestin, pape naguère, s’en retourner vers le lieu d’où il avait été tiré, mais il le fit garder avec honneur dans un lieu très-sûr par une garde attentive. Raoul de Grandville, frère de l’ordre des Prêcheurs, qui par l’ordre du pape Célestin avait été consacré à Paris patriarche de Jérusalem, vint à Rome, et fut dégradé par le pape Boniface.

Adolphe, roi des Romains, s’étant, à prix d’argent, ligué avec Edouard, roi d’Angleterre, contre le roi de France, fit déclarer la guerre de sa part audit roi de France, après l’octave de la Nativité du Seigneur ; mais ses alliés l’ayant abandonné, il ne put accomplir ce qu’il desirait. Gui, comte de Flandre, s’étant secrètement allié au roi d’Angleterre contre son seigneur le roi de France, comme il était venu à Paris avec une de ses filles qu’il voulait envoyer en Angleterre pour épouser le roi de ce pays, fut, par l’ordre du roi de France, retenu et gardé avec elle ; mais ensuite le comte fut, peu de temps après, remis en liberté, et sa fille resta pour être élevée avec les enfans du roi. Charles, comte de Valois, frère de Philippe roi de France, envoyé avec une grande armée à La Réole, château très-fortifîé dont les Anglais avaient été mis en possession par la trahison des Gascons, en forma le siège. Dans ce château étaient renfermés Jean de Saint-Jean, Jean de Bretagne, et d’autres vaillans hommes de guerre du parti d’Edouard roi d’Angleterre.