Chronique de Guillaume de Nangis/Règne de Philippe III le Hardi (1270-1285)

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Règne de Philippe III le Hardi (1270-1285)

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[1270]


Au mois d’août, à Carthage, vers les côtes de la mer, une grande mortalité fondit sur l’armée chrétienne, et, faisant d’excessifs progrès, enleva d’abord Jean comte de Nevers, fils du roi de France, ensuite l’évêque d’Albe légat de la cour de Rome, et enfin, le lendemain de la fête de l’apôtre saint Barthélemi, le saint roi de France Louis, avec un grand nombre d’autres, tant barons que chevaliers et gens du moyen peuple. Mais je ne crois pas devoir omettre ici avec quelle félicité le saint roi monta vers le Seigneur. En proie à la maladie, il ne cessait de louer le nom du Seigneur ; demandait autant qu’il le pouvait, en s’efforçant de parler, la faveur des saints qui le prottégeaient, et surtout de saint Denis martyr, son patron spécial en sorte que, comme il était à l’agonie, ceux qui l’entouraient l’entendirent plusieurs fois murmurer entre ses lèvres la fin de l’oraison qu’on chante sur saint Denis, à savoir « Accorde-nous, Seigneur, de mépriser les prospérités du monde, et de ne craindre aucune de ses adversités. » Et, priant pour le peuple qu’il avait amené avec lui, il disait « Sois, Seigneur, le sanctificateur et le gardien de ton peuple. » Il disait, en levant les yeux au ciel « J’entrerai dans ta maison, je t’adorerai à ton temple saint, et je me confesserai à toi, Seigneur. » Après ces paroles, il s’endormit dans le Seigneur. Tous les barons et les chevaliers alors présens jurèrent fidélité et hommage pour le royaume de France à Philippe, son fils, qui lui succéda dans le camp dressé sous les murs de Carthage.

Comme l’armée des Chrétiens était dans la douleur de la mort de saint Louis, Charles roi de Sicile, fameux homme de guerre, vers lequel son frère Louis roi de France avait envoyé lorsqu’il vivait encore, arriva par mer avec une grande troupe de chevaliers. Son arrivée fut pour les Chrétiens un sujet de joie, et pour les Sarrasins un sujet de tristesse. Quoiqu’ils parussent bien supérieurs en nombre, les Sarrasins n’osaient cependant engager un combat général avec les Chrétiens, mais ils les incommodaient beaucoup par les piéges qu’ils leurs tendaient. Enfin, voyant que les Chrétiens préparaient leurs machines et différens instrumens nécessaires pour combattre, et s’apprêtaient à assiéger Tunis par terre et par mer, ils furent saisis de crainte, et tachèrent de conclure un traité avec les nôtres. Parmi les conditions, les principales furent, dit-on, que tous les Chrétiens qui étaient retenus prisonniers dans le royaume de Tunis seraient mis en liberté, que des prédicateurs catholiques quelconques prêcheraient la foi chrétienne dans les monastères construits en l’honneur du Christ dans toutes les cités de ce royaume ; que ceux qui voudraient être baptisés le pourraient être tranquillement, et que le roi de Tunis, après avoir payé toutes les dépenses qu’avaient faites dans cette expédition les rois et les barons, rétablirait le tribut accoutumé qu’il devait au roi de Sicile. Le traité et les conditions ainsi établis et conclus de part et d’autre, le roi de France et les grands de l’armée chrétienne, voyant la diminution qu’éprouvait l’armée par la contagion de la maladie, résolurent, après avoir fait le serment de revenir dans la Terre-Sainte pour combattre les Sarrasins, de s’en retourner en France par le royaume de Sicile et la terre d’Italie, et ensuite, après avoir réparé leurs forces et couronné le roi de France, de se revêtir de courage contre les ennemis de la foi. Les Chrétiens, à leur tour, furent battus de tempêtes sur l’Océan beaucoup périrent dans le port de Trapani en Sicile, et plusieurs, après être débarqués, moururent en route, à savoir Thibaut, roi de Navarre, et sa femme, fille de saint Louis ; la reine de France, Isabelle d’Aragon ; Alphonse comte de Poitou, et sa femme ; et beaucoup d’autres chevaliers et barons d’un grand nom. Edouard, fils aîné de Henri, roi d’Angleterre, qui était venu plus tard que les autres au siège de Tunis, ne voulant pas encore, après le traité conclu avec le roi de Tunis, s’en retourner chez lui, résolut avec quelques chevaliers du royaume de France d’achever, s’il pouvait, l’accomplissement du voeu qu’il avait fait, et passa à Acre, en Syrie, pour secourir la chrétienté.


[1271]


Vers le même temps, pendant que Philippe, roi de France, à son retour de Tunis, était allé visiter les cardinaux de la cour romaine, renfermés dans Viterbe jusqu’à l’élection d’un pape, Henri d’Allemagne, fils de feu Richard roi des Romains, était venu à la cour pour obtenir, s’il le pouvait, le royaume qu’avait possédé son père ; ce qu’ayant appris, Gui, fils de Simon de Montfort, tué dans un combat par Edouard, fils aîné du roi d’Angleterre, qui avait épousé près de Viterbe la fille de Rufin, comte de Toscane, fit entourer d’embûches ledit Henri dans l’église de Saint-Laurent. N’ayant pu venir à bout de l’arracher, comme il le croyait, du milieu des siens, il le perça, dans le lieu saint même, d’un coup de poignard, et, l’ayant ensuite traîné devant les portes de l’église, quoique Henri le suppliât, les mains jointes, de l’épargner, il le frappa trois ou quatre fois de son poignard, et le tua tout-à-fait. Entouré aussitôt des cavaliers de sa suite, qu’il avait disposés d’avance, il quilta Viterbe, et se transporta vers le comte de Toscane, père de sa femme. Comme il avait commis ce crime dans une ville où était le roi de France, cette offense encourut son indignation et le jugement de l’Église romaine, au châtiment de laquelle il lui fallut ensuite se soumettre car l’Église décréta que, pour punition d’un si grand forfait, il serait gardé étroitement dans un très-fort château jusqu’à ce qu’on jugeât à propos de lui pardonner. Philippe, roi de France, étant revenu de Tunis en France, fit enterrer avec une pompeuse solennité et de grands honneurs, le vendredi d’avant la Pentecôte, les ossemens de son père, le très-saint roi Louis, de sa femme, et de son frère, le comte de Nevers, à Saint-Denis en France, lieu qu’ils avaient choisi pour leur sépulture. Bientôt un grand nombre de gens, attaqués de diverses maladies, vinrent de différens pays vers le tombeau du roi, et recouvrèrent, par les mérites du saint roi, le bienfait de la santé. Jean de Courtenai, archevêque de Rheims, mourut, et eut pour successeur Pierre Barbez, archidiacre de l’église de Chartres. Au mois d’août, le lendemain de la fête de la décollation de saint Jean-Baptiste, Philippe fut couronné roi de France à Rheims. Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, ayant été enterré avec sa femme à Provins, dans la Brie, Henri, son frère, lui succéda, et prit ensuite en mariage la soeur de Robert, comte d’Artois, et nièce de saint Louis, roi de France, dont il eut dans la suite Jeanne, reine de France.

Un certain Arsacide envoyé à Acre pour tuer Edouard, fils du roi d’Angleterre, saisit le moment où il lui parlait en secret dans son lit, comme muni d’un message, pour le frapper d’un poignard empoisonné, dont il lui fit une grave blessure, moins dangereuse encore par la plaie que par le poison qui, se répandant dans l’intérieur du corps, le menaçait du plus grand péril. Edouard, comme un furieux, ayant saisi l’assassin, vengea sur lui cette trahison par la mort la plus cruelle. Bientôt après, ayant recouvré la santé, à la nouvelle de la mort de son père Henri, roi d’Angleterre, il fit préparer un vaisseau, et quitta Acre. Ayant abordé dans le royaume de France, il le traversa pour passer en Angleterre, où il fut couronné roi sans aucune opposition.


[1272]


Grégoire X, cent quatre-vingt-huitième pape, gouverna l’Église de Rome. Dans le même temps Raimond Bernard, comte de Foix, ayant fait, à la poursuite d’un de ses ennemis, une irruption à main armée dans une ville du roi de France, tua dans cette ville plusieurs des gens de son ennemi et beaucoup des gens du roi, qui s’étaient portés à sa défense ; c’est pourquoi le roi de France, Philippe, rassembla dans le pays de Toulouse une armée contre ledit comte, et attaqua le château de Foix. Comme il faisait élargir, en fendant de hautes roches, les chemins trop étroits pour les chevaux et les hommes, le comte, effrayé de la puissance du roi, se rendit vers lui avec humilité et piété, et le pria de lui pardonner ses torts. Par le conseil des siens, le roi l’envoya chargée de fers à Beauchène, où il le fit garder prisonnier pendant l’espace d’un an. Le roi munit de ses gens le château de Foix et d’autres châteaux de ce comte, et voulut les garder entre ses mains pour les besoins du royaume, pendant le temps convenable. Gaston de Béarn, homme noble et puissant dans ce pays, dont le comte de Foix avait épousé la fille, ayant appris qu’il avait encouru l’indignation et la colère du roi de France, parce qu’on disait que c’était par ses conseils que le comte de Foix s’était révolté, se rendit en tremblant auprès du roi, et fléchissant le genou et joignant les mains, il le supplia de ne plus le soupçonner de ce crime, dont on l’accusait sans fondement, promettant de se purger par le bouclier et la lance, ou de quelque autre manière, suivant le jugement des officiers du palais. Etant demeuré long-temps dans cet état à supplier le roi, il parvint avec peine à apaiser les soupçons de Philippe et à obtenir son pardon.


[1273]


Raoul le Roux, comte d’Alsace, fut nommé roi des Romains. Jean de Souilly, archevêque de Bourges, mourut. Après sa mort, Geoffroi de Pontchevron, doyen de Paris, élu à sa place, mourut avant d’avoir été confirmé ou consacré. Simon, de Beaulieu en Brie, archidiacre de Chartres, lui succéda. Le comte de Foix s’étant réconcilié avec le roi de France, recouvra sa terre et fut fait chevalier par le roi lui-même. Pierre, comte d’Alençon, frère de Philippe, roi de France, prit en mariage Jeanne, fille de Jean, comte de Blois.


[1274]


Le pape Grégoire célébra à Lyon, ville de France, un concile dans lequel on statua beaucoup de choses utiles à l’Église, relativement aux secours à porter à la Terre-Sainte, à l’élection des souverains pontifes, et sur l’état de l’Église universelle. A ce concile assistèrent des députés solennels des Grecs et des Tartares, et les Grecs y promirent de revenir à l’unité de l’Église, en signe de quoi ils confessèrent que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, et chantèrent le Symbole avec les autres dans ce concile. Dans ce même saint synode on abolit plusieurs ordres mendians, et on y défendit aux bigames qui avaient jusqu’alors porté la tonsure de clerc, de la porter à l’avenir, et d’user des privilèges des clercs. Le nombre des prélats qui assistèrent à ce concile était de cinq cent soixante évêques, et d’environ mille abbés et autres prélats de moindre rang. Philippe, roi de France, prenant pour seconde femme Marie, soeur du duc de Brabant, célébra son mariage au mois de mars, dans l’octave de l’Assomption de la sainte Vierge, mère du Seigneur. Pierre de Charny, archevêque de Sens, étant mort, Gilles Cornu, chantre de l’église de Sens, lui succéda. Henri, roi de Navarre et comte de Champagne, étant mort a Pampelune, sa femme, prenant avec elle sa fille encore au berceau, le seul enfant qu’elle eût eu de lui, se retira promptement avec elle dans le royaume de France. Le roi Philippe, son parent, l’ayant accueillie avec bienveillance, fit élever sa fille à Paris avec ses enfans, et prenant sous sa protection la terre de la jeune fille, envoya promptement en Navarre Eustache de Beaumarchez, vaillant et habile chevalier, pour conserver ce royaume entre les mains du roi, comme gardien et gouverneur de toute la Navarre.


[1275]


A la fête de saint Jean-Baptiste, Marie, reine de France, fut couronnée et sacrée reine à Paris. Comme elle avait reçu l’onction de Pierre, archevêque de Rheims, Gilles, archevêque de Sens, prétendit qu’il avait été en ceci préjudicié aux droits de son église de Sens. Car, comme on lit dans une lettre de Yves, évêque de Chartres, à l’archevêque du siège métropolitain de Belgique, c’est-à-dire de Rheims, le sacre des rois ou des reines hors de sa province ne le concerne pas. Il fut allégué du côté du roi, au sujet de cette contestation, qu’il n’avait rien été fait dont pût se plaindre l’archevêque de Sens, puisque la chapelle de la maison du roi était indépendante de Paris, et que par cette raison le sacre ne le concernait pas. Le chevalier Eustache de Beaumarchez, que le roi de France Philippe avait envoyé en Navarre pour conserver en paix ce royaume, ayant voulu porter amendement à quelques injustes coutumes des Navarrais, il s’éleva entre eux une dissension, et les grands l’assiégèrent à Pampelune, dans la forteresse du château. Le fameux Robert, comte d’Artois, envoyé par le roi de France avec une troupe nombreuse d’hommes d’armes pour délivrer Eustache de Beaumarchez, s’empara en peu de temps de Pampelune, délivra par la force de ses armes Eustache et ses gens, et, punissant les chefs de la sédition, rétablit sur un meilleur pied les affaires de la Navarre. Comme Amauri de Montfort, clerc, fils de Simon de Montfort, comte de Leicester, tué par les Anglais, conduisait par mer à Lewellyn, prince de Galles, sa soeur unique qui devait épouser celui-ci, le roi d’Angleterre Edouard en ayant été instruit, les fit prendre avec leurs gens, et les retint long-temps dans une étroite captivité. Le pape Grégoire étant mort, Innocent V, cent quatre-vingt-neuvième pape, gouverna l’Église de Rome. II sortait de l’ordre des frères Prêcheurs, et était appelé frère Pierre de la Tarentaise.


[1276]


Louis, fils aîné de Philippe, roi de France, mourut, et fut enterré dans l’église de Saint-Denis en France. Il vint vers le roi de France Philippe, des confins les plus reculés de l’Orient, des envoyés des Tartares, qui lui dirent que, comme il avait pris la croix, s’il avait le dessein de passer dans le pays de Syrie contre les Sarrasins, le roi lui promettait fidèlement les conseils et les secours de toute sa nation. Dieu sait s’ils étaient de vrais envoyés ou bien des espions, car ils n’étaient pas Tartares de nation ni de moeurs, mais c’étaient des Chrétiens de la secte des Géorgiens, qui obéissent et sont soumis aux Tartares. Ayant été envoyés par le roi à Saint-Denis en France ils y fêtèrent la résurrection du Seigneur, et passèrent ensuite auprès du roi d’Angleterre, à ce qu’on dit, pour lui porter le même message. Fernand, fils aîné d’Alphonse roi d’Espagne, qui avait pris en mariage Blanche fille de saint Louis roi de France, étant venu à mourir, son père, qui le haïssait, traita injustement deux fils qu’il avait eus de sa femme Blanche, et, au mépris du traité conclu avec le roi de France, les priva entièrement de la succession de son royaume, et, les retenant avec lui ne permit, pour ainsi dire, que malgré lui à leur mère de s’en retourner sans dot et sans honneurs auprès de son frère, le roi de France Philippe, qui la demandait. Lewellyn, prince de Galles, ayant su qu’Edouard roi d’Angleterre avait pris et tenait renfermée dans une prison la jeune fille qu’on lui conduisait pour épouse, entra vigoureusement en guerre contre lui, et fortifia pour sa défense un mont élevé et escarpé situé sur les confins de sa terre, et appelé Senowdonfort. Le roi l’assiégea dans l’hiver, et après avoir perdu un grand nombre des siens, à cause des marécages et des difficultés des chemins,ne renonça point cependant à son entreprise, et finit par forcer le prince à se rendre. Ayant conclu un traité avec lui, qui déclarait qu’après sa mort la principauté de Galles ne reviendrait aucunement à ses héritiers, il lui rendit sa terre et sa femme, et les fit en sa présence unir par le mariage. II rendit Amauri aux prélats d’Angleterre, parce qu’il était clerc, mais il le fit retenir pendant long-temps sous une étroite garde, non en son nom, mais en celui des prélats. Le pape Innocent étant mort, Adrien V, Génois de nation, cent quatre-vingt-dixième pape, gouverna l’Église de Rome ; mais il mourut après avoir siégé pendant un mois et neuf jours. Après sa mort, Jean, Espagnol de nation, cent quatre-vingt-onzième pape, lui succéda en l’Église de Rome.


[1277]


Comme le pape Jean s’appliquait à prolonger pendant de longues années la durée de sa vie, et affirmait souvent en présence de plusieurs qu’il en serait ainsi, tout-à-coup le plancher d’une nouvelle chambre qu’il avait fait construire dans le palais de Viterbe, croula, et il fut écrasé entre les pierres et les charpentes. Six jours après cette chute, ayant reçu les sacremens ecclésiastiques, il expira, et fut enterré dans l’église de Saint-Laurent. Après sa mort, Nicolas III, Romain de nation, de la famille des Ursins, cent quatre-vingt-douzième pape, gouverna l’Église de Rome. Le Tibre, fleuve de Rome, franchit tellement les bornes de son lit, qu’on le vit s’élever de plus de quatre pieds sur l’autel de Sainte-Marie-de-la-Rotonde. Pierre de La Brosse, grand -chambellan du roi de France, homme excessivement en honneur auprès de son seigneur et des grands de son royaume, fut pendu à Paris sur le gibet des voleurs. Cette exécution, dont la cause fut inconnue au peuple, fut un grand sujet d’étonnement et de murmures.


[1278]


Le pape Nicolas, ôtant à Charles, roi de Sicile, le titre de lieutenant de Toscane, établit des statuts sur l’élection des prélats et celle du sénateur de Rome, et, se faisant créer sénateur à vie, fit remplir les fonctions de cette place pendant près de deux ans par ses parens. Marie, fille du prince d’Antioche, ayant élé chassée de Jérusalem, se retira en France, et céda à Charles, roi de Sicile, ses droits sur le royaume de Jérusalem, à condition que, tant qu’elle vivrait, il lui assignerait tous les ans quatre mille livres de Tours sur les revenus de son comté d’Anjou. Maître Jean d’Orléans, chancelier de Paris, à qui le pape Nicolas avait par ses lettres-patentes conféré, l’évêché de Paris, le résigna et, disant adieu au siècle, entra dans l’ordre des frères Prêcheurs.


[1279]


Bendocbar, soudan de Babylone, qui avait détruit la ville d’Antioche et causé beaucoup de maux à la chrétienté dans ce pays, rassembla en Turquie une innombrable armée avec laquelle il livra bataille aux Tartares. La plus grande partie de son armée ayant été taillée en pièces, blessé lui-même mortellement, il fut forcé de retourner â Damas, et mourut peu de temps après. Son fils lui succéda, mais il ne jouit pas long-temps en paix de l’Empire, car plusieurs grands émirs, conspirant contre lui, l’assiégèrent avec les siens dans un château très-fortifié appelé le Crac, et situé près de Babylone. La discorde fit peu à peu de tels progrès parmi eux, que partout ils se tuaient les uns les autres.

Le pape Nicolas envoya un cardinal à Charles, roi de Sicile, pour sonder de quelle manière il prenait sa révocation de la lieutenance de Toscane ; lorsqu’il apprit que Charles avait reçu ce messager avec honneur et respect, et lui avait répondu avec calme et modestie, on rapporte qu’il dit : « Charles tient « de la maison de France la fidélité, du royaume d’Espagne la pénétration d’esprit et de la fréquentation de la cour de Rome la sagesse dans ses paroles ; nous pourrions prévaloir sur les autres, mais jamais nous ne pourrons remporter sur lui. » Baudouin, renversé du trône de l’Empire, étant mort, Philippe son fils prit en mariage la fille de Charles, roi de Sicile ; dont il eut Catherine, sa fille unique.


[1280]


Philippe, roi de France, irrité et indigné de ce que le roi d’Espagne, Alphonse, lui avait renvoyé en France sans aucun honneur Blanche sa sœur, rassembla contre lui une grande armée à Bayonne, ville de Gascogne. Mais comme il s’efforçait de pénétrer en Espagne, arrêté par l’ordre et le commandement du pape Nicolas, il fut forcé de s’en revenir sans avoir réussi dans son expédition. Le pape Nicolas étant mort, après cinq mois et vingt jours d’interruption, Martin IV, Français de nation, cent quatre-vingt-treizième pape, gouverna l’Église de Rome. La Seine, fleuve de France, déborda tellement de son lit, qu’elle rompit les deux principales arches du grand pont de Paris et une arche du Petit-Pont. Elle entoura tellement la ville en dehors, que du côté de Saint-Denis, on n’y pouvait entrer sans le secours des bateaux. Cette inondation dura jusqu’à la fête de l’Epiphanie.

Pierre, roi des Aragonais, ayant équipé une flotte contre Charles, roi de Sicile, déterminé par l’avis des Siciliens et de sa femme, fille de feu Mainfroi usurpateur du royaume de Sicile, à renoncer à ses mauvais projets, envoya vers la cour de Rome une solennelle députation pour annoncer mensongèrement qu’à la tête d’une armée brillante et zélée, il allait marcher vers l’Afrique, et étendre sur les Barbares le bras de sa puissance pour le service de Dieu et de l’Église et l’exaltation de la foi catholique. Les Hannibaldi, issus d’une haute famille de Romains, ayant appris la mort du pape Nicolas, rassemblèrent leur parti, et, malgré les Ursins, obtinrent dans la ville un pouvoir égal a leur sur le Capitole et les remparts de Rome placés sous la garde des vicaires qu’avait établis ledit pape Nicolas, en sorte qu’un traité ayant été conclu entre eux, on établit dans le Capitole, pour remplir les fonctions de sénateur, un homme du parti des Hannibaldi, et un autre du parti des Ursins. Sous leur gouvernement, il se commit dans la ville ou dans son territoire un grand nombre de meurtres, et il éclata plusieurs dissensions et beaucoup d’autres troubles qui demeurèrent impunis.


[1281]


Le pape Martin, élu sénateur à vie, établit en son lieu Charles, roi de Sicile, prit dans sa maison et sa suite des chevaliers, qu’il chargea du gouvernement du patrimoine de saint Pierre, et les envoya en Romagne avec environ huit cents Français stipendiés contre Gui, comte de Montefeltro, qui retenait dans ce pays le territoire de l’Église romaine, dont il s’était emparé. Dans Civita Vecchia il s’éleva une grande dissension entre les citoyens et les gens de Charles, roi de Sicile, au point que les habitant s’écriaient : « Mort aux Français. » L’auteur de ces troubles fut Jamier, commandant de la ville, qui favorisait les citoyens. Mais les Français, courant aux armes, tuèrent un grand nombre d’entre eux, et, forcés par la nécessité, les séditieux s’apaisèrent.

Au mois de février,on prit un poisson de mer qui ressemblait à un lion, et on le porta à Civita Vecchia, résidence du pape et de la cour de Rome. Mais lorsqu’on le prit, il poussa d’horribles gémissemens, qu’un grand nombre de gens regardèrent comme le présage de quelqu’événement.

Dans le royaume de Sicile, les habitans de Palerme et de Messine, enflammés de rage contre le roi Charles et les Français qui habitaient l’ile, au mépris du roi Charles, les égorgèrent tous, sans distinction de sexe ni d’âge. Ce qu’il y eut de plus abominable, c’est qu’ouvrant les flancs des femmes de leur pays enceintes des Français, ils tuaient leur fruit avant qu’il eût vu le jour.

Lewellyn, prince de Galles, se révoltant de nouveau contre Edouard, roi d’Angleterre, fit tuer par son frère David tous les gens et sujets en garnison dans le pays de Galles. Le roi, indigné, entra aussitôt avec de grandes forces sur le territoire de Galles, et, faisant trancher la tête au prince Lewellyn et à son frère David, soumit la terre de Galles à sa domination. Le roi de Sicile, ayant appris le massacre des siens, envoya aussitôt en France son fils Charles, prince de Salerne, pour demander secours ; et lui-même, pendant ce temps, ayant passé le phare de Messine, assiégea les habitans de cette ville. Pendant qu’il s’efforçait de les soumettre, voilà que Pierre d’Aragon, qui se cachait du côté de l’Afrique, appelé par les Siciliens comme leur seigneur et leur principal défenseur, entra en Sicile avec une forte armée malgré la défense du seigneur pape. Bientôt, ayant soulevé toute la Sicile, il se fit, au mépris du roi Charles et de l’Église romaine, couronner roi de ce pays, et fit déclarer à Charles, occupé au siège de Messine, qu’il sortît promptement de son royaume, et n’osât plus attaquer les Messinais ; ce que voyant le roi Charles, trahi, dit-on, dans les plaines de Saint-Martin, par le conseil de quelques-uns de ses partisans, il se retira en Calabre.

Il s’éleva une telle discorde entre les clercs de Picardie et les clercs anglais qui étudiaient à Paris, que l’on croyait que les études en seraient interrompues ; car les Anglais, détruisant les maisons des Picards, tuèrent quelques-uns d’entre eux, et les forcèrent de s’enfuir hors de Paris.


[1282]


La veille des calendes de mai, le chevalier Jean d’Eppe, avec les troupes à la solde du seigneur pape Martin, s’étant avancés en guerre contre Gui de Montefeltro, prirent le faubourg de la ville de Forli et y demeurèrent jusqu’au lendemain matin, qu’ils rangèrent leur armée en trois bataillons en face de la ville ; ce que voyant, les ennemis envoyèrent des hommes de guerre diversement armés, afin de pouvoir détruire l’armée de Jean par la ruse plutôt que par les combats. Les deux troupes ayant couru l’une sur l’autre, il s’engagea un combat plein d’ardeur, dans lequel périt, avec environ cinq cents Français, le comte Thaddée, noble champion de l’Église. Les ennemis perdirent plus de mille cinq cents hommes, tant nobles que du commun peuple. La nuit étant enfin venue, ceux qui survivaient au combat se retirèrent chacun de son côté ; et ainsi la victoire ne fut assignée à aucun des deux partis.

On fit une solennelle recherche sur la vie et les miracles de saint Louis, roi de France. Le soudan de Babylone, chassé et poursuivi par les Tartares pendant huit jours et plus, perdit environ cinq cent mille des siens ; mais ayant rassemblé de nouvelles forces, il dispersa les Tartares, et en tua, dit-on, trente mille. Pierre, roi d’Aragon, qui, malgré la défense de l’Église de Rome, s’était fait couronner roi de Sicile, et pour ce motif avait été enchaîné des liens de l’anathème, fut dépouillé, par une sentence du pape Martin, du royaume d’Aragon et de tous les biens qu’il tenait en fief de l’Église romaine ; Ledit pape Martin délia ses vassaux de leur fidélité envers lui, et conféra et concéda à Charles, fils de Philippe, roi de France, le royaume d’Aragon avec toutes ses appartenances. Charles, prince de Salerne, fils du roi de Sicile, envoyé en France pour demander du secours, revint dans la Pouille accompagné d’un grand nombre de nobles, parmi lesquels étaient Pierre d’Alençon, frère de Philippe roi de France Robert, comte d’Artois ; le comte de Boulogne ; Jean, comte de Dammartin Othelin, comte de Bourgogne, et beaucoup d’autres.

A la nouvelle que le roi Charles avait reçu des secours de France, Pierre d’Aragon, qui voulait tâcher de vaincre ledit roi Charles par la ruse et l’artifice, plutôt que par aucune espèce de combat, et gagner du temps pour faire des préparatifs de guerre, proposa à Charles une convention de guerre en cette forme, que chacun d’eux tiendrait prêts au combat, dans les plaines de Bordeaux, cent chevaliers qu’il aurait choisis ou pu rassembler, et au nombre desquels eux deux, Pierre et Charles, devaient être comptés, et qu’ils combattraient ainsi cent contre cent ; que celui qui serait vaincu, serait déclaré infâme, privé du nom de roi, et se contenterait désormais d’être accompagné d’un seul serviteur ; celui qui ne se trouverait pas dans ledit lieu au premier jour de juillet de l’année suivante, préparé selon ces conventions, devait encourir les mêmes peines, et même être réputé parjure.


[1283]


Gui de Montfort, délivré par le pape Martin de la captivité dans laquelle il était retenu depuis long-temps, fut envoyé par le même pontife au secours des siens dans la Romagne, le remit aussitôt en possession des terres et des villes de l’Église dont s’était emparé Gui de Montefeltro, et jura d’obéir aux ordres de l’Église. La Romagne rentra ainsi tranquillement sous la domination du pape, à l’exception de la ville d’Urbin. Gui de Monfort attaqua cette ville, et prit et ravagea tout ce qu’il trouva hors de ses murs.

Le premier jour de juillet, Charles, roi de Sicile, se rendit à Bordeaux pour combattre contre Pierre d’Aragon, préparé selon les conventions qu’il lui avait indiquées. Mais ledit Pierre n’osa s’y trouver comme il l’avait promis. Il arriva, à ce que disent quelques-uns, dans la nuit qui précédait le jour fixé, accompagné de deux chevaliers, et eut avec le sénéchal de Bordeaux, dans un lieu secret et éloigné, une conférence dans laquelle il prétendit qu’il ne pouvait et n’osait tenir sa parole, à cause des forces menaçantes du roi de France qui était venu en cette ville. Il ne se trouva donc point au rendez-vous, ainsi que nous l’avons dit. Alors le roi Charles se retira en France avec Philippe, roi de France, son neveu, et y séjourna jusqu’au mois de mars suivant. Un chevalier d’Espagne, nommé Jean Minime, à la solde du roi de France, attaqua le royaume d’Aragon du côté de la Navarre ; et, profitant de l’absence de Pierre qui cherchait des secours, s’empara d’un grand nombre de villes de son royaume.

Rufin, comte de Toscane, étant mort, Gui de Montfort, marié à sa fille, quitta, par la permission du pape Martin, le siège d’Urbin, on il laissa son armée, et se transportant en Toscane, défendit vigoureusement la terre qui lui revenait au titre de sa femme, contre les attaques des comtes de Fiori et d’Anguillari, auxquels il tua un grand nombre de gens. Charles, roi de Sicile, quittant le roi et le royaume de France, retourna dans sa terre de Pouille. A la nouvelle de son arrivée, les Siciliens s’approchèrent de Naples avec vingt-sept galères munies d’hommes d’armes, poussèrent de grands cris et firent de grandes démonstrations de guerre, pour tâcher d’irriter leurs ennemis, et d’exciter son fils et les Français qui demeuraient dans la ville à combattre avant l’arrivée du roi Charles. Le prince de Salerne, fils du roi Charles, qui était venu en cette ville pour de certaines affaires, et avait laissé en Calabre Robert, comte d’Artois, les ayant entendus, excité et animé par leurs cris, et emporté par une funeste témérité, monta avec les siens sur ses galères, et les attaqua courageusement. Mais comme ses gens ignoraient l’art de combattre sur mer, ou plutôt parce qu’il fut, dit-on, trahi par les matelots, il fut vaincu et pris, et mené en captivité à Messine. Quatre jours après, Charles son père étant arrivé à Naples, châtia les Napolitains qui, après la défaite du prince, avaient résolu de se soulever, et avaient chassé ses gens de la Ville, et il permit aux gens de sa suite de leur faire souffrir toutes sortes de maux. Enfin, ayant équipé une armée, il se transporta vers Reggio, ville de Calabre, où était le comte d’Artois, son neveu. Il avait le dessein de passer le phare de Messine pour assiéger cette ville ; mais n’ayant pu l’accomplir, il envoya ses vaisseaux dans le port de Brindes, de peur qu’il ne leur arrivât d’être brisés par les ouragans d’hiver ou pris par les ennemis.


[1284]


Le comte de Joigny, illustre Français, qui était resté au siège d’Urbin, livra à cette ville, contre les instructions de Gui de Montfort, un assaut dans lequel il fut tué. Philippe, fils aîné de Philippe, roi de France, fut fait chevalier à la fête de l’Assomption de la sainte Vierge, mère du Seigneur, et le lendemain il épousa à Paris Jeanne, fille de feu Henri, roi de Navarre et comte de Champagne. La nuit de la veille de la fête de sainte Catherine, vierge, il souffla un vent si violent, qu’il fit tomber dans le royaume de France un grand nombre de maisons, de clochers de monastère, et d’arbres forts et élevés. Le 7 du mois de janvier, mourut Charles, roi de Sicile. Le pape Martin ayant appris sa mort, dit pour lui, aussi bien qu’il le put avec ses cardinaux, les prières des morts. Comme le prince Charles ; retenu prisonnier, succéda dans la suite au trône de son père, nous le regardons comme régnant pendant les années qui se sont écoulées jusqu’à son couronnement. Au mois de mars Philippe, roi de France, marcha contre les Aragonais excommuniés par le pape, pour conquérir, s’il pouvait, le royaume d’Aragon, donné à son fils par l’Église romaine.


[1285]


Le mercredi d’après le dimanche de la Résurrection, le pape Martin étant mort, Honoré IV, Romain de nation, cent quatre-vingt-quatorzième pape, gouverna l’Église de Rome. Aussitôt après son élection, il continua au comte d’Artois, occupé dans la Pouille, et à quelques autres, que son prédécesseur le pape Martin avait pris à son service, et employés en divers lieux, la solde que leur avait donnée ledit pape Martin, les garda à son service, et les excita à poursuivre avec ardeur l’entreprise commencée. Des gens affligés de diverses souffrances et maladies étant venus vers le tombeau du pontife de Rome Martin, quatre y recouvrèrent la santé, à la vue de tout le monde. Pierre d’Aragon ayant appris que Philippe, roi de France, s’était mis à la tête d’une armée pour envahir le royaume d’Aragon, et craignant de perdre ce royaume, s’y transporta aussitôt. Comme les Messinais avaient transféré dans un certain château Charles, prince de Salerne, Pierre craignit leur infidélité, et le fit conduire de Sicile en Aragon et garder en ce royaume avec les plus grandes précautions. Vers la fête de la Saint-Jean-Baptiste, Philippe roi de France, attaquant les domaines du royaume d’Aragon, assaillit d’abord la ville d’Elna sur les frontières du Roussillon, qui lui était contraire, et l’eut bientôt détruite entièrement. Il traversa les Pyrénées par un chemin impraticable, auprès de la passe d’Ecluse, et conduisit son armée jusqu’à Gironne, ville très-forlifiée. Ce que voyant les Aragonais qui se tenaient en armes au sommet de la passe d’Ecluse, qui était l’entrée de leur pays la plus fortifiée, et ne croyaient pas que le roi des Français passât par un autre endroit, ils furent grandement saisis d’admiration et d’épouvante, et se réfugièrent dans les villes et les châteaux. Le roi de France assiégeant Gironne, livra plusieurs assauts qui affaiblirent beaucoup les habitans mais ceux-ci, faisant une vigoureuse résistance, tinrent pendant environ trois mois. Vers la fin du siège, à savoir le jour de l’Assomption de la Vierge sainte Marie, mère du Seigneur, le roi de France ayant envoyé vers le port de Roses, où était stationnée la flotte royale, pour apporter à l’armée les vivres qu’on y conservait, Pierre, roi d’Aragon, qui en fut informé, s’empara du chemin avec cinq cents cavaliers armés et trois mille hommes de pied, afin de pouvoir, au retour des Français, piller les vivres qu’ils amèneraient. Mais Raoul, seigneur de Nesle, connétable de France, le comte de la Marche, et Jean de Harcourt, maréchal, instruits de ces embûches, prirent sur-le-champ avec eux cent cinquante-six chevaliers armés, et marchèrent promptement à sa rencontre. A la vue des ennemis venant en si petit nombre en comparaison du leur, les Aragonais, qui ne connaissaient pas la bravoure des Français, les attaquèrent aussitôt. Mais les Français, résistant vigoureusement, tuèrent presque tous les Aragonais, et forcèrent leur roi, qui combattait avec eux, caché sous une armure ordinaire, de s’enfuir du champ de bataille. Mortellement blessé, il s’arrêta dans une abbaye, et expira peu de temps après à l’insu des Français. Quoique les plus vaillans et les plus nobles du royaume d’Aragon eussent assisté à ce combat, il y en eut peu cependant, dans un si grand nombre, qui s’en retournassent chez eux. A la suite de cette affaire, les habitans de Gironne, n’ayant plus aucun secours à attendre, rendirent leur ville au roi de France qui y mit une garnison. Le roi de France, ignorant la mort du roi Pierre, et attaqué de maladie, licencia une partie de sa flotte, et se retira vers Narbonne, à cause de l’approche de l’hiver. Les Aragonais ayant appris son départ, tuèrent un grand nombre de Français, et enlevèrent les vaisseaux qui étaient restés dans le port de Roses. Peu de temps après, assiégeant la ville de Gironne, ils forcèrent à se rendre les Français laissés pour la défendre. Le roi de France, qui était parti malade, étant arrivé à Perpignan, mourut en cette ville. Sa chair et ses entrailles furent ensevelis à Narbonne dans la grande église, et ses os, ainsi que son cœur, furent portés à Saint-Denis en France. Mais, avant qu’on ne les eût enterrés dans ce monastère, il s’éleva au sujet du cœur une grande dissension entre les moines dudit lieu et les frères Prêcheurs qui demeuraient à Paris ; car lesdits frères voulaient, malgré les moines, obtenir ce cœur pour l’ensevelir à Paris dans leur église, parce que le jeune roi Philippe, héritier du trône, en avait fait la promesse à un certain frère de l’ordre des Jacobins. Mais enfin, le roi de France, ému par les instances des frères, et regardant comme honteux de se dédire, fit, contre les conseils de beaucoup de gens, ensevelir le cœur à Paris, dans l’église des frères Prêcheurs. Dans la suite, plusieurs docteurs en théologie décidèrent, que le roi ni les moines n’avaient pu faire une telle concession, ni les frères en profiter, sans la permission du souverain pontife. Philippe, succédant au trône de son père, fut, le jour de la fête de l’Epiphanie, couronné roi de France avec sa femme, dans l’église de Rheims. Le feu roi Philippe laissait deux fils, Charles, comte de Valois, et ledit Philippe, roi de France, du lit de sa première femme la reine Isabelle ; et trois autres enfans, à savoir Louis, comte d’Evreux ; Marguerite, reine d’Angleterre et Blanche, duchesse d’Autriche, du lit de Marie de Brabant sa seconde femme.