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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1845

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Chronique n° 324
14 octobre 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1845.


Les derniers évènemens dont l’Algérie a été le théâtre ont rempli la France de tristesse. Il est cruel d’apprendre tout à coup, au sein d’une sécurité profonde, que plus de quatre cents Français ont succombé dans une odieuse embûche. Leur mort a été héroïque, et elle a excité dans tous les cœurs la plus légitime admiration ; mais il faut faire trêve à ces impressions douloureuses pour envisager les difficultés politiques que vient de créer la catastrophe de Ghazaouat.

Quelle mobilité dans la scène politique ! Il y a quelques semaines, tout paraissait succéder au ministère ses amis accumulaient en son honneur les félicitations. Aujourd’hui, les choses sont bien assombries, et nous avons peut-être devant nous une longue perspective d’épreuves à subir. Soyons justes cependant : à la nouvelle de l’indigne surprise de Djemma-Ghazaouat, le premier mouvement du ministère a été bon, et, quoi qu’ait dit un grand politique sur les dangers d’un premier mouvement, nous ne saurions nous résoudre à blâmer le cabinet. Six régimens d’infanterie et deux régimens de cavalerie ont reçu l’ordre sur-le-champ de s’embarquer pour l’Algérie et la province d’Oran, et il a été annoncé, au nom du cabinet, qu’on irait chercher Abd-el-Kader jusque dans le Maroc. Quand cette grande résolution a été prise, le cabinet n’était pas nombreux, plusieurs ministres étaient et sont encore absens. Quand le conseil a délibéré dans ces derniers jours, il n’avait dans son sein ni M. le ministre de la guerre, ni M. le ministre de l’intérieur sans parler de M. Dumon, qui voyage dans le midi de la France. Toutefois, si incomplet qu’il fût, le cabinet a’a pas reculé devant de graves mesures, et son organe le plus accrédité a parlé avec véhémence d la nécessité d’une campagne nouvelle et décisive.

Cette énergie d’attitude et de langage a rencontré une approbation presque générale, et, en même temps, elle a réveillé tous les griefs de l’opposition. Ce double effet était à prévoir. Si le ministère montrait au pays que sa sollicitude était tout-à-fait éveillée sur les dangers de notre situation en Afrique, de son côté, l’opposition usait de son droit en rappelant qu’elle avait prévu et prédit solennellement ce qui arrive aujourd’hui. Reportons-nous en effet aux longues et vives critiques dont a retenti la tribune au sujet du traité de Tanger ; rappelons-nous les discours non-seulement des orateurs les plus ardens, mais des hommes les plus pratiques et les plus modérés. Ne disait-on pas au cabinet, sur tous les tons, que, s’il avait su vaincre, il n’avait pas su profiter de la victoire ? C’était la première fois qu’on comparait le ministère à Annibal. Quand donc l’opposition trouve dans ses prévisions de l’hiver dernier des argumens pressans contre le cabinet, elle est dans toute la vérité de son rôle. Devant ces souvenirs, devant ces vifs reproches, le cabinet ne reste pas sans réponse : on déclare en son nom que ce qui est possible aujourd’hui ne l’était pas l’an dernier. En 1844, nous avions deux ennemis, l’empereur du Maroc et l’émir ; aujourd’hui, nous n’en avons plus qu’un. Enfin, l’année dernière, l’Angleterre avait des ombrages qu’elle n’aura plus aujourd’hui, et c’est là ce qui surtout enhardit le ministère. On se flatte, au sein du cabinet, que l’attitude du gouvernement anglais, dans la question de l’Afrique, viendra donner une nouvelle preuve de l’entente cordiale. Le gouvernement anglais aurait promis de transmettre à ses agens dans le Maroc des instructions dont nous n’aurions qu’à nous applaudir les agens de la Grande-Bretagne conseilleraient à Abderrhaman de ne pas se refuser aux justes demandes de la France. Le cabinet français n’a pas la prétention que les troupes marocaines se mettent en ligne avec nos troupes pour faire la chasse à Abd-el-Kader, mais il voudrait que l’empereur employât sa garde noire, sur laquelle il peut surtout compter, à interdire l’entrée du Maroc à l’émir, qui aujourd’hui trouve son point d’appui dans les peuplades du Riff. Si, quand Abd-el-Kader sera serré de près par nos troupes, les frontières du Maroc lui étaient entièrement fermées, nous serions bien près d’en finir avec lui. Telles sont les espérances du cabinet ; il se flatte de trouver aujourd’hui dans Abderrhaman, non plus un ennemi, mais un allié, et il espère que, dans ses efforts pour arriver à un dénouement, il sera secondé par le gouvernement anglais, loin d’en être entravé. Tout cela ne laisse pas que de lui enfler le cœur ; il se voit, dans deux mois, en situation d’insérer dans le discours de la couronne une phrase victorieuse, et de confondre l’opposition par l’accablante réponse de faits éclatans. En laissant voir de pareilles espérances, le ministre n’avoue-t-il pas implicitement qu’il a besoin d’un triomphe pour défendre sa politique ?

Cependant d’autres ennuis devaient assaillir le cabinet, nous voulons parler de ses rapports avec M. le maréchal Bugeaud. Ici nous nous trouvons dans la sévère obligation de dire la vérité à tout le monde ; nous la dirons à M. le duc d’Isly, dont nous mettons très haut les services et les talens militaires. M. le maréchal Bugeaud s’est élevé et a grandi avec le gouvernement de 1830 ; il a eu l’insigne bonheur de conquérir une illustration guerrière dans une époque pacifique, et il a mérité cette fortune par de grandes qualités. À la fois ardent et expérimenté, audacieux et prudent, exigeant beaucoup du soldat tout en sachant s’en faire beaucoup aimer, il a su conquérir en Afrique un véritable ascendant. Les Arabes redoutent au plus haut point, et, quand ils le savent quelque part, ils disent que là où est la tête blanche il n’y a rien à tenter ni à faire contre nous. L’armée, et on sait si une armée française est bon juge de ceux qui la mènent, l’armée d’Afrique marche avec joie et confiance sous les ordres du duc d’Isly ; nos généraux ont pour lui non-seulement l’obéissance due au grade, mais une déférence sincère pour son incontestable capacité. Pourquoi faut-il que tant de qualités soient quelquefois obscurcies et compromises par une impétuosité, une indiscrétion de langage, qui ne conviennent pas à la dignité du commandement ? D’ailleurs, M. le duc d’Isly, si haut qu’il soit placé, a des supérieurs hiérarchiques ; ce sont les ministres du roi. Homme d’ordre et de gouvernement au plus haut degré, comment parfois donne-t-il à croire par ses paroles, par des confidences bien mal placées, qu’il méconnaît les principes de hiérarchie, sans lesquels il n’y a pas de gouvernement possible ? M. le maréchal Bugeaud croit avoir à se plaindre du ministère ; mais n’était-il pas suffisamment vengé par la nécessité où se trouve le cabinet de le renvoyer en Afrique et de lui rendre la conduite de l’armée, le gouvernement de la régence ? Devait-il se donner la satisfaction puérile de lancer en partant au ministère un trait qui devait le blesser lui-même en compromettant la gravité de son caractère ? Au surplus, le maréchal a senti sa faute, car on assure qu’il a écrit de Marseille au ministère pour s’étonner et se plaindre de l’étourderie de son préfet. Il faut convenir que l’étourderie a été faite en partie double. D’ailleurs, malgré les regrets exprimés par M. Bugeaud sur la publicité qu’a reçue sa lettre à M. de Marcillac, bien des gens s’obstineront à croire que cette publicité ne l’a ni beaucoup surpris ni beaucoup affligé.

Cependant le cabinet est obligé de se contenter de cette espèce d’explication, d’excuse que lui envoie M. le maréchal Bugeaud avant de s’embarquer. On a dit qu’aussitôt après l’apparition de la lettre de M. Bugeaud dans le Conservateur de la Dordogne, le ministère eût dû destituer le maréchal de son gouvernement, d’Afrique. Ceux qui ont parlé ainsi avaient dans la tête un certain idéal de ministère et de gouvernement que le cabinet actuel réalise peu M. le maréchal Bugeaud ne pouvait être révoqué que par une administration d’une rare énergie, qui n’eût pas reculé devant la responsabilité d’un grand acte. Quelques amis du cabinet regrettent que M. le ministre des affaires étrangères n’ait pas plus le sentiment de sa force, et ils craignent qu’en rouvrant la carrière au maréchal Bugeaud, le cabinet n’aboutisse qu’à le rendre plus exigeant et à le grandir encore contre lui-même. Ces prévisions ne sont peut-être pas sans fondement ; toutefois elles n’ont pu déterminer M. le ministre des affaires étrangères à se jeter dans un danger présent pour en conjurer un plus grand dans l’avenir. M. Guizot laisse dire autour de lui qu’il n’a pas assez le sentiment de sa force ; il sait mieux que personne ce qu’il peut et ce qu’il ne peut pas. C’est sur cette connaissance qu’il règle sa conduite et qu’il mesure sa résignation.

Au surplus, la lettre de M. Bugeaud au préfet de la Dordogne n’a rien appris au ministère ; elle ne lui a rien révélé. Le cabinet connaissait fort bien les griefs que le maréchal nourrissait contre lui ; il les connaissait d’autant mieux qu’il les avait fait naître par sa conduite envers le maréchal. À l’entrée de la session dernière, le sort du cabinet s’est trouvé entre les mains de M. le maréchal Bugeaud. Si le maréchal eût dit toute sa pensée touchant le traité de Tanger, le cabinet tombait sous sa parole ; mais pouvait-il être la cause première de la chute d’un cabinet qui lui avait fourni l’occasion de conquérir le bâton et le titre de duc ? D’un autre côté, M. Bugeaud comprit mieux à Paris qu’il n’avait pu le faire sur les frontières du Maroc les raisons politiques qui avaient pu déterminer le cabinet à restreindre ses exigences à l’égard d’Abderrhaman. Enfin le maréchal ménagea le ministère ; il avoua que sa première impression n’avait pas été favorable au traité, mais il n’insista pas, et préféra entretenir la chambre des affaires générales de l’Algérie. On sait combien il a pris à cœur son système de colonisation militaire. En retour de ses bons procédés envers le cabinet, il lui demandait les moyens d’établir quelques colons militaires sur la lisière du Tell, entre le Tell et le désert. C’était un essai qui, selon le maréchal, pouvait être mené à bien moyennant une somme de 500,000 francs. On sut bientôt que M. Bugeaud avait demandé au cabinet 500,000 francs les adversaires qu’il a dans la presse, et il en compte de fort ardens, imaginèrent d’imprimer que M. Bugeaud exigeait cette somme pour soutenir l’éclat de sa double dignité de maréchal et de duc. Cette invention, qui fut produite quand M. Bugeaud était déjà de retour en Afrique, l’indigna ; il écrivit au ministère pour qu’il eût à la démentir. Cela fut fait. Néanmoins la presse hostile au maréchal reproduisit l’assertion, et le maréchal se plaignit amèrement de n’être pas défendu, soutenu comme il pensait avoir le droit de l’être. Le gouverneur-général crut aussi s’apercevoir qu’on était assez disposé, au ministère de la guerre, à favoriser les prétentions des généraux qui pouvaient chercher à se créer une sorte d’indépendance dans leur commandement. On voit que les causes de mécontentement ne manquaient pas au maréchal. Tout cela ne justifie la fameuse lettre, mais explique sous l’empire de quels sentimens elle a été écrite.

M. le maréchal Bugeaud se plaint aussi vivement de la presse, et, dans l’expression de ses griefs, il l’associe au gouvernement. Les attaques passionnées dont il est l’objet blessent profondément cet homme de guerre, qui n’a pu encore, depuis quinze ans, s’habituer à cette licence de la presse, qu’il faut bien accepter pour être sûr d’en avoir la liberté. On répond aux plaintes amères du maréchal Bugeaud que personne n’est à l’abri des attaques, des injustices de la presse, et qu’on y est d’autant plus exposé, qu’on est dans ce pays plus éminent, ou plus célèbre. Cela est vrai ; mais il faudrait aussi faire remarquer à la presse qu’elle se livre à toutes ses fantaisies au détriment du pays même dont elle prétend servir les intérêts. Cet homme, qui est le point de mire de toutes vos attaques, représente la France devant une population ennemie, fanatique, et capable de recevoir les impressions les plus contiaires. Par son courage, par son infatigable énergie, par des efforts qu’a couronnés la victoire, ce représentant de la France est parvenu à parler à l’imagination des Arabes, à conquérir une véritable puissance morale. Ne la détruisez donc pas de vos propres mains, car ce n’est pas seulement votre adversaire que vous blessez, mais la France. Quand la presse n’avait que des clameurs contre le maréchal Bugeaud exposant son plan de colonisation militaire, quand elle l’obligeait, en redoublant ses injustices, à quitter l’Afrique pour venir expliquer sa conduite, justifier ses plans, la presse, sans s’en rendre compte, ne servait-elle pas les espérances de nos plus cruels ennemis ? Le départ du maréchal Bugeaud a tout ébranlé en Afrique : ce départ a été représenté aux Arabes, par les agens d’Abd-el-Kader, comme le désaveu de tout ce qu’avait fait depuis quatre ans le gouverneur-général, et cette interprétation a été acceptée, grace à la perfidie des uns à la crédulité des autres.

Que les déplorables évènemens sur lesquels nous avons à gémir rendent la presse plus circonspecte, à quelque opinion qu’elle appartienne. Cette prudence est d’autant plus nécessaire, que, dans la guerre qui va se ranimer, il y aura de grandes difficultés à vaincre. Au prix de quelles courses, de quels dangers pourrons-nous joindre l’émir ? Les populations entre le Maroc et l’Algérie n’ont pas encore fait leurs semailles, elles ne les font qu’au mois de novembre. Quel ne serait pas notre embarras, si, renonçant à ensemencer à cette époque, elles préféraient émigrer dans le Maroc ! Contre qui lutter ? à qui nous en prendre ? On voit combien, pour les affaires d’Afrique, l’avenir est tout d’un coup devenu sombre et périlleux. Le fait, inouï jusqu’ici, de deux cents pauvres soldats tombés au pouvoir des Arabes, parle assez haut.

L’émotion produite par les évènemens de l’Algérie n’a pourtant pas empêché qu’on accordât quelque attention à ce qui vient de se passer en Italie. Encore une tentative d’insurrection suivie d’une répression immédiate, et n’amenant que des malheurs pour les hommes imprudens qui avaient pris le parti désespéré d’un appel aux armes. À cet appel, le peuple n’a pas répondu ; il a paru voir l’insurrection avec sympathie, mais il ne s’est pas levé pour l’appuyer. Rimini, qui était le point central de la révolte, a été évacué par les insurgés à l’approche des troupes pontificales. Dans cette dispersion, une partie des insurgés s’est réfugiée en Toscane, et c’est de la Toscane que plusieurs des chefs du mouvement ont sollicité du gouvernement français la permission de venir à Marseille ; cette autorisation ne leur a pas été refusée. Parmi ces chefs, on cite le comte Biancoli, le comte Pasi, le major Baldi, docteur Andreini, les frères Colombarini et M. Piva de Bologne. On gémit de voir des hommes probablement éclairés et instruits, se tromper si grossièrement sur ce qui est possible ou ne l’est pas dans l’état actuel de la péninsule.

Néanmoins il faut reconnaître qu’au milieu de ces stériles et funestes imprudences une sorte de progrès s’est accompli. Aujourd’hui, ceux même qui se révoltent dans les états romains ne rêvent plus le renversement du gouvernement pontifical. Non ; dans ce dernier mouvement, les insurgés reconnaissaient expressément l’autorité du pape ; ils réclamaient une réforme dans les codes, dans les finances, la suppression de l’inquisition ; ils demandaient que l’administration ne fût pas tout entière entre les mains des ecclésiastiques ; enfin ils voulaient des chemins de fer : voilà des conspirateurs qui sont tout-à-fait de leur siècle. C’est une espèce d’émancipation civile et administrative qui, si elle s’accomplissait, n’aurait rien d’alarmant pour la cause de l’ordre en Europe. Il est triste que ces choses raisonnables aient encore une fois été demandées les armes à la main. Comment ne comprendre pas que de semblables démonstrations compromettent le bon vouloir de la France pour le bien-être et la liberté de l’Italie ? Est-il possible de demander des concessions à des gouvernemens obligés de combattre pour leur existence ? Notre représentant à Rome a dû, plus que personne, déplorer l’équipée de Rimini, qui lui sème de nouvelles difficultés dans l’importante mission dont il est chargé. Toutefois, pour les vaincre, M. Rossi paraît au ministère mieux placé que personne, et sur ce point nous sommes de son avis. M. Rossi a obtenu un premier succès ; il a, pour ainsi dire, rompu la glace à Rome ; on y est déjà habitué à traiter avec lui. Aussi l’on comprend que le cabinet veuille prolonger sa présence auprès du gouvernement romain, et qu’il ajourne la nomination de M. Bois-le-Comte, qui, cependant, reste toujours destiné à remplacer M. Rossi.

Quand on songe à toutes les causes qui retiennent dans un état de souffrance l’Italie, et notamment la Romagne, au milieu des progrès matériels et moraux de la plupart des autres peuples de l’Europe, on souhaite à la péninsule un grand pape. Le pontife actuel est vénérable, mais il plie sous le poids des années, et il est difficile d’attendre de lui des changemens, si urgens qu’ils puissent être. Si l’on veut que le gouvernement pontifical soit régénéré utilement pour l’Italie et sans secousse pour l’Europe, il faut que l’initiative des réformes nécessaires parte de ce gouvernement même. Une pareille espérance doit-elle être à toujours déclarée chimérique ? Nous ne le pensons pas. Il y a assez de lumières dans la cour de Rome pour qu’un jour la voix de l’expérience soit enfin écoutée. Réformer à propos un gouvernement séculaire, c’est lui assurer un nouvel avenir. En soulageant les peuples qui vivent sous sa loi, en améliorant avec sagesse son administration, Rome ne serait plus obligée de tourner toujours les yeux vers l’Autriche pour savoir si elle peut en espérer protection en cas de révolte ou de guerre civile. D’ailleurs, les gouvernemens allemands, au milieu du mouvement religieux qu’ils sont occupés à surveiller, ont d’assez graves soucis qui pourraient un jour les absorber tout-à-fait. Cette considération n’échappe pas a la cour de Rome ; on y regarde avec une certaine inquiétude ce qui se passe en Allemagne, et bientôt on pourra s’y demander s’il ne viendra pas un temps ou la France serait un appui plus sûr que l’Autriche elle-même.

Nous ne sommes pas étonnés au surplus que les politiques habiles et les spectateurs intelligens que Rome a dans son sein soient attentifs au mouvement religieux qui agite l’Allemagne. Il souffle de l’autre côté du Rhin un esprit de réforme et d’innovation en matière religieuse que viennent encore exciter et compliquer des idées et des passions politiques. Ce sont deux causes d’agitation au lieu d’une. Il y a un an, un prêtre catholique, Jean Ronge, apostrophait à la face de l’Allemagne l’évêque de Trèves, pour lui reprocher l’adoration de la tunique du Christ, et il terminait la lettre qu’il adressait à ce prélat par cette phrase : « Déjà l’historiographe saisit le burin, et lègue votre nom, Arnoldi ; au mépris de la génération présente et future, en vous appelant le Tetzel du XIXe siècle. » Nous ne voulons pas examiner jusqu’à quel point l’évêque de Trèves peut être comparé à Tetzel, mais à coup sûr M. Ronge n’est pas un autre Luther. Aujourd’hui il semble tout étonné du rôle qu’il joue depuis quelques mois : il s’en excuse pour ainsi dire, il reconnaît qu’il n’a pas la taille d’un réformateur, mais il s’en console en songeant, comme il l’a dit à Francfort, que le temps des individualités est passé, et que celui des idées arrive. M. Ronge oublie que, sans les individualités, les idées feraient peu leur chemin. D’ailleurs, les réformateurs qui se sentent vraiment puissans ont moins de modestie ; ils ne s’humilient que devant Dieu, et ils ne déclinent pas l’honneur de dominer les hommes pour les charmer. Jean Ronge est un homme médiocre qui se tient lui-même pour tel. Cette médiocrité a pu donner le change à quelques esprits sur l’importance du mouvement même dont Ronge est en ce moment l’instrument. Ainsi, les ministres du grand-duc de Hesse-Darmstadt lui avaient assuré qu’on pouvait sans inconvéniens, sans dangers, laisser Ronge se livrer dans le grand-duché au rôle de prédicateur nomade. Cependant Ronge est parvenu, à Darmstadt, à rassembler un immense concours de peuple pour l’entendre, et il a parlé aux applaudissemens de la foule. C’est que ce prêtre, par son schisme, répond à des sentimens, à des passions qui ne faisaient que sommeiller chez beaucoup de catholiques allemands. De tout temps, il y a eu de l’autre côté du Rhin des catholiques qui ont nourri une secrète antipathie contre l’église romaine, antipathie qui a ses raisons dans la différence profonde des nationalités. Le christianisme en Italie et le christianisme en Allemagne ont toujours été, même avant le XVIe siècle, deux choses entièrement distinctes. C’est ce contraste si vif qui a rendu promptement possible la révolution religieuse entreprise par Luther. Il y a des catholiques allemands qui voudraient une réforme dans leur religion, sans pour cela embrasser le protestantisme. Ronge leur a paru répondre à cette pensée ; ils ont adopté Ronge. Vienne un homme éminent qui comprenne et exprime avec aisance les besoins religieux, de ces catholiques, vous les verrez, pour le suivre, abandonner ce Jean Ronge, qui n’aura été qu’un précurseur. À tout cela vient se mêler la question de la liberté de conscience, et par là nous touchons à la politique. Voilà des catholiques qui demandent pourquoi ils n’auraient pas le droit de travailler à épurer leur religion suivant leur conscience et leurs lumières, et ils font cette question dans un pays fier d’avoir accompli, il y a trois siècles, une réforme basée sur le principe de la raison individuelle. Si on leur demandait des droits purement politiques, la réponse des gouvernemens allemands serait facile : ils repousseraient ce qu’ils appelleraient des innovations révolutionnaires ; mais la liberté religieuse a reçu au XVIe siècle une première et solennelle consécration contre laquelle il serait bien imprudent de vouloir revenir.

Comment le prince instruit qui gouverne la Prusse oublie-t-il des faits aussi simples ? C’est qu’à des connaissances variées et profondes Frédéric-Guillaume IV joint une imagination mobile, inquiète, irritable. Il est animé d’une noble ambition, car il voudrait être le plus populaire des rois et le chef moral de l’Allemagne ; malheureusement il n’est pas fixé sur la route qu’il doit prendre pour arriver à ce grand but. Il a commencé par se montrer favorable aux sages idées libérales ; plus tard, il a paru les craindre et s’en éloigner pour se jeter dans quelque chose de contraire et d’extrême. On l’a vu, dans ces derniers temps, faire à la municipalité de Berlin une sorte de profession de foi piétiste, et sortir de cette impartialité large et haute qui convient si bien à la royauté, soit en religion, soit en politique. Et puis, comment se fait-il que le roi d’une grande monarchie se trouve personnellement aux prises avec un conseil municipal, même quand il s’agit de la municipalité de sa capitale ? Les chefs des gouvernemens absolus ne songent pas assez combien il y a d’inconvenance et de danger à se mettre ainsi sans intermédiaires en face de certains corps et de certains hommes. Le roi de Prusse devrait aussi se défier davantage des Berlinois ; ils sont caustiques et malins, et ils ne sont pas, comme nous, blasés sur le plaisir de faire des épigrammes, car ils ont encore la censure.

Cependant, en Allemagne, il est un ministre dont le pouvoir s’étend tous les jours, et qui, sur le déclin de l’âge, grandit en autorité morale aux dépens même du roi de Prusse : on a reconnu M. de Metternich. Les conversations qui ont eu lieu au Johannisberg entre le premier ministre de la monarchie autrichienne et Frédéric-Guillaume IV ont exercé sur l’esprit de ce dernier une influence qu’on déplore en Allemagne. Il n’a pas été très difficile à ce vieux et profond politique de faire impression sur l’esprit du roi en lui montrant ce mouvement religieux qui occupe les imaginations en Allemagne comme l’avant-coureur des révolutions politiques. C’est pour cela sans doute que, de retour dans sa capitale, le roi de Prusse a si hautement défendu les piétistes contre la municipalité de Berlin.

Qu’est-ce donc que les piétistes ? Ici ne calomnions personne. Les piétistes étaient inévitables dans le protestantisme, puisqu’il y avait des rationalistes. Nous n’avons pas besoin d’insister sur ce point, que la réforme devait nécessairement conduire un grand nombre d’esprits à un rationalisme chrétien plus ou moins absolu ; mais, par une conséquence non moins inévitable, cette tendance devait susciter une réaction. Comme il y avait des protestans rationalites il y eut des protestans mystiques qui voulurent défendre tout ce que le christianisme contient de surnaturel et d’humiliant pour la raison. Ce sont là les piétistes, qui ne se bornèrent pas à ce point de vue spéculatif, mais qui marchèrent ouvertement à la conquête de la suprématie dans l’église protestante, et d’une grande influence politique dans l’état. En ce moment, les piétistes comptent deux ministres dans le cabinet prussien, MM. de Thiele et Eichhorn : c’est grace à ces deux ministres qu’ils arrivent à toutes les places des consistoires, invasion qui donne à l’église, dans ses rapports avec les laïques, une tracassière intolérance. La municipalité de Berlin a pris le parti de s’en plaindre directement au roi, qui, de son côté, a nié le droit que pouvaient avoir les magistrats municipaux de s’immiscer en de semblables questions. C’est ici que s’est trouvé dans sa bouche l’éloge des piétistes, et Frédéric-Guillaume IV est tombé dans la faute de parler plus en sectaire qu’en roi.

Pendant que sur quelques points de l’Europe l’agitation est surtout religieuse, là où il y a de l’agitation, d’autres régions du monde sont troublées par de grandes questions politiques. Tout ce que l’Europe semble avoir publié pour se livrer exclusivement à la construction des chemins de fer, c’est-à-dire les révolutions et les projets de conquête, tout cela agite et bouleverse certaines parties de l’Amérique, notamment le Mexique. Comment donner une idée de l’état où se trouve l’ancien royaume de Montezuma ? Cet état, nous ne pouvons l’appeler ni une révolution, ni un accident politique : non, c’est une décomposition qui semble marcher plus vite qu’on ne l’avait conjecturé d’abord. Des provinces entières se séparent de l’empire, comme des membres qui se détachent du corps. À l’heure qu’il est, la Haute-Californie n’appartient plus, à vrai dire, au Mexique ; le commandant de la province en a été chassé dans le mois de mars de cette année. Le gouvernement mexicain a voulu organiser une expédition pour reconquérir la Haut-Californie, mais il n’avait pas d’argent, et le pouvoir central a dû renoncer à rentrer en possession de cette province, qui, depuis cette époque, se gouverne et s’administre elle-même. Dans l’état de Sonora, le général Urrea s’est déclaré indépendant, et ici encore le gouvernement mexicain n’a pu avoir raison du rebelle. Enfin, on se représentera l’impuissance de ce malheureux gouvernement, quand on saura qu’il ne touche plus une piastre des revenus de la douane de Guaymas. Peut-être dans quelques mois le Nouveau-Mexique offrira le même spectacle que l’état de Sonora et la Californie. D’autres états, tels que ceux de Durango et de Zacatecas, ont cruellement à offrir de l’incursion des Indiens, et la métropole est impuissante à les protéger.

C’est cependant le même gouvernement qui rêverait, s’il fallait en croire quelques proclamations insensées, des démonstrations militaires contre les États-Unis. Que le Mexique y songe, il y va de son existence comme nation. S’il faisait la folie d’attaquer la confédération, il suffirait, non pas d’une division de l’armée américaine, mais de quelques centaines de ces aventuriers qui abondent sur les frontières des États-Unis, pour désorganiser, les provinces limitrophes, les ouvrir à la contrebande, et mettre à nu l’irrémédiable faiblesse du gouvernement mexicain. Il faut faire des vœux pour qu’un peu de sagesse rentre dans les conseils de cette malheureuse république, et n’amène pas le jour d’une dissolution définitive.

L’ambition des États-Unis n’a qu’à avoir un peu de patience ; elle sera satisfaite. Si les États-Unis, convoitent la Californie, ils n’ont pas besoin d’en brusquer la conquête : ils devront la Californie aux mêmes procédés qui leur ont donné le Texas, car, en la peuplant, en la colonisant, ils s’en emparent en détail. Au surplus, la presse américaine ne s’en cache pas, elle considère la Californie comme destinée à faire bientôt partie de la confédération, elle invite les colons américains à s’y faire naturaliser, elle prêche l’émigration dans cette belle province : c’est une croisade colonisatrice. Enfin, c’est à San-Francisco, en pleine Californie, qu’aboutira ce gigantesque chemin de fer dont les journaux américains nous ont fait connaître le plan.

Que de questions tous ces faits soulèvent ! Les États-Unis auront-ils cette ardeur de conquête qui caractérise d’ordinaire les jeunes républiques ? Ils sont déjà bien vastes et bien puissans, et reculer encore des frontières déjà portées si loin, pour englober de nouveaux états, c’est mettre la constitution fédérale à de périlleuses épreuves, et ouvrir à l’anarchie de terribles chances. Il serait difficile que la France et l’Angleterre restassent immobiles devant la dissolution du Mexique et l’agrandissement indéfini des États-Unis. Nous devons dire toutefois que le Mexique paraît comprendre quelle faute immense il ferait, dans la situation actuelle, en provoquant une rupture ouverte avec la France. Le ministre anglais et le ministre d’Espagne, M. Bermudez de Castro, n’ont pas peu contribué à déterminer le ministre des affaires étrangères de la république à offrir à M. Alleye de Ciprey les réparations exigées. Le gouvernement mexicain a proposé d’envoyer l’alcade et l’officier dont M. Alleye de Ciprey avait à se plaindre déclarer à ce dernier qu’il n’avait jamais été dans leur pensée de lui faire une offense personnelle. On voit que le ministre de France, loin de se disposer à quitter Mexico, est plutôt à la veille de renouer des relations amicales avec la république. Il ne faut pas oublier, du reste, que les Anglais, qui partout ailleurs se montrent si susceptibles, ont adopté pour principe de n’avoir pas d’affaires avec le Mexique, et de traiter les Mexicains comme de véritables enfans dont on dédaigne les paroles et les actes.

Dans l’Amérique méridionale, nous trouvons, engagées dans une assez grosse affaire, l’Angleterre et la France, qui, agissent ouvertement de concert. C’est la lutte avec Rosas, c’est le blocus rigoureux de tous les ports de la république orientale qui sont ou peuvent être occupés par des troupes au service du gouvernement argentin. Rosas a définitivement rejeté l’ultimatum de la France et de l’Angleterre ; aussitôt la notification de ce rejet, les forces combinées des deux puissances se sont emparées de l’escadre argentine devant Montevideo ; puis, sur le refus d’Oribe de se retirer, elles ont débarqué quinze cents marins et bloqué le port. Il était difficile que la conduite de Rosas n’amenât pas ces démonstrations. La France et l’Angleterre avaient parlé trop haut pour rester inactives et impuissantes devant le refus hautain du dictateur de la république argentine. Il entre sans doute dans les intentions des deux gouvernemens de ne rien précipiter et d’agir avec une grande prudence. La déclaration et l’exécution du blocus mettant à couvert l’honneur et l’amour-propre des deux puissances, elles peuvent maintenant calculer mûrement leur conduite et leurs coups.

Le gouvernement n’a point encore fait connaître quelle attitude il entend prendre pour venger les vexations exercées à Madagascar sur des sujets français et la mort des braves marins qui ont succombé dans une lutte inégale contre les Ovas. Il y a à choisir entre un vigoureux coup de main qui fasse payer cher aux Ovas l’avantage qu’ils ont dû au nombre, ou une expédition qui aurait pour but de conquérir Madagascar. Là aussi se présentera la question de savoir dans quelle mesure et sous quelles réserves la France accepterait la coopération de l’Angleterre. Si l’on croit pouvoir tirer vengeance des Ovas avec les forces qui sont à Bourbon, il est permis de penser que le cabinet puise sa circonspection dans la gravité des évènemens qui sont venus fondre sur lui. N’est-il pas en effet remarquable qu’un cabinet dont la prétention est de faire régner la paix partout soit amené pour la seconde fois à entreprendre une campagne dans le Maroc, et cela au moment où il établit le blocus de la République Argentine ? Tout cela ne laisse pas que de charger un peu l’horizon, et nous montre les intentions politiques du cabinet maîtrisées et dépassées par les évènemens.

M. le ministre des affaires étrangères vient de placer trois grands-cordons de la Légion-d’Honneur d’une façon qui peut être utile aux relations de la France : il en a envoyé un au pacha d’Égypte, un autre au bey de Tunis. C’est la première fois que des grands-cordons sont donnés à des musulmans, et on assure que le pacha et le bey ont eux-mêmes sollicité cet honneur. Le troisième grand-cordon a été adressé à M. Coletti. C’est une distinction justement accordée au ministre grec qui comprend si bien que c’est une bonne manière de servir la cause de l’indépendance hellénique que de s’appuyer sur les sympathies toujours si désintéressées de la France.

Les voyages politiques, comme les voyages de plaisir et de santé, touchent à leur terme. On avait annoncé que l’impératrice de Russie devait bientôt arriver à Palerme ; cependant, malgré les préparatifs ordonnés par le roi de Naples pour l’y recevoir, il ne paraît pas qu’elle doive y passer l’hiver. À Berlin, où l’impératrice s’est arrêtée au milieu de sa famille et auprès du roi son frère, les médecins ont été d’avis que le climat de Nice conviendrait beaucoup mieux à la santé fort chancelante de cette princesse. L’impératrice a écrit à l’empereur l’avis des médecins, et lui a demandé l’autorisation de changer le séjour de Palerme contre celui de Nice. On dit qu’il est regrettable, dans des intérêts d’humanité et de clémence, que l’impératrice ne soit plus auprès de l’empereur, et qu’une séparation, ordonnée par une aussi triste cause, mette un terme à la douce et salutaire influence qu’elle exerçait sur lui.

La grande émotion des actions du nord est un peu tombée. Ce qui ne se dissipe pas aussi facilement, ce sont les appréhensions malheureusement trop fondées qu’inspirent ces apparitions interminables de compagnies nouvelles, cette surexcitation fébrile imprimée à la spéculation ; on craint une crise pour le mois de décembre. Les compagnies sérieuses, les hommes vraiment honorables de la banque et de l’industrie, ont songé à se tourner vers le gouvernement pour savoir s’ils ne pourraient pas être protégés contre l’invasion de compagnies de mauvais aloi, de compagnies menteuses, sans véritable crédit et sans capitaux. On parle de mémoires qui, sur ces points importans, auraient été présentés à l’autorité compétente. Ce n’est pas tout ; un magistrat qui a dans ses attributions et ses devoirs d’observer tout ce qui peut intéresser la prospérité publique, M. le préfet de police, a adressé au ministère un rapport où la gravité du péril relativement à une crise serait mise dans toute son évidence. Ce ne sont pas seulement, en effet, les gros capitaux des spéculateurs et des fortunes opulentes qui sont engagés dans les chemins de fer, mais les capitaux du moyen et petit commerce. Il faudra bien retirer ces capitaux pour faire honneur aux échéances de la fin de l’année. Or, ce retrait, ce revirement de fonds, s’opéreront-ils assez rapidement pour que le commerce puisse remplir ses engagemens au moment voulu et d’une manière complète ? Certes, toutes ces considérations, toutes ces craintes sont dignes de la sollicitude du gouvernement. L’administration doit songer à la responsabilité qui pèserait sur elle, si, devant tous les abus qui lui sont dénoncés, elle restait indifférente et inactive. Elle ne saurait être trop exigeante et trop sévère dans les conditions qu’elle imposera aux spéculateurs pour arriver à établir une concurrence non pas illusoire, mais réelle. Il ne faut pas que la bonne et honorable industrie soit obligée de payer les roueries de la mauvaise.


ESSAI SUR LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE, par Émile Saisset [1] – Lorsqu’il y a trois ans la lutte s’engagea entre une portion du clergé et la philosophie, les hommes pratiques refusèrent d’abord de prendre cette querelle au sérieux. La suite a bien fait voir cependant qu’il ne suffit pas de traiter dédaigneusement les grandes questions, et qu’il y a toujours péril en la demeure quand les principes sont engagés. On aura beau soutenir que la discussion n’a pas été commencée par le clergé, mais par quelques enfans perdus qui n’avaient pas d’autre moyen de se rendre importans ; cela est parfaitement vrai, et il ne l’est pas moins que cette échauffourée d’étourdis a fini par devenir pour le gouvernement un grave sujet de sollicitude. Aujourd’hui que la querelle a déjà trois ans de durée, ce n’est pas un petit enseignement pour ceux qui savent réfléchir que de voir d’une part quelle est l’importance des questions qui se trouvent engagées, et de l’autre quelle est la puérilité et la misère des moyens dont on s’est servi pour arriver à ce résultat. Le clergé, qui voulait détruire la philosophie, a-t-il produit quelque nouvelle apologie du christianisme appropriée aux idées modernes et capable de rallier à lui les incrédules ? A-t-il mis à nu la misère de la philosophie ? A-t-il, comme il s’en vantait, convaincu d’erreur et d’impuissance les systèmes aujourd’hui les plus acceptés ? À moins qu’on ne prenne au sérieux le traité du Panthéisme de M. l’abbé Maret ou le manifeste de monseigneur l’archevêque de Paris contre la raison humaine, on est forcé de convenir que le clergé n’a rien fait de tout cela. En revanche, il a écrit dans ses journaux et proclamé jusque dans la chaire que l’université est une sentine de tous les vices. C’est, comme on voit, le procédé de Basile, le moins honorable il est vrai, mais le plus sûr. L’université a peu répondu ; elle a répondu presque toujours avec modération, et beaucoup d’esprits jugent que cette modération est allée jusqu’à la faiblesse. Cette extrême retenue est d’autant plus digne de remarque, qu’il s’agissait d’un corps où tout le monde tient la plume. Les professeurs de l’université ont senti que le bon sens public était avec eux ; ils ont compté sur une éclatante revanche, et elle ne leur a pas manqué. Si quelques paroles graves, élevées, ont été prononcées sur les rapports de la philosophie et de la religion, c’est de l’université qu’elles sont parties ; le monopole du scandale est resté à ses adversaires. Le livre de M. Saisset montre assez de quel côté se trouvent aujourd’hui la modération et l’impartialité. Sans descendre au sarcasme et à la raillerie, M. Saisset a été sévère pour les ennemis de la cause qu’il voulait défendre ; quand il a cru que ses amis allaient trop loin, il a prouvé, en discutant leurs principes, à quel point son indépendance était complète. Où en serait, après tout, la critique, si l’on devait en discutant les doctrines, faire acception des personnes ? On sait les colères qu’ont soulevées parmi les excentriques des deux camps quelques-uns de ces essais de critique philosophique et religieuse qui ont paru dans cette Revue et que nos lecteurs n’ont pas oubliés. Ces discussions viennent d’être réunies et reproduites avec de nouveaux développemens et des pièces à l’appui ; ce n’est pas à nous, on le comprendra, qu’il appartient d’analyser l’intéressant travail de M. Saisset, mais nous devons signaler son livre à l’attention bienveillante de tous ceux qui jugent sainement la querelle soulevée entre l’église et la philosophie.




  1. 1 vol. in-18°. Chez Charpentier.