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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1846

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Chronique n° 339
31 mai 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1846.


L’attente du grand débat politique ajourné aux fonds secrets du ministère de l’intérieur a ôté à la discussion du budget une partie de son intérêt. On a pu cependant remarquer, durant ce débat, la tendance manifeste de la chambre à augmenter les dépenses, alors qu’une tendance contraire la conduit à abaisser les recettes. Dominée, d’un côté, par l’esprit de gouvernement, elle constate et voudrait satisfaire des besoins multipliés ; entraînée, d’un autre côté, par ses sympathies pour les classes malheureuses, elle aspire à alléger le fardeau des charges publiques, et le ministère ne pèse pas assez sur elle pour maintenir une harmonie désirable entre des dispositions aussi contraires. La plupart des augmentations réclamées par le gouvernement et consenties par la commission ont été votées sans contestation sérieuse, quoiqu’elles s’élèvent à des sommes assez considérables, et l’on a même vu la chambre aller plusieurs fois, par un mouvement spontané, fort au-delà des propositions de la commission du budget, malgré les impuissantes protestations de son honorable rapporteur. Le conseil d’état, les cours royales, les tribunaux de première instance et les juges de paix ont reçu des augmentations notables ; ces derniers ont rencontré sur les divers bancs de la chambre des défenseurs que l’approche des élections a rendus plus chaleureux, sinon plus convaincus, et l’on a élevé leurs traitemens, non pas peut-être au-delà de leurs besoins, mais à coup sûr au-dessus de leurs espérances. On ne peut nier d’ailleurs que les émolumens attachés en France aux fonctions publiques ne soient en général d’une insuffisance réelle. Quelle représentation demander à un premier président de cour royale qui touche 15, 000 fr., à un président de première instance qui en reçoit moins de 4, 000 ? Quelle action exercera sur les grands propriétaires et les riches industriels du département qu’il administre le préfet auquel sa situation personnelle ne permet pas d’ajouter quelque chose aux appointemens attachés à ses fonctions ? Comment établir des rapports utiles et pénétrer dans la bonne compagnie, s’il est interdit de se placer à son niveau par les habitudes de la vie ? C’est surtout à l’étranger et pour les hautes fonctions diplomatiques que cette insuffisance est sensible et souvent dommageable aux grands intérêts du pays. L’Angleterre alloue à ses agens des traitemens énormes ; les États-Unis d’Amérique ne les rétribuent pas moins largement, et l’Union est, en cela, fidèle au principe qui domine dans ses mœurs comme dans ses lois. La première conséquence du régime démocratique est, en effet, de supprimer d’une part toutes les fonctions gratuites, et de l’autre d’élever tous les traitemens pour rendre les grandes situations accessibles à tout le monde. La monarchie de 1830 avait, dans les jours qui suivirent son établissement, opéré dans un sens évidemment contraire à son esprit et à sa tendance naturelle, en réduisant les émolumens attachés aux fonctions publiques, et c’est pour rétablir l’harmonie entre les faits sociaux et les principes du gouvernement que les chambres se trouvent saisies à chacune de leurs sessions de demandes d’augmentations le plus souvent justifiées.

Le service de l’instruction publique a été libéralement doté par la chambre. Toutes les augmentations consenties par la commission du budget ont été votées sans résistance, et, si la délibération ne s’est pas ouverte sur plusieurs innovations proposées par M. de Salvandy, c’est que le ministre a lui-même accepté le renvoi à la session prochaine. Il est naturel, en effet, dans la situation provisoire qu’on a malheureusement faite à l’université, de la constituer légalement avant de présenter à l’approbation législative des institutions destinées à la compléter. M. de Salvandy n’en a pas moins obtenu des augmentations notables sur quelques chapitres, et le corps enseignant ne peut que s’en féliciter. La réorganisation de l’école des chartes sur un meilleur pied et avec un enseignement complet sera un service véritable rendu aux études historiques, et nous avons vu avec plaisir la chambre refuser d’adhérer sur ce point aux conclusions négatives de sa commission. Il reste à assurer l’avenir des jeunes gens qui se dévouent à cette vie laborieuse et modeste, et c’est un point auquel jusqu’à ce jour on n’avait guère songé. Il faut espérer que M. le ministre de l’instruction publique s’entendra avec son collègue de l’intérieur pour ériger en droit ce qui n’existe aujourd’hui qu’à titre de faveur, et garantir des positions aux hommes qui les auront si bien méritées.

Le budget de l’instruction publique était à peine voté, que chacun devançait par ses impatiences le grand débat qui allait suivre. Il a été en tout point digne de la longue attente qui l’avait précédé et de la majesté du gouvernement représentatif, dont il allait mettre à nu les rouages les plus secrets. Jamais la France réunie dans ses collèges n’a été mise plus complètement en mesure de se prononcer ; jamais la tribune ne lui a apporté autant de lumières. Ces débats si approfondis sur les hommes et sur les choses, ces paroles si vives dans une situation si calme, tant et de si hauts problèmes discutés devant un grand peuple qui, dans quelques semaines, va exercer sa souveraineté et prononcer en dernier ressort sur toutes choses : c’est là un beau spectacle qui témoigne du progrès de la raison publique et de la force de nos institutions.

Avec la précision de son esprit et l’admirable clarté de son talent, M. Thiers a exposé les deux politiques que pouvait, après son avènement, suivre la monarchie de 1830. L’une de ces politiques était agressive, elle pouvait produire de grandes choses, mais elle était chanceuse : c’était celle de l’opposition de cette époque. M. Thiers l’a combattue et au besoin la combattrait encore. L’autre était plus sûre et n’aventurait rien ; elle n’était pas moins digne et pouvait être aussi féconde dans l’avenir, si l’on savait s’en ménager les éventualités. Si ce n’était pas une politique éclatante, c’était une politique prudente et convenable, qui laissait à la France l’entière disposition de ses forces et le plein usage de sa liberté. Ce fut à ce système que se rallia M. Thiers, ce fut de cette pensée qu’il devint le ministre depuis 1832 jusqu’en 1836, concurremment avec M. Guizot. Cette politique voulait la paix, mais elle laissait voir au besoin qu’elle était capable de la guerre ; en même temps qu’elle négociait à Londres avec une conférence européenne, elle s’établissait à Ancône et prenait Anvers en face de l’armée prussienne rangée en bataille ; elle traitait avec toutes les vieilles monarchies, mais n’hésitait pas à reconnaître Isabelle II et à seconder en Portugal les tentatives de dom Pédro. Elle proclamait hautement l’alliance anglaise, mais elle voulait que cette alliance fût active et efficace ; elle prétendait l’utiliser au profit de la cause constitutionnelle en Europe. Le patronage de la Péninsule engagée dans le labeur de sa régénération avait été l’œuvre entreprise en commun c’est dans cette œuvre que, selon l’illustre orateur, le concours sincère de la France manqua pour la première fois à son alliée, et ce désaccord de vues provoqua un refroidissement qui trois années plus tard allait aboutir au traité du 15 juillet. Dans le cours de ces trois années, une politique nouvelle avait été inaugurée : cette politique professait extérieurement les mêmes principes que celle de M. Casimir Périer, mais elle les appliquait d’une manière fort différente. Elle livra, dit M. Thiers, l’Espagne aux chances d’une contre-révolution, abandonna le Luxembourg, évacua Ancône et s’aliéna l’Angleterre sans parvenir à se concilier le continent. Le ministère du 1er mars fut une réaction d’un moment contre cette politique, qui reprit son cours au 29 octobre, et s’est déployée depuis cette époque avec une hardiesse qu’elle avait été bien loin d’avoir sous le ministère du 15 avril.

Après avoir été mise au ban de l’Europe par le traité du 15 juillet, la France s’est empressée de rentrer sans nulle condition dans le concert européen, elle a renoué l’alliance anglaise, mais sans rien stipuler au profit de notre politique, même en Syrie ; et, pour obtenir le rachat de la convention de 1841 sur l’extension du droit de visite, elle s’est trouvée dans le cas de dévier en Amérique de sa neutralité, et d’accepter dans l’affaire du Texas un rôle contraire à nos plus manifestes intérêts. L’alliance anglaise pratiquée comme l’entend le cabinet actuel conduit la France à ne tirer aucun parti de ses succès au Maroc, à conserver toujours et partout une attitude d’impuissance et d’immobilité. Pour donner le change au pays, le ministère s’est trouvé dans le cas d’inventer la conquête des Marquises, et, dans cette impasse isolée de toutes les grandes routes commerciales du globe, il s’est créé, par son imprévoyance, plus de difficultés que ne pouvait lui en donner l’ensemble des affaires européennes. Il a pris Taïti pour pouvoir vivre aux Marquises, et il a désavoué M. Dupetit-Thouars pour ne pas se brouiller avec l’Angleterre. Du désaveu de son amiral, il en est venu à l’indemnité Pritchard ; la paix du monde, qui a résisté depuis seize ans aux événemens d’Orient, de Belgique et de Pologne, a failli se rompre à la suite d’une querelle avec un missionnaire pharmacien.

A la suite de ce tableau, M. Thiers a placé une critique vive et pétillante de l’administration intérieure : il s’est attaché à la montrer atteinte de la même imprévoyance et de la même irrésolution signalée par lui dans la conduite de nos affaires extérieures, et il a terminé par un exposé fort grave de l’état actuel de nos finances, engagées pour de longues années, afin d’ôter au pays sa liberté d’action au dehors : système déplorable qui, selon l’honorable membre, peut aboutir à une crise financière imprévue autant que terrible, et fait de la paix bien moins une politique de choix qu’une politique de nécessité.

M. le ministre des affaires étrangères a choisi dans ce vaste ensemble les points qui lui paraissaient de nature à comporter une réfutation plus facile. C’était son droit sans doute, puisque la plupart des questions traitées par M. Thiers avaient été déjà résolues par la majorité, et qu’elle était étroitement engagée, depuis cinq ans, dans la politique que son illustre adversaire faisait ainsi comparaître devant le pays ; mais a-t-il affaibli l’impression générale produite par ce vaste tableau ? A-t-il justifié la soudaine rentrée de la France dans un accord dont elle avait été injurieusement exclue, la stérilité d’une alliance qui ne parvient pas même à amortir en Grèce et en Syrie l’implacable hostilité d’agens diplomatiques et consulaires ? A-t-il rendu raison des expéditions de l’Océanie, donné un sens à ces déplorables et coûteuses conquêtes ? A-t-il prouvé à la France qu’elle avait conclu avec le Maroc, après la bataille d’Isly, un traité analogue à celui qu’a signé l’Angleterre avec les Sikhs après la bataille d’Alliwall ? A-t-il dissipé l’impression pénible laissée dans les esprits à propos de l’annexion du Texas ? A-t-il enfin rendu l’indemnité Pritchard plus légère à porter devant les collèges électoraux ? Nous en doutons, et, malgré son immense talent, M. le ministre des affaires étrangères en doute à coup sûr autant que nous. Aussi s’est-il empressé de quitter les questions extérieures pour aborder le terrain moins compromettant de la politique intérieure. Avec une habileté spirituelle et nouvelle pour la chambre, il a semé les mots heureux et les épigrammes, au risque même, comme le lui a reproché M. Barrot, de ne pas toujours rencontrer une vérité. Opposant aux embarras intérieurs de l’opposition la forte discipline et la compacte unité du parti ministériel, montrant cette unité renforcée par le vote public, dernière conquête de la liberté constitutionnelle, il a demandé si une telle œuvre pouvait être sérieusement attribuée à la corruption, et si l’action exercée sur tout un grand parti pouvait dépendre de la satisfaction donnée à des intérêts individuels, si nombreux qu’on les suppose. Cette majorité qui l’appuie dans la chambre, M. Guizot prétend la posséder, aussi compacte, aussi dévouée, dans tous les corps électifs, depuis les conseils-généraux jusqu’à la garde nationale. N’en déplaise à l’éminent orateur, nous craignons qu’il ne se soit opéré dans son esprit une étrange et profonde confusion entre les intérêts généraux du parti conservateur et les actes particuliers imputés à son propre ministère. Que la France, à tous les degrés de sa hiérarchie élective, soit favorable à la politique conservatrice qui prévaut depuis seize ans et qu’on a cru devoir appeler la pensée du règne, cela n’est douteux pour personne ; qu’elle soit disposée à défendre ces biens précieux contre toutes les violences et tous les entraînemens, c’est ce qui est incontestable. Si l’on mettait aux voix cette politique, nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître qu’elle obtiendrait une éclatante majorité dans presque tous les corps électifs aussi bien que dans le parlement ; mais le ministère du 29 octobre est-il la seule expression possible de cette politique ? ne pouvait-elle pas être pratiquée sans qu’on y joignît les fautes reprochées à cette administration, et son chef effectif voudrait-il courir le risque de consulter la nation sur sa rentrée dans le concert européen, sur ses actes dans l’Océanie, au Maroc et au Texas ? voudrait-il s’exposer, en un mot, à voir les principales questions de cabinet posées devant la chambre depuis six ans se débattre aussi devant la France ? serait-il rassuré sur les résultats de cette épreuve ?

Une autre discussion délicate et plus grave est venue compléter la discussion que les deux grands antagonistes avaient élevée à une hauteur où M. Billault a su la maintenir dans un des plus beaux discours prononcés par l’habile orateur. Nous n’aimons pas les débats sur les principes organiques et sur ce qu’on peut appeler la métaphysique de la constitution. Profondément dévoués à la monarchie représentative, il nous répugne d’en voir traduire les ressorts les plus secrets devant la curiosité publique. Nous n’hésitons pas à déclarer d’ailleurs qu’à notre avis la personnalité inerte du monarque dans cette forme de gouvernement n’est admissible ni en droit ni en fait. Telle ne saurait être non plus la pensée de M. Thiers, et on ne peut la lui prêter que dans une intention perfide. L’historien de l’empire sait aussi bien que nous par quel mot énergique le premier consul fit justice de cette conception, lorsque Sieyès imagina son grand électeur destiné à résider hors du siège du gouvernement, au palais de Versailles, avec un traitement de six millions. A de telles conditions, il n’est pas un être intelligent et libre qui consentît à s’asseoir sur un trône. Aussi tenons-nous les règles du gouvernement représentatif comme observées toutes les fois que la pensée de la couronne n’apparaît au pays que sous le couvert d’un ministre sérieusement responsable, disposé à subir devant la chambre toutes les conséquences de sa responsabilité. C’est la théorie que nous soutenions énergiquement en défendant le ministère du 15 avril contre des adversaires que M. Guizot doit connaître mieux que personne. Ce n’est pas sans étonnement que nous avons retrouvé dans sa bouche notre thèse de cette époque ; mais, comme elle n’a pu qu’y gagner beaucoup, force est de nous en féliciter. Nous voudrions seulement que, dans son ardeur nouvelle à défendre les droits de la couronne, M. le ministre des affaires étrangères ne compromît pas, en l’exagérant, la thèse que nous soutenions avant lui. Il prétend que l’action personnelle de la royauté peut se manifester pour le bien, et qu’elle ne doit demeurer voilée que pour le mal. Nous maintenons que cette action ne doit se révéler jamais, et qu’en aucune circonstance elle ne peut se passer, vis-à-vis de l’opinion, de l’intervention ministérielle ; nous tenons pour mal fondée et pour dangereuse une distinction qui, sous le prétexte spécieux de glorifier la royauté, l’expose à descendre dans l’arène, et à subir, pour des actes dont l’appréciation est nécessairement mobile, tous les caprices de l’opinion, toutes les variations de l’esprit public. Si nous admettons l’action de la royauté sur ses ministres, c’est sous la double condition que cette action sera constamment en accord avec la volonté des deux autres pouvoirs publics régulièrement manifestée, et que la couronne saura se contenter de la réalité de son droit sans prétendre en étaler l’usage. Que les résultats généraux d’un règne soient un jour acceptés et bénis par l’histoire, nous y consentons de grand cœur ; mais que dans les actes journaliers de la vie politique on propose de faire deux parts, pour en attribuer une à la couronne et l’autre aux seuls ministres responsables, c’est ce que nous ne saurions admettre à aucun prix, car une telle théorie n’irait qu’à découvrir le pouvoir héréditaire par l’effet de cette logique irrésistible qui, en France plus encore qu’ailleurs, est le trait dominant du caractère national.

Quels qu’aient été les résultats du vote et le nouveau succès donné au ministère par sa majorité, les vrais amis de la monarchie doivent regretter que des actes qui ont justement blessé les susceptibilités nationales aient pu donner lien à un pareil débat au sein de la chambre, d’où il descendra bientôt au sein du pays lui-même. Nous nous croyions bien loin des luttes de 1839, et pourtant les mêmes questions brûlantes qui ont fait le triomphe de la coalition vont se poser encore devant les collèges électoraux. Cette situation n’a rien dont on doive beaucoup se féliciter.

Après ces grands débats, la chambre a passé aux articles du budget de l’intérieur. La discussion sur les subventions aux théâtres royaux ne sera pas sans résultats, il faut l’espérer. M. Vivien a réfuté avec l’autorité qui lui appartient, avec cet accent de loyauté qui commande toujours l’attention de la chambre, les accusations qu’on accueille trop légèrement contre le Théâtre-Français. La Comédie-Française, a dit l’orateur, n’est plus dans l’heureuse situation où l’avait placée l’empire ; elle n’a plus le privilège d’absorber les artistes éminens qui pourraient la fortifier ; le gouvernement ne peut plus étendre sur cette institution la sollicitude dont il l’entourait autrefois. Tous les genres sont confondus ; on accorde trop de privilèges de théâtres qui rendent la position de la Comédie-Française plus difficile encore. Cet établissement a de plus à sa charge un chapitre énorme de pensions, un loyer considérable, que n’ont pas les autres théâtres royaux. Cependant ces théâtres, surtout l’Opéra et l’Opéra-Comique, sont plus richement dotés ; ils reçoivent à eux deux 860,000 francs sur les fonds votés par les chambres, tandis que le Théâtre-Français ne reçoit que 200,000 francs. Pourquoi cette inégalité dans les faveurs de l’état ? Si les pièces littéraires, si les auteurs éminens deviennent de plus en plus rares, si les grands acteurs tragiques et comiques manquent, c’est une raison pour l’état de prodiguer ses encouragemens à une institution qui est une des gloires du pays ; c’est une raison pour lui de l’aider à vaincre les difficultés présentes, et M. Vivien a rendu un service aux lettres en appelant toute l’attention du gouvernement sur l’état de l’art dramatique en France. Tout en demandant quelques réformes réclamées par l’opinion, M. Vivien pense que l’organisation établie par le décret de 1812 est encore la meilleure que l’on puisse appliquer à notre premier théâtre. « Si le Théâtre-Français, a-t-il ajouté, devient une simple entreprise privée, il n’y aura plus de Théâtre-Français ; vous verrez disparaître toutes les nobles traditions de la scène française. La chambre a donné une complète adhésion à ces paroles, et M. le ministre de l’intérieur, adoptant les vues de M. Vivien, s’est honoré en défendant à son tour la Comédie-Française des injustes reproches dont elle est l’objet. M. le ministre de l’intérieur a reconnu l’insuffisance de la dotation de notre premier théâtre ; il a pris l’engagement de demander à la chambre l’année prochaine un crédit pour l’augmenter, Les paroles prononcées par le ministre sont un gage qui doit rassurer la littérature dramatique.

Un grave document a été soumis ces jours-ci à l’appréciation du sentiment public ; nous voulons parler de l’acte d’accusation relatif à l’attentat de Fontainebleau. Nous ne croyons manquer à aucune convenance en disant qu’il a suscité quelque étonnement chez les magistrats qui considèrent comme leur premier devoir de rester, dans l’exercice de leurs fonctions, étrangers à toutes les passions qui s’efforcent de les circonvenir. Que la commission d’instruction se livrât aux recherches les plus longues et les plus minutieuses pour arriver à découvrir les complices secrets ou les incitateurs de Pierre Lecomte, c’était son premier devoir, et nous lui rendons la justice de reconnaître qu’elle l’a complètement rempli ; mais, lorsque toutes les perquisitions ont été vaines, et qu’on est en face d’un crime d’autant plus hideux qu’il n’est expliqué par aucun fanatisme, donner à entendre que la vérité a pu échapper à la justice, et prendre soin de justifier ainsi une polémique dont la magistrature, dans son impassibilité, a dû ignorer jusqu’à l’existence, c’est là ce qui éveille des scrupules que nous partageons pour notre compte, et ce qui ne paraît pas, même au Luxembourg, avoir rencontré une adhésion unanime.

Nous ne parlerons pas de l’évasion du prince Louis-Napoléon comme d’un événement politique. La liberté de ce singulier prétendant n’est pas plus un péril pour l’ordre public que sa captivité n’était une garantie. Nous pouvons regretter qu’une grace spontanément accordée n’ait pas fait peser sur la tête du fils de Louis Bonaparte le poids d’une reconnaissance à laquelle il lui serait devenu impossible de se dérober ; mais nous devons reconnaître que le prisonnier de Ham n’a rien fait pour la provoquer, et qu’il ne pouvait imputer qu’à lui-même la prolongation de sa captivité. C’est l’impression qui résultera pour toutes les consciences droites de la lecture de l’écrit apologétique publié, au nom du prince, par M. Poggioli. Un projet de lettre au roi avait été rédigé par quelques députés et adressé à Louis-Napoléon par l’honorable M. Odilon Barrot dans le courant du mois de janvier dernier. Ce projet avait été officieusement concerté avec M. le ministre de l’intérieur, et celui-ci s’était engagé à provoquer la grace du prisonnier, si la lettre convenue était adressée à la couronne ; le prince s’est refusé à la signer, quoique son honneur n’y fût pas moins ménagé que les convenances. Il devenait dès-lors difficile d’octroyer une faveur qu’on persistait à ne pas demander. Nous espérons que le prince Louis aura profité de sa trop longue captivité pour calmer son imagination, car il suffit de respirer l’air de France, même derrière les murailles d’une prison, pour être bientôt convaincu que, de toutes les tentatives, la moins redoutable autant que la plus folle serait celle qui tendrait à réveiller dans le pays le souvenir et les traditions de l’empire.

La chambre a ordonné l’impression des pièces déposées à ses archives sur les affaires de Syrie, et le débat sur cette question a été renvoyé au budget annexe des chancelleries consulaires. M. de Lamartine, rétabli de sa longue indisposition, pourra ainsi prendre part à une discussion dans laquelle il a plus que personne le droit et le devoir de se faire entendre. C’est à M. Léon de Maleville qu’est réservé le soin d’exposer l’état de cette affaire. La législature actuelle a inauguré ses travaux en 1843 par une étude approfondie de cette transaction ; elle ne voudra pas, au moment de reparaître devant le pays, se montrer moins préoccupée du grand intérêt qui la touchait si vivement alors. On se rappelle qu’avec un grand sens politique et une prévoyance trop tôt justifiée par les événemens, elle refusa d’approuver l’arrangement du 17 décembre 1842, pour lequel on réclamait des éloges difficiles à concilier avec l’opinion actuelle de M. le ministre des affaires étrangères. Depuis, elle n’a cessé, à chacune de ses sessions, de signaler les périls de cette double administration confiée à un chef maronite et à un chef druse, antagonisme déplorable qui constitue en permanence l’anarchie dans le Liban. M. le ministre des affaires étrangères, qui avait vainement réclamé pour cette convention l’adhésion du parlement, s’est trouvé conduit depuis lors à reconnaître qu’elle était non moins dangereuse qu’inexécutable, et il n’a plus présenté que comme une transaction malheureusement nécessaire ce qu’il avait d’abord célébré comme un triomphe de la politique française. Sous la pression de l’opinion publique, il s’est trouvé dans le cas d’ouvrir à Constantinople une négociation pour obtenir le rétablissement en Syrie de l’administration unique et chrétienne qui durant deux siècles a maintenu dans ces contrées une sorte de sécurité. Confiant dans le résultat de ces ouvertures, M. Guizot en a annoncé plusieurs fois le succès prochain à la chambre, et, au début de la présente session, il crut pouvoir dire que l’opinion de la France était partagée par l’Autriche, dont l’internonce suivrait désormais à Péra une ligne de conduite parallèle à celle de notre ambassadeur. Cette analogie de vues et d’intentions a été et se trouve surtout en ce moment formellement contestée par des organes importans de la presse anglaise et allemande. La Gazette d’Augsbourg, et plus récemment le Malta-Times, ont nié l’existence d’un tel accord, et divers journaux ont reproduit des fragmens d’une dépêche qui aurait été adressée par M. le prince de Metternich à M. de Sturmer, dans laquelle les plans de la France seraient déclarés impraticables et dangereux. Il est impossible qu’une vive controverse ne s’établisse pas sur ce point. M. le ministre des affaires étrangères sera-t-il en mesure de constater que les négociations ont continué à être suivies avec Réchid-Pacha, et qu’il possède le concours du cabinet de Vienne ? Dans ce fait résidera principalement l’intérêt du débat.

Cette discussion sera précédée de celle relative aux affaires de l’Algérie. Ce débat sera moins complet qu’on ne l’avait d’abord supposé : toutes les places sont retenues aux malles-postes, et la chambre n’est plus en mesure de donner à une affaire, quelle que soit son importance, une attention suivie. D’ailleurs, le terrain même de la lutte semble échapper à tout le monde. La situation militaire est meilleure, et les grands périls sont conjurés. M. le maréchal Bugeaud a envoyé sa démission, qui n’est pas, il est vrai, acceptée par le cabinet, mais qui est encore moins retirée par le gouverneur-général. Les conclusions du rapport sont tellement vagues en tout ce qui ne regarde pas la création d’un ministère spécial, qu’elles ne peuvent être longuement débattues, car ce rapport n’est pas même un élément nouveau dans cette question si complexe. Il est donc à croire que la chambre sera réduite à entendre d’une part les anti-algériens venir, à la suite de M. Desjobert, répéter leurs anathèmes annuels et leurs paroles de Cassandre, et, de l’autre, à accepter du ministère l’engagement d’approfondir et de résoudre les questions soulevées par la colonisation civile et le désordre de l’administration locale. En renvoyant au budget l’affaire de l’Algérie, la chambre, contre son intention, a rendu le débat à peu près impossible. Depuis le vote de vendredi, la session est moralement terminée, et l’Afrique comme la Syrie arrivent malheureusement trop tard. Les députés de toutes les opinions ne pensent qu’à rejoindre leurs arrondissemens au plus vite, pour ne pas laisser le champ libre aux députés surnuméraires, dont les professions de foi volent déjà d’un bout de la France à l’autre. Au premier rang de ceux-ci figurent les fonctionnaires publics de tous les étages et de toutes les robes, et ce n’est pas là le moindre embarras du cabinet. Il faut opter entre des prétentions qui toutes se produisent au même titre, entre des dévouemens qui, malgré leurs manifestations chaleureuses, pourraient bien, s’ils étaient dédaignés, emprunter comme appoints les voix de l’opposition. De plus, les candidatures multipliées des fonctionnaires exercent sur l’opinion un effet grave, qui paraît de nature à compromettre plusieurs élections jusqu’ici réputées faciles. Les amis éclairés du ministère, dans leurs supputations électorales les plus favorables, ne vont pas au-delà d’un bénéfice net de quinze voix sur la minorité actuelle. On sait que les espérances étaient tout autres il y a deux mois : nous verrons ce qu’elles seront dans six semaines.

Nos prévisions sur les facilités que rencontrerait le bill des céréales à la chambre des lords ont pu sembler un moment trompées par l’événement. La guerre, énergiquement engagée par lord Stanley est une difficulté grave, et nous ne méconnaissons aucun des obstacles que la mesure pourra rencontrer encore en comité. Elle vient déjà de traverser, à une majorité de 47 voix, l’épreuve de la deuxième lecture. Tout n’est pas dit sans doute, car les 73 procurations dont dispose le cabinet ne lui seront d’aucune utilité dans les délibérations qui vont s’ouvrir sur les articles, puisque les usages de la pairie interdisent d’en faire emploi en comité ; mais les raisons déduites par le duc de Wellington avec cette netteté raide et inflexible qui caractérise la manière de l’illustre général, ces raisons qu’un seul homme peut-être était assez fort pour donner en face à la fière aristocratie britannique, pèseront de tout leur poids sur les intérêts et sur les consciences. On comprendra qu’il serait téméraire d’avancer là où le duc de Wellington recule, et, après des protestations plus ou moins vives, on se résignera, pour rester un pouvoir constitutionnel, à subir l’avis et la loi des deux entres.

Les événemens que nous avions prévus éclatent dans l’Amérique du Nord. La guerre est officiellement déclarée au Mexique, l’armée et la flotte de l’Union vont recevoir des accroissemens notables, et la république se trouvera ainsi à la tête de forces imposantes, lorsque le moment arrivera de traiter avec l’Angleterre de la situation définitive de l’Orégon. Ces forces seront à peu près inutiles pour triompher du Mexique, où la guerre civile et l’anarchie ouvrent les voies à l’invasion étrangère et préparent un démembrement. Une foule de questions maritimes vont surgir des hostilités, car le pavillon mexicain couvrira de nombreux corsaires dont le personnel appartiendra aux îles anglaises, et la justice de Jonathan pourrait bien être expéditive et sommaire. Il y a dans ce seul fait le germe des plus graves complications : qu’on y joigne l’action politique que l’Angleterre va s’efforcer de conquérir et d’étendre sur les partis qui se disputent le Mexique, qu’on y ajoute les questions pendantes entre le cabinet de Londres et celui de Washington, et qu’on dise si de toutes les difficultés de l’avenir une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne n’est pas la plus imminente. Lorsqu’un conflit s’élève dans nos sociétés européennes, les chances d’accommodement sont grandes, parce que les questions se traitent de gouvernement à gouvernement ; mais il n’en est pas ainsi dans le conflit engagé entre l’aristocratie britannique et la démocratie américaine : c’est avec les passions populaires qu’il faut traiter directement, et ces passions n’aspirent à rien moins qu’à la souveraineté intégrale du nouveau continent. Chasser l’Europe de l’Amérique est aujourd’hui le delenda Cartlhago de toute la démocratie américaine. Dans de telles circonstances, la paix du monde est-elle pour long-temps possible ? Nous en doutons. L’Amérique pourra laisser dormir certaines questions, mais ce sera sous la condition d’en soulever d’autres : c’est en ce moment le Mexique qui fait les frais de la trêve consentie pour l’Orégon.