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Chronique de la quinzaine - 14 août 1850

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Chronique n° 440
14 août 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1850.

Tout est à la villégiature, et rien n’est à la politique. L’assemblée a pris ses vacances avec une satisfaction qu’exprimait la hâte de ses votes dans les dernières séances. Le président de la république est parti, et va faire un grand voyage dans les départemens de l’est, ça remontant de Lyon, à Strasbourg. Tout est calme, et nous nous félicitons de ce calme, qui est sincère et vrai. Nous avons lu cependant çà et là l’expression d’alarmes que, nous croyons réelles, uniquement à cause de l’observation que nous avons faite, que le lendemain des grandes émotions, il est des personnes qui ne peuvent pas se décider à reprendre la vie ordinaire. Le goût des émotions est un goût fort répandu de nos jours. On s’en plaint, mais on en jouit. C’est cette disposition maladive que nous attribuons les appréhensions que nous voyons chez quelques personnes. Le président va, dit-on, tâter le pouls des provinces, et c’est à Lyon ou à Besançon, je ne sais où, qu’il entreprendra ce grand coup d’état, qui est toujours pour demain. Il part président ; il reviendra empereur ou premier consul. Autre roman : la commission de prorogation va rester a Paris et se saisir du pouvoir central. Elle aura le télégraphe, et avec le télégraphe elle fera aussi son coup d’état contre le président.

Quant à nous, qui n’avons aucun goût pour les plaisirs de la peur, nous nous disons tout simplement que, si le président quitte Paris, c’est qu’il ne veut rien faire contre Paris, et qu’il ne craint pas que Paris fasse rien contre lui. Son voyage ne nous parait ni une conspiration ni une faute. Quant à la commission de prorogation, on suppose toujours qu’elle a été nommée contre le président, parce qu’il y a dans cette commission deux ou trois noms qui y ont été mis pour contrarier le président ; mais nous sommes persuadés que ces noms même ne le contrarient en quoi que ce soit, parce qu’il ne prend pas pour des ennemis des contradicteurs ingénieux ou capricieux. Voilà pourquoi le président quitte Paris et laisse le champ libre de la commission de prorogation Rassurons-nous, en vérité : la commission de prorogation ne fera rien de sa permanence à Paris, et le président ne fera rien de son voyage dans les départemens.

Notre quiétude veut-elle dire que le mouvement des idées et des sentimens politiques va rester suspendu pendant deux ou trois mois ? Non. Beaucoup de choses se diront, quelques-unes se prépareront ; rien ne se fera. On sèmera, on ne récoltera pas, et encore, parmi les semences, combien tomberont dans les épines, dans les broussailles et ne germeront pas ! Nous tâcherons, quant à nous, de suivre ce mouvement intérieur des esprits ; mais nous ne nous dissimulons pas que nous serons souvent exposés à nous tromper. C’est l’inconvénient des temps d’avortement, que ce qui parait viable ne l’est pas, et que ce qui vous paraît mort-né devient viable tout à coup.

Nous n’hésitons pas, par exemple, à tenir pour mort-nés les deux. Manifestes de la montagne de Paris et de la montagne de Londres, et cependant, quoique mort-nés, ils méritent qu’on y fasse attention. Nous ne croyons pas à l’avenir du parti montagnard et socialiste : il n’a pas une année à vivre, s’il ressuscite ; mais il peut avoir un jour ou un mois, il peut avoir son mardi gras révolutionnaire, comme l’a dit M. Proudhon, parce que c’est le malheur des temps et des pays où rien n’est stable, que tout y soit possible et que sous soyons toujours à la merci d’une surprise. Il est donc bon de savoir ce que sera ce mardi gras révolutionnaire, et les manifestes de la montagne de Londres et de Paris ont l’avantage de nous le dire.

La montagne de Londres veut que ce mardi gras révolutionnaire soit européen. Aussi c’est à l’Europe qu’elle adresse son manifeste. Londres a maintenant dans quelques-uns de ses faubourgs, un comité dictatorial qui joue au gouvernement de l’Europe. M. Ledru-Rollin est. le dictateur de la France, M. Mazzini celui de l’Italie, M. Darasz celui de la Pologne, et M. Ruge enfin celui de l’Allemagne. C’est ainsi que ces messieurs se sont partagé le monde, comme faisaient les triumvirs romains, pauvres gens, après tout, qui partageaient le monde après l’avoir conquis ; les nôtres, plus prévoyans, le partagent auparavant. De plus, ils l’évangélisent. Rien n’est plus pompeux que cet évangile du comité de dictature européenne ; l’exorde surtout est d’une grandeur et d’une hauteur merveilleuse ; la péroraison ou la conclusion est plus pratique et plus humble. « Il s’agit, dit-on, de fonder le budget, la caisse des peuples, il s’agit d’organiser l’armée des initiateurs. » Et nous avons cherché avec grande curiosité si, pour fonder la caisse des peuples et surtout pour la remplir, les initiateurs, comme ils s’appellent, avaient trouvé quelque secret nouveau. Hélas ! non. La seule manière de fonder le budget des peuples, c’est de demander de l’argent au peuple. « Combien est-il de citoyens en France, dit le manifeste, qui, sans se gêner le moins du monde, sans toucher même à leurs plaisirs, pourraient consacrer à la caisse démocratique 5 centimes par jour, 1 franc 50 centimes par mois, 18 francs par an ? Mettons deux cent mille : voilà, de ce chef, quelque chose comme 3 600 000 francs. Une dépense insensible ! N’en prenons que la moitié : on aurait encore 1 800 000 francs. Passons aux ouvriers. Il n’en est pas un seul, assurément, qui ne puisse donner 10 centimes par mois, 1 franc 20 centimes par année. Un million d’ouvriers démocrates donnerait 1 200 000 francs par an. Veut-on un autre mode ? La loi électorale vient de priver de leurs droits six millions d’électeurs, dont la moitié au moins votait pour les candidats socialistes. En se cotisant à 1 fr. chacun, ils fournissaient dans l’année une somme de 3 millions. »

Premier calcul : 1 800 000 francs d’un côté, 1 200 000 de l’autre ; 3 millions. Second calcul : trois millions d’électeurs supprimés payant 1 franc chacun ; 3 millions encore. Ce chiffre de 3 millions semble le chiffre rond auquel veut aboutir le comité de dictature européenne, et nous nous souvenons involontairement en ce moment des déclamations qu’excitait ce chiffre de 3 millions alloué tout récemment à la présidence de la république. Voilà pourtant la dictature in partibus qui prend ce chiffre de 3 millions pour minimum de la caisse des initiateurs. Il est vrai que pour 3 millions les initiateurs nous promettent bien des choses. Et ici nous revenons du ton pratique des conclusions à la pompe de l’exorde. Écoutez un peu :

« Les forces de la démocratie sont immenses. Dieu, sa loi providentielle, les aspirations des penseurs, les instincts et les besoins des masses, les crimes et les fautes de ses adversaires, combattent pour elle. À chaque instant, elle gagne un nouveau foyer ; elle monte comme la marée. ».- Oui ; mais, pour aider au fleuve, donnez 3 millions ! — « Depuis Paris jusqu’à Vienne, depuis Rome jusqu’à Varsovie, elle sillonne le sol européen elle dirige et relie la pensée des nations. Tout lui vient en aide : développement progressif de l’intelligence, intuition insurrectionnelle, bataille ou martyre. Évidemment les temps sont mûrs pour la réalisation pratique de son principe. » - Oui ; mais, pour hâter la maturité et pour réaliser pratiquement le principe, donnez 3 millions ! –« Que manque-t-il à la démocratie pour triompher, pour substituer par son avènement la vérité au mensonge, le droit à l’arbitraire, l’accord à l’anarchie, l’évolution pacifique de la pensée commune à la triste nécessité des révolutions violentes ? Il ne lui manque qu’une chose, mais cette chose est vitale : elle s’appelle ORGANISATION. » - Autrement dit, 3 millions ! — « La démocratie européenne n’est pas constituée. Les hommes de la démocratie sont partout ; la pensée générale de la démocratie n’a de représentation collective, acceptée, nulle part. La démocratie porte le mot association écrit sur son drapeau, et elle n’est pas associée ! » - Hâtez-vous donc de faire le fonds social, 3 millions ! –« Elle annonce à l’Europe une vie nouvelle, et elle n’a rien qui incarne en soi régulièrement, efficacement cette vie. Elle évangélise la grande formule : Dieu et l’humanité, et elle n’a pas de centre initiateur d’où parte le mouvement vers ce but, pas de noyau où reposent au moins les prémices de cette alliance des peuples, sans laquelle l’humanité n’est qu’un nom, et qui seule peut vaincre la ligue des rois. » - L’incarnation régulière et efficace de la démocratie européenne, le centre initiateur, le noyau de l’alliance des peuples, tous ces grands mots qui retentissent du haut de la montagne de Londres, nous savons maintenant ce qu’ils veulent dire : ils expriment un chiffre.

Nous ne pouvons pas quitter la montagne de Londres et son manifeste sans nous souvenir d’un curieux passage de Voltaire dans son Siècle de Louis XIV. Il raconte comment les prophètes du Vivarais et les camisards des Cévennes furent défaits. « Quelques-uns, dit-il, plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d’aller en Hollande… Plusieurs aussi allèrent en Angleterre… Leur persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu’avec beaucoup de foi on ne fît beaucoup de miracles, ils offrirent de ressusciter un mort, et même tel mort qu’on voudrait choisir… Le ministère anglais prît le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec les hommes à miracles : on leur permit de déterrer un mort dans le cimetière de l’église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les prophètes. » A Dieu ne plaise que nous demandions un dénoûment de ce genre pour les initiateurs de Londres ! mais, eux aussi, ils veulent ressusciter leur mort : M. Ledru-Rollin, son gouvernement provisoire ; M. Mazzini, sa dictature de Rome ; M. Ruge, son parlement de Francfort. Les morts ne ressusciteront pas, et les initiateurs de 1850 ne feront pas plus de miracles que les prophètes de 1710.

La montagne de Paris n’a pas les grandes prétentions de la montagne de Londres. Elle ne veut pas ressusciter les morts ; elle ne veut pas fonder le budget des peuples. Elle veut dire seulement ce qu’elle aurait fait si elle avait eu la majorité, et surtout elle veut expliquer sa conduite dans la discussion sur le suffrage universel. C’est là en effet, on s’en souvient, le sujet d’une grosse querelle entre la montagne de Paris et la montagne de Londres. La montagne de Londres reproche à celle de Paris d’avoir assoupi et endormi le peuple quand le suffrage universel a été réformé, et de n’avoir point hardiment poussé le cri aux armes ! La montagne de Paris pourrait répondre avec beaucoup de vérité, selon nous, que quand même elle aurait poussé le cri aux armes ! elle n’aurait pas été écoutée, et qu’il n’y aurait pas eu d’écho dans le pays. C’est même ce que répond hardiment M. Proudhon, qui dit tout ; mais la montagne de Paris se croit obligée à des ménagemens. Elle ne veut pas discréditer cette force insurrectionnelle qui est sa dernière raison, qu’elle croit assoupie pour le moment, mais qu’elle ne croit pas morte ; elle n’ose pas dire, comme M. Proudhon, qu’il n’y a plus d’insurrection. Ne voulant pas faire la bonne réponse, elle est forcée de se jeter dans des subtilités. Elle commence par déclarer que la loi sur le suffrage universel viole la constitution. — Eh bien alors ! crie la montagne de Londres, il fallait s’insurger ; il fallait courir aux armes, faire ce que nous avons fait le 13 juin 1849, dussiez-vous avoir le même sort. — La montagne de Paris n’entend pas de cette oreille-là. L’insurrection n’était pas faisable, et c’est en vain que les montagnards eussent quitté leurs siéges de représentans qui leur sont si doux. « La retraite, dit le manifeste, c’est-à-dire la démission, emportait avec elle la vacance de nos siéges, non-seulement pour nous, mais encore pour tout représentant de la démocratie socialiste, car nous ne pouvions, sans mentir à nos principes, en appeler contre la majorité du suffrage universel au suffrage -restreint, du pays tout entier au pays légal qu’on allait constituer. Au moment où la presse était frappée, le droit de réunion supprimé, c’était donc abandonner aux ennemis de la révolution toute l’influence de la tribune ; c’était leur laisser le champ libre pour le jour où ils voudront agiter la grave question de la révision de la constitution. La retraite dans ces conditions eût été fatale à la cause de la démocratie. » C’est donc dans l’intérêt de la démocratie que les montagnards de Paris sont restés sur leur siége, en dépit de la violation de la constitution. Soit ! nous ne voulons pas discuter le manifeste et intervenir dans cette querelle de famille entre les deux montagnes. Il est deux points cependant que nous voulons noter brièvement. Un des argumens que le parti montagnard emploie avec le plus de complaisance contre le suffrage universel réformé, c’est que nous avons, dit-il, reconstitué le pays légal. Nous nous souvenons même d’avoir entendu ce mot dans la bouche du général Cavaignac. C’est une grande inanité qu’un pareil argument. Avant comme après la révolution de février, avant comme après la réforme du suffrage universel, il y a eu toujours un pays légal. Le suffrage universel est le suffrage du plus grand nombre, mais ce n’est pas le suffrage de tout le monde. Les femmes et les mineurs sont exclus. Or, dès qu’il y a une seule exclusion, il y a un pays légal. On aura beau faire, on aura beau dire que tout homme venant en ce mode est électeur ; ce ne sera jamais là qu’une métaphore. Ne parlez donc plus du pays légal avec tant d’horreur : vous en aviez fait un ; nous en avons fait un autre, et nous croyons le nôtre beaucoup meilleur que le vôtre, sans pourtant le croire définitif : il n’y a jamais rien de définitif dans les lois d’un peuple vivant.

Autre observation. Le manifeste montagnard parle de la révision de la constitution, et il songe déjà à s’y opposer. Il a raison. La constitution de 1848 a été faite dans des vues d’instabilité qui donnent une grande prise à l’anarchie : il est donc tout simple que le parti montagnard veuille maintenir la constitution de 1848 ; mais nous ne concevons pas pourquoi le parti modéré ne songe pas, de son côté, à cette révision, que craint et que veut empêcher le parti montagnard. Nous ne concevons pas pourquoi le parti modéré ne sacrifie pas à la révision de la constitution ses dissentimens et ses caprices. S’il importe au parti montagnard que la constitution soit maintenue, il importe au parti modéré que la constitution soit révisée ; nous voudrions que l’intérêt que met le parti montagnard à empêcher la révision de la constitution enseignât un peu au parti modéré l’intérêt qu’il doit mettre à cette révision.

Revenons au manifeste de la montagne de Paris : la montagne de Paris explique fort bien comment, si elle s’était retirée et si elle avait quitté ses siéges parlementaires, cette seconde retraite sur le mont sacré ou au Conservatoire n aurait pas même produit l’effet de la première ; on ne serait pas même arrivé à un avortement ; il n’y aurait rien eu, absolument rien. Ici le manifeste donne de ce repos du peuple une explication grotesque à force d’être pompeuse. Le peuple est une sorte de dieu d’Épicure, immobile, impassible, et qui eût laissé les montagnards s’agiter dans leur impuissance. « Le peuple, dit-on avec un admirable sérieux, a plus grandi dans ces deux années de république qu’en des siècles de monarchie : il sait ce qu’il veut et où il marche. Dans sa haute raison, dans le calme de sa conscience, il fixe l’heure de son intervention suprême, et quand il est résolu à faire acte de volonté de souveraineté, il agit spontanément, rapidement… La loi n’est sérieusement applicable que dans deux ans, au moment du renouvellement de l’assemblée et du pouvoir exécutif : le peuple s’est dit qu’il pouvait attendre, il attend ! » Et la montagne de Paris attend aussi avec 25 francs par jour, et, c’est là ce qui désespère la montagne de Londres ; qui attend moins commodément. Puis, que dites-vous de ce fatalisme d’un nouveau genre ? Les montagnards, en bons mahométans, se croisent les bras sur leurs sièges curules ; car de deux choses l’une : ou le peuple veut, ou le peuple ne veut pas. S’il veut, il osera, il, s’insurgera, et les montagnards profiteront de la victoire ; s’il ne veut pas, s’il reste calme, que pourraient faire les montagnards ? Et qu’est-ce que l’homme en face de Dieu ? Les montagnards de Paris sont pénétrés de la vérité du vers de Voltaire dans Mahomet, quand Séïde se targue auprès de Mahomet d’avoir devancé son ordre :

...... Il eût fallu l’attendre !

répond Mahomet. Les montagnards de Paris ne veulent pas être des Séides : ils attendront l’insurrection populaire aussi long-temps que le Peuple voudra l’attendre ; ils ne la devanceront pas.

Nous avons vu à l’aide de quel heureux mysticisme la montagne de Paris se fait un mérite de cette placidité dont s’indigne la montagne de Londres ; voyons maintenant, à côté du tableau de ce qu’elle n’a pas fait, parce que le peuple ne l’a pas voulu, le tableau de ce que la montagne de Paris aurait fait, si la majorité l’avait voulu. Les velléités de la montagne ne sont guère rassurantes, et la majorité fera bien de tenir toujours le parti en bride. Nous trouvons en effet dans les vœux de la montagne un programme politique qui nous ramènerai bien vite aux plus beaux jours du gouvernement provisoire. Ainsi on nous dit que la révolution de février « a voulu assurer à tout membre du corps social les avantages de la solidarité, l’indépendance dans la profession, l’existence par le travail individuel ou collectif. » Voilà assurément des mots bien vagues, et nous ne concevons pas bien comment, si dans la société tout le monde est solidaire, chacun cependant sera indépendant dans sa profession. Nous craignons bien aussi que ces mots l’existence par le travail individuel ou collectif ne veuillent dire qu’à côté de ceux qui voudront travailler pour vivre, il y aura ceux qui voudront vivre aux dépens du travail des autres, du travail collectif. Ailleurs nous voyons encore que la révolution de février a voulu et que la montagne veut l’extinction de la misère et l’abolition du prolétariat : paroles insensée et criminelles ! insensées, parce qu’il ne s’agit de rien moins que de détruire le mal ici-bas, c’est-à-dire, de refaire l’humanité ; paroles criminelles en même temps parce qu’en faisant croire que l’impossible est possible, on soulève les passions de la foule contre tous ceux.qui ne donneront pas au monde cette impraticable félicité, c’est-à-dire qu’on éternise la révolte et l’anarchie.

Il n’y a pas une des chimères destructrices de 1848 auxquelles la montagne ait renoncé. Elle veut encore l’impôt progressif, c’est-à-dire que l’arpent du riche paie plus que l’arpent du pauvre : non pas que l’arpent du riche rapporte plus que l’arpent du pauvre, il rapporte moins ; mais l’arpent doit payer à cause de la personne qui le possède, et non à raison du revenu qu’il pro duit. La montagne veut « l’accès du crédit ouvert à tous les citoyens, et par le crédit le droit au travail. » Ici nous devons remarquer en passant la modification apparente que la montagne fait à la grande maxime du droit au travail. Les ateliers nationaux ont gardé un mauvais renom ; la montagne les supprime. L’état ne fera plus travailler comme en 1848 ; seulement l’état prêtera pour qu’on travaille. — Mais ceux qui recevaient un salaire pour travailler et qui ne travaillaient pas ne deviendront-ils pas, dans le nouveau système, ceux qui emprunteront pour travailler et qui ne travailleront pas ? Croire qu’ils se trouveront plus obligés comme emprunteurs que comme salariés, c’est une grande illusion. Ces deux phrases-ci, faites-moi travailler pour vivre, prêtez-moi de quoi travailler, reviennent purement et simplement à cette troisième et inévitable phrase : faites-moi vivre. C’est le vieux cri du peuple romain sous l’empire : panem et circenses !

Du reste, les querelles intestines et les questions de ménage ne sont qu’à leur début entre la montagne de Londres et celle de Paris. Déjà la montagne de Londres, et M. Ledru-Rollin surtout, sont violemment répudiés par la société des proscrits, et voici qu’une autre scission se déclare, dans le sein même de la montagne de Paris, entre ceux qui ont signé le compte-rendu et ceux qui ne l’ont pas signé. Nous suivrons ces curieux débats ; mais aujourd’hui passons à une lutte extérieure où le radicalisme n’a eu que trop de part.

Il s’en faut de beaucoup que la diplomatie exerce, dans les événemens, toute l’influence à laquelle elle devrait prétendre ; la plupart des questions du jour en témoignent, et celle du Schleswig en est peut-être la preuve la plus évidente. Si les grandes puissances avaient, dès l’origine de ce différend, compris et rempli leurs devoirs envers le Danemark, il y a long-temps que cette querelle, déjà si sanglante, serait terminée. Elles ont mieux aimé qu’un foyer de désordre, se perpétuât sur ce terrain, avec l’agrément et au profit de la Prusse, ici, il faut bien le dire, révolutionnaire par intérêt d’agrandissement.

Les démagogues, on le sait, n’ont point négligé la belle occasion qui leur était offerte. Depuis que la Russie a envoyé sa flotte dans les eaux du Danemark et montré la résolution de lui venir en aide, s’il était nécessaire, le prétexte de l’intervention russe a été remis en avant pour ameuter, dans le Holstein, les écervelés de tous les pays ; des Italiens et des Magyars accourent en ce moment avec enthousiasme sous le drapeau du Schleswig-Holstein, doublé du drapeau prussien. La Prusse, dira-t-on, n’est plus personnellement en scène sur le théâtre de la guerre ; elle a conclu la paix, et même elle l’a conclue au nom de toute l’Allemagne, sauf à ne point savoir comment obtenir la ratification de ce traité de paix : soit. Est-ce à dire qu’elle refusé désormais tout appui à l’insurrection ? A-t-elle rappelé formellement et sincèrement les officiers prussiens qui commandent l’armée du Holstein ? Qu’est-ce, par exemple, que le général, d’ailleurs malheureux, que nous voyons à la tête de ces nouveaux corps francs ?

Le général Willisen n’est point un officier d’aventure tel que les chefs improvisés de la plupart des insurrections contemporaines. C’est un des généraux les plus distingués de l’armée prussienne ; tant pis pour cette armée s’il ne lui a pas fait jusqu’à présent plus d’honneur. C’est de plus un favori qui a paru souvent perdre la faveur de son gouvernement, mais qui a toujours été assez bien inspiré pour la reconquérir. Ainsi, en 1831, il fit scandale en haut lieu par la complaisance avec laquelle il décrivit les vicissitudes de la guerre de Pologne, et par les vœux qu’il forma ouvertement pour le triomphe des Polonais. Peu à peu cependant et surtout à l’avènement du roi actuel, en 1840, le panégyriste des généraux polonais rentra en grace. Il était l’un des plus ardens prôneurs de ces fantaisies teutoniques auxquelles se livrait alors l’ambition de Frédéric-Guillaume.

En 1848, nous trouvons le général Willisen dans une position très délicate et très avancée, acceptant très volontiers la situation faite à l’Europe par la résolution de février et poussant les Polonais de Posen à s’armer pour les éventualités d’une guerre européenne contre la Russie. Aussi bien il ne faisait en cela que suivre le premier mouvement du cabinet de Berlin. Ses écrits de 1831 le désignaient pour le commandement de la province polonaise ; au moment où les difficultés survinrent entre les polonais et la population allemande de la Poznanie, il reçut une mission de conciliateur. Les esprits étaient de part et d’autre trop animés pour qu’il pût réussir. D’autre part, les choses ayant pris en Europe une tournure favorable à la paix, le teutonisme s’étant soulevé d’un bout de l’Allemagne à l’autre contre l’idée d’une Pologne indépendante, le général Willisen reconnut qu’il avait fait fausse route ; il regretta de s’être avancé au point de compromettre de nouveau sa faveur à la cour. Il avait hâte de réparer les fâcheuses conséquences de cette erreur de conduite et de se réconcilier avec le gouvernement et avec le teutonisme, dont il avait encouru la défiance. Il. n’imagina donc rien de mieux que d’entreprendre l’histoire des récentes campagnes de Radetzky en Lombardie et de brûler en l’honneur du vieux maréchal le même encens qu’il avait autrefois offert aux généraux polonais. C’est ainsi que le chef actuel des insurgés du Holstein a refait sa situation auprès des Allemands et du gouvernement prussien, dont au reste il représente parfaitement les calculs et l’indécision dans les fluctuations de sa conduite. Tour à tour conservateur et révolutionnaire, il personnifie aujourd’hui les velléités ambitieuses du cabinet prussien, qui le désavoue ostensiblement et qui peut-être l’encourage tout bas. Suivant toute apparence, le général Willisen retirera peu de gloire du rôle un peu de hasard qu’il a consenti à prendre. Quant au rôle de la Prusse, on sera forcé de dire qu’il n’a été ni franc ni hardi. Si l’Europe avait mieux pressenti combien d’intérêts graves allaient être engagés dans cette question, il eût été, en vérité, bien facile de réduire à néant les prétentions de la Prusse : c’était le devoir de la France et de l’Angleterre ; mais, tout en donnant au Danemark de bonnes paroles, elles n’ont fait en sa faveur que de vaines protestations. Qu’en est-il résulté ? C’est que la Russie s’est peu à peu introduite dans le débat, et qu’elle a saisi la haute mission d’amitié que les deux cabinets les plus intéressés à la conservation du Danemark avaient négligé de prendre. La Russie n’a pas craint d’appuyer le langage énergique et précis de son cabinet par la présence de sa flotte dans l’archipel danois. C’est à elle que peut revenir le mérite de la solution. Il est toutefois, une autre éventualité que le courage signalé du peuple danois rend vraisemblable, c’est que, par ses seules ressources, il réussisse à éteindre l’insurrection. Dans tous les cas, on sera en droit de reprocher à la diplomatie de n’être pas intervenue plus activement pour empêcher l’effusion du sang.

Nous avons souvent dit que l’Autriche donnerait tort aux prophètes de malheur qui la croyaient entraînée par l’esprit de vertige dans une série d’imprudences et de catastrophes : il est dans ses traditions de marcher à pas comptés ; mais, qu’elle soit aveugle sur ses intérêts, qu’elle ait un parti pris de ne rien accorder à l’esprit nouveau, c’est une accusation que réfute toute sa politique depuis la fin des guerres d’Italie et de Hongrie. Jusqu’à cette époque, assaillie de tous côtés à la fois par la révolution, l’Autriche a pu déchirer les chartes qui lui avaient été violemment arrachées, mais qu’elle ne s’est pas fait un instant illusion sur la nécessité où elle se trouvait dès lors placée de donner à l’empire et à chacun des peuples de l’empire des institutions plus libérales. Sa pensée était si bien d"en venir là ; que, tout en repoussant la constitution politique qui lui était imposée par la diète de Kremsier, elle est restée fidèle au principe d’égalité civile qui a été le premier cri des populations au lendemain de mars.

La propriété et par conséquent la société a subi depuis lors des modifications. M. de Metternich les avait jugées nécessaires, il les avait entreprises ; l’honneur de les achever était réservé à ses successeurs. Les paysans de l’Autriche, étaient dans un état voisin de la servitude, grevés de dîmes et de corvées, soumis à la juridiction de leurs seigneurs, sont devenus propriétaires de la terre dont ils n’étaient que les tenanciers ; ils ont cessé d’être corvéables et de payer la dîme ; ils ne dépendent plus que de la juridiction de l’état. L’émancipation des propriétés et des personnes, en un mot l’établissement de l’égalité civile est un fait que le gouvernement autrichien a, dès le lendemain de la révolution ; accepté comme accompli et irrévocable, et là où règne l’égalité civile, comment douter de la liberté politique ? Ces deux principes forment la base des constitutions que le cabinet est en train d’accorder aux diverses provinces de l’empire et qu’il vient de donner à la Croatie. La Croatie a attendu long-temps, il est vrai, ce bienfait, et si l’on considère les services qu’elle a rendus à l’Autriche en Italie et en Hongrie, l’on pourra concevoir que les Croates aient, dans ces derniers temps, montré quelque impatience. On disait, on imprimait que le ban Jellachich, retenu à vienne sous prétexte de discuter avec le gouvernement la constitution de la Croatie, était en réalité gardé à vue et prisonnier du ministère. Quelques-uns accusaient le ban lui-même de s’éloigner à dessein de son pays, afin d’éviter les reproches de ses compatriotes.

Nul doute que beaucoup d’esprits ne fussent en défiance à la fois contre le cabinet et contre le ban, après tous les retards que l’élaboration de cette constitution avait éprouvés. Le récent décret de l’empereur qui proclame enfin cette législation tant attendue a rassuré les esprits et dissipé les préventions ; Jellachich est rentré dans Agram en triomphateur, et l’inauguration des lois nouvelles a été une fête nationale à laquelle toutes les populations de la Croatie et de la Slavonie ont pris part. En vertu de ce décret impérial, la Slavonie et la Croatie sont et demeurent irrévocablement séparées du royaume de Hongrie ; la langue illyrienne est reconnue comme langue de l’administration indigène, les attributions du ban sont plus étendues que celles d’un gouverneur ordinaire : il est en quelque manière vice-roi, il choisit lui-même son conseil, qui est une sorte de conseil d’état ; des tribunaux sont institués sur le pied de ceux qui fonctionnent dès à présent dans l’archiduché d’Autriche ; enfin, comme couronnement et garantie de ces concessions, la diète nationale est reconstituée sur un pied respectable avec tous les pouvoirs auxquels une assemblée provinciale peut prétendre. Le décret impérial fait plus encore dans une question très délicate, et qui est étroitement liée à l’avenir des Slaves méridionaux : il étend aux colonies militaires, qui sont en grande majorité composées de Slaves illyriens, le droit civil et politique de la Croatie. Les soldats de la frontière sont gratifiés du droit de propriété, et eux aussi vont entrer sous le régime parlementaire. Les colons armés, qui forment le tiers de l’infanterie autrichienne, auront, eux aussi, leur diète à part. Nous avons une armée qui vote ; on va voir dans les colonies autrichiennes une armée qui parle et qui délibère.

Pour ne point attribuer au cabinet autrichien plus de générosité qu’il n’en a, voici le revers de la médaille. Les institutions que l’Autriche accorde ainsi aux Slaves méridionaux sont excellentes en elles-mêmes, elles donnent à ces populations à peu près toute la liberté qu’elles désiraient ; mais elles n’assurent pas à leur nationalité la concentration et la force qu’elles ambitionnaient en même temps que la liberté politique et civile. Le vœu des Slaves méridionaux dans les colonies militaires, dans le Banat, en Dalmatie, en Carinthie, en Styrie, en Carniole, aussi bien qu’en Croatie et en Slavonie, c’était la fusion de toutes ces portions de l’Illyrie, disjecti membra, en un seul corps, ayant un seul ban, une seule diète, une administration unique, un même drapeau et un même nom. C’est ce que l’Autriche n’a point voulu. Dans quelle intention’ ! Cela se conçoit. Elle craint ce juvénile et ambitieux essor de peuples nouveaux qui hier l’ont sauvée, et qui demain, devenus ses ennemis, pourraient lui causer de justes inquiétudes. Qu’ils soient libres, elle y consent, à la condition pourtant qu’ils restent divisés. C’est l’instinct de sa conservation qui lui dicte cette politique. On peut le regretter dans l’intérêt des peuples qui en souffrent ; mais on ne saurait en faire un crime au gouvernement autrichien. C’est aux populations de rivaliser avec lui de prudence : elles sont aujourd’hui en possession de droits étendus ; qu’elles en usent avec précaution et patience, le temps fera le reste.

En Piémont, un incident s’est produit ces jours derniers, lequel peut donner naissance aux plus graves complications. Le parlement venait de se proroger. Pour la première fois, depuis deux ans et demi que le système constitutionnel est établi dans les états sardes, la représentation nationale avait pu achever une session pleine et entière, sans révolution, sans crise ministérielle, sans trop d’encombre enfin, et l’honneur de ce progrès accompli revenait à bon droit à la politique impartiale et conciliante du ministère Azeglio. Si cette marche heureuse est troublée aujourd’hui, qui devra-t-on en rendre responsable. Dans les débats irritans qui s’engagent, nous ne voudrions introduire aucune appréciation prématurée ; mais le simple récit des faits nous semble assez significatif.

Un des membres du cabinet, M. de Santa-Rosa implore au lit de mort les secours de la religion. M. de Santa-Rosa était fervent catholique ; cela est notoire à Turin. Son confesseur se rend à cet appel, lui administre l’absolution ; mais quand il s’agit du viatique et de l’extrême-onction, le curé de la paroisse refuse, à moins que le moribond ne rétracte solennellement la part qu’il a prise à la réforme ecclésiastique. Aux supplications qui lui sont adressées, il oppose des ordres supérieurs et formulés depuis long-temps dans la prévision du cas qui se présente ; il menace même d’un refus de sépulture. Au milieu de ces contestations, M. de Santa-Rosa meurt après avoir déclaré, dans le libre exercice de ses facultés, que sa conscience ne lui permet pas de consentir à l’acte qu’on lui propose, et que, pour conserver son opinion dans une question de discipline ecclésiastique où le dogme et les vérités fondamentales ne sont point engagés, il n’en croit pas moins mourir dans la communion de l’église.

Nous ne sommes pas des casuistes, et il ne nous appartient pas de décider si un catholique que son confesseur juge digne de l’absolution peut être déclaré indique du viatique et de la sépulture chrétienne. Nous ne savons pas s’il y a des degrés entre les sacremens ; et, quelque inhumaine ; le mot n’est pas trop fort, quelque inhumaine qu’ait été la conduite du clergé vis-à-vis de M. de Santa Rosa, nous croyons que le clergé était dans son droit. Le prêtre est parfaitement libre de donner ou de refuser son ministère comme bon lui semble, et le pouvoir séculier est incompétent à déclarer l’abus, mais en cette circonstance il ne s’agit point d’une controverse de théologie. La question est purement politique, et la provocation jetée par monseigneur l’archevêque de Turin n’est que le signal d’une levée de boucliers contre laquelle le gouvernement piémontais avait à son tour le droit de sévir. On ne peut plus maintenant se dissimuler que, depuis le jour où le parlement a porté la main sur les privilèges ecclésiastiques par la suppression du Foro, la cour pontificale méditait une revanche, et n’attendait que l’occasion d’engager un conflit. Rome, qui dans des circonstances analogues a partout cédé depuis vingt-cinq ans ; en Portugal, en Espagne, en Allemagne, croit aujourd’hui l’occasion favorable pour essayer de reconquérir son ancien ascendant. La réaction qui s’opère partout en faveur des idées conservatrices, la restauration de la papauté par les armes étrangères, la position difficile du Piémont, tout lui a paru devoir favoriser son entreprise. Elle a donc donné le mot d’ordre et organisé la résistance eu Piémont contre le système constitutionnel qui a accompli la réforme dont elle se plaint, réforme nécessaire du reste, et qu’il n’eût pas plus été possible d’ajourner à la monarchie absolue du roi Charles-Albert qu’à celle de son fils. C’est la connaissance de ce plan arrêté qui a dicté les déterminations prises par les ministres piémontais. Il répugne en effet de croire que, pour punir un acte isolé d’intolérance et un scandale comme nous en avons eu chez nous plus d’un exemple, ils aient fait un tel éclat et rompu en visière avec une cour que tant de raisons leur faisaient un devoir de ménager dans l’intérêt de la liberté de l’Italie. On n’emprisonne pas un archevêque comme un simple citoyen, et en tout temps c’est une entreprise dangereuse que de s’attaquer au clergé. Voilà pourquoi nous n’envisageons pas sans la plus vive inquiétude les conséquences possibles de cette affaire, et nous ne pouvons nous empêcher de regretter que le cabinet n’ait pas jugé convenable de se donner encore une fois l’avantage d’une provocation dédaignée et d’un excès de modération, s’il le fallait, plutôt que de recourir ab irato à des moyens extrêmes qui fournissent des armes à ses ennemis.

Monseigneur Franzoni a été conduit au fort de Fénestrelle, et les religieux de la paroisse de Saint-Charles, qui ont refusé de rendre les derniers devoirs aux restes de M. de Santa-Rosa, ont été internés dans leurs couvens d’Alexandrie et de Saluces. La ville de Turin, d’après les dernières nouvelles, est dans un calme parfait. Nous croyons devoir faire à cette occasion une remarque importante. On s’exagère un peu en France l’impression qu’une mesure comme celle qui vient d’être prise aura produite sur les esprits. Sans être le moins du monde voltairiens beaucoup de bons catholiques piémontais savent depuis long-temps à quoi s’en tenir sur le compte de monseigneur Franzoni ; ils connaissent le caractère âcre et difficile de ce prélat, honnête homme et bon prêtre si l’on veut, mais le plus embarrassant qui se soit jamais rencontré sur la route d’un gouvernement quelconque. Par son esprit brouillon, monseigneur Franzoni a donné aux anciens ministres de Charles-Albert de graves sujets de plaintes, et, pour avoir été ignorées, les luttes que le pouvoir royal eut à soutenir autrefois contre lui n’en furent pas moins vives. De loin, nous le savons, et quand ces précédens sont ignorés, il est aisé de prendre le change. M. l’archevêque de Turin est aujourd’hui un confesseur, et, des quatre coins de la chrétienté, il reçoit des palmes. Comment en serait-il autrement ? Ce qui est certain toutefois, c’est que le retentissement de ses malheurs n’est pas, à beaucoup près, aussi grand dans son diocèse qu’à Paris.

Au moment même où ces faits s’accomplissaient, le comte Ludovico Sauli, nommé plénipotentiaire à Rome pour arranger les différends avec le saint siége, se disposait à partir ; sa mission est aujourd’hui sans but. Il faut attendre désormais ce qui viendra de Rome. D’avance on peut conjecturer dans le sens le plus défavorable, car la dernière note du cardinal Antonelli marquait, par sa rédaction acerbe, un parti pris et une résolution arrêtée que les nouvelles de Turin ne seront assurément pas propres à fléchir.


LETTRES ET OPUSCULES INÉDITS DE FENELON, 1 vol. in 8° [1]. – Venu aux derniers jours de la grande et religieuse monarchie de Louis XIV et de Bossuet, quelques années avant la régence et les philosophes du XVIIIe siècle, évêque pieux et homme d’imagination, gentilhomme devenu prince de l’église et généreux penseur, Fénelon montra dans sa personne, dans ses idées, dans ses écrits quelque chose qui témoigne à la fois de l’époque de transition dans laquelle il vivait, de sa position sociale et de sa nature propre d’esprit. Ses contemporains nous ont fait connaître ses grandes et simples manières, son abord doux et fier, son humilité non exempte d’ambition. Ses œuvres nous révèlent le reste. Il y a là un mélange singulier de sagesse réglée et d’innovation audacieuse, de recherche érudite des traditions surannées et d’amour vague des changemens,.d’inquiétude d’ame et de soumission sans réserve, qui surprend tout d’abord. Cette liberté de tours et cette mollesse fleurie qui caractérisent le langage de Fénelon, rapprochées du dédain hautement professé dans la solennité un peu contrainte et l’austérité des vieilles formes d’éloquence, sont déjà l’indice d’une révolution littéraire ; on pressent un nouveau monde dans les rêves rétrospectifs du Télémaque et des Plans de gouvernement ; nos chimères passées et présentes couvent dans le cerveau de réformateur, qui se défend mal contre l’illusion, mère des mensonges, et il n’est pas jusqu’à nos rébellions intellectuelles qui ne murmurent un instant dans le cœur du vertueux évêque, mais pour être aussitôt étouffées dans un silence éternel.

Les Opuscules qu’on vient de publier ajoutent de nouvelles preuves à celles que nous possédons déjà sur cette tendance novatrice et aventureuse de l’esprit de Fénelon. Il y a dans la correspondance inédite de l’archevêque de Cambrai une série d’épîtres adressées au chevalier Destouches, qui joignent à la grace accoutumée je ne sais quoi de particulièrement vif et ingénieux, d’originalement aisé et hardi. Le chevalier Destouches est un officier lettré et gourmand, que Fénelon veut convertir à la sobriété. Or, dans la joute savamment ingénieuse engagée alors entre le prélat et le voluptueux convive (et ce n’en est pas le trait le moins piquant), le malin prélat revêt les armes d’Horace, le poète épicurien de la cour d’Auguste, et fait flèche de ses plus beaux vers, tandis que l’incorrigible buveur en appelle à son secours le poète des bergers et des champs, Virgile. Tout cela finit suivant l’usage : le chevalier garde ses habitudes et son tendre pour les festins, le prélat en est pour ses frais d’éloquence et de mémoire ; mais (et là se trouve le point à noter) celui-ci pardonne et ses efforts perdus et la tempérance offensée, satisfait d’avoir fait montre d’adorable esprit. De tels yeux et tant d’indulgence charmante chez un évêque plein de ses devoirs n’annoncent-ils pas une autre littérature et d’autres mœurs, un temps moins grave et plus tolérant ?

On connaît les rêves politiques de Fénelon, rêves aristocratiques et philanthropiques par moitié, enflés de réminiscences d’histoire et teints de chimères d’imagination, sorte de conception intermédiaire qui côtoie les plans orgueilleux de Saint-Simon et de Boulainvilliers, et tient par un certain côté, pastoral et naïf, au système de la nature, depuis éloquemment célébré par Rousseau et poétiquement animé par Bernardin de Saint-Pierre. La préoccupation double qui agita, les veilles du précepteur illustre du duc de Bourgogne a sa place dans les lettres nouvelles. Le gentilhomme jaloux d’établir la distinction apparente et réelle des classes s’y révèle par des recherches généalogiques sur sa famille ; le songeur s’y montre dans des passages tels que celui-ci : « Autre malheur, pire que la fragilité de la vie : c’est cette humeur ombrageuse et cette âpreté sur l’intérêt qui rend presque tous les hommes incompatibles entre eux. Allons-nous-en, vous et moi, avec une demi-douzaine de bonnes gens francs et paisibles, dans quelque île déserte où nous renouvellerons l’âge d’or. » L’âge d’or ! tel est l’objet de nos démarches depuis que l’imagination a fait chez nous invasion dans la politique. Impatiens comme des poètes et comme eux ambitieux, le mieux et le possible ne nous touchent guère, et du premier saut il nous faut atteindre à la perfection. Laissant aux peuples sensés la lente conquête du progrès pratique par le développement progressif des institutions existantes, nous usons nos forces et nos cerveaux dans la création d’une cité idéale, presque aussitôt renversée que construite. Aujourd’hui que l’inventeur est un grand homme séduit par son génie, c’est Salente que nous admirons ; demain un fou sans esprit viendra, et nous serons menacés des énormités de l’Icarie. Le mal qui nous travaille remonte haut, on le voit, et a poussé de longues et tristes racines.

Le même écart d’imagination qui, en politique, entraîne Fénelon à rêver l’âge d’or le conduit, en religion, à un mysticisme voisin du naturalisme de nos présens novateurs. On sait que le premier article de la foi nouvelle est que chacun porte en soi son gouvernement et sa loi, et que tout bien résulte pour l’homme de l’abandon entier à sa nature et d’une soumission parfaite à ses ordres, qu’elle s’exprime par la voix obscure des instincts, par le vif aiguillon des appétits, par un mouvement soudain du cœur, ou par une clarté qui illumine instantanément esprit. Voici ce qu’écrit l’archevêque de Cambrai à Mme de Maintenon : « C’est par un acquiescement continuel et sans réserve à tout ce que vous connaissez, et même à tout ce que vous ne connaissez pas, que vous deviendrez capable de cette lumière intime, qui développe peu à peu le fond de l’ame à ses propres yeux, et qui lui apprend, de moment en moment, ce que Dieu veut d’elle. Toute autre lumière ne montre que la superficie du cœur. À tout cela vous n’avez rien à faire que d’être simple, petite et souple, attendant le signal divin pour chaque chose, et ne différer jamais par retour sur vous-même, dès qu’il paraît. Tout se réduit là : vous verrez que c’est la plus étrange mort de tout l’homme ; et c’est dans la perte de la volonté qu’on laisse ainsi s’éteindre tous les restes de la vie propre. » Pour Fénelon comme pour les philosophes socialistes, la science de la vie consiste donc entièrement dans l’abdication de tout effort, de toute réflexion, dans la mort de la liberté, par une sorte d’obéissance passive de l’homme à la fatalité aveugle des puissances de son être. La volonté propre doit périr ; funeste en effet, impie en principe, elle ne pourrait que contrarier l’action de Dieu et faire obstacle à l’œuvre de la nature. Amené sur le bord de nos erreurs par l’enchanteresse qui berce les poètes, Fénelon les côtoya sans y tomber. Les éclairs d’un brillant génie et d’une pure conscience firent, par intervalle, le jour jusqu’au milieu de ses songes ; au moment de la chute, le bras fier de l’autorité le retint. D’autres hommes, ses égaux peut-être en intelligence, ont été moins heureux de nos jours, parce qu’ils furent moins humbles. L’inquiétude de leur ame évoqua l’abîme, et l’orgueil solitaire, père des ténèbres profondes les y précipita sans retour. P. R.


ÉTUDES HISTORIQUES ET CRITIQUES SUR LES ACTIONS POSSESSOIRES, par M. Esquiron de Parieu, docteur en droit[2]. — La publication de ce livre est plus qu’un acte de goût, c’est un bon exemple : il y a, par le temps qui court, une foule de docteurs qui voudraient être ministres ; nous connaissons moins de ministres qui tiennent beaucoup à leur titre de docteur, quand docteur il y a. Une haute pensée a d’ailleurs inspiré ces Études. L’auteur y montre par l’histoire, par l’examen raisonné des législations et des coutumes, à quelle profondeur l’idée qui soutient notre ordre social, l’idée de la propriété, a pénétré dans la conscience de l’humanité. Il révèle, en étudiant leurs effets, ces précautions jalouses, accumulées par la sagesse des siècles, pour consolider non-seulement la propriété même, mais encore la possession, qui n’en est que le signe ; il fait toucher du doigt la nécessité et la légitimité du dogme de l’appropriation individuelle, ce point de mire de nos grands réformateurs d’aujourd’hui. Or, comme les actions possessoires sont peut-être l’expression la plus vive et la plus saillante de ce principe social, comme elles constituent, selon l’ingénieuse comparaison de l’auteur, les ouvrages avancés destinés à défendre les abords de la propriété, il en présente l’histoire, qu’il reconstruit avec toutes les ressources d’une sévère et infatigable érudition. Ce livre, écrit avec une concision qui donne à la pensée tout son relief n’est pas seulement un précieux tribut offert à la science ; c’est un service rendu à la société. Les découvertes qu’il renferme confirment la réputation du jurisconsulte ; l’idée-mère qui l’a produit honore l’homme politique.
  1. Adrien Leclère, rue Cassette, 29.
  2. Chez Joubert, rue des Grés.