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Chronique de la quinzaine - 14 août 1855

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Chronique n° 560
14 août 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1855.

Les jours s’écoulent sans dissiper l’incertitude qui flotte sur les événemens. La diplomatie a fait son œuvre, et elle n’a point réussi ; elle a laissé échapper les fils de toutes ces négociations si laborieusement conduites pendant près de six mois. On ne saurait s’y tromper, la paix n’est débattue aujourd’hui ni dans les conférences publiques ni dans les conférences secrètes. Que reste-t-il donc ? Il reste la guerre seule, — la guerre étendue comme les frontières mêmes de la puissance avec laquelle l’Europe est en lutte, persévérante et énergique comme il faut l’attendre de pays tels que la France et l’Angleterre, proportionnée par ses moyens et sa grandeur à la cause pour laquelle elle a été entreprise. La guerre, elle est partout en ce moment : elle est dans la Baltique, où, après une attente prolongée, elle vient de se manifester par un coup imprévu, par le bombardement de Svéaborg, qui parait s’être accompli avec un entier succès. Elle semble se réveiller en Asie, où les armées russes ont repris leurs opérations contre les Turcs ; on dirait parfois qu’elle s’annonce de nouveau sur le Danube, où elle a commencé. Au milieu de ces diversions, la guerre se concentre surtout en Crimée, dans cette Chersonèse où la fortune de notre temps a jeté trois cent mille hommes pour vider la querelle du monde nouveau sur une terre illustrée de tous les souvenirs du monde antique. Encore, sur cette terre de Crimée, la guerre se concentre-t-elle principalement dans une seule opération. — Prendra-t-on Sébastopol ? Telle est la question qu’un journal russe livrait récemment aux commentaires de l’Europe, et on conçoit que cette question ne soit point résolue de la même manière à Saint-Pétersbourg ou à Paris et à Londres. Sébastopol sera pris, disent la France et l’Angleterre en s’affermissant dans leur confiance par ce qu’elles ont fait depuis une année bientôt. — Les alliés ont laissé passer le moment de prendre la ville, disent les Russes, et depuis lors la citadelle a été mise dans un état inexpugnable. — C’est toute une controverse dont nos soldats sont chargés de dire le dernier mot.

Au fond, peut-être le Journal russe exagère-t-il avec intention les facilités qu’il y aurait eu dès l’origine à prendre Sébastopol, de même qu’il exagère peut-être aussi les difficultés accumulées depuis par la défense, et rien n’est plus simple. Il se peut sans doute qu’une marche hardie après la bataille de l’Alma eût décidé de l’issue de la campagne ; il a pu y avoir un instant, rapide comme l’éclair, où les armées alliées auraient pu se précipiter sur Sébastopol et emporter la ville par un coup de fortune ; mais pour saisir cet instant, il fallait s’aventurer sans disposer encore de moyens complets de guerre, il fallait surtout abandonner une base d’opérations assurée. Une fois devant Sébastopol, le maréchal Saint-Arnaud lui-même eût-il tenté une attaque de vive force avant de s’être établi solidement et d’avoir retrouvé ses communications avec la flotte dirigée sur Balaklava ? Ceci est le secret de la mort. De tels excès d’héroïsme réussissent quelquefois justement par ce qu’ils ont d’extrême, parce qu’ils ne se réservent d’autre refuge que la victoire ; ils entraînent aussi un degré de responsabilité terrible. Ce qu’on en peut conclure, c’est que les chefs des forces alliées n’avaient pas seulement à considérer l’état de la ville ; ils avaient à se régler sur leur propre situation dans un pays ennemi, en présence d’une armée vaincue il est vrai, mais non détruite. Ici la guerre prenait une face nouvelle, et devenait un siège qui n’a point eu d’égal peut-être. Or, la guerre une fois entrée dans cette voie d’opérations plus lentes et plus méthodiques, quels augures peut-on tirer des événemens qui se sont succédé dans cette campagne et de la situation respective des armées belligérantes ?

Ce n’est point évidemment par de simples conjectures ou par l’instinct du patriotisme qu’on peut résoudre ces questions. Les faits seuls peuvent donner la mesure du véritable état des choses et mettre sur la trace du dénoûment de ce redoutable conflit. Les Russes, cela est certain, ont eu pour eux la faveur du temps et des circonstances. Le court intervalle qui leur a été laissé à l’origine, ils l’ont mis à profit. Réduits à tenir leur flotte enfermée, ils en ont tiré de nouveaux moyens de défense en coulant leurs vaisseaux à l’entrée du port, en transportant à terre l’immense artillerie de leur escadre. Avec des matelots devenus inutiles, ils ont fait des soldats et des ouvriers. Ils ont mis une habileté qu’il serait oiseux de méconnaître à tirer parti de la situation de la ville, pour la transformer en un vaste camp retranché hérissé de bastions et de redoutes. Chaque mamelon a été une citadelle à emporter, chaque position exige un nouvel assaut, et c’est ainsi qu’on a pu dire que Sébastopol ne serait enlevé que morceau par morceau. Certes cette défense prolongée est par elle-même le signe d’une singulière énergie, et le succès de la résistance n’a pu qu’exalter encore les défenseurs de Sébastopol. Qu’y a-t-il cependant d’étrange dans la durée de ce siège ? Les Russes se sont trouvés dans les conditions les plus favorables pour soutenir la lutte. Par la force des choses, ils conservaient une complète liberté de communications, qui leur a permis sans cesse de renouveler leurs approvisionnemens, leurs vivres, leurs munitions. De tous les points de la Russie, des renforts ont pu arriver de façon à présenter au combat des troupes toujours fraîches. Si donc les Russes ont mis dans leur résistance une vigueur réelle, ils étaient merveilleusement servis par les circonstances, lis combattaient dans leur pays, avec une pleine liberté de mouvemens, avec des ressources dès longtemps accumulées. Et pourtant, malgré ces conditions favorables, à quoi sont-ils arrivés en réalité ? On pourrait dire qu’ils ont été réduits à une action négative, en ce sens qu’ils ont arrêté l’effort de nos armes, qu’ils défendent le terrain pied à pied, mais qu’ils n’ont pu rien entreprendre contre nos forces, et qu’ils n’ont jamais regagné leurs positions perdues. Ils ont une armée nombreuse qui campe à peu de distance de nos lignes ; ils n’ont point cherché à faire lever le siège, et cette armée ne sert qu’à alimenter la garnison de la ville. Quand ils ont voulu risquer un combat, ils ont été vaincus ; leurs sorties n’ont eu aucun effet décisif, et dans ce mouvement de retraite par lequel ils se replient lentement dans l’intérieur de leur ville, ils ont déjà perdu, dit-on, plus de soixante-dix mille hommes, dévorés par le feu ou les maladies. Le fait culminant de cette défense, c’est ce mouvement de retraite, héroïque à coup sur, mais constant et accompli dans les conditions les plus propres à favoriser le succès.

Si quelque chose au contraire caractérise les opérations des armées alliées jusqu’ici, c’est une marche sûre et invincible dans la lenteur même qui lui est imposée. Ce n’est point assurément une tentative vulgaire que cette entreprise poursuivie par l’Angleterre et la France à mille lieues de leurs frontières. Qu’on songe un instant à ce qu’il a fallu pour rendre cette entreprise simplement possible, aux efforts qui ont été nécessaires pour transporter sur ce sol lointain hommes, chevaux, appareils de guerre, munitions, approvisionnemens ! Et, cette œuvre matérielle accomplie, qu’on songe à l’œuvre de nos armées depuis le jour où elles ont mis le pied en Crimée ! Dans ce travail gigantesque, les victoires elles-mêmes, quelque brillantes qu’elles soient, semblent n’être qu’un épisode : seules, réduites à leur propre impulsion, ces armées ont eu à lutter avec toutes les misères, toutes les privations, toutes les rigueurs d’un hiver terrible, et c’est dans ces conditions qu’il a fallu poursuivre une des plus colossales opérations militaires de ce siècle. Les armées alliées débarquaient en Crimée, on le sait, il y a bientôt un an ; dix mois se sont écoulés depuis qu’elles sont devant Sébastopol. Dix mois sont longs sans doute pour l’impatience occidentale, quand il s’agit d’emporter une ville qu’on a crue un moment prise par un coup de main. Il faut voir pourtant ce qui a été fait dans cet intervalle. Les armées alliées commençaient leurs travaux à huit cents toises de la place, ainsi que le dit le journal de Saint-Pétersbourg. Depuis ce jour, plus de soixante kilomètres de tranchées ont été creusés sur un sol souvent rebelle, à travers tous les accidens d’un terrain merveilleusement disposé pour la défense, et nos travaux se sont approchés successivement à moins de cent mètres de quelques-unes des principales positions ennemies. On a pu suivre de mois en mois cette série de combats héroïques par lesquels nos soldats ont enlevé les ouvrages russes et ont rejeté les assiégés dans leurs derniers retranchemens, d’où il n’ont plus tenté de sorties sérieuses. D’un autre côté, l’établissement tout entier des armées alliées au sud de Sébastopol prenait un caractère de permanence et de solidité qu’on n’avait pas songé d’abord à lui donner. Balaklava et Kamiesch devenaient à la fois des villes nouvelles et des positions formidables. Il y a là, on pourrait le dire, toute une portion de la Crimée entièrement enlevée à la domination russe. Ce n’est pas devant Sébastopol seulement que la guerre a eu ses résultats. Sur la côte asiatique de la Mer Noire, la forteresse d’Anapa a été évacuée par les Russes. Nos vaisseaux sont entrés dans la mer d’Azof et sont allés jusqu’à Taganrog. Récemment encore la ville de Genitschi, au sommet de la flèche d’Arabat, avait à subir un nouveau bombardement, et il se poursuit une série d’opérations pour aller atteindre la Russie jusque dans la Mer-Putride, pour couper ses communications et détruire ses approvisionnemens. Une garnison alliée campe dans léni-Kalé et tient les clés du détroit de Kertch. Dans toutes leurs opérations, les alliés ont pu marcher avec lenteur, parce qu’ils avaient d’immenses obstacles à vaincre ; ils n’ont jamais reculé. Le terrain une fois conquis, ils ne l’ont plus cédé ; les Russes n’ont pu même reprendre Eupatoria, défendue par les Turcs. Cette marche progressive et invincible apparaît surtout devant Sébastopol, où l’ensemble de nos travaux resserre et enlace de plus en plus chaque jour la partie méridionale de la ville.

Ainsi la Mer-Noire et la mer d’Azof livrées à notre pavillon, léni-Kalé au pouvoir d’une garnison alliée, la Crimée envahie de toutes parts, Eupatoria occupée par les Turcs, Kamiesch et Balaklava devenus des ports français et anglais, Sébastopol enfermé dans un cercle de fer et de feu qui se resserre sans cesse, nos armées campant sur la Tchernaïa sans être inquiétées et attendant l’heure de livrer bataille, voilà la position où la guerre a conduit les alliés. Le dénoûment peut se faire attendre encore ; il peut y avoir des alternatives diverses ; l’opiniâtreté russe pourra multiplier les obstacles et défendre Sébastopol pierre par pierre, comme le dit le journal de Saint-Pétersbourg. Le résultat cependant, il est permis de le croire, est écrit dans cette série de travaux qui ont été accomplis, et qui ont marché sans dévier vers le but jusqu’à présent. À vrai dire, le publiciste de Saint-Pétersbourg qui a soulevé cette étrange question énumère des difficultés encore plus que des impossibihtés, et l’héroïsme surmonte les difficultés, même quelquefois les impossibilités. Le journal russe dit que les alliés ont laissé passer l’occasion favorable de prendre plus aisément Sébastopol. Conjecture pour conjecture, on peut répondre que la Russie a laissé passer une occasion bien autrement favorable de faire la paix. Elle a laissé passer ce moment à Vienne, en refusant de souscrire aux conditions proposées par les plénipotentiaires de l’Europe Il y avait sans doute pour elle dans cette paix une certaine déception diplomatique. Elle était contrainte de renoncer à des traités, à des privilèges de protectorat chèrement conquis. En un mot, des prétentions du prince Menchikof à la paix proposée, il y avait évidemment une retraite ; mais cette paix, conclue alors, sauvait Sébastopol : elle offrait au monde le spectacle, dangereux peut-être, de deux puissances comme la France et l’Angleterre se rembarquant après avoir attaque une ville sans la prendre. Quelle efficacité aurait eue dans la pratique la limitation de la flotte russe dans la Mer-Noire ? Nul ne peut le dire. Ce qui est certain, c’est que la force militaire de la Russie sortait intacte de cette épreuve et conservait son prestige aux yeux de l’Orient. Sébastopol n’aurait point été pris par les armées des deux plus grands peuples de l’Occident. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. La continuation de la guerre ouvre nécessairement des perspectives nouvelles où la chute même de Sébastopol ne sera plus sans doute qu’un incident.

Quelle extension est destinée à prendre cette guerre ? C’est ce qu’il est difficile de pressentir. Pour le moment, elle se concentre surtout à Sébastopol. La Russie, il est vrai, depuis quelque temps, semble vouloir porter la lutte en Asie en attaquant la ville de Kars, en menaçant Erzeroum, d’où elle pourrait même se tourner vers Trébizonde. Au fond, ces tentatives n’ont pas peut-être l’importance qu’on leur attribue. L’armée turque d’Asie n’est point brillante, et cependant elle a suffi jusqu’ici, à diverses reprises, pour neutraliser les efforts de l’armée russe, menacée elle-même dans le Caucase. On l’a toujours vu depuis le commencement de la guerre : quand la Russie a fait quelque tentative en Asie, ou elle n’a point réussi, ou, si elle a obtenu quelque succès, elle s’est retirée aussitôt, de telle sorte que les mouvemens actuels qui s’accomplissent dans cette partie de l’Orient sont peut-être une diversion encore plus qu’une entreprise sérieuse ayant un but précis. Sur quelque théâtre qu’on observe cette guerre, par son incertitude même et par l’extension qu’elle peut prendre, elle crée assurément à l’Europe des conditions difficiles et périlleuses, et la situation de la Turquie, dont l’indépendance a été le premier prétexte de la lutte, ne sera point probablement le moindre embarras. Ce n’est pas seulement contre la Russie en effet que l’empire turc a besoin d’être protégé, c’est aussi contre lui-même, contre les désordres qui l’envahissent. Récemment encore, on a vu les effroyables violences de ces bachi-bozoucks que l’Angleterre a entrepris d’enrégimenter, et qui se sont répandus dans les campagnes aux portes de Constantinople, aux Dardanelles. Les montagnes de la Thessalie sont redevenues le théâtre d’un brigandage organisé. Enfin une insurrection plus sérieuse a éclaté à Tripoli contre le bey. Une singulière fermentation régnait depuis quelque temps déjà, lorsqu’un chef arabe s’est mis à la tête des mécontens et a levé le drapeau de la révolte. Les insurgés assiègent Tripoli, et c’est une question de savoir si la destitution du bey suffira pour désarmer l’insurrection. Les provinces turques ne cessent donc d’être agitées de désordres de diverse nature en un moment où l’empire est engagé dans une lutte qui épuise ses ressources. C’est là une situation faite pour fixer l’attention des alliés de la Turquie : l’empire ottoman ne sera sauvé évidemment que par un travail profond de rénovation dans ses lois, dans ses institutions, dans ses mœurs. Ce travail s’accomplira-t-il ? La guerre actuelle lui sera-t-elle favorable ? Ce n’est point à coup sûr la moins sérieuse question. Toujours est-il que ce serait désormais une étrange fiction de limiter l’objet de la lutte où nous sommes engagés à la protection de la Turquie. Lord Palmerston le disait justement dans une discussion récente du parlement anglais : le but de la guerre, c’est de faire respecter le droit de l’Europe par la Russie et de raffermir l’équilibre du continent sur des bases solides. Tant que ce but ne sera point atteint, la guerre se prolongera sans doute, et il reste toujours la question de savoir si elle ne finira pas par entraîner d’autres états. L’Autriche et la Prusse, on le sait, se sont refusées jusqu’à ce jour à entrer dans cette lutte. Cependant un rapprochement nouveau semble s’être opéré entre l’Autriche et les puissances occidentales sur le terrain de l’alliance du 2 décembre, et la Prusse elle-même parfois tend à sortir de cet isolement où l’a jetée son indécision.

Voilà donc où on est la situation de l’Europe à l’heure présente. Que cette situation émeuve et absorbe les esprits, rien n’est plus naturel. Tout sert à rappeler l’attention sur le grand conflit des intérêts européens. Il y a quelques mois, on s’en souvient, l’empereur et l’impératrice faisaient un voyage à Londres. D’ici à peu de jours, c’est la reine d’Angleterre qui, pour la première fois, va venir visiter Paris avec le prince Albert. C’est là certes une image saisissante de l’alliance des deux pays. Qu’on pèse un instant par la réflexion les changemcns de tout genre, les révolutions, les événemens qui ont été nécessaires pour que la reine d’Angleterre vînt en France, reçue par le successeur de Napoléon ! Ce sont là les contrastes et les surprises de l’histoire, qui s’offrent comme un aliment de plus à la pensée.

La littérature ne vit pas seulement de spéculations ; elle ne s’absorbe pas dans les fictions d’un art abstrait ou de l’imagination créatrice. La réalité est là singulièrement dramatique et puissante, qui sollicite et aiguillonne l’intelligence en lui offrant le spectacle des crises des peuples, des influences qui se déplacent, de toutes les forces contemporaines qui se disputent l’empire : spectacle varié et mobile comme les intérêts et les passions qui sont en jeu ! De là cette multitude d’œuvres de tout genre qui s’inspirent des événemens, soit pour chercher dans l’histoire la lumière du temps présent ou pour ressaisir les origines de la crise actuelle, soit pour détacher quelque épisode de ce grand drame ou pour mettre à nu les faiblesses invétérées de l’organisme européen, soit enfin pour recueillir les vives et fortes impressions de ces luttes nouvelles qui se poursuivent. Certes, à l’heure où le continent est en armes, au moment où la Russie, sous l’obsession de cette fatalité qui l’entraîne vers l’Orient, s’est décidée à risquer sa grande aventure, il n’est point inutile de sonder le mystère de cette puissance, de rechercher comment elle a grandi, par quelle série de circonstances de toute nature elle est arrivée à être une menace permanente pour l’Occident. Est-ce dans cette pensée que M. de Lamartine a écrit l’histoire de la Russie qu’il vient de publier ? M. de Lamartine par malheur, et c’est le regret de ceux qui n’ont pu oublier l’enchantement de ses premières inspirations, M. de Lamartine écrit tant d’histoires depuis quelques années, que l’esprit a de la peine à le suivre dans ce frivole enfantement d’œuvres de circonstance. On l’avait quitté à Constantinople déroulant les annales de la Turquie, on le retrouve à Paris au milieu des conslituans de 1789 ; il va de Florence à Saint-Pétersbourg, des splendeurs de la civilisation italienne aux steppes de la Russie, et il va, dit-on, aborder la figure de César : improvisateur d’un grand souffle, on ne peut le méconnaître, mais qui brode le plus souvent sur des thèmes connus, dédaignant les côtés sérieux et profonds des événemens humains, prenant l’anecdote pour l’histoire, jugeant sans sûreté, peignant sans précision, et donnant à la vie des peuples l’apparence d’un roman par la magie de la forme et du coloris ! Ainsi il se retrouve encore dans l’Histoire de la Russie.

Ce n’est point une histoire, c’est une réunion de données générales et d’anecdotes sur quelques-uns des règnes les plus célèbres des tsars, depuis Pierre le Grand jusqu’à l’empereur Nicolas. Mais l’état social de la Russie, mais le progrès réel de cette mystérieuse puissance, le travail des mœurs et des lois, ce mélange de raffinement et de barbarie qui compose la civilisation russe, la fermentation de tous les instincts religieux transformés en élémens de conquête, l’effort obstiné de cette politique qui se fraie une route vers l’Occident et vers l’Orient, tantôt par la diplomatie, tantôt par les armes, c’est tout cela que M. de Lamartine néglige de montrer, ou qu’il ne montre du moins que comme une grande imagination qui reflète les choses sans leur donner une forme précise. Pour les époques antérieures à ce siècle, M. de Lamartine ne dépasse guère le degré d’information du premier historien de Pierre le Grand, de Voltaire, qu’il n’égale point en sûreté ; quant aux temps plus récens, c’est-à-dire à la période qui commence aux premiers jours du siècle, sans pénétrer davantage, il cède parfois à de singuliers troubles d’esprit. Il y a surtout un passage où M. de Lamartine dit qu’il ne raconte pas en patriote français, mais en philosophe, en historien impartial et cosmopolite. Partant de là, il représente l’empereur Alexandre, à son avènement en 1801, comme ayant à choisir entre deux politiques : — l’une, qui était d’épouser la cause de l’Angleterre, de l’Europe opprimée et conquise, des monarchies ébranlées, de se faire en un mot l’Agamemnon des peuples et des rois ; — l’autre, qui consistait à se rapprocher de la France conquérante, personnifiée dans un dictateur ambitieux qui avait tout osé au dedans, qui oserait tout au dehors. Alexandre opta pour cette dernière politique. Ce fut une faute « au point de vue de la vérité universelle, » selon M. de Lamartine.

N’y a-t-il point dans de tels jugemens d’étranges confusions ? ne portent-ils pas une trop visible empreinte d’antipathie contre Napoléon ? Certes on s’est trop complu parfois à jouer avec cette grande mémoire, à transformer en politique les entraînemens de l’héroïsme guerrier pour en accabler des régimes plus pacifiques ; mais enfin, lorsque l’empereur Alexandre avait à faire un choix, quel était ce dictateur que M. de Lamartine transforme en ennemi public de l’Europe ? C’était un jeune homme couvert d’une grande gloire, qui raffermissait la société française et relevait le prestige de tous les pouvoirs. Le sinistre événement de Vincennes, comme l’appelait M. d’Haugwitz, n’avait point eu lieu encore ; l’Angleterre ne combattait pas pour la sécurité du continent et des monarchies, mais pour sa propre domination sur les mers. Où donc était le prétexte d’un nouveau traité de Pilnitz ou de la coalition qu’on a vue plus tard ? D’ailleurs le rôle que M. de Lamartine attribue hypothétiquement à Alexandre eût-il été possible, le jeune tsar eût-il senti en lui le génie nécessaire pour le remplir jusqu’au bout, quel eût été le résultat ? La Russie aurait acquis dès ce moment cette prépondérance contre laquelle s’est levé le continent ; le dictateur de l’Europe en 1805 ne se serait point appelé Napoléon, il se serait appelé Alexandre. En quoi la « vérité universelle » en eût-elle été plus satisfaite ? Au demeurant, ce qui serait arrivé, si la politique rétrospective que trace M. de Lamartine eût été suivie par l’empereur Alexandre, nul ne peut le dire. Ce qui est arrivé éclate à tous les yeux. Dans le fait, le tsar Alexandre, plus habile Grec que son historien, a su attendre et profiter de toutes les ci, constances. Tandis que l’Europe était bouleversée, il gagnait la Finlande, qu’il n’a plus rendue ; il prenait une partie de la Moldavie jusqu’au Pruth, et la Russie n’a plus perdu celle frontière. Il affermissait à la paix sa suprématie en Pologne. En un mot, il a suivi la politique dont Pierre le Grand lui a légué l’héritage, et que ses successeurs ont recueillie en la pratiquant jusqu’au jour où elle s’est montrée assez menaçante pour mettre les armes dans les mains de l’Europe. C’est là ce qui résulte, sinon de l’histoire cosmopolite et philosophique, du moins de l’histoire réelle, qui vient jeter ses lueurs sur les luttes actuelles. Il faut ajouter, au surplus, que M. de Lamartine, malgré ses vues rétrospectives, ne conclut pas moins son Histoire de la Russie par la justification du droit de l’Occident.

Comment a commencé cette lutte nouvelle ? À n’examiner que le fait matériel et immédiat, on ne l’a point oublié, c’est dans les principautés danubiennes qu’elle a éclaté d’abord. C’est qu’en effet cette vallée du Danube, où s’est mêlée la poussière de tant de peuples, est le théâtre éternel où s’agitent les grandes questions d’indépendance pour l’Europe. C’est par cette issue que les invasions barbares se précipitèrent vers l’Occident ; c’est par le Danube que les Turcs menacèrent l’Europe et arrivèrent jusqu’à Vienne, où les arrêta l’épée de Sobieski ; c’est là encore que la Russie apparaît la dernière et la plus menaçante. Il s’ensuit que les annales des principautés danubiennes ont leur intérêt au point de vue même de la politique, et que leur histoire intérieure, dans son obscurité et ses confusions, garde comme un reflet des luttes, des migrations, des catastrophes qui se succèdent. C’est ce tableau que M. Elias Regnault cherche à reproduire dans son Histoire politique et sociale des principautés danubiennes. N’y a-t-il point un singulier problème moral et social dans l’existence de ces provinces, obstinées dans le culte de leur nationalité et condamnées cependant, par leur position, à servir de lieu de passage aux envahisseurs, menacées à chaque instant de devenir le prix de la conquête et réduites à vivre au milieu des dangers de toutes les dominations ? — C’est une colonie latine qui formait à l’origine sur le Danube le premier noyau de ces peuplades, devenues et restées la race roumaine. Surprises par les grandes invasions et foulées sous les pieds des chevaux des Barbares, ces populations ne périrent pas ; elles se dispersèrent dans leurs forêts, et quand elles reparurent, elles avaient conservé le génie de leur nationalité, leurs mœurs, leurs traditions, leur langue ; mais alors elles avaient affaire à d’autres ennemis : elles se trouvaient serrées de toutes parts, — entre les Hongrois, les Tartares, les Turcs qui grandissaient. Les populations de la Moldo-Valachie se tournèrent vers l’ennemi le plus redoutable pour se lier avec lui. De là ces capitulations avec les Turcs, qui sont réellement pour les provinces du Danube le fondement de leurs rapports avec l’empire ottoman et le principe de leur droit moderne. Le sultan s’engageait à protéger les provinces sans exiger autre chose qu’un droit de suzeraineté et un tribut ; il s’interdisait toute immixtion dans l’administration locale. L’élection du prince était laissée à la nation ; aucune mosquée ne devait exister en Valachie. Ce droit primitif et réel, toujours survivant et protestant, a été bien souvent violé sans doute : la barbarie turque a inondé ces contrées de sang, la rapacité des Osmanlis a pressuré les populations ; mais de l’excès même de cette misère naissait un autre danger, celui du protectorat russe, définitivement consacré par le traité de Kainardgi. Le cabinet de Pétersbourg relevait récemment les bienfaits dont les principautés sont redevables aux tsars. Quelques-uns de ces bienfaits sont réels au point de vue matériel. Nul n’a eu plus de part que la Russie cependant à l’oppression qui a pesé sur les Moldo-Valaques. La Russie a été la protectrice et la complice de cette tyrannie cruelle et corrompue des Phanariotes, qu’elle achetait. Elle a dominé les principautés par ses agens, par ses missionnaires, par ses consuls, par ses soldats, et si elle les a protégées quelquefois, elle leur a fait payer son protectorat, non-seulement au prix de leur indépendance politique et morale, mais encore à beaux deniers comptans. Les frais des occupations successives des armées russes forment la seule dette inscrite au budget des principautés. Aussi pour l’instinct national roumain la Russie est-elle devenue le véritable ennemi. Le sultan n’est qu’une ombre, c’est le tsar qui menace. Telle est la situation aujourd’hui, et elle se dévoile encore plus par la guerre actuelle, qui a commencé sur le Danube, où la lutte a éclaté si souvent, comme pour montrer que là pouvait se régler le sort du monde. « La steppe, disait il y a quelques années un agent français dans les principautés, la steppe sera, au jour d’un conflit européen, le lieu où se livrera la bataille. »

Ceci ne prouve au surplus qu’une chose, c’est l’importance de cette position du Danube dans les affaires du monde. Ce danger, chacun le sent ; la nécessité d’élever là une barrière qui garantisse la sécurité de l’Occident, tous les esprits l’aperçoivent. Cependant, si la guerre a pris naissance sur le Danube, si elle a eu pour premier prétexte l’invasion des principautés, en réalité l’état de ces provinces n’est plus qu’un des élémens de la lutte actuelle, et la question qui se débat aujourd’hui tient à des causes plus générales, plus profondes. La guerre suscitée par la Russie dans une heure de fatale inspiration a mis à nu un vice évident dans l’organisation de l’Europe ; elle a montré qu’à un jour donné l’Occident, tout occupé d’industrie et de chemins de fer, pouvait être surpris, et que, s’il ne disposait point de toutes ses forces, il pouvait voir de loin s’accomplir les destinées de l’Orient. Quel sera le correctif de cette situation ? Consultez et énumérez les opinions ; elles varieront suivant les pays où on les exprime, selon les esprits qui les professent. Pour un gentilhomme polonais auteur d’un livre remarquable sur la Justice et la Monarchie populaire, le vrai, le seul remède, c’est la reconstitution de la Pologne, d’une Pologne grande et forte.

L’auteur de cette œuvre curieuse part d’un point : c’est que la Russie obéit à une nécessité organique de son existence en marchant vers l’Orient, et que la Turquie est fatalement impuissante à se réformer. Il trace un tableau de l’Europe, et il place en Pologne le levier de la défense européenne. Toute autre combinaison sera inefficace et laissera intactes les grandes questions de sécurité publique. — Mais ceci, dira-t-on, est un remaniement complet des territoires en Europe. — Le vif et spirituel publiciste n’en est point à cela près, on le pense. Ses sympathies tout entières sont pour l’Occident, pour la France en particulier. Dans la distribution des territoires, ses préférences seraient évidemment pour la Prusse, qui devient dans sa pensée la tête de l’Allemagne protestante du nord. Entre la Prusse et les puissances de l’Occident, il y a des affinités manifestes, des conditions d’alliance nécessaires. Il y a seulement une difficulté, c’est la politique de la Prusse elle-même. Les combinaisons de l’esprit se heurtent parfois à la réalité. Quoi qu’il en soit, il y a un fait certain que démêle avec pénétration l’auteur de ce livre, c’est que l’Europe est malade ; elle est malade des doctrines qui la dominent, du vice de son organisation, et c’est ce qui fait le danger de la prépondérance russe. Qu’on remarque bien en effet que dans cet état, tel qu’il existe depuis longtemps, tout a été favorable à la Russie. Tandis que l’Europe s’affaiblissait et se déchirait par les révolutions, la Russie restait intacte et dominée d’une seule pensée. Tandis que le continent se débattait dans des rivalités et des luttes nées de combinaisons arbitraires, l’empire des tsars conservait une force nationale prête à intervenir partout et à poursuivre tous les desseins. Il ne peut donc suffire aujourd’hui d’opposer des armées à la Russie : il faut la combattre par des doctrines morales qui raffermissent la société occidentale, par une organisation équitable et efficace. Là est l’arme la plus sûre, là est la condition de la sécurité du continent et de son indépendance. Quant à ceux qui voient dans la révolution le seul moyen de lutte, ils ne font que précipiter une maladie qui a fait toute la force de la Russie.

Il y a donc, on pourrait le dire, dans la situation de l’Europe, une question générale qui est du domaine des publicistes, des écrivains, et il y a une question tout actuelle et pratique qui est du ressort des gouvernemens : c’est la direction de la guerre dans les conditions où elle a été entreprise et où elle se poursuit. Cette question a été bien des fois agitée depuis quelques mois dans le parlement anglais, et a même suscité plus d’un embarras au cabinet de Londres ; jamais elle ne s’est offerte sous un aspect plus imprévu que dans une discussion soulevée ces derniers jours par lord John Russell à l’occasion des affaires d’Italie. Lord John Russell joue en vérité un étrange rôle politique ; il ressemble encore plus à une âme en peine qu’à un homme d’état. Il cherche visiblement une position, une attitude qu’il ne trouve pas, ne sachant être ni partisan de la paix, ni partisan de la guerre, et réussissant à ébranler tous les cabinets dont il fait partie, sans parvenir à formuler une pensée politique précise. Quelle est l’opinion de lord John Russell depuis sa reti-aite du ministère à la suite de la mission qu’il a remplie à Vienne ? Il est fort à craindre que ce ne soit tout simplement une certaine humeur contre lord Palmerston, un certain besoin de récriminations, assez vagues par le fait. Rien n’est plus curieux assurément que le discours prononcé par lord John Russell à rapjiui de sa motion ; on ne sait au juste si c’est une vengeance, ou si c’est un commencement d’évolution vers le parti de la paix. Le fait est que l’ancien plénipotentiaire à Vienne est revenu avec une intention assez équivoque sur les propositions de l’Autriche, qu’il a successivement soutenues et abandonnées pour s’en faire de nouveau le défenseur posthume. Où était la nécessité de rouvrir une discussion sur une question jugée ? Lord John Russell a éprouvé le besoin d’insinuer que le représentant de la Porte aux conférences, homme très capable et très intelligent, avait approuvé les propositions de l’Autriche, que dès lors la Turquie était désintéressée : d’où il suit que l’Angleterre et la France ne continuaient plus la guerre que pour une question d’honneur militaire. — Lord Palmerston n’a point eu de peine à répondre qu’il n’y avait eu aucun désaccord entre les cabinets de Londres, de Paris et de Constantinople ; que, la Turquie eût-elle approuvé les propositions de l’Autriche, ses résolutions ne dirigeraient point la politique de l’Angleterre et de la France, et qu’enfin la guerre n’avait point cessé d’avoir pour objet une paix juste et forte. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ces explications venaient au sujet de l’Italie, dont lord John Russell ne s’était point occupé outre mesure depuis assez longtemps.

Le malheur est que la situation de l’Italie est bien loin, en effet, de présenter un caractère rassurant. Il semble que dans ce pays il y ait toujours quelque éruption prête à éclater, et on dirait que ces populations, si cruellement éprouvées, sont destinées à flotter toujours entre les dangers d’une anarchie corruptrice et les inintelligens caprices des gouvernemens. Nulle part peut-être cette situation n’apparaît plus manifestement qu’à Naples, et le gouvernement napolitain n’est pas plus heureux, en vérité, dans sa politique extérieure que dans sa politique intérieure. Le cabinet du roi Ferdinand déguise avec peine ses sympathies russes ; mais comme en même temps il sent le besoin de ne point se détacher des puissances occidentales, il se trouve conduit à mettre dans ses actes des contradictions qui seraient puériles, s’il ne s’agissait pas de choses si sérieuses. Naguère, sous le prétexte de ne point enfreindre les lois de la neutralité dans laquelle il veut rester, le gouvernement napoUtain a défendu l’exportation de divers objets d’alimentation qui servaient aux armées alliées en Crimée. Les cabinets de Londres et de Paris ont réclamé naturellement contre cette mesure. Le cabinet du roi Ferdinand a permis alors l’exportation des pâtes, mais par un autre décret il a interdit la fabrication de ces mêmes pâtes. Les fabricans avaient donc le droit d’exporter ; seulement ils n’avaient point le droit de fabriquer, ce qui ne laissait point d’être une combinaison ingénieuse. Malheureusement, comme nous le disions, ces sympathies mal déguisées pour la Russie s’allient à un système de politique intérieure qui dépasse certainement les bornes de la raison. Que le roi Ferdinand contienne d’une main vigoureuse les passions révolutionnaires, cela n’a rien de surprenant ; mais il y a loin de là à ranger parmi les institutions gouvernementales une commission des bastonnades. Ceci est un procédé quelque peu turc qu’on croyait n’être point en usage dans un royaume chrétien. Les procédés habituels de la police napolitaine paraissent être, au reste, fort expéditifs. Récemment quelques personnes avaient assisté aux funérailles d’un homme qui avait fait partie de l’assemblée législative de 1848 ; ces personnes se sont vues soudainement exilées. De telles mesures ont l’inconvénient d’aller directement contre le but qu’elles se proposent. Elles n’étouffent pas les passions révolutionnaires, elles les excitent au contraire en leur donnant l’aliment de griefs légitimes. Elles lis peuvent point évidemment, d’un autre côté, contribuera entretenir des relations très amicales entre le gouvernement napolitain et les gouvernemens étrangers. On assure même que des explications très nettes auraient été échangées à ce sujet entre notre ministre des affaires étrangères et le représentant du roi de Naples.

De tous les pays de l’Italie, le Piémont est le seul qui soit parvenu jusqu’ici à concilier l’ordre avec les institutions libérales, en même temps qu’il a su hardiment entrer dans l’alliance européenne. Malheureusement le Piémont est venu se heurter contre un autre écueil. On n’a point oublié les difficultés qui se sont élevées entre le cabinet de Turin et Rome au sujet de diverses lois touchant à des questions religieuses. Ces difficultés viennent de prendre un caractère plus pénible ; le souverain pontife a lancé un bref d’excommunication contre tous ceux qui ont coopéré d’une façon quelconque à la dernière loi sur les couvens, votée par le parlement piémontais et sanctionnée par le roi. On ne peut espérer qu’une chose, c’est qu’un tel incident s’arrêtera là, et que Rome et le cabinet de Turin sentiront à la fois le besoin d’entrer dans des négociations nouvelles et d’assurer par des concessions mutuelles la paix des consciences.

CH. DE MAZADE.


SCIENCES.
SUR LES TREMBLEMENS DE TERRE ET SUR LA CONSTITUTION INTÉRIEURE DU GLOBE.
Insolitis tremuerunt motibus Alpes.

Depuis quelque temps, l’attention publique a été éveillée par les secousses de tremblemens de terre qui ont agité la Suisse, et qui ont suivi le tremblement de ferre, bien autrement redoutable, qui a dévasté la ville de Brousse dans l’Asie-Mineure. On a craint que le fléau n’allât se rapprochant de la France et de Paris, et avec le besoin d’émotions qui caractérise l’âme humaine, on s’est donné le plaisir d’avoir peur, ce qui est l’une des manières d’avoir le bonheur de sentir.

Voici un type de conversation qui donnera une idée des consultations scientifiques qu’on a plusieurs fois réclamées de moi. Je tiens de mon honorable confrère M. Boussingault, qui a visité les tremblemens de terre chez eux, c’est-à-dire dans l’Amérique équatoriale, que de semblables questions lui sont journellement adressées.

— Monsieur, il y a maintenant bien des tremblemens de terre ?

— Pas plus qu’à l’ordinaire ; seulement, au lieu d’être à mille lieues de nous, ils n’en sont qu’à cent lieues, et au lieu d’être fort redoutables, ils sont très faibles, ainsi que le comportent la constitution du sol de la France et sa disposition naturelle en pente régulière.

— Mais, monsieur, ne serait-il pas possible que le tremblement de terre vînt à Paris ?

— Il n’y a rien en cela de logiquement impossible, mais ce tremblement de terre ne serait jamais bien fort.

— Mais, monsieur, s’il était fort ?

— Alors, en supposant qu’il ressemblât à celui de Lisbonne qui détruisit cette ville il y a juste cent ans, il bouleverserait Paris.

— Il périrait donc alors beaucoup de monde ?

— Mais oui, car si toutes les cages à hommes que l’on appelle des habitations à Paris venaient à se renverser comme à Lisbonne, il y aurait au moins quatre cent mille hommes ensevelis sous leurs débris. — Quelle calamité ! Et quand cela pourrait-il arriver?

— Si c’est comme à Lisbonne, ce sera le 1er novembre prochain à dix heures du matin.

— Comment faire pour éviter une pareille catastrophe?

— Rester en France, qui est le pays le moins sujet aux tremblemens de terre, et ne pas vous préoccuper d’une supposition impossible.

On croira peut-être que le consultant s’en va content d’être rassuré. Point du tout. Il regrette sa chimère. Il est malheureux de ne plus l’être.

Passons à des choses plus sérieuses.

Les tremblemens de terre sont un des accidens du monde physique faisant partie du domaine des sciences qui, — sous le nom de géographie physique, de cosmographie, de géologie, de physique terrestre et de météorologie, — ont embrassé tous les phénomènes passagers et imprévus qui diversifient l’aspect du globe suivant les climats, les saisons et la structure intime du sol. Il y a les météores du feu, de l’air, de l’eau et de la terre. La chaleur, la lumière, les feux électriques et la foudre sont dans la première catégorie. Dans la seconde sont tous les mouvemens de l’air depuis les brises légères de terre et de mer jusqu’aux trombes et aux ouragans qui rasent tout à la surface de la terre, y compris les édifices les plus solides, et quelquefois même aplanissent des collines. Dans la troisième division, on place les météores auxquels l’eau donne naissance, depuis l’imperceptible humidité qui se dépose en gouttes de rosée dans les nuits claires du printemps et de l’automne jusqu’à ces vastes inondations, ces envahissemens subits de la mer, qui sont aussi redoutables que les ouragans. Enfin la classe des météores terrestres embrasse les affections du sol, les eaux thermales et minérales, les volcans et leurs éruptions, puis les tremblemens de terre, près desquels, comme phénomènes destructeurs de l’espèce humaine, ni la foudre, ni les tempêtes, ni les inondations ne peuvent soutenir la comparaison.

Aristote, à qui nous devons cette classification météorologique, a très exactement décrit les effets des tremblemens de terre. Tantôt la terre est soulevée de haut en bas, tantôt il y a un mouvement d’ondulation dans le sol, comme des vagues qui se propageraient dans le terrain devenu fluide. Tantôt le choc souterrain précipite les objets dans le même sens, tantôt il les lance dans les deux sens opposés. D’autres fois, le mouvement du sol se fait en rond, et les masses envahies par le météore tournent sur elles-mêmes. Il y a les grandes et les petites oscillations, qui font, ou onduler lentement le sol, ou qui l’agitent à coups pressés et saccadés. Quand on pense combien l’Asie-Mineure, la Grèce, l’Italie et la péninsule ibérique ont été fréquemment ravagées par les tremblemens de terre et par l’action des feux souterrains, on voit qu’Aristote était bien placé pour faire la monographie du séismos. Ce mot, qui signifie secousse, est le nom grec du terrible météore qui nous occupe ici. Il est étonnant qu’Homère (à part Neptune qui ébranle la terre) n’ait point parlé de tremblemens de terre ni de volcans. Sans doute il a vécu dans une période de calme. On sait combien Virgile a saisi avec bonheur la description des paroxysmes de l’Etna, sur lesquels Homère avait été complètement muet.

L’histoire des tremblemens de terre et des cités populeuses détruites de fond en comble par ces fléaux réitérés effraie l’imagination. Pendant les premiers siècles de notre ère, les villes de l’Asie-Mineure et des îles grecques furent plusieurs fois comme anéanties avec leurs habitans. Les chroniqueurs du moyen âge ne mentionnent pas moins de catastrophes dans les siècles subséquens. Dans le siècle dernier, le désastre de Lisbonne et celui de Lima, les tremblemens de terre de la Calabre et des Indes occidentales; dans celui-ci, les violentes secousses du sol américain, avec la perte de près de cent mille âmes, le désastre de la Guadeloupe, ceux d’Alep et de Tibériade, dont les remparts ont été à la lettre démantelés; enfin tout récemment, en 1846, le tremblement de terre de Nassau, entre la France, la Belgique, la Hollande, le Hanovre, la Bavière et la Suisse, très bien circonscrit, quoique peu intense, — tout indique que l’état de choses actuel n’a rien de nouveau, rien d’exceptionnel. Pour parler poétiquement, nous descendons le cours des âges, et nous pouvons dire avec l’écrivain sacré : Que sera l’avenir? Rien que ce que fut le passé. Nous n’avons donc rien de plus à redouter en mal ni à espérer en bien. Le petit tremblement de terre de ces jours derniers, qui, comme celui de 1846, n’a embrassé qu’une région peu étendue dans les Alpes, a même son nom spécial dans Virgile, car dans les prodiges de son âge il mentionne les Alpes, « qui tremblent de secousses non accoutumées,» insolitis tremuerunt motibus Alpes! Après dix-huit siècles et demi, qu’y a-t-il de changé? Mêmes noms, mêmes choses.

Je tiens de M. Dupetit-Thouars, qui dans sa célèbre expédition a bien observé et bien décrit les effets des volcans d’Amérique, que les indigènes sont plus effrayés que les étrangers par les mouvemens du sol. Ce météore semble, comme le lion, être d’autant plus craint qu’on est plus familiarisé avec lui. Au moment des premières secousses, les habitans semblent frappés de vertige, ils courent en désordre se réfugier sur les places publiques loin des habitations croulantes. Ils ne songent qu’à se faire absoudre de leurs fautes, et souvent la peur d’une mort prochaine leur fait faire des réparations inattendues et restituer des biens mal acquis. Souvent les animaux sont saisis de la même panique que les hommes, quoique M. Boussingault ait été témoin du contraire. Ce phénomène semble agir autant sur le moral que sur l’organisation physique. S’il est un sentiment profond, instinctif, universel et tout puissant, c’est l’amour d’une mère pour ses enfans. Dans trois circonstances cependant, les observateurs du cœur humain l’ont trouvé en défaut. Il arrive parfois qu’une mère nourrice embarquée pour une longue traversée, et désorganisée par ce qu’on appelle le mal de mer, abandonne son enfant, qui lui devient comme étranger; dans un vaisseau en feu et dans un village emporté à coups de fusil, la mère se sauve seule, tandis que sans la circonstance du feu et de la mousqueterie elle se fût noyée avec ses enfans ou se fût fait sabrer sur eux. Nous avons une quatrième circonstance où la frayeur surmonte l’amour maternel, c’est le tremblement du sol; en pareil cas, on a vu les mères de jeunes enfans les abandonner dans leur berceau et n’avoir plus dans l’âme d’autre sentiment que celui de la frayeur et de la fuite.

En Italie, comme en Grèce et en Amérique, la consternation qui se répand aux premières secousses est la même. L’idée de la fin du monde est la seule qui prédomine. Chacun court à l’absolution. Les confessions à haute voir, et d’individu à individu, se font entendre de tous côtés. Ce sentiment plusieurs fois exprimé par Ovide que l’aveu des fautes en provoque le pardon règne alors exclusivement :

Numen confessis aliquod patet.


Au tremblement de terre de Caracas, qui fit périr vingt-cinq mille hommes, l’évêque, sortant de son palais pour remplir son ministère sacré, fut tellement arrêté à sa sortie par le peuple, qui réclamait ses secours spirituels, qu’il fut atteint et tué par les débris des murs, dont il n’avait pu s’éloigner assez tôt pour être hors de danger. Les instructions qu’on donne aux étrangers pour le cas d’ébranlement du sol ne sont pas rassurantes. Il faut se tenir loin des murs et des collines escarpées, de peur des éboulemens et des matériaux qui s’écroulent. Il faut tenir les bras étendus de droite à gauche, et les jambes écartées d’avant en arrière, pour éviter d’être englouti, si la terre devient comme du sable mouvant, ou si elle se fend en larges crevasses. M. de Humboldt cite un cas où les débris d’un village et les cadavres des habitans furent lancés par-delà un cours d’eau sur les flancs d’une colline opposée. Si le sol est meuble, on craint d’y enfoncer sans retour; s’il est rocheux, il peut se fendre et se refermer ensuite sur les malheureux qui sont tombés dans le gouffre. Quelquefois des eaux bouillantes ont jailli sous les pieds des hommes rassemblés pour fuir le fléau; d’autres fois, des émanations brûlantes ou asphyxiantes se font jour et font périr ceux qui ont échappé aux dangers des murs et des toits renversés. Souvent, comme à la Jamaïque, les maisons voisines du rivage s’enfoncent de manière que la mer arrive à la hauteur des toits. C’est alors qu’un vaisseau qui voguait sur l’ancien quai enfoncé, et au travers des murs et des toits couverts de gens qui s’y étaient réfugiés, sauva comme par miracle un grand nombre d’individus réduits à une position désespérée. Très fréquemment le fond de la mer, obéissant aux secousses de l’écorce terrestre, soulève les eaux plus que ne le font les plus violentes marées, et les pousse en collines que des témoins non prévenus par la frayeur portent à quarante et à soixante pieds de hauteur. Le désastre de l’Hougly, l’une des embouchures du Gange, où toute une contrée fut rasée par un coup de mer en temps calme, celui du Callao, près de Lima, où une immense et subite vague dépassa le toit des maisons et détruisit tous les habitans comme toutes les habitations, sont des exemples de ces raz-de-marée dus indubitablement aux convulsions de la surface de la terre dans la partie qui est recouverte par la mer. Je citerai encore un désastre qui semble personnel à nos académies. Un jeune homme plein d’espérances brillantes voyageait en chaise de poste sur les plages de Cadix le jour du tremblement de terre de Lisbonne. Une colline d’eau d’une hauteur prodigieuse envahit le rivage, et, en rentrant dans l’Océan, emporta sans retour ce jeune voyageur, riche de la gloire de son père et de son aïeul. C’était le fils de Louis Racine, de l’Académie des Inscriptions, le petit-fils de Jean Racine, de l’Académie française.

Je ne partage pas la pensée de ceux qui regardent comme un surcroît de malheur de périr dans une circonstance où un grand nombre d’autres hommes subissent le même sort. Il n’est point de jour où l’humanité prise collectivement ne perde une centaine de mille êtres de notre espèce. Qu’importe à un Indien du Gange qu’il meure en même temps que lui un Américain du Mississipi ou de l’Amazone? Mais pour ceux à qui l’histoire ou des témoins vivans racontent des catastrophes extraordinaires, il est évident que l’émotion, la pitié et même un sentiment plus pénible naît du grand nombre de victimes qui ont perdu la vie, surtout quand rien ne pouvait faire prévoir de si grandes calamités. Aussi l’Europe entière fut frappée de terreur à la nouvelle de la catastrophe de Lisbonne, qui arriva, comme on sait, il y a cent ans, en 1733.

Voici comme parle un témoin oculaire :

« Le 1er de ce mois (novembre), vers les neuf heures du matin, une très violente secousse de tremblement de terre se fit sentir. Elle parut durer environ un dixième de minute, et en ce moment toutes les églises et les couvens de la ville, avec le palais du roi et la magnifique salle d’opéra qui y était attenante, s’écroulèrent. En un mot, il n’y eut pas un seul édifice considérable qui restât debout. Environ un quart des maisons particulières eurent le même sort, et suivant un calcul très modéré il périt environ trente mille personnes….. La crainte et la consternation étaient si grandes, que les personnes les plus résolues n’osèrent rester un moment pour écarter quelques pierres de dessus l’individu qu’elles aimaient le plus, quoique plusieurs eussent pu être sauvés par ce moyen; mais on ne pensa à rien autre chose qu’à sa propre conservation….. Le nombre des personnes écrasées dans les maisons et dans-les rues ne fut pas comparable à celui des gens qui furent ensevelis sous les ruines des églises; comme c’était un jour de grande fête et à l’heure de la messe, elles étaient toutes très pleines. Or le nombre des églises est ici dix fois plus grand qu’à Londres et à Westminster ensemble (c’est un Anglais qui parle). Les clochers, qui étaient fort élevés, tombèrent presque tous avec les voûtes des églises, en sorte qu’il n’échappa que peu de monde

« Environ deux heures après le choc, le feu se manifesta en trois endroits différens de la ville; il était occasionné par les feux des cuisines, que le bouleversement avait rapprochés des matières combustibles de toute espèce. Vers ce temps aussi, un veut très fort succéda au calme, et activa tellement l’incendie, qu’au bout de trois jours la ville fut réduite en cendres. Tous les élémens parurent conjurés pour nous détruire. Aussitôt après ce choc, qui fut à peu près au temps de la plus grande élévation des eaux, le flot monta de quarante pieds plus haut qu’on ne l’avait jamais observé, et se retira aussi subitement. »

On craignait la contagion de tant de cadavres; « mais, dit le narrateur, le feu les consuma et prévint ce mauvais effet. » On craignait la famine, mais on sauva quelques greniers. Cependant, « dans les trois premiers jours, une once de pain valait une livre d’or. » Il ajoute : « La troisième grande crainte était que la classe vile du peuple ne prit avantage de la confusion pour tuer et voler le petit nombre de ceux qui avaient sauvé quelque chose. Cela arriva jusqu’à un certain point, sur quoi le roi ordonna qu’on dressât des gibets tout autour de la ville, et après environ une centaine d’exécutions, le mal fut arrêté.

« Dans la maison que j’habitais, sur trente-huit personnes, il ne s’en est sauvé que quatre. Huit cents périrent dans la prison civile, douze cents dans l’hôpital général. Dans un grand nombre de couvens, qui contenaient chacun quatre cents personnes, il n’en est échappé aucune. L’ambassadeur d’Espagne a péri avec trente-cinq domestiques... Heureusement le roi et la famille royale étaient à Bélem, à une lieue de la ville. Le palais du roi dans la ville s’écroula à la première secousse, mais les habitans du pays assurent que le bâtiment de l’inquisition fut renversé le premier. Quelques-unes des grandes villes commerçantes sont dans une situation encore pire, s’il est possible, que Lisbonne. La durée totale du tremblement de terre, après le premier choc, qui fut le plus destructeur, fut de cinq à sept minutes. » En y comprenant les personnes qui périrent dans les environs, le nombre des morts est porté à soixante mille.

En général, la durée de la secousse ne dépasse pas deux minutes, et ordinairement elle est beaucoup moindre; mais la secousse principale est suivie pendant plusieurs jours, et même pendant plusieurs semaines, d’agitations plus faibles. Les tremblemens de terre de la Calabre, dans le siècle dernier, durèrent un grand nombre d’années consécutives, et il existe dans le nord de l’Irlande une localité où chaque jour le même phénomène se renouvelle. Suivant MM. de Humboldt et Boussingault, en ne prenant que l’Amérique seule, il n’est point de jour où la terre ne soit agitée de ces convulsions si curieuses, en sorte qu’en réalité l’état de mouvement perpétuel est l’état normal de la surface de notre globe.

Ce n’est point seulement aux hommes et aux êtres vivans que les tremblemens de terre font ressentir leur influence. Leurs effets destructeurs bouleversent souvent l’aspect d’un pays en faisant crouler des montagnes escarpées, soulevant le sol en collines ou le déprimant en vallées, ou le sillonnant de fentes larges et profondes qui ont plusieurs centaines de lieues, changeant le cours des rivières, les interceptant, ou tarissant les anciennes sources pour en faire naître de nouvelles. L’antiquité et les âges modernes nous fournissent des faits par centaines, et les poètes ont célébré ces catastrophes en vers aussi beaux que le sujet était redoutable. Ovide, Lucrèce, Stace, Sénèque, Ammien Marcellin et tous les chroniqueurs sont pleins de curieuses observations sur ces météores. D’année en année, les tremblemens de terre achèvent de renverser les colonnes de Palmyre et de Balbeck, que la fureur des hommes avait épargnées. On a remarqué qu’en général les constructions gothiques avec leurs arceaux et leurs arêtes saillantes et leurs compartimens voûtés à petite portée résistent mieux aux tremblemens de terre que les édifices grecs. La plupart des constructions chrétiennes bâties au moyen âge à côté des basiliques grecques qui avaient déjà résisté aux secousses du sol leur ont survécu. Dans l’ouvrage de Durand sur l’architecture, ouvrage où tous les édifices sont dessinés sur une même échelle, on est étonné de la petitesse comparative des édifices fameux de la Grèce. C’est que l’instabilité du sol ne permettait pas d’atteindre de plus grandes dimensions. Le temple de Thésée à Athènes, mis à côté de l’immense basilique de Saint-Pierre de Rome, n’a pas la grandeur d’un enfant comparée à celle d’un géant. Voici une curieuse remarque mathématique qui se rapporte aux temples de Sicile, et notamment aux vastes ruines de Sélinonte. Pour renverser ces édifices et produire la confusion de leurs débris qui frappe aujourd’hui nos yeux, la nature a dû faire plus de travail réel, employer plus d’énergie destructive, plus de force active qu’il n’en avait fallu à l’homme pour extraire les matériaux de la carrière, les tailler en murs, en colonnes et en voûtes, et enfin les construire architecturalement. Que sera-ce, si l’on pense aux édifices auxquels on peut appliquer ce fameux hémistiche de Lucam :

Etiam periere ruinæ !

Quand on considère l’immense étendue des contrées qu’un même tremblement de terre atteint d’une seule secousse, il est impossible de ne pas concevoir l’idée que nos continens et le fond de nos mers ne reposent point sur une base solide, et que ce sont comme d’immenses fragmens, mal unis et mal fixés ensemble, flottant et pesant sur une masse fluide intérieure, comme flottent et pèsent les glaçons d’une débâcle à la surface d’un lac qui en porte les débris entassés confusément, et se présentant à l’œil dans tous les sens par rapport à leur formation primitive. Ces fragmens, soulevés d’un bout et enfoncés de l’autre sous la masse liquide qui les porte, représentent au mieux nos saillies de montagnes, dont les crêtes ne sont portées si haut qu’en raison de la dépression que leurs couches atteignent sous les autres matériaux qui constituent ce que l’on a si justement appelé l’écorce du globe. Les terrains solides qui font nos continens n’ont guère plus de soixante kilomètres d’épaisseur, et de plus, chose aussi étonnante que certainement démontrée, le fluide qui les porte est une mer compacte de feu, un vaste noyau qui conserve encore sa fusion primitive, sa réaction élastique de l’intérieur à l’extérieur, et qui, dès que son enveloppe vient à se briser mécaniquement, épanche hors de son sein des fleuves de lave liquide, des colonnes de gaz dont la nature est telle qu’après avoir été lancées à plusieurs milliers de mètres de hauteur, elles retombent en cendres volcaniques, comme l’eau qui, projetée en vapeur dans l’air d’un hiver de Sibérie, retombe en grains solidifiés de neige et de glace.

Mettant pour le moment de côté toute idée théorique, nous dirons que le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, se fit sentir d’un bout à l’autre de l’Europe. Les eaux minérales, qui vont puiser leur chaleur dans les profondeurs du sol, où elles trouvent, comme nos puits artésiens, des couches d’autant plus chaudes qu’elles sont plus profondes, se troublèrent du nord de la Baltique jusqu’aux rivages de l’Afrique, et depuis l’Europe orientale jusqu’aux îles et au continent nord de l’Amérique. Les secousses même furent ressenties sur toute cette vaste portion du globe. Nous avons des cartes de tous ces grands effets météorologiques. La terre et la mer y sont divisées par districts dont les secousses sont simultanées. Il y a le district atlantique, celui de l’Océan-Pacifique, celui de l’Asie centrale, sans compter les petites subdivisions comme l’Italie, la Sicile, l’embouchure de la Mer-Rouge, le Kamtchatka, le lac Baikal. Quant aux tremblemens individuels, il y en a aussi de toutes les grandeurs, depuis ceux qui agitent tout un district de premier ordre jusqu’au petit tremblement de i8i6, au pays de Nassau. La circonscription peu étendue de cette miniature de convulsion terrestre et sa nature peu offensive semblaient faites pour éveiller plutôt la curiosité que la crainte, et sauf quelques malheurs heureusement peu nombreux, on peut en dire autant de la secousse alpine du mois dernier. Dans les pays dont le sol est fort accidenté et dont les couches sont fort disloquées, comme est le sol de la Suisse, il n’est pas rare de voir de minimes tremblemens de terre ne secouer qu’un seul canton, souvent même une paroisse isolée. Quelques hectares de terrain mal équilibré retournent à la stabilité tout aussi bien que les vastes continens qui prennent orgueilleusement le nom de parties du monde.

Il est probable que si nous avions des instrumens assez sensibles, nous verrions notre sol continuellement en mouvement. Déjà les astronomes se plaignent que leurs instrumens trahissent, par des perturbations inexplicables, l’instabilité de l’écorce terrestre qui les porte. M. Leverrier s’occupe d’installer ces indicateurs à l’Observatoire impérial, avec la masse immense des perfectionnemens réalisés en partie ou seulement projetés. Lorsque le tremblement de terre de Brousse par Constantinople vint donner l’éveil au monde, qui n’avait pas fait attention au petit phénomène du pays de Nassau, M. Élie de Beaumont, en qui la géologie semble aujourd’hui incarnée, écrivit à M. d’Abbadie, qui a établi au pied des Pyrénées occidentales les niveaux les plus sensibles du monde entier, pour savoir s’il avait observé quelque chose d’extraordinaire, grâce à ces appareils solidement établis dans les souterrains de son château. D’après la réponse, il fut évident que l’observateur français avait reconnu à la loupe et au microscope, pendant huit jours, les perturbations terrestres qui, à mille lieues de là, s’étaient fait sentir aussi pendant huit jours aux musulmans de l’Asie-Mineure par la chute des habitations et la destruction des habitans.

Dans les contrées sujettes aux tremblemens de terre, il est une architecture faite en quelque sorte pour que les bâtimens tombent avec le moins de dommage possible, s’ils ne peuvent résister aux secousses. Les encadremens des fenêtres et des portes offrent des lieux de refuge à ceux qui ne peuvent à temps gagner les places à découvert. Les murs rembourrés, plutôt que bâtis, de paille et de minces branches, résistent, par leur faiblesse même, à la désorganisation. Dans le violent tremblement de terre américain de 1827, M. Boussingault, assis avec une montre marine à la main, brava le météore et compta les coups réguliers du tonnerre souterrain, qui dura six minutes. C’est une des plus longues durées qui ait été bien observée. La sécurité du savant voyageur venait de ce que sa maison était en bois et qu’elle était recouverte en paille. Il laissa donc le tremblement de terre promener les meubles de sa chambre et le secouer lui-même très vivement sur sa chaise, sans lui faire perdre la mesure des intervalles qui séparaient les violens ruidos de la terre ébranlée.

Je trouve dans les épîtres de Synésius, rendues célèbres par les études de M. Villemain, que ce bon évêque d’Afrique, se trouvant dans la Thrace à l’époque d’un tremblement de terre très violent, jugea à propos de chercher un refuge sur la mer. « Dieu, dit-il, secouait la terre plusieurs fois par jour, et tous les hommes prosternés étaient en supplications, car le sol ondulait violemment. Alors, bien persuadé que la mer était plus solide que la terre, je pris ma course de toute ma force vers le port, et je ne fis mes adieux que par des signes qui indiquaient que je ne restais pas plus longtemps dans ce pays. » Plusieurs marins, et notamment M. l’amiral Dupetit-Thouars, ont ressenti des secousses en pleine mer, et tous s’accordent à dire que la sensation était la même que si le vaisseau eût touché en s’échouant. Jamais en pleine mer ces secousses n’ont été nuisibles, mais près de la côte, et notamment pendant les catastrophes de la Jamaïque et du Callao, des vaisseaux ont été poussés à la côte avec les raz-de-marée qui accompagnaient le tremblement, et ont péri. La recette de l’évêque de la Cyrénaïque ne serait donc infaillible que sur la Seine, et je conseille à ceux qui redoutent si fort le prochain tremblement de terre, — que nous n’aurons pas, — de se faire construire une habitation flottante, reliée au rivage ou au fond de l’eau par des câbles élastiques qui ne transmettraient que très peu les secousses du sol, à moins qu’ils ne préfèrent coucher dans un hamac suspendu à un ballon. Oh ! alors sécurité complète, du moins en ce qui concerne le tremblement de terre!

Encore un mot sur le peu de probabilité d’une catastrophe à Paris. Les constructeurs de cartes de géographie physique ont suivi l’heureuse idée des teintes caractéristiques de M. le baron Charles Dupin. Ils ont passé des teintes de plus en plus foncées sur les localités où les tremblemens de terre étaient les plus fréquens ou les plus redoutables; alors plus la teinte d’un pays est noire, plus il est indiqué comme sujet à l’action de ces météores terrestres. Or, en jetant les yeux sur une carte de l’Europe, les Français peuvent voir avec plaisir la partie de notre territoire qui comprend les bassins de la Seine, de la Loire et des affluens nord de la Gironde, embellis d’une teinte remarquablement claire, qui indique une remarquable sécurité.

La constitution intérieure du globe et le feu central seront l’objet d’une étude prochaine, qui complétera celle-ci.


BABINET, de l’Institut.




REVUE LITTERAIRE.

COURS D’ECONOMIE POLITIQUE, par M. Michel Chevalier [1]. — L’économie politique n’est pas encore en France une science populaire, certains esprits chagrins assurent même qu’elle n’est pas une science, et cependant elle possède des chaires, trop peu nombreuses il est vrai, et des professeurs éminens. Les principes qu’elle enseigne procèdent de la rigoureuse observation des faits; les vérités qu’elle a traduites plutôt que découvertes sont aussi vraies que les axiomes de la géométrie, elles sujets qu’elle traite se rattachent aux plus graves problèmes de l’administration publique en même temps qu’ils intéressent l’équilibre des relations sociales, et, dans ses détails les plus variés, le bien-être individuel. Peut-être le domaine de l’économie politique est-il trop vaste pour être strictement défini; peut-être aussi le vulgaire ne se rend-il pas compte des bienfaits d’une science qui, pour le mieux servir, se rapproche trop de lui. Quoi qu’il en soit, méconnue par les uns, attaquée par les autres, l’économie politique se voit obligée de lutter soit contre l’indifférence, soit contre une hostilité déclarée, d’où il suit que son enseignement doit être à la fois militant et dogmatique, et qu’il exige, sous peine de stérilité absolue, les plus l’ares qualités que la science impose à ceux qui aspirent à la professer, à savoir : la connaissance approfondie des faits, la clarté dans l’exposition, le choix sévère des principes, une discussion habile et éloquente.

Ces qualités ont brillé du plus vif éclat au Collège de France depuis que l’enseignement de l’économie politique y a été inauguré. Il suffit de nommer les professeurs Jean-Baptiste Say, Rossi, et M. Michel Chevalier. La science nouvelle, ou plutôt la démonstration nouvelle d’une science aussi vieille que le monde, a eu la bonne fortune de rencontrer, dès le premier jour, de dignes interprètes qui lui ont conquis le droit de cité, et l’ont placée si haut qu’elle intervient aujourd’hui dans toutes les discussions où il s’agit d’intérêts moraux ou matériels des états. En temps de paix, en temps de guerre, en temps de révolution, partout et toujours elle portera désormais la parole, et déjà la mobilité de notre histoire politique lui a fourni l’occasion de prouver que la plupart des principes sur lesquels elle se fonde s’appliquent aux situations les plus diverses. Prenons pour exemple les lois sur le capital et sur le crédit, le régime de l’association, l’organisation du travail : sur tous ces points, l’économie politique a déjà donné des solutions qui, après tant de crises et de révolutions, après tant d’utopies et de rêves, ont été seules reconnues saines et praticables, et qui paraissent même aujourd’hui si simples, qu’on leur refuse, comme nous l’avons dit plus haut, le caractère scientifique.

Ces réflexions nous sont inspirées par la seconde publication du cours professé, il y a quatorze ans déjà (1841-42), par M. Michel Chevalier. Les idées exposées dans la nouvelle édition de ce cours, par lequel le professeur a ouvert son enseignement, conservent aujourd’hui encore le degré de vérité scientifique qui les recommandait à l’époque où elles furent pour la première fois développées devant l’auditoire du Collège de France. Il faut, disait alors le professeur, augmenter la puissance productive, élever la production au niveau des besoins toujours croissans de la consommation, répandre ainsi le bien-être, sans perdre de vue que le bien-être contribue pour une large part à l’amélioration morale de la société. Ainsi, en enseignant les procédés par lesquels une nation peut obtenir l’accroissement de ses facultés productives, l’économie politique ne saurait être considérée comme matérialiste ni matérielle : elle se rattache à la philosophie comme à la morale, et ses leçons demeureraient stériles, si, tout en énumérant les ressources que l’emploi de la matière offre à l’intelligence de l’homme, elles ne rappelaient également le concours supérieur que prête à l’accumulation et à la répartition des richesses la pratique des plus nobles vertus. Il parait singulier, au premier abord, que la science économique ait dû s’attacher à démontrer que le développement de la puissance productive est un bien pour la société en général, et pour un état en particulier; mais, il y a quinze ans, on n’était pas encore éloigné de l’époque où la France était accusée de trop produire, et où l’on ne savait trop s’il fallait se féliciter de l’application des machines. La démonstration faite par M. Michel Chevalier n’était donc pas superflue, et elle peut retrouver son utilité dans l’avenir; car, bien que la cause des machines soit complètement gagnée, bien que la pratique ait pleinement confirmé, en ce qui la concerne, l’enseignement de la théorie, il n’en est pas moins vrai que chaque conquête de la mécanique dans le domaine de l’industrie soulève, pendant quelque temps, des objections plus ou moins amères qui se produisent au nom et dans l’intérêt des classes ouvrières. N’avons-nous pas vu, pendant notre dernière crise révolutionnaire, les métiers brisés et les machines frappées d’anathème? Les leçons de M. Michel Chevalier sur les services que rendent les machines contiennent la réponse à toutes ces objections, dont le succès momentané a parfois exposé la société aux plus graves périls. Après avoir éclairci ce point fondamental, le professeur examine le rôle prépondérant que jouent dans la production les voies de communication et les moyens de transport, les routes, les fleuves et canaux, les chemins de fer. Les principes qu’il recommandait en 1842 pour la construction des voies ferrées, pour les tarifs applicables soit aux marchandises, soit aux voyageurs, en un mot pour la bonne organisation de l’industrie des transports, ont été généralement suivis. Les faits ont marché depuis cette époque. En Angleterre, aux États-Unis, en France, en Allemagne, l’exploitation des chemins de fer a pris un grand essor. Aussi M. Michel Chevalier a-t-il pensé que son cours devait être complété sur ce point, et il a accompagné ses leçons d’un appendice qui contient l’indication de tous les progrès accomplis, en Europe et aux États-Unis, dans l’industrie des voies ferrées. La seconde édition se trouve donc tout à fait au courant de la situation actuelle.

Mais ce qui donne le plus de prix à cette édition, c’est qu’elle contient la collection des discours prononcés par M. Michel Chevalier à l’ouverture de son cours, de 1841 à 1852. Ces discours n’avaient été jusqu’ici publiés que séparément. Réunis dans un même volume, ils présentent un vif intérêt. C’est un résumé complet de l’enseignement, un regard d’ensemble jeté sur la route que le professeur compte chaque année parcourir. M. Michel Chevalier a toujours apporté un soin particulier à la préparation de ces discours d’ouverture, qui attiraient autour de sa chaire un auditoire d’élite et qui lui ont mérité les plus légitimes applaudissemens. Il excelle en effet dans le développement des idées générales qui constituent ce que l’on pourrait appeler la philosophie de l’économie politique. Les considérations auxquelles il se livre sur le crédit public et le crédit privé, sur l’enseignement professionnel, sur la mission de l’économie politique envisagée dans ses rapports avec la liberté, avec la morale, avec l’esprit chrétien, sont à la fois saines et éloquentes. Cette variété de sujets, successivement abordés par le professeur, n’atteste-t-elle pas la fécondité de l’économie politique considérée comme science? Nous citerons encore une belle leçon sur la population et une vigoureuse défense de l’économie politique prononcée à l’ouverture du cours de 1848-49 (la date est significative) et intitulée l’Économie politique et le Socialisme. La plupart de ces discours ont déjà reçu une grande publicité, mais ils gagnent à être ainsi rapprochés les uns des autres dans une édition collective, où l’on suit mieux l’enchaînement des idées et des faits. Il y a d’ailleurs dans ces anciennes leçons de nombreux passages qui sembleraient écrits d’hier et qui pourraient être utilement médités aujourd’hui. Voici ce que M. Michel Chevalier disait, en 1844, sur la question de l’emprunt : « L’emprunt est une opération indispensable à tout gouvernement qui, ayant tendu fortement la corde de l’impôt, est contraint par les circonstances à se procurer une somme plus forte encore. L’emprunt sied à un gouvernement qui va subir une guerre, et qui a de grands préparatifs à faire, de puissans armemens à organiser. Il se recommande parfaitement aussi à un gouvernement qui, voulant utiliser les loisirs de la paix, s’est proposé d’achever dans un court délai de vastes améliorations, et se conduit d’après cette maxime, que le gouvernement le plus économe n’est pas celui qui dépense le moins, mais bien celui qui dépense le mieux. En parlant ainsi, je ne suis pourtant point de ceux qui pensent qu’une dette est utile, et qu’un peuple endetté est dans de meilleures conditions qu’un peuple qui ne doit rien. Je ne partage point ce système optimiste, qui a, même parmi les hommes d’état, plus d’un prosélyte. Si cette opinion, que je repousse, a acquis quelque consistance et a séduit quelques têtes politiques, c’est par l’effet d’une illusion. On a été frappé de quelques avantages indirects qui ressortaient de l’existence d’une dette publique, et on a conclu qu’un état bien constitué ne pouvait se passer d’une forte dette; mais c’est faute d’avoir tenu compte d’une des lois qui président à l’ordre général des sociétés du monde, et qui attestent le plus hautement les pensées bienveillantes de la Providence, à savoir qu’il n’est pas d’événement funeste qui n’ait quelque aspect avantageux, et que les catastrophes les plus désastreuses font cependant éclore quelques germes de bien. Là où existe une dette publique un peu forte, surtout si elle est divisée, un grand nombre de citoyens, détenteurs des titres de cette dette, se trouvent directement intéressés au maintien de l’ordre et à la conservation du gouvernement. Puis encore, les titres de rentes offrent un placement commode qu’on est bien aise de rencontrer dans beaucoup de circonstances, et qui répond à divers besoins publics, à diverses convenances sociales; ou enfin ces mêmes titres interviennent dans beaucoup de transactions pour les simplifier ou les faciliter. Mais ce ne sont là que de faibles compensations à l’inconvénient de prélever tous les ans sur le fruit des labeurs des citoyens, ici une somme de 200 millions, comme en France, là l’effrayante somme de 700 millions, comme en Angleterre. Enfin les avantages sur lesquels on se fonde pour recommander une dette publique seraient faciles à retrouver par une autre voie; le mécanisme des sociétés de notre temps se compose d’un nombre de ressorts assez grand pour qu’on puisse obtenir les mêmes effets par une grande variété de combinaisons. »

Telles sont les maximes que professe, en matière d’emprunt, l’économie politique. Nous pourrions multiplier les citations, si nous avions à démontrer ici l’utilité d’une science dont l’objet se rattache si directement à la bonne administration de la fortune publique. Nous voulons nous borner à signaler la publication d’un livre qui mériterait peut-être un examen plus approfondi, et qui sera accueilli avec intérêt même par les partisans de la protection commerciale. La question du libre échange, si ardemment traitée par M. Michel Chevalier dans d’autres écrits, et à un point de vue qui a pu sembler parfois contestable, tient en effet peu de place dans le premier volume du Cours.


C. LAVOLLEE.


UNE PAGE RETROUVEE DES ESSAIS DE MONTAIGNE. [2]. — M. le docteur Payen, un de nos bibliophiles les plus distingués, amateur passionné de Montaigne, et qui, depuis trente ans, s’occupe de recherches sur la personne, la famille et les écrits de l’auteur des Essais, vient de publier une brochure pleine de renseignemens tout à fait neufs sur son auteur de prédilection. On y trouve, entre autres, une page précieuse à plus d’un titre. Sur un exemplaire des Commentaires de César, Montaigne avait écrit en marge, selon sa coutume, des annotations dont le nombre s’élève à trois cent soixante-huit, et que M. Payen a presque toutes déchiffrées, quoiqu’elles eussent été en partie tronquées par le relieur. Sur une page de garde, Montaigne avait encore écrit ces mots : Achevé de lire ces livres des guerres de Gaule le 21 juillet 1578; enfin vient une page entière autographe, qu’il avait en quelque sorte jetée d’inspiration en finissant de lire l’ouvrage de César. Ce morceau rend vivement l’impression que la lecture des Commentaires avait laissée dans l’esprit de Montaigne. Nous allons le rapporter comme l’appréciation prime-sautière d’un si bon juge; on y remarquera en même temps une expression un peu dédaigneuse sur Philippe de Commines, qu’il avait pourtant jugé plus favorablement dans les Essais. En voici la copie exacte, sauf la ponctuation et les abréviations qui en auraient rendu la lecture trop difficile, et que nous modifions légèrement :

« Somme (en somme), c’est César un des plus grans miracles de nature; si elle eut volu ménager ses faveurs, elle en eut bien faict deus pièces admirables, — le plus disert, le plus net et le plus sincère historien qui fut jamais, car en cette partie il n’en est nul Romain qui lui soit comparable, et suis très aise que Cicero le juge de même, — et le chef de guerre, en toutes considérations, des plus grans qu’ele fit jamais. Quand je considère la grandeur incomparable de cette ame, j’excuse la victoire de ne s’estre pu défaire de lui, voire en cette très injuste et très inique cause. Il me semble qu’il ne juge de Pompéius que deus fois (208, 324); ses autres exploits et ses conseils il les narre naïfvement, ne leur dérobant rien de leur mérite, voire parfois il lui prête des recommandations de quoi il se fût bien passé, comme lorsqu’il dit que ses conseils tardifs et considérés étoient tirés en mauvese part par ceus de son armée, car par là il semble le vouloir décharger d’avoir doné cette miserable bataille, tenant César combattu et assiégé de la faim (319). Il me semble bien qu’il passe un peu legièrement ce grand accidant de la mort de Pompeius. De tous les autres du parti contrère, il en parle si indifféramment, tantost nous proposant fidèlement leurs actions vertueuses, tantost vitieuses, qu’il n’est pas possible d’y marcher plus consciencieusement. S’il dérobe rien à la vérité, j’estime que ce soit parlant de soi, car si grandes choses ne peuvent pas être faictes par lui qu’il n’y ait plus du sien qu’il n’y en met. C’est ce livre qu’un général d’armée devroit continuellement avoir, devant les yeus pour patron, comme faisoit le maréchal Strozzi, qui le savoit quasi par cœur, et l’a traduit; — non pas je ne sais quel Philippe de Commines, que Charles cinquième avoit en pareille recommandation que le grand Alexandre avoit les euvres d’Homère, (et que) Marcus Brutus (avoit) Polybius l’historien. »

Plusieurs passages de ce morceau ont été reportés par Montaigne dans les Essais, où l’on trouve (liv. II, ch. 33) : « Quand je considère la grandeur incomparable de cette ame, j’excuse la victoire de ne s’estre pu despestrer de luy, voire en cette très injuste et très inique cause; » et ailleurs (liv. II, ch. 10) : « Tant de grandes choses ne peuvent avoir été exécutées par luy qu’il n’y soit allé beaucoup plus du sien qu’il n’y en met. » Nous avons ici le premier jet de son admiration et la première vue de son jugement. Le génie lucide et la hauteur d’âme de César lui apparaissent en même temps et se confondent pour ainsi dire dans une même impression.

On savait peu de choses sur la vie et sur la famille de Montaigne. M. Payen a trouvé, dans d’autres pièces également écrites de la main de Montaigne, es renseignemens, des dates et des faits qui devront désormais entrer dans la biographie de cet homme célèbre. Nous y apprenons que Montaigne fut, en 1577, nommé par Henri de Bourbon, roi de Navarre, gentilhomme de sa chambre; qu’en 1584, ce prince le vint voir à Montaigne, et y fut deux jours « servi de mes gens sans aucun de ses officiers; il n’y souffrit ni essai ni couvert, et dormit dans mon lit... Je lui fis eslancer un cerf en ma forêt qui le promena deux jours. » En 1588, étant à Paris, « je fus preins prisonnier par les capitènes et le peuple de Paris; c’étoit au temps que le roi en étoit mis hors par M. de Guise; fus mené en la Bastille, et me fut signifié que c’étoit à la sollicitation du duc d’Elbeuf et par droit de représailles au lieu d’un sien parant gentilhomme de Normandie que le roy tenoit prisonnier à Rouen. » La reine-mère obtint que Montaigne fût remis en liberté le soir du même jour. Ces faits, qui ont un intérêt véritablement historique, étaient totalement ignorés. M. Payen possède un grand nombre de documens qu’il utilisera sans doute quelque jour dans une édition complète de Montaigne.


LOUIS BINAUT.


V. DE MARS.

  1. Premier volume, deuxième édition, contenant tous les discours d’ouverture de 1840 à 1851, chez Capelle, éditeur, rue Soufflot, 18.
  2. Documens inédits sur Montaigne, recueillis et publiés par le docteur J.-F. Payen. Tiré à 100 exemplaires, chez Jannet, rue des Bons-Enfans.