Chronique de la quinzaine - 14 août 1882

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Chronique n° 1208
14 août 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

La France a vu depuis des années tant de scènes diverses se dérouler sous ses yeux ; elle a vu passer tant de révolutions et de péripéties de toute sorte, tant de gouvernemens et de pseudo-gouvernemens qu’elle finit par rester assez indifférente, assez sceptique, devant cette représentation qui recommence sans cesse. : Elle a reçu, l’autre jour, sans beaucoup de surprise, surtout sans grande émotion, ce vote à la fois unanime et énigmatique qui, en renversant un ministère, a ouvert du même coup une crise nouvelle. Le dernier ministère est tombé, on pouvait le prévoir ; le vote qui a précipité sa chute, quel qu’en fût le prétexte, n’était, après tout, pour lui que la fin d’une existence graduellement amoindrie. Refaire un cabinet dans ces conditions, dans le pêle-mêle des partis, à la veille des vacances et au moment où les plus graves affaires s’agitent en Europe, voilà la difficulté ! I La France a une fois de plus assisté à cette comédie des négociations stériles, des combinaisons bizarres, des compétitions affairées, — et cela n’a pas duré moins de huit jours, juste de quoi donner de l’occupation à M. le président de la république et lui faire gagner les vacances qui lui sont bien dues comme récompense d’un si grand travail !

L’œuvre a été laborieuse, en effet, quoique peu émouvante pour les spectateurs. Tout a été essayé pendant ces quelques jours, et les péripéties n’ont pas manqué avant le dénoûment qui, selon toute apparence, n’est lui-même qu’un expédient de plus. Pouvait-on tenter de remettre sur pied l’ancien cabinet remanié et recomposé ? fallait-il chercher dans la majorité incohérente du 29 juillet les élémens d’un ministère nouveau représentant au pouvoir une politique nouvelle ? se contenterait-on, au contraire, d’un cabinet de circonstance plus ou moins insignifiant, chargé d’un intérim de quelques mois, provisoirement préposé à l’expédition des affaires ? Toutes ces combinaisons paraissent avoir été tour à tour essayées, abandonnées ou reprises. On s’est adressé à M. le président de la chambre des députés qui, par sa position, semblerait être le personnage le plus naturellement désigné pour dénouer une crise parlementaire ; mais M. le président Brisson, instruit par l’exemple de son prédécesseur M. Gambetta, n’a pas voulu quitter le Palais-Bourbon, où il se trouve bien, pour une présidence du conseil qu’il n’aurait peut-être pas gardée longtemps, et il s’est refusé obstinément à tenter l’aventure ; il se serait mis du premier coup en dehors des chefs de cabinet possibles à l’heure qu’il est, en se montrant favorable à une politique extérieure plus active et au vote du scrutin de liste comme préliminaire d’une dissolution de la chambre. Au fond, M. Brisson est de ceux qui se réservent. On s’est tourné vers le dernier ministre de l’instruction publique, M. Jules Ferry ; mais, à part bien d’autres raisons qui auraient pu susciter des difficultés immédiates devant le parlement, c’eût été, en vérité, une singulière fortune pour M. Jules Ferry de prendre deux fois en deux ans la place de M. de Freycinet à la présidence du conseil. On s’est adressé aussi à un sénateur qui a été avocat, magistrat, sans être jamais sorti d’une modeste obscurité, M. Leblond ; mais M. Leblond n’a été qu’une apparition ; il n’a fait que passer, sa candidature s’est évanouie ! Que n’a-t-on pas essayé ? On paraît même un jour avoir imaginé, pour se tirer d’embarras ou pour égayer l’opinion, d’élever M. Tirard au poste de président du conseil. On a voulu avoir pour ministre des affaires étrangères, tantôt le directeur politique, M. Decrais, tantôt notre ambassadeur à Berlin, M. de Courcel, qui n’a pas été disposé à recueillir l’héritage de M. de Freycinet dans un pareil moment, — et peut-être même y a-t-il eu un jour, une heure où, en désespoir de cause, on a songé à M. le général Billot pour la direction de notre diplomatie ! M. le président de la république a passé nue semaine à chercher, et la chambre a passé son temps à attendre, lorsque tout a fini par un ministère que M. Eugène Duclerc a formé avec quelques-uns des membres de l’ancien cabinet et quelques hommes nouveaux. Ainsi M. l’amiral Jauréguiberry n’a pas cessé d’être ministre de la marine, de même que M. le général Billot reste ministre de la guerre ; M. de Mahy est toujours un bienveillant et inoffensif ministre de l’agriculture. M. Tirard a de l’avancement ; s’il n’arrive pas pour cette fois à la présidence du conseil, il passe au ministère des finances, où il va trouver le budget et les traditions de M. Léon Say. D’un autre côté, M. Paul Devès devient garde des sceaux, et un des orateurs de l’Union républicaine, M. Pierre Legrand, entre au ministère du commerce ; M. Fallières est ministre de l’intérieur, et un professeur, M. Duvaux, est le successeur de M. Jules Ferry à l’instruction publique, tandis qu’un avocat, député de Paris, M. Hérisson, est appelé aux travaux publics.

Voilà qui est fait à la satisfaction de M. le président de la république ! le ministère est au complet. Quel est maintenant son avenir ? Que représente-t-il dans le mouvement des choses du jour, dans la situation parlementaire telle que les partis l’ont faite depuis quelques mois ? Est-ce un cabinet d’affaires ? Est-ce un ministère aspirant à son tour à élever tin drapeau, à jouer un rôle politique ? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il a débuté par une déclaration fort bénigne, qu’il a eu le soin d’évitée tout ce qui aurait pu soulever des discussions périlleuses, et qu’il a eu le suprême avantage de permettre aux chambres de se disperser, de s’en, aller à la campagne, selon le mot de M. Clemenceau. Il s’est présenté au Palais-Bourbon et au Luxembourg, on ne lui a demandé compte ni des raisons de son avènement, ni de la manière dont il est composé, ni des idées ou des projets qu’il prétend réaliser. Il reste provisoirement livré à sa propre inspiration, à ses propres forces ou à ses faiblesses, et la question est de savoir comment, tel qu’il est constitué, il pourra tenir tête à des circonstances qui ne laissent pas d’être critiques, — qui seraient difficiles même pour un gouvernement plus fort que lui.

Ce n’est point sans doute que ce ministère nouveau né de la dernière crise soit en définitive plus médiocre ou plus faible que les ministères auxquels il succède. Le chef du cabinet, M. Duclerc, pour sa part, n’en est plus à ses débuts. Il a été ministre pendant quelques semaines en 1848. Durant les longues années de l’empire, il s’est trouvé mêlé à bien des entreprises de finance ou d’industrie en Espagne comme en France, et récemment encore il était le principal promoteur d’un canal maritime destiné à relier l’Océan à la Méditerranée. Rentré dans fa vie publique par l’élection après la guerre, il a toujours compté à Rassemblée de Versailles, et il est un des sénateurs de la première heure. Sans avoir un rôle ostensiblement actif dans la politique, il a eu souvent de l’influence, et il a eu plus d’une fois l’occasion de donner des conseils Utiles, même sous la présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon. C’est de toute façon un homme d’expérience dans les affaires, de relations Courtoises, d’un esprit éclairé. Il a de plus l’intention avouée, l’habitude, le goût d’une libérale modération, et lorsqu’il y a quelques jours il a accepté la mission de former un cabinet, il s’est proposé certainement de porter au pouvoir ces idées de conciliation dont il a parlé dans là laconique déclaration qu’il a lue aux chambres. La conciliation, soit ! Il faudrait seulement prendre garde que cette conciliation ne fût pas tout simplement une confusion perpétuée. Le fait est qu’on ne voit pas clairement ce que signifient ces paroles, comment elles peuvent se traduire dans la réalité, et là composition même du nouveau cabinet n’aide sûrement pas à éclaircir ce mystère ; elle ne sert au contraire qu’à l’obscurcir. Le dernier ministère a compromis bien des questions par ses incohérences, par ses concessions, par ses complaisances pour toutes les excentricités plus ou moins démocratiques, et il a parfois sacrifié les intérêts les plus sérieux à ce qu’il appelait l’union du parti républicain ; il laissait passer les propositions les plus bizarres sous le prétexte de ne pas provoquer des scissions de majorité, et il avait la prétention de rallier tous les groupes en cédant à leurs caprices. Le président du conseil d’aujourd’hui a déjà tout l’air de recommencer l’expérience sous une forme nouvelle et de vouloir, lui aussi, maintenir ou rétablir l’union du parti républicain en s’efforçant de concilier tous les groupes, c’est-à-dire en leur faisant une part dans le pouvoir. Il est sans doute lui-même modéré par ses opinions, mais il se croit obligé d’appeler dans le cabinet un membre de la gauche radicale, un député de Paris, M. Hérisson, qui n’avait certes pas une compétence particulière pour la direction des travaux publics et qui, en toute circonstance, a voté pour les mesures les plus extrêmes, les plus désorganisatrices. Faire marcher ensemble la modération et le radicalisme, c’est la chimère de cette politique qui croit tout concilier et qui n’arrive qu’à tout confondre !

Chose singulière ! le nouveau garde des sceaux, M. Paul Devès, est justement le député qui déclarait, il y a quelques mois à peine, qu’il ne fallait pas compter se servir des républicains modérés pour faire les affaires de l’extrême gauche et qui obtenait de la chambre un ordre du jour presque brutal contre la mairie centrale de Paris ; mais, d’un autre côté, M. le préfet de la Seine a déclaré qu’il n’avait accepté ses fonctions que pour faire triompher cette mairie, et il ajoutait fièrement : « Sinon, non ! »Ces jours passés encore, il saisissait l’occasion de se prononcer pour l’extension des pouvoirs du conseil municipal. Comment concilier l’ordre du jour de M. le garde des sceaux Devès et les déclarations de M. le préfet de la Seine Floquet ? Que va-t-il se passer ? C’est, à ce qu’il paraît, la comédie du mois dernier qui recommence entre le premier magistrat de Paris donnant sa démission et le gouvernement pressant son préfet de rester. M. le préfet de la Seine a-t-il réellement offert sa démission ? L’a-t-il retirée sur les instances du nouveau ministre de l’intérieur ? Comment s’est-on entendu ? Si seulement le conseil municipal de Paris avait été encore en session, M. le préfet de la Seine aurait eu la ressource de lui demander secours, de se faire « inviter » ou autoriser encore une fois par un ordre du jour à rester quand même dans sa préfecture ; mais le conseil municipal n’a plus pour le moment la parole, et, en attendant qu’il la retrouve, la question reste indécise. Malheureusement la contradiction est partout dans ce cabinet. Parmi ces ministres et les nouveaux sous-secrétaires d’état qui viennent d’être adjoints aux ministres, qui ont été choisis ou acceptés par M. le président du conseil, il y a des hommes qui ont voté pour la mairie de Paris, pour la suppression de l’inamovibilité dans la magistrature, pour l’élection des juges, pour l’abolition du concordat, pour la guerre aux croyances religieuses, pour tout ce qui peut diviser et troubler le pays. Comment concilier tout cela et expliquer ces contradictions ? Quelle chance y a-t-il de l’aire un gouvernement à demi sérieux avec tant d’élémens incohérens ? Heureusement les vacances ont commencé pour tout le monde, pour le parlement comme pour le conseil municipal de Paris, et la meilleure fortune pour le cabinet a été qu’on ne lui ait rien demandé. Tout est provisoirement ajourné d’un commun accord, et d’ici à la session nouvelle, on aura eu la satisfaction de vivre. M. le président du conseil paraît avoir, il est vrai, une ambition plus relevée ; il ne se contente pas du rôle de gérant d’un interrègne. Il assure qu’il a des idées nettes, une politique définie sur les affaires intérieures comme sur les affaires extérieures, qu’il soutiendra résolument sa politique, ses idées devant les chambres. C’est là précisément la question, qui n’est éclaircie ni par une déclaration sommaire, ni par la composition du cabinet, ni par les opinions connues des hommes associés au gouvernement.

La vérité est que ce ministère d’hier, sans être, si l’on veut, plus médiocre que ceux qui l’ont précédé, n’en diffère pas essentiellement par l’origine, par le caractère, par les fatalités qui l’enveloppent, et qu’il est lui-même le produit d’une situation profondément altérée. Il ne veut pas être un expédient, un cabinet d’affaires ou de vacances. M. le président du conseil refuse pour lui le rôle d’utilité insignifiante et temporaire : soit. S’il n’est pas un expédient, il n’apparaît sûrement pas jusqu’ici comme une solution, comme la manifestation décisive d’une force renaissante de gouvernement. Il n’est tout au plus qu’une trêve dans un mouvement qui a déjà dévoré bien des ministères, qui ne peut arriver à se fixer parce qu’il est le résultat d’idées fausses, d’une altération croissante de toutes les conditions d’un régime régulier, d’une politique de parti qui, au lieu de constituer et de pacifier la république, tend à la précipiter dans une sorte de décomposition, à la ruiner par le spectacle de la mobilité et de l’impuissance dans la confusion. Depuis que les républicains règnent sans contestation et sans partage, depuis qu’ils se sont si bien employés à faire de la république, non plus le régime de tout le monde, mais le régime de leurs passions exclusives, de leurs ambitions et de leurs préjugés, les crises ne se comptent plus : elles n’ont fait que se succéder en s’aggravant. La quatrième année n’est point encore écoulée depuis l’entrée de M. Jules Grévy à l’Elysée, et voici déjà le sixième ministère I En quatre années, le gouvernement des républicains a parcouru à peu près toutes les phases, allant du centre gauche jusqu’au radicalisme, et s’il n’a pas rallié la gauche la plus extrême, il lui a souvent pris ses idées, ses propositions. Il a plus ou moins livré ou laissé mettre en doute la magistrature, l’armée, l’administration, les lois religieuses, et de cette série d’expériences, aggravées de jour en jour, qu’est-il résulté ? Tout a été compromis, et les ministères, les hommes eux-mêmes, se sont usés à l’œuvre sans profit et sans honneur. M. Clemenceau, en signifiant l’autre jour ses défiances au nouveau cabinet, disait avec une certaine franchise : « La république a soulevé dans ce pays depuis dix ans toutes les questions politiques et sociales ; toutes les réformes ont été abordées, aucune n’a été réalisée. Cette situation ne peut pas durer davantage ; le moment est venu d’aboutir. »

Oh ! sûrement, la république, depuis qu’elle est exclusivement aux mains des républicains, a abordé bien des problèmes qu’elle n’a pas, résolus. Elle s’est flattée de réaliser toute sorte de réformes, de se donner un gouvernement, et si elle n’a que médiocrement réussi, l’explication est plus simple que ne paraît le croire M. Clemenceau : c’est qu’on n’accomplit pas des réformes sérieuses avec des fantaisies de secte et on ne crée pas un gouvernement avec tout ce qui peut désorganiser un pays. On s’épuisera vainement à « concilier des groupes, n à rassembler des médiocrités bruyantes ou à essayer de dégager une politique d’une majorité qui a plus de passions que d’idées ; avec tout cela, on n’arrive qu’à cet état d’impuissance où les ministères se succèdent sans durée et sans autorité. « Le moment est venu d’aboutir, » assure M. Clemenceau ; c’est vrai, et l’alternative qui s’offre aujourd’hui à M. le président du conseil est des plus claires. Le moment est venu de savoir si l’on veut aller jusqu’au bout de la décomposition ou si l’on peut tenter un effort sérieux pour replacer la république dans des conditions telles qu’elle puisse avoir un vrai gouvernement capable de sauvegarder les intérêts intérieurs et extérieurs du pays.

Ce qu’il y a, en effet, de grave dans ces crises qui se succèdent, qui s’enchaînent par une sorte de fatalité, c’est qu’en dévoilant de singulières faiblesses intérieures, nées d’une série de déviations, elles ont pour résultat inévitable et immédiat une réelle impuissance dans les affaires extérieures. Le vote du 29 juillet, qui crée une situation nouvelle, est très explicable sans doute ; il avait été préparé par tout un système d’ambiguïtés, par l’incurable indécision d’un ministre qui, trois mois durant, avait flotté entre toutes les résolutions, entre toutes les tentations, pour finir par proposer une intervention qui n’était pas une intervention et qui pouvait en avoir tous les inconvéniens, Qu’on se rende compte cependant de l’effet de ce vote dans un moment où les événemens étaient déjà engagés en Egypte et où une conférence européenne était en pleine délibération à Constantinople, Quel rôle avaient désormais à jouer les quelques navires envoyés par nous dans les eaux égyptiennes ? Ils n’avaient plus rien à faire, et après s’être promenés inutilement d’Alexandrie à Port-Saïd, ils n’avaient plus qu’à se retirer, à replier leur pavillon, ne fût-ce que pour ne pas être exposés à se trouver entraînés par quelque incident au-delà des volontés d’un gouvernement encore inconnu. Quelle était, d’un autre côté, la position de notre ambassadeur, M. le marquis de Noailles, à Constantinople ? Il restait sans ordres, sans direction ; il n’était forcément dans la conférence qu’un spectateur, un témoin recevant les propositions, les communications pour les transmettre à Paris. Il se trouvait brusquement désarmé par le vote qui désavouait son chef en lui refusant les moyens d’aller plus loin, et pendant huit jours il a dû attendre des instructions d’un nouveau ministre. C’est, dira-t-on, la loi du régime parlementaire, et il est tout simple qu’un cabinet, avant de s’engager dans une intervention, soumette ses projets au parlement, qu’il coure la chance d’un vote. Non, encore une fois, ce n’est pas le vrai régime parlementaire : il n’est pas tout simple qu’un cabinet qui a la direction d’une grande affaire provoque, par ses tergiversations incessantes, la confusion dans une assemblée nécessairement un peu ignorante des intérêts diplomatiques ; il n’est pas tout simple que, par l’insuffisance d’un ministre, la politique d’un pays soit brusquement bouleversée du jour au lendemain et que notre considération soit à la merci d’un vote qui n’a été, après tout, qu’une réponse aux irrésolutions du gouvernement. Si le régime parlementaire devait être ainsi compris et pratiqué au nom de la république, il créerait à la France une véritable infériorité. Qu’on voie comment procède l’Angleterre, qui, apparemment, est une nation libre et comprend le régime parlementaire. Là le ministère n’a point attendu une direction, il l’a donnée ; il n’a pas cherché à rejeter la responsabilité sur le parlement ; il l’a acceptée tout entière. Il s’est inspiré des grands intérêts du pays, et le jour où il s’est décidé, il a été suivi par tous les partis. Si le gouvernement français avait agi ainsi avec une sage résolution qui aurait été une garantie, il n’aurait pas peut-être été désavoué et il n’aurait pas créé cette situation amoindrie où tout est à reprendre aujourd’hui par le commencement.

Assurément cette situation reste plus que jamais difficile, et le nouveau cabinet s’est borné à interpréter le vote du 29 juillet en disant que la chambre a entendu prendre « une mesure de réserve et de prudence qui n’est point l’abdication. » Il a ajouté d’ailleurs que, s’il survenait des événemens qui parussent engager les intérêts ou l’honneur de la France, il s’empresserait de convoquer les chambres, pour leur soumettre les résolutions que les circonstances nouvelles commanderaient. Au fond, la seule éventualité possible, c’est que la France, non plus par son initiative ou d’accord avec l’Angleterre, mais par suite d’une délibération européenne, soit conduite à participer à une sorte de protectorat collectif et assez platonique sur les bords du canal de Suez. Que ce projet repris dernièrement par l’Italie, à la conférence de Constantinople se réalise ou qu’il soit abandonné, la France ne reste pas moins dégagée de ces affaires égyptiennes. Elle n’a point abdique si l’on veut, elle s’est effacée, — elle a reconquis la liberté de ne rien faire ! Dût-elle même s’associer à cette manifestation d’un protectorat européen sur le canal de Suez, elle ne serait là que pour monter la garde sans péril ; elle ne paraîtrait que comme une auxiliaire dans ces contrées où naguère encore elle se flattait d’avoir une position privilégiée, une prépondérance traditionnelle. C’est peut-être sage, c’est peut-être nécessaire, puisqu’on n’a pas su nous préparer un meilleur rôle ; ce n’est pas moins dur et dans tous les cas, c’est ainsi. La France subit les conséquences de la politique de son gouvernement depuis quelques mois ; elle ne compte plus en Egypte. Elle n’est et ne peut être qu’une spectatrice, tandis que les événemens se déroulent désormais sous la main de l’Angleterre, qui s’est chargée seule de l’action et qui n’entend sûrement pas se laisser embarrasser par des coopérations incommodes ou laisser amoindrir par la diplomatie les résultats de son entreprise.

Quelle est en réalité la situation à l’heure qu’il est ? D’un côté, l’Angleterre a pris position en Egypte ; elle campe avec ses forces à Alexandrie et autour d’Alexandrie. L’Angleterre peut être lente à se mettre à l’œuvre et quelquefois même se montrer embarrassée au début d’une entreprise de guerre ; c’est l’histoire de presque toutes ses entrées en campagne. Seulement, une fois engagée, elle regagne bientôt le temps perdu et elle ne recule plus. Aujourd’hui les contingens militaires dont elle a besoin lui arrivent de toutes parts, de l’Inde et de l’Europe, débarquant heure par heure à Suez et à Alexandrie. Son armée se constitue ; le général qui est chargé de commander l’expédition, sir Garnet Wolseley, arrive lui-même en ce moment à Alexandrie, et les opérations décisives ne tarderont pas à commencer contre l’armée égyptienne d’Arabi, qui paraît résolue à résister dans les positions où elle s’est retranchée. Jusqu’ici il n’y a eu que quelques escarmouches peu sérieuses, mais suffisantes pour laisser entrevoir que la marche en avant ne sera pas sans quelque difficulté pour l’Angleterre. — D’un autre côté, à Constantinople, tout reste assez obscur et peu décisif. La Turquie, après avoir d’abord décliné la proposition qui lui avait été faite d’intervenir en Egypte, a fini par accepter et par souscrire à toutes les conditions, à tous les engagemens qui lui ont été imposés. Ces jours derniers, la conférence a paru se rallier à ce projet de protectorat spécial que l’Italie a proposé pour l’isthme ; mais il est bien clair que, depuis le moment où l’on offrait pour la première fois à la Turquie d’intervenir, même depuis qu’on avait parlé d’élever le pavillon européen sur le canal de Suez, les événemens ont marché et qu’aujourd’hui c’est l’Angleterre qui est maîtresse du terrain, qui est l’arbitre de toutes les combinaisons. L’Angleterre accepte, si l’on veut, l’intervention turque ; mais elle exige que le sultan commence par proclamer rebelle le chef de l’armée égyptienne, Arabi, et elle entend que les troupes ottomanes soient placées dans des conditions telles qu’elles ne puissent embarrasser en rien les opérations de l’armée anglaise. Elle ne se refuse pas au protectorat européen dans l’isthme, mais elle fait ses conditions, elle met des limites, elle réserve sa liberté et ses droits. En un mot, c’est l’Angleterre qui a pris désormais la direction des affaires et elle entend nécessairement que tout se subordonne à son action. Est-ce à dire que, par son initiative, par ce déploiement de puissance, elle se sépare absolument des autres cabinets et elle menace les intérêts européens ? Elle fait seule ce qu’elle aurait pu faire avec la France ; elle agit dans son indépendance, pour la sauvegarde de ses intérêts, mais sans mettre réellement en péril les intérêts ou les droits de l’Europe, — et puisque la guerre est engagée, c’est à ‘a guerre d’abord de trancher la question. Pour le moment, la diplomatie n’a plus rien à faire, et il est assez naturel que la conférence de Constantinople suspende ses réunions. Ce n’est qu’après la campagne, quand il s’agira de décider de la situation définitive de l’Egypte, ce n’est qu’alors que la diplomatie reprendra ses droits, et que l’Angleterre même victorieuse aura nécessairement à compter avec l’Europe.

Si dans ce mouvement européen qui s’étend de l’occident à l’orient, qui se déplace sans cesse, il y a aujourd’hui une chose sensible et caractéristique, c’est la confusion des politiques, l’incertitude de toutes les relations. Sans doute, à travers tout, il peut y avoir quelques points fixes, quelque apparence d’accord permanent entre des cabinets. Il y a, si l’on veut, cette intimité qui s’est renouée entre l’Allemagne et l’Autriche, qui n’a cessé d’être visible depuis le congrès de Berlin dans les affaires de l’Orient et qui l’est encore dans la conférence de Constantinople aussi bien que dans l’entrevue récente de l’empereur Guillaume avec l’empereur François-Joseph. L’amitié des deux grands adversaires des champs de bataille de Bohême est-elle destinée à durer, à s’affermir à la faveur des circonstances nouvelles ? Est-elle si bien fondée qu’elle puisse résister à toutes les épreuves ? Elle existe, et, on n’en peut disconvenir, elle est une force, une garantie défensive au centre du continent. C’est pour le moment ce qui ressemble le plus à un essai de système fédératif en Europe. En dehors de cette alliance pratiquée depuis les dernières années avec quelque suite, tout le reste est variable et confus sur le continent. La Russie d’ailleurs, paralysée par ses affaires intérieures, n’a plus ses vieux rapports avec Berlin et Vienne ; elle n’est plus qu’une alliée intermittente et douteuse, embarrassée dans sa politique, tantôt ramenée par ses traditions, par ses ambitions vers l’Orient, où elle rencontre à chaque pas l’Autriche sur son chemin, tantôt ressaisie par le désir de se rapprocher de l’Allemagne, de renouer l’alliance des trois empereurs. L’Italie à son tour essaie de se glisser entre tous ces empires ; elle est à la recherche d’une position diplomatique, elle brigue des rôles qui lui échappent sans cesse. Malheureusement les entrevues du roi Humbert avec le souverain de l’Autriche ne sont pas pour le moment aussi faciles à négocier et à préparer que les entrevues des deux empereurs à Ischl ou à Gastein. Il survient toujours quelque difficulté, quelque incident malencontreux, comme cet attentat « irrédentiste » qui est venu ces jours derniers attrister l’inauguration de l’exposition de Trieste, troubler les fêtes par lesquelles on célèbre l’anniversaire de l’annexion de la ville de l’Adriatique à l’empire autrichien. Les « irrédentistes » ont joué déjà plus d’un mauvais tour au gouvernement de Rome. Ce n’est point sans doute que le cabinet du Quirinal puisse être responsable de ce que font ces étranges patriotes, des bombes meurtrières jetées dans la foule à Trieste. Il n’y a toujours pas de quoi faciliter la visite si souvent annoncée de l’empereur François-Joseph au-delà des Alpes et l’entrée définitive de l’Italie dans l’alliance austro-allemande.

La pire des politiques pour l’Italie serait de s’engager sans détour dans une voie de diplomatie où elle a trouvé déjà plus d’une déception et de sacrifier à un rêve ses alliances les plus naturelles, les plus anciennes. Qu’elle se préoccupe toujours pour sa sûreté de garder des rapports de bienveillance mutuelle avec l’Allemagne et avec l’Autriche, rien certes de plus simple ; mais il est bien clair que la nature des choses devrait la porter d’habitude vers l’Angleterre et la France. Ce n’est malheureusement pas ce qui existe à l’heure qu’il est, et il est toujours assez difficile de distinguer où en sont tout particulièrement les relations de l’Italie et de la France. Ces relations sont visiblement assez peu intimes puisqu’il n’y a encore aujourd’hui ni un ambassadeur de France auprès du Quirinal ni un ambassadeur du roi Humbert à Paris. La question est de savoir si, entre deux pays unis par tant de liens, des incidens, des susceptibilités, des froissemens peuvent l’emporter indéfiniment sur les intérêts les plus sérieux. C’est là ce que ne peuvent admettre tous ceux qui réfléchissent des deux côtés des Alpes. Qu’il y ait eu depuis quelques années en Italie des dispositions peu amicales pour la France, des mouvemens de mauvaise humeur qui n’étaient ni justifiés, ni bien habiles, des manifestations déplacées contre une ancienne alliée, oui, sans doute. Mais assurément pour tous ceux qui ont le sentiment des intérêts, des rapports naturels des deux pays il y a autre chose à faire qu’à perpétuer les animosités, à se prêter à des polémiques internationales sans fin.

Le danger de ces polémiques, c’est d’être nécessairement passionnées, et précisément parce qu’elles sont passionnées, de tout confondre, de voir souvent des ennemis de la France même parmi ceux qui ont été toujours pour elle des amis sincères. Certes, s’il est un homme, un diplomate qui ait laissé de bons et aimables souvenirs parmi nous, c’est M. Nigra, qui a si longtemps représenté l’Italie à Paris et dont le nom a été mêlé récemment, on ne sait pourquoi, à ces guerres de plume. Que M. Nigra, dans sa longue mission, ait toujours servi, défendu fidèlement les intérêts de l’Italie et de son souverain, cela n’est point douteux, et c’est son honneur ; il les a défendus et servis avec la pensée que les intérêts des deux pays s’accordaient, que l’alliance entre les deux nations était naturelle. Non, M. Nigra n’a point eu à s’occuper pendant la guerre d’un traité ou de négociations dont la France aurait eu à se plaindre. Non, à aucun moment, à aucun degré, il n’a été mêlé aux menées séparatistes qui ont pu se produire à Nice, Il n’a pris part dans sa carrière qu’à un seul acte, celui qui avait pour but et qui a eu pour résultat la cession de Nice et de la Savoie à la France. Associé dès sa jeunesse à la politique du plus grand des Italiens, il n’a depuis participé ni adhéré à une agitation quelconque qui aurait tendu à la rétrocession de Nice, à la destruction de l’œuvre de Cavour, et, en cela, il était d’intelligence avec son ministre, M. Visconti-Venosta, qui avait les mêmes idées. Ce que savent ceux qui sont au courant de la vie diplomatique, c’est que, depuis 1871, dans des momens difficiles, — et il y en a eu même sous M. Thiers, — M. Nigra, par son tact, par son habileté, par sa connaissance des choses et des hommes, a rendu d’éminens services à la cause de l’alliance. Ce qui est vrai, c’est que, s’il eût été à Paris au moment des affaires de Tunis, il eût peut-être réussi à détourner ou à atténuer bien des froissemens, et que, s’il y a un homme fait pour raviver l’ancienne alliance, pour aider au rapprochement des deux pays, c’est encore M. Nigra. A quoi tendent toutes ces polémiques ? Croit-on par hasard que la France ait trop d’amis dans le monde et qu’il soit bien utile pour elle d’oublier ou de méconnaître ceux qui lui ont toujours témoigné des sympathies ?


CH. DE MAZADE.