Chronique de la quinzaine - 14 août 1907

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Chronique n° 1808
14 août 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les événemens qui se sont précipités au Maroc diminuent de beaucoup l’intérêt des incidens qui ont pu se produire ailleurs. Bien qu’ils fussent dans la logique et peut-être dans la fatalité des choses, ils étaient certainement imprévus, et il n’y avait, à vrai dire, aucune raison pour qu’ils éclatassent en ce moment plutôt qu’à un autre, ni pour qu’ils prissent précisément la forme qu’ils ont prise. Mais c’est le cas de répéter l’adage antique : fata viam invenient. La politique que nous avons inaugurée au Maroc, il y a quelques années, compromise par les déviations que certaines interventions européennes y ont introduites, devait amener les conséquences qu’on voit se dérouler. Nous n’avons d’ailleurs jamais cru, pour notre compte, à ce qu’on a appelé la pénétration pacifique du Maroc. Le Maroc est habité par une population en grande partie barbare, énergique, fanatique et guerrière : il était facile de prévoir qu’elle s’opposerait par la force à toute pénétration de l’étranger, quelle qu’en fût la forme. Il n’y a jamais eu d’illusion plus complète que celle qui consiste à croire que cette pénétration trouverait des facilités plus grandes en devenant scientifique ou industrielle. Le docteur Mauchamp a été assassiné à Marakech parce qu’il avait dressé sur sa maison des signaux qui se rapportaient à la télégraphie sans fil, et les pauvres ouvriers massacrés à Casablanca l’ont été parce qu’ils travaillaient, sous les ordres d’ingénieurs, à un meilleur aménagement du port. Ce sont des constatations qu’il est utile de faire pour dissiper certaines chimères ; mais, après les avoir faites, il n’y a pas lieu de s’y attarder aujourd’hui. La situation est assez grave pour qu’il faille l’envisager dans ses manifestations immédiates plutôt que dans ses causes lointaines. Tâchons de pourvoir au plus pressé. Tous les journaux ayant fait le récit de ce qui s’est passé à Casablanca, il nous suffira de le rappeler très brièvement. Une dizaine d’ouvriers du port, la plupart français, quelques-uns italiens, ont été assaillis un jour de marché par des gens venus des environs de la ville, et lâchement mis à mort. Les assassins se sont acharnés sur leurs cadavres. Aucune provocation n’était venue de leur part, et rien n’avait fait prévoir l’agression meurtrière dont ils ont été victimes, rien, si ce n’est la surexcitation des esprits qui, loin de s’apaiser, allait sans cesse en s’aggravant parmi les tribus voisines. Un pareil fait venant après l’assassinat du docteur Mauchamp, au sujet duquel on nous a promis mais dont on ne nous a pas encore donné satisfaction, ne pouvait pas rester impuni. Le prestige de la France est déjà bien diminué au Maroc : qu’en serait-il resté si, une fois de plus, notre longanimité avait pu être taxée d’impuissance ? On se serait cru tout permis contre nous. La sécurité de nos compatriotes, ou pour mieux dire de tous les Européens, aurait été définitivement compromise. C’était d’ailleurs à nous, Français, qu’on en voulait ; c’était contre nous que la barbarie marocaine avait fait explosion. Cette préférence, quels qu’en soient les motifs, nous imposait des devoirs particuliers, auxquels nous ne pouvions manquer sans mettre en cause tout notre établissement dans le nord de l’Afrique. Nos intérêts spéciaux au Maroc ont été reconnus formellement à Algésiras : ils sont tels que la moindre hésitation de notre part aurait été considérée comme un abandon, et en aurait eu les funestes conséquences. Nous avions, au surplus, une autre raison d’agir : c’est que la Conférence d’Algésiras avait confié à nous et à l’Espagne le soin d’assurer la police à Casablanca. On nous a reproché, dans quelques journaux, de n’avoir pas encore rempli la tâche qui nous incombait de ce chef ; on a dit que, si nous l’avions fait plus rapidement, les massacres n’auraient pas eu lieu. Nous n’examinerons pas si le reproche est juste ; mais il le serait certainement devenu si, dans les circonstances nouvelles où nous nous trouvons, nous n’avions pas fait le nécessaire pour déblayer le présent et pour préparer l’avenir. Le massacre de Casablanca devait amener une répression immédiate, faute de quoi l’organisation de la pouce serait devenue impossible, et nous aurions dû, l’Espagne et nous, faire l’aveu de notre incapacité. On n’y était pas plus disposé à Madrid qu’à Paris. Bien que l’instrument de notre action n’existât pas encore, l’obligation d’agir existait pour nous tout entière : voilà pourquoi, dès le premier moment, nous n’avons pas hésité à envoyer des vaisseaux de guerre à Casablanca. L’ordre en a été donné à Toulon : il a été exécuté avec promptitude et n’a pas tardé à produire ses effets.

Ces effets semblent bien avoir dépassé, en intensité et en rapidité, ce qui avait été prévu : mais à qui la faute ? Notre but était double : nous avions à protéger la sécurité de tous les étrangers, à quelque nationalité qu’ils appartinssent, et à exiger une réparation éclatante des actes sanglans qui avaient été accomplis. Au moment où nos premiers navires sont arrivés à Casablanca, la sécurité des Européens courait un sérieux danger ; on s’est empressé d’en embarquer le plus qu’on a pu ; mais les consuls européens sont tous restés courageusement à leur poste, et, pendant quelques heures, leur vie a tenu à un fil. Il fallait, pour les protéger, débarquer des troupes : malheureusement nous n’en avions encore que fort peu. Le gouverneur de la ville et le commandant des forces militaires, Moulaï-el-Amin, oncle du Sultan, voyant que les choses prenaient une tournure très grave, s’entendirent avec les autorités militaires françaises pour faciliter l’opération, et donnèrent l’assurance formelle que les troupes qui débarqueraient n’avaient rien à craindre. Ils étaient sans doute de bonne foi ; nous ne supposons pas qu’ils aient assumé de gaité de cœur une responsabilité écrasante ; mais, soit qu’ils eussent mal pris leurs mesures, soit que leur autorité ne fût déjà plus respectée, leur parole est restée lettre morte. Quand les soldats français se sont présentés devant elles, les portes de la douane se sont brusquement fermées et les coups de fusil sont partis : plusieurs de nos hommes et un de nos officiers ont été blessés. L’agression est incontestablement venue du côté marocain, et on a constaté parmi ses auteurs la présence de soldats réguliers du Maghzen. Aucune hésitation n’était permise. Nos navires devaient protéger les mouvemens de nos soldats descendus à terre, et c’est ce qu’ils ont fait en ouvrant le feu sur Casablanca. Au bout d’un certain temps, le gouverneur et le commandant militaire, épouvantés, ont demandé que le bombardement cessât : ils ont promis de donner toutes les satisfactions qui seraient exigées, et ils ont effectivement livré à notre consul, couverts de chaînes, les soldats marocains qui avaient traîtreusement tiré sur les nôtres. On aurait pu croire, à ce moment, que l’affaire était terminée : il n’y a même pas eu un point d’arrêt. Ce qui montre bien que l’événement ne s’était pas produit d’une manière spontanée et qu’il avait, au contraire, été préparé de longue main, c’est que des groupes venus des tribus voisines apparaissaient dans la campagne et marchaient toujours plus nombreux sur Casablanca. Le Pacha, de plus en plus effrayé et se sentant débordé, a supplié nos officiers d’épargner la ville, mais de continuer le feu sur la campagne environnante afin de disperser les groupes, et c’est dans ces conditions que le bombardement s’est prolongé. Depuis lors, à en croire les dépêches, il a été plusieurs fois interrompu et repris. Le fanatisme marocain n’a pas désarmé : nous avons dû repousser des assauts sans cesse renouvelés. Des scènes de pillage et des massacres ont eut lieu dans la ville ; les détails en sont encore mal connus ; ceux qu’on connaît sont atroces et malheureusement trop vraisemblables. Les quartiers juifs semblent avoir particulièrement souffert. Les rues sont encombrées de cadavres et il s’en dégage une odeur pestilentielle. Au milieu de ces tristes scènes, on ne saurait trop admirer l’héroïsme déployé par les soldats français et espagnols, qui ont pénétré dans la ville et ont tout renversé devant eux pour voler au secours de leurs consulats. Les nôtres chantaient la Marseillaise, et nous avons cru en entendre l’écho : — Allons enfans de la patrie, — Le jour de gloire est arrivé ! Les pertes qu’ils ont faites ont d’ailleurs été peu nombreuses : celles des Marocains sont considérables.

Nos pertes auraient été encore moindres, si on avait prévu la brusquerie et la violence que devaient prendre les événemens ; il aurait suffi d’opérer avec de plus grandes forces ; mais, nous l’avons dit, on ne s’attendait pas au déchaînement qui s’est produit. Peu à peu, des renforts sont arrivés et aujourd’hui nos troupes débarquées s’élèvent à 2 000 hommes. Nul ne peut dire si elles seront suffisantes : quoi qu’il en soit, une fois engagés dans cette affaire, nous ferons tout ce qu’il faudra pour la conduire à bon terme. Il nous est impossible de faiblir et de reculer. La question qui se pose est de savoir si l’effervescence marocaine se concentrera à Casablanca, ou si le mouvement s’étendra à d’autres villes maritimes : la solution dépendra pour beaucoup de l’attitude résolue que nous saurons prendre. Des symptômes d’agitation se sont manifestés à Mazagan et à Rabat ; quelque émotion même s’est produite à Tanger. Nous espérons que les choses n’iront pas plus loin ; mais qui pourrait le dire ? Depuis plusieurs années, on prêche au Maroc la haine de l’étranger et de la civilisation qu’il apporte avec lui. On a accumulé partout des matières combustibles ; le feu pourrait donc prendre sur plusieurs points à la fois. Au surplus, si nous n’avons une obligation particulière de l’éteindre, les Espagnols et nous, que dans les ports de la côte, nous n’avons pas le moindre désir d’étendre la portée du mandat qui nous a été confié, ni de sortir de ce qu’on appelle « le cadre d’Algésiras. » Mais il fallait bien prouver au Maghzen, d’abord que notre patience avait des bornes, ensuite que les moyens d’action ne nous manquaient pas pour nous faire respecter. Le docteur Mauchamp a été assassiné dans l’intérieur des terres : nous avons occupé Oujda. Nos ouvriers ont été massacrés dans un port de mer : le drapeau français flotte en ce moment sur Casablanca. Ces occupations sont provisoires sans doute, puisque nous nous sommes engagés à ne pas porter atteinte à l’intégrité du Maroc et à la souveraineté du Sultan ; mais elles dureront le temps nécessaire pour que, le calme ayant été rétabli, la police organisée, la sécurité garantie par les institutions prévues à la Conférence, nous ne soyons pas exposés, après avoir abandonné nos gages, à les reprendre, et à revenir après être partis.

Nos intentions ont été partout comprises et appréciées. Il n’y a pas lieu de s’arrêter à quelques articles de journaux plus ou moins mal venus ; encore ont-ils été fort rares ; d’une manière générale notre attitude a été approuvée par l’opinion dans tous les pays du monde ; et, ce qui n’est pas moins précieux pour nous, ce qui l’est même davantage, l’approbation des gouvernemens a confirmé celle de l’opinion. Comment, d’ailleurs, aurait-il pu en être autrement, puisque nous n’avons rien fait qui ne fût en parfaite harmonie avec l’Acte d’Algésiras ? Mais notre politique africaine a provoqué tant de susceptibilités et a rencontré, dans ces dernières années, tant d’entraves inopinées, que le ciel n’est peut-être pas encore purgé de tout nuage et qu’on pouvait craindre que de nouveaux s’y formassent. Heureusement nous n’avions rien à cacher, et nous avons pu, avant d’agir, dire à toutes les puissances dans quelles limites notre action s’enfermerait. Il importe peu, à ce point de vue, que nous ayons été amenés à tirer le canon à Casablanca : ce n’est là qu’un procédé d’exécution. Le programme politique n’en est point changé ; il reste celui que nous avons arrêté avec toutes les puissances. Il appartenait à la France et à l’Espagne seules d’intervenir à Casablanca : les autres n’auraient aie faire que si nous nous montrions inférieurs à notre tâche et si la sécurité de leurs nationaux était compromise. Enfin, rappelons-le une fois encore, nous avons au Maroc des intérêts spéciaux qui nous rendent plus sensibles à ce qui s’y passe, parce que les conséquences en sont pour nous plus importantes et pourraient en devenir plus redoutables que pour qui que ce fût. Et nous avons aussi un titre historique que personne ne nous contestera, qui est d’avoir les premiers, et au prix de grands sacrifices, apporté la civilisation au nord de l’Afrique : il en résulte pour nous des devoirs ultérieurs et des droits.

Pourquoi ne pas avouer que, de toutes les puissances, l’Allemagne est celle dont l’attitude nous intéressait le plus dans la circonstance actuelle ? Nous savions par avance, ou peu s’en faut, quelle serait celle des autres. Nous avons, en ce qui concerne le Maroc, des arrangemens particuliers avec l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie. Nous sommes alliés de la Russie. L’Autriche nous a habitués à sa bonne volonté lorsque ses intérêts ne sont pas en jeu, et ils n’y sont pas au Maroc. Les États-Unis nous ont toujours témoigné une confiance dont nous leur restons très reconnais sans. Toutes ces puissances devaient nous montrer des dispositions favorables ; mais rien ne nous assurait qu’il en serait de même de l’Allemagne. Celle-ci, en effet, malgré ses protestations contraires, n’a pas toujours considéré la question du Maroc en elle-même et pour elle-même ; elle s’est demandé quelquefois si elle ne pourrait pas en tirer parti en vue de sa politique générale, et s’en servir comme d’une pièce de cette politique. Tout cela appartient à un passé trop récent pour que nous l’ayons oublié : il pouvait en rester quelque incertitude dans notre esprit sur la manière dont notre action à Casablanca serait interprétée à Berlin. La notification que nous avons faite à toutes les puissances avait pour objet de dissiper le malentendu partout où il viendrait à se former. Il ne s’en est formé nulle part, et pas plus à Berlin qu’ailleurs. Notre parfaite loyauté n’y a pas été mise en doute. Notre attitude n’y a soulevé aucune objection. Au surplus, quoi de plus naturel ? L’Allemagne, si elle avait été à notre place, n’aurait-elle pas fait comme nous ? Une nation quelconque n’aurait-elle pas fait comme nous ? Pouvions-nous laisser assassiner nos nationaux dans un pays barbaresque, sans prendre les mesures que prennent en pareil cas toutes les nations civilisées pour réprimer des attentats que leur caractère rend odieux et que leur renouvellement rend intolérables ? Le sang français, le sang européen, ne saurait couler impunément en Afrique. Mais, quelque énergique qu’ait été notre action et qu’elle puisse être encore, nous ne manquerons à aucun de nos engagemens. Si nous frappons fort, c’est pour n’avoir pas à y revenir, et nous n’avons d’ailleurs frappé qu’aux endroits même qui nous avaient été en quelque sorte désignés et indiqués, à savoir une première fois sur la frontière algéro-marocaine, et une seconde sur un port de mer dont l’Espagne et nous devions organiser la police. Nous nous sommes simplement préparé les voies à Casablanca. Il était devenu indispensable de donner une leçon au Maroc ; nous l’avons fait ; nous désirons vivement pouvoir nous en tenir là.

Est-il besoin d’ajouter que nous serions heureux de constater un commencement de détente dans nos rapports politiques avec l’Allemagne ? Mais nous ne savons pas encore s’il faut voir dans l’accueil qui a été fait à Berlin à notre note explicative le commencement de quelque chose, ou un simple incident destiné à rester d’ailleurs sans aucune suite ? L’avenir seul nous édifiera à ce sujet. L’Allemagne s’est montrée à diverses reprises soupçonneuse à notre égard ; elle nous a attribué contre elle des intentions que nous n’avons jamais eues : elle nous a poussé, par cela même, dans la voie qu’elle entendait nous fermer, et elle est certainement responsable de ce qui, dans notre politique, a pu lui causer le plus de déplaisir. La France n’aime pas à être brutalisée : quand elle l’est, elle prend ses garanties où elle les trouve. On l’a accusée, à Berlin, d’avoir collaboré de parti-pris à une œuvre d’isolement et d’encerclement de l’Allemagne : rien n’a jamais été plus loin de sa pensée. L’Allemagne a ses alliés et ses amis ; nous avons voulu avoir les nôtres : nous avons accepté les mains qui nous étaient tendues. Si nous avons désiré que les alliés de l’Allemagne devinssent nos amis, nous n’avons jamais détourné nos alliés ou amis de témoigner à l’Allemagne des sentimens amicaux. En ce moment même, l’entrevue que viennent d’avoir à Swinemunde l’empereur Guillaume et l’empereur Nicolas, loin de nous avoir porté le moindre ombrage, nous a paru être une circonstance heureuse, propre à faciliter la détente qui est dans nos souhaits. On imagine difficilement l’empereur Guillaume, le lendemain même de cette rencontre, reprenant au Maroc une politique agressive contre la France. L’entrevue de Swinemunde a eu certainement quelque importance. On a voulu y voir la simple contrepartie de belle de Bjerkoë, c’est-à-dire une visite rendue ; mais, à Bjerkoë les deux empereurs étaient seuls, tandis qu’à Swinemunde, ils étaient accompagnés de leurs ministres des Affaires étrangères, changement qui n’est pas sans quelque signification. On annonce que, dans peu de jours, le roi Edouard et l’empereur Guillaume se rencontreront aussi, cette fois avec moins de cérémonie. On aurait tort d’exagérer la valeur politique des entrevues de ce genre. Il y en a eu tant, et on a attendu de quelques-unes tant de choses dont aucune n’est arrivée, qu’on est amené à les traiter avec un demi scepticisme. Elles n’en sont pas moins, au moment où elles se produisent, une indication peut-être fugitive de sentimens qu’il faut noter au passage. L’empereur de Russie est notre allié, le roi d’Angleterre est notre ami très intime : nous sommes enchantés de les voir avec l’empereur d’Allemagne en bons ou en meilleurs termes. Si ces rencontres influent sur la politique générale, ce ne peut être qu’en bien, c’est-à-dire dans le sens de la paix, ou plutôt de l’apaisement des esprits, car la paix n’est point en danger : et, en vérité, après avoir imprimé à l’Europe tant de secousses pour le moins-inutiles, puisqu’elles n’y ont rien changé à rien, il serait bien temps de lui rendre un peu de repos ! La lecture de ses journaux permet de croire que c’est l’opinion d’une partie notable de l’Allemagne : est-ce aussi celle de son gouvernement ?

La presse n’est pas toujours et partout le reflet exact des intentions des gouvernemens. En Espagne, par exemple, quelques journaux ont publié des articles qui, étant donnés non seulement les rapports mais les engagemens réciproques du gouvernement espagnol et du gouvernement français, pouvaient au premier aspect causer un peu de surprise. Mais ce sont là choses légères, sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister. L’attitude du gouvernement de Madrid a été, nous n’en doutons pas, ce qu’elle devait être, et, au surplus, la participation espagnole à la répression de Casablanca a été digne d’un pays naturellement héroïque et chevaleresque. L’Espagne a de vieilles traditions au Maroc ; elle ne saurait se désintéresser de ce qui s’y passe, et, si elle s’y intéresse, elle ne saurait le faire que dans des conditions dignes d’elle. Quant à l’Angleterre et à l’Italie, elles ont approuvé sans restriction ce que nous avons dû faire à Casablanca, fidèles en cela, comme nous pouvions nous y attendre, aux intérêts généraux de la civilisation dans la Méditerranée, aux échanges de vues que nous avions eues autrefois avec elles et aux engagemens que nous avions pris en commun.

Certains journaux, non seulement à l’étranger mais en France même, disent volontiers que, bon gré mal gré, nous ne pourrons pas nous arrêter dans la voie où nous sommes entrés et que nous serons entraînés beaucoup plus loin que ne portent les canons de Casablanca. Sans doute, un gouvernement aventureux pourrait se laisser engager dans une aventure ; mais ce n’est pas le caractère du nôtre ; et nous sommes convaincus que, s’il fait tout le nécessaire, il ne fera rien de plus. Un journal autrichien a déjà déclaré que nous irions à Fez. Nous ne sommes même pas allés jusqu’à Marakech lorsque le docteur Mauchamp y a été assassiné : nous nous sommes contentés d’aller à Oujda, marche infiniment plus facile. Ce serait folie de notre part, il faut le dire très haut, de vouloir pénétrer militairement au Maroc : nous risquerions d’y rencontrer, indépendamment des difficultés inhérentes à une pareille entreprise, des oppositions avec lesquelles nous devrions compter tôt ou tard. Le mandat que nous avons, avec l’Espagne, reçu à Algésiras consiste à organiser la police dans les ports : nous ne savons ce que sera l’avenir, mais pour le moment nous devons borner à cela notre effort. Dans ces limites, il sera certainement efficace. Nous avons une base d’opérations très sûre, qui est la mer : on ne peut pas nous y surprendre, nous y entourer, nous y couper nos communications avec nos sources de ravitaillement, nous empêcher d’y recevoir des renforts. Nous ne sommes maîtres sur terre qu’aussi loin que peuvent aller nos troupes de débarquement sans perdre le contact immédiat avec la Hotte ; mais cela suffit pour ce que nous avons à faire, et quand les Marocains nous verront solidement établis dans un de leurs ports, ou dans plusieurs s’ils nous obligent à en occuper plusieurs, ils seront bien obligés de composer avec le fait accompli. L’épreuve durera plus ou moins longtemps : le résultat du moins n’en est pas douteux. Dès lors, notre œuvre demande surtout de la fermeté et de la patience, et il sera facile, pour peu que le gouvernement y tienne la main, de nous abstenir de toute imprudence.

Si nous commettions celle d’entrer au Maroc, nous y userions nos forces : si nous restons sur la côte, appuyés sur la mer, et si les bandes marocaines cherchent à nous en déloger, elles y useront les leurs, et leur résistance viendra peu à peu expirer devant notre parti-pris d’immobilité. D’une manière ou d’une autre, les ports du Maroc resteront acquis à la civilisation. Sa principale frontière de terre lui est commune avec l’Algérie, c’est-à-dire encore avec la civilisation. Dans ces conditions on peut beaucoup attendre du temps, et si toutes les autres puissances le comprennent comme nous, si elles ne nous pressent pas plus que nous, si enfin elles nous laissent faire, l’Espagne et nous, le but qu’elles se sont proposé à Algésiras sera atteint. Nous avons prouvé que nous ne voulions rien faire en dehors d’elles, et que nous entendions jusqu’au bout rester d’accord avec elles. Si nous jouons le rôle principal, c’est que la force des choses nous y oblige, que nous sommes à Toulon, à Alger, à Oran, enfin que nos intérêts particuliers sont, cette fois encore, si étroitement liés à ceux du monde civilisé, qu’il est impossible de les en distinguer.

La situation du Midi est toujours embrouillée : elle l’est même, en apparence, un peu plus qu’il y a quinze jours. L’homme important, qui était apparu alors comme le deus ex machina, était M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts. On n’a pas oublié qu’il s’était mis à la tête, ou peut-être seulement à la disposition du conseil général de son département, et que d’autres conseils généraux avaient décidé eux aussi d’envoyer des délégués à Paris, pour parlementer avec M. Clemenceau. Les politiciens du Midi, qui avaient été si cruellement maltraités pendant la crise, offraient de la dénouer. M. Clemenceau a reçu les émissaires qu’on lui envoyait ; il a causé avec eux ; on a beaucoup parlé de part et d’autre de « larges gestes de fraternité » qu’il y avait à faire, et qui, si on les faisait, ne manqueraient pas d’amener la pacification. La seule question était de savoir qui ferait le premier de ces gestes, et elle était assez difficile à résoudre parce que l’amour-propre s’y mêlait. M. Clemenceau demandait que les maires retirassent leur démission, et il assurait ensuite le large geste qu’on attendait de lui ; mais les délégués insistaient pour que M. Clemenceau fit spontanément le geste attendu, et ils ne mettaient pas en doute qu’en retour les maires rentreraient dans les mairies et reprendraient leurs fonctions. Au fond, on éprouvait de part et d’autre une grande lassitude et un ardent désir d’en finir : seulement on ne savait pas trop comment s’y prendre.

Le geste qu’on attendait de M. Clemenceau consistait à retirer les troupes et à libérer les prisonniers. Les troupes, il en avait déjà retiré plus de la moitié et il ne demandait qu’à retirer le reste dès que le maintien de l’ordre serait assuré. Mais pour la libération des prisonniers, il y avait une difficulté de forme, assez grave à nos yeux, beaucoup moins sans doute à ceux de M. Clemenceau. Lui-même avait dit quelques jours auparavant et il ne manqua pas de répéter aux délégués des conseils généraux que la libération des prisonniers dépendait uniquement de l’autorité judiciaire, que le gouvernement ne pouvait même pas en délibérer, et que, quant à lui, il ne se permettrait jamais d’exercer la plus légère pression sur la conscience infiniment susceptible d’un procureur général. Ceci dit une première fois, il avait fait venir à Paris M. le procureur général de Montpellier et, dès le retour de ce magistrat à son siège, la Cour avait rejeté comme prématurée la demande de libération des prisonniers. Ceci dit une seconde fois, — celle dont nous parlons, — M. Clemenceau a fait revenir le même procureur général à Paris et, dès le retour de ce magistrat à Montpellier, la demande des prisonniers a été admise et leur libération ordonnée. Mais M. le procureur général, n’en doutez pas, a agi dans sa pleine indépendance, et n’est venu à Paris que pour prendre l’air. Nous n’aimons pas beaucoup à voir mêler d’une manière aussi apparente la magistrature à une besogne politique. Il y a bien eu, cette fois, quelques circonstances atténuantes ; ou aurait pu, toutefois, faire les choses plus discrètement.

M. Clemenceau avait fait son large geste. Ne doutant pas un instant, puisque M. Dujardin-Beaumetz le lui avait promis, que le retrait des démissions en serait la conséquence immédiate, il est parti aussitôt pour Carlsbad, laissant la direction du ministère de l’Intérieur à M. Maujan, qu’il venait d’y nommer sous-secrétaire d’État en remplacement de M. Sarraut, démissionnaire. Si M. Clemenceau est parti tranquille, sa tranquillité n’a pas été de longue durée. A peine était-il arrivé à Carlsbad, avant même peut-être, l’incident de Casablanca éclatait : de plus, les prisonniers d’Argeliers sortaient de prison dans des dispositions très différentes de celles qu’on avait escomptées.

Faut-il parler de ces prisonniers au pluriel ? En réalité, il n’y en avait qu’un qui comptât, M. Ferroul : tous les autres disparaissaient dans son rayonnement comme des comparses, tous, à l’exception du pauvre M. Marcelin Albert, qui gardait sa personnalité propre, mais, hélas ! bien changée, et qui aurait été peut-être fort heureux d’échapper à l’attention publique. Nous avions prévu que le rédempteur finirait mal ; c’est le sort habituel des rédempteurs ; mais jamais chute n’a été plus rapide, ni plus profonde, que celle de M. Marcelin Albert. Sa visite à M. Clemenceau n’a pas été comprise : quand les détails en ont été connus, le soupçon s’est répandu, l’indignation s’est propagée dans le Midi, et si M. Albert ne s’était pas constitué prisonnier, nul ne peut dire ce qui lui serait arrivé. En revanche, s’il s’était laissé arrêter avec M. Ferroul, avec M. Cathala et les autres camarades, son prestige continuerait aujourd’hui de resplendir d’un flamboyant éclat. M. Albert ne s’est pas rendu compte qu’il y a des momens où on ne se conserve bien qu’en prison : il y est entré huit jours trop tard, il était déjà perdu. Il s’est plaint depuis que, dans la prison où il était enfin allé les rejoindre, ses co-détenus se soient moqué de lui et lui aient même joué quelques tours de mauvais goût. Ce n’était rien en comparaison de ce qui l’attendait à la sortie ! Les huées l’ont accueilli de toutes parts ; les mots de traître, de renégat, ont retenti à son oreille ; on a parlé de le pendre, on a voulu le faire, il a dû chercher un refuge dans sa maison. Il n’avait mérité ni l’excès d’honneur d’autrefois, ni l’indignité d’aujourd’hui. M. Albert a l’âme présomptueuse, mais simple, naïve, sincère. Il a cru jouer un grand rôle alors qu’il n’était qu’une enseigne, une image. On l’a hissé sur le pavois, on l’a fait monter sur des estrades, et le Midi a vu sa maigre silhouette se dessiner au-dessus des foules en délire. Mais il n’était, lui, qu’un instrument entre des mains habiles qui, après en avoir tiré tout le parti qu’elles pouvaient en tirer, n’ont plus songé qu’à le laisser choir. Le bonhomme se prenait au sérieux et devenait encombrant. Sa maladresse avec M. Clemenceau a merveilleusement servi ceux qui voulaient se débarrasser de lui. Et il ne reste plus aujourd’hui de M. Marcelin Albert qu’une triste épave que le flot a abandonnée et ne soulèvera plus.

En revanche M. Ferroul est sorti gros et frais de prison, reposé alors que les autres étaient fatigués, et résolu à continuer une lutte dont ils avaient assez. M. Ferroul est tout juste le contraire de M. Albert. Il a été député pendant plusieurs législatures et aspire probablement aie redevenir. Il n’est ni simple, ni naïf ; il est décidé à jouer son jeu et à profiter des circonstances ; prudent d’ailleurs quand il le faut : — on n’a pas oublié qu’au moment de son arrestation, comme ses amis de Narbonne voulaient le défendre avec des barricades, il s’est emporté à jurer contre des gens qui l’exposaient à « attraper dix années de bagne ! » — M. Ferroul avait assez d’un mois de prison, après quoi il espérait bien reparaître comme nous le voyons reparaître en effet, et reprendre, après avoir calculé ses coups, son rôle provisoirement interrompu. Sa première parole en le reprenant a été pour répondre par un : Non ! énergique à une questionneur qui lui demandait s’il retirait sa démission de maire. Il ne s’est pas contenté de la maintenir, il a fait prendre par le comité d’Argeliers une résolution en vertu de laquelle toutes devaient être maintenues. La grève municipale continue donc, et M. Clemenceau, de Carlsbad où il se soigne, doit se demander s’il n’a pas eu tort défaire trop vite le « large geste de fraternité » qui lui avait été demandé. M. Ferroul y répond par un geste de défi et de combat.

Nous ne croyons pourtant pas que M. Ferroul ait le dernier mot dans cette affaire. Sortant de prison après un mois de captivité, il retarde naturellement d’un mois, et n’ayant pas participé aux luttes, aux espérances, aux désillusions, à la lassitude de ceux qui sont restés en liberté, il croit pouvoir leur imprimer à nouveau le mouvement qu’ils ont épuisé, ou plutôt qui les a épuisés. Y réussira-t-il ? Les démissions que les maires commençaient à reprendre, seront-elles maintenues longtemps ? Si elles le sont, les conséquences peuvent en être graves pour ceux qui ont fomenté des résolutions collectives incontestablement illégales, et graves aussi pour les communes qui en souffriront dans leurs intérêts. Qui sait si M. Ferroul, en adoptant d’autres voies que M. Marcelin Albert, n’atteindra pas, lui aussi, l’impopularité à laquelle n’échappent guère ceux qui, après avoir suscité d’immenses espérances, sont impuissans à les réaliser ? Les manifestations grandioses de mai et de juin dernier appartiennent déjà à l’histoire : il serait impossible d’en renouveler l’inquiétant phénomène. La lutte lente, sourde, sans éclat, sur un terrain glissant, par des moyens équivoques, ne saurait passionner longtemps des populations qui ont besoin d’une certaine mise en scène. Certaines choses ne se recommencent pas : il faut qu’elles réussissent du premier coup. L’élan prodigieux qu’il s’était donné n’a pas porté le Midi tout à fait à son but : il a été brisé par le coup sec qu’après l’avoir imprudemment encouragé, M. Clemenceau lui a porté et qui est bien dans sa manière. Mais si le Midi redevient raisonnable, après s’être bercé de grandes illusions, il reconnaîtra que les Chambres ont fait une partie très appréciable de ce qu’il demandait, qu’elles ont voté des lois draconiennes contre la fraude, qu’elles ont armé l’administration de moyens de contrôle dont personne n’aurait voulu entendre parler il y a quelques mois à peine : assurément tout cela est quelque chose. Que le Midi veille à ce que les lois anciennes et nouvelles soient rigoureusement appliquées, mais qu’il rentre dans l’ordre et dans la légalité ! La légende qui faisait sa force s’est dissipée avec l’auréole du rédempteur. M. Marcelin Albert, quelles que fussent ses hésitations et ses pensées secrètes, représentait l’enthousiasme populaire ; M. Ferroul ne représente que l’habileté du politicien : ce qui est tombé avec le premier ne se relèvera pas pour longtemps avec le second.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.