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Chronique de la quinzaine - 14 août 1908

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Chronique n° 1832
14 août 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’importance de la révolution ottomane nous a empêché, il y a quinze jours, de parler des événemens non moins intéressans, et à quelques égards non moins sérieux, qui s’étaient déjà produits chez nous. Nous sommes en pleine crise économique et politique, conséquence naturelle, logique, inévitable, des faiblesses et des fautes que nos gouvernans ont accumulées depuis une dizaine d’années. Les partisans de la guerre de classes ont quelques raisons d’être satisfaits, car cette guerre existe : elle s’est manifestée par des combats meurtriers, et par des interruptions de travail qui lèsent un très grand nombre d’intérêts. Combien de temps cette situation anormale et brutale durera-t-elle encore ? Tout le monde en souffre, tout le monde aurait intérêt à en voir la fin, mais que fait-on pour y aider ? Le gouvernement, héritier d’un passé qu’il a encore aggravé par ses défaillances personnelles, hésite, tâtonne, s’embrouille. Quant aux ouvriers, ou plutôt à ceux qui les mènent, rien ne les arrête ; ils continuent d’aller de l’avant avec une froide ténacité ; les coups qu’on leur porte atteignent, bien mollement d’ailleurs, quelques personnes qui sont aussitôt remplacées par d’autres ; mais les organisations de ce combat restent les mêmes, toujours aussi actives et aussi menaçantes, et la Confédération générale du Travail continue son œuvre de révolution. De l’autre côté, les forces défensives diminuent, et si le présent fait naître beaucoup d’inquiétudes, l’avenir en inspire de plus nombreuses encore.

Nous sommes déjà loin, puisqu’elle a éclaté il y a un mois, de la grève qui a interrompu sur la Seine la circulation des bateaux-mouches et changé la physionomie de cette partie de Paris. Aussi, nous contenterons-nous d’en faire mention, nous réservant de tirer plus tard les leçons qui en ressortent. Cette grève, en effet, n’est qu’un incident secondaire à côté de tous ceux qui se sont rapidement succédé. Depuis quelque temps déjà les ouvriers de Draveil, dans le département de Seine-et-Oise, avaient interrompu leur travail : Villeneuve-Saint-Georges, commune voisine, n’a pas tardé à être comprise dans le mouvement. Pendant quelques semaines, il n’y a pas eu de désordres graves : c’est ainsi d’ailleurs que les grèves ont l’habitude de commencer ; mais elles finissent autrement. Un jour est venu où, un conflit s’étant produit entre les grévistes et les gendarmes, un ouvrier a été tué. Voici les faits brièvement rappelés. Les gendarmes avaient été, un matin, l’objet de provocations intolérables. Dans l’après-midi, un brigadier crut reconnaître le principal provocateur et se mit à sa poursuite. Des coups de revolver fuient échangés, et une balle mortelle atteignit un malheureux, nommé Geobelina. D’où venait cette balle, on ne l’a jamais su. L’autopsie du cadavre aurait probablement fait la lumière sur ce point : la balle même aurait été retrouvée et on aurait pu constater si elle était sortie d’un revolver de gendarme ou d’un revolver d’ouvrier. Le brigadier a été poursuivi : son défenseur a demandé avec insistance une autopsie qu’on fait toujours en pareil cas, mais qui, cette fois, a été refusée : on craignait de déplaire aux ouvriers qui s’y opposaient. Il y a eu mieux, ou plutôt il y a eu pis. Le brigadier a été en même temps l’objet de poursuites disciplinaires et de poursuites judiciaires. La question posée était de savoir si l’ouvrier qu’il avait poursuivi l’après-midi, par suite de provocations commises le matin, était encore à ce moment en état de flagrant délit, et par conséquent s’il pouvait être appréhendé sans autre formalité. C’est une question strictement juridique ; la jurisprudence parait l’avoir résolue dans un sens favorable au brigadier ; en tout cas, c’est dans ce sens qu’a conclu le conseil d’enquête. Le brigadier devait donc être remis en liberté. Il ne l’a pas été : le gouvernement a jugé à propos d’attendre, pour prendre un parti, que les tribunaux de droit commun se fussent prononcés. Il aurait fallu choisir entre les deux juridictions, au lieu de les mettre successivement en œuvre. La conscience publique a été blessée lorsqu’on a vu que le brigadier, déclaré indemne par le conseil d’enquête, était maintenu en état d’arrestation. Le gouvernement, désireux de ménager les susceptibilités des ouvriers, voulait sans doute leur donner le temps de se calmer ; mais on n’a pas tardé de voir une fois de plus que les ménagemens de ce genre produisent un effet contraire à celui qu’ils se proposent. Les ouvriers se sont sentis encouragés dans leur altitude menaçante, et la Confédération générale du Travail s’est mise en mouvement.

Nous n’avons pas à dire ce qu’est la Confédération générale du Travail, après l’article de M. Paul Leroy-Beaulieu que nous avons publié il y a quinze jours. La Confédération générale du Travail est peu de chose si on regarde sa composition ; son comité directeur est formé d’un très petit nombre de personnes dont la notoriété est toute nouvelle et dont la capacité intellectuelle est certainement médiocre ; mais c’est là que viennent converger comme à leur centre un grand nombre de syndicats, et c’est de là que partent, comme d’un sanctuaire mystérieux, des ordres qui sont aveuglément suivis. Il suffît que la Confédération générale ait pris une décision pour que tous les syndicats qui s’y rattachent l’exécutent aussitôt. La Confédération a voulu venger le prolétariat, victime de l’incident de Draveil, et elle a décidé qu’une grève de vingt-quatre heures aurait lieu : elle voulait donner un avertissement à la classe capitaliste et au gouvernement. Si les grévistes s’étaient contentés de se croiser les bras et étaient restés tranquilles à Paris, le mal n’aurait pas été bien grand ; mais la Confédération entendait la chose autrement. Elle a assigné un rendez-vous aux grévistes, et ce rendez-vous a été à Villeneuve-Saint-Georges. On a fait converger sur ce point tout un afflux d’ouvriers qui y étaient étrangers et y venaient seulement pour manifester. Dès le matin, les trains partis de Paris y ont conduit des milliers d’ouvriers ; d’autres étaient venus à pied ; tous avaient apporté des vivres et malheureusement des munitions. Il s’agissait, en effet, d’un premier essai de mobilisation en vue de la guerre sociale. On sait ce qui s’est passé. Quand les ouvriers se sont vus assez nombreux, ou peut-être quand l’heure fixée d’avance a sonné, le combat a commencé. Personne ne conteste que les ouvriers aient tiré les premiers : ils ont fait feu sur la troupe ; ils l’ont accablée de pierres et généralement de tous les objets contondans qui leur tombaient sous la main ; ils ont à la hâte dressé des barricades. Tout cela a été fait gauchement, lourdement, mais résolument, et si la troupe, dirigée et contenue par des officiers pleins de sang-froid, n’avait pas montré une patience et une endurance admirables, le mal aurait été infiniment plus grand. Le nombre des morts n’a été que de deux ou de trois : celui des blessés, d’un côté comme de l’autre, a été beaucoup plus élevé.

Quel était le but de la Confédération générale du Travail ? Elle n’a que dédain et mépris pour le socialisme parlementaire et pour l’action légale ; la nullité de l’un et l’inefficacité de l’autre sont démontrées à ses yeux ; ce qu’elle veut, c’est l’action directe, l’assaut subit et impétueux livré à la société capitaliste, enfin le retour aux vieux procédés révolutionnaires en vue de produire la catastrophe finale, à la fois par surprise et par choc. Mais tout cela ne saurait être improvisé, et la Confédération savait bien, en envoyant ses troupes, ou une partie de ses troupes, à Villeneuve-Saint-Georges, qu’elle ne remporterait pas du premier coup la victoire décisive. Aussi se proposait-elle seulement d’entraîner ces troupes, de les aguerrir, de leur donner le baptême du feu, enfin de les mettre et de les tenir en haleine en vue de combats prochains et plus sérieux. Elle comptait pour cela sur la faiblesse dont le gouvernement avait déjà donné tant de preuves. Ces espérances de la Confédération ont été en partie déçues, mais en partie seulement. La troupe s’est parfaitement conduite, avec énergie, bien qu’avec humanité ; mais, le lendemain, le gouvernement a paru un peu embarrassé de sa victoire, et il ne l’a pas poussée jusqu’à ses conséquences normales et légitimes.

Il aurait fallu dissoudre la Confédération générale du Travail. L’opinion presque tout entière le réclamait ; les journaux radicaux-socialistes les plus avancés condamnaient avec sévérité, flétrissaient même l’émeute de Villeneuve-Saint-Georges, dans son inspiration première et dans son exécution ; tous rendaient la Confédération générale responsable d’un événement dont la réaction seule, disaient-ils, devait profiter. Il y avait de leur part un réel mouvement d’indignation. Nous n’avons pas besoin de dire quel langage tenaient les journaux progressistes : ce ne sont pas eux que le gouvernement écoute de préférence. Il n’a d’ailleurs écouté ni les uns ni les autres, et s’est contenté d’arrêter les principaux meneurs de la Confédération générale du Travail, mesure excellente, mais insuffisante. Quant à la Confédération elle-même, il l’a respectée. Ce respect était-il seulement juridique ? Les communications faites à la presse donnent à le croire : on y lit que la Confédération générale est organisée légalement, en parfaite conformité avec la loi de 1884, et que dès lors elle n’offre aucune prise. Ses membres peuvent commettre des délits individuels, et ils doivent être poursuivis à ce titre individuellement ; mais la Confédération, elle échappe à toute répression. C’est une doctrine singulière : il en résulte qu’il suffit à une association d’être organisée légalement pour qu’elle ne puisse commettre aucune illégalité. Prenons pourtant l’exemple de M. Griffuelhes : est-ce comme homme privé, est-ce comme simple citoyen, qu’il a convoqué des milliers d’ouvriers à Villeneuve-Saint-Georges ? Il n’en aurait réuni que quelques dizaines s’il avait parlé comme tel ; mais il a parlé, c’est-à-dire ordonné au nom de la Confédération générale du Travail, et les ouvriers sont venus en rangs pressés. C’est donc la Confédération générale qui a agi, qui est coupable, qui est responsable, qui aurait dû être frappée. Pourquoi ne l’a-t-elle pas été ? Il est facile de le comprendre. Au premier moment, des journaux habituellement bien renseignés ont dit que la Confédération générale avait vécu : c’était sans doute la première intention de M. Clemenceau, et c’était la bonne. Mais à ce moment, les ministres étaient dispersés, et M. Clemenceau avait oublié qu’il s’était donné un certain nombre de collaborateurs socialistes. Les ministres étant revenus, M. Clemenceau s’est aperçu qu’il n’était pas le maître. Voilà pourquoi on a entamé des poursuites contre quelques hommes, qui ne sont rien, et on n’a osé rien entreprendre contre la Confédération générale, qui est tout.

Mais, a-t-on dit encore, à quoi bon dissoudre la Confédération générale ? Il s’en formera une autre aussitôt, et on n’aura rien gagné au change : argument commode pour ceux qui ne veulent rien faire. Au point où en sont les choses, et avec un gouvernement dont tout le monde sait que l’énergie est intermittente, la simple dissolution de la Confédération générale n’aurait évidemment pas eu du premier coup toute l’efficacité désirable ; il aurait fallu que cette première mesure fût suivie de quelques autres ; pourtant, si, derrière elle, on avait senti une volonté ferme, résolue à pourvoir à toutes les nécessités qui s’imposeraient, l’effet moral aurait certainement produit quelques conséquences appréciables. Cette volonté ne s’étant pas manifestée, c’est le contraire qui est arrivé : la Confédération générale du travail est devenue plus arrogante, et elle semble bien être aussi puissante que jamais. Peut-être même l’est-elle davantage. Les ordres qu’elle donne, pour n’être plus contresignés par M. Griffuelhes, n’en sont pas moins suivis. M. Griffuelhes est prodigieusement facile à remplacer ; on trouve des hommes de son espèce autant qu’on en veut : uno avulso non deficit alter ; peu importe que M. Griffuelhes soit en prison si la Confédération générale continue d’opérer en liberté. Or elle continue, et, par suite d’un fait qui, quoi qu’on en dise, était inattendu au moment où il s’est produit, ses forces se sont subitement accrues dans une proportion considérable : la Fédération des mineurs s’y est affiliée.

Il s’agit des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, qui ont une place à part dans l’histoire du mouvement syndical, et cette histoire est en somme à leur honneur. Ils ont obtenu, et ils en sont justement fiers, des résultats supérieurs à ceux de tous les autres groupemens ouvriers, bien que, jusqu’à présent, ils aient agi par les voies légales et qu’ils aient désavoué les moyens révolutionnaires. En sera-t-il toujours ainsi ? Nous n’en savons rien. Dans ces derniers temps, les mineurs du Nord ont été en butte à des suggestions nouvelles et ne s’en sont pas toujours bien défendus. Nous avons rendu compte, on s’en souvient peut-être, des exploits du citoyen Broutchoux qui a organisé des syndicats nouveaux pour battre en brèche l’influence de MM. Basly et Lamendin sur les anciens. La paix qui s’est faite entre les uns et les autres est boiteuse et mal assise : les hostilités recommenceront à la première occasion. On ne saurait en douter, quand on voit la Fédération des mineurs choisir tout exprès le moment actuel pour s’affilier avec éclat à la Confédération générale du Travail. Lorsque la nouvelle s’en est répandue, l’émotion a été vive, et quoi de plus naturel ? Mais, comme il y a toujours des optimistes qui s’obstinent à voir et à présenter les choses du bon côté, on nous a expliqué que la Fédération des mineurs apporterait dans la Confédération générale un élément relativement modéré avec lequel il faudrait compter, et qui jouerait certainement un rôle pacificateur. On a même ajouté que la Confédération générale s’était toujours défendue contre cette sorte de ralliement où elle voyait un danger pour son omnipotence. Cela est-il vrai ? Dans une conversation avec un rédacteur du Temps, M. Basly a dissipé d’un mot cette espérance. « Voilà, a-t-il dit, une illusion qu’il ne faut pas avoir : quelle que soit l’importance de notre Fédération, qui compte plus de membres coli-sans que n’importe quelle autre, nous n’aurons qu’un délégué au comité confédéral. Nous serons toujours mis en minorité par les organisations qui sont d’autant plus violentes qu’elles comportent moins de membres. Comme on n’est pas sans avoir remarqué à la C. G. T. que ces organisations qui groupent de très nombreux adhérens sont toujours plus prudentes dans leur action, — parbleu ! les chefs sentent mieux leur responsabilité lorsqu’ils ont derrière eux des troupes nombreuses, — on leur préfère les fédérations qui sont composées des seuls élémens violens de la corporation. Aussi le comité confédéral ne fait-il rien pour donner à nos grandes organisations une situation prépondérante. » C’est dans ce sens, évidemment, qu’il faut entendre l’affirmation que la Confédération générale ne tenait pas essentiellement à l’affiliation de la Fédération des mineurs. Qu’arrivera-t-il donc ? La Confédération fera des efforts pour maintenir la Fédération dans un état subalterne, et la Fédération en fera de son ôté pour maintenir son indépendance. Mais qui l’emportera ? M. Basly, qui a dissipé certaines illusions, n’en conserve-t-il pas pour son propre compte ? « Nous n’entrons pas, dit-il, à la C. G. T. pieds et poings liés. Nous resterons dans tous les cas maîtres de notre action. Ce n’est pas parce qu’elle est affiliée que la Fédération des mineurs pourra enfreindre l’article de ses statuts qui oblige de procéder à un référendum avant de déclarer la grève générale. Non, pas plus demain qu’hier, on ne verra les mineurs abandonner le travail brusquement, un beau matin, sur un mot d’ordre donné la veille au soir. Cela, vous pouvez l’annoncer avec certitude. » Est-ce bien sûr ? Que signifie l’affiliation si elle n’établit pas une certaine dépendance de la Fédération à l’égard de la Confédération ? Et si cette dépendance n’allait pas en s’accentuant, ce serait la première fois qu’un pareil miracle se verrait.

M. Basly explique comment l’affiliation s’est faite, et son explication nous donne une inquiétude de plus. On voulait faire, dit-il, l’unité minière, et déjà un certain nombre de syndicats, qui étaient sans nul doute les plus violens et les plus enclins aux procédés révolutionnaires, s’étaient affiliés à la Confédération générale, auprès de laquelle ils avaient trouvé appui et concours dans des momens difficiles. La reconnaissance, qui est un beau sentiment, les y enchaînait. Alors, puisqu’ils ne voulaient à aucun prix quitter la Confédération générale, il a bien fallu que les autres y allassent, puisqu’on voulait faire l’unité, et il y a tant d’avantages- à l’unité, que M. Basly aime encore mieux qu’elle se soit faite ainsi, que si elle ne s’était pas faite du tout. Néanmoins, il reste mélancolique et nous le restons avec lui. On voulait faire l’unité, soit ; mais comment ne pas constater que, pour la faire, les modérés ont été aux violens et non pas les violens aux modérés. N’en est-il pas toujours ainsi ? Le premier pas est fait : où les autres nous conduiront-ils ?

« Abandonner le travail brusquement, un beau matin, sur un mot d’ordre donné la veille au soir, » M. Basly nous assure que les mineurs du Pas-de-Calais ne le feront jamais : en attendant, on le fait couramment à Paris. Nous avons parlé de la grève de vingt-quatre heures, ordonnée par la Confédération générale, qui a entraîné la sanglante échauffourée de Villeneuve-Saint-Georges : après celle-là, nous en avons eu une autre, qui n’a pas eu et ne pouvait pas avoir d’aussi douloureuses conséquences, car elle n’a duré que deux heures. C’est la grève des électriciens ; elle a été faite sur l’ordre du citoyen Pataud, qui d’ailleurs n’en était pas à sa première expérience : c’est lui qui une première fois, il y a dix-huit mois, a plongé Paris dans une obscurité encore plus prolongée, puisqu’elle a duré toute une nuit. M. Pataud a éprouvé le besoin de nous donner un nouvel avertissement, et il a été assez bon prince pour en réduire la durée à deux heures seulement. Ce sont jeux de prince, en effet ; un grand nombre de pauvres gens en ont pâti, et quelques-uns, qui vivaient du travail de leur soirée, dans des théâtres ou des concerts par exemple, se sont vus privés de leur modeste salaire ; ils ont payé les frais de l’avertissement adressé aux bourgeois. M. Pataud n’avait pas à se gêner pour d’aussi petites gens : il accomplissait un acte politique, et la grande politique fait toujours quelques victimes. On dit cependant qu’une de ces victimes se montre récalcitrante et poursuit M. Pataud en dommages-intérêts : les tribunaux, nous l’espérons bien, lui donneront raison. Il est absurde de prétendre que l’émeute de Villeneuve-Saint-Georges ou l’obscurité répandue sur Paris pendant plusieurs heures soient des faits de grève, et par conséquent des faits licites. Une émeute est une émeute, un délit est un délit, de quelque apparence qu’on cherche à les couvrir. Les actes dont il s’agit ne se rattachent pas à l’ordre économique, mais bien à l’ordre politique et quelquefois même à l’ordre privé. Si on le conteste, il faut approuver le gouvernement d’avoir laissé en liberté un escroc de droit commun, condamné par les tribunaux, parce qu’il travaillait à une grève, et que ce genre de travail est sacré ; il donne des immunités particulières. Depuis, l’escroc en question a été arrêté dans la bagarre de Villeneuve-Saint-Georges : il a été condamné de nouveau et cette fois emprisonné. Il doit avoir une bien triste idée de la logique du ministère ! Pourquoi l’avait-on laissé en liberté, si ce n’était pas pour qu’il pût aller à Villeneuve-Saint-Georges ? Il y était à sa place, et il pouvait croire qu’il y était avec une autorisation spéciale du gouvernement. On cherche une politique, on ne trouve que l’incohérence.

C’est sans doute à cette impression d’incohérence qu’il faut attribuer la piteuse attitude des directeurs des secteurs électriques qui, appelés par le président du Conseil après la grève, ont reçu de lui des propositions qu’ils n’ont point acceptées. M. Clemenceau parlait cependant, cette fois, en homme de gouvernement. Il avait peu goûté la mauvaise plaisanterie du citoyen Pataud, et il se montrait justement inquiet des conséquences qu’elle pouvait avoir si on ne prenait pas des mesures énergiques pour décourager toute récidive. Au premier moment de la grève, il avait fait appel à des électriciens militaires qui auraient pu être substitués rapidement aux électriciens civils, et nous rendre l’éclairage sans lequel une grande ville devient vite un coupe-gorge. La grève n’ayant duré que deux heures, on n’a pas eu besoin de recourir à eux ; mais M. Clemenceau, dans sa conversation avec les directeurs d’usines, leur a suggéré l’idée de procéder à un licenciement provisoire du personnel électrique, pendant lequel il mettrait des électriciens militaires à leur disposition. Les directeurs ont répondu que leur personnel était professionnellement excellent, qu’il était entraîné, qu’il faudrait peut-être un certain temps aux électriciens militaires pour se mettre au fait d’un service qu’ils ne connaissaient pas, enfin et surtout que les ouvriers confédérés seraient parfaitement capables, avant de s’en aller, de se livrer au sabotage des machines et de tout briser autour d’eux. Les directeurs de secteurs ont fait preuve à coup sûr d’un médiocre courage, mais ils auraient peut-être raisonné autrement et fait une autre réponse s’ils avaient eu affaire à un gouvernement doué de plus de consistance, de solidité, de continuité dans l’action et inspirant plus de sécurité pour le lendemain. Ils n’ont pas osé accepter les offres de M. Clemenceau, ; ils se sont défiés de ce qu’il y a dans sa politique, de décousu, d’imprévu, de hasardeux, d’incomplet ; ils ont vu un ministre qui faisait, à la vérité, une proposition digne d’un gouvernement sérieux ; mais ils n’ont pas vu ce gouvernement, et ils ont craint de s’engager dans une aventure avec une garantie insuffisante. On ne saurait les en approuver, car ils se sont mis plus platement que jamais à la discrétion de M. Pataud ; mais leur abstention n’était pas sans quelques circonstances atténuantes.

Nous n’avons pas encore dit ce qu’il y a de plus grave dans la situation actuelle : ce ne sont pas les incidens violens de Villeneuve-Saint-Georges, ni même le sport inquiétant auquel s’est livré M. Pataud, mais bien les causes qui ont déterminé les entrepreneurs de travaux publics à prononcer, pour commencer, un lock-out partiel contre leurs ouvriers terrassiers. Ce licenciement n’est pas encore complet : on a dû faire des exceptions pour les chantiers où les travaux commencés ne peuvent pas être interrompus sans précautions préalables, à défaut desquels la sécurité publique serait compromise, — par exemple pour les travaux du Métropolitain sous le lit de la Seine, ou encore pour ceux qui ont pour objet la consolidation du sol, place de la Concorde. Dans les autres chantiers, un grand nombre d’ouvriers ont été déjà licenciés ; d’autres le seront plus tard, car les entrepreneurs procèdent par des mesures successives. Mais ils sont dès maintenant résolus, en vertu d’une décision prise en commun, à demander la modification ou la résiliation de leurs contrats. Les motifs qu’ils en donnent ne sont que trop sérieux. Ils ne sont plus maîtres de leurs chantiers ; les ouvriers ne veulent y reconnaître l’autorité que des chefs nommés par eux ; et enfin, ces ouvriers refusent de travailler plus d’un certain nombre d’heures par jour, nombre qui va toujours en décroissant. Si on les oblige à rester dans les chantiers le même nombre d’heures qu’autrefois, ils y consentent, mais ils s’y croisent les bras ou s’appliquent à travailler avec une lenteur telle que le rendement de leur travail est quelquefois inférieur à la moitié de ce qu’il était au moment où les contrats des entrepreneurs ont été passés avec la Ville : dès lors, ces derniers ne peuvent plus remplir les conditions qu’ils avaient acceptées. Les cahiers des charges prévoient la résiliation du contrat, si certains cas viennent à se produire : ils se sont produits par la faute des ouvriers. Les charges qui incombent aux entrepreneurs se sont accrues dans des proportions imprévues, et qu’il était impossible de prévoir La continuation des travaux est devenue impossible. Il suffit de se promener dans Paris pour se rendre compte de la quantité de travaux qui y ont été entamés à la fois, sans doute imprudemment ; on ne voit partout que des palissades qui enlaidissent la ville, en attendant que l’achèvement de toutes ces entreprises en augmente la circulation souterraine ; mais cet achèvement arrivera-t-il jamais ? En vérité, on n’en sait plus rien : il ne semble pas, en tout cas, que le jour de la délivrance soit prochaine. Cet arrêt des travaux, cet encombrement inesthétique, cette incertitude générale, ce malaise, cette inquiétude, tout cela est l’œuvre de la Confédération générale.

En 1848, Louis Blanc avait proposé une organisation du travail dont on a fait quelques expériences : elles ont eu des conséquences néfastes. Les meneurs d’aujourd’hui ont, à leur tour, une conception nouvelle de ce que doit être le travail bien organisé. Autrefois, on demandait aux ouvriers de travailler tous de leur mieux, et chacun était finalement traité suivant son application, son zèle, son intelligence, enfin suivant ses services. Il y avait alors intérêt à être un ouvrier laborieux, à donner le bon exemple aux autres, à s’élever au-dessus de la moyenne : on devenait contremaître, chef de chantier, etc. La Confédération générale du Travail a changé cela : aujourd’hui, tous les ouvriers, bons ou mauvais, doivent être traités de même, ou plutôt il ne peut plus y en avoir de bons, ni de mauvais, tous devant fournir la même somme de travail. Ce résultat aurait été difficile à obtenir si on avait pris mesure sur les meilleurs, mais devenait très facile, au contraire, si on les soumettait uniformément les uns et les autres au niveau inférieur. Le système était déprimant pour les ouvriers intelligens et actifs, mais réconfortant pour les autres et avait le mérite de ne pas faire de jaloux. Il en avait un autre qui était de faire durer l’ouvrage et par conséquent de diminuer les temps de chômage. Cette dernière considération une fois admise devait amener de grands perfectionnemens dans l’application. Bientôt les ouvriers se sont ingéniés à introduire dans leur travail des malfaçons secrètes qui, découvertes un peu plus tôt ou un peu plus tard, devaient leur donner une tâche nouvelle au détriment de l’entrepreneur. Tout cela a été imaginé peu à peu par voie déductive et appliqué très résolument. Il est clair que des chefs de chantiers nommés par les entrepreneurs, consciencieux et honnêtes, ne sauraient tolérer de pareilles pratiques : aussi les ouvriers entendent-ils les choisir eux-mêmes, et ils les prennent parmi les plus vieux et les plus nuls d’entre eux, c’est-à-dire parmi ceux dont la complaisance leur est le plus sûrement acquise. Avons-nous besoin de dire à quelles conséquences doit conduire un pareil système, car c’en est un, très minutieusement combiné en vue du but poursuivi ? Les ouvriers s’y soumettent avec cette obéissance passive qu’on a dénoncée et proscrite ailleurs, mais qui se retrouve dans nos chantiers, aussi absolue qu’elle ait jamais été dans la congrégation la plus despotiquement disciplinée. Le mal étend chaque jour ses ravages. Alors les entrepreneurs de travaux publics, effrayés et découragés, déclarent qu’ils ne peuvent plus remplir leurs engagemens et demandent à en être relevés. Ils ne sont plus les maîtres chez eux ; on leur refuse le travail qu’ils se voient cependant obligés de payer ; ils font leurs calculs et ils reconnaissent qu’ils seront ruinés si les conditions de leur contrat restent les mêmes. Que faire ? Le métier est devenu impossible : ils le dénoncent ou y renoncent. Quant aux ouvriers, ils se préparent sans doute de grandes souffrances, mais ils ne devront en accuser qu’eux-mêmes.

Le mal est d’autant plus grave que les causes qui l’ont produit sont plus anciennes : il découle de toute une série de fautes que nos gouvernemens ont successivement accumulées. On a habitué les ouvriers à croire qu’ils étaient une classe à part dans la société, indépendante de toutes les autres et qui pouvait tout se permettre à leur égard. On a fait pour eux des lois d’exception qui leur assuraient de grands avantages, et ces lois, on n’a même pas tenu la main à ce qu’ils en respectassent l’esprit et la lettre. Elles étaient faites strictement en vue de leurs intérêts professionnels ; ils en ont tiré des armes politiques, au moyen desquelles ils exercent sur la société un chantage indécent Nous sommes partisan de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels, mais l’application qu’on en a faite n’en est-elle pas la pitoyable caricature ? La plupart des syndicats sont organisés irrégulièrement, illégalement : on n’ose pas y toucher, parce qu’ils se sont placés sous l’aile tutélaire de la Confédération générale du Travail, et on ose encore moins toucher à la Confédération elle-même. La Bourse du Travail a été, elle aussi, complètement détournée de son objet. On en a exilé quelques syndicats par trop irréguliers qui, prévoyant le coup, s’étaient déjà pourvus ailleurs et vont s’y loger : mais la Bourse elle-même reste aussi intangible que la Confédération générale. Dès lors, ce qui devait arriver arrive : par la manière dont on le traite, on irrite le mal au lieu de le guérir. Il est possible que la Confédération générale sente l’utilité de se donner un peu de répit et que, après tout ce qu’elle vient de faire, elle s’arrête quelque temps pour respirer : encore rien n’est-il moins sûr. Mais on ne l’a ni sérieusement inquiétée, ni intimidée, et elle reprendra bientôt le cours de ses exploits ; M. Pataud s’est fait couvrir d’applaudissemens, dans une réunion de deux mille personnes, en annonçant comme prochaine la grève générale. « Elle peut être faite, a-t-il dit, par quelques milliers de travailleurs seulement. Il suffit de paralyser les forces vives de la production et de l’échange, de frapper là où se trouve le centre de toute la vie économique du pays. » On ne comprend pas très bien ce que cela veut dire, mais les menaces les plus vagues sont quelquefois les plus dangereuses. Nous redoutons d’ailleurs beaucoup moins la grève générale que l’état d’esprit qui, au milieu de ces déclamations véhémentes, a déjà amené tant de ruines. On a faussé l’esprit des ouvriers et on s’applique, chaque jour, à décourager chez les patrons l’esprit d’entreprise. Si cela continue, la crise, que nous traversons sera peu de chose à côté de celles que nous réserve l’avenir.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.