Chronique de la quinzaine - 14 août 1915

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Chronique n° 2000
14 août 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Varsovie a succombé. Depuis quelques jours, quelques semaines même, sa chute était prévue ; l’opinion y était préparée ; aussi l’événement, quelque douloureux qu’il soit, non seulement pour la Russie, mais pour les Alliés, n’a-t-il pas produit tout l’effet qu’on en pouvait craindre. Il serait puéril de vouloir en méconnaître l’importance. Une aussi grande ville, à laquelle se rattachent tant de souvenirs et d’espérances, capitale historique d’un pays comme la Pologne, ne tombe pas entre les mains de l’ennemi sans produire dans toute l’Europe une émotion très vive. Gardons-nous de nous y abandonner au point d’en devenir victimes. Sans doute, c’est un beau coup d’avoir pris Varsovie ; mais combien il aurait été préférable de prendre l’année russe ! On l’a essayé, on n’y est point parvenu. Aussi, quelque affliction que les Russes aient éprouvée en apprenant la chute de Varsovie, n’ont-ils pas perdu un atome de leur confiance, et l’histoire présente peu de spectacles aussi nobles que celui qu’ont donné la Douma et le Conseil de l’Empire lorsque l’événement y a été connu. Les paroles qui ont été prononcées là sont de celles qui honorent un peuple, le rendent digne des revanches de l’avenir et les lui promettent avec certitude. Tout le monde connaît d’ailleurs la cause, la seule cause des revers provisoires que les Russes ont subis : elle est dans le manque de munitions. Le même mal a sévi dans des proportions différentes chez tous les Alliés, à l’exception des Italiens, qui ne sont entrés en guerre qu’après avoir eu le temps de s’y préparer et ont profité, avec une rare intelligence, des leçons déjà acquises. Mais au début, personne n’avait prévu quelle effrayante consommation d’armes et de munitions aurait lieu sur les champs de bataille. Nous avons fait les premiers un grand effort pour y pourvoir, les Anglais le font en ce moment, et les Russes s’y mettent à leur tour. S’ils l’avaient fait plus tôt, ils n’auraient pas éprouvé des échecs que ne méritait certainement pas l’admirable, la prodigieuse vaillance de leurs soldats, non plus que la science militaire et la capacité de leurs officiers. On peut dire en effet, sans aucune exagération, que, tel qu’il s’est manifesté au cours de ces derniers mois, le soldat russe, s’il a eu quelquefois des égaux, n’a pas aujourd’hui de supérieurs. Le sentiment patriotique qui l’inspire a quelque chose de mystique et de sacré : la guerre actuelle est pour lui une guerre religieuse, et c’est pourquoi il y apporte une ardeur sans égale : on l’a vu combattre avec des armes primitives, n’ayant d’autre valeur que celle des bras qui les maniaient, se jeter sur l’ennemi avec une énergie farouche, lui tenir tête, le faire reculer. Mais ces prodiges ne peuvent se soutenir qu’un temps. Les Austro-Allemands avaient pour eux une supériorité d’armement qui opérait comme une force de la nature. Le nombre d’obus qu’ils ont tiré déroute l’imagination. Le soldat russe a été impuissant contre cette avalanche, de fer, et c’est aux officiers qu’il a appartenu de sauver l’armée du désastre qui la menaçait.

Ils se sont acquittés de cette tâche avec une vraie maîtrise. Le plan allemand était de cerner l’armée ennemie, de la prendre entre les branches, non pas seulement d’un, mais de deux étaux, de telle sorte que si l’un manquait le but, l’autre semblait devoir l’atteindre dans un enveloppement encore plus étendu. Mais le grand-duc Nicolas a manœuvré pour échapper à l’étreinte et il a réussi. Il ne s’est pas obstiné à défendre Varsovie, qui avait d’ailleurs été déclassée et n’était pas défendable dans les conditions où on se trouvait. S’il s’y était immobilisé, ou même seulement attardé, il y aurait été enveloppé : l’armée russe aurait été enlevée ou détruite. Il n’en a rien été. Varsovie a été évacuée au moment précis où elle devait l’être ; l’opération, une fois résolue, s’est faite lentement, avec sang-froid, avec ordre ; lorsque l’ennemi est entré dans la ville, il n’y a rien trouvé de tout un matériel de guerre qui avait été mis en lieu de sûreté. Quant à l’armée, elle s’est repliée sur une nouvelle ligne de défense qui a été depuis longtemps étudiée et qui même, dans les plans primitifs de l’état-major russe, était celle où on devait attendre le choc de l’ennemi : c’est sur notre insistance que la frontière avait été adoptée comme première ligne de défense et nous ne devons d’ailleurs pas regretter qu’elle l’ait été. Non seulement, en effet, la campagne que viennent de faire les Russes a apporté à la cause commune un concours utile, mais elle les a eux-mêmes couverts de gloire et leur a permis de faire un grand mal à l’ennemi. Les pertes austro-allemandes sont énormes ! L’armée russe, en dépit des grandes qualités qu’elle a déployées, a éprouvé un échec, soit ; mais elle n’a pas été vaincue, elle a seulement changé de terrain de combat. Bientôt elle aura les munitions qui lui manquent. Nous aurons nous-mêmes et les Anglais auront aussi toutes celles dont nous avons besoin. Nous en avons assez, en attendant, pour nous maintenir sur une défensive qui ne sera pas entamée. La patience, que nous avons recommandée si souvent, nous est de plus en plus indispensable ; mais elle est aussi pour nous, plus que jamais, une garantie de succès.

L’empereur d’Allemagne commence-t-il à en avoir l’impression ? Il y a un an que la guerre a éclaté : il semble que tout le monde se soit donné le mot pour ne pas laisser passer cet anniversaire sans le marquer de quelque manifestation. Le roi d’Angleterre et le président de la République ont échangé des télégrammes dans lesquels ils se sont donné mutuellement l’assurance qu’ils iraient, que leurs pays iraient jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire décisive. Les principaux hommes politiques anglais ont prononcé des discours dans lesquels ils ont éloquemment développé la même affirmation. Chez nous, le président de la République, usant d’un droit que la Constitution lui donne, mais dont il use très rarement, a adressé aux Chambres un message où il ne leur a pas dit autre chose. Il avait parlé au nom du Gouvernement, ce qui a permis à celui-ci de se taire, mais les présidens des deux Chambres, MM. Antonin Dubost et Paul Deschanel, ont prononcé l’un et l’autre des paroles vigoureuses qui ont été couvertes d’applaudissemens enthousiastes. En Russie enfin, l’ouverture de la Douma a permis aux ministres de l’empereur Nicolas de faire entendre la voix du pays : nous dirons un mot dans un moment de cette manifestation, qui est trop importante pour être passée sous silence. On peut bien penser que l’empereur Guillaume n’a pas laissé échapper, lui non plus, cette occasion de parler à l’Allemagne et à l’Univers. Il l’a fait, et son éloquence a un peu déçu l’auditoire : il a semblé qu’elle n’avait pas son éclat habituel. Pour commencer, l’Empereur, sentant bien le poids de la responsabilité dont le monde s’obstine à l’écraser, a paru vouloir le secouer. « Un an s’est écoulé, a-t-il dit, depuis que je fus obligé d’appeler le peuple aux armes. Une époque sanguinaire inouïe est arrivée pour l’Europe et le monde. Devant Dieu et devant l’Histoire, je jure que ma conscience est nette : je n’ai pas voulu la guerre. » Laissons donc à Dieu et à l’Histoire le soin de prononcer en dernier ressort. Au surplus, ce n’est pas là ce qui nous intéresse dans le manifeste impérial ; la nouveauté en est ailleurs ; elle est dans la manière dont l’Empereur envisage l’avenir et parle déjà de la paix. Son manifeste a comme une pointe de mélancolie. « Les grandes épreuves, dit-il, donnent à la nation la fermeté du cœur. En agissant héroïquement, souffrons et travaillons sans fléchir jusqu’à ce que la paix arrive, une paix qui nous offre les garanties militaires, politiques et économiques nécessaires à notre avenir, une paix qui remplisse les conditions requises pour le développement de notre énergie productrice chez nous et sur la mer libre. De cette façon, nous sortirons honorablement de cette guerre pour le droit et la liberté de l’Allemagne, si longtemps qu’elle puisse durer. » Sortir honorablement de la guerre : est-ce donc à cela que l’Allemagne borne aujourd’hui son ambition ? Elle était plus grande autrefois. Encore faudrait-il savoir ce que l’Empereur entend par le mot honorable qui, avec du plus et du moins, peut prêter à des sens très différens. Les précisions nous manquent. Mais évidemment, Guillaume II éprouve le besoin de faire miroiter aux yeux de son peuple le mirage d’une paix prochaine.

Il est vrai que, parlant de la guerre, il dit dans son manifeste qu’il faut la soutenir, « si longtemps qu’elle puisse durer ; » mais, en même temps et comme pour corriger le mot, il a adressé à sa sœur, la reine de Grèce, un télégramme qui, malgré le trait familier de la fin, était certainement destiné à la large publicité qu’on lui a donnée. Le début rappelle le héros des légendes wagnériennes : « Mon épée destructrice s’est abattue sur les Russes. Ils auront besoin de six mois pour se reformer. Dans peu de temps je t’annoncerai de nouvelles victoires de mes braves, qui se sont montrés invincibles dans leur lutte contre le monde presque entier. Le drame de la guerre touche à sa fin. Salutations à Tino (le roi Constantin). » Non certes, la guerre n’est pas près de finir, et c’est ici que l’Empereur se trompe, ou qu’il trompe son peuple. Il ne faudra pas six mois à la Russie pour se reformer, mais s’il les lui fallait, eh bien ! nous attendrions. La guerre n’est pas près de son terme, parce que sa prolongation nous est favorable et qu’elle est défavorable à l’Allemagne : ce serait duperie de notre part de laisser échapper nos meilleures chances au moment où elles seraient sur le point de se réaliser. La paix aujourd’hui, c’est-à-dire avant que la guerre ait produit toutes ses conséquences, ne serait qu’une trêve, il faudrait bientôt tout recommencer. C’est par amour de la paix que nous n’en voulons pas encore, et c’est parce que ce sentiment est général parmi les Alliés qu’au moment même où l’Empereur rédigeait péniblement son manifeste, les chefs d’États alliés y répondaient d’avance en disant qu’ils iraient jusqu’au bout. M. le Président de la République a été particulièrement bien inspiré lorsqu’il a dit dans son message, en parlant du peuple et de l’armée : « Ils ne se laisseront troubler, ni par les nouvelles mensongères qui cherchent à faire dans l’ombre le siège des âmes faibles, ni par les bruyantes protestations pacifiques des manifestes ennemis, ni par des paroles doucereuses et perfides que des agens suspects murmurent parfois aux oreilles des neutres. » Ces murmures sont même venus jusqu’aux nôtres.

Ici, qu’on nous permette une digression au sujet du Saint-Père qui, avec des intentions à coup sûr bien différentes de celles que nous condamnons, mais sans tenir peut-être un assez grand compte d’élémens très complexes dont quelques-uns lui échappent, vient d’écrire un manifeste pacifique. On se rappelle le bruit qu’a fait, il y a quelques semaines, l’interview de M. Latapie. Nous avons dû en parler. Depuis, le Pape s’est expliqué, et quelques-uns de nos lecteurs nous ont reproché de n’avoir rien dit de ses explications, qui sont des rectifications ou plutôt des dénégations. Ils ont raison. Notre excuse est dans l’extrême multiplicité et la rapidité des événemens qui marchent plus vite que nos chroniques. Ce n’en est pas moins pour nous un devoir de dire que l’interview de M. Latapie a été démentie, non seulement par le cardinal Gasparri parlant au nom du Pape, mais par le Pape lui-même dans une lettre au cardinal Aniette. Il n’est donc pas douteux que M. Latapie a mal compris et mal rendu la pensée du Saint-Père. Cela nous a valu d’abord une lettre du cardinal Gasparri à M. Van den Heuvel, ministre de Belgique auprès du Vatican. Nous n’en retiendrons qu’un détail, mais il est important. Le Pape ne s’était pas expliqué jusqu’ici sur la violation de la neutralité belge ; les influences qui s’étaient exercées sur lui pour l’amener à le faire avaient été combattues et paralysées par d’autres : en fin de compte, sa conscience a parlé. Nous avons aimé particulièrement le passage de sa lettre où, faisant allusion aux papiers que les Allemands ont trouvés à Bruxelles et d’où ils ont sophistiquement conclu que la Belgique avait manqué la première aux devoirs de la neutralité, le cardinal Gasparri s’exprime ainsi : « Même si on admettait le point de vue allemand, encore resterait-il toujours vrai de dire que l’Allemagne, de l’aveu du chancelier, pénétra dans le territoire belge avec la conscience d’en violer la neutralité et, par conséquent, de commettre une injustice. Cela suffit pour que cet acte doive être considéré comme directement compris dans les termes de l’allocution pontificale. » Il s’agit d’une allocution où le Pape avait condamné in globo, mais sans application à un acte déterminé, « toute injustice de quelque côté et pour quelque motif qu’elle soit commise. » La lettre du cardinal Gasparri à M. Van den Heuvel a donné satisfaction à la Belgique et, ce qui est mieux encore, la reproduction en a été interdite en Allemagne. Il n’est pas mauvais que le Saint-Siège, à son tour, souffre un peu, oh ! bien peu, pour la justice. Celui qu’il représente sur la terre y a souffert davantage.

Revenons à l’adresse que l’anniversaire de la déclaration de guerre l’a amené à envoyer aux peuples belligérans et à leurs chefs : il y parle un peu comme un pacifiste et semble admettre que la guerre est un si grand mal qu’il n’y en a pas de pire, de même qu’il n’y a pas d’œuvre meilleure que le rétablissement de la paix. Le cri de douleur que pousse le Saint-Père, en songeant à « l’horrible carnage qui depuis un an déshonore l’Europe, » est très éloquent et vient d’un cœur paternel, mais on a vu plus haut les réponses qu’ont le droit d’y faire les peuples qui, après n’avoir rien négligé pour éviter la guerre, sont aujourd’hui obligés de la subir et tiennent par-dessus tout à ne pas recommencer. « On ne peut pas dire, assure le Saint-Père, que l’immense conflit ne peut pas se terminer sans la violence des armes… Pourquoi ne pas peser dès maintenant avec une sereine conscience les droits et les aspirations des peuples ? Pourquoi ne pas entamer de bonne volonté un échange direct ou indirect de vues ayant pour but de tenir compte dans la mesure du possible de ces aspirations et d’aboutir ainsi à mettre fin à cette lutte terrible ? » Le langage du Pape n’est pas nouveau à nos oreilles ; nous l’avons déjà entendu ailleurs ; nous y répondions il y a quinze jours que la paix n’était pas encore mûre, et que, à vouloir en trop hâter l’éclosion, on risquait de provoquer une recrudescence d’hostilités. Le Pape écrit : « Qu’il soit béni celui qui, le premier, élèvera une branche d’olivier, et tendra la main à l’ennemi en lui offrant des conditions raisonnables de paix ! » Il n’est pas impossible que ce porteur de branche d’olivier soit l’empereur d’Allemagne, mais peut-être le Pape l’aura-t-il béni un peu vite et encore faudrait-il pénétrer dans le secret de ses intentions. Elles sont quelquefois profondes et ne sont pas toujours droites.

Il n’est pas douteux que celles du Saint-Père ne soient, au contraire, d’une droiture parfaite ; mais a-t-il tenu compte de tous les élémens d’une situation très complexe ? Nous n’avons nullement l’intention de lui opposer notre clergé national qui, depuis le commencement de la guerre, a une attitude et tient un langage admirables ; mais enfin, les cardinaux français viennent d’écrire aux évêques une lettre qu’il faut lire après celle du Pape, parce qu’elle la complète heureusement. Après avoir, eux aussi, gémi sur les maux de la guerre, ils écrivent : « En présence de l’épreuve qui se prolonge, n’est-il pas opportun d’adresser à nos fidèles quelques paroles de réconfort, pour les encourager à la patience, à la persévérance dans l’effort, à la confiance dans le succès de notre cause ? Notre cause est la cause de la justice, puisque nous combattons pour sauvegarder l’intégrité de notre territoire et notre indépendance nationale ; notre cause est la cause de la civilisation elle-même, car nous sommes les défenseurs des principes de droit, de fidélité aux traités et d’humanité en dehors desquels il n’y a pas de civilisation digne de ce nom, et cette cause a pour soutien une armée que la valeur de ses chefs et l’héroïsme de ses soldats rendent invincible. » Enfin nos cardinaux demandent aux puissances célestes, « avec le triomphe de nos armes, le bienfait d’une paix durable. » Ce dernier mot est le mot juste. Paix honorable, dit l’empereur d’Allemagne : paix durable, répondons-nous. Le langage des cardinaux rend un son vraiment français. Et qu’en nous comprenne bien : nous ne demandons pas au Saint-Père d’en tenir un semblable, car il est le Pape de tous les catholiques, à quelque nationalité qu’ils appartiennent. On comprend à la rigueur que ses préoccupations aillent à la paix, sans qu’il se préoccupe de savoir à qui elle profitera davantage. Mais nous avons, nous, le droit et le devoir de nous le demander.

C’est ce qu’on fait en Russie. La Douma s’y est réunie le 1er août, et sa première séance a eu dans le monde entier un grand et légitime retentissement. Elle paraît destinée et est d’ailleurs résolue à jouer, au milieu des événemens qui se déroulent, le rôle qui appartient à une assemblée organe et interprète de l’opinion du pays. C’est l’Empereur en personne qui a voulu la convoquer, sentant bien qu’il trouverait en elle un appui. Plusieurs ministres ont pris la parole : M. Sazonof, ministre des Affaires étrangères, M. Bark, ministre des Finances, M. Gorémykine, président du Conseil. Le premier et le troisième de ces discours sont les plus importans pour nous. M. Sazonof avait beaucoup à dire. Il a parlé de la politique générale ; il a envoyé à notre nouvel allié, l’Italie, un salut cordial qui a été couvert d’applaudissemens ; quelques inquiétudes s’étant produites au sujet de l’attitude de la Suède, il les a dissipées ; il a qualifié comme il convenait la piraterie allemande et a fait allusion à l’échange de notes entre l’Allemagne et l’Amérique ; il a parlé de l’expédition des Dardanelles, de l’héroïsme qu’y déploient les Alliés et, par contraste, des odieuses persécutions que les Turcs affolés multiplient contre les Arméniens et les Grecs ; il a dit un mot rassurant sur la politique de la Serbie et du Monténégro, qui a pu éveiller l’attention de quelques Puissances ; enfin, parlant des neutres : « Je ne doute pas, a-t-il assuré, que, dans quelques pays encore neutres, les gouvernemens se trouveront pleinement d’accord avec les aspirations de leurs peuples et qu’ils se décideront à entrer dans la voie que leur indiquent leurs intérêts vitaux et tout leur passé. » A cette occasion, M. Sazonof a dit un mot de la pression exercée sur la Roumanie par des agens austro-allemands. « Cependant, a-t-il ajouté, malgré tous leurs efforts, le gouvernement roumain résiste à la tentation, et nous continuons à maintenir avec lui des relations d’amitié dont l’affermissement et le développement font l’objet de nos soins réciproques. » Cette phrase est peut-être la plus intéressante du discours de M. Sazonof. Avant lui, M. Asquith, dans un discours récent, avait parlé aussi des neutres et de la probabilité que quelques-uns d’entre eux prendraient finalement parti. La concordance de ces prévisions mérite d’être signalée.

C’est surtout sur la Roumanie que l’attention se porte aujourd’hui. Que des fautes aient été commises, soit par la Roumanie elle-même, soit par les Puissances alliées dans les rapports qu’elles ont eus avec elle, c’est malheureusement probable. On a négocié longuement, comme si rien ne pressait, alors qu’il aurait fallu agir et le faire vite. Heureusement, il n’est pas toujours vrai que l’occasion perdue ne se retrouve pas ; mais enfin une occasion perdue est du temps perdu, et on ne saurait guère exagérer le prix du temps dans la guerre actuelle. Tout en prêchant la patience, nous voudrions bien ne pas être obligés à en avoir autant. Il est clair qu’au moment où les Russes étaient maîtres de la Galicie, où ils avaient occupé la plupart des cols des Carpathes, où ils avaient déjà mis le pied dans la plaine hongroise, l’intervention de la Roumanie aurait eu un effet décisif immédiat. Ce qui s’est passé alors, nous ne voulons pas le rechercher. Peut-être y a-t-il eu d’un côté des prétentions excessives. Peut-être a-t-on cru de l’autre que, si on devait y accéder un jour, il n’y avait pas urgence à le faire et qu’on avait le loisir de négocier. Comme dans toutes les choses humaines, ces attitudes différentes ne sont pas sans excuses, et il est trop facile après coup d’accuser les hommes de ce qu’il y a eu d’imprévu dans les événemens. Au reste, tout cela appartient au passé : le présent, l’avenir nous importent davantage. M. Sazonof partage ce sentiment. Il a fait allusion à l’incident diplomatique dont nous venons de dire un mot. Parmi les pays qui manquent de munitions et qui sont le plus mal outillés pour en produire, la Turquie occupe un rang très distingué. Elle lutte dans les Dardanelles et jusqu’ici nous n’avons pas réussi à vaincre sa résistance ; mais ses munitions se raréfient et elle en demande, paraît-il, avec un accent désespéré. Comment lui en envoyer ? Il faut passer pour cela sur le territoire de la Roumanie. L’Allemagne a donc enjoint à celle-ci d’ouvrir ses portes à des trains qui porteraient des obus et des canons, et la Roumanie s’y est refusée. Les journaux se sont amusés, avec une ironie qui venait tout naturellement à l’esprit, de la contradiction inhérente à la politique allemande : elle ne peut pas souffrir que l’Amérique envoie à travers la mer des armes et des munitions aux Alliés, mais trouve tout naturel d’obliger la Roumanie à en laisser passer pour les Turcs. Cependant la Roumanie est souveraine chez elle, tandis que la mer appartient à tout le monde. Quoi qu’il en soit, le passage a été refusé. La Gazette de Cologne a déclaré alors que l’heure « était grave » pour la Roumanie et lui a adressé des menaces d’autant plus redoutables qu’elles étaient en somme un peu indistinctes ; mais on ne s’en est nullement ému à Bucarest et on ne s’en est pas mal trouvé jusqu’ici : les foudres allemandes ont fait long feu. On assure d’ailleurs que la Turquie a trouvé comme par enchantement le moyen de faire des obus et qu’elle n’a plus besoin de rien. C’est tant mieux pour elle, car elle n’a rien à attendre de la Roumanie qui a été plutôt offensée qu’intimidée par les gros yeux que lui faisait l’Allemagne et a gardé intactes son indépendance et sa dignité. Tous les pays ne sont pas disposés à se laisser mener au bâton.

Dans le reste des Balkans il est plus difficile de savoir ce qui se passe. Le bruit avait couru, — il venait d’un télégramme adressé de Sofia au Times, — que la Bulgarie avait obtenu de la Porte qu’elle lui cédât, — pour rien, disait-on, — la partie de son territoire où passe le chemin de fer conduisant à Dedeagatch. Ce territoire comprend la gare d’Andrinople avec un faubourg de la ville. On a raisonné beaucoup sur l’événement qui prêtait, il est vrai, à des interprétations différentes ; on s’est demandé si la Bulgarie, qui reçoit de l’argent de Berlin et qui aurait reçu des territoires de la Porte, avait conservé la plénitude de sa liberté et on a fait remarquer qu’elle n’avait pas pu l’aliéner pour si peu de chose. Néanmoins, le cas semblait suspect ; mais jusqu’ici, rien n’a confirmé l’exactitude du télégramme du Times et il est probable que la nouvelle qu’il a donnée est pour le moins prématurée. La Bulgarie reste donc dans l’attitude expectante, et on annonce au dernier moment que les Alliés viennent de faire des démarches à Nich et à Athènes en vue de lui assurer les satisfactions qu’elle réclame. Mais la nouvelle est encore trop récente et trop incertaine dans ses conséquences pour que nous puissions en parler, et nous nous bornons à la donner et à en signaler l’importance.

M. Sazonof n’a pas parlé seulement de la Roumanie, il l’a fait aussi du Japon. « Vous vous êtes sans doute aperçus, a-t-il dit, que, dans ces temps derniers, la presse japonaise a discuté l’utilité d’une étroite union politique avec nous. Cette idée a trouvé également des échos de sympathie dans notre presse… Nos rapports d’alliance actuels avec le Japon doivent être les avant-coureurs d’une alliance encore plus étroite. » Nous ne pouvons que souhaiter la conclusion prochaine de cette alliance plus étroite : les deux pays y gagneront. On se rappelle qu’il a été question, il y a quelques mois, d’un concours militaire que le Japon pourrait donner aux Alliés dans la guerre. A ce moment, le Japon avait sur la Chine des projets qu’il a depuis réalisés et pour lesquels il avait éventuellement besoin de son armée : aussi n’avons-nous pas cru qu’à défaut d’autres raisons il se dessaisirait de 4 ou 500 000 hommes et les enverrait en Europe. Aujourd’hui, la situation est différente, et nous ne saurions dire si le projet d’autrefois peut être repris avec de meilleures chances d’aboutir. Mais, à supposer que le Japon veuille conserver encore toutes ses forces en Extrême-Orient, il lui est facile d’envoyer à la Russie, et même en quantité considérable, des armes et des munitions, c’est-à-dire ce dont celle-ci manque le plus. De ce côté encore et par cette voie, la situation de nos alliés ne peut que s’améliorer, et M. Sazonof était en droit de donner à son discours la conclusion suivante : « En terminant, je tiens à dire que si, après une année de guerre, les résultats de tant d’efforts peuvent ne pas paraître correspondre à leur énormité, il ne faut pas oublier que le gage du succès est dans la fermeté et la ténacité ; je peux déclarer en pleine assurance que le gouvernement, uni à l’opinion publique, ne pensera pas à la paix avant la destruction militaire de l’ennemi. Nos fidèles alliés sont animés de la même fermeté inébranlable. » En effet, nous pensons tous, nous parlons, nous agissons de même et c’est dans cette communauté de nos sentimens et de nos efforts qu’est le gage du succès futur.

Quelque importance qu’ait eue le discours de M. Sazonof, celui du président du Conseil n’en a pas eu une moindre. M. Gorémykine a parlé de la Pologne, et les circonstances donnaient à ce qu’il en a dit un intérêt presque tragique. On se rappelle, aucun de nous n’a pu l’oublier, l’ordre du jour par lequel le grand-duc Nicolas, au commencement de la guerre, annonçait que la Pologne, divisée alors en trois tronçons dispersés entre des mains différentes, serait reconstituée et rendue autonome sous le sceptre de l’empereur de Russie. L’effet produit par cette déclaration a été immense. L’initiative prise par le grand-duc était à la fois un élan de générosité et un acte politique dont tout le monde a senti la portée. Donner un but à la Pologne, l’orienter tout entière vers l’unité et la liberté pouvait justement passer pour un coup de maître et, seule, la Russie victorieuse pouvait faire de cette promesse une réalité. L’Allemagne est provisoirement à Varsovie ; mais quand bien même elle y resterait, elle ne pourrait pas reconstituer intégralement l’ancienne Pologne, car il faudrait pour cela qu’elle consentît elle-même et qu’elle obtint que l’Autriche consentît également à abandonner les parties de la Pologne qu’elles détiennent toutes deux, et c’est ce qu’elles ne feront ni l’une ni l’autre. Ne pouvant pas prendre à son compte et tourner à son profit la politique de la Russie à l’égard de la Pologne, elle s’est appliquée à la discréditer. Pendant plusieurs mois, ses journaux ont répété qu’on ne faisait rien en Russie, qu’on ne préparait rien en vue de la reconstitution de la Pologne sur la base annoncée et promise. Les engagemens si solennellement pris ne seraient donc pas tenus. Au reste, l’Empereur ne les avait pas sanctionnés. Le grand-duc Nicolas avait parlé seul, peut-être imprudemment ; l’Empereur s’était tu, et ce silence ressemblait à un désaveu. Tel est le thème que la presse allemande s’appliquait à développer et que les agens allemands répandaient perfidement dans l’opinion. Malheureuse Pologne ! Son sort est particulièrement triste aujourd’hui, mais il lui reste l’espérance, et l’empereur Nicolas a voulu que cette espérance devînt désormais une certitude. Il a donc pris un engagement personnel qui ne laisse aucun doute sur ce que sa résolution a d’inébranlable. « Dans les jours actuels, a dit M. Gorémykine, il importe de faire savoir au peuple polonais que son organisation future est définitivement et irrévocablement décidée par l’appel du généralissime, le grand-duc Nicolas, du commencement de la guerre. Le peuple polonais, chevaleresque, noble, fidèle, brave, mérite toutes les sympathies et un respect sans mélange. Aujourd’hui, l’Empereur m’a chargé de vous déclarer qu’il a ordonné au Conseil des ministres d’élaborer des projets accordant à la Pologne, après la guerre, le droit d’organiser sa vie nationale et économique sur la base de l’autonomie, sous le sceptre des Empereurs de Russie. Avec les Polonais, les autres nationalités de la grande, de l’immense Russie ont prouvé leur fidélité à la mère patrie. C’est pourquoi notre politique intérieure devra être pénétrée d’un principe d’impartialité et de bienveillance à regard de tous les citoyens russes fidèles, sans distinction de nationalité, de croyance ou de langue. »

Nous avons tenu à reproduire, telles que les Agences nous les ont transmises, ces paroles très grandes et très belles dans leur simplicité. Pourquoi ne pas dire qu’elles visent à racheter et à réparer beaucoup d’erreurs anciennes, sans parler du crime initial qui a partagé et repartagé une nation qui voulait rester une et ne s’est pas résignée à mourir ? La guerre est un fléau sans doute, mais non pas le plus grand de tous, et les misères provisoires qu’elle provoque ne vont pas sans quelque compensation. Il y a des vérités qui n’apparaissent dans toute leur évidence, il a des leçons qui ne sont bien comprises et acceptées dans toute leur portée bienfaisante que sous le coup des plus grandes épreuves imposées à l’humanité. On voit alors s’opérer des réconciliations et des fusions qui semblaient impossibles. Des illuminations soudaines nous montrent en nous-mêmes des profondeurs insoupçonnées. Le tout est d’en conserver fidèlement la mémoire et de maintenir l’âme nationale à In hauteur où l’ont portée, dans une heure d’angoisse, des puissances secrètes d’héroïsme, de solidarité, d’amour réciproque et de pitié.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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