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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1852

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Chronique n° 480
14 avril 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 avril 1852.

Ce n’est point chose facile et qui se réalise par une subite illumination que la mise en œuvre complète et régulière de tout un ensemble d’institutions politiques. N’est-il pas nécessaire que toutes ces pièces d’un même mécanisme s’agencent, se combinent, pour fonctionner avec fruit ? Ne faut-il pas se reconnaître, savoir sur quel sol on marche, sonder l’inconnu ? Les transformations auxquelles on peut le moins disputer le succès, et qui changent le plus victorieusement les conditions politiques d’un pays, ne s’acclimatent pas dans le monde réel au premier commandement. Il y a souvent les retardataires en compensation de ceux qui entrent très vite dans l’esprit des organisations nouvelles, et qui s’y comportent avec un aplomb de vieux soldats, comme s’ils y eussent toujours vécu. Ce n’est pas trop d’un peu de temps pour marquer ces transitions, pour jeter quelque jour dans ces confusions qui naissent du mélange incohérent de préoccupations persistantes d’autrefois, d’habitudes anciennes et de conditions nouvelles. C’est là une des difficultés inhérentes à l’origine des régimes nouveaux, et c’est là ce qui explique le mieux peut-être les tâtonnemens du corps législatif à son début. Le corps législatif a peu fait encore, sans doute parce qu’il avait peu à faire, et aussi parce qu’il lui restait à se demander quel personnage il représentait dans l’état. La suspension de ses séances pendant la semaine sainte est venue à propos couvrir cette pénurie de travail ou ces hésitations. La semaine sainte est par elle-même un temps peu politique, à vrai dire. Si le plus grand spectacle est celui d’un peuple religieux observant les rites de sa croyance, pourquoi ne passerait-il pas quelque chose de l’impression universelle dans la pratique des pouvoirs publics, ou du moins dans le silence de leurs travaux ? En Angleterre, le parlement, qui se connaît en liberté, n’interrompt-il pas sa session à la Noël, à l’époque des principales fêtes chrétiennes ? Un des plus curieux effets de cette révolution de février, qui a été la source de tant d’étonnemens, qui a engendré tant de résultats auxquels elle s’attendait si peu, et qui étaient dans la logique de ses origines encore plus que de ses ambitions, — c’est d’avoir ravivé dans les esprits les émotions religieuses. Jamais plus que depuis quelques années la foule ne s’est pressée dans les églises à ces époques de mystérieux recueillement chrétien, et ce n’est point telle fraction de la population, telle classe sociale en particulier : c’est l’ancien président du conseil à côté du plus obscur manœuvre ; ce sont les esprits les plus élevés à côté des intelligences ignorantes et vulgaires. Quand ce sentiment éclate à un certain degré dans le cours des révolutions comme le fruit des efforts humains trompés, des rêves déçus, des poursuites vaines, n’est-il point encore un des élémens de notre situation politique ? Cette halte d’une semaine n’a-t-elle point sa signification dans l’ordre général des choses ?

Aujourd’hui, le corps législatif reprend ses travaux. Sera-ce avec plus d’assurance et d’activité ? Une des premières questions dont il ait été saisi, c’est celle de la refonte des monnaies, qui, sous une apparence vulgaire et pratique, cache un sens très politique. Ce n’est rien moins que la popularisation d’un régime, l’effigie d’un gouvernement descendant dans les masses sous la forme de la monnaie la plus usuelle, celle du billon. Le peuple, hélas ! a plus de sous, que de pièces d’or et d’argent. Aussi ne saurait-on méconnaître ce qu’il peut y avoir d’habileté pour un gouvernement à se faire ainsi frapper à cette familière effigie. Parmi les projets de divers genres qui semblent devoir être soumis au corps législatif, peuvent compter le budget en première ligne, quelques dispositions sur l’organisation départementale et communale, une loi sur l’enseignement. Le gouvernement lui-même fait pressentir la proposition de cette dernière loi dans un récent décret, qui formule tout un nouveau programme d’études. On sait déjà les modifications sérieuses qui ont été introduites dans l’organisation de l’enseignement supérieur. L’économie du nouveau décret, qui s’applique spécialement à l’instruction secondaire, peut se résumer en quelques mots. Elle est fondée sur la distinction radicale, sur la séparation absolue des études scientifiques et des études littéraires et historiques. Les enfans, après un premier cours élémentaire, devront faire choix du genre d’instruction auquel ils veulent se livrer. La création de deux divisions distinctes dans les lycées répond à cette combinaison, et les deux ordres d’études sont couronnés par un cours commun, non de philosophie, mais de logique portant sur les méthodes et les procédés de l’esprit humain. Il est facile d’apercevoir l’importance des changemens opérés dans la distribution de l’enseignement public par le nouveau décret ; la pratique seule sans doute peut en faire mesurer la portée. Seulement ce serait une étrange illusion de se figurer que tout ce qu’on enlève à l’étude des lettres devra profiter à l’étude des sciences, et que ce qu’on ôte à l’étude des sciences tournera nécessairement à l’avantage de l’étude des lettres. C’est raisonner comme si l’instruction publique n’avait pour but que de former des savans, des écrivains, des artistes, des industriels, tandis qu’elle est destinée au contraire, avant tout, à former des hommes en développant l’ensemble de leurs facultés ; voilà pourquoi elle combine une assez grande variété de connaissances. — Que cette variété d’études ait parfois de tristes résultats, qu’elle fasse trop souvent des esprits légers, superficiels et ambitieux, cela est vrai : c’est justement le mal auquel il faut trouver un remède ; mais il n’y aurait pas un moindre inconvénient à scinder les facultés d’un enfant, à surexciter l’une d’elles au détriment des autres, à claquemurer dès le premier âge une jeune nature dans une étude spéciale. — Un décret sur l’instruction publique, quelques projets entrevus, une suspension législative de quelques jours, — voici donc une période peu abondante en actes publics, et peut-être est-ce encore un effet d’habitudes anciennes de paraître s’étonner de ce calme subit dans les régions politiques officielles.

Toujours est-il que sous cette vie officielle qui se traduit en lois, en décrets ou en procès-verbaux, sous cette histoire contemporaine que le Moniteur écrit avec une invariable et docile précision, il y a ce mouvement vague, indistinct et réel pourtant qui s’appelle le mouvement social, et qui a ses caractères, ses tendances, ses événemens propres. Rien n’est plus obscur à considérer peut-être que les peuples emportés dans des crises subites, et au fond rien n’est plus curieux à analyser. L’indispensable et le difficile pour une société comme la société française, dans les phases de soulagement, de surprise et d’indécision qu’elle traverse, c’est de s’occuper, de s’émouvoir, de se créer des sujets d’intérêt, de continuer, en un mot, à être ce qu’elle a toujours été, — un monde brillant et facile, où la conversation supplée à la tribune, où les pertes sociales sont vivement senties, où l’intelligence garde son ascendant, et où les petites choses elles-mêmes ont leur place. Parmi ces petites choses, ne faut-il pas placer les bruits qui se succèdent, se propagent et s’enrichissent naturellement en route de toute sorte de commentaires, comme si ce n’était pas toujours assez de la réalité ? Il en était déjà ainsi dans un temps où la politique se faisait un peu trop en plein jour, nous le croyons ; qu’est-ce donc lorsque le public n’est pas dans la confidence de tous les secrets ? Il en résulte que le public fait lui-même sa politique avec des rumeurs et des nouvelles qui commencent par faire le tour des correspondances européennes. On s’entretient trois jours durant des entrevues princières qui n’ont point eu lieu ; on combine toutes les conséquences qui s’en déduisent ; on travaille de son plus beau zèle et à son insu aux résultats qu’on aime le moins. Ou bien c’est un incident diplomatique qui atteint à des proportions singulières. Tel est le voyage de M. le prince de Canino à Civita-Vecchia. Bien des versions ont été faites sur ce voyage ; la seule que nous croyons vraie, c’est que l’ancien président de l’assemblée constituante romaine n’avait d’autre mission que celle qu’il s’était donnée à lui-même au nom de ses affaires personnelles. La preuve en est qu’au même instant M. le président de la république et un envoyé du souverain pontife échangeaient à Paris des félicitations, et que M. le prince de Canino reprenait peu après le paquebot en simple particulier, sans avoir mis le pied à Rome, dont la ferme volonté du pape lui avait interdit l’accès. Combien d’autres bruits encore de nature à alimenter la curiosité publique ! Tout cela, c’est le besoin de vivre, d’agir, propre à une société qui a tant d’autres intérêts puissans, tant d’autres élémens d’activité brillante, et sur laquelle l’intelligence, sous ses formes diverses, ne cesse heureusement d’exercer un souverain attrait.

Offrez en effet à cette société un peu incertaine une réunion choisie où elle soit sûre d’entendre quelque accent d’éloquence, elle ne manquera point à l’appel. Il semble que l’Institut recueille aujourd’hui à quelques égards l’héritage de la tribune politique. Il y a quelque temps, c’était l’Académie française ; l’autre jour, c’était l’Académie des sciences morales et politiques. L’affluence était nombreuse, il n’y manquait guère que des membres de l’Institut, qui étaient loin d’être tous à leur poste. Outre la distribution des prix annuels de l’Académie des sciences morales, M. Mignet, dans cette séance, avait à faire entendre une de ces notices où il excelle, consacrée à la mémoire de M. Droz. Quelle étrange fortune que celle de l’honnête M. Droz ! Tout distingué qu’ait été cet homme de bien, jamais, à coup sûr, son nom n’a fait autant de bruit que depuis sa mort, Jamais il n’aura été l’objet de plus de panégyriques publics. Voici déjà trois discours académiques auxquels il sert de thème. M. Mignet, il est vrai, a su trouver des traits nouveaux pour caractériser cette physionomie à demi effacée et inconnue de nos oublieux contemporains ; il a pénétré dans la réalité même de cette simple existence, et il s’est trouvé qu’il y avait tout un côté plein de charme et d’intérêt. La vie privée de M. Droz, ses relations avec ses contemporains du directoire et de l’empire, ses goûts, ses habitudes, ses systèmes, ont repris une sorte d’originalité nouvelle dans l’ingénieuse notice de M. Mignet, qui n’est qu’un témoignage de plus de cette diction nette, savante et animée, où l’esprit est encore plus dans les choses que dans les mots. La parole de l’éminent secrétaire perpétuel laissait parfois échapper des traits qui s’éloignaient quelque peu, à vrai dire, de M. Droz, mais qui n’en étaient pas moins avidement saisis. Comment parcourir cette existence, qui va du siècle dernier à la catastrophe de 1848, sans rencontrer à chaque pas sur sa route les applications vivantes et fortes ? M. Mignet se retrouvait tout-à-fait dans ses habitudes d’historien, quand il avait à suivre M. Droz dans ses récits et dans ses jugemens sur la révolution de 1789 ; mais ici peut-être ce n’était point absolument avec l’ancien académicien que M. Mignet avait affaire c’était bien plutôt, on pouvait le sentir, avec d’autres discours qui avaient retenti dans la même enceinte. M. Mignet s’est appliqué à relever l’image de l’assemblée constituante de 89 ; il s’est attaché à fixer de nouveau les limites dans lesquelles les transformations de la fin du siècle dernier peuvent être un bienfait. Hélas ! M. de Tocqueville, président de l’Académie, venait de le dire un moment avant : La révolution française est un événement qu’on ne peut juger encore, parce qu’il n’est point fini, parce qu’il dure toujours ; il faut attendre ses résultats pour savoir si c’est un progrès ou un désastre de la civilisation. M. Mignet a spirituellement repris M. Droz de son indifférence pour les formes politiques, en ajoutant que les formes avaient leur importance, quand elles s’adaptaient exactement et fidèlement à l’état d’un pays. Oui, sans doute ; mais alors elles ne sont plus purement des formes : elles font partie de la vie du pays, elles ressortent de ses traditions, de ses instincts, de ses besoins, — et l’ensemble de ces instincts, de ces besoins, de ces traditions, c’est la constitution même d’un peuple. Le malheur en France, ce n’est point d’avoir attaché un prix convenable aux formes politiques : c’est d’en avoir fait une chose artificielle, c’est d’avoir obstinément voulu plier la réalité aux formes plutôt que les formes à la réalité et aux mœurs. Nous avons eu toujours la haine de toute irrégularité, de toute dissonance venant déranger notre idéal constitutionnel et abstrait. En Angleterre, au contraire, le pays de la liberté par excellence, l’élément réel est partout, l’abstraction nulle part. La constitution est un peu de tous les temps, les irrégularités y abondent, les contradictions s’y pressent, et c’est ce qui manifeste son identité avec la vie nationale dans sa puissance traditionnelle et ses complications.

L’histoire des constitutions ne serait que la plus futile des recherches, si elle n’était que l’étude des formes. Elle n’a un intérêt véritable qu’à la condition de descendre dans la vie même d’un peuple, dans la réalité de ses mœurs, de pénétrer l’essence de son organisme social et moral, à quelque période qu’elle s’applique d’ailleurs. C’est à ce point de vue que M. Lerminier vient d’écrire un Essai sur les Législateurs et les Constitutions de la Grèce antique. La démocratie d’Athènes ou de Syracuse, la constitution spartiate, les institutions crétoises, les religions, les législations, les oligarchies, les tyrannies, — tous ces phénomènes, ces types et ces nuances de la vie antique, M. Lerminier les décrit dans un style ferme et coloré, en les éclairant par l’histoire des faits et en montrant leur perpétuel rapport avec la réalité. Si antique que cela soit, ne croyez point qu’il n’y ait souvent dans ces tableaux de quoi nous instruire sur les choses les plus actuelles. On est surpris parfois de voir à cette distance les mêmes crises sociales engendrant les mêmes résultats. Il y aurait surtout une observation à faire : c’est que le socialisme d’aujourd’hui se retrouve à peu près universellement dans ses principaux dogmes, dans ses principales tendances, au fond des sociétés antiques ; c’est un amalgame païen offert comme progrès aux sociétés chrétiennes, et c’est ce qui faisait dire justement à M. de Tocqueville, l’autre jour à l’Académie, que toutes ces tentatives nous étonneraient moins, si nous avions un peu plus d’érudition, ou un peu plus de mémoire. Malheureusement les sociétés n’ont point d’érudition, et les hommes manquent de mémoire : le mal leur apparaît toujours comme une nouveauté, pour peu qu’il se vête à la mode de la veille. Que si on cherche le rapport que peut avoir le livre de M. Lerminier par son inspiration avec le travail moral et intellectuel qui semble s’accomplir, il est évident que l’auteur ne juge pas les choses du même point de vue qu’autrefois. Les idées du XVIIIe siècle n’ont plus visiblement en lui un aussi chaleureux sectateur. Le partisan des prérogatives de l’esprit humain reste sans doute, mais avec une expérience de plus, — celle des déceptions et des désastres infligés aux sociétés par le despotisme des systèmes et des ambitieuses aberrations de l’intelligence livrée à elle-même.

Ce n’est point dans le passé que nous ramène M. John Lemoinne, c’est dans le temps présent, au cœur même de la société contemporaine. L’auteur des Études critiques et biographiques est un historien de tous les jours, improvisateur brillant, accoutumé à ne point laisser dormir ses impressions, et qui s’arrête un moment pour rassembler quelques-unes des plus remarquables pages semées sur sa route. Shakspeare, l’abbé Prévost, le comte de Malmesbury, Mirabeau, Brummel, O’Connell, Robert Peel, Chateaubriand, Mme la duchesse d’Angoulême, tout se mêle, tout se confond dans ce recueil comme dans la vie d’un homme qui obéit à l’inspiration subite, et qui ne laisse point passer un jour sans peindre au passage les personnages qui se succèdent. Parmi tant de journalistes, dont les pages ne peuvent survivre à la circonstance qui les inspire, M. John Lemoinne a au contraire ce qui donne un attrait toujours nouveau aux plus rapides esquisses : l’élégance et la distinction unies à une facilité singulière, une sorte d’originalité poétique, des traits soudains et pleins d’éclat. On distingue parfois dans ce qu’écrit M. Lemoinne comme un reflet anglais d’une étrangeté qui n’est point sans grace. Faut-il croire l’auteur des Études critiques et biographiques ? A ses yeux, la tribune politique est morte, complètement morte ; elle s’est tuée elle-même pour avoir voulu tout absorber, depuis le pouvoir du roi jusqu’au pouvoir du journal, et c’est la presse désormais qui est appelée à recueillir sa succession. La vue assurément ne manque point de nouveauté ; c’est une application un peu inattendue du mot autrefois fameux reproduit par l’auteur : « Ceci tuera cela ! » Nous ne garantirions pas que M. John Lemoinne n’ait voulu tirer quelque spirituelle vengeance des mauvais vouloirs de la tribune ou de trop longues assiduités dans les séances parlementaires. S’il peut être périlleux dans des temps comme les nôtres d’affirmer la mort définitive de quoi que ce soit, il peut bien y avoir aussi pour le moment quelque illusion à se croire assez vivant soi-même pour sceller la tombe des autres. Ce serait un paradoxe qui pourrait fournir matière à un assez curieux dialogue à la mode de Lucien entre la tribune et la presse. Toujours est-il que la presse ne pourra avoir de plus spirituel organe que M. Lemoinne dans ce dialogue. Les Etudes critiques sont une série de portraits, d’ébauches, d’esquisses sans lien, dira-t-on ; elles ne forment point un livre. C’est au contraire le livre de notre temps où se reflète quelque chose de la vie quotidienne, du mouvement social avec ses émotions successives et ses pertes soudaines universellement senties. Pensez-vous, en effet, que dans cette vie sociale ce ne soient pas à divers degrés des événemens que ces disparitions subites que l’auteur des Etudes marque au passage, — celles de Robert Peel ou de Chateaubriand, de Mme la duchesse d’Angoulême ou de Mme Récamier ? Là où il n’y a point l’intérêt politique, il y a l’intérêt mondain.

Oui, assurément, c’est un événement qui a sa place dans l’histoire de la société française quand vient à s’éteindre une personne qui a brillé par l’intelligence ou par la grace, qui a exercé quelque influence autour d’elle ; c’est un vide qui se fait. Mme la comtesse Merlin laisse aujourd’hui un de ces vides en mourant. Elle était, elle aussi, un des types du monde de l’esprit et de l’élégance. Née à la Havane, elle s’était depuis long-temps naturalisée dans la vie parisienne ; elle avait fait de son salon un asile où elle régnait par la supériorité et l’originalité de sa nature de créole. Mme Merlin avait même écrit quelques ouvrages, dont un sur la Havane, — d’une observation fine, d’une touche vive et pittoresque. L’ame ardente de la Havanaise s’unissait en elle à l’esprit d’une Française, et ce mélange était son originalité même. — Ce qui est encore un événement pour la société française, comme pour la société européenne tout entière, c’est quand disparaît tout à coup et à l’improviste de la scène un homme qui s’était fait une grande place dans les agitations contemporaines, comme le prince Félix de Schwarzenberg. L’ancien président du conseil d’Autriche, on le sait, s’était élevé au premier rang parmi les hommes d’état de l’Europe dans ces dernières années ; il était un de ceux qui avaient le plus de goût pour la France et qui suivaient le plus attentivement les soubresauts de notre histoire. Ce qu’on peut dire de lui, c’est que c’était un homme dans toute l’acception du mot. Il tenait au monde le plus éminent, à la diplomatie, à l’armée, et nul mieux que lui ne savait concilier toutes ces habitudes mondaines, militaires et diplomatiques. Son enfance avait été marquée par une catastrophe célèbre en France, l’incendie de la légation d’Autriche le jour où le prince son père donnait un bal à l’occasion du : mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Depuis, le prince Félix avait partagé son temps entre les camps, les plaisirs et la diplomatie. Les révolutions de 1848 le trouvèrent ambassadeur à Naples, et, en présence de la conflagration générale, il ne songea plus qu’à faire usage de son épée. Il prit part à la guerre de Lombardie, et il y fut blessé au siège de Vicence. C’est dans ces opérations militaires que la confiance de l’empereur était venue le chercher pour le placer à la tête du conseil. On sait ce qu’il a fait depuis ce moment pour raffermir l’Autriche ébranlée, pour lui donner une organisation nouvelle, et pour relever son ascendant en Allemagne.

En Piémont, les difficultés qui s’étaient élevées pour le cabinet ne semblent point s’aplanir ; elles s’aggravent bien plutôt au contraire par leur durée même. Le sénat a voté la loi sur les fortifications de Casal, à quatre voix de majorité seulement ; c’est deux de plus, il est vrai, qu’à la chambre des députés. Comme le Piémont est un pays constitutionnel, se gouvernant par la loi des majorités, force est bien d’avouer qu’on ne vit pas avec des appoints de cette sorte, et qu’on n’élude une crise que pour tomber dans une crise nouvelle. Ce qu’il y a eu de remarquable dans la discussion du sénat piémontais, c’est la netteté avec laquelle la question politique a été posée. C’est un ancien ministre sarde à Paris, M. le comte Gallina, qui s’est chargé d’interpeller le cabinet sur sa politique et sur ses évolutions récentes, et c’est le président du conseil lui-même qui a répondu. Le discours de M. d’Azeglio est assurément spirituel et éloquent : le ministre piémontais n’a point eu de peine à démontrer que lui, qui avait signé le traité de paix avec l’Autriche, pas plus que le général La Marmora, qui avait étouffé la république à Gênes en 1849, n’étaient de grands révolutionnaires ; mais au fond ce n’était point ce dont il s’agissait. La véritable question était de savoir quelle était la situation réelle du ministère dans ses rapports avec les diverses fractions de l’opinion publique, au milieu du mouvement des partis. Il est résulté des explications de M. d’Azeglio, ce nous semble, que le cabinet appliquait de son mieux la théorie de l’équilibre et du juste milieu, se faisant tantôt conservateur, tantôt libéral, selon les circonstances. Cependant, qu’on le remarque, le juste-milieu n’est un système qu’à la condition de dominer tous les partis ; ici, c’est le contraire : c’est le cabinet piémontais qui est successivement à la merci des partis.

Voici déjà quelque temps que nous considérons avec une curiosité mêlée d’intérêt ce petit pays, qui a fait face avec courage à de véritables malheurs, et qui, après une assez longue période de stabilité et de vie normale, semble sur le point d’aboutir, par des crises ministérielles, à des crises plus graves encore. Un des problèmes que pourrait très utilement se poser le cabinet de Turin, c’est comment il se fait qu’après avoir eu, pendant quatre années, un appui presque unanime dans le parlement, il en vienne aujourd’hui à disputer sa vie à quelques voix de majorité. Cela peut tenir sans doute à des circonstances générales dont il n’est pas le maître ; mais n’y a-t-il point aussi à faire la part du cabinet lui-même et des hommes qui le composent ? Il ne manque point, peut-être de personnes qui remarquent que M. d’Azeglio dirige d’une main d’artiste et avec un moral affaibli par la maladie les affaires de l’état. Le ministre des finances, M. de Cavour, est assurément un esprit vif, une intelligence ouverte, mais qui se laisse emporter parfois, par des entraînemens peu réfléchis, à des mesures inopportunes et impolitiques. Il ne fait pas toujours une distinction suffisante entre l’obstination et la force de caractère, entre les actes de témérité et les actes de vigueur. Un des inconvéniens du système dont il est l’un des champions, c’est de contracter des alliances politiques avec la pensée de se détacher. Seulement il arrive un jour où, au lieu de se servir de tout le monde, on a tout le monde contre soi. Quant aux autres membres du ministère, le général La Marmora a des qualités militaires qu’on ne saurait disputer : il est très dévoué à la constitution, sans même trop savoir ce que c’est ; mais le difficile avec lui, c’est de s’entendre sur l’article économie, et de ne point dépasser la limite de la stricte défense militaire du pays. Le ministre de l’instruction publique, M. Farini, ne s’élève guère malheureusement au-dessus d’un niveau ordinaire. C’est un Romain d’origine, qui, après les révolutions dernières, a fait une soudaine fortune en Piémont. La protection de M. d’Azeglio et l’amitié de M. de Cavour l’ont placé au ministère de l’instruction publique, où il veut montrer son savoir en faisant force décrets. Tous ces élémens réunis, on le conçoit, forment un ensemble qui ne brille pas toujours par l’esprit de suite et par la méthode. Les lois soumises au parlement n’ont pas toujours un caractère de maturité bien avéré. Voilà une des causes qui peuvent finir par faire perdre les majorités parlementaires ; c’est une situation faite pour inspirer des réflexions à MM. d’Azeglio et de Cavour surtout, qui sont les chefs du ministère piémontais ; c’est à ces hommes éminens à relever leur ascendant par une politique plus nettement dessinée. Autrement nous pourrions bien, un de ces jours, apprendre le dénoûment d’une crise qui dure encore, et dont le dernier symptôme est le vote récent du sénat. Quelque vives que soient ces préoccupations à Turin, elles n’ont point empêché la chambre des députés de voter, il y a peu de jours, le traité de commerce signé par le gouvernement piémontais avec la France. L’opposition faite par la Savoie à l’introduction des vins français n’a été que d’un faible poids, mise en balance avec les avantages de ce traité sous d’autres rapports.

Sur un autre point du monde politique, où en est l’Espagne ? C’est une question qu’on peut d’autant mieux se poser, qu’il règne une certaine obscurité sur ce qui se passe au-delà des Pyrénées. Ici, évidemment, la politique a son éclipse. Le contre-coup des événemens de France a amené, il y a quelques mois, la suspension des chambres ; le dernier attentat commis contre la reine Isabelle a produit un redoublement de sévérité dans l’action du gouvernement à l’égard de la presse. L’Espagne a maintenant son décret organique sur les publications périodiques ; les dispositions sont à peu près les mêmes que dans le décret qui régit aujourd’hui la presse en France. Le gouvernement garde la faculté de suspendre ou de supprimer les journaux ; l’autorisation préalable est nécessaire. Un des côtés par où le décret espagnol diffère le plus du décret français, c’est en ce qui touche les garanties exigées de tout gérant d’une publication périodique. L’éditeur d’un journal, outre les autres conditions civiles, doit compter vingt-cinq ans d’âge, avoir un an de domicile, payer 2,000 réaux de contribution. Toutes ces stipulations portent, à un degré assez visible, le cachet du moment ; elles ne créent point, on le voit à l’âge d’or pour la presse péninsulaire. Ce décret, au surplus, n’est qu’un symptôme d’un mouvement plus général. Il est évident aujourd’hui que le gouvernement espagnol marche à la dissolution des chambres, qui ne sont jusqu’ici que suspendues, pour réunir des cortès nouvelles, appelées à réformer la constitution elle-même. Une des modifications les plus probables, c’est la transformation du sénat en un grand corps héréditaire, et cela explique les discussions qui se sont produites dans ces derniers temps sur le rétablissement des majorats. C’est une question qui semble aujourd’hui décidée. Il y a en tout ceci une chose singulière à observer, c’est l’impuissance absolue des partis en présence de ces hardies résolutions du ministère espagnol et de ce travail universel de réaction. Le cabinet de Madrid atteindra-t-il son but ? Rien jusqu’ici ne paraît devoir lui opposer de sérieux obstacles. Il ne saurait se dissimuler cependant la gravité de la tâche qu’il assume au milieu du développement des intérêts de la Péninsule. Au sein de ces préoccupations a disparu récemment un incident intime de cour qui prouve la confiance absolue dont jouit le cabinet de M. Bravo-Murillo au palais de Madrid. On se souvient peut-être des crises ministérielles produites, il y a quelques années, par l’intervention dans les affaires publiques du confesseur du roi, le père Fulgencio, et d’une religieuse, sœur Patrocinio. Il y eut à cette époque d’assez curieux imbroglios qui étaient tout près de se renouveler aujourd’hui. Le père Fulgencio a été éloigné ; sœur Patrocinio est partie sous bonne escorte pour Rome, et la maison tout entière du roi a été modifiée dans son personnel, non sans quelques commentaires de la malignité madrilègne, on le pense. Ce n’est point d’aujourd’hui qu’il y a dans la politique espagnole ce côté mystérieux et romanesque qui sert d’appât aux imaginations curieuses.

En Allemagne, la question commerciale semble devoir, pour quelque temps, dominer toutes les autres. C’est du moins sous ce manteau des intérêts matériels que se cachent aujourd’hui les grands intérêts politiques qui se disputent la prépondérance au sein de la confédération. Durant la longue session du congrès douanier de Vienne, dont les résultats définitifs ne sont point encore bien connus, la Prusse a vu le Steuerverein hanovrien se fondre définitivement dans le Zollverein par l’accession d’Oldenbourg et de Schaumbourg-Lippe au traité de fusion du 7 septembre 1851. Ce succès, que relèvent les tâtonnemens du congrès de Vienne, a inspiré au cabinet prussien une confiance qui éclate suffisamment dans la circulaire adressée par lui à ses alliés pour la convocation de la conférence commerciale appelée à se prononcer sur le renouvellement du Zollverein. La circulaire est accompagnée d’une instruction où respirent les mêmes sentimens, encore mieux précisés peut-être. Cette sorte de déclaration de principes est adressée au ministre prussien à Vienne avec l’ordre d’en donner connaissance au cabinet impérial à titre d’éclaircissement sur les intentions de la Prusse. M. de Manteuffel, qui aussi bien a une revanche à prendre depuis les conférences d’Olmülz, fait savoir à l’Autriche qu’il ne s’agit ni de dissoudre le Zollverein prussien, ni de le remplacer par une création nouvelle, ni de réunir les plénipotentiaires des états allemands en une conférence libre qui ferait abstraction des principes actuellement établis. Sans doute, M. de Manteuffel le déclare, après la clôture des délibérations du congrès de Berlin l’union douanière reconstituée pourra s’entendre avec l’Autriche pour nouer des rapports commerciaux plus étroits, s’il y a lieu ; mais, M. de Manteuffel signifie en même temps avec une nette franchise à cette puissance qu’elle n’a rien à voir dans les conférences qui vont s’ouvrir, et qu’elle n’est point appelée à y prendre part. En se renfermant ainsi dans la limite des droits acquis, le cabinet de Berlin peut tenir tête à l’Autriche avec plus d’avantage qu’il ne l’a fait quand il poursuivait la grande chimère de l’unité politique. Est-ce à dire que tout soit vain dans les prétentions de l’Autriche à la fondation d’un Zollverein nouveau embrassant l’Allemagne et l’empire ? Non, la perspective est trop séduisante pour l’industrie allemande. Déjà l’attitude des états secondaires de l’Allemagne méridionale, quoique marquée du désir de sauvegarder cette grande institution douanière, qui jusqu’à ce jour a si bien servi l’essor de leur industrie, dénote cependant des dispositions favorables aux principes de l’union nouvelle projetée par le cabinet de Vienne. Dans la lutte politique engagée corps à corps entre les deux grandes puissances en 1850, et dont la lutte commerciale d’aujourd’hui est le reflet, ces mêmes états du midi, la Saxe, la Bavière, le Würtemberg, offrirent spontanément leur concours à l’Autriche. C’est avec leur appui que cette puissance a triomphé à Olmütz. Si les états du midi ne l’ont point soutenue à Dresde avec le même zèle et le même dévouement, ils n’ont point renoncé à l’alliance contractée avec elle en présence du danger que leur faisait courir en commun l’ambition prussienne. Cette alliance, moins étroite depuis Dresde, mais non rompue, ne laisse donc pas d’agir dans la crise présente sur la politique commerciale de ces états. Leur préoccupation dans les négociations qui commencent est, ce semble, de tenter tout ce qui sera possible pour donner satisfaction aux vœux de l’Autriche sans dissoudre le Zollverein. Le temps ferait le reste. Ces tendances de l’Allemagne méridionale sont d’autant plus inquiétantes pour la Prusse dans un avenir plus ou moins éloigné, qu’elles paraissent conformes aux vues des écrivains les plus populaires de l’Allemagne. Un économiste qui a beaucoup contribué à la création et au développement de l’union prussienne, et dont les théories exercent encore aujourd’hui une grande influence au-delà du Rhin, List, a indiqué l’alliance du Zollverein et de l’Autriche comme l’un des buts principaux de la politique commerciale des pays germaniques.

Suivant le même écrivain, l’Allemagne ne formera une nationalité complète que le jour où elle aura absorbé le Danemark et la Hollande, parce que ce jour-là seulement elle aura des pêcheries, une marine et des colonies. La Hollande, qui tient à la confédération par le Luxembourg, a su écarter avec prudence les difficultés qu’aurait pu lui créer en 1848 ce mouvement d’expansion de l’Allemagne. Le Danemark a été moins heureux. Quoique vainqueur dans une guerre longue, coûteuse et non sans éclat, il paie aujourd’hui un lourd tribut à cette ambition commerciale et maritime de la confédération germanique. Les mesures que le roi de Danemark a cru devoir prendre pour se conformer aux arrangemens conclus à Vienne, relativement à la position du Slesvig et du Holstein, ont été accueillies par la population danoise et par le parlement de Copenhague comme une calamité nationale. Cependant le parti constitutionnel, qui a eu jusqu’à ce jour la majorité dans les chambres comme dans le pays, semble avoir compris qu’il n’y avait point à lutter contre la position faite au Danemark par l’Autriche et la Prusse. C’est du moins ce qu’indique le résultat des derniers débats du parlement danois sur la politique extérieure du gouvernement. Le ministère, interpellé une première fois, n’avait fait que des réponses évasives ; de là un projet d’adresse au roi. En attaquant le cabinet avec toute la vivacité du patriotisme blessé, le projet d’adresse s’appliquait à bien constater que le pays avait toujours marché d’accord avec la royauté dans la question constitutionnelle aussi bien que dans la question nationale. Les orateurs de la gauche comme ceux du centre ne se sont point écartés de cette pensée si catégoriquement exprimée dans l’adresse, et qui est la pensée du pays tout entier. Les ministres, combattus avec une grande supériorité par les principaux membres du parti national, ont été à peine défendus. Ils ont eux-mêmes refusé de s’expliquer sur la portée des concessions faites aux grandes puissances allemandes, sur l’organisation définitive de la monarchie et des duchés, prétextant les négociations entamées et se retranchant derrière l’inexorable nécessité qui pèse en ce moment sur le pays. S’ils ont été peu éloquens, les faits ont parlé pour eux. Sur la proposition de deux membres distingués du ministère précédent, MM. de Tillisch et de Bardenfleth, le projet d’adresse a été écarté par un ordre du jour motivé. Cet ordre du jour exprime toutefois avec franchise les anxiétés des populations danoises. S’il reconnaît les difficultés actuelles de la situation internationale, il signale aussi la douloureuse inquiétude que fait naître l’ordonnance royale du 28 janvier, relative à l’organisation de la monarchie sur l’ancienne base. Livré à ses seules forces, le Danemark ne peut cependant guère prétendre à sortir par une voie meilleure de la crise où l’a jeté l’action combinée de l’Autriche et de la Prusse.

Aux États-Unis, l’étoile de Kossuth s’est éclipsée. Les derniers restes de l’enthousiasme que sa personne inspirait aux Américains ont brillé dans les réceptions qui lui ont été faites à Harrisburg et à Pittsburg. Il parcourt mélancoliquement les états de l’ouest, sans y rencontrer l’élan et la générosité auxquels il s’attendait. L’emprunt hongrois ne donne pas, les nouvelles d’Europe ne sont pas favorables ; que faire cependant des mousquets, des armes, des selles commandés par lui avec une impardonnable légèreté, et pour le paiement desquels il comptait sur les dollars américains ? Personne n’a jamais été aussi mauvais prophète que Kossuth ; il n’a cessé, depuis le 2 décembre, d’annoncer aux Américains une explosion prochaine en Europe, à peu près comme les prophètes des sectes de l’Union annoncent la fin du monde pour tel jour, à telle heure. Victime et dupe de ses propres hallucinations, il a cru qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et qu’il fallait s’équiper au plus vite et se tenir prêt à monter à cheval ; il a commandé à cet effet, pour des sommes considérables, des armes et des équipemens complets dont il se déclare aujourd’hui très embarrassé. Kossuth d’ailleurs a trouvé des concurrens en Amérique ; il avait compté sur les émigrés allemands qui occupent les états de l’ouest ; mais, long-temps avant lui, un autre révolutionnaire, le docteur Gottfried Kinkel, avait passé par là, et avait emporté la moisson de dollars ambitionnée par Kossuth. C’est vers Kinkel que se tournent de préférence les milliers de révolutionnaires allemands qui se sont réfugiés dans l’Union. Ils trouvent dans cet homme fiévreux, atrabilaire, dans ce logicien implacable, dans ce prédicateur de vengeances et cet apôtre de l’anarchie, l’écho de leurs propres sentimens bien plus que dans l’éloquence orientale et les vagues élans du brillant dictateur hongrois.

Nous avons indiqué maintes fois le résultat immédiat de la réception de Kossuth aux États-Unis ; nous avons dit que cette réception avait eu pour effet de porter le dernier coup à la vieille politique de non-intervention, à la politique traditionnelle de Washington et de Franklin, si ébranlée déjà sous la présidence de Jackson et sous la présidence de M. Polk. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet ; mais cette réception a eu un autre résultat, celui de faire perdre son temps au congrès américain. Depuis bientôt quatre mois, les séances des deux chambres se passent en discussions stériles et oiseuses sur la liberté et la tyrannie, l’intervention et la non-intervention, la monarchie et la démocratie, Washington et Kossuth, discussions qui ne profitent en rien aux États-Unis, mais qui plus tard porteront leurs fruits, qui arrêtent la marche des affaires publiques et ne sont utiles à personne, si ce n’est aux candidats à la présidence, qui, comme le général Cass, se servent de ces questions pour faire une indirecte profession de foi et d’indirectes promesses à leur parti. La session s’écoule cependant, et jusqu’à présent les résultats en sont minces. Et ce n’est pas seulement le congrès qui perd ainsi son temps ; à son exemple, les législatures des états particuliers votent des résolutions pour fêter la bienvenue à Kossuth, ou pour engager le gouvernement à solliciter auprès des puissances européennes le pardon des exilés, ou enfin pour l’engager à intervenir dans tous les conflits qui pourront s’élever entre les peuples et leurs gouvernemens. Les législatures de New-York, de l’Ohio, du Massachusetts, de la Pensylvanie, ont voté des résolutions dans ce sens et les ont envoyées au congrès, qui, déjà fatigué de ses propres discussions sur ce sujet, s’est impatienté, et a tout récemment refusé d’examiner les résolutions envoyées par la législature de l’Ohio. Le gouvernement lui-même voit son temps absorbé par les députations et les adresses sans fin des proscrits hongrois et irlandais. Lorsque ces discussions stériles laissent quelques loisirs aux législateurs du congrès, ils emploient ce temps précieux en intermèdes singuliers dont plusieurs fois ils avaient donné le spectacle, mais qui se sont multipliés à l’infini dans ces derniers mois : nous voulons parler des rixes et des luttes personnelles qui deviennent habituelles au congrès. De compte fait, en quelques semaines, le sénat ou la chambre des représentans on offert ce spectacle six ou sept fois. Les Américains sont susceptibles à l’endroit de leurs institutions et de leur pays ; mais, au risque de blesser cette susceptibilité, nous devons leur déclarer que le spectacle de telles mœurs parlementaires commence à devenir scandaleux, et qu’il n’est pas un bon moyen de propagande auprès des gouvernemens et des hommes éclairés du vieux continent.

Cependant, en dépit de ces discussions stériles et de ces rixes barbares, les États-Unis marchent toujours. Un fait de la plus haute importance est sur le point de s’accomplir : nous voulons parler de l’expédition du Japon qui se prépare. Le commodore Perry est chargé officiellement d’aller faire une revue hydrographique des côtes du Japon et de l’archipel des Indes orientales ; en réalité, il est envoyé pour ouvrir les premières brèches et faire les premières tentatives de conquête. Les Japonais ont maltraité quelques matelots américains ; le gouvernement japonais devra donner satisfaction aux réclamations du gouvernement américain, sinon, on le déclare hautement, il sera traité comme il le mérite. Le commandant de l’expédition américaine engagera le gouvernement japonais à. faire alliance avec le gouvernement de Washington et à ouvrir quelques-uns de ses ports au commerce de l’Union ; si le gouvernement japonais résiste, on le forcera par les armes et la toute-puissance du canon à les ouvrir. Voilà très probablement comment les choses se passeront, et les Américains ne se gênent point d’ailleurs pour déclarer que telle sera, en effet, leur ligne de conduite. Ainsi, après la Chine, le Japon verra tomber les vieilles barrières de son empire devant les exigences de cette race énergique qui semble avoir été jetée sur la terre pour détruire les derniers vestiges des vieilles civilisations décrépites et désormais inutiles, pour faire disparaître les vieilles races, les tribus barbares, et tout ce qui reste encore dans le monde de fétichisme, d’idolâtrie et de superstition. L’Angleterre et les États-Unis vont se rencontrer au fond de l’Orient. Sera-ce pour se combattre ou pour s’unir, pour maintenir et continuer leur rivalité, ou, comme tout semble le faire présager, pour s’allier et se confondre, et ne faire plus qu’une seule nation de deux peuples qui ne sont déjà qu’une seule race ?

CH. DE MAZADE.