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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1857

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Chronique n° 600
14 avril 1857


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril 1857.

Il est des peuples qui doivent à leur génie ou à leur fortune un tel rang dans le monde, que leurs affaires, même intérieures, ont naturellement une importance de premier ordre. Par la libre et énergique puissance de ses institutions aussi bien que par l’influence qu’elle exerce, l’Angleterre est un de ces pays dont chaque évolution peut avoir ses effets dans la politique générale, et c’est ce qui donne un sens particulier, plus que national, si l’on peut ainsi parler, à un mouvement électoral comme celui qui vient d’agiter pendant quelques jours le Royaume-Uni. Les élections anglaises sont aujourd’hui un fait entièrement accompli ; le scrutin a dit son dernier mot, non-seulement en Angleterre, mais en Écosse et en Irlande. Cette agitation d’un moment, qui Il pris un caractère de violence, notamment en certains districts irlandais, s’est évanouie, comme elle s’évanouit toujours après la lutte en Angleterre. Les partis en sont aujourd’hui à supputer leurs pertes ou leurs succès, à analyser et à décomposer les résultats de ce scrutin, à pressentir même les combinaisons futures qui pourront se produire dans le parlement renouvelé. Définitivement M. Bright, M. Cobden, M. Milner Gibson, ont bien été laissés en dehors de la chambre des communes. Sans plus attendre, M. Bright vient même d’adresser à ses anciens électeurs de Manchester un manifeste d’adieu. Un autre représentant du parti libéral, M. Layard, n’a pas été plus heureux et est resté sur le champ de bataille. D’un autre côté, il est vrai, quelques membres du cabinet ont disparu eux-mêmes dans la lutte, et de ce nombre est M. Peel, sous-secrétaire d’état de la guerre. Tout compte fait, il n’est point douteux qu’il est sorti de ces élections une majorité favorable au ministère, une majorité qui varie dans les différens calculs, selon l’intérêt qu’ont les journaux à la grossir ou à la diminuer, mais qui n’est pas moins réelle. Seulement, parmi les membres nouveaux de la chambre des communes, on en remarque un certain nombre qui, en se déclarant partisans du gouvernement, promettent à lord Palmerston ce qu’ils appellent un appui indépendant. Indépendant ! que peut vouloir dire ce mot à double sens ? Cela signifie-t-il que ces nouveaux membres se réservent le bénéfice de certaines infidélités possibles, et qu’il est des points de la politique sur lesquels ils ont leur manière de voir distincte de celle du gouvernement ? On voit que ce simple mot peut être menaçant ; qui pourrait dire en effet que les nouveaux élus n’useront pas de leur indépendance le jour où leur voix serait nécessaire à lord Palmerston ? Il ne serait point impossible que lord John Russell, qui, par privilège de position et de naissance, compte parmi les indépendans, saisît l’occasion de la réunion prochaine du parlement pour présenter quelque motion de réforme électorale fondée justement sur des faits relatifs aux dernières élections, et comme en présence du parti ministériel, quelque supérieur qu’il paraisse numériquement, il y a toujours une opposition considérable composée de conservateurs purs et de conservateurs libéraux, toute la question est de savoir quel peut être dans un cas donné le nombre de ces actes d’indépendance ou de ces infidélités dont nous parlions.

C’est toujours, on peut le remarquer, le même problème. Une chose peut faire la force de lord Palmerston, c’est la crainte de voir le parti radical gagner du terrain dans cette crise universelle de toutes les opinions de la vieille Angleterre. Dans son ensemble, ce dernier mouvement électoral anglais n’est point sans intérêt pour l’Europe à plus d’un titre. Il offre le spectacle public et instructif d’une épreuve des plus sérieuses pour les institutions libres. Si ce n’était qu’une crise ministérielle ou parlementaire, ce ne serait rien ; mais c’est la crise de toutes les opinions, de tous les partis, qui se sentent déclassés et qui aspirent à se recomposer. L’Angleterre opère en quelque sorte sur elle-même en plein jour, par le jeu naturel de ses institutions ; c’est ce qui donne à ce spectacle du travail intérieur d’un peuple un intérêt singulier, car c’est l’expérience prise sur le fait ides institutions libres, entendues et pratiquées par une race énergique. Sous un autre rapport, on ne peut se le dissimuler, les élections qui viennent de s’accomplir en Angleterre contenaient une grave question de politique extérieure. Il s’agissait de savoir non pas précisément si on continuerait la guerre contre la Chine, mais si la direction générale des affaires serait changée, si un nouveau gouvernement viendrait faire prévaloir un esprit différent dans le maniement des intérêts diplomatiques de l’Angleterre. Pour le moment, il n’en est rien, ou du moins cette modification, toujours possible sans doute, reste soumise aux chances imprévues des luttes qui pourront s’ouvrir dans le nouveau parlement.

Dans quel ordre de questions, au surplus, l’influence des grandes puissances, parmi lesquelles compte l’Angleterre, peut-elle s’exercer aujourd’hui ? En d’autres termes, quelles sont les affaires qui, de près ou de loin, se rattachent à la politique générale ? Il en est une tout d’abord, c’est celle de Neuchâtel. La conférence réunie à Paris n’a point encore achevé ses travaux ; les négociations continuent même à rester enveloppées d’un certain mystère. Peut-être cependant n’est-il point impossible d’arriver à se rendre compte des véritables termes dans lesquels la question se trouve maintenant posée, des difficultés plus épineuses qu’insolubles que la conférence peut avoir à surmonter pour ramener à une transaction définitive la Prusse et la Suisse. Selon toutes les versions, la Prusse aurait fait connaître les conditions diverses qui seraient pour elle le prix de la renonciation à ses droits de souveraineté sur Neuchâtel. Le roi Frédéric-Guillaume conserverait le titre simplement honorifique de prince de Neuchâtel et de Valengin ; une indemnité de deux millions lui serait payée par la Suisse ; une amnistie pleine et entière devrait être accordée à tous les insurgés royalistes ; les propriétés appartenant anciennement aux églises protestantes, et réunies au domaine de l’état il y a quelques années, seraient restituées aux églises ; les legs faits à des fondations pieuses par diverses personnes » et notamment par le baron de Pury, seraient garantis par l’état. Enfin un délai de six mois serait laissé pour la révision de la constitution de Neuchâtel, et de plus cette révision ne pourrait être l’œuvre que de citoyens natifs du canton. Le délai réclamé s’explique par cette circonstance que la constitution votée en 1848 pouvant être révisée après neuf ans, cette révision pourrait être enlevée avec trop de précipitation d’ici à peu de jours.

C’est là évidemment un simple point de départ de négociations pour la Prusse, et comme de son côté la Suisse a un point de départ assez différent, les deux parties tarderaient sans doute à se rencontrer. Il y a donc un intervalle à combler, des divergences à faire disparaître, et l’esprit de conciliation peut seul y réussir ; il y réussira certainement. Déjà, dit-on, ce titre de prince de Neuchâtel et de Valengin, auquel tient le roi de Prusse, n’est plus une difficulté sérieuse. L’indemnité paraît être admise en principe ; seulement elle serait réduite à un chiffre mieux proportionné à ce que le roi de Prusse retirait réellement de sa petite souveraineté. Quant aux autres conditions, l’unique travail serait, à ce qu’il semble, de les débarrasser de tout ce qui paraîtrait mettre en doute l’indépendance et la souveraineté de la Suisse, désormais consacrées. Que la Prusse insiste pour avoir quelques compensations ou quelques garanties soit pour ses anciens adhérens, soit pour des fondations pieuses, cela n’a rien que de simple ; mais dès que la question est transportée sur ce terrain de détails, il est impossible que les plénipotentiaires réunis ne parviennent pas à trouver une transaction équitable, acceptable pour tous. La Prusse ne peut méconnaître que, par cela même qu’elle a remis la question, à l’arbitrage d’une conférence européenne, elle a implicitement reconnu une situation de fait qu’il ne s’agit plus que de régulariser en faisant honneur à des droits de souveraineté plus théoriques que réels. Qu’arriverait-il, si tout arrangement juste rencontrait quelque volonté rebelle ? Il arriverait certainement que les puissances européennes prendraient elles-mêmes l’initiative d’une proposition, et si cette proposition n’était point acceptée, elles se croiraient déliées des engagemens du protocole de Londres, de telle sorte qu’il ne resterait plus qu’un fait en faveur de la Suisse, un fait devenu irrévocable, on peut le dire, et déjà couvert par une longue prescription. Le résultat de ces négociations est impatiemment attendu en Suisse, cela se conçoit ; la Suisse cependant n’est pas moins intéressée à seconder la diplomatie dans son œuvre de conciliation, à accepter des sacrifices secondaires compatibles avec son indépendance ; elle y est intéressée, ne fût-ce que pour s’assurer jusqu’au bout les sympathies et l’appui de l’Europe. Au fond, si nous ne nous trompons, c’est une question désormais engagée en de tels termes, que ni la Prusse ne peut reculer devant une solution pacifique, ni la Suisse ne peut se refuser à des conditions propres à sauvegarder ses intérêts essentiels. Pour la confédération helvétique, il y a une situation jusqu’ici irrégulière à placer sous la sanction et la garantie du droit public. Pour la Prusse, c’est le petit sacrifice d’un droit illusoire. Pour l’Europe, c’est un élément de trouble possible à écarter d’une main modérée et ferme.

Occupée par les affaires de Neuchâtel, la diplomatie n’a qu’à se détourner pour se trouver en présence de cette autre querelle confuse qui a si étrangement surgi entre les cabinets allemands et le Danemark, querelle à laquelle se rattache évidemment une crise ministérielle qui vient d’éclater à Copenhague. Entre le Danemark et les puissances de l’Allemagne, il y a toujours, en effet, ce différend compliqué qui intéresse l’indépendance même de la monarchie danoise. La constitution commune sera-t-elle encore une fois modifiée et révisée sous la pression des états germaniques, pour satisfaire aux récriminations violentes de l’aristocratie du Holstein ? La libre disposition des domaines situés dans les duchés sera-t-elle laissée à ces duchés eux-mêmes, au lieu de rester dans les attributions du conseil supérieur de la monarchie ? Le cabinet de Copenhague, on le sait, a défendu diplomatiquement ses droits sur les divers points ; il a envoyé un plénipotentiaire à Vienne et à Berlin pour appuyer ses notes. L’Autriche et la Prusse ont menacé, un moment de faire appel à la diète de Francfort, et ici s’est élevée une autre question, qui était une complication de plus, celle de savoir si l’affaire était purement allemande, ou si elle n’avait pas un caractère européen. M. de Manteuffel disait récemment, à l’occasion d’une interpellation qui lui a été adressée dans les chambres prussiennes, qu’il marcherait droit avec l’appui de l’Allemagne tout entière. Il n’est pas moins vrai qu’il marcherait droit contre la justice et contre l’indépendance d’un état souverain en cette affaire, lorsque le meilleur moyen serait de trouver une transaction. En réalité, il faut le dire, la Prusse et l’Autriche ont été moins vives et moins promptes que les passions germaniques qui les poussent à l’assaut du petit royaume du Nord ; elles ont hésité un instant, et avant d’aller plus loin, c’est-à-dire avant de saisir la diète de Francfort de cette dangereuse affaire, elles ont songé, à ce qu’on assure, à proposer à Copenhague un arrangement qui ne résoudrait rien sans doute, mais qui aurait l’avantage d’apaiser la querelle pour le moment. Le roi de Danemark, sans abroger la constitution commune, sans la soumettre, comme on le lui demandait, aux états provinciaux, sans contracter d’ailleurs aucune obligation pour l’avenir, s’engagerait néanmoins à consulter les duchés, à écouter leurs griefs et leurs plaintes, sauf à prendre spontanément après cette enquête telle résolution qui lui serait dictée par les circonstances. Cette démarche nouvelle n’a point été vraisemblablement étrangère à la crise ministérielle qui vient d’éclater à Copenhague, et qui est d’autant moins surprenante que des divisions existaient déjà entre M. de Scheele et quelques-uns de ses autres collègues du ministère. Quel cabinet sortira de là, et quelle sera la politique de ce cabinet ? On ne peut le dire encore. Il est bien évident que l’expédient proposé ne dénoue rien, qu’il laisse tout subsister ; il n’a d’autre mérite que d’ajourner la difficulté et de gagner du temps. Plus d’une fois déjà, au milieu de ces complications obscures sous lesquelles se dissimulent des intérêts très réels, on s’est demandé quel parti prendraient les grandes puissances, la Russie, la France, l’Angleterre. La Russie, sans avoir dit d’une façon aussi absolue qu’on l’a affirmé qu’elle ne voyait en cette affaire qu’une question purement allemande, la Russie cependant ne s’est point prononcée. La France et l’Angleterre se sont bornées pour le moment à laisser entendre que si la querelle devait aller à Francfort, elles seraient portées à y voir une affaire européenne. Et en effet les puissances ont reconnu et garanti l’indépendance du Danemark : pourraient-elles rester indifférentes le jour où l’Allemagne, sous prétexte de protéger les duchés, exercerait réellement une pression abusive sur la monarchie danoise tout entière ?

Il reste à l’horizon de l’Europe cette ombre un moment projetée par la rupture diplomatique qui a éclaté tout à coup entre l’Autriche et le Piémont. Cette rupture est aujourd’hui consommée, bien que M. de Buol ait essayé de la rendre un peu moins entière en cherchant à retenir à Vienne le chargé d’affaires piémontais, le marquis de Cantono ; mais comment le roi de Sardaigne pouvait-il continuer à se faire représenter diplomatiquement à Vienne, lorsque l’empereur d’Autriche rappelait son ministre à Turin, le comte de Paar ? Cette situation est pleinement éclaircie aujourd’hui par deux dépêches dans lesquelles les deux gouvernemens ont consigné leurs dernières résolutions, M. de Buol, en maintenant ses récriminations au sujet de ce qu’il dénoncée comme un système permanent d’agression contre l’Autriche, rappelle le comte de Paar, non sans le charger toutefois de recueillir les explications nouvelles que pourrait donner encore le président du conseil du roi Victor-Emmanuel. Le chef du cabinet de Turin, à son tour, se refuse à toute explication, qui perdrait son vrai caractère sous le coup du rappel de l’agent autrichien. Lorsqu’un incident de cette nature, qui touche aux situations les plus délicates, qui fait vibrer les passions les plus vives, se produit dans la politique, on ne peut s’empêcher de voir derrière les actes officiels et diplomatiques toutes les autres questions qui peuvent grandir, qui sont d’autant plus menaçantes qu’elles sont plus vagues, et qui ont le souverain inconvénient de pouvoir faire d’un froissement passager un antagonisme violent et irrévocable. Là est en effet le danger, et ce danger ne peut être conjuré que par la sagesse des cabinets, qui, après avoir commis des fautes parfois, retrouvent heureusement assez de sang-froid pour en retenir en quelque sorte les conséquences. Les cabinets de Vienne et de Turin en sont-ils là déjà ? Il y a toujours un fait singulier à remarquer, c’est que cette rupture s’est accomplie avec une extrême courtoisie, qui semble survivre à l’incident lui-même, et on en vient involontairement à se dire que si de part et d’autre on eût montré avant la rupture un peu de cette bienveillance mutuelle qu’on montre après l’interruption des rapports diplomatiques, peut-être eût-on réussi a éviter une extrémité toujours périlleuse.

L’Autriche et le Piémont ont raison de ne point laisser envenimer une situation assez difficile par elle-même. L’Autriche sent bien qu’elle ne pourrait pousser à bout cette querelle sans assumer une responsabilité singulière devant l’Europe, qu’elle remettrait en armes. Le Piémont, de son côté, ne saurait méconnaître que, par la témérité, par des impatiences puériles, par des manifestations irréfléchies, il peut tout perdre, il peut tout compromettre. Il y a toujours eu dans le monde sans doute des peuples aspirant à s’agrandir, travaillant avec une généreuse persévérance à leur destinée ; mais l’œuvre devient bien plus difficile quand tout se dit, lorsque toutes les ambitions se publient, lorsque les haines elles-mêmes peuvent se produire, et que ces aspirations ou ces haines affectent nécessairement d’autres situations. Aussi est-ce dans un sentiment profond des intérêts piémontais que les hommes d’état de Turin doivent puiser le conseil d’une politique conservatrice. La modération n’est point ici seulement une règle ordinaire de politique, c’est une affaire de patriotisme. Qu’on prêche l’assassinat de l’empereur d’Autriche et de ses généraux dans certaines feuilles, ce n’est pas ce qui peut donner de la force au Piémont. Qu’on tourne en ridicule par des parades de rues les choses religieuses dans l’île de Sardaigne, cela ne sert nullement le libéralisme. Il n’y a aucune solidarité entre ces excès et le sentiment patriotique ou libéral du Piémont et de l’Italie. Démêler ce sentiment, s’appuyer sur lui et réprimer ses excès, voilà l’œuvre vraiment politique pour un homme d’état comme M. de Cavour, placé aujourd’hui dans de telles conditions que personne ne lui dispute le pouvoir. C’est ainsi qu’après avoir résisté avec une ferme et virile courtoisie à un essai d’intimidation, il peut opposer à l’Autriche la plus dangereuse des propagandes, celle d’un patriotisme vrai et pratique, d’un libéralisme sensé, qui se fortifie par toutes les croyances morales, au lieu de prétendre trop souvent vivre sans elles. Réduit à ses termes les plus simples, le problème le plus important aujourd’hui pour la politique intérieure et extérieure du Piémont, ce serait le rapprochement de toutes les fractions libérales du parti conservateur, et cette œuvre, M. de Cavour a certainement assez d’habileté pour l’accomplir, s’il le veut ; il pourrait l’accomplir à son profit et au grand profit de son pays. Ce jour-là, il aurait rendu un plus mauvais service Il l’Autriche qu’en recevant une députation de Modène ou de Reggio.

Placée en quelque sorte au centre de ce mouvement des affaires universelles, la France a le singulier avantage d’avoir fait plus d’expériences que beaucoup d’autres peuples et de s’intéresser à tous les spectacles. Pour elle-même, elle a sa vie réglée, ses affaires classées. C’est un mouvement calme où les intérêts industriels ont toujours une grande place, et où l’importance des choses morales se révèle parfois encore par des lumières à peine entrevues, par des incidens passagers, par des discussions qui, sous une apparence d’abstraction, cachent souvent des faits curieux. Il s’est élevé depuis peu une question non certes indifférente quand on considère à quel point elle se lie au développement de notre histoire, mais au moins inattendue. Il s’agit de mesures à adopter contre l’usurpation des titres nobiliaires. Une pétition a été d’abord adressée au sénat pour réclamer le rétablissement d’une pénalité contre l’usurpation des titres. Cette pétition a été renvoyée au ministère de la justice, et le gouvernement à son tour, s’appuyant sans doute moins sur la pétition elle-même que sur les considérations développées dans le sénat, vient de soumettre la question à l’examen du conseil d’état. Pendant longtemps, une pénalité a existé contre l’usurpation des titres, elle était inscrite dans les lois impériales de 1810 ; la disposition adoptée sous l’empire se trouvait naturellement modifiée sous la restauration pour faire place a la noblesse ancienne à côté de la noblesse nouvelle. Cette pénalité a été maintenue jusqu’après la révolution de juillet, époque où l’on a fait disparaître du code un article devenu d’ailleurs d’une exécution difficile. Il est certain qu’il y a ici une situation assez bizarre, qui a été remarquée plus d’une fois même sous la monarchie de juillet. Les gouvernemens revendiquent le droit de délivrer des titres de noblesse, et, comme ils sont désarmés de toute force répressive contre ceux qui se font une noblesse de fantaisie, ils se trouvent en réalité investis d’une prérogative illusoire. Il n’est pas moins clair que depuis bien des années la contagion de l’anoblissement volontaire, a fait d’étranges progrès. Il y a un envahissement de titres capricieux qui donne parfois à notre société une apparence toute fantastique. On se fait comte, ou on impose à son nom toute sorte de modifications inattendues. Comment remédier à ce mal, et arrêter un peu cette invasion de l’armée des anoblis ? Là est le difficile. Le ridicule ne suffit-il pas ? dira-t-on. Hélas ! si le ridicule était mortel, combien de gens n’existeraient plus qui sont aujourd’hui en merveilleuse santé ! Le ridicule ne tue guère plus, il fait vivre quelquefois. Chose singulière, il y a en France une sorte de passion de nivellement démocratique, et en même temps il y a une rage de titres, de distinctions honorifiques. C’est que, comme le disait spirituellement le rapporteur d’une pétition sous le gouvernement de juillet, « chacun veut être l’égal de ses supérieurs et le supérieur de ses égaux. » Voilà le problème que la société donne à résoudre aux hommes d’état. Il s’agit de maintenir le niveau des mœurs démocratiques, et en même temps de relever les titres de noblesse, de leur donner pour défense la loi même ! Et quand on aura résolu ce problème, il en restera un autre encore, celui de savoir, sauf des exemples éclatans et individuels, où est la noblesse, si elle ne s’est pas tuée elle-même, si elle ne se tue pas chaque jour, lorsqu’on voit tant de nobles vendre leurs terres, renoncer à tout ce qui ferait si aisément leur influence, pour se jeter dans les spéculations et dans les aventures.

L’industrie, à côté de tant de spéculations factices ou périlleuses, a ses œuvres intelligentes, ses travaux permanens et féconds, et même ses fêtes, qui ont une solennité particulière quand elles sont en quelque sorte l’image d’un progrès réel et juste. Parmi toutes ces lignes ferrées qui rayonnent à la surface de notre sol et qui tendent à enlacer le pays tout entier, l’une des plus dignes d’intérêt est cette voie qui était inaugurée il y a peu de jours à Toulouse, et qui relie désormais Bordeaux et Cette, l’Océan et la Méditerranée. Il y a plus de quatre ans déjà que la concession du chemin de fer du Midi a eu lieu. Fragment par fragment, cette ligne est allée d’abord de Bordeaux à Toulouse, qu’elle atteignait l’an dernier. La partie qui sépare Toulouse de Cette restait encore en construction, et c’est celle qui vient d’être inaugurée, qui est livrée maintenant au commerce, aux voyageurs, à tous ceux que leurs intérêts ou leurs goûts jettent sur les routes du monde moins pour visiter un pays que pour le traverser en courant. La compagnie a voulu donner à cette solennité un caractère exceptionnel ; elle avait attiré à la cérémonie d’inauguration qui a eu lieu à Toulouse les autorités publiques, des chefs de l’église, des ingénieurs, des écrivains, des habitans notables du Bas-Languedoc et de la Guienne, qui tous se sont rencontrés à cette fête, dont les intérêts du Midi étaient pour ainsi dire les héros. Le chemin de fer nouveau traverse une des plus riches, une des plus fertiles régions de la France, et ce n’était pas le spectacle le moins curieux que l’apparition de la vapeur dans ces contrées, et cette visible attestation de la puissance de l’industrie moderne au milieu d’une nature opulente, pleine de séductions. Sur toute la ligne jusqu’à Toulouse, les coteaux se succèdent d’une part ; de l’autre, le fleuve suit son cours et descend vers l’Océan. Les champs s’étendent au loin déjà reverdis et ranimés par le soleil, et partout on passe à travers des populations surprises de voir des gens s’en aller si vite au milieu d’un pays où l’on se trouve si bien. Des deux côtés, de Bordeaux et de Cette, deux convois partant le même jour devaient arriver à Toulouse à la même heure, et ils arrivaient en effet. Les deux locomotives, savamment conduites, étaient dirigées de façon à mourir en quelque sorte l’une sur l’autre et venaient se rencontrer au pied d’un autel d’où l’un des chefs du clergé devait bénir ces travaux de la paix. Un banquet et des toasts ont fait le reste, et chacun est reparti après avoir vu s’ouvrir une voie ferrée de plus. Cette pensée d’une communication facile, toujours ouverte et rapide entre les deux mers, est une vieille pensée française. C’est celle qui présidait, il y a deux siècles, à l’exécution de la première partie du canal du Midi allant de Cette à Toulouse, et qui a déterminé de nos jours la continuation de ce canal vers Bordeaux, parallèlement à la Garonne. Le chemin de fer du Midi vient aujourd’hui compléter cette pensée en supprimant en quelque façon les distances par une communication ininterrompue qui ne laisse plus qu’un intervalle de quelques heures entre l’Océan et la Méditerranée. Voilà donc cette œuvre accomplie de telle façon qu’on peut désormais, en quelques jours, faire le tour de la France, traverser les contrées les plus diverses, aller du nord au midi, des Alpes à l’Océan, et se retrouver à Paris comme si on ne l’avait pas quitté. Maintenant quelle sera l’influence de ce chemin de fer récemment inauguré sur les intérêts du Midi, sur la condition morale et matérielle des populations méridionales ? L’avenir le dira, l’avenir seul a le secret de ce vaste et infatigable mouvement qui emporte le monde moderne.

Les chemins de fer ! où ne s’étendent-ils pas aujourd’hui ? Ils vont ouvrir la Russie et faire pénétrer dans l’empire du Nord l’esprit de l’Occident. L’œuvre n’est point sans obstacles d’ailleurs, et il ne paraît pas que l’organisation de ces immenses travaux se présente sous un aspect des plus faciles. Des chemins de fer vont se faire en Turquie même, où les Anglais ont conçu la pensée de se frayer une nouvelle route vers l’Inde, par la vallée de l’Euphrate, ne fût-ce que pour chercher à neutraliser cette autre pensée du percement de l’isthme de Suez. Les États-Romains à leur tour cèdent à l’universelle impulsion, et entrent dans le mouvement. L’Algérie enfin, cette petite France de l’Afrique du nord, va aussi avoir ses chemins de fer. Il faut s’entendre, les chemins de fer africains ne sont pas encore commencés, les concessions même ne sont pas faites ; mais le principe de la construction vient d’être adopté par le gouvernement. Les points saillans du réseau algérien sont fixés par un décret. Il doit y avoir une grande ligne parallèle à la mer, et reliant les chefs-lieux des trois provinces d’Oran, d’Alger et de Constantine. D’autres lignes partant des ports principaux et aboutissant à cette grande artère mettraient, en communication Bone et Philippeville avec Constantine, Bougie avec Sétif, Tenez avec Orléansville, Mostaganem et Arzew avec Relizane. Les contrées du sud seraient reliées à l’artère principale par un système général de routes de terre. L’ensemble serait ainsi complet, et partout s’établiraient des communications régulières. Dans les vues du gouvernement, c’est l’armée qui serait employée à ces travaux, et qui, après avoir conquis l’Afrique, par les armes, lui donnerait cet instrument nouveau de civilisation. Il est bien clair du reste que les lignes du réseau algérien, qui seront l’objet de concessions spéciales, se construiront seulement à mesure que les besoins se développeront. Elles auraient un grand résultat, si elles contribuaient à attirer en Afrique les capitaux et les bras, à ouvrir des routes nouvelles aux immigrations et au travail, à faire de la colonisation une réalité puissante et féconde, tandis qu’elle semble être restée jusqu’ici artificielle et circonscrite malgré tous les efforts.

Mais quoi ! parler de l’Afrique et des chemins de fer ou du projet de loi contre l’usurpation des titres nobiliaires, souhaiter à la colonisation algérienne plus de succès que par le passé, étudier sans parti-pris tous les intérêts, désirer même que les citoyens en France puissent s’occuper plus directement de leurs affaires sans avoir perpétuellement recours à l’état, n’est-ce point montrer, sous toutes les formes, de la malveillance envers le gouvernement ? C’est là, à ce qu’il paraît, la pensée, sinon du gouvernement, qui a de tout autres soins, du moins de beaux esprits qui se croient tenus de le protéger. Si les gouvernemens n’avaient que des ennemis, combien ils seraient favorisés ! Malheureusement ils ont des amis d’un certain genre, et c’est là ce qu’ils ont raison de craindre le plus. Ces étranges amis passeraient volontiers leur temps à supposer ou à créer des hostilités. Qu’on analyse les résultats d’un recensement de la population, et ce sera à leurs yeux l’attestation d’une insigne malveillance. Qu’on mette en lumière les avantages de la liberté commerciale, et ils feront la leçon aux fonctionnaires assez osés pour ne point prendre conseil de leur évangile. Qu’on scrute l’histoire avec indépendance, ils y verront toute une conspiration, et peu à peu, si on les laissait faire, ils créeraient le vide autour de la cause même qu’ils veulent défendre. Singuliers amis, dont le gouvernement a le tort de dédaigner les avis en sachant se montrer plus intelligent et plus sensé !

Où commence l’histoire strictement contemporaine, et où finit-elle ? C’est ce qu’il est difficile de dire, tant la limite entre le présent et le passé est souvent indécise, tant il est vrai que de tous ces régimes qui se succèdent, qui passent ou qui renaissent, le dernier mot n’est jamais dit, tant certains souvenirs restent palpitans et reprennent vite un caractère d’actualité. Les spectacles si puissans et si divers du commencement de ce siècle sont déjà loin de nous, et l’intérêt qui s’y attache ne s’affaiblit pas ; bien au contraire, il semble s’accroître à mesure que des révélations nouvelles multiplient les lumières, et avec les lumières les enseignemens. Ces événemens deviennent un thème de polémiques ; nous assistons tous les jours encore, notamment au sujet de la fin de l’empire, à une mêlée de confidences posthumes, à un choc de témoignages contradictoires entre lesquels s’élève une œuvre éminente, singulièrement instructive, puisque l’auteur a puisé à toutes les sources, et qui peut être impartiale, puisqu’elle n’est pas une déposition intéressée : cette œuvre est l’Histoire du Consulat et de l’Empire, commencée par M. Thiers il y a quinze années et arrivée aujourd’hui au quinzième volume, au récit de la campagne de 1813, de cette longue et terrible retraite qu’on dirait encore éclairée des lueurs de l’incendie de Moscou. Le livre de M. Thiers, entre tant d’autres mérites, a celui d’être la première histoire complète de l’empire, une histoire dont le temps rectifiera certains points de vue sans doute, mais qui, dans son ensemble, est le plus considérable témoignage sur une époque encore si rapprochée. L’auteur ne se borne pas à raconter les batailles, les coups de foudre de la guerre : il embrasse toutes les parties de ce vaste système impérial à la fois politique et militaire ; il ne se contente pas de présenter les événemens dans leurs résultats, il montre le génie de Napoléon à l’œuvre, luttant avec les difficultés qu’il se crée sans cesse, descendant dans tous les détails, conduisant l’administration, la police, les finances, la diplomatie, les affaires religieuses comme la guerre, gouvernant et commandant partout, prodigieux dans l’art de s’assurer des ressources, et plus l’historien montre ce qu’il fallait de génie à l’empereur pour retrouver après Moscou, après la retraite de Russie, une armée de quatre cent mille hommes à lancer en Allemagne, plus il laisse voir que la faute était ailleurs, qu’elle venait de la pensée qui emportait ce règne. En nul moment, cela n’est plus tragiquement sensible que dans l’année 1813. De quelque côté que Napoléon se tourne en effet, il se heurte à toutes les impossibilités qu’il s’est créées. S’il se tourne vers l’Espagne, il se trouve en présence d’une guerre qui l’obsède, qui l’irrite comme le souvenir permanent d’une faute, et qu’il ne sait comment finir. S’il ramène son regard vers l’Allemagne, il voit la Russie gagnant du terrain, la Prusse faisant volte-face, l’Autriche préparant ses prochaines évolutions, tous ses alliés ébranlés et la plus formidable coalition se nouant au milieu de l’effervescence du patriotisme allemand. Dans l’ordre religieux, il trouve le pape prisonnier, les consciences troublées, et vainement il se fait un instant l’illusion d’avoir tranché toutes les difficultés en imposant à Pie VII le concordat de Fontainebleau. En France, il n’y avait point de résistance ouverte sans doute, tout restait soumis ; mais l’inquiétude commençait à gagner les esprits, la conspiration Malet avait divulgué les faiblesses secrètes de l’empire ; les populations se lassaient de fournir des hommes, et l’empereur lui-même, malgré le prestige qui l’entourait toujours, ne laissait pas d’être rudoyé dans les faubourgs de Paris, ainsi que le rapporte M. Thiers. Comment triompher de cette situation ? Par des victoires nouvelles, éclatantes et surtout continues ; mais cette continuité de victoires nouvelles était-elle possible après vingt ans de guerres, avec des armées recomposées à la hâte, et en présence d’un effort suprême qui réunissait malheureusement contre nous les peuples et les rois ? Une autre issue était la paix, une paix qui restait encore honorable si elle était signée après une bataille gagnée, et sous le prestige reconquis de la victoire ; mais, même dans ces conditions, il fallait encore sacrifier bien des rêves et s’en tenir à ce qui était réalisable, à ce qui satisfaisait après tout aux plus légitimes ambitions.

C’est ici qu’éclate ce qu’il y a de décisif dans cette année 1813, et les récits de M. Thiers le montrent suffisamment. La paix était-elle possible en effet à ce moment ? Sans doute elle était possible, et elle était désirable dans l’intérêt de l’Europe comme, dans l’intérêt de la France et de la vraie grandeur de Napoléon. L’Europe ne pouvait manquer d’accueillir favorablement une grande transaction, car l’empereur était encore assez redouté pour qu’on ne cherchât point à pousser à bout ce fier et indomptable génie. La France n’avait aucun intérêt à prétendre imposer sa domination aux autres peuples ; elle aspirait au repos. Les serviteurs les plus fidèles, les plus dévoués et les plus clairvoyans de Napoléon conseillaient la paix ; Napoléon lui-même la désirait, si l’on veut ; seulement il la voulait comme il avait l’habitude de l’entendre, et non telle qu’elle devait être nécessairement, dans des circonstances si prodigieusement changées. De quoi, s’agissait-il après tout, ainsi que le dit M. Thiers ? La paix redevenait possible moyennant une réorganisation de l’Europe qui ne laissait plus subsister, il est vrai, certaines combinaisons fruits des dernières guerres, mais qui laissait encore à l’empire la Hollande, la Belgique, les provinces du Rhin, le Piémont, la Toscane, Rome, la Lombardie comme vice-royauté, Naples et la Westphalie comme royaumes de famille. C’est là encore, comme le dit l’illustre historien et comme le disait M. de Metternich, une France que Louis XIV eût enviée, et que beaucoup de bons Français ne désirent même pas si grande. Le malheur des politiques excessives est de se détourner de la vraie grandeur et de s’engager dans des entreprises chimériques trop colossales pour avoir des chances de durer. Napoléon en était là ; il expiait en 1813 les excès de son génie en croyant son honneur engagé à soutenir des conquêtes qui ne contribuaient en rien à la puissance véritable de la France, et il aggravait toute chose en mettant les forces et les intérêts réels du pays à la merci de conceptions impossibles. Il disputait sur la possession des départemens anséatiques ; il répugnait à sacrifier ce titre plus fastueux que profitable de protecteur de la confédération du Rhin ; il cherchait à gagner du temps pour pouvoir dicter la paix au lieu de l’accepter, et c’est ainsi qu’il laissait la coalition grandir, l’Autriche se détacher peu à peu pour passer aux alliés et les difficultés s’accumuler, remportant encore des victoires, mais des victoires éphémères et inutiles. Chose curieuse ! en tenant compte de la différence des temps, des circonstances et des hommes, ne voit-on pas quelque analogie entre cette situation de 1813 et la situation créée un moment pendant la dernière guerre ? Au nord est la puissance immodérée ; la France et l’Angleterre, réunies cette fois, défendent l’indépendance de l’Occident menacée en Orient. Peu à peu la coalition européenne se dessine et se forme. Au milieu de ces mouvemens, l’Autriche, toujours habile à ménager ses évolutions, met tout son art à dénouer son alliance avec la Russie pour passer dans notre camp sans combattre encore. Qui peut dire ce qui serait arrivé, quelle blessure profonde et saignante eût été faite à la Russie, si la guerre eût continué, si la coalition européenne se fût complètement formée, si nos armées enfin eussent mis une fois le pied en Finlande ou en Pologne ? La Russie a su éluder par sa modération, en signant la paix, cette terrible logique des choses, contre laquelle Napoléon se crut assez fort par son génie, et qui l’entraîna fatalement, rapidement, de Moscou à Leipzig, de Leipzig dans les plaines de la Champagne, et de Paris à Sainte-Hélène. C’est dans la campagne de France que M. Thiers va maintenant suivre l’empereur.

Un des acteurs de ces tragiques péripéties, distingué par ses talens sans être du premier ordre, le maréchal duc de Raguse est venu, se remettre en scène par la publication de ses Mémoires, et il a contribué à réveiller les polémiques sur les catastrophes finales de l’empire. C’était tout simple, puisque Marmont ménage peu ses contemporains et qu’il a été particulièrement sévère pour un homme modeste, dont le nom est resté populaire, pour le prince Eugène, vice-roi d’Italie. À ces accusations peu mesurées les récriminations ont répondu, et Marmont, attirant sur lui les regards, est redevenu l’homme de la défection. Il faudrait bien cependant ne point laisser disparaître dans des débats personnels une question qui tient à des causes bien autrement générales et prétendre tout expliquer par ce mouvement, par tous ces actes qu’on a appelés la défection, la grande trahison du duc de Raguse. Ce serait étrangement grandir l’importance de Marmont que d’attribuer à son initiative la chute de l’empire. Il faut l’avouer, le duc de Raguse, par un dernier effort de fidélité et de dévouement, fût-il allé se placer aux côtés de Napoléon à Fontainebleau, le destin de l’empire n’était pas moins accompli. Ce qui est vrai, c’est que le rôle joué par le duc de Raguse, rôle ingrat, pénible sans être déshonorant, est de ceux qu’on subit comme une loi rigoureuse de la fortune, dont on ne se fait point un mérite et qui ne donnent jamais d’ailleurs le droit d’être amer à l’égard de ses contemporains. Marmont s’est montré plus que tous les autres en 1814, il ne faisait en cela qu’obéir à sa nature, qui était de vouloir toujours paraître. La trahison n’était point dans son caractère ; mais il était vain, léger, ardent, présomptueux. Tel il se montre dans ses récits posthumes, dont le mérite est du moins de laisser apercevoir un homme qui, avec mille qualités brillantes d’intelligence et de courage, n’a réussi qu’a se faire une vie agitée, passionnée, illustre et abreuvée de déboires. Le maréchal Marmont réunissait en lui deux choses extraordinaires qui sont moins inconciliables qu’on ne pourrait le penser : il avait en lui-même une confiance sans limites, il aspirait toujours aux rôles d’éclat, il les poursuivait, et il n’a jamais eu de bonheur dans les circonstances saillantes de sa vie. Il ne fut pas même heureux comme soldat aux Arapiles.

Le bonheur ! Y a-t-il donc quelque vérité dans la superstition qui s’attache à ce mot, ainsi que le dit M. Thiers justement au sujet du duc de Raguse ? Sans doute la fortune peut paraître singulièrement propice à certains hommes : elle les fait naître au moment voulu, elle leur donne la faveur de l’occasion ; tout le reste est l’œuvre de l’intelligence, de la volonté, du courage, de la sagesse, d’un ensemble de qualités diverses dont l’équilibre fait les hommes supérieurs et explique leur succès. Le duc de Raguse avait quelques-unes de ces qualités, il ne les avait pas toutes. Chez lui, le caractère n’était pas à la hauteur de l’esprit, l’imagination était plus forte que la raison ; le besoin perpétuel d’agir et de paraître l’entraînait dans des aventures où son jugement faiblissait. Voilà, comment il a été rarement heureux. Amoureux de la gloire, il prétend un peu trop la brusquer, et s’il échoue, c’est aux autres qu’il s’en prend, jamais à lui-même. Il faut bien avouer que ce naïf contentement de soi, joint à une perpétuelle et caustique censure de tout le monde, finit par causer un certain malaise à ceux-là, même qui trouvent du ressort, de la vigueur dans ce caractère. De qui le maréchal Marmont a-t-il été content dans sa vie ? Il querelle tous les gouvernemens, Napoléon, les princes de la restauration, ses compagnons de guerre, qui le lui rendront sans nul doute, et la dernière impression qui reste, c’est que ces demi-dieux n’étaient après tout que. des hommes, souvent héroïques, mais ayant aussi leurs faiblesses. La suprême aventure du duc de Raguse fut son commandement à Paris pendant les journées de juillet 1830. Là aussi, sans manquer à son devoir, il fut malheureux à sa manière. Depuis, il a quitté la scène, parcourant l’Europe en exilé volontaire, ramené un instant par une destinée singulière auprès du duc de Reichstadt, promenant son activité inoccupée en Orient ou dans les châteaux de l’aristocratie autrichienne, s’intéressant encore à tout avec feu et allant mourir à Venise. Vie certes bien remplie et pourtant incomplète ! caractère doué des facultés les plus brillantes, et à qui cependant il a manqué quelque chose, peut-être l’empire sur soi, l’art de conduire une grande existence noblement et héroïquement conquise !

Pour les peuples comme pour les hommes, cet art de bien conduire sa destinée est la première des lois, et malheureusement aussi souvent un des plus insaisissables secrets. Dans la vie d’un pays, c’est ce qu’on nomme une sage et juste politique. L’Espagne est perpétuellement en travail d’une politique de ce genre, dont elle sent la nécessité sans avoir trop réussi jusqu’à présent à s’en approprier les conditions, au moins d’une façon durable. La situation de la Péninsule touche visiblement aujourd’hui à une épreuve des plus graves. Les élections viennent de se faire ; dans peu de jours, les cortès s’ouvriront : le gouvernement et les partis se retrouveront en présence. Que sortira-t-il de là ? On ne le sait pas encore ; seulement on pressent des complications qui ont leur raison d’être dans l’état des partis, dans les ressentimens personnels, et dans la composition même du gouvernement. Les élections qui viennent d’avoir lieu présentent des résultats qui n’ont rien de singulier ni de nouveau ; c’est au contraire un des caractères de cette chambre nouvelle de ressembler beaucoup à une chambre ancienne, à une de celles qui ont précédé la révolution. D’abord le parti progressiste est à peu près complètement éliminé ; il ne sera représenté que par six ou sept membres, dont les deux principaux sont M. Santa-Cruz, ancien ministre des finances avec le duc de la Victoire, et le général Prim, qui vient d’être condamné à six mois d’arrêts à Alicante par un conseil de guerre, pour la publication d’une lettre jugée contraire à ses devoirs militaires. M. Olozaga a échoué partout où il s’est présenté ; le nom du duc de la Victoire, qu’on avait eu la fantaisie de mettre en avant à Barcelone, n’a pas réuni un nombre suffisant de suffrages. La chambre nouvelle appartient donc tout entière au parti modéré ; mais le parti modéré lui-même est représenté par des fractions assez diverses, dont l’antagonisme latent et permanent est une des faiblesses de la situation politique de l’Espagne. L’un des principaux hommes publics de la Péninsule, M. Bravo Murillo, groupe autour de lui environ soixante membres plus ou moins rattachés à sa personne ou à sa fortune politique. M. Bravo Murillo n’est point en état d’opposition contre le gouvernement, il reste même, dit-on, dans une inaction complète ; mais il se tait plutôt qu’il n’approuve, surtout en matière de finances et d’administration. Il y a un autre groupe, de quarante membres à peu près, dont M. Llorente est un des chefs et un des orateurs. Cette fraction, représentée dans la presse par un journal qui paraît depuis peu, reste également dans une sorte d’expectative assez voisine de l’hostilité. Le comte de San-Luis de son côté est entouré d’une trentaine de partisans environ, et, sans avoir une importance et un crédit très reconnus dans le pays, il n’est pas du moins sans habileté dans la stratégie parlementaire. Le parti connu sous le nom d’union libérale n’a que deux représentais, dont l’un est M. Rios Rosas, élu dans la province de Malaga malgré les efforts des agens du ministre de l’intérieur. Il faudrait ajouter encore un petit groupe absolutiste. Au milieu de ce fractionnement des opinions, le gouvernement ne conserve pas moins une majorité considérable, et il sera surtout servi par les souvenirs de la dernière révolution, facilitée, préparée, déterminée par les divisions : du parti conservateur. L’autorité du général Narvaez fera le reste.

Il y a, il est vrai, dans la situation politique de l’Espagne un autre nuage, un autre danger, et ce danger est au sénat. Ce danger ne consiste pas même dans une hostilité possible de la haute chambre, hostilité qui pourrait dans tous les cas être désarmée ou neutralisée par la nomination de nouveaux sénateurs ; il tient à un incident qui préoccupe Madrid depuis quelque temps déjà. Le général O’Donnell est décidé, dit-on, à donner dans le sénat sur sa situation, sur son rôle pendant la révolution, sur tous les derniers événemens politiques en un mot, des explications qui ne le toucheraient pas lui seul, qui seraient en quelque sorte l’histoire du parti modéré depuis 1852, et qui tendraient à impliquer le général Narvaez lui-même dans une espèce de solidarité morale avec les chefs du soulèvement militaire de 1854. Le général O’Donnell a été irrité de se voir accusé d’être un révolutionnaire ; il a été surtout froissé, on peut le croire, de la façon dont il a été évincé du pouvoir au mois d’octobre dernier. Il prétend prouver qu’il n’a jamais été l’ennemi de la monarchie ni de la dynastie actuelle, que dans le mouvement de 1854 il n’a fait qu’exécuter un plan concerté d’avance, et dont quelques-uns des auteurs se seraient retirés au moment le plus périlleux. Il est facile de prévoir à quelles conséquences pourraient conduire des discussions engagées sur ce terrain brûlant. Ce serait une lutte corps à corps entre le général O’Donnell et le duc de Valence, principalement mis en cause. Aussi toutes les influences pacificatrices se sont-elles employées à calmer O’Donnell, a préparer un rapprochement entre les deux généraux ; mais jusqu’ici O’Donnell a persisté avec une ténacité singulière. On voit que le cabinet actuel de Madrid se trouve en présence de difficultés de diverse nature ; il a tout à la fois à lutter contre l’éparpillement du parti modéré, qui n’a point réussi encore à se reconstituer, contre des rivalités, contre la menace de discussions personnelles irritantes, et peut-être est-il lui-même un peu divisé. Il a été un instant question de la retraite du général Lersundi et du ministre des finances, M. Barzanallana. Malgré tout cependant, il ne faut voir sans doute dans ce pénible travail qu’un moment de crise qui finira le jour où les cortès s’ouvriront. Ce jour-là, le parti modéré sentira le besoin de resserrer ses rangs et de se grouper autour du général Narvaez, dont l’autorité et la vigueur ne sont point de trop pour ramener l’Espagne à une situation complètement régulière. Le général Narvaez a commencé cette œuvre en appelant les chambres ; c’est aux cortès maintenant de lui prêter leur appui et de marcher résolument au but sous ce chef éminent. ch. de mazade.


— Une femme d’élite connue par des écrits très distingués, Mme la comtesse de Bagréef-Spéranski, est morte à Vienne le 4 avril. On n’a pas oublié sans doute les intéressantes esquisses dans lesquelles Mme de Bagréef-Spéranski a dessiné ici même quelques traits des mœurs populaires et religieuses de la Russie. L’auteur de Xenia Damianovna et de la Pokritka, ardemment dévouée à son pays natal et à la religion de sa race, avait aussi les plus vives sympathies pour la France. C’est en français qu’elle avait publié ses écrits, c’est par la France qu’elle espérait faire connaître à l’Europe maintes particularités charmantes de l’esprit slave. On ne sait guère de la Russie que son histoire politique, on sait la biographie des tsars, le rôle de certains personnages éminens, les révolutions de palais au XVIIIe siècle, le caractère général de l’aristocratie : Mme de Bagréef-Spéranski voulait peindre le peuple. C’était la contre-partie des tableaux ordinairement consacrés à la Russie ; ces études sur la vie des campagnes, ces peintures du paysan et du serf auraient réconcilié l’opinion (elle l’espérait du moins) avec ce pays russe qu’elle aimait d’un amour à la fois si enthousiaste et si attristé. Son âme chrétienne, instruite à l’école de la résignation, n’était pas faite pour les polémiques ardentes. Elle eût cru manquer aux devoirs du patriotisme en attaquant des hommes et des choses qu’elle réprouvait ; elle se contentait de plaider devant l’Europe la cause de la nation russe. Elle était bien la fille de ce comte Spéranski, dont les classes populaires en Russie et en Sibérie ont conservé un si touchant souvenir. Initiée de bonne heure aux plus douloureuses épreuves de la vie. Mme de Bagréef-Spéranski semblait appelée naturellement à la tâche dont elle s’était chargée. Hélas ! cette œuvre, préparée par tant d’études et de voyages, elle commençait à peine à la réaliser, elle était heureuse de donner une forme vivante à ses méditations, l’amour de l’art s’unissait plus vivement chaque jour à ses sentimens patriotiques et religieux, et c’est à cette heure décisive que la mort est venue la frapper. Il reste du moins de précieux témoignages de sa pensée ; le dessin de l’œuvre qu’elle projetait est déjà visible dans ses premières ébauches. On réimprime en ce moment les Pèlerins russes à Jérusalem, un volume inédit de ses nouvelles va paraître dans quelques semaines, et Mme de Bagréef-Spéranski a laissé d’autres manuscrits confiés à des mains pieuses. La publication de ces divers ouvrages sera peut-être un jour pour nous une occasion de tracer avec plus de détails cette grave et religieuse physionomie. Le nom de Spéranski, éteint désormais avec elle, appartient à l’histoire.

Mme de Bagréef-Spéranski habitait Vienne depuis quelques années. Son salon y réunissait l’élite de la société littéraire et du monde politique ; à l’hospitalité slave et allemande elle joignait la grâce de la causerie française. L’influence qu'elle exerçait autour d’elle était douce autant que sérieuse, et je n’écris pas une phrase banale en disant que sa mort est un deuil de famille pour tous ceux qui l’ont connue. La Russie, dont elle a été jusqu’à son dernier jour un serviteur si digne, lui donnera une place auprès du comte Spéranski parmi les meilleurs de ses enfans. L’Allemagne du midi, où elle a trouvé une seconde patrie, se souviendra longtemps de l’éclat qu’elle a jeté sur la société viennoise. Nous lui devons aussi un souvenir : Mme de Bagréef-Spéranski a emprunté à la France son idiome et maintes inspirations généreuses. Saint-Rene Taillandier.




ESSAIS ET NOTICES.





D'UNE NOUVELLE SOURCE DE PRODUITS ALIMENTAIRES.

Lorsqu’il y a plus d’un an déjà, nous signalions dans la Revue des Deux Mondes l’insuffisance de la production animale en France, nous appelions en même temps l’attention sur quelques moyens nouveaux de combler un si fâcheux déficit. Parmi ces moyens, nous citions au premier rang l’extension des industries à la fois agricoles et manufacturières, le concours prêté aux fermes par les distilleries, qui venaient d’une part augmenter la quantité de nourriture pour les animaux, de l’autre utiliser tous les résidus de nos fabriques agricoles. Cette extension prévue dès lors s’est réalisée, et la quantité de viande disponible pour la population s’est heureusement accrue ; mais ce résultat si important coïncidant avec des habitudes nouvelles, avec un développement inusité dans la consommation, le déficit que nous signalions en 1855 n’a pas entièrement disparu, et l’étude des moyens destinés à le combattre garde toute son opportunité.

Nous venons d’attribuer à des changemens dans le régime d’alimentation générale cette disproportion regrettable entre la production et la consommation. Il faudrait ajouter peut-être que les mesures relatives à la taxe au poids, substituées aux droits perçus par tête à l’entrée des bestiaux dans les villes, n’y sont pas étrangères. On peut se demander si elles n’ont pas exercé une influence notable sur les quantités produites, en déterminant la livraison sur les marchés d’animaux incomplètement engraissés, de telle sorte que le produit net de quatre de ces derniers atteint tout au plus la quantité qu’on obtenait naguère en abattant trois animaux dans l’état d’embonpoint où ils étaient alors expédiés.

Quoi qu’il en soit, un fait subsiste : c’est que les améliorations agricoles, toujours lentes à se répandre, ne sauraient de longtemps encore satisfaire aux exigences de la consommation. C’est le développement de plus en plus sensible de ces exigences qui a ramené l’attention des économistes sur les moyens d’aller chercher les subsistances animales loin de notre territoire, en des contrées où elles surabondent, pour les introduire chez nous [1].

Depuis longtemps déjà on avait songé aux immenses ressources en ce genre qui se rencontrent dans l’Amérique méridionale, où l’on n’exploite de grands troupeaux de bœufs qu’en vue d’en obtenir la peau, tout ce qui reste de l’animal étant abandonné, sauf quelques rares exceptions. Des obstacles de plusieurs ordres se sont jusqu’à ce jour opposés à la réalisation du projet d’exploitation de ces ressources : les animaux en liberté sous ces climats chauds n’offrent pas tous un état convenable d’embonpoint, et la difficulté de préserver économiquement les viandes des altérations spontanées durant les transports rendait au moins douteux le succès de l’opération. Nous avons vu qu’en effet les divers procédés de dessiccation partielle avec enrobage de gélatine avaient tous échoué, lorsque les produits étaient soumis aux épreuves de l’emballage et des voyages durant deux ou trois mois.

Les regards s’étaient tournés aussi vers les possessions de la Russie méridionale, où se rencontrent de vastes pâturages et de nombreux troupeaux de moutons. Dans ces contrées, on ne sait utiliser que là peau, les toisons, le suif des animaux abattus. Tout le surplus, la chair, les tendons, les os, etc. ; est abandonné en pure perte. Ici encore le manque de moyens de conservation économique dont l’efficacité fût certaine venait entraver l’exécution du projet. En effet, une fâcheuse alternative se présentait toujours : le seul procédé de conservation, dont les bons résultats fussent assurés, c’était la méthode d’Appert perfectionnée, telle que nous l’avons précédemment décrite. Il fallait, pour que l’opération fût économique, expédier les préparations dans des vases en fer-blanc d’une contenance telle qu’on parvint à diminuer les frais résultant de la valeur de l’enveloppe en raison des quantités y contenues. Il y avait donc tout intérêt à employer les plus grands vases possibles ; mais d’un autre côté la facilité de la distribution où de la consommation, en un mot de la vente aux lieux d’arrivée, exigeait que cette distribution pût s’effectuer en petites quantités consommables immédiatement par un deux ou trois individus ; sinon, on se trouvait exposé à ne pouvoir placer les produits que dans les établissemens publics renfermant un nombreux personnel. C’était restreindre beaucoup le débouché et manquer le but principal ; qui devait être de mettre à la portée du plus grand nombre un complément précieux de l’alimentation économique des populations laborieuses. Il semblait impossible d’échapper au fatal dilemme : si l’on expédiait des préparations volumineuses, le débouché était compromis, et le but principal manqué ; si l’on employait des vases d’une faible contenance, appropriés aux exigences naturelles des consommateurs, la valeur totale des enveloppes rendait les préparations trop dispendieuses. On ne pouvait sortir de cette impasse sans quitter les voies connues ; il fallait, en un mot, ajouter aux inventions acquises une invention nouvelle.

Les choses en étaient là lorsqu’un habile manufacturier, qui déjà était parvenu à surmonter de plus grands obstacles en mettant à flot la belle industrie, plusieurs fois transformée, de la dessiccation des produits alimentaires extraits des végétaux, M. Cholet, imagina le nouveau système de conservation, transport et distribution des viandes et d’application utile des produits accessoires, tendons, os, sang, intestins et substance cornée. Ce système complet renferme des moyens connus et garantis par une longue expérience. L’inventeur y ajoute plusieurs dispositions nouvelles, propres à réduire les frais généraux ou le prix coûtant, et de nature à faciliter la distribution en petites parts sans augmenter la dépense nécessitée par les vases.

Voici comment on parvient à réunir ces conditions favorables. Aussitôt après l’abattage des animaux, les muscles, débarrassés des portions tendineuses ou membraneuses de moindre valeur alimentaire ou plus altérables, sont soumis à une coction légère qui en réduit un peu le volume ; on les dispose ensuite « n morceaux volumineux dans des vases cylindriques en fer-blanc, que l’on remplit autant que possible, et qui contiennent 6 kilogrammes de substance comestible. Ces vases sont clos hermétiquement par les moyens usuels, à l’aide de soudures à l’étain. On les place alors dans une chaudière dite autoclave, où ils sont chauffés au bain-marie d’eau, soit à feu nu, soit par la vapeur, de telle façon que leur température s’élève jusqu’à 108 ou 110 degrés, pendant une heure et demie environ. La préparation est dès lors terminée ; on peut emballer et expédier les ; boîtes ; remplies et chauffées de cette manière. Arrivées au lieu de leur destination, elles peuvent être livrées intactes aux établissemens et aux particuliers dont la consommation journalière atteint ou dépasse la quantité de 6 kilos contenue dans chacune des boites. Quant aux consommateurs isolés qui, dans un repas ou même durant une journée, se contentent d’une ration vingt-quatre fois moindre, c’est-à-dire de 250 grammes, la distribution régulière se fera sans la moindre difficulté, grâce à l’ingénieux ustensile imaginé par M. Cholet. Sur un bâti formé d’une planche épaisse et de deux tasseaux : semi-circulaires, on place horizontalement un des vases dont on a préalablement enlevé les deux fonds. Le cylindre est solidement assujetti avec une bande épaisse et large de 15 ou 18 centimètres, en caoutchouc vulcanisé, que l’on tend et que l’on fixe à l’aide de boutons ou d’agrafes. Une vis suivant l’axe horizontal du cylindre passe dans un écrou adapté à l’un des bouts du bâti : en la faisant tourner, on pousse la volonté un disque qui, agissant comme un piston, fait sortira l’autre bout et sous forme sensiblement cylindrique la substance contenue et refoulée dans la boîte. On peut donc couper très facilement, à l’aide d’un large couteau, toute la partie qui dépasse les bords du vase et obtenir une tranche dont l’épaisseur et par suite le poids se trouvent réglés d’après une échelle graduée suri lai tige. On comprend que cet ustensile, d’une construction simple, permette de distribuer rapidement les portions demandées par l’acheteur en fractions aussi faibles ou aussi fortes qu’il le désire, et dont les dimensions se trouvent, réglées directement sous ses yeux, qu’enfin la valeur du vase dans lequel on a conservé et transporté la substance alimentaire soit répartie uniformément sur toutes les portions, et, comme leur prix, exactement proportionnel à leur poids.

M. Cholet, en administrateur éclairé, se préoccupant des moyens d’assurer à son entreprise nouvelle la sympathie de quelques hommes influens des deux pays, a voulu former à cette occasion une association internationale franco-russe d’alimentation. Une usine pour la préparation des viandes qu’il s’agirait de transporter de Russie en France serait construite près de l’embouchure du Dnieper, dans la Mer-Noire. Comptant sur le bienveillant appui du grand-duc Constantin pour aplanir toutes les difficultés locales, le manufacturier français a pu établir, par le calcul suivant, le prix de revient des produits importés en France, et vendus dans Paris. La matière, première, en très grande partie perdue jusqu’ici, ne coûtera guère que les frais du dépeçage des animaux et du transport à l’usine. On a supputé toutefois un prix d’achat fixé en moyenne à 10 cent. par kilogramme, les frais de préparation et le prix des enveloppes en fer-blanc à 30 cent., les transports à Paris par Marseille à 16 cent., l’octroi de Paris et la commission de vente à 30 cent. ; le prix coûtant total serait donc de 86 cent., et le prix de vente avec bénéfice de 1 fr : A ce taux, l’avantage pour le consommateur paraît évident, car il recevrait pour 1 fr. un kilog. de viande toute préparée, représentant 1 kilog. 250 gr., en raison de la diminution d’un cinquième du poids par la cuisson, c’est-à-dire à un prix à peu près moitié moindre que celui du cours actuel.

La nouvelle industrie internationale aura d’ailleurs d’autres conséquences utiles, car elle fournira, outre les peaux, les toisons et le suif déjà importés, des matières premières insuffisantes dans plusieurs de nos industries : notamment les os pour la tabletterie et la fabrication du charbon d’os employé à l’extraction et au raffinage du sucre ; le sang, qui fournit par la dessiccation du sérum, de l’albumine propre aux impressions sur étoffes, et un engrais transportable à de grandes distances, en raison de sa valeur vénale ; les intestins propres à la préparation de la baudruche et des cordes harmoniques pour les instrumens ; la substance cornée, employée dans la préparation du bleu de Prusse ; les tendons, qui servent à fabriquer la gélatine.

La nouvelle source de produits alimentaires tirés des animaux trouvera sans doute un facile écoulement par les voies déjà largement ouvertes à la production remarquable des légumes desséchés, et ajoutera de cette manière un utile complément à l’industrie, établie sur une base solide, qui exploite les matières premières extraites des végétaux. Cette dernière industrie, que nous avons déjà fait connaître, a pris un plus grand essor et réalisé en même temps de nouveaux progrès et de nouvelles économies par l’établissement de sècheries spéciales en différentes régions agricoles plus particulièrement adonnées à certaines cultures. C’est ainsi que l’usine fondée à La Villette est consacrée à la préparation des choux obtenus de la principale culture locale ; l’usine de Rueil s’applique au traitement des pommes de terre, divisées en petits prismes immergés un instant dans l’eau froide, puis desséchés ; l’usine de Meaux trouve dans de bonnes conditions économiques les carottes, qu’elle réduit en tranches minces et dessèche, tandis que la manufacture primitive fondée aux Champs-Elysées, dans Paris, continue à préparer les divers légumes fins aux époques où les marchés sont abondamment pourvus. En même temps qu’elle centralise les produits des trois autres fabriques, elle les soumet à une énergique pression, afin d’en former des tablettes, après les avoir assortis ou réunis en des mélanges conformes aux demandes des administrations publiques et aux habitudes des consommateurs soit de la capitale, soit des départemens. Une cinquième usine est actuellement instituée à Dunkerque : on y prépare exclusivement des choux découpés et soumis à la fermentation acide. Les cinq manufactures disposent d’un matériel considérable, représentant ensemble une force de 169 chevaux, 140 étuves [2] et 10,080 châssis, sans y comprendre les ustensiles de trois féculeries annexes qui, en cas de commandes extraordinaires, peuvent accroître de 33 à 50 pour 100 la production totale. On se fera une idée de la puissance déjà acquise à cet ensemble d’usines réunies sous une seule direction, si nous ajoutons qu’elles exploitent les produits de la culture d’environ 1,400 hectares, et qu’elles ont pu fournir, en dehors de leurs débouchés habituels, aux armées alliées, depuis l’origine jusqu’à la fin de la guerre de Crimée, 6 millions de kilog. provenant de 50 millons de kilog. de matière première épluchée, formant en totalité 300 millions de rations alimentaires.

En présence d’un pareil succès, nous formons des vœux bien sincères pour que la nouvelle industrie fondée près de l’embouchure du Dnieper, avec une colonie d’ouvriers français, et sous la protection éclairée du gouvernement russe, prenne un développement non moins rapide et non moins fructueux dans l’intérêt des deux nations. Ce serait encore un des résultats heureux de la paix, et qui serait obtenu sur le théâtre même d’une guerre formidable et glorieuse pour tous les peuples qui s’y sont mesurés.


PAYEN.


SECONDE EXPEDITION A LA RECHERCHE DE SIR JOHN FRANKLIN, par E. K. Kane [3]. — Pendant l’année 1850, alors qu’une véritable escadre anglaise parcourait en tous sens les parages lointains où sir John Franklin était perdu ou avait péri, un négociant de New-York, M. Grinnell, eut la généreuse pensée d’envoyer un navire dans les mers arctiques pour participer à ces travaux de recherche. Le docteur Kane, attaché à l’expédition américaine, publia à son retour un émouvant récit de cette première campagne, et annonça en même temps le désir d’en recommencer une nouvelle. La libéralité de M. Grinnell et des sociétés savantes des États-Unis lui permit de repartir, dès le mois de décembre 1852, pour ces régions désolées, où l’attirait, avec l’espoir déjà bien affaibli de trouver quelques traces de sir John Franklin et de ses compagnons, l’ambition d’étendre les découvertes géographiques des marins anglais et de pénétrer jusqu’à la mer, libre de glaces, dont le pôle boréal est supposé le centre. Cette espérance a été en grande partie trompée : le docteur Kane ne parvint point à sortir du détroit de Smith, qui longe la côte occidentale du Groenland, et que le capitaine Inglefield avait peu de temps auparavant visité. Le commandant américain choisit pour lieu d’hivernage, sous le 78e degré de latitude environ, une baie profonde creusée dans les côtes dentelées du Groenland : excepté au Spitzberg, qui jouit d’un climat insulaire tempéré par des courans marins, aucun navigateur n’avait encore hiverné à une si haute latitude. Pendant cent quarante jours, le soleil resta sous l’horizon, et l’on enregistra des températures qui descendirent jusqu’à 56 degrés au-dessous de zéro dans le petit observatoire établi sur un rocher près du navire, où l’on continua, même pendant les froids les plus cruels de la longue nuit arctique, une suite non interrompue d’observations magnétiques, astronomiques et météorologiques. En partant du point où il était arrivé avec son navire, le docteur Kane avait compté faire de longues expéditions en traîneau ; il avait emmené avec lui neuf magnifiques chiens de Terre-Neuve et trente-quatre chiens esquimaux qu’il eut beaucoup de peine à dresser ; mais l’extrême rigueur de l’hiver les fit presque tous périr, et il ne lui en restait plus que six au moment où la saison permit de commencer les explorations. Pour n’être ni très nombreux ni très étendus, les résultats n’en furent pas moins des plus intéressans. Dans une de ses expéditions, le docteur Kane découvrit sur la côte occidentale du Groenland un glacier qui, par ses proportions colossales, laisse, bien loin derrière lui tous ceux que l’on connaît dans le monde entier. Il donna au glacier lui-même le nom de Humboldt, et aux promontoires qui le terminent ceux d’Agassiz et de Forbes, deux savans dont les études sur les phénomènes glaciaires sont si justement célèbres. Entre ces deux points, sur une longueur de plus de vingt lieues, le glacier se termine par une haute muraille élevée de cent mètres au-dessus de la mer. Le docteur Kane ne put pas gravir cette formidable barrière, ni contempler l’immense mer de glace qui la domine, plus digne de ce nom que celle que tant de voyageurs vont admirer au-dessus de la vallée de Chamounix, sur les hautes pentes du Mont-Blanc. On ne doit pas s’étonner qu’à des latitudes aussi élevées un glacier puisse atteindre une pareille extension, quand on réfléchit que de là jusque près du cap Farewell, sur cinq cents lieues de longueur, le Groenland est recouvert en entier par un manteau de neiges éternelles dont personne ne pourra jamais mesurer la profondeur.

Le docteur Kane traça ensuite les contours du canal Kennedy, prolongement septentrional du canal de Smith. Une petite troupe, dont il faut regretter que le chef de l’expédition n’ait point fait partie, atteignit un point où la glace commençait à céder : les chiens attelés au traîneau, prévenus par leur instinct, refusèrent d’avancer. Il fallut gagner la côte voisine. Les voyageurs ne tardèrent pas à voir s’ouvrir devant eux un canal où une flotte entière aurait pu manœuvrer à l’aise, et qui s’élargit de plus en plus à mesure qu’ils avancèrent vers le nord. Le bruit inaccoutumé des vagues, la rencontre de nombreux oiseaux marins, tout leur fit espérer qu’ils étaient arrivés enfin à la véritable mer polaire ; malheureusement un cap élevé vint arrêter leurs progrès. Du point extrême où ils étaient parvenus, ils apercevaient du côté de l’est un horizon libre et sans glaces ; à l’ouest s’élevaient les pitons bleuâtres dont la chaîne domine la terre de Grinnell, qui fait face au Groenland. La cime la plus lointaine, peu éloignée du 83e degré de latitude, que personne n’a jamais atteint, reçut le nom illustre de sir Edward Parry. Les compagnons du docteur Kane avaient-ils découvert cette mer polaire, si impatiemment cherchée par les navigateurs arctiques ? Tout semble autoriser à le croire ; pourtant le chef de l’expédition rappelle lui-même avec modestie que dans le canal de Wellington, le capitaine Penny vit la mer sans glaces à la place même où sir Edward Belcher fut contraint d’abandonner ses vaisseaux. Dans le détroit même de Smith, le capitaine Inglefield avait aussi aperçu un bassin ouvert et dégagé de glaces à la latitude où le docteur Kane se trouvait emprisonné.

Les influences qui dégagent les détroits du grand labyrinthe arctique, obstrués par les glaces l’hiver, agissent d’une manière si irrégulière et si incertaine, que l’explorateur américain attendit vainement pendant tout l’été le moment qui lui permettrait de redescendre vers la baie de Baffin. Les jours se succédaient sans amener aucun changement. L’impatience et le découragement des malheureux voyageurs se changèrent en un morne désespoir, quand il fallut se résoudre affronter les rigueurs d’un nouvel hiver, cette fois sans charbon, sans vivres, sans provisions suffisantes. Il réussirent heureusement à conclure un traité avec quelques Esquimaux, qui habitent ces frontières reculées du Groenland : ils s’engagèrent à les aider à la chasse ; les Esquimau, promirent en retour de prêter aux Américains leurs chiens et de partager avec eux les produits de leur pêche. Ils ne violèrent le traité dans aucune occasion, et ne songèrent point à profiter de leur supériorité numérique pour s’emparer du navire et de tous les objets précieux et nouveaux qu’il contenait. L’on est vraiment touché de trouver des sentimens si humains et si généreux dans une peuplade misérable, qui n’avait jamais eu aucun contact avec des hommes civilisés.

Cependant la longue nuit arctique interrompit bientôt ces communications. Enfermés dans une étroite cabine entourée de mousse, à peine défendus contre le froid, obligés de brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant à peine interroger l’avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances que la nature humaine peut endurer. Quand le printemps revint, ils n’hésitèrent pas à prendre le parti désespéré d’abandonner le vaisseau et de retourner vers les établissemens danois du Groenland. Cette tentative hasardeuse réussit, et après quatre-vingt-trois jours de voyage ils arrivèrent à Uppernavik. Ils montèrent sur un brick danois qui partait pour les îles Shetland ; mais en relâchant à Disco ils furent recueillis par un vaisseau américain qu’on venait d’envoyer à leur recherche, et où le docteur Kane eut la joie de rencontrer son frère, qui avait voulu se joindre à l’expédition.

Après avoir publié le récit de son périlleux voyage, le docteur Kane partit pour La Havane, où il essaya en vain de rétablir une santé que l’excès des privations et des fatigues avait profondément ébranlée. La mort vient de le frapper, à l’âge de trente-quatre ans, et tous les amis des sciences apprendront avec regret qu’une carrière, déjà si dignement remplie, ait été si brusquement terminée. Son livre, qui tire de cette fin prématurée un intérêt douloureux, a obtenu un très vif et très légitime succès aux États-Unis et en Angleterre. C’est la réponse la plus éloquente qu’on puisse faire aux personnes qui en ce moment même proposent d’envoyer une nouvelle expédition à la recherche de sir John Franklin. Après avoir lu l’ouvrage du docteur Kane, on demeure convaincu qu’il aurait certainement péri avec tous les siens, s’il avait passé un seul hiver de plus dans les horribles solitudes arctiques : il ne peut donc rester aucun doute sur le sort des compagnons de sir John Franklin, qui depuis douze ans y sont perdus. La science n’a d’ailleurs que bien peu à attendre de ces tentatives nouvelles ; malgré l’ardeur et le courage du commandant américain, il lui a été impossible d’ajouter aucun résultat bien important à ce que nous connaissons sur les régions du pôle. La satisfaction d’être entré un peu plus loin dans un détroit ne peut être mise en regard de tant de dangers, de souffrances, et du sacrifice d’aussi précieuses victimes. Il faut donc féliciter le gouvernement anglais d’avoir opposé un refus à cette demande nouvelle, et d’avoir épargné un démenti à Sir Edward Belcher, qui n’a pas craint de donner au récit de son expédition récente ce titre significatif : le Dernier des Voyages arctiques.


AUGUSTE LAUGEL.


V. DE MARS.

  1. Afin de suppléer à l’insuffisance de la production en France, le gouvernement a diminué de beaucoup les droits d’entrée sur les animaux de boucherie venant de l’étranger : cette mesure a déterminé des importations considérables qui équivalaient en 1855 à 37,193,524 kilog. ; mais en 1856 l’importation s’est réduite à 34,372,686 kilog., en même temps que la production s’affaiblissait. Les mêmes résultats, plus prononcés encore, ont été remarqués en Angleterre relativement aux importations du bétail en 1855 et 1856. C’est que l’accroissement de la consommation commence à se faire sentir dans les contrées étrangères d’où les exportations de ce genre ont lieu ordinairement. Il est donc indispensable de demander à d’autres ressources le complément de l’alimentation publique, si l’on vent suivre le mouvement de progrès qui se manifeste dans la consommation de la France.
  2. Chaque étuve en vingt-quatre heures dessèche environ 1,000 kilog. de légumes épluchés, qui donnent de 80 à 100 kilog. desséchés.
  3. 2 volumes in-8°, Philadelphie, Childs et Peterson, — Londres, Trübner et Co.