Chronique de la quinzaine - 14 avril 1863

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Chronique n° 744
14 avril 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril 1863.

N’est-ce point une coïncidence curieuse ? A mesure que nous approchons de la date encore incertaine, mais en tout cas peu éloignée, des élections générales, les questions étrangères, qui en ces derniers temps avaient eu le privilège d’émouvoir, de passionner, d’occuper exclusivement la France, vont s’éteignant dans un somnolent crépuscule. Les questions du dehors font à la grande question du dedans la politesse de lui laisser la place libre. Les violens et sanglans météores qui ont si longtemps envahi et enflammé notre horizon s’effacent et disparaissent, et il semble déjà que nous.allons voir se lever dans la molle atmosphère d’une nuit d’été, comme une lune mélancolique, cette figure du nouveau corps législatif, qui sera destiné pendant six années à représenter la France et à l’éclairer.

Une baguette de magicien a touché la question romaine et l’a endormie. La Grèce a enfin trouvé un roi. La question d’Orient n’agite plus que la Bourse sous forme de banque ottomane et d’emprunt turc, et n’est plus pour le quart d’heure qu’une annexe des spéculations du Crédit mobilier. Après avoir essayé infructueusement d’entamer aux États-Unis deux campagnes diplomatiques, nous nous reposons en laissant aux prises le nord et le sud. Le Mexique n’est plus présentement qu’une affaire d’honneur qui doit à nos fastes le nom d’une nouvelle victoire : la dette payée, on verra après. La pauvre Pologne se débattra Dieu sait combien de temps dans l’étreinte de ses sauvages oppresseurs ; mais l’empereur Alexandre voulant bien accorder une amnistie à ses sujets révoltés, faisant à la Pologne la grâce de ne pas lui retirer les institutions dont il l’a dotée, allant même jusqu’à se réserver de développer ces institutions quand elles auront été éprouvées par la pratique, qu’irions-nous demander de plus, nous autres grands contempteurs des protestations verbales du gouvernement de 1830, et qui sommes de si efficaces redresseurs de torts ? Plus d’affaires donc au dehors ; il ne nous reste qu’à nous replier sur nous-mêmes et à faire les élections. Passez à l’arrière-plan, précieux diplomates ; braves généraux, reposez-vous. La peine et l’honneur sont maintenant pour d’autres : messieurs les préfets et les sous-préfets, à votre tour !

La campagne électorale qui va s’ouvrir donnera aux préfets, nous n’en doutons point, moins de peine que d’honneur. Il est certain cependant qu’il règne dans le corps préfectoral cette sorte d’émoi qui accompagne la veillée des armes. Il faudrait n’être pas Français pour ignorer que des élections générales sont une époque critique dans la carrière de ceux de nos compatriotes qui ont l’honneur d’être sous-préfets ou préfets ; mais il n’est pas nécessaire d’être Français pour être étonné de cette anomalie. Tout le monde sait que nous ne vivons point sous le régime parlementaire, Dans ce régime, le pouvoir exécutif est une émanation du corps électoral. Les électeurs nomment les députés, et les députés se groupant en partis, les représentans du parti qui a la majorité dans la chambre se trouvent naturellement portés au pouvoir. Le pouvoir appartenant alors à un parti, il n’est pas surprenant que les agens du pouvoir deviennent, au moment des élections, des agens de parti. Encore, sous le régime parlementaire, l’action des préfets doit-elle être contenue dans les limites d’une tutte loyale, et l’abus des influences administratives leur est-il interdit par les principes d’une politique saine autant que par les lois de la morale. Il est des pays où cette tendance du régime parlementaire poussée à l’excès a produit les résultats les plus déplorables. Telle est par exemple la Grèce, avant sa dernière révolution. Un économiste anglais dont le métier n’est pas d’être plaisant, M. Senior, a raconté d’une façon piquante comment les choses se passaient en Grèce. « Chaque Grec, — c’est la conversation d’un Grec qui est rapportée par M. Senior, — est en compte avec l’état et débiteur de la couronne. Chaque Grec veut avoir une place, chaque Grec veut avoir sa parcelle dans les terres domaniales, chaque Grec est en procès avec un autre Grec. Les électeurs du démos (la commune) sont avertis des personnes dont le roi désire l’élection. Si ce désir est contrarié par les électeurs, malheur à eux ! On leur réclame l’arriéré, ils n’ont pas de places, ils n’ont pas de biens nationaux, ils perdent leurs procès, ils sont hors la loi. » Voilà la peinture outrée de l’abus exagéré de l’influence administrative dans un simulacre de monarchie parlementaire. Il est malaisé d’expliquer comment le gouvernement actuel, qui professe un si sincère dédain pour le parlementarisme, n’a point hésité à s’approprier une des pratiques les plus périlleuses et le plus souvent critiquées de ce système gouvernemental, l’emploi de l’action administrative dans les élections.

Deux principes caractéristiques de la constitution de 1852 auraient dû, ce semble, rendre une telle conduite antipathique au gouvernement actuel. Nous voulons parler du principe de la division des pouvoirs, tel qu’il est établi dans la constitution, et du principe électoral lui-même, tel qu’il résulte de la nature du suffrage universel.

La constitution de 1852 a voulu séparer absolument le pouvoir exécutif du pouvoir législatif. Elle n’a pas voulu que les ministres et les agens de l’administration fissent partie de la chambre élective. Elle n’a pas voulu que l’indépendance du chef de l’état dans le choix de ses ministres et dans l’initiative de ses mesures politiques pût être dominée par la majorité de l’assemblée représentative. L’assemblée vote ou refuse les lois, vote ou refuse le budget : elle ne participe point à l’initiative dans la législation, et son autorité en matière de budget ne saurait aller, à moins de rendre le gouvernement et la constitution impraticables, au-delà du contrôle. Depuis le décret du 24 novembre, qui a concédé à la chambre le droit d’adresse et la publicité des comptes-rendus, le corps législatif peut joindre à ses attributions antérieures la faculté de donner des conseils au chef de l’état, et il est devenu en ce sens, en matière de politique générale, une assemblée consultative. Nous n’avons pas à juger, au point de vue théorique, les mérites ou les imperfections de cette constitution : elle nous régit. Il est impossible de songer à exercer aujourd’hui une action politique quelconque en dehors de ses limites. L’expérience des États-Unis, où la division du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif est non moins énergiquement déterminée, nous apprend d’ailleurs que cette division des pouvoirs n’est pas incompatible avec la liberté la plus large ; mais il est évident que la constitution n’a pu établir ce principe au profit du pouvoir exécutif sans faire jouir en même temps de ses avantages le pouvoir législatif. La loi qui défend le pouvoir exécutif contre les envahissemens du pouvoir législatif défend du même coup le pouvoir législatif contre les empiétemens du pouvoir exécutif. La réciprocité est obligatoire ; la justice aussi bien que la logique la proclament. Or quelle intrusion plus grande du pouvoir exécutif dans l’indépendance du pouvoir législatif que l’intervention de l’administration dans les élections, c’est-à-dire dans les origines mêmes du pouvoir législatif ? Si le gouvernement désigne des candidats et les propose au choix des électeurs, si, non content de les désigner et de les proposer, il leur donne le concours énergique de tous les agens de l’administration, de cette hiérarchie organisée qui commence au ministre de l’intérieur, et, passant par les préfets et par les maires, arrive aux dernières couches du corps électoral par les gendarmes et les gardes champêtres, l’indépendance du pouvoir législatif n’est-elle pas atteinte à sa source même ? Ce pouvoir ne court-il point le danger de n’être plus qu’une émanation de l’exécutif ? Que devient alors le principe de la distinction et de la division des pouvoirs ? Une telle pratique respecte-t-elle l’esprit de la constitution ?

La contradiction logique qui résulte de l’immixtion du gouvernement dans les élections n’est pas moins éclatante lorsque l’on considère la place que le suffrage universel occupe dans la constitution présente de la France. Il y a eu plusieurs époques, depuis quatre-vingts ans, où, à propos du suffrage électoral, une controverse s’est élevée sur la question de savoir si l’électorat était un droit ou une fonction. Les uns, voulant limiter le droit électoral par certaines conditions de capacité et de responsabilité, prétendaient que l’électorat était une fonction dont la société investissait les citoyens qu’elle jugeait les plus dignes, tandis que les autres revendiquaient la faculté d’élire les représentans comme le droit naturel de tout citoyen libre et comme l’apanage indispensable de la souveraineté populaire. La fiction qui faisait du droit électoral une fonction, qui voulait voir dans l’électeur un fonctionnaire, a toujours été à nos yeux un curieux artifice de l’esprit de sophisme. On ne saurait toutefois reprocher aux sectateurs, de ce système d’avoir manqué de logique et d’avoir cyniquement désavoué leurs principes, lorsqu’ils plaçaient l’électeur, ce fonctionnaire d’un jour, sous l’action directe des fonctionnaires véritables, de ceux qui sont tous les jours les agens du pouvoir. Une discussion semblable sur la nature de l’électorat serait bien oiseuse aujourd’hui. Dans la constitution de 1852, le suffrage électoral est le droit de tous, et le suffrage universel est la source de tous les droits politiques. Le suffrage universel équivaut à la souveraineté populaire, dont il est l’expression et la sanction. La question est de savoir si dans notre constitution le suffrage universel ne figure que comme une abstraction, un mot, une enseigne, ou s’il en doit être au contraire le principe vivifiant et régulateur. Pour les esprits de bonne foi, un pareil doute ne saurait exister. Une constitution perdrait toute autorité sur les consciences, si elle n’était point une œuvre de sincérité. Or c’est ici qu’apparaît sous sa forme la plus singulière le danger pratique de l’immixtion des agens du pouvoir dans les élections.

Le suffrage universel étant la forme de la souveraineté nationale, chaque citoyen, au moment où il agit comme électeur, participe à cette souveraineté, est une portion intégrante du souverain ; mais dans le même citoyen qui, agissant en électeur, est souverain, il y a un autre homme, l’homme de tous les jours, celui qui, dans ses rapports ordinaires avec le pouvoir exécutif et ses représentans, n’est qu’un administré. Le suffrage universel sera-t-il, comme le roi constitutionnel d’autrefois, un souverain fait pour régner et non pour gouverner ? Bien des attributs nécessaires de la souveraineté manquent encore à l’électeur souverain de notre constitution. L’essence de la souveraineté est la liberté ; la liberté fait défaut de bien des façons à l’universalité de nos électeurs : ces souverains n’ont pas la liberté de fonder un journal, ils n’ont pas la liberté de se réunir, ils n’ont pas la liberté de s’associer. Ils n’ont pas en un mot les libertés qui constituent les moyens d’organisation et de concert nécessaires pour produire ces opinions collectives qui sont la conscience même de la souveraineté nationale. Ce sont sans contredit des souverains bien gênés et bien empêchés ; mais, en dépit des obstacles qu’ils rencontrent de toutes parts, la plénitude de leur droit n’en subsisté pas moins tout entière. En vertu du pacte constitutionnel, le jour des élections ils sont souverains. Or, en leur désignant des candidats, en mettant au service de ces candidats toutes les forces administratives, en s’efforçant d’agir sur les électeurs par le préfet, par le maire, par le commissaire de police, par le gendarme, par le garde champêtre, le-gouvernement ne fait-il point un contre-sens véritable ? Ne vient-il pas rappeler avec maladresse et importunité à ceux qui, le jour d’une élection générale, une fois tous les six ans, sont des souverains, qu’ils demeurent comptables sous toutes les formes envers tous les agens de l’administration, parce que le reste du temps ils redeviennent des administrés ? Est-il logique, est-il digne, est-il sage de susciter, par l’intrusion des agens du pouvoir dans l’élection, cette opposition dans la conscience de l’électeur entre le souverain et l’administré ? Si l’électeur par momens trouve plus prudent ou plus profitable de se considérer comme un administré que d’agir en fraction du souverain, en revient-il au gouvernement un grand avantage ou un grand honneur ? Croit-il qu’il enracinera dans les consciences la constitution dont l’esprit sera ainsi méconnu ? La Bruyère a dit depuis longtemps : « Il y a des conjonctures où l’on sent bien qu’on ne saurait trop attenter contre le peuple, et il y en a d’autres où il est clair qu’on ne peut trop le ménager. » Il disait encore : « Quand Je peuple est en mouvement, on ne comprend pas comment le calme peut y rentrer, et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir. » Combien de fois la vérité de ces paroles n’a-t-elle pas été confirmée en ce siècle ! L’intérêt des gouvernemens n’est-il pas de prévenir par une modération opportune ces réactions brusques, ces ombrages soudains, ces soubresauts violens de l’opinion, et serait-il vrai que l’on pût être considéré comme un adversaire du gouvernement, si on le priait d’abandonner avec confiance sa propre constitution à son jeu naturel ?

Malheureusement, à en juger par ce qui se passe, si le gouvernement a foi dans la constitution, il se croit pourtant obligé à poursuivre dans les élections une politique qui, à nos yeux, en est la contradiction logique. Le travail commencé par les préfets permet de pressentir l’action qu’ils se proposent d’exercer dans les élections. Les tournées de révision ont été pour les préfets de véritables tournées électorales. Elles ont servi sur beaucoup de points à la déclaration des candidatures officielles. Les préfets ont fait connaître et ont recommandé aux maires leurs candidats. À cette occasion, on a vu éclater dans quelques départemens ces symptômes d’indépendance où nous aimons à voir un réveil de la fierté politique dans notre pays. On cite un département où les maires, prenant une initiative honorable, ont prié le préfet de s’abstenir de leur recommander des candidats ; on en cite un autre où les maires auraient prié le préfet de retirer le candidat qui leur était proposé. Dans plusieurs localités importantes, des comités électoraux se forment et proposent la députation à des hommes indépendans et libéraux, en se dégageant des étroites jalousies et des mesquines défiances qu’excitent chez les esprits arriérés et bornés les étiquettes arbitraires et aujourd’hui dénuées de sens que les tuttes du passé ont laissées sur certains noms. Nous ne sommes nullement enclins à exagérer la portée de ces faits, mais nous y voyons d’heureuses tendances qui ne peuvent manquer de se prononcer de jour en jour davantage. C’est le commencement de quelque chose. Nous avons d’autant plus le droit de tirer un bon augure de ce réveil, que l’administration nous semble faire beau jeu au parti de l’indépendance et de la liberté par le singulier esprit d’exclusion et d’intolérance que révèlent les premiers actes de sa campagne électorale.

On en peut voir un exemple dans ce qui se passe pour M. de Flavigny. L’appui de l’administration, qui avait été acquis au député de Chinon en 1852 et en 1857, lui est aujourd’hui retiré. Les disgrâces des députés qui perdent la protection du pouvoir après en avoir joui avec satisfaction ne sont guère faites pour nous toucher ; elles sont dignes cependant d’une certaine attention, car elles nous ouvrent des jours sur les dispositions dont l’administration est animée. Pour ce qui regarde M. de Flavigny en particulier, il y aurait de l’injustice à oublier qu’il fut du petit nombre de députés qui votèrent contre la loi de sûreté générale. C’est M. de Flavigny qui nous fait connaître les motifs de la défaveur qu’il a encourue. Son préfet est entré en campagne avant lui. Tandis que M. de Flavigny prenait part aux travaux de la commission du budget, le préfet, dans sa tournée de révision, lui donnait un concurrent pour lequel il invoquait le concours des maires. M. de Flavigny s’est donc hâté de s’expliquer sur sa propre candidature dans une circulaire qu’il adresse à ses électeurs. La profession de foi de M. de Flavigny ne peut qu’être approuvée par ceux qui partagent nos opinions. « Les destinées de la France, dit le candidat que M. le ministre de l’intérieur a cru devoir rayer de sa liste, sont livrées à deux courans d’idées contraires : les uns n’ont de foi que dans l’absolutisme du pouvoir, une ombre de liberté les alarme ; les autres, et je suis du nombre, pensent que la France ne saurait rester en arrière au milieu du grand mouvement libéral qu’elle a développé dans le monde entier. Le contrôle législatif, déjà devenu plus sérieux, n’a cependant pas encore atteint sa limite légitime. La part que la nation a le droit de prendre dans la gestion de ses affaires doit nécessairement s’élargir, et ce progrès peut se réaliser graduellement, sans imprudence ni secousse. C’est par des moyens autres que ceux qui ont présidé à leur naissance que les gouvernemens se consolident. » Voilà qui est fort bien dit. M. de Flavigny n’explique pas avec moins de verdeur le rôle d’indépendance qu’il a voulu garder à la chambre. « Il me semble, dit-il, que vous ne choisissez pas des députés uniquement pour tout applaudir et tout enregistrer ; autrement il eût mieux valu qu’il n’y eût pas de corps législatif : le budget du moins aurait trouvé dans cette suppression un allégement de 4 ou 5 millions. Je croyais qu’il fallait défendre le gouvernement contre ses propres entraînemens, et qu’une critique modérée en face d’un pouvoir si fort serait quelquefois plus utile que la louange. » M. de Flavigny se demande comment il peut avoir encouru la défaveur du pouvoir. Il n’attribue pas sa disgrâce à ses opinions sur la question italienne : ce sont celles que le gouvernement pratique aujourd’hui. Il ne se reproche pas, dans cet examen de conscience, d’avoir « réclamé quelquefois contre la pression exagérée de l’administration dans les élections, » puisque « le chef de l’état a toujours déclaré qu’il voulait des élections libres et sincères. » Le voilà donc bien en peine de découvrir la faute dont il s’est rendu coupable. « Où donc est le motif sérieux du désaccord qui me sépare du gouvernement ? Il me répugne de croire que c’est mon indépendance, et cependant, en combattant ma candidature, M. le ministre de l’intérieur ne laisse-t-il pas voir clairement quel est le genre de dévouement qu’il exige parfois et qu’apparemment je n’ai pas su atteindre ? » M. de Flavigny appelle donc du jugement du ministre à celui de ses électeurs. « L’article 39 de la loi électorale, leur dit-il, vous protège contre toute influence abusive, de quelque part qu’elle vienne, qu’elle prenne le voile d’une intimidation ou celui d’une promesse. C’est à vous qu’il appartient d’apprécier s’il y avait trop d’indépendance dans la chambre qui va finir, et si le besoin se fait vraiment sentir d’un corps législatif dont le dévouement soit plus absolu. »

Le document que nous venons d’analyser nous paraît avoir une grande importance au début de la tutte électorale ; il nous parait surtout fertile en leçons pour l’opposition. Il nous apprend que l’administration resserre sa base au lieu de l’élargir, que même dans le dévouement une certaine indépendance l’offusque encore, que les caractères qui conservent une certaine initiative lui déplaisent. Nous croyons, quant à nous, que les gouvernemens sont loin de se fortifier en devenant intolérans et exclusifs ; mais, lorsque les gouvernemens se laissent entraîner à cette faute par un esprit de domination jalouse, ils donnent à l’opposition non-seulement des avantages positifs, mais une utile leçon de conduite. L’intolérance de l’administration est le meilleur enseignement de tolérance que l’opposition puisse recevoir. Rien n’est plus propre à faire oublier à l’opposition avec de vieux souvenirs les vieilles jalousies qui ont pu la diviser autrefois. Des méprises récemment commises dans les polémiques de la presse exigent à ce point de vue que la question des partis, telle qu’elle se présente devant les élections prochaines, soit nettement posée dans ses véritables termes.

En parlant des efforts réunis des diverses fractions de l’opposition libérale ; c’est bien à tort, suivant nous, que le mot de coalition a été prononcé. Pour jeter un pareil mot à la face de ses adversaires, il faut que la presse officieuse soit disposée à faire bon marché de la constitution. Sont-ce des bonapartistes, des légitimistes, des orléanistes, des républicains, qui vont se présenter aux élections ? Non-seulement la constitution ignore ces anciennes dénominations de partis, mais, à moins de se désavouer elle-même, elle est obligée de les proscrire. Veut-on se donner la satisfaction de constater qu’il y a dans l’opposition d’anciens légitimistes, d’anciens orléanistes, d’anciens républicains ? La belle avance ! Comment, avec les révolutions qu’ont traversées les générations contemporaines, serait-il possible qu’il se trouvât parmi ceux qui ont pris part aux affaires publiques un seul homme qui n’eût point été rangé à une certaine heure du passé dans ces diverses catégories d’opinion ? A ce compte, le parti du gouvernement n’est pas une coalition moins flagrante que le parti de l’opposition. Nous demandons si depuis 1852 jusqu’à ce jour il eût été possible au gouvernement de recruter son administration, de remplir le sénat, le conseil d’état et le corps législatif, de composer l’état-major de l’armée, de former même un conseil des ministres, sans choisir des hommes qui eussent été à leur date ou légitimistes, ou orléanistes, ou républicains. Que la presse officieuse soit moins fière ! En fait de coalition, son parti n’a rien à envier au parti libéral. Son parti compte dans ses rangs autant d’anciens jacobins et d’anciens socialistes que le nôtre. Ces esprits immobiles, que M. de Lamartine appela un jour des conservateurs-bornes, y pullulent bien plus que parmi nous. Par quelle comique injustice le mot de coalition avec le sens fâcheux qu’on y attache s’appliquerait-il à la rencontre d’opinions désintéressées réunies autour du principe de la liberté, lorsqu’il serait épargné à ces utiles rapprochemens de personnes qui s’accomplissent sous la séduisante et rémunératrice influence du pouvoir ?

Quant aux coalitions véritables, qui ne sont que les manœuvres d’une tactique plus ou moins habile, où l’ambition fait bon marché des principes, elles nous inspirent une répugnance profonde, et nous croyons qu’on ne saurait trop ménager les scrupules que la conscience publique ressent à cet endroit. Il faut, suivant nous, en éviter l’apparence même, et c’est dans cette pensée que nous n’avons pas craint de montrer, quoi qu’il en pût coûter à nos sentimens personnels, le peu de goût que nous aurions à voir des hommes considérables, que l’opinion ne peut séparer des rôles éminens qu’ils ont remplis en des camps divers, paraître se réunir pour exercer dans le mouvement électoral actuel une action prépondérante sur l’opposition ; mais que nos conseils de prudence à cet égard soient écoutés ou négligés, il est certain qu’il ne peut être question de coalition dans les circonstances présentes. La situation actuelle ne comporte pas des coalitions ; elle suscite et légitime la formation d’un grand parti démocratique et libéral qui n’a point à demander à ses membres leurs passeports d’origine. Ce parti ne saurait avoir encore de chefs ; tous les plus illustres vétérans eux-mêmes, n’y peuvent servir qu’en volontaires. Ce parti ne peut être que constitutionnel, puisqu’il ne peut exister qu’à la condition d’entrer et d’agir dans le cercle de la constitution. Ce sont les situations qui font les partis, et, en changeant elles-mêmes, elles les modifient et les transforment. Le parti libéral qui se forme spontanément dans le pays, et en dehors duquel il ne pourra plus rester que de rares rêveurs et de hargneux sectaires, rend à la constitution ce premier hommage de croire qu’elle n’est point incompatible avec la liberté et qu’elle est perfectible. Les élections prochaines sont pour lui une occasion de mettre sa foi à l’épreuve. Les partis en. ce moment ne peuvent se classer, les élections ne peuvent se faire que sur la question intérieure. La question intérieure par excellence est aujourd’hui de mettre la pratique de la constitution d’accord avec son esprit, et de faire de la souveraineté nationale une vérité. Les moines ont été souvent plus forts que les bonnes raisons, et nous n’osons croire que les candidats indépendans l’emportent cette fois sur les préfets ; mais ces candidats ont une bonne cause, la liberté, et un cri d’élections qui retentira victorieusement dans l’avenir de la démocratie française : émancipation du suffrage universel par le développement des libertés qui peuvent seules lui donner le discernement et la sincère expression des intérêts, des sentimens et des opinions de la France.

S’il est une question étrangère qui parle aux plus généreux sentimens de notre pays et qui mérite d’avoir un écho dans nos élections, c’est la question polonaise. Le décret d’amnistie de l’empereur Alexandre paraît destiné à avoir le sort de toutes les concessions tardives : il sera inefficace. On comprendrait difficilement qu’il en pût être autrement, pour peu que l’on soit au courant de ce qui se passe en Pologne. Qu’est-ce après tout que l’empereur Alexandre offre aux Polonais par l’amnistie ? Une capitulation avec la vie sauve. L’insurrection n’en est pas réduite au point où l’on accepte de pareilles conditions. Que signifie d’ailleurs la., promesse de maintenir les institutions administratives ? Le gouvernement russe n’a-t-il pas détruit lui-même de gaité de cœur les espérances que ces institutions auraient pu faire concevoir à la Pologne en accomplissant la cruelle mesure du recrutement, en ne tenant aucun compte des protestations du conseil d’état contre ce guet-apens odieux, en laissant ce conseil se dissoudre par la démission de ses membres ? Pour apprécier l’état véritable de la question polonaise, il faut se rendre compte des dispositions des Polonais, des dispositions des Russes, et de la portée des engagemens que la France, l’Angleterre et l’Autriche viennent de prendre par leur intervention diplomatique auprès du tsar.

La défaite de Langiewicz a produit en Pologne un effet tout contraire à celui que l’on en avait attendu en Europe. Au lieu de décourager le mouvement national, ce revers n’a fait que le généraliser et l’exaspérer. Toutes les classes maintenant s’y associent. La noblesse s’y met tout entière, la classe bourgeoise, les ouvriers s’y précipitent. Les paysans eux-mêmes, qui avaient dans le commencement montré une froideur voisine de l’hostilité, pillés aujourd’hui et ruinés par les cosaques, se rapprochent des insurgés, s’abouchent avec eux, et leur prêtent ce concours très efficace que la connivence des habitans assure à des bandes dans une guerre de partisans. Il y a d’ailleurs dans la conduite et l’organisation du mouvement quelque chose d’étrange, et qui saisit l’imagination. On dirait qu’un peuple tout entier s’est donné le mot pour former autour des oppresseurs étrangers une vaste et impénétrable société secrète. Presque tous les employés de l’administration et de la police sont Polonais et agissent en Polonais. Tandis que les Russes sont enveloppés de ténèbres, l’autorité de l’invisible comité central fonctionne avec une régularité singulière, servie, obéie par les fonctionnaires polonais du gouvernement. Le comité central prélève des contributions considérables, payées avec une facilité et une exactitude étonnantes. C’est lui qui envoie aux volontaires les ordres de départ ; il les avertit et les expédie, sans précipitation, avec le plus grand ordre, en ménageant son recrutement clandestin de telle façon que les bandes, malgré leurs engagemens avec les Russes, maintiennent leur effectif au même nombre d’hommes. Les bandes sont partout ; il n’est pas de forêt qui n’ait la sienne. Battues dans un endroit, elles se dispersent et reparaissent quand les Russes sont partis. Ce qui manque toujours, ce sont les armes. La passion de mourir y supplée. On. ne vit jamais nulle part rien de semblable. Cette conjuration universelle, et qui se dévoue au martyre, est, au point de vue politique, la condamnation la plus absolue de la domination russe. Comment un peuple peut-il avoir la prétention pratique de gouverner un autre peuple au milieu duquel il se trouve plus étranger qu’il y a un siècle ? Les Polonais semblent résolus à ne point laisser s’éteindre faute de victimes un incendie d’où ils espèrent voir la Pologne renaître. ils sont la proie d’une illusion invincible. Rien de touchant comme la foi qu’ils gardent à la France. Les discours de M. Billault n’y ont rien fait. À ceux qui leur parlent des difficultés que la France peut éprouver à les secourir, de l’impuissance où elle est de former pour eux autre chose que des vœux, des conseils de prudence qu’elle leur adresse, ils répondent par une incrédulité souriante, et, comme les Italiens il y a trois ans, ils opposent aux sceptiques et aux timides une confiance mystérieuse et imperturbable.

Quant aux Russes, en dépit du décret d’amnistie, ils sont intraitables et paraissent se préparer à pousser la répression jusqu’aux dernières extrémités. La nomination du vieux général de Berg indique bien la résolution inflexible du gouvernement de Pétersbourg. Ce général, qui a été de 1831 à 1838 en Pologne l’instrument de toutes les mesures tyranniques et de toutes les cruautés de l’empereur Nicolas, réussira-t-il à ramener un peu d’ordre et d’unité dans le commandement militaire ? Si les forces de l’armée russe s’accroissent sans cesse, on assure qu’il n’y a point d’entente entre les généraux. Ils ne sont unis qu’en une chose, la même passion de répression violente. On n’a rien exagéré dans ce que l’on a rapporté de l’indiscipline et de la démoralisation des troupes russes ; on est souvent obligé de leur promettre le pillage pour les faire aller au combat. Les anciens officiers du Caucase ne voient d’autre moyen d’en finir avec la Pologne que l’emploi contre un pays chrétien des procédés qu’ils se croyaient permis en pays musulman. Quant à la pensée de la politique russe, le grand-duc Constantin ne la dissimulait point dans un entretien avec un conseiller d’état démissionnaire auprès duquel il essayait encore, mais en vain, au point où les choses en sont venues, de faire valoir les réformes administratives. Il lui disait que la diplomatie étrangère proposait à l’empereur et à la Russie un congrès pour les affaires de Pologne. Il lui déclarait que jamais l’empereur ni la Russie n’accepteraient cette proposition, que la tutte actuelle était une lutte de famille où ni Français, ni Anglais, ni Allemands n’avaient rien à voir, et que les Polonais auraient grand tort de se faire illusion sur ces bruits de congrès. « Tenez, ajoutait-il, je me suis départi du système de mes prédécesseurs ; je laisse librement circuler, je fais même reproduire dans les journaux d’ici les discours et les notes qu’on prononce et écrit là-bas en votre faveur. Il ne sortira rien pour vous de toutes ces phrases-là, et je suis bien aise qu’on connaisse ici la valeur de ces démonstrations pacifiques, afin que cela serve de leçon, »

Entre les Polonais pris de la glorieuse passion du martyre et l’Impitoyable ténacité des Russes, la position des trois puissances qui viennent de faire un premier effort d’humanité en faveur de la Pologne est plus délicate et plus grave qu’elles ne l’avaient prévu. On sait que des notes ont été présentées par ces trois puissances à la cour de Saint-Pétersbourg. Celle de l’Angleterre est, dit-on, la plus énergique ; celle de la France concilierait mieux la fermeté du fond avec la courtoisie du langage ; celle de l’Autriche, très modérée dans la forme, faisant appel aux sentimens d’humanité de l’empereur Alexandre, aurait ceci de plus grave et de plus blessant pour les Russes que l’intérêt dont elle témoigne n’est point restreint au royaume, mais s’étend aux provinces polonaises réunies à la Russie, laissant ainsi percer le désir qu’a toujours eu l’Autriche de voir se reconstituer une grande Pologne capable de servir de barrière entre l’Allemagne et la Moscovie. Mais laissera-t-on de telles démarches stériles ? Après avoir parlé en faveur d’un peuple héroïque, les trois plus grandes nations de l’Europe attendront-elles avec une impassible inertie que le gouvernement russe puisse montrer encore une fois dans la Pologne terrassée la honteuse impuissance des sympathies européennes ?


E. FORCADE.



REVUE MUSICALE


Le Théâtre-Lyrique a eu le courage de son opinion, et le 31 mars il a donné la première représentation d’un ouvrage en quatre actes sous le titre piquant de Peines d’amour. C’est le mariage forcé, on pourrait dire l’accouplement monstrueux d’une pièce étrange de Shakspeare avec la musique exquise de l’opéra de Mozart Cosi fan tutte, que le Théâtre-Italien a évoqué cet hiver après trente ans d’oubli. L’idée de mettre une nouvelle toile à un chef-d’œuvre de grâce et de sentiment, et de remplacer le cadre, bon ou mauvais, sur lequel un musicien sublime a jeté ses inspirations, est une idée malheureuse qu’on a souvent essayé de pratiquer en Allemagne sans succès. La simple traduction du texte d’un opéra dans une langue étrangère est déjà une opération des plus délicates, qui ne se fait pas sans troubler un peu l’harmonie qui existe dans l’œuvre originale entre le rhythme musical et l’accent prosodique de la parole. Que sera-ce donc si, au lieu d’adapter, scrupuleusement de nouvelles paroles à celles qui ont servi de thème au compositeur, vous changez la donnée même de la fable ? Vous bouleversez alors toute l’économie de la partition originale, et vous transformez une œuvre de génie en un pastiche informe, en une mascarade ridicule de princes et de princesses sans physionomie historique et sans caractère. Et vous n’avez pas été arrêté dans votre folle entreprise par la seule considération que les personnages de Cosi fan tutte sont de la classe moyenne, et que cette historiette, qu’on n’a pas du tout imposée à Mozart, comme on le dit, se passe, à la fin du XVIIIr siècle, dans un coin de la société polie de la ville de Naples, tandis que l’imbroglio puissant et compliqué de Shakspeare transporte l’imagination dans une cour souveraine du XVIe siècle remplie de bruit, de luxe et de folies ! M. le directeur du Théâtre-Lyrique et ses complices partagent sans doute l’opinion de quelques beaux esprits nouvellement éclos, et qui pensent que l’auteur de Don Giovanni, des Nozze di Figaro, d’il Flauto magico et du Requiem n’est point un compositeur vraiment dramatique, et que sa musique est faite pour les anges et non pour les hommes.

La pièce de Shakspeare Peines d’amour perdues, sur laquelle MM. Michel Carré et Jules Barbier ont taillé leur libretto insipide, est une de ces grandes fresques dramatiques remplies de bruit, de poésie et d’éclats de rire, comme il y en a tant dans l’œuvre du grand poète anglais, une sorte d’improvisation vigoureuse dont la scène se passe dans un parc, devant un palais et à la clarté des étoiles. Un jeune roi de Navarre, qui ne sait que faire sans doute de la paix dont jouit son petit royaume, forme le projet de s’adonner à l’étude de la science et de la sagesse, et de rompre pendant trois ans tout commerce avec les femmes et les plaisirs. Tous les favoris s’engagent par serment à suivre l’exemple du roi, et un édit public défend à toute femme, noble ou bourgeoise, d’approcher de la cour à plus d’un mille. L’édit est à peine publié qu’on annonce qu’une princesse française, escortée d’un groupe joyeux de dames d’honneur, vient, au nom de son père, demander au roi de Navarre la restitution d’une province qui était en litige. Cette démarche singulière, bien digne de l’imagination de Shakspeare, embarrasse beaucoup le jeune roi. Il se décide non pas à rompre son vœu à peine formé, mais à se rendre lui-même au-devant de la princesse. Cette rencontre du roi et de ses courtisans avec la princesse et les dames qui l’accompagnent donne lieu à des scènes piquantes, à une mêlée de rendez-vous, de propos galans et de charmantes perfidies dont il est impossible de se faire une idée. La fin de l’histoire, c’est que le roi et ses courtisans sont vaincus par la beauté et la ruse des femmes, qu’ils manquent tous au serment téméraire qu’ils ont fait, et qu’ils tombent aux genoux de leurs belles en jurant cette fois qu’on ne les prendra plus à un pareil jeu. La paix est conclue par l’amour et le mariage des différens couples que le poète a fait paraître dans cette joyeuse mascarade de la vie de cour au XVIe siècle. Deux caractères se font particulièrement remarquer dans cette incroyable mêlée : Biron et Rosaline. Biron, seigneur attaché au roi de Navarre, et Rosaline, dame d’atour de la princesse de France, se sont connus autrefois, et voici le dialogue qui intervient entre eux la première fois qu’ils se rencontrent.

BIRON, à Rosaline. — N’ai-je pas dansé avec vous dans le Brabant ?
ROSALINE. — N’ai-je pas dansé un jour avec vous dans le Brabant ?
BIRON. — Je le sais bien.
ROSALINE. — Vous voyez donc combien il était inutile de me faire cette question.
BIRON. — Vous êtes trop vive.
ROSALINE. -— C’est votre faute de me provoquer par de telles questions.
BIRON.— Votre esprit est trop ardent, il va trop vite, il se fatiguera.
ROSALINE. — Il aura le temps de renverser son cavalier dans le fossé.
BIRON. — Quelle heure est-il ?
ROSALINE. — Il est l’heure où les fous font des questions.
BIRON. — Allons, bonne fortune à votre masque !
ROSALINE. — Au visage qu’il couvre.
BIRON. — Et qu’il vous envoie beaucoup d’amans !
ROSALINE. — Soit, pourvu que vous ne soyez pas du nombre.

Il suffit de cette courte analyse pour faire comprendre la profonde différence qui existe entre la fantaisie magique de Shakspeare et la petite historiette de Da Ponte qui, à tort ou à raison, a inspiré à Mozart une musique tendre, touchante et admirablement appropriée, quoi qu’on dise, aux situations et au caractère des six personnages qui figurent dans Cosi fan tutte.

Otez à la pièce de Shakspeare l’esprit, l’imagination, les caractères saillans et vigoureux qui s’y trouvent, changez les noms des personnages, mêles à tout cela quelques emprunts faits au libretto italien de Da Ponte, coupez en morceaux la musique de Mozart, faites pleurer les hommes au lieu des femmes, renversez la donnée dramatique en transportant la scène dans une cour princière du XVIe siècle, et vous avez la belle combinaison de MM. Michel Carré et Jules Barbier, aidés, dans cette noble besogne, par M. Prosper Pascal ! Après l’ouverture, que ces messieurs ont bien voulu conserver intacte, le rideau se lève, et l’on voit le prince de Navarre, Biron et d’autres courtisans qui se disposent, par désœuvrement, à former le projet de renoncer, pendant trois ans, aux plaisirs aimables et à l’amour. On chante le premier trio de la partition originale, on passe le second, et puis on distribue les autres morceaux selon les besoins de la cause et selon les exigences des nouveaux personnages et la division de la pièce en quatre actes. On pense bien que peu de morceaux résistent à ces modifications, et l’admirable quintette des adieux surtout, — Di scrivermi ogni giorno, — est méconnaissable, non-seulement parce que la partie comique que chante don Alfonso n’existe presque plus, mais parce que ce sont les hommes qui pleurent dans la pièce du Théâtre-Lyrique et non plus les femmes. Pourrait-on croire à une pareille outrecuidance et à tant d’ineptie, si on n’en avait pas la preuve sous les yeux ? Tout le reste est à l’avenant. Le trio charmant des trois hommes, — E voi ridete, — est ruiné de fond en comble, parce que l’effet du rhythme syllabique n’existe plus ; en compensation on a conservé, tant bien que mal, l’adorable trio pour deux voix de femme et basse : — Soave stà il vento,— délicieuse rêverie qu’on avait supprimée au Théâtre-Italien ! La scène capitale de la présentation des deux Valaques et de leur empoisonnement, scène compliquée qui donne lieu à l’admirable finale du premier acte dans l’œuvre originale, est bien plus invraisemblable et moins gaie dans la pièce nouvelle que dans Cosi fan tutte. Il est absurde en effet de voir un prince se battre contre un prétendu rival devant une princesse et ses femmes, dont ils veulent toucher le cœur. C’est une bouffonnerie moins plaisante que la combinaison de Da Ponte qui a inspiré à Mozart une des plus grandes pages de musique dramatique qui existent. Quelle variété d’accens, quelle richesse d’épisodes, quelle souplesse de style, quel orchestre et quel charme continuel ! Ah ! qu’il a raison ce penseur délicat qui a dit : « L’adoration est un état de l’âme que la musique seule peut exprimer [1] ! »

Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse de ce pastiche informe, de cette longue et fastidieuse mascarade, où des hommes sans goût et sans vergogne ont osé rapprocher deux génies qui sont fort étonnés de se trouver ensemble. Rien ne peut excuser M. le directeur du Théâtre-Lyrique d’avoir accueilli le travail de MM. Michel Carré et Jules Barbier, puisque M. Carvalho lui-même avait eu d’abord la bonne pensée de faire traduire simplement l’œuvre de Mozart et de Da Ponte, en y ajoutant une petite scène épisodique qui aurait corrigé la crudité de la conclusion. Cette scène, qui a été indiquée par plusieurs écrivains en Allemagne, et même en France, consiste à faire deviner aux deux femmes, Fiordiligi et Dorabella, le tour que veulent leur jouer les deux amans, et de se prêter à la comédie qu’ils ont imaginée. À la fin de la pièce, les femmes auraient pu dire à leurs amans, trompés et contens : « De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez voulu vous jouer de nous, et nous avons deviné votre fourbe. Vous êtes donc justement punis par où vous avez péché. » Ce qui contribue encore à altérer profondément l’économie de la partition originale, c’est la suppression des récitatifs de Mozart, qu’on a remplacés par des dialogues interminables qui interrompent le discours musical et refroidissent l’effet général. N’oublions pas de dire aussi qu’une main téméraire a osé intercaler dans le nouvel arrangement des fragmens symphoniques empruntés à d’autres œuvres de Mozart, ce qui met le comble au sacrilège.

Le personnel qui interprète au Théâtre-Lyrique Peines d’amour serait suffisant, s’il n’avait à tutter contre des souvenirs écrasans et des difficultés insurmontables. Les trois rôles de femmes sont remplis par Mmes Faure-Lefèvre, Cabel et Girard, qui, sous le costume du page Papillon, remplace la camériste Despina de Cosi fan tutte. Mrae Faure chante avec assez de grâce la partie de la princesse, à qui incombent tous les morceaux de Fiordiligi, et Mme Cabel, qui joue le personnage manqué de Rosaline, s’est arrangée de manière à dire avec éclat l’air que chante Dorabella au second acte. Les hommes sont médiocres ; il n’y a qu’à louer le talent vif et naturel de Mlle Girard, qui est très sémillante dans le rôle du page. Un intérêt particulier s’attachait à la première représentation des Peines d’amour : c’était l’apparition de M. Léon Duprez, qui débutait dans le rôle important du prince de Navarre. Fils du grand artiste qui a ramené à l’Opéra le style ample et solennel de la tragédie lyrique, M. Léon Duprez possède déjà de solides et charmantes qualités : il a du goût, du sentiment, et cette tenue de style que son père communique à tous ses disciples. Il a chanté avec un grand bonheur l’air adorable, Un’ aura, que le public lui a fait recommencer. Malheureusement M. Léon Duprez n’a qu’un filet de voix de tenorino aigu qui manque de timbre et de corps, et qu’on entend à peine dans les morceaux d’ensemble. Ce défaut est capital pour la carrière de chanteur dramatique que veut parcourir le jeune et vaillant virtuose, et tout ce qu’on peut souhaiter à M. Léon Duprez, c’est que la nature opère sur son organe débile l’évolution étonnante qu’elle a produite sur la voix de son père, qui n’était aussi qu’un tenorino d’amore alors qu’il s’essaya, il y a trente ans, dans les coulisses de l’Odéon et puis à l’Opéra-Comique.

Une fable absurde cent fois plus ennuyeuse et plus invraisemblable que l’historiette de Da Ponte ; une partition mutilée, d’où l’on a exclu huit morceaux de l’œuvre originale, et dont les autres sont méconnaissables ; une cohue de princes, de princesses et de courtisans jouant à l’épigramme et au bel esprit, mis à la place des six personnes de la société facile du XVIIIe siècle, pour qui Mozart a composé une musique exquise, profonde, touchante, admirablement adaptée aux caractères divers dont elle exprime les sentimens ; une exécution inférieure ; des lambeaux de symphonie intercalés dans l’œuvre nouvelle par la main de mauvais écoliers : voilà le spectacle que nous offre le Théâtre-Lyrique quand il donne Peines d’Amour. Après un tel coup de maître, je ne suis plus inquiet sur l’avenir de M. Carvalho, qui obtiendra peut-être la subvention qu’il désire, et dont on a privé le Théâtre-Italien. Le temps est d’ailleurs propice à ces actes de munificence, qui étonnent et blessent quelquefois la conscience publique.

L’écrivain savant et ingénieux que nous avons cité plus haut, Vinet, a donné la définition suivante d’un chef-d’œuvre de l’art : « L’œuvre d’art doit être comme une lampe d’albâtre dont la matière est pure et belle. L’idée de la beauté brûle au dedans comme une flamme et éclaire le dehors. Il faut que cette forme soit travaillée, qu’il n’y ait pas une saillie, un point qui reste dans l’ombre et fasse obstacle au passage de la lumière ; il faut que la matière soit transparente et l’esprit vif, que de toutes parts elle laisse passer et se répandre à travers sa substance la flamme divine qui brûle au dedans. » S’il en est ainsi, et la définition est parfaite, n’allez pas entendre au Théâtre-Lyrique Peines d’Amour.


P. SCUDO.




L’Acropole d’Athènes, par M. BEULÉ[2].


Si jamais il y eut des sociétés où l’art fût vraiment populaire, où ses jouissances ne fussent pas un privilège réservé à une petite élite d’oisifs et de délicats, mais où tous en eussent leur part, et ressentissent plus ou moins quelque chose de cette sorte d’ivresse que fait éprouver à l’âme la vue des œuvres vraiment belles, c’est la société grecque, et surtout la société athénienne depuis les guerres médiques jusqu’à Alexandre ; c’est encore la société italienne du XVIe siècle, celle de Jules II et de Léon X. Ce qu’était la passion de l’art parmi les contemporains de Léonard, de Michel-Ange et de Raphaël, on peut s’en faire une idée dans les Vies des Peintres, de G. Vasari, et surtout dans une œuvre bien autrement vivante et parlante, dans les mémoires de Benvenuto Cellini, ce livre tout plein de mensonges et pourtant si franc et si vrai, parce qu’il nous révèle toute une époque, parce qu’il nous montre à nu l’âme même d’un homme à qui ressemblaient beaucoup de ses contemporains. On y verra combien ces gens-là différaient de nous, quel rôle jouait dans leur vie ce qui n’est dans la nôtre que distraction d’un moment et plaisir éphémère, comment c’était à une autre source qu’ils puisaient et les plus profondes de leurs joies et leurs plus mortelles douleurs. Les vrais rois du siècle, ce sont les artistes ; c’est à protéger les arts que les souverains emploient la richesse et la puissance conquises par une longue ambition et une politique sans scrupule, par bien des années de luttes et de combats ; Este, Médicis, Rovere, Borgia, républiques et rois, bons ou méchans princes, tous sont d’accord sur ce point et rivalisent d’ardeur et d’enthousiasme. Léon X, pour achever Saint-Pierre et pouvoir donner un libre essor au génie de Bramante et de Raphaël, fait prêcher et vendre les indulgences, brave les résistances de la consciencieuse et grave Allemagne, et donne le signal de la réforme. Eût-il même prévu les conséquences de la révolte de Luther, je doute qu’elle lui eut causé une aussi vive douleur que la mort de Raphaël, enlevé avant l’âge aux merveilles que la munificence du pontife lui permettait de faire éclore sur les murs des églises et des palais de Rome.

Nous connaissons moins bien le siècle de Cimon et de Polygnote, de Périclès et de Phidias. Les plus grands des historiens anciens dédaignaient, comme étranger à la dignité de l’histoire, tout ce qui n’était point la vie publique de la cité, et Thucydide ne nous raconte que les tuttes de l’Agora et celles du champ de bataille. C’est surtout par Plutarque que nous avons, dans ses vies de Cimon, de Périclès, d’Alcibiade, de précieux détails sur la vie de cette société, sur ses goûts, ses mœurs, ses plaisirs, sur la condition des poètes et des artistes, sur les vives émotions que causaient à ces fils de l’incomparable cité les chefs-d’œuvre des lettres et des arts. L’auteur du livre sur l’Acropole d’Athènes, M. Beulé, a montré dans la Revue, à l’aide surtout de Pausanias et de Plutarque, quelle a été l’existence d’un des plus grands hommes de cet âge fécond, de ce Polygnote que Cimon avait donné à Athènes, et qui refusait de faire payer à sa patrie d’adoption les œuvres admirables dont il l’enrichissait. On sait quels furent les rapports de Périclès et de Phidias, quelle intime amitié unissait ces deux hommes extraordinaires, et de quels immenses travaux la confiance de Périclès remit la direction à l’universel génie de Phidias. Phidias eut là, pendant une dizaine d’années, quelque chose comme la situation qu’occupa Bramante à Rome pendant les dernières années de sa vie. Comme M. Beulé l’a bien montré dans ses études sur Phidias, à deux mille ans de distance, la Rome de Léon X nous aide à comprendre l’Athènes de Périclès. L’impression qu’avaient produite sur l’imagination des Athéniens et sur l’esprit des Grecs les progrès contemporains de l’architecture, de la sculpture, de la peinture, se retrouve jusque dans l’austère récit de Thucydide ; le grand historien, dans l’oraison funèbre qu’il prête à Périclès et où il fait une si profonde analyse du génie athénien, où il trace un si brillant tableau de ces jours trop rapides de jeunesse et d’espoir, les plus beaux que sa noble patrie ait jamais connus, indique comment la vie du citoyen d’Athènes s’écoulait alors dans une sorte d’enchantement perpétuel, au milieu de fêtes et de spectacles, parmi des merveilles naissantes dont la vue ne laissait pas de place au chagrin ; il peint l’Attique attirant de toutes parts un prodigieux concours d’étrangers curieux, émus et ravis, avides de prendre leur part de ces plaisirs des yeux et des oreilles, de ces joies de l’admiration ; il montre Athènes devenue « l’école de toute la Grèce. »

Dans les autres écrivains du temps, pour qui sait lire, c’est un mot, une allusion, une comparaison qui nous révèlent çà et là avec quel transport les Athéniens de Périclès jouissaient de toutes ces belles œuvres dont leur faisaient présent des artistes inimitables. Un vers me frappait l’autre jour dans l’Hécube d’Euripide, jouée probablement en 424 avant Jésus-Christ ; c’est dans le récit de la courageuse mort de Polyxène : la noble vierge veut mourir libre et sans être touchée par des mains ennemies ; debout à l’autel, « saisissant sa robe, elle la déchire depuis l’épaule jusqu’au milieu du ventre, au-dessus du nombril, et découvre ainsi son sein et sa gorge, belle comme celle d’une statue. » Le poète n’en dit pas plus, cette comparaison lui suffit pour donner et suffît au peuple pour concevoir l’idée d’une parfaite beauté : les œuvres de la sculpture grecque sont familières alors à toutes les imaginations ; chacune se reporte aussitôt vers quelque merveille de cet art vraiment né d’hier avec Phidias, de cet art qui cherche et rencontre déjà l’idéal, qui montre aux hommes des corps plus beaux que tous ceux que la nature a créés. La comparaison d’Euripide, cette « gorge belle comme celle d’une statue, » porte en elle-même sa date ; non-seulement elle est tout à fait étrangère à l’ancienne poésie épique et lyrique, mais Eschyle même n’aurait pu encore l’employer. Elle se présente au contraire tout naturellement à l’imagination d’Euripide au lendemain de l’achèvement des grands travaux de l’Acropole, au moment où Phidias, Alcamène et Agoracrite venaient de peupler de leurs ouvrages Athènes et l’Attique tout entière.

Nous n’avons malheureusement pas les Vasari de ces Bramante, de ces Michel-Ange, de ces Raphaël athéniens ; quelques anecdotes éparses dans des écrivains postérieurs de plusieurs siècles, comme Plutarque, Pline, Athénée, anecdotes souvent contradictoires et invraisemblables, voilà tout ce qui nous reste pour nous représenter la vie de ces grands hommes, leurs ardentes rivalités, le mouvement et la succession des écoles. Le plus sûr, c’est donc d’étudier leur œuvre en elle-même, dans ce que les siècles en ont épargné, dans les ruines qui surmontent encore le roc sacré de l’Acropole, dans les débris que les hasards de la guerre et des dévastations récentes ont jetés dans les musées de l’Europe, où du moins les entoure maintenant une pieuse admiration. On ne saurait prendre pour cette étude un meilleur guide que M. Beulé. Son livre, déjà connu du public, est dégagé, dans cette nouvelle édition, de tout l’appareil des citations et des preuves. La lecture est rendue ainsi plus facile et plus agréable encore, sans que l’ouvrage ait rien perdu de sa valeur scientifique, sans qu’il y manque rien de ce qui peut nous aider à refaire par la pensée l’ensemble de ces monumens sans pareils. Précis et rapide dans la discussion des points, controversés, le style s’anime et se colore dans la description de chefs-d’œuvre dont il rend à ceux qui ont eu le bonheur de les voir et de les toucher l’impression rafraîchie et comme l’illusion d’une vue réelle.


GEORGE PERROT.


V. DE MARS.

  1. M. Vinet.
  2. 1 vol. in-8°, Paris, Didot, nouvelle édition.