Chronique de la quinzaine - 14 avril 1920

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Chronique n° 2112
14 avril 1920


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les grands débats financiers ont enfin commencé devant les Chambres. Après le vote des trois nouveaux douzièmes, voici la discussion du budget et des impôts. Il est temps de prendre les mesures nécessaires pour comprimer les dépenses, pour assurer l’équilibre par des ressources permanentes, pour réduire une inflation fiduciaire qui entraine fatalement la hausse des prix et la tension des changes. Toute l’humanité civilisée a, en ce moment, les yeux fixés sur la France. Nos ennemis et nos rivaux nous reprochent joyeusement d’avoir, depuis l’armistice, perdu de longs mois dans l’inaction, de n’avoir rien fait encore pour améliorer notre crédit et d’avoir cru ou paru croire que la victoire des armes suffisait à régler toutes les difficultés économiques et financières. Nos amis se demandent avec quelque inquiétude si nous aurons assez de volonté et de persévérance pour nous imposer, après les cruelles épreuves de la guerre, de durs sacrifices d’un ordre nouveau, si notre courage fiscal égalera notre courage militaire et si les Français, qui ont si généreusement offert leur sang à leur patrie, lui donneront, avec le même empressement, quelque chose de leurs aises et de leur fortune, pour assainir ses finances et rétablir sa prospérité.

Dans un livre ingénieux qu’il consacrait récemment à La Bruyère, à La Rochefoucauld et à Vauvenargues et dans lequel il mettait en lumière les plus belles de nos qualités nationales, un auteur anglais, qui connait la France et qui l’aime, M. Edmund Gosse, s’est plu à noter, parmi les plus actifs stimulants de nos vertus traditionnelles, l’amour-propre et la passion de la gloire. Je ne prétends point que députés et sénateurs puissent trouver, dans la recherche d’économies budgétaires ou dans le vote de plusieurs milliards d’impôts, [1] une gloire comparable à celle des armées qui nous ont sauvés de l’invasion ; mais, tout de même, observés comme nous le sommes aujourd’hui par le monde entier, ce n’est pas seulement notre crédit financier que nous allons jouer, c’est notre réputation morale, et, s’il est vrai que l’amour-propre soit un des ressorts les plus puissants de l’âme française, voici pour nous l’occasion de veiller sur notre renommée et de nous astreindre à rester dignes de nous-mêmes.

La Chambre, qui s’est trouvée, au lendemain des élections, en présence des plus formidables problèmes économiques et sociaux et qui n’a peut-être pas reçu assez vite, aux portes de ce redoutable labyrinthe, les directions qu’elle attendait, s’est cependant mise à l’œuvre avec un zèle de bon augure. Suivant qu’elle accomplira jusqu’au bout, sans défaillance, sa tâche d’intérêt public ou qu’elle s’en laissera détourner par des préoccupations inférieures, elle prendra ou non dans l’histoire la place d’une grande assemblée réparatrice. Il lui appartient de ramasser rapidement dans le pays toutes les forces de résurrection et de les grouper pour le salut commun.

Devant le Sénat, M. Ribot, qui excelle toujours dans l’analyse des fautes gouvernementales ou parlementaires, s’est montré sévère pour la gestion financière de l’an passé. Il a expliqué qu’au lendemain de l’armistice le change était presque au pair, parce que tout le monde avait confiance dans l’énergie et dans le prompt relèvement de la France. Mais, depuis lors, a-t-il ajouté, on s’est aperçu que nous ne faisions que des discours : les capitaux étrangers ont désappris le chemin de notre pays, et aujourd’hui nous sommes en proie à une double crise, crise des changes et de la trésorerie.

Dans les deux assemblées, tous les orateurs, M. François Marsal, ministre des Finances, M. Milliés Lacroix, M. Doumer, M. Ancel, M. Loucheur, et j’en devrais déjà citer beaucoup d’autres, ont commencé à débrider nos plaies et à préparer avec autorité les opérations inévitables. Hâtons-nous. Chaque minute qui passe est perdue pour la renaissance du pays.

Pendant les terribles années où les nations libres ont lutté pour arracher le droit menacé à l’étreinte mortelle de l’Allemagne, elles n’ont eu qu’une pensée, la guerre, et qu’un objectif, la victoire. Pour atteindre leur but, elles ont jeté dans la fournaise, quelquefois même avec une prodigalité un peu imprudente, des centaines de milliards et elles ont amoncelé d’énormes dettes dont les intérêts pèsent maintenant, d’un poids écrasant, sur les budgets des États. Lorsque l’Allemagne a reconnu sa défaite, une fièvre de dépenses s’est tout à coup répandue chez les peuples vainqueurs et des augmentations dont beaucoup étaient justifiées par la cherté de la vie, mais dont un grand nombre auraient pu être évitées ou modérées, ont été accueillies en France, par le gouvernement et par les Chambres, sans que le vote d’impôts correspondants vint arrêter ou ralentir ce flot grossissant. Je me rappelle m’être attiré, en 1906, les railleries de Camille Pelletan, parce que j’avais, disait-il, tenu à honneur d’escalader l’Himalaya des budgets, en dépassant le chiffre de quatre milliards. Nous sommes aujourd’hui loin de cette misérable petite altitude. Des budgets vieux de quinze ans ne nous apparaissent plus que comme de simples taupinières, et il n’est pas de chasseurs alpins assez alertes pour gravir sans essoufflement, jusqu’à des sommets de plus de vingt milliards, les pentes escarpées des nouveaux budgets qu’ont brusquement fait surgir les derniers tremblements de terre. En 1914, les crédits ouverts ne représentaient encore que 41 millions de francs par jour; en 1915, ils passent à 63 millions; en 1916, ils montent à 82 ; en 1917, ils atteignent 104 ; en 1918, nous faisons brusquement un bond jusqu’à 127 millions, et, en 1919, après la victoire, nous touchons au chiffre effrayant de 130 millions par jour.

Cent trente millions par jour! Et dans ces dépenses devenues ordinaires, n’entre pas le solde débiteur des comptes spéciaux qu’il a fallu ouvrir au cours des hostilités, compte du ravitaillement, compte des avances aux Alliés, compte des cessions de matériel aux Alliés. Au vrai, pour l’année courante, les prévisions de dépenses ne s’élèvent pas à moins de cinquante milliards et demi ; soit, 17 milliards 800 millions pour le budget ordinaire, — 6 milliards 600 millions pour la 1re section du budget extraordinaire, — 952 millions pour la 2e section, — 22 milliards pour des dépenses que nous recouvrerons, tôt ou tard, sur l’Allemagne, si nous suivons, à cet égard, une politique de clairvoyance et de fermeté, — et au moins 3 milliards pour le débit des comptes spéciaux.

Quelles recettes aurons-nous à mettre en regard de ces charges qui, il y a dix ans à peine, auraient confondu notre imagination? Comme l’a remarqué avec trop de vérité le ministre des Finances, lorsque nous aurons recherché, dans cet immense budget, toutes les économies réalisables, il ne nous restera que deux moyens pour nous procurer des ressources, l’un, normal, qui est l’impôt, et l’autre, transitoire, qui est l’emprunt à très long terme ou l’emprunt perpétuel. Nous pouvons évaluer à onze milliards environ le produit des impôts actuels; le gouvernement demande, pour 1920, sous forme de taxes directes ou indirectes, six ou sept milliards d’impôts nouveaux; et il attend de la liquidation des stocks une recette accidentelle de trois milliards. Ce serait donc, au total, un premier bloc de 21 milliards de ressources; mais, pour assurer le vote des impôts indispensables, le gouvernement fera bien d’engager nettement sa responsabilité. Il ne peut nourrir l’illusion que les intérêts particuliers se sacrifient tous spontanément à l’utilité générale et que les députés aient l’héroïsme de s’offrir en holocauste à la Nation, s’ils ne se sentent pas soutenus, vis-à-vis des électeurs mal renseignés, par l’autorité ministérielle. M. François Marsal, qui ne connaît peut-être pas encore toutes les finesses de la vie parlementaire, a été un peu surpris, l’autre jour, qu’à propos des droits sur les vins, quelqu’un lui demandât s’il poserait la question de confiance; et comme il n’éprouvait pas le besoin de répondre, tout de suite, affirmativement : « C’est, lui a-t-il été dit, que, si vous ne la posez pas, je ne pourrai jamais me justifier, dans mon département, d’avoir voté la surtaxe. » Faiblesses humaines, vous écriez-vous. Sans doute. Mais, en dehors de la Néphélococcygie d’Aristophane ou du pays des Houyhnhums, y a-t-il beaucoup d’assemblées de législateurs qui ne soient pas composées d’êtres humains?

Quant aux emprunts, le succès du plus récent est assurément fait pour nous réconforter. Mais, pour que les prêteurs français renouvellent désormais leurs souscriptions et pour que les marchés étrangers, même ceux des nations les plus sympathiques, se rouvrent à nos capitaux, il faut que nous démontrions clairement à l’opinion universelle notre ferme résolution de relever notre crédit par l’économie, le travail et la production. Que nos amis se rassurent et que nos adversaires ne se hâtent pas trop de se réjouir! Si le mal est sérieux, disait M. Ancel, l’organisme est robuste et sain; et M. Loucheur rappelait, à son tour, que si, au mois de janvier 1919, nos exportations n’atteignaient encore qu’environ deux cent millions, la courbe avait peu à peu monté. En décembre, ces exportations s’élevaient à huit cent millions, et, cette année, l’amélioration continue. Ce sont là des signes favorables. Si, au milieu de tant d’obstacles, notre activité industrielle et commerciale a déjà recouvré une part de sa fécondité, nous avons le droit d’espérer que bientôt le fléau de la balance tendra vers l’horizontale. Il a malheureusement encore un assez grand arc de cercle à parcourir, puisque, l’an passé, nous avons importé pour près de trente milliards, alors que nous n’avons exporté que pour 8 milliards 700 millions. Mais le coup de pouce est donné et le mouvement se poursuivra.

Pour qu’il s’accélère et pour que notre industrie sorte de la torpeur à laquelle la guerre l’a fatalement condamnée, il nous faut, avant tout, du charbon. M. Loucheur a eu raison d’insister sur cette nécessité vitale. Sans charbon, la France ne tarderait pas à dépérir. L’étal du bassin de la Ruhr, aggravé par les événements auxquels je serai forcé de revenir tout à l’heure et dont le Reich porte la responsabilité, va plus que jamais compromettre les envois de combustible que nous doit l’Allemagne. Mais, avant même qu’elle pût invoquer, pour se dérober à ses engagements, les troubles civils qu’elle a envenimés, elle s’était arrangée pour restreindre les expéditions et elle avait essayé d’apitoyer les Alliés sur le sort de sa propre industrie.

Il n’y a point à nous dissimuler qu’en Angleterre et en Amérique ces tentatives de diversion sont, en ce moment, accueillies avec une faveur particulière par une trop grande partie de l’opinion. Que les familles allemandes meurent de froid auprès de leurs foyers éteints, que les cheminées des usines allemandes soient privées partout de leurs panaches de fumée, ce sont là des légendes qui font aisément fortune chez nos alliés. Depuis l’armistice, du reste, un grand nombre d’industriels et de financiers, venus des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, ont pris, comme c’était leur droit, de larges participations dans les plus belles affaires allemandes et leur point de vue s’est, par suite, sensiblement déplacé. Par amitié pour nous, ils seraient très heureux que nous pussions recevoir tout le charbon que le traité de Versailles nous permettait d’espérer, mais, par intérêt pour leurs participants, ils redoutent de leur infliger des privations excessives. Pour mettre leur conscience plus à l’aise, nous avons le devoir de les renseigner sur notre véritable situation. Elle est loin d’être brillante. En 1913, nous avions consommé plus de soixante-trois millions de tonnes de combustibles; en 1919, nous n’avons pas disposé de quarante-deux millions; il nous en a manqué plus de vingt et un millions. Dans ces chiffres, les foyers domestiques recevaient, en 1913, près de douze millions de tonnes; ils ont dû, l’an dernier, se satisfaire avec sept millions ; notre grande industrie employait, en 1913, trente millions six cent soixante-dix mille tonnes; il ne lui en a été attribué, l’année passée, que quatorze millions quatre cent soixante-huit mille. Depuis le mois de janvier, cet état de choses a empiré : les restrictions imposées par l’Angleterre et la Belgique à l’expédition de leurs charbons vers la France, les grèves successives de la batellerie, des chemins de fer, des mines du Nord et du Pas-de-Calais, ont encore raréfié la production et entravé la distribution du combustible. De là résultent pour nos régions libérées les conséquences les plus funestes. Quoi que fasse actuellement le ministre des travaux publics, il ne peut leur réserver, tout au plus, que 60 pour 100 des tonnages qui leur seraient nécessaires.

Allez dans le Nord, dans le Pas-de-Calais, en Lorraine. Vous verrez les usines à gaz marcher péniblement au jour le jour, les verreries ralentir leur travail pour éviter l’extinction de leurs fours, les industries céramiques et les briqueteries végéter misérablement, faute d’une alimentation suffisante, alors que, pour remettre en état les régions dévastées, il faudrait, au contraire, produire abondamment tuiles, briques et produits céramiques. Encore les départements libérés sont-ils, en raison de l’urgence et de l’étendue de leurs besoins, un peu mieux partagés, dans la distribution du charbon, que le reste de la France; et personne ne contestera que ce soit justice. Mais, partout ailleurs, l’industrie est dans une situation encore plus critique; il ne lui est affecté qu’environ trente-neuf pour cent du tonnage normal. Pour ne pas fermer et pour ne pas laisser des milliers d’ouvriers sur le pavé, nombre d’usines sont obligées de brûler, à des conditions onéreuses ou gênantes, du bois, de la tourbe, des déchets ou autres combustibles de remplacement. Aciéries, verreries, et je pourrais dire, d’une manière plus générale, toutes les industries à feu continu, en sont réduites à n’utiliser qu’une très faible partie de leurs moyens d’action, tout cela au détriment de la richesse nationale. Dans beaucoup de-villes, le gaz n’est délivré aux habitants que pendant quelques heures par jour, au moment des repas. Bref, si l’Allemagne vaincue est forcée de se priver un peu, la France victorieuse se prive encore davantage, et peut-être n’est-il pas mauvais que, dans leur esprit d’équité, dont nous ne doutons pas, nos alliés méditent sur cette comparaison.

Quoique obligée envers nous par un protocole qu’elle avait signé avant la ratification du traité, l’Allemagne ne s’est acquittée jusqu’ici de sa dette de charbon qu’avec la plus évidente mauvaise volonté. Son attitude n’est pas faite pour nous donner un complet apaisement sur la prochaine liquidation de ses autres dettes. L’Allemagne est tenue, en principe, de verser aux Alliés, avant le 1er mai 1921, un premier acompte de 20 milliards de marks en or. Mais, de ce chiffre, elle demande, d’abord, à déduire toutes les livraisons qu’elle a faites en nature depuis l’armistice, navires, matériel de chemin de fer, machines industrielles ou agricoles, marchandises, chevaux, bestiaux et autres prestations. M. Loucheur a dit à la Chambre que, d’après ses calculs, il resterait encore, pour la part de la France, après ces défalcations diverses, une somme de cinq ou six milliards. Plaise au ciel qu’il ait raison! Plaise au ciel surtout que nous soyons assurés de toucher la somme, quelle qu’elle soit, qui nous sera attribuée! Pour qu’elle ne nous échappe pas et pour que chaque fraction suivante nous soit régulièrement payée, nous devons ne pas nous relâcher un instant de notre vigilance.

Je crains que le « Conseil suprême » n’ait commis, à cet endroit, une assez dangereuse imprudence. Car le « Conseil suprême » est un mort récalcitrant. Dans un vigoureux discours, M. Millerand déclarait, ces jours-ci, à la Chambre : « Si, pendant plus d’une année, non sans de graves inconvénients pour les problèmes urgents de la paix, les chefs des gouvernements alliés ont pu s’absorber directement et exclusivement dans la besogne qui, jusqu’alors, avait coutume d’être confiée à des diplomates, il est trop clair qu’une pareille procédure ne peut se prolonger, quand bien même, — ce que je ne veux pas examiner, — les inconvénients de cette procédure ne l’emporteraient pas sur ses avantages; il y a, pour y mettre un terme, une raison capitale et suffisante, c’est qu’elle est pratiquement impossible. » J’ai donc la grande satisfaction de me trouver entièrement d’accord avec M. Millerand. Le Conseil suprême est mort. Mais il est de ces morts qu’il faut qu’on tue et le voici qui ajoute tous les jours un codicille aux testaments qu’il avait rédigés de son vivant. Il demande maintenant qu’on prolonge de deux mois le délai qu’un protocole, signé le 28 juin 1919, a imparti à l’Allemagne pour présenter, en vue des réparations dues par elle, des documents et des propositions. Il espère ainsi abréger les enquêtes nécessaires et accélérer les décisions. Mais, comme notre loi sur les dommages de guerre ne cadre pas avec le traité de paix et comme on vient seulement de s’aviser de les mettre en harmonie, nos commissions cantonales n’auront fait, à l’expiration du délai accordé à l’Allemagne, qu’une partie insignifiante de leur travail ; nous ne serons pas à même de discuter utilement les propositions qui nous seront adressées et nous risquerons de voir notre créance évaluée à la hâte et au rabais. Telle n’est certainement pas l’intention de M. Lloyd George, qui disait ces jours-ci, à la Chambre des Communes, dans un discours inspiré par la plus sincère et la plus vive amitié pour notre pays : « Ajoutez la dette de guerre de la France au coût des réparations et de la reconstruction, comparez les populations, et vous verrez que, si la France n’obtient rien de l’Allemagne, chaque Français aura deux livres à payer, quand l’Allemand ne paiera qu’une livre. » Mais la justesse de ces observations ne touche pas l’Allemagne et, à chaque instant, dans le siège opiniâtre que font nos voisins de l’Est à la bonne foi des Alliés, ils enlèvent une position importante. J’ai grand peur que la décision du Conseil suprême ne tourne à leur profit ; et peut-être le Conseil suprême aurait-il dû se rappeler que le protocole du 28 juin 1919 ayant été ratifié par les Parlements des pays alliés, le délai fixé n’était plus à la merci des gouvernements.

Avec l’Allemagne plus qu’avec tout autre peuple, méfiance est mère de sûreté. Pour être édifiés sur les arrière-pensées de nos anciens ennemis, nous n’avons qu’à observer la manière dont ils se conduisent, chaque jour, envers les industriels des contrées dévastées. Qu’il s’agisse de la maison Krupp ou de toute autre grande firme allemande, les procédés sont les mêmes. On nous impose, pour la fourniture de matières premières en France, les conditions les plus draconiennes. Pour les délais de livraison, aucune usine allemande ne veut prendre le moindre engagement. Pour les prix, on ne les indique sur le marché qu’à titre révocable et on stipule, par une clause protestative, le droit de les augmenter s’il survient une hausse, qu’on ne nous donne, d’ailleurs, aucun moyen de contrôler, sur la houille, le fer, les salaires, les impôts ou les frais généraux. Ce ne serait rien encore ; mais le gouvernement allemand lui-même intervient par des organes officiels, et notamment par le Bureau central d’exportation de matériel industriel, afin d’imposer des prix scandaleux aux Français qui, pour réparer leurs ruines, ont besoin de fournitures allemandes. Nul compte n’est tenu des conventions qu’ont pu signer les parties. Le Bureau central déchire les contrats comme d’autres chiffons de papier et il refuse tout net les permis d’exportation par le motif avoué que les autorités compétentes trouvent trop faibles les prix fixés. Vainement, de son siège de Wiesbaden, notre Office de Reconstitution industrielle essaie-t-il de déjouer ces manœuvres. Les Chambres de commerce allemandes viennent à la rescousse ; elles exhortent les industriels d’Outre-Rhin à ne pas traiter directement avec la France et à faire centraliser les commandes par le groupement allemand pour éviter la libre concurrence et l’abaissement consécutif des prix. Parlerai-je des conditions de paiement ? C’est ici que les prétentions allemandes atteignent leur apogée. Tout d’abord, n’allons pas offrir aux fournisseurs de les payer en marks ; ils prendraient cette proposition pour une injure. Ceux-ci veulent recevoir des francs suisses, ceux-là des francs français. Krupp va plus loin : il exige le paiement en francs or. Ce n’est pas tout. Les versements doivent être effectués comptant, et le plus souvent d’avance, contre simple remise des documents d’expédition. Par ce détour, les marchandises vendues voyagent aux risques des acheteurs ; aucune réclamation n’est plus possible à partir de l’expédition ; et les sinistrés qui attendent la livraison, n’ont aucune garantie ni pour la date, ni pour les prix, ni pour les qualités. Ils espéraient que, la paix signée, l’Allemagne les aiderait à réparer les dommages que, pendant la guerre, elle leur avait causés. Mais l’Allemagne n’a pas oublié les savants ouvrages qu’elle a fait secrètement éditer de 1914 à 1918 et qui exposent, avec un cynisme étonnant, la dévastation systématique de nos régions industrielles du Nord. Elle entend bien ne pas perdre entièrement le fruit de sa barbarie. A nous et à nos amis, de ne pas la laisser remporter insensiblement, dans la paix, la victoire qui lui a échappé sur les champs de bataille.

Il est vrai qu’ici encore, c’est la France qui, de toutes les nations alliées, est la plus intéressée à empêcher ces actes de déloyauté. Mais le traité a voulu que, pour tout ce qui touche aux réparations, la France ne demeurât point isolée. Ce n’est pas, j’imagine, pour la mettre en tutelle qu’à chaque page de ce traité on l’a tenue étroitement rapprochée, dans une multitude de commissions, des Puissances qui étaient venues combattre à ses côtés. Parcourez les 440 articles du document principal et les annexes et le protocole. Il n’est pas une ligne où n’apparaisse le commun désir de maintenir, entre les nations alliées et associées, une solidarité durable. Vœu platonique peut-être, comme un trop grand nombre de dispositions du traité. Mais, du moins, le sentiment qui a inspiré les rédacteurs n’est pas douteux. Les États-Unis d’Amérique, l’Empire britannique, la France, l’Italie, le Japon, et, à leurs côtés, quoique injustement laissée dans la pénombre, toute la phalange des peuples qui ont lutté ensemble pour la liberté, resteront constamment associés dans une œuvre collective. C’est parmi eux que se recrutera, pour la plus grande part, le conseil de la Société des Nations ; ce sont eux qui nommeront cinq des sept membres des commissions qui auront à tracer les nouvelles frontières entre la Belgique et l’Allemagne, ou entre la Pologne et l’État tchéco-slovaque ; ce sont eux dont les troupes s’installeront en commun dans la Haute-Silésie pour assurer la sincérité du plébiscite ; eux qui détermineront le territoire de Dantzig ; eux qui choisiront au moins trois membres sur cinq dans la commission internationale chargée d’administrer provisoirement le Slesvig ; eux qui fixeront les effectifs allemands et surveilleront le désarmement ; eux qui constitueront une Commission des Réparations, chargée d’établir la dette de l’Allemagne et de définir les modalités du paiement ; eux qui se retrouveront pour la plupart, côte à côte, dans les commissions de l’Elbe, de l’Oder et du Rhin ; eux qui occuperont ensemble, pendant une période de quinze années, les territoires allemands situés à l’Ouest du Rhin et les têtes de pont. Comment admettre que tous ces signes d’association permanente, et tant d’autres qu’il serait trop long de rappeler, se soient trouvés fortuitement dans le traité et qu’il n’en faille tirer aucun enseignement pour l’avenir ? Sans doute, la convention supplémentaire d’assistance que nous avait offerte le président Wilson, d’accord avec M. Lloyd George, n’a encore force de loi ni en Amérique, ni en Angleterre. Mais tous les articles du traité expriment la même volonté d’union persistante et, s’ils ont un sens, ce ne peut être que celui-ci : « Ensemble, vous avez vaincu. Ensemble, conservez votre victoire. Ensemble, sauvez la paix. »

Serait-il admissible, après cela, que nos alliés, qui nous ont donné leur signature, comme ils l’ont donnée à l’Allemagne, voulussent aujourd’hui réviser à nos dépens un instrument diplomatique dont les termes ont été pesés pendant de si longs mois ? Serait-elle donc désormais lettre morte, cette phrase solennelle de l’article 232 : « Les Gouvernements alliés et associés exigent, et l’Allemagne en prend l’engagement, que soient réparés tous les dommages causés à la population civile de chacune des Puissances alliées et associées et à ses biens, pendant la période où cette Puissance a été en état de belligérance avec l’Allemagne ? » Serait-elle donc également lettre morte, la défense faite à l’Allemagne par les articles — 42, 43 et 44 d’entretenir ou de rassembler, soit à titre permanent, soit à titre temporaire, des forces armées sur la rive gauche du Rhin et dans une zone de cinquante kilomètres à l’Est du fleuve ? Non, ce n’est pas possible. Les Alliés nous ont laissés poursuivre seuls avec l’Allemagne le dialogue dont j’ai, il y a quinze jours, rapporté les premiers propos et, dans ce tête-à-tête forcé, la France a, grâce à M. Millerand, parlé sur un ton moins humble que n’avait fait l’Entente au début de la conversation ; et elle ne s’est pas bornée à parler : elle a agi. Il était temps. La tragi-comédie dont l’Allemagne nous offre le spectacle déconcertant avait continué avec un large développement de l’intrigue et une rapide multiplication des péripéties.

Premier acte. Coup d’État militaire à Berlin. Le Gouvernement du Reich cède la place à Kapp et à Lütwitz. Il laisse auprès d’eux un agent de liaison. La tentative de révolution impérialiste n’échoue que devant la résistance de la classe ouvrière et devant la grève immédiatement déclarée. Dès le 15 mars, au lendemain de ce mouvement insurrectionnel, les autorités militaires allemandes demandent aux Alliés l’autorisation d’envoyer dans la Ruhr des troupes supplémentaires. Deux jours après, le sous-secrétaire d’Etat de Haniel, celui-là précisément qui était resté à Berlin pour garder le contact avec Kapp et Lütwitz, renouvelle la demande au nom du Gouvernement légal. On nous assure que le bolchévisme est déchaîné dans le bassin de la Ruhr, qu’il gronde à nos portes et que, pour protéger l’Europe contre ce monstre furieux, la Reichswehr doit entrer, toutes bannières déployées, dans la zone neutre. Cependant ceux de nos officiers qui traversent la région, aussi bien que les Hauts Commissaires alliés de Coblentz, s’accordent à nous dire qu’il n’y a point de troubles graves dans le bassin, que le travail n’y est pas interrompu, que rien ne justifie l’occupation par les troupes du Reich et que, tout au contraire, leur arrivée risque de provoquer un conflit sanglant et expose à des attentats une partie du gîte minier. Nous refusons l’autorisation demandée.

Deuxième acte. Négociations du ministère Bauer avec les syndicats ouvriers, accord de Bielefeld, accalmie trompeuse, formation du cabinet Müller, ultimatum du 20 mars à l’adresse de ceux qu’on appelle pompeusement les insurgés du bassin houiller rhéno-westphalien. La Reichswehr se masse aux lisières de la zone neutre : le général de Watter lance, à son tour, un second ultimatum, plus raide que le premier; mais, comme le gouvernement allemand ne reçoit toujours pas notre autorisation, il essaie de nous endormir par des promesses d’abstention. Le général de Watter et le commissaire du Reich, M. Severing, font distribuer par avions des somma-lions aux ouvriers et les démarches se multiplient pour obtenir l’autorisation des Alliés. La France tient bon. Elle ne veut pas que les mineurs, s’ils sont attaqués par des généraux prussiens, détestés en Westphalie, et par des troupes qui poussent encore des vivats en l’honneur de Guillaume II, puissent supposer qu’ils sont livrés par la France à ces entreprises impérialistes. M. Severing va négocier à Munster avec les délégués des ouvriers.

Troisième acte. La Reichswehr entre dans le bassin. Simple malentendu, insinue le gouvernement allemand ; il se reprend aussitôt pour avouer qu’il a donné l’ordre d’avancer; après quoi, il prétend que les effectifs envoyés dans la zone neutre, bien que comprenant un nombre de bataillons, d’escadrons et de batteries supérieur aux chiffres fixés par le protocole du mois d’août 1919, ne dépassent pas, au total, le maximum toléré ; et enfin, comme il ne parvient toujours pas à nous arracher notre autorisation, il se démasque, il lâche sa meute sur les corons et il enveloppe la Ruhr par une offensive de grand style qu’il avait fait préparer depuis quelques semaines par son état-major et qui ne peut laisser aucun doute sur sa préméditation. M. Millerand ne s’émeut pas : il répond en donnant, à son tour, l’ordre d’occuper Francfort, Darmstadt, Hombourg, Hanau et Dieburg.

La proclamation que le général Dégoutte a adressée aux habitants de ces villes leur a prouvé que nous n’étions animés envers eux d’aucun sentiment d’hostilité et que nous étions prêts à nous retirer, aussitôt que la Reichswehr aurait elle-même abandonné la zone neutre. Aucun de nos alliés n’a cru devoir s’associer à notre démonstration. Mais aucun ne la saurait blâmer. Lorsque les troupes allemandes occupent des territoires que le traité leur a interdits, lorsqu’elles s’approchent de cette ligne que le président Wilson appelait éloquemment la frontière de la liberté, c’est la France qui est la première menacée. Lorsque les troupes allemandes mettent la main sur les mines de la Ruhr, lorsque, sous prétexte de protéger les puits, elles les livrent inconsidérément au danger de la destruction, c’est la France qui risque de manquer de charbon. Nos alliés comprendront certainement que nous ne pouvions assister plus longtemps, les bras croisés, à la lacération du traité. En le défendant, c’est leur œuvre que nous défendons.


RAYMOND POINCARE.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.

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