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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1833

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Chronique no 41
14 décembre 1833


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1833.


Il n’est pas de comédie de Marivaux où les amans se brouillent et se raccommodent plus souvent que ne le font depuis quelque temps M. Humann et M. Soult. Dans cette quinzaine, ils se sont dix fois éloignés et rapprochés l’un de l’autre, et quand le Journal de Paris annonçait de la meilleure foi du monde que jamais l’union n’avait été plus touchante dans le conseil, la discorde y éclatait de nouveau. L’affaire des crédits de la guerre est toujours le grand motif de contestation entre le président du conseil et le ministre des finances. M. Humann craint la chambre, il ne se sent pas de force à braver sa censure, et surtout il ne veut pas risquer sa position par complaisance pour le vieux maréchal. Enfin, pour obtenir quelques jours de tranquillité dans le conseil, il a été décidé que les choses resteraient comme elles sont, que le ministère n’adopterait ni le système de crédit de M. Humann, ni le mode de voies et moyens du maréchal Soult, et qu’on porterait ce grand procès à juger à la chambre. Ainsi la chambre n’aura pas devant elle un ministère compacte et homogène, mais des ministres qui lui apporteront des idées isolées et viendront même se combattre entre eux à la tribune. On conviendra que de toutes les absurdités politiques que nous avons vues depuis trois ans, celle-ci n’est pas la moins forte et la moins pitoyable.

C’est cependant ce misérable faisceau de ministres, si distendu, si facile à briser, qui rêve des coups-d’état et songe sérieusement à abattre à la fois, dans cette session, toutes les existences légales. La presse et le jury sont les deux fantômes qui l’obsèdent le plus. M. d’Argout et M. Barthe les prendront corps à corps et lutteront avec eux ; et si la chambre éprouve quelque velléité de jeunesse, de vigueur et d’indépendance, on la dissoudra sans miséricorde. Les journaux ministériels font déjà entrevoir à cette chambre dont on veut achever de se rendre maître, que son existence ne tient qu’à un fil, et que c’est par pure bonté qu’on ne le coupe pas à l’heure même. Le Journal des Débats déclarait, il y a peu de jours, que la chambre actuelle est pleine de bons sentimens, qu’elle a rendu d’immenses services, que le pays lui doit de la reconnaissance, qu’elle est éclairée, prudente, honnête ; mais qu’elle a un inconvénient, un seul, celui d’avoir terminé son existence politique et de ne pouvoir plus être utile à rien. C’est absolument l’histoire de la jument de Roland qui avait toutes les qualités et qui eût été parfaite sans un petit défaut, celui d’être morte. La mort civile ainsi prononcée sur la chambre, il ne restait au Journal des Débats qu’une conclusion possible. L’enterrer au plus vite et en appeler une autre. Voilà nos députés bien et duement informés. S’ils donnent le moindre signe de vie, on se souviendra qu’ils n’existent plus, et on le leur fera bien voir. Il ne leur reste d’autre moyen de prolonger leur existence, que d’agir comme les fuyards dans une déroute, de faire les morts et se coucher silencieusement sur le champ de bataille, tandis qu’on leur passera sur le dos.

On s’occupe beaucoup de l’emprunt d’Espagne, et l’on attend d’un moment à l’autre la réponse du gouvernement espagnol aux propositions que lui ont faites les banquiers de Paris. La Bourse est d’autant plus intéressée à cette réponse, que le prochain semestre des fonds espagnols échoit au premier janvier, et que vu l’état des finances de ce royaume, il est fort douteux qu’il se trouve des capitalistes assez hardis pour se charger de ce paiement. On s’attend cependant à un refus de la part de l’Espagne. La régente a été indignée, dit-on, dès les premières ouvertures de cette négociation, et toute la grandesse qui a été consultée, a manifesté la même indignation que la régente. Il faut savoir que nos banquiers n’ont pas eu honte de demander la rente d’Espagne au taux de trente, c’est-à-dire à 70 pour cent. De telles propositions n’étaient pas acceptables, et le mouvement de colère qu’elles ont excité à Madrid, a déjà fait naître de généreuses résolutions. On dit que les principaux partisans de la reine parlaient d’envoyer à la monnaie leur vaisselle, et se disposaient à couvrir l’emprunt par des dons volontaires ; mais jamais le crédit public n’a été rétabli par de tels moyens, et c’est ainsi que la cour de France acheva de le ruiner sous Louis xiv. En attendant, M. Humann se frotte les mains, et s’écrie qu’il sera fort heureux de voir disparaître ce vilain papier espagnol qui lui a causé tant d’embarras et d’inquiétudes. Le ministre oublie sans doute, dans sa joie, que ce papier se trouve aujourd’hui dans des bourses françaises, et que sa chute entraînerait nécessairement un discrédit pour nos fonds. Notre ministère n’en est encore qu’aux plus étroites vues personnelles, il ne s’est pas même élevé jusqu’à l’égoïsme bien entendu, qui est la morale de ceux qui n’en n’ont pas.

La discorde n’est pas seulement dans le ministère, elle s’est glissée au parquet, où l’ordre des avocats a failli se faire une grande querelle avec la magistrature. M. Parquin, bâtonnier de l’ordre des avocats, a été l’Achille de cette épopée. Il a vaillamment attaqué le premier président Séguier, véritable Agamemnon au petit pied qui traite fort rudement ses collègues, et fort cavalièrement les avocats et le public. Le discours de M. Parquin avait mis en émoi tout l’ordre des avocats, et les adresses de félicitation lui pleuvaient déjà de tous les points du royaume, lorsqu’un Ulysse est venu mettre fin à cette grande affaire, et enlacer le héros de quelques doucereuses paroles qui ont tout à coup calmé son ardeur. La cour royale, qui s’était déclarée compétente dans cette affaire, et juge dans sa propre cause, s’est bornée à infliger une simple réprimande à Me Parquin.

En fait de réprimandes, il nous semble que la cour de cassation en devrait une à M. Madier de Montjau, qui dédaigne de s’occuper des devoirs de sa charge de conseiller, et qui, prolongeant son absence sans congé, a laissé en suspens toutes les affaires. M. Madier de Montjau, député ministériel, et l’un des membres les plus actifs de la majorité, avait été chargé, dit-on, par M. d’Argout et M. Thiers, son ami intime, de donner ses soins aux élections départementales, et de préparer les voies aux candidats ministériels dans le cas où l’on se verrait forcé de dissoudre la chambre. Aussi avons-nous lieu de croire que l’opposition que M. le président de la cour de cassation vient de mettre au traitement de M. Madier de Montjau n’aura pas de résultats. Le garde-des-sceaux, à qui appartient la connaissance de cette affaire, donnera certainement une main-levée amicale et absoudra le député dévoué des fautes du magistrat négligent.

M. d’Estourmel, nommé depuis trois ans ministre de France près d’une des républiques du Sud, a fait mieux : il ne s’est pas même rendu à son poste ; et, après s’être avancé dernièrement jusqu’à New-York, il a jugé à propos de revenir à Paris. Pendant ce temps, on traînait au cachot M. Barrot, notre consul à Carthagène, et on refusait de donner satisfaction à l’un de nos amiraux, sous prétexte que nous n’avons, dans la République Grenadine, aucun personnage diplomatique chargé de nous représenter. Nous pouvons assurer que M. d’Estourmel n’a pas non plus de disgrace à craindre, et que son absence de son poste est motivée par des raisons qui, pour n’être pas de nature à l’excuser, n’en seront pas moins reçues par le ministère. Il paraît qu’une affaire d’indemnités, assez légèrement accordées aux États-Unis par M. Sébastiani, et qu’on n’ose porter devant les chambres, a retenu M. d’Estourmel à New-York. Il faut espérer cependant que M. Madier de Montjau finira par paraître à son siége de la cour de cassation, et M. d’Estourmel à son poste de Bogota, à moins que, vu la manie de voyages qui possède M. Madier de Montjau, et le goût décidé que montre pour Paris M. d’Estourmel, on ne les fasse permuter ensemble.

Le ministère vient d’échafauder un nouveau procès politique. C’est la comédie préparatoire qui précède chaque année l’ouverture des chambres. Au lieu du procès du coup de pistolet, on nous donne cette année une simple accusation de complot contre la sûreté de l’état. Les républicains font, comme de raison, les frais de ce petit drame. Jusqu’à présent, les débats du procès n’ont encore montré au public que les louables efforts de la police et du ministère public pour créer et trouver des coupables. Quelques membres obscurs de la Société des droits de l’Homme sont accusés d’avoir continué d’assister aux séances de cette société, dissoute par un arrêt ; M. Raspail, mis en cause également, n’est pas même convaincu d’en avoir fait partie. On peut déjà prévoir l’issue de ce procès, qui fournira sans doute au pouvoir un grief de plus contre le jury.

Puisque nous avons occasion de parler de M. Raspail, ce jeune savant dont la destinée est si malheureuse, nous nous étonnons que M. Guizot n’ait pas pris la peine de se justifier directement et positivement d’un fait qui lui a été imputé. Il paraît qu’un excellent mémoire scientifique de M. Raspail, présenté à la commission de l’Institut chargée de distribuer les prix Monthyon, avait été jugé digne du grand prix fondé pour l’ouvrage le plus utile. On répandit alors le bruit que le ministre de l’instruction publique avait fait savoir aux membres de cette commission qu’il s’opposerait de tout son pouvoir à ce que le prix fût décerné à M. Raspail, et que les raisons politiques alléguées par le ministre contre cet acte de justice tout-à-fait scientifique et littéraire prévalurent sur le mérite du livre. Tous les journaux indépendans jetèrent un blâme très vif sur ces menées, et nous nous empressâmes de nous joindre à eux. M. Raspail le républicain ne devait pas faire tort, aux yeux de l’Institut, à M. Raspail le savant ; l’homme studieux et profond était seul cité à ce tribunal, qui ne devait pas usurper les fonctions de celui où comparaît trop souvent l’infortuné Raspail. Une petite note bien sèche, jetée aux journaux par la commission de l’Institut, lui sembla suffisante pour se justifier des reproches qu’elle encourut dans cette circonstance. Nous espérons qu’elle se justifiera plus sérieusement du reproche que nous avons à lui adresser aujourd’hui.

Parmi les ouvrages qui lui furent envoyés comme devant concourir au prix de statistique de la fondation Monthyon, elle reçut une statistique de la France écrite par un Anglais, et dédiée à M. de Villèle. Sous son ministère, M. de Villèle avait fait communiquer à cet étranger tous les documens nécessaires à ce grand travail, qui dura plus de cinq ans. L’auteur de ce livre est M. Goldsmith, connu, il est vrai, par quelques ouvrages que la France libérale ne saurait approuver. Mais M. Goldsmith était dans la situation de M. Raspail ; il se présentait comme auteur d’une statistique, c’était sa statistique, et non pas ses sentimens politiques qu’il fallait juger. On s’est défendu d’avoir repoussé M. Raspail comme républicain. On se défendra sans doute d’avoir repoussé M. Goldsmith comme carliste ou tory, ou quoi que ce soit. Les membres de la commission ont bien voulu dire qu’ils étaient indépendans de tout esprit de ministérialisme, nous pensons qu’ils voudront bien aussi nous déclarer qu’ils sont indépendans de tout esprit de parti. On aurait bien mauvaise grace à se plaindre des exclusions du ministère contre les républicains, si l’on n’était soi-même exempt de tout acte d’exclusion contre des hommes d’une opinion opposée. En attendant les éclaircissemens que nous provoquons, voici la lettre qui a été adressée, au nom de la commission de l’Institut, à l’auteur de la Statistique de la France.


Monsieur,

« Le 3 décembre dernier, j’avais fait inscrire votre ouvrage parmi ceux qui, cette année, devaient concourir pour le prix de statistique. En transcrivant la liste, on a malheureusement oublié votre nom. Je n’avais qu’un moyen de réparer cette erreur involontaire, maintenant que la commission a prononcé : c’était de vous faire réserver vos droits pour l’an prochain. Votre ouvrage concourra donc en 1834. Il est déjà dans le carton de la future commission.

« Veuillez, monsieur, agréer, avec tous mes regrets, l’expression de mes sentimens distingués.

F. Arago. »


Une pareille excuse, si elle ne venait d’un homme aussi honorable que M. Arago, ressemblerait beaucoup à une défaite. On n’égare, on n’oublie pas un nom, dans une commission où les copistes et les secrétaires ne manquent pas. D’ailleurs, le livre restait, à défaut du nom de l’auteur. L’offre de concourir en 1834 n’est pas non plus un dédommagement. D’ici là, il peut se présenter de nombreux ouvrages, complétés à l’aide de celui-ci, et le tort fait à l’auteur sera irréparable. Nous ajouterons que le prix a été décerné à l’auteur de la Statistique criminelle d’un département, c’est-à-dire à une statistique restreinte et d’une spécialité si étroite, qu’elle en deviendra presque inutile. Il est vrai que le nom de l’auteur de la Statistique complète de la France avait été oublié sur la liste, ce qui a sans doute empêché de lire le livre. Nous le répétons, tout ceci est fort obscur, fort peu logique surtout, et, pour l’honneur de la commission de l’Institut, elle fera bien de donner une meilleure explication que celle qui se trouve dans la lettre de M. Arago.

Le projet des forts détachés, que les cris de mécontentement de la population parisienne semblaient avoir fait abandonner, a été repris avec beaucoup d’ardeur. Des agens parcourent les communes rurales des environs de Paris, et engagent les habitans à signer des pétitions pour demander l’établissement des fortifications. Aux uns, on fait entendre que ces travaux tourneront à leur profit, et que les ouvriers y trouveront du travail ; aux autres on promet des commandes, des places, et toutes les faveurs dont le gouvernement dispose. La question des forts détachés est une de celles qu’on caresse avec le plus de prédilection, et pour lesquelles on remettra tout en jeu dans les chambres. Un haut personnage, qu’on tâchait de détacher de ce projet, en lui parlant de l’impopularité qui y était attachée, répondit, en haussant les épaules : « C’est une question de vie et de mort ; il vaut mieux être impopulaire que tomber. »

Les théâtres déploient une grande activité au commencement de cet hiver ; mais depuis le succès de Bertrand et Raton, cette curieuse comédie de M. Scribe, on ne peut guère citer que deux petits ouvrages, la Danseuse de Venise, joli vaudeville représenté au Palais-Royal, et le Prédestiné, pièce passablement obscène, mais malheureusement amusante et spirituelle, de MM. Lockroi et Arnoult ; cette seconde pièce se joue au Vaudeville. Avant tout, et hors ligne, il faut placer le magnifique ballet de la Révolte au Sérail, représenté la semaine dernière à l’Opéra. Jamais on n’avait poussé plus loin le bon goût noble et la magnificence. Le premier acte surtout est un chef-d’œuvre d’art et de composition, et chaque scène est un tableau qui semble peint par un grand maître. La Révolte au Sérail est un ballet de femmes ; tout le personnel féminin de l’Opéra y figure, et il y aura sans doute foule tout l’hiver pour voir Mlle Taglioni, le casque en tête, commandant une armée de jeunes filles qui manœuvre avec une étonnante précision. Une admirable salle de bain de l’Orient, une cuve remplie de baigneuses, des danses d’une mollesse et d’une suavité sans égales, des costumes d’un luxe inoui, justifient l’engouement du public pour le ballet nouveau. On parle aussi beaucoup de la magnificence avec laquelle est monté l’opéra de Don Juan qu’on répète à l’Opéra.


Nous avons sous les yeux dix, vingt, peut-être trente jolis livres, dorés, satinés, couverts de maroquin, de cuir de Russie et de soie, publiés par le libraire Janet, pour être donnés en étrennes[1]. On ne peut rien voir de plus riche et de plus beau. Un de ces livres, le Diamant, renferme seize admirables gravures anglaises, et autant de mauvais morceaux de poésie. Mais les gravures sont de celles qu’on paierait au poids de l’or ; et on achèterait le livre, ne fût-ce que pour posséder le délicieux portrait d’une jeune fille, couverte d’un chapeau de velours noir, et attachant un fil à la patte d’une tourterelle. Ce beau portrait de Faulkner est au-dessus de tout éloge. Le Landscape français, autre livre de ce genre, publié par M. Janet, contient des gravures françaises, il est vrai ; mais on y trouve des morceaux de Nodier, de Lamartine, de Sainte-Beuve, et un beau fragment de M. Alexis Dumesnil. Les gravures représentent des vues de Honfleur, de Mende, d’Abbeville, de Tours. M. Janet a publié aussi les Annales romantiques de 1834, dont Westall, Richter et Collin ont fait les vignettes ; le Livre de beauté, composé de notices et de portraits qui décrivent et représentent les femmes célèbres. Nous ne citerons pas toutes les autres publications de M. Janet ; elles touchent presque toutes à la perfection par le fini de l’impression, de la reliure et des planches. Nous recommanderons seulement, d’une manière spéciale, celle intitulée Auvergne et Provence, album pittoresque orné de superbes gravures anglaises. Quant au texte, il est de si peu d’importance dans ces sortes de livres, qu’on nous permettra de n’en pas parler. Il nous suffira de dire que nos notabilités littéraires y ont toutes contribué.

Une magnifique carte d’Europe a été publiée par M. Engelmann[2]. Elle a été rédigée par M. J.-G. Heck, d’après le système hydro-orographique, représentant la division naturelle des bassins maritimes et fluvieux, et les divisions politiques. Cette nouvelle division facilite singulièrement l’étude de la science géographique. Ainsi, le grand bassin Atlantique boréal européen, qui domine cette admirable carte, se subdivise en quatre parties :

Le bassin Lusitano-Hispanique ;

Le bassin Cantabro-Gallico-Britannique ;

Le bassin Britanno-Germanique ;

Et le bassin Scandinavien occidental.

En suivant le premier, vous trouvez le Douro, le Tage, le Guadalquivir, le Guadiana, le Minho, et tous les royaumes qu’ils entourent ;

Dans le second, l’Adour, la Garonne, la Loire, la Vilaine, la Seine, la Somme, la mer d’Irlande et l’Archipel calédonien.

Le troisième est sillonné par l’Escaut, le Rhin, la Tamise, le Weser, l’Elbe, le Cattégat, le Forth, etc.

L’aspect de l’Europe si compliquée, si abstraite, prend une sorte d’unité à l’aide de ces divisions, que fait encore ressortir une exactitude de détails vraiment étonnante. Les noms originaux des villes, des contrées et des fleuves ont été rétablis partout sur cette carte ; la Thames ne se nomme plus la Tamise ; Warsowa n’est plus Varsovie ; Moskwa n’est plus Moskou ; Lisboa, Cordoba, ont repris leurs noms ; Kiœbenhavn n’est plus désigné sous le nom de Copenhague ; enfin, on a renoncé, pour la première fois chez nous, à cet usage barbare des Romains qui changeaient à leur manière les dénominations de tous les autres peuples. Pour aider à notre ignorance, les noms français ont été placés en regard des noms véritables que nous pourrons enfin apprendre et retenir.

Le ministre de l’instruction publique vient de prescrire pour les collèges l’étude de cette carte, dont l’exécution est un véritable chef-d’œuvre, et qui se vend à un prix très modéré.


GESCHICHTE EUROPAS SEIT DEM ENDE DES FÜNFZEHNTEN JAHRHUNDERTS.
HISTOIRE D’EUROPE DEPUIS LA FIN DU xve SIÈCLE, PAR M. DE RAÜMER[3].

Parmi les écrivains actuels de l’Allemagne les plus justement estimés, il faut compter en première ligne M. de Raümer. Son Voyage à Venise, ses Lettres sur la France, l’ont fait regarder comme un homme de tact et d’esprit. Dans ses écrits sur les finances, sur la constitution de la Prusse, sur le système de douanes, il a montré des connaissances réelles en matière d’administration. Enfin, son bel ouvrage sur les Hohenstaufen est un monument historique à la hauteur duquel peu d’auteurs allemands ont encore atteint.

Cependant, en s’en rapportant à la réputation de M. de Raümer, il ne faudrait pas s’attendre à trouver chez lui cette manière de traiter l’histoire dont quelques-uns de nos écrivains nous ont si bien révélé le charme. Non, vous ne reverrez là ni ces grandes masses de faits groupés avec tant d’art, comme nous les montre M. Guizot ; ni cette synthèse épique, cette haute philosophie de M. Michelet ; ni ce récit vif, pittoresque, saillant, de M. Thierry ; ni cette naïveté que M. de Barante tâche d’emprunter à nos anciens chroniqueurs. M. de Raümer analyse, discute, raconte : c’est l’homme de conscience qui cherche sérieusement à s’éclairer et à éclairer ses lecteurs ; c’est le juge qui rassemble toutes les pièces d’un procès, compulse toutes les enquêtes, place d’un côté les actes d’accusation, de l’autre les actes de défense, puis résume le tout, et laisse aux auditeurs eux-mêmes à prononcer la sentence. Pour faire un ouvrage comme son Histoire des Hohenstaufen et comme l’Histoire d’Europe, qu’il publie en ce moment, M. de Raümer ne craindra pas de visiter les principales bibliothèques d’Allemagne et d’Italie, et de venir s’installer assiduement à la bibliothèque Richelieu. Il aura recours aux pièces officielles, aux manuscrits, aux documens authentiques ; heureux si, après mainte laborieuse recherche, il en vient à trouver, comme il l’a fait dernièrement, une correspondance d’Élisabeth, reine d’Angleterre, avec son ambassadeur à Paris, correspondance dont aucun historien ne s’était encore servi. Ainsi, ne redoutant pas le travail, et ne perdant pas de vue le but qu’il s’est proposé, il déroulera chaque gros in-folio que l’on pourra lui présenter, inscrira chaque date, chaque nom, chaque fait avec toutes les circonstances qui s’y rattachent, avec toutes les opinions contradictoires ; puis il s’en reviendra, riche de tant de matériaux, mettre en ordre ses documens, disposer son récit, enregistrer avec soin tout ce qui peut jeter un nouveau jour sur un évènement, tout ce qui peut réparer une erreur de chronologie, éclairer une discussion, remplir une lacune.

Assurément, l’histoire ainsi faite ne nous offre ni l’attrait ni la haute portée que lui donnent, par exemple, les idées de Herder ; mais ce n’en est pas moins une œuvre difficile, une œuvre de talent et de patience, d’autant plus méritoire, que peu d’hommes auraient le courage de s’y livrer. C’est, du reste, une chose assez remarquable que la plus grande partie des historiens d’Allemagne se sont rangés à l’école de J. de Müller, et suivent avec plus ou moins de tact, plus ou moins de savoir, la même ligne que M. de Raümer. Voilà pourquoi Menzell a dit, dans son ouvrage sur la Littérature allemande : « Nos historiens laissent encore beaucoup à désirer ; ils sont trop érudits, trop minutieux et trop peu hommes pratiques. Leurs livres sont plutôt des études que des peintures, ouvrages basés sur la science plutôt que sur la vie réelle, ouvrages écrits pour les savans plutôt que pour le peuple. »

Le nouvel ouvrage de M. de Raümer : Histoire d’Europe depuis la fin du xve siècle, se composera de six volumes in-8o, de plus de 600 pages chacun, qui seront publiés successivement ; les deux premiers ont paru.

La grande difficulté qui se présente en abordant un drame aussi étendu, une épopée de trois siècles, où tant de révolutions s’opèrent, où tant de guerres civiles et étrangères ensanglantent la scène, où tant de nations se croisent, se mêlent, se heurtent, c’était sans doute de mettre de l’ordre et de la clarté dans cet amas de faits, d’assigner à chaque grand évènement sa place, sans pourtant l’isoler de ce qui l’entoure, ou de ce qui le précède.

Prendre l’histoire de chaque peuple l’un après l’autre, ce n’était plus tracer un tableau général de l’Europe, mais un tableau particulier de chaque état ; les prendre tous à la fois, c’était courir le risque de tomber dans la confusion.

M. de Raümer établit deux grandes divisions, le nord et le midi ; il prend à tâche de rapporter sans interruption l’histoire des peuples mis en contact l’un avec l’autre, l’histoire des évènemens qui se tiennent liés ensemble ; il fait marcher de front les troubles d’Espagne et les guerres d’Italie, l’état vacillant de la France et la réformation d’Allemagne, François Ier et Charles-Quint, Luther, et Léon x, pendant qu’il met à part les faits isolés, les peuples qui vivent paisiblement, ou qui opèrent leur révolution dans l’enceinte de leurs frontières sans rejaillir au dehors. L’histoire de chaque peuple est précédée d’une brève introduction qui le prend à son origine et l’amène rapidement par toutes les phases qu’il a subies jusqu’à l’époque où l’auteur veut poser cette histoire sur une base plus large, et l’écrire avec plus de détails.

Le premier volume renferme le récit des évènemens d’Espagne et de Portugal jusqu’en 1521, des évènemens d’Italie jusqu’à la bataille de Marignan, et des rivalités de François Ier et de Charles-Quint, depuis le traité de Noyon jusqu’à la paix de Cambrai.

Mais la partie vraiment neuve, vraiment importante, de ce volume, c’est l’histoire de la réformation allemande : c’est ici que l’on aime à retrouver l’auteur avec son amour des détails, avec son récit scrupuleux, ses faits si nettement établis, si bien expliqués, et ses portraits et ses biographies. Là, le genre d’écrire de M. de Raümer est parfaitement approprié au sujet ; car cette réformation n’est point, comme on se le figure trop souvent, un acte de rupture brusque et violente avec la papauté, une protestation lancée tout à coup contre la cour de Rome, une révolution accomplie dans un jour d’effervescence ; elle arrive, au contraire, lentement, péniblement. Luther ne pense d’abord à rien moins qu’à rompre en visière avec le pape ; il s’incline devant lui, il reconnaît sa suprême puissance, il lui donne encore le titre de saint (heiliger Vater Leo). Bien plus, la première fois qu’il comparaît devant le cardinal Cajetan, il se jette à ses pieds, et le supplie de bien comprendre la portée de ses raisonnemens. Il faut donc que la cour de Rome porte les choses à l’extrême ; que la conduite des ecclésiastiques, les vices du clergé, la vente des indulgences, excitent dans tous les cœurs d’abord la défiance, puis le dégoût, puis la haine. Alors Luther sort de toutes ses hésitations ; Luther est le représentant de la réforme opérée dans les esprits ; Luther est le successeur de Savonarola, de Wiclef, de Jean Hus, de Jérôme de Prague et d’autres réformateurs, qui tous étaient venus trop tôt pour asseoir leur nouvel édifice, mais qui n’avaient pu mourir sans laisser çà et là quelque germe de leurs doctrines.

Il est curieux de voir, dans l’ouvrage de M. de Raümer, comment cette grande révolution naît, s’enhardit, se développe, arrive d’abord à se faire entendre, puis à effrayer le pape, puis à plier un instant sous la redoutable puissance catholique, puis à se relever tout à coup pour éclater comme une bombe et renverser en quelques années l’ouvrage de plusieurs siècles. On aimera aussi les détails biographiques dans lesquels l’auteur est entré sur les principaux acteurs de ce drame solennel. Léon x, Érasme ; le duc de Saxe, Ulric de Hutten, sont là dépeints avec vérité et simplicité ; et la violence de Cajetan et d’Alcander contrastent singulièrement avec le calme, la fermeté de Luther et la douceur de Melanchton.

Le second volume, si l’on en excepte un chapitre assez étendu et très intéressant sur l’histoire de Suède, de Danemarck et de Norwège, se partage entre l’histoire de France et d’Angleterre jusque dans les premières années du xviie siècle.

C’est en quelque sorte la suite, ou le contre-coup de la réforme allemande. Ici le commencement des guerres religieuses ; le parti catholique battant à main armée contre les novateurs ; Charles ix et la Saint-Barthélemy ; Coligny et les Guise ; la France divisée en deux camps, dominée par la Ligue, sillonnée par le protestantisme, ensanglantée par ces luttes de parti, de religion, de rivalité ambitieuse. M. de Raümer a traité cette partie de notre histoire en homme libre et consciencieux, qui ne rend compte qu’au public du résultat de ses recherches, du fruit de ses études, en protestant qui déchire sans passion, mais aussi sans ménagement, le voile que les catholiques ont voulu jeter sur ces pages sinistres de nos annales, Il ne veut rien cacher, ni du caractère superstitieux et cruel de Catherine de Médicis, ni de l’esprit faible et mauvais de Charles ix, ni des folies de Henri iii, ni des trames perfides des Guise, ni des cruautés que l’on exerce envers les protestans. Son style est ici vif, rapide, énergique, et les recherches profondes auxquelles il s’est livré pour recourir aux sources, originales, aux renseignemens irréfragables, ne servent pas peu à lui donner plus d’assurance.

La seconde partie de ce volume est encore plus dramatique. C’est l’histoire de cette réformation d’Angleterre qui s’opère, non pas comme en Allemagne par le raisonnement, par la lutte d’un pauvre moine contre toutes les puissances, par cette sorte d’apostolat de quelques hommes obscurs, qui s’insinue dans le peuple avant d’en venir aux têtes couronnées, mais par un caprice de roi, par un roman d’amour, par une volonté de despote. C’est l’histoire de ce cruel Henri viii, qui fait décapiter sa femme lorsqu’il lui prend envie d’en épouser une autre ; l’histoire de cette belle et malheureuse Anne de Boleyn ; l’histoire de Catherine Howard, condamnée à mort par ce singulier arrêt du parlement, qui déclare coupable de haute trahison toute jeune fille qui, ayant perdu sa virginité, ne le ferait pas connaître au roi, lorsque celui-ci voudrait l’épouser.

Puis vient Marie, qui tente d’opérer dans le royaume une réaction religieuse, désormais devenue impossible ; les cours de justice se forment en tribunaux d’inquisition ; les bûchers se dressent ; le sang coule, et Philippe ii a la gloire d’avoir fait martyriser les ennemis de sa croyance en Espagne, en Angleterre et dans les Pays-Bas.

Puis vient Élisabeth, puis ces héros de roman, Leicester et Norfolk, et ce drame terrible de Marie Stuart, détaché si souvent des archives de l’histoire, pour être mis sur la scène. L’auteur a cru trouver dans ses documens des preuves suffisantes de la grandeur d’ame d’Élisabeth et de la culpabilité de Marie Stuart. Nous ne voulons pas entamer une polémique à ce sujet, mais nous croyons que tous les faits historiques révélés jusqu’à ce jour, en y joignant même ceux que M. de Raümer nous présente, ne sont pas encore assez forts pour diminuer l’intérêt que nous inspire cette jeune reine, obligée de fuir son royaume, mise en prison sur la terre où elle a cherché un refuge, détenue vingt ans captive et condamnée à mort par la femme, par la parente en qui elle a eu confiance.

Considéré dans son ensemble, l’ouvrage de M. de Raümer est établi sur le plan le plus large, et présente un tableau solennel, dont toutes les parties sont bien coordonnées ; mais, à le prendre dans ses détails, il laisse encore plusieurs choses à désirer. On regrette en certains endroits que l’auteur sacrifie trop à ce soin scrupuleux de relater des circonstances assez minimes, qui ralentissent le récit, sans rien ajouter d’important à savoir On voudrait le voir condenser les faits, rapprocher les évènemens, faire mouvoir avec plus de vigueur ses personnages, jeter du coloris sur ses tableaux, et donner à toutes ces guerres civiles, à toutes ces divisions, à toutes ces luttes dont il connaît si bien la marche, tout l’effet pittoresque dont elles sont susceptibles. Enfin, il serait vivement à souhaiter qu’il ne dédaignât pas d’entrer dans la peinture des mœurs et des coutumes aux diverses époques dont il retrace l’histoire. Lui qui nous a révélé dans ses Hohenstaufen tant de choses curieuses sur les mœurs, les lois, les habitudes domestiques, l’état de la société au moyen-âge, n’aurait-il pas aussi nombre de détails intéressans à nous donner sur les mœurs des xvie, xviie et même xviiie siècles ?

Toutes ces observations, au reste, tiennent plutôt à la forme qu’au fond même du livre ; et, à supposer qu’elles indiquent une lacune, on l’oubliera bientôt dès que l’on sera entré plus avant dans l’esprit même de l’ouvrage, qui porte un caractère de gravité et de dignité en harmonie avec les hauts sujets qu’il traite ; et cette Histoire d’Europe doit être prise, nous le croyons, comme un ouvrage d’un travail et d’un savoir prodigieux, comme un de ces livres d’histoire, exacts, consciencieux, écrits à force de temps, de recherches, d’études, et qui deviennent bien rares de nos jours.


SPAZIERGÄNGE EINES WIENES POETEN. — PROMENADES D’UN POÈTE DE VIENNE.

Voici un livre qui a fait du bruit en Allemagne, et qui méritait d’en faire par le talent qui y règne, et le ton d’opposition libérale qui en forme la base. L’auteur a cru devoir garder l’anonyme, et c’est chose prudente dans un pays comme l’Autriche, où le pauvre Grillparzer expie encore chaque jour, sous le fardeau de ses monotones fonctions, le malheur d’avoir montré du génie poétique. Et puis, il ne s’agit pas dans cet ouvrage d’élégies d’amour et de mélancoliques rêveries, de soupirs et de billets doux, innocente distraction que la censure autrichienne, la plus revêche de toutes les censures, pourrait sans remords laisser passer. Non, le poète viennois est un homme d’une trempe forte et énergique, qui d’une main robuste vient de tendre l’arc dont parle Moore, et en lance les traits contre tous ceux qui ordonnent ou soutiennent l’esclavage intellectuel de son pays. Les vers ne sont pas pour lui ces sons harmonieux propres à endormir un chagrin, ou à caresser l’oreille d’une femme ; les vers ne doivent être que l’instrument dont il se sert pour remplir sa mission.

« Chacun combat, dit-il, avec ses propres armes ; le prêtre avec le bréviaire, le guerrier avec la lance, et nous, poètes, avec nos chants. »

Et le voilà qui, avec la généreuse indignation dont son cœur est animé, s’égare à travers les rues de Vienne, et frappe tour à tour sur le moine sale et hypocrite qu’il rencontre, sur le censeur qui mutile la pensée, sur les grands qui foulent aux pieds le pauvre peuple, sur tous ceux en un mot qui, méconnaissant leurs devoirs, sacrifient le bien public à leur intérêt, l’honneur à leurs passions.

Dans cette trentaine de pièces juvénaliques que le poète jette à ses adversaires, quelques-unes, comme celles qui ont pour titre : les Prêtres, le Censeur, Pourquoi ? sont pleines de fiel et d’amertume. D’autres, comme la Promenade, le Printemps, l’Hymne à l’Autriche, à l’Empereur, respirent l’amour de la patrie le plus pur et le plus élevé.

« Maître, dit-il à l’empereur, un jour la tristesse s’était emparée de toi, et ton ame était comme brisée ; alors, avec notre cœur ardent et généreux, nous vînmes prendre part à tes souffrances. Oh ! souviens-toi de ce temps d’orage, où notre amour fut pour toi l’arc-en-ciel.

« Maître, tu te trouvas un jour faible et sans défense, et le peuple se leva pour toi ; les hommes accoururent avec leurs épées, et tu les vis se former en cercle comme on voit en automne les gerbes de blé se dresser dans la campagne.

« Maître, tu fus un jour pauvre et sans ressource, et les pères de famille t’apportèrent l’héritage de leurs enfans, et les femmes t’offrirent leurs parures d’or. Ton peuple te donna avec joie ce qu’il possédait, ne se réservant rien que ces richesses inépuisables qu’il porte au fond du cœur.

« Et c’est nous maintenant qui sommes pauvres, faibles, sans défense, courbés par la douleur. Oh ! viens donc aussi prendre part à ce que nous souffrons ! donne-nous des armes, c’est-à-dire donne-nous le pouvoir de parler et d’écrire comme nous pensons ; donne-nous de l’or ; et l’or du peuple, c’est la constitution et la liberté. »

Nous citerons en entier la pièce suivante, qui nous a paru remarquable par la poésie qui la colore et la pensée qui la termine. Elle est intitulée : Scène de Salon ; et nos lecteurs n’auront pas de peine à en reconnaître le principal personnage.

« C’est le soir ; les girandoles flambaient dans la salle brillante, et reflètent leur lumière dans les glaces dorées. Au milieu d’un tourbillon étincelant, voici venir les vieilles et nobles dames et les jeunes beautés.

« Puis, auprès d’elles, voici venir, avec leurs insignes splendides, les hommes de guerre et les serviteurs de l’état. J’en vois un parmi eux sur lequel les regards s’attachent, et qui passe sans que beaucoup de ces hommes-là aient le courage de l’aborder.

« C’est lui qui tient le gouvernail de l’Autriche ; c’est lui qui, dans le congrès des princes, pense et agit pour elle. Mais regardez comme il a l’air bon et modeste ! Comme il se montre affable et gracieux envers le grand et envers le petit !

« L’étoile placée sur sa poitrine est mince et ne jette qu’un pâle éclat ; mais le plus doux sourire brille sur son visage, soit lorsqu’il cueille sur un sein de femme un bouquet de roses, soit lorsqu’il divise comme des fleurs fanées les royaumes.

« Et sa voix a toujours la même douceur enchanteresse, soit qu’il fasse l’éloge de cette chevelure d’or, soit qu’il parle d’enlever la couronne royale à une tête consacrée, soit que d’un mot il exile le malheureux sur un rocher de l’Elbe ou dans les cachots de Munkat.

« Pourquoi l’Europe ne peut-elle le voir si mielleux et si galant, avec ces douces manières qui rendent heureux le prêtre, le soldat, le pauvre employé, et qui enchantent les dames jeunes et vieilles ?

« Homme d’état, homme de conseil, pendant que tu te montres si gai, et que tu réjouis tout le monde avec cet air de clémence, regarde, voilà qu’à ta porte un pauvre client qui souffre, implore aussi un regard de toi pour être consolé.

« N’aie pas peur de lui. Il est honnête et loyal, et n’a point de poignard caché sous ses vêtemens. Ce client, c’est le peuple d’Autriche, le noble, le spirituel, le brave peuple d’Autriche, qui répète avec des gémissemens : Je voudrais être libre : je voudrais être libre ! »

X. M.


THE ORIENTAL ANNUAL. — 1834[4].

L’Angleterre, qui fait presque le monopole des Annuals, nous a déjà envoyé nombre de ces beaux livres dont elle alimente l’Europe : livres à part, si dorés, si coquets, si imprégnés de je ne sais quel indéfinissable parfum, qu’on tremble pour eux lorsque d’autres doigts que ceux d’une main de jeune femme entr’ouvrent leurs feuillets de vélin éblouissant de blancheur et se mettent en contact avec leurs délicates vignettes ; pauvres livres, dont la destinée est de ne vivre qu’un jour ; monnaie courante créée pour circuler dans un jour banal, et qui, pour la plupart, ne lui survivent pas. Être offerts et reçus, admirés pendant une semaine, puis souvent aussitôt oubliés, telle est leur brillante, mais courte carrière. Il en est cependant parmi eux de dignes d’un meilleur sort ; ceux-là ne se contentent pas d’étaler aux regards leurs couvertures savamment gauffrées, leur tranche brillante comme un lingot d’or poli, leurs vignettes de Westall, ni toute cette pompe extérieure enfin qui leur est commune avec leurs rivaux ; ces Annuals choisis ont des prétentions à être lus, à être sérieux, instructifs, et ce sont ceux que je préfère. De ce nombre est l’Oriental annual. L’Oriental n’est pas, comme la plupart des Keepsake, un recueil plus ou moins habilement fait de fragmens de prose et de vers pris sur le fonds littéraire ouvert à tous, ni de morceaux originaux d’auteurs célèbres, encore moins un dépôt aristocratique de vers échappés aux nobles plumes des lords et des bas-bleus du West-End. Deux hommes, sans plus, se sont réunis pour le mettre au jour : l’un, M. William Daniell, est un peintre d’un talent véritable qui a résidé long-temps dans l’Inde, et qui a déjà publié un magnifique ouvrage sous le titre de Oriental scenery, scènes de la nature en orient, ouvrage qui n’a pas été traité comme il le mérite par l’aristocratie anglaise, qui aime cependant les beaux livres, parce qu’ils sont chers et qu’ils vont à ses richesses ; cette fois elle s’est montrée injuste envers un artiste qu’elle devait encourager. Il va sans dire qu’à plus forte raison le livre n’a pas reçu un meilleur accueil sur le continent. Je n’en connais qu’un seul exemplaire à Paris ; et pourtant c’est un livre qui devrait prendre place dans la bibliothèque de tout homme qui a cinquante mille francs de rente et qui veut avoir une bibliothèque ; j’entends bibliothèque d’ouvrages précieux, interdite aux livres vulgaires, luxe honnête et grandiose, mais peu compris en France où la grande propriété s’abonne aux cabinets de lecture et n’achète guère. Je reviens à l’Oriental annual. C’est ce même M. William Daniell qui en a dessiné toutes les planches, et elles sont nombreuses et belles. Le texte a été rédigé par le révérend Howard Caunter. Le peintre et l’auteur voyageaient ensemble dans l’Inde, se secondant l’un l’autre et prenant note de tout ce qui s’offrait à eux sur leur route. Tandis que le premier reproduisait sur la toile les pagodes rivales de nos cathédrales gothiques par leur masse et leurs innombrables sculptures, les forts perchés sur la cime des rochers et pendant sur les précipices, les cataractes, les forêts, les éléphans sauvages, les tigres, etc. ; le second recueillait ce que le pinceau est impuissant à rendre : mœurs locales, usages, anecdotes bizarres, traits de caractère, et souvent ses descriptions valent celles du peintre. Nos voyageurs nous transportent d’abord de Madras, la ville de la mer, comme l’appellent les Anglo-Hindous, au cap Comorin, en longeant la côte de Coromandel ; ils passent ensuite à Ceylan, où la reine de Candy pose devant M. Daniell qui nous donne son portrait : délicieuse et piquante figure, moitié européenne, moitié chinoise. De Ceylan MM. Daniell et Caunter s’embarquent pour Calcutta, puis remontent le Gange jusqu’aux frontières de l’Indoustan. Leur course finit dans le Nepaul au pied de l’Himalaya.

L’Oriental annual est donc une véritable relation de voyage, relation dépouillée du fatras ordinaire des voyageurs, riche d’observations de toute espèce et d’anecdotes. Entre cent, j’en choisis une au hasard ; c’est une histoire de requin assez tragique : la scène est à Madras.

« Un matin, un enfant, âgé d’environ huit ans, fut enlevé par une lame du catimaran[5] sur lequel il était avec son père, et avant que celui-ci pût le secourir, il fut saisi par un requin et disparut. Le père ne perdit pas un instant ; il se leva avec calme, plaça entre ses dents le large couteau qu’il portait à la ceinture et plongea au milieu des vagues. Il fut quelque temps sans reparaître ; mais, après quelques minutes, on le vit sortir de l’eau, puis replonger aussitôt, comme s’il livrait bataille à quelque ennemi redoutable. Un instant plus tard, l’écume blanche des lames se teignit de sang, et excita un sentiment d’horreur parmi les spectateurs qui ne pouvaient que se livrer à des conjectures sur ce qui se passait sous les eaux. L’homme parut et disparut de nouveau, ce qui montrait évidemment qu’il n’avait pas encore achevé son œuvre de destruction. Quelque temps s’écoula ainsi, quand tout à coup, au grand étonnement de ceux qui étaient rassemblés sur la grève, et il y avait foule en ce moment, le corps d’un énorme requin parut un instant sur les ondes qu’il rougit de son sang, et s’enfonça immédiatement après ; puis presque en même temps l’homme s’éleva au-dessus des vagues et nagea vers le rivage. Il était épuisé, mais n’avait aucune blessure sur le corps qui indiquât le combat terrible qu’il venait de livrer. À peine venait-il de gagner la terre, lorsqu’un requin de taille gigantesque fut jeté par la mer sur le rivage. Il était complètement privé de vie, et fut aussitôt tiré par les Hindous hors de portée des lames. Le spectacle qu’il offrait était effrayant et témoignait de la lutte horrible qui avait eu lieu entre ce tyran des eaux et le malheureux père. Celui-ci en avait tiré en effet une vengeance éclatante.

Le monstre portait sur son corps de nombreuses et profondes blessures, de l’une desquelles sortaient ses entrailles. On voyait que le couteau avait été plongé dans son ventre et ramené vers la queue avec une précision admirable, de manière à lui faire une immense blessure longue de près d’une aune. Il y avait aussi plusieurs incisions profondes près des nageoires et des branchies ; en un mot, il est impossible de décrire les preuves redoutables que présentait le monstre de l’adresse et de la vigueur de son intrépide ennemi, qui avait si courageusement exposé sa vie pour venger la mort de son fils unique, ainsi qu’on le sut plus tard. Aussitôt que le requin fut en lieu de sûreté, on l’ouvrit, et alors on retira de son estomac la tête et les membres de l’enfant. Le corps avait été complètement coupé en morceaux, sans toutefois que les membres fussent très mutilés. On voyait qu’ils avaient été engloutis sans subir le procédé ordinaire de la mastication. Quand le père vit les restes épars de l’objet de son affection, la froideur habituelle de l’Hindou fit place au désespoir du père, et il s’abandonna un instant à toute l’agonie d’un cœur déchiré. Il se jeta sur le sable et pleura amèrement ; mais bientôt, reprenant son calme accoutumé, il déroula son turban dégouttant d’eau, et y ayant recueilli les restes sanglans de son fils, il les porta dans sa chaumière, faite de bambous et de feuilles de palmiers, et se prépara à les brûler suivant l’usage du pays.

Lorsqu’on lui demanda les détails de son combat avec le requin, il raconta qu’aussitôt après avoir plongé, ce qu’il avait fait un instant après que l’enfant avait été entraîné par son redoutable ennemi, il avait aperçu le monstre dévorant sa victime. Il se dirigea aussitôt sur lui et le frappa de son couteau près des nageoires. En ce moment, l’animal avait achevé d’engloutir sa proie, et ne parut nullement disposé à engager le combat auquel il venait d’être si rudement provoqué. Avant reçu un second coup aux nageoires, il s’éleva à la surface de l’eau, suivi de son assaillant qui lui plongea son couteau dans différentes parties du corps. Le monstre se retourna plusieurs fois pour saisir son adversaire, qui plongea sous lui pour l’éviter, en redoublant ses coups. La voracité du requin avait été si complètement apaisée par le repas qu’il venait de faire, qu’il se montrait peu disposé à continuer la lutte ; mais enfin, réveillé par les entailles que lui faisait le terrible couteau, il commença une résistance désespérée, et se retourna de nouveau, quoiqu’avec moins d’activité que ses pareils n’en montrent quand ils sont affamés ; mais l’homme plongea encore une fois, et saisissant le moment où le requin reprenait sa position ordinaire, il lui plongea son couteau dans le ventre en ramenant l’arme à lui de toute sa force, lui faisant ainsi cette blessure mortelle qu’il montrait à tous les regards. Après l’avoir reçue, l’animal s’agita d’une manière terrible et s’enfonça sans donner aucun signe de vie. L’Hindou, voyant le combat terminé, nagea vers la terre, comme je l’ai dit plus haut, et presque au même instant le cadavre du monstre fut rejeté sur la grève.

Près de cinq mille exemplaires de l’Oriental annual ont été enlevés à Londres en moins de deux mois ; il a déjà eu aussi les honneurs de la traduction.

Le libraire Baudry a importé également un magnifique Landscape anglais pour cette année. C’est un livre désespérant pour nos éditeurs, tant il éclate de beauté et de magnificence. Les vignettes du Landscape, gravées par Harding, Higham et les meilleurs graveurs de l’Angleterre, représentent des vues de France. Celles qui retracent une vue de Thiers, dans le Puy-de-Dôme, et d’Aurillac, sont des chefs-d’œuvre presque sans prix.

F. BULOZ.
  1. Rue Saint-Jacques, 59.
  2. Cité Bergère, no 1.
  3. Première et deuxième partie. Berlin, et Paris, chez Heideloff, rue Vivienne, 16.
  4. Londres, chez Bull. — Paris, chez Baudry, rue du Coq.
  5. Espèce de petit radeau du pays.