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Chronique de la quinzaine - 14 février 1833

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Chronique n° 21
14 février 1833


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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Le siècle va vite ; il se hâte ; je ne sais s’il arrivera bientôt à l’une de ces vallées immenses, à l’un de ces plateaux dominans, où la société s’asseoit et s’installe pour une longue halte ; je ne sais même si jamais la société s’asseoit, se pose réellement, et si toutes les stations que nous croyons découvrir dans le passé de l’histoire, ne sont pas des effets plus ou moins illusoires de la perspective, de pures apparences qui se construisent ainsi et jouent à nos yeux dans le lointain. Quoi qu’il en soit, il est bien sûr pour nous, en ce moment, que le siècle va grand train, qu’une étrange activité l’accélère dans tous les sens ; qu’à lui tâter le pouls chaque matin, sa vie semble une fièvre, et que, si dans cette fièvre il entre bien des émotions passagères, de mauvais caprices, d’engouemens à la minute, il y a aussi là-dedans de bien nobles palpitations, une sérieuse flamme, des torrens de vie et de génie, et toute la marche d’un grand dessein qui s’enfante.

En vérité, plus les choses vont, plus elles se mêlent et se généralisent, et plus aussi il doit y avoir orgueil et satisfaction virile pour l’individu de se sentir en faire partie, d’en être ; — d’être un membre, même obscur, inconnu, même lassé et brisé, de cette foule humaine qui partout, sur tous les points, s’avance à son but dans un tumulte puissant. Qui n’aurait été fier au moyen âge de marcher comme soldat dans l’immense croisade de Pierre l’Hermite ? Être homme aujourd’hui, l’être d’intelligence et de cœur, c’est faire de même qu’alors, c’est cheminer avec tous dans une route laborieuse et confuse, mais dont le terme, à coup sûr, est sacré ! ils sont déjà loin de nous ces loisirs faciles, dédaigneux, où l’élite de la société, au balcon, regardait passer et se heurter la masse. La masse, à la fin, s’est irritée d’être en spectacle et en jeu ; elle s’est ruée ; elle a crié à son tour aux rois et aux puissans, tout pâles devant elle, de l’amuser du balcon ; ç’a été dans le premier moment une parade sanglante ; depuis lors il n’y a plus, à vrai dire, que de la foule et du peuple. Chacun en est plus ou moins, et s’arrange, comme il peut, pour faire route et regarder à la fois. Cette manière de voir est moins commode ; mais, somme toute, on voit mieux.

Deux grandes causes sont toujours en suspens, l’une aux portes de l’Asie, l’autre dans l’Amérique du nord. L’Égypte à main armée campe devant Constantinople ; la Caroline du sud lève ses milices contre le congrès. La discorde est ainsi au cœur du gouvernement despotique et du gouvernement libre par excellence. Mais la querelle de l’état libre se terminera, selon toute apparence, par arbitrage et avant rupture ouverte. Pour sauver la Turquie sous le coup du désastre, Ses puissances chrétiennes s’interposent mais l’islamisme n’en réchappera pas ; soit qu’elle énerve et polisse Constantinople, soit qu’elle instruise et enhardisse Alexandrie, c’est toujours notre civilisation qui gagne et qui triomphe ; de son côté seul est l’avenir.

L’ouverture du parlement anglais a dès l’abord offert une solennité de débats qui écrase la petitesse de nos chambres. L’Irlande est désormais la question vitale pour l’Angleterre ; l’Irlande opprimée et martyrisée depuis des siècles, l’Irlande traitée en conquête, pressurée sans relâche par le Saxon, par le Normand, par Jacques Ier, par Cromwell, par Guillaume d’Orange ; l’Irlande, cette noble et sainte Pologne de l’Océan, inépuisable en douleur comme en espérance ; l’inextinguible Irlande, un moment voisine de l’émancipation à la fin du dernier siècle, se lève aujourd’hui en armes pour regagner ses droits, pour faire sa révolution étouffée en 98 ; elle ne connaît plus Guillaume IV, ni ses officiers, ni ses prélats, ni le parlement britannique ; elle n’obéit qu’à son O’Connell, qui chargé de plaider pour elle à Westminster, s’y montre moins à l’aise, il faut le dire, que sur la terre nationale, au milieu de son peuple. En effet la loi de l’histoire jusqu’ici est que de telles antipathies de races, de tels griefs amoncelés, ne se vident point à l’amiable devant la partie adverse, et par voie de consentement mutuel. L’Irlande le sait ; O’Connell ne s’en flatte guère ; mais il hésite encore : l’heure est-elle bien venue ?

En France le mouvement de la société et l’importance réelle des choses apparaissent de plus en plus en dehors des cadres constitutionnels qu’on a tracés si à l’étroit. Notre législature ne représente pas plus l’opinion vivante et active, que l’Académie française ne représente la littérature féconde. Qu’importe ? Le progrès se fait d’ailleurs ; la politique et l’art n’ont pas chômé depuis quinze jours ; trois mémorables évènemens se sont succédés, un recueil de chansons de Béranger, l’affaire d’Armand Carrel, le drame de Victor Hugo.

Dans la prochaine livraison de la Revue, l’un de nos collaborateurs examinera à loisir et en détail cette production si profonde et si savante du chansonnier populaire ; mais, quant à l’effet politique, au sens social, il ressort de lui-même et se perçoit vivement. Ce petit volume est gros de conversions nouvelles et d’idées qui, conduites par le chant, comme Boileau l’a dit à merveille, s’en vont pénétrer bien avant et bien loin en très peu de mois. Un bon nombre de convictions timides s’exciteront sur la foi des refrains, et reprendront goût et courage à la cause de la civilisation, d’après l’autorité de leur poète. Les questions plus que politiques, les questions sociales, que tant d’esprits éminens ont tourmentées dans ces dernières années, et qui ont prêté aux conceptions, si utiles à certains égards et si méritoires, de Saint Simon, d’Enfantin et de M. Fourier ; ces questions, grâce à Béranger, circuleront maintenant parmi le peuple sous une forme intelligible et saisissante ; elles y mûriront, pour ainsi dire, sous l’enveloppe colorée dont il les a revêtues, en attendant le jour où l’enveloppe se brisera, et où les vérités à nu sortiront de l’écorce. Qu’on se figure les Contrebandiers chantés dans la montagne du Jura, Jeanne la Rousse chantée dans un village des Ardennes, le Vieux Vagabond aux guinguettes des barrières, et le Pauvre Jacques dans chaque bourgade ? Qu’on se représente l’étonnement, les larmes, les gonflemens de cœur de ces pauvres et simples gens, en trouvant pour la première fois une expression à leurs peines, à leurs vœux, et l’attitude fière et enflammée des plus jeunes ! Les sociétés populaires, démocratiques, des Amis du peuple, des droits de l’homme, etc. etc., qui, à ce qu’on assure, existent toujours, n’auraient rien de mieux à faire, au lieu des motions et harangues empruntées au porte-feuille d’Anacharsis Clootz, que d’expédier dès demain, par les villages, quelques chanteurs ambulans, avec ordre de ne quitter chaque endroit que lorsque deux ou trois garçons des plus éveillés sauraient les quatre ou cinq chansons magiques : il sera mémorable, l’instant où la population de la France les redira en chœur.

Des questions sociales, si nous passons aux politiques, à proprement parler, lesquelles ne sont pas tant à dédaigner que certains esprits soi-disant avancés se le figurent ; ces derniers jours ont produit une manifestation des sentimens publics bien imposante et qui doit donner à réfléchir. Nous ne reviendrons pas ici sur les circonstances suffisamment connues du duel de MM. Armand Carrel et Laborie. Quoiqu’il y ait eu, ce semble, dans la conduite si généreuse de M. Carrel un surcroît, pour ainsi dire, d’honneur et de valeur dont la plupart, à sa place, se seraient crus dispensés, et que les personnes modérées en toutes choses ont peut-être blâmé comme un exemple onéreux pour elles, il faut se rappeler néanmoins qu’il est des positions d’avant-garde, des existences lancées hors de ligne, et fortement engagées, pour lesquelles le trop n’est que suffisant, et auxquelles il sied d’être personnellement ombrageuses sur ce qui offense en général un parti et une cause. Ici l’effet l’a bien témoigné ; la cause qu’épousait M. Carrel était celle même du pays. La manifestation cordiale, spontanée, sincère, qui s’est produite dans la population (ce n’est pas trop dire) à la nouvelle de sa blessure, a fait voir quel gré on lui savait d’avoir relevé, au nom de tous, le gant que nul adversaire ne se fût avisé de lui jeter, à lui, en face. Une notable portion de la Chambre, les étudians, des citoyens de toute nuance, accouraient, peu d’heures après l’accident, indignés, émus, contristés. Le lendemain, aux bureaux du National, la foule qui circula et s’inscrivit fut immense ; on y remarqua nombre d’ouvriers. Il y avait, sans doute, dans cette démonstration profonde, intérêt amical pour l’homme même, pour l’individu atteint ; il y avait hommage à un talent énergique, infatigable ; quelque chose de ce respect qu’on porte en France à toute belle intelligence que la valeur accompagne, à tout noble front où l’éclair de la pensée s’est rencontré volontiers avec l’éclair d’une épée ; mais il y avait aussi un sentiment dominant de solidarité, d’adhésion à des principes communs, de reconnaissance pour des services rendus, de confiance placée sur une tête forte et rare. Par un accord instantané, irrécusable, il a été constaté à quel point M. Carrel compte dans l’opinion universelle pour le triomphe plus ou moins prochain de certaines idées, dont une portion est déjà populaire.

Si, après ce qui s’est passé depuis dix années, on pouvait douter encore de la toute-puissance de la presse et de l’autorité qu’elle exerce et qu’elle confère, c’en serait là une preuve bien triomphante. Avant la révolution de juillet, M. Carrel s’était acquis une belle réputation de courage et de résolution dans le jeune carbonarisme par sa conduite en Espagne et ses condamnations à mort ; il s’était fondé également une position fort solide d’écrivain et d’historien, par sa coopération à plusieurs journaux, par son excellent volume sur la révolution anglaise de 1688. Mais connu, apprécié, de ses amis et des personnes du métier, M. Carrel n’avait pas eu le temps de se faire dans le public une place à beaucoup près aussi apparente que celle qu’occupaient MM. Augustin Thierry, Mignet et Thiers. La tournure ferme, judicieuse et précise de son talent ne lui eût pas permis de chercher dans un faux éclat et des aperçus hasardés un succès qu’il ne voulait devoir qu’aux sérieuses études dont sa première vie l’avait distrait, et auxquelles il s’était remis avec toute sa vigueur. La révolution de juillet, en détachant du National les deux rédacteurs jusqu’alors le plus en vue, laissa seul au premier rang, et démasqua, en quelque sorte, M. Carrel ; ce fut pour lui, pour le développement de son talent et de sa destinée, une époque vraiment décisive. Des facultés amples, abondantes, pleines d’aisance et de ressources, se révélèrent chez lui en face de l’obstacle, et s’ajoutèrent avec bonheur au nerf et à la persévérance qu’on ne lui avait jamais contestés. Gêné ; contenu jusque-là, faute d’espace et de champ libre, il étonna bientôt ceux qui l’appréciaient le mieux, et donna à tous sa mesure. Mais il la donna uniquement, qu’on note bien ceci, par des articles de chaque jour, non signés, sur des matières toujours graves, souvent spéciales, sans prétention littéraire aucune, sans phrase sonore ni clinquant qui saute aux yeux ; deux fois, la première lors de son procès, la seconde lors du mandat d’amener en juin, le pouvoir se chargea de signer pour lui et de déclarer ce nom à la France. Or la France, qui sait ce que vaut la presse et ce que peut un journal, a recueilli avidement ce nom ; elle a prouvé spontanément, dès la première occasion qui s’est offerte, à quel rang elle place dans son estime et dans son admiration, je ne dirai pas l’écrivain périodique, mais, pour parler sans périphrase, le journaliste éloquent, appliqué, courageux. À trente-deux ans, sans avoir passé par ce qu’on appelle la vie publique, M. Carrel est arrivé, en rédigeant un journal, à un degré de popularité sérieuse et raisonnée qu’on n’avait atteint jusqu’ici que dans des carrières plus officielles en quelque sorte, dans les luttes militaires ou de tribune. C’est, je crois, le premier exemple d’un tel fait dans notre pays, c’est une grande marque de bon sens et de progrès dans la raison publique. Quant aux devoirs qu’une manifestation de ce genre impose à celui qui en est l’objet, la constance morale et la loyauté qui, chez M. Carrel, ne varient pas plus que son talent, nous répondent qu’il saura les remplir.

Le soir même où la première annonce de la blessure de M. Carrel circulait dans Paris, une foule considérable, une société brillante, et la majorité de la jeunesse, remplissaient le théâtre de la Porte Saint-Martin où l’on allait représenter la Lucrèce Borgia de M. Hugo. L’attente était grande, bruyante, mais non orageuse ; des sentimens divers planaient en rumeur sur cette multitude passionnée ; on demandait le Chant du Départ, on chantait la Marseillaise ; puis la toile, se levant avec lenteur, découvrit une vue merveilleuse de Venise que saluèrent mille applaudissemens ; « Admirable jeunesse, me disais-je, qui trouves place en toi pour toutes les émotions, qui aspires et t’enflammes à tous les prestiges ; va, tu seras grande dans le siècle, si tu sais ne pas trop t’égarer, si tu réalises bientôt le quart seulement de ce que tu sens, de ce que tu exhales à cette heure ! »

Nous n’avons pas à juger en cet endroit le drame de M. Hugo ; les jugemens individuels peuvent être divers ; la sévérité littéraire peut trouver à s’exercer. Mais ç’a été un beau et véritable succès, un succès invincible dont l’étreinte dramatique n’a épargné personne là-présent. Après le Roi s’amuse, mêlée tumultueuse d’où les deux partis s’étaient retirés en désordre, M. Hugo avait besoin d’une victoire évidente ; il l’a remportée. Qui que ce soit, durant cette soirée ardente, n’a eu loisir ni haleine pour contredire. Entre le public et le poète, il y a contrat désormais ; il est notoire qu’ils peuvent marcher et qu’ils marcheront ensemble. Quand Lucrèce Borgia n’aurait tranché d’autre question que celle-ci : « M. Victor Hugo est-il ou n’est-il point capable de drame au point de vue du public ? » ce serait un pas immense de gagné. La polémique a dû changer de terrein, à partir de ce soir-là. La seule question qu’elle ait à poser est dorénavant celle-ci : « M. Hugo a-t-il raison d’inculquer au public, et le public a-t-il raison d’accepter intégralement cette espèce particulière de drame ? » A ne juger Lucrèce Borgia que par les résultats extérieurs, on voit donc à quel point c’est un avancement pour M. Victor Hugo. Une fois son drame accepté, applaudi, autorisé, le poète est bien plus à l’aise pour en modifier, en assouplir l’esprit et les formes ; il lui est plus facile de se relâcher quand il a vaincu, que quand il lutte ; or, ce qu’on demande surtout à M. Hugo, c’est quelque relâchement dans la force, ou, suivant l’expression classique consacrée, quelque pitié dans l’horreur. L’âge, la maturité et le triomphe aussi y aidant, j’ai, tout espoir que ces tempéramens viendront d’eux-mêmes.

Mais c’est un spectacle trop grandiose et trop rare en ce temps-ci pour ne pas l’admirer et s’incliner d’abord devant, dût-on argumenter et analyser ensuite, que cette trempe de caractère poétique, cette vaillance presque fabuleuse dans l’art qui, depuis tantôt douze ans, combat, construit et conquiert. Où cela s’arrêtera-t-il ? quel effet produiront de loin pour la postérité ces efforts inouïs et ces œuvres altières qui s’accumulent ? voilà des questions que personne ne peut s’empêcher de s’adresser à soi-même, avec un sentiment intime de respect pour le poète de génie qui les suscite.

Avant de quitter Lucrèce, rendons hommage à l’actrice qui l’a si tragiquement réalisée : mademoiselle Georges, sans déroger à l’idéal effrayant, au diadème de bronze qui couronne ce rôle d’horreur, a trouvé des accens de nature, des cris de passion familière, la vérité dans la majesté.

Un succès dramatique que nous enregistrons avec plaisir est celui des Malheurs d’un amant heureux, comédie-vaudeville qui rappelle le meilleur temps du Gymnase et la meilleure manière de M. Scribe. Des scènes vraies, habiles, du comique de situation, des détails fins et de jolis mots en abondance, des endroits mêmes d’un pathétique assez naturel, tout cela monté à merveille et joué avec ensemble, remplit délicieusement deux heures de soirée, et ne laisse pas jour à la critique qui s’endort sur une agréable impression. Je me permettrai seulement de rappeler à M. Scribe, pour l’acquit de ma conscience (car il le sait aussi bien que moi), que de notre temps, dans le monde, la profession d’homme à bonnes fortunes n’est pas si essentiellement distincte de celle d’avocat, médecin, agent de change, etc., qu’il le représente communément : ce sont là des classes artificielles qu’il imagine, des contrastes qui prêtent aux plaisanteries et aux couplets du genre, mais que des provinciaux seuls peuvent prendre au sérieux : entre M. Scribe et son public, c’est pure connivence.

La courte réponse de M. Lacordaire au calomnieux factum du sieur Douville a produit son effet. Le gros livre que d’honnêtes personnages se préparaient à remorquer pour le tirer de sa fange, y est resté en plein. Ce livre, au reste, on le sait maintenant, n’est pas même de la fabrique du soi-disant voyageur au Congo : il lui a fallu, pour entasser vaille que vaille cet amas de grossièretés et d’impudences, recourir à la plume d’un de ses confrères en hâbleries aventurières et en mystifications éventées. Nous nous garderions de revenir sur ce point, si des journalistes peu pénétrans ne s’étaient assez lourdement interposés dans une querelle où ils ont voulu jouer le rôle de juste-milieu. Admirez donc l’équité de ces messieurs ! Un homme de cœur et de savoir, informé d’une supercherie infâme, qu’un corps savant couronne par la main d’un prétendu géographe, se récrie dans une indignation généreuse ; mu d’un sentiment désintéressé, patriotique, il ose dire ce qu’il a vu, ce qu’il a connu ; il compromet son repos, il s’expose à un assassinat, et par là-dessus il encourt le blâme de ces honnêtes compilateurs, copistes sans critique et sans coup-d’œil, qui jugent avant tout qu’il a été un peu loin. Le corps académique qui a commis la bévue renferme des personnes éclairées, d’une moralité et d’une capacité scientifique qui a intérêt à purger cette sotte affaire. Mais deux ou trois savans véreux, qui se croient quelque chose pour avoir débuté dans les bagages de l’armée d’Égypte ou pour avoir paperassé avec les travaux d’autrui, entravent tout éclaircissement, et donneraient gain de cause, s’ils l’osaient, au fripon sur l’honnête homme, plutôt que de reconnaître qu’ils ont été dupes, et de se rétracter. C’est après tout le rôle naturel qui sied au pédantisme ignorant. Pour simple vengeance je proposerais une variante au proverbe de Paul-Louis Courrier « Tu t’entends à cela comme Gail au grec, » en d’autres termes, comme Jomard à la géographie.

À une autre fois les romans, contes, nouvelles, salmigondis, cent-et-un, cent-et-une, et en général tous les chefs-d’œuvre littéraires qui ont pu et dû paraître dans la dernière quinzaine ! Je veux dire seulement un mot en finissant, d’une brochure sérieuse que M. Maurize vient de publier sous le titre de Dangers de la situation actuelle de la France, et qu’il adresse aux hommes sincères de tous les partis. L’auteur, qui a passé, à ce qu’il semble, par les doctrines saint-simoniennes, est arrivé à considérer le système de M. Fourier coaxiale seul capable de remédier aux désordres effroyables de la civilisation. En vérité, quand on parcourt cette masse profonde d’idées que remuent les novateurs hasardeux, les fous comme Béranger les appelle, et comme on peut le redire après lui sans injure ; quand on compare les éclairs qui jaillissent à chaque pas de leur recherche intrépide avec les préjugés creux souvent recouverts du nom de bon sens, on sent l’ironie expirer ; on désirerait être convaincu, ou tout au moins on voudrait ne pas être forcé de combattre. Mais, d’autre part, il y a dans les imaginations frappées, qui épousent éperdument un système, quelque chose d’impatient, de superbe, qui rudoie l’impartialité et la jette, bon gré mal gré, hors des gonds. Si nous nous plaisons en effet à reconnaître chez M. Maurize une critique hardie, ingénieuse, de l’ordre social actuel, critique où M. Fourier lui-même déploie d’ordinaire une éloquence cynique que rien n’égale, comment passer à M. Maurize le ton d’absolu dédain dont il traite les divers partis de ce qu’on appelle le mouvement, son cordial mépris pour tout ce qui est morale, politique, philosophie, pour tout ce qui a occupé jusqu’ici les plus grands hommes ? « Et maintenant, messieurs, vous tous qui êtes qualifiés du nom de philosophes, moralistes, métaphysiciens, politiques et économistes, nous vous interpelons ici directement, et nous vous défions publiquement d’apporter, à l’aide de vos sciences vraies et mensongères, la MOINDRE amélioration au sort de la société et notamment des classes populaires. » Et ailleurs : « Nous dirons à tous les détracteurs du régime sociétaire, que M. Fourier a ce un grand tort envers eux : c’est de n’avoir pas su se faire assez petit pour se mettre à leur taille. » Mais ce qui m’a le plus scandalisé, je l’avoue, ce sont ces phrases blasphématoires sur les maximes libérales de Fénelon : « Je viens d’appuyer la thèse par un aperçu des sottises dogmatiques du Télémaque ; le bonhomme Fénelon ne se doutait pas des résultats qu’aurait en 1789 sa doctrine essayée en France. » Pour nous, nous n’imiterons pas en cela M. Maurize, et nous reconnaîtrons de grand cœur que la doctrine qu’il professe si ardemment, recèle un contingent de vérités dont c’est un devoir d’essayer le triage. Mais ce triage que bien des fois nous avons tenté et que nous tenterons encore, est rendu plus difficile par ces épines repoussantes qui blessent dès l’entrée. M. Maurize a voulu faire un livre de conciliation et d’appel à tous : n’a-t-il pas été en maint endroit contre son but ? La pleine vérité, en aucun temps, a-t-elle jamais tenu un tel langage ? Nous souhaiterions qu’il comprît cela lui-même et de ses amis le comprissent dans l’intérêt des vérités partielles et positives qui peuvent ressortir, pour chacun, de cette doctrine.