Chronique de la quinzaine - 14 février 1842

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Chronique n° 236
14 février 1842


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1842.


Nous venons d’assister au second acte du drame politique de cette session. Le troisième se joue en ce moment. La péripétie est imminente. Aux dépens de qui éclatera-t-elle ? Sera-ce l’opposition ou le cabinet qui passera de la bonne à la mauvaise fortune ? That is the question.

Aujourd’hui on trouve dans les deux camps ce mélange de craintes et d’espérances qui suscite des combats acharnés, une lutte opiniâtre, des efforts désespérés. Tous croient au succès sans toutefois le tenir pour certain ; tous craignent une défaite sans renoncer à l’espoir de vaincre. On n’a ni cette confiance qui fait paraître les efforts inutiles, ni ce découragement qui les paralyse. Les chefs, dit-on, descendront tous dans l’arène. Ils ont raison. Le succès ne serait pas seulement éclatant ; il peut être durable.

Le ministère, qui avait obtenu dans le vote de l’adresse une majorité qui dépassait ses espérances, a vu cette majorité s’amincir et presque s’annihiler dans la question des incompatibilités. Elle est tombée brusquement de 84 voix à 8 ; quatre personnes ont décidé la dernière question dans le sens ministériel, et il y a cinq députés sur le banc des ministres. C’est en vain qu’on se flatterait de faire passer ce vote pour un succès, surtout après qu’on a eu soin de dire et de répéter, au sein de la chambre et au dehors, que la proposition n’était, pour l’opposition, qu’un moyen de renverser le cabinet. On a par là donné le droit d’affirmer qu’après tout il s’est trouvé 190 députés qui ne veulent pas du ministère, ou, qui, du moins, ne sont pas disposés à faire le moindre effort, le moindre sacrifice pour le soutenir. Il est des armes, il ne fallait pas l’oublier, qui reviennent blesser le combattant qui en fait usage, lorsqu’elles ne tuent pas son adversaire.

Le vote de l’adresse avait produit une illusion. Les 84 voix n’étaient pas l’expression sincère d’une majorité ministérielle. Il fallait en déduire les membres du centre gauche qui n’adhèrent au cabinet qu’avec des réserves et en vertu d’une alliance qui n’a pas été l’objet d’une stipulation solennelle et irrévocable. Il fallait en déduire ceux qui se tenaient pour satisfaits au moyen de l’amendement relatif au droit de visite, et qui, sans cet amendement, auraient déposé dans l’urne une boule noire. Enfin il fallait en déduire ceux qui n’ont voté l’adresse qu’afin de ne pas se séparer de la majorité dans ses énergiques protestations contre les émeutes sanglantes de l’an dernier. En soulevant la question du recensement, on avait accru de vingt voix peut-être la majorité ministérielle dans le vote de l’adresse.

Toujours est-il qu’après ces réductions, le ministère paraissait encore pouvoir espérer une majorité de 25 à 30 voix ; c’est la différence entre 8 et 30 que le ministère a perdue ; c’est là ce qui a rendu la journée mauvaise pour lui. Comment ces 20 voix se sont-elles retirées des rangs ministériels ? Est-ce une défection ? est-ce seulement l’effet d’un engagement sur la question particulière ? Si l’engagement existe, s’étend-il à l’adjonction des capacités ? Il serait facile de multiplier les questions. En réalité, le problème est fort compliqué. Mais à quoi bon l’approfondir, à quoi bon chercher à le résoudre par la voie conjecturale ? Au moment où ces lignes tomberont sous les yeux du lecteur, la question aura été résolue par la chambre. L’urne du scrutin nous dira si le vote sur les incompatibilités a été un succès momentané dû à la parole si spirituelle et si habile de M. de Rémusat ou bien la victoire décisive d’un parti, si c’était un accident parlementaire ou bien la preuve que la majorité n’accepte pas dans toute leur rigidité les doctrines des conservateurs. A ce point de vue, le vote de la chambre est de la plus haute importance. Le pays a le droit de s’attendre à un débat vivement soutenu, à une discussion approfondie. Le devoir commande impérieusement à tous les hommes considérables de la chambre de dire à la France toute leur pensée. La question est posée en termes simples et clairs. Il s’agit d’opter entre la politique purement conservatrice et la politique de sages réformes et de prudentes améliorations. La question des incompatibilités ne touchait pas aux principes déjà acceptés, n’altérait pas le système établi. Il est aujourd’hui des incompatibilités absolues et des incompatibilités relatives. La proposition n’avait pas pour objet d’introduire dans la loi électorale un principe nouveau ; on demandait seulement une application plus large d’un principe déjà admis. Il en serait de même pour la question qui s’agite en ce moment, si on avait proposé d’admettre les capacités au moyen d’un cens électoral de cent francs seulement. Ce serait appliquer à d’autres classes de capables ce qui se fait aujourd’hui pour les membres de l’Institut et pour quelques officiers de notre armée. Tel n’est pas le sens de la proposition. On demande l’adjonction pure et simple de la seconde liste du jury. La question se trouve ainsi nettement posée entre deux principes divers. Aujourd’hui on peut dire que le cens n’est pas seulement exigé comme présomption d’aptitude intellectuelle, mais comme signe de propriété et comme indice d’intérêts conservateurs. Le débat est donc établi entre la propriété et l’intelligence ; pour être électeur, suffit-il d’être un homme de quelque instruction, ou bien faut-il, quelles que soient les lumières qu’on possède, offrir en outre la garantie d’une fortune immobilière ? C’est là au fond la question, toute la question. Il est facile de voir que ce n’est pas en abordant un projet aussi grave, un point qui touche aux bases même de notre organisation politique, qu’on pourrait se contenter d’un examen superficiel, d’une discussion incomplète. Il ne faut pas songer à éluder la question ; il faut au contraire l’aborder en plein, avec franchise, avec courage ; il faut la décider.

Nous ne voulons pas affirmer qu’en soulevant cette question, on ait obéi aux nécessités les plus pressantes du pays. Nous ne voulons pas affirmer que dans ce moment le pays soit très vivement préoccupé des questions de cette nature. Il est rare, en effet, très rare que le public se préoccupe à la fois de deux grandes idées, de deux grands intérêts. Aujourd’hui malheureusement, on ne saurait nier que les intérêts matériels n’agitent les esprits plus encore que les intérêts moraux et politiques. On veut, avant tout, être certain de ne pas payer une fenêtre de trop ; on demande avant tout un port, un chemin de fer, un canal. Cette tendance des esprits n’est pas particulière à la France ; elle n’est que trop générale. C’est une phase qui s’accomplira dans l’ordre des temps, comme s’accomplissent dans l’histoire des peuples les phases politiques, les phases religieuses. Peut-être la question ne portait pas en elle-même ce caractère d’urgence qui fait supporter impatiemment au pays les délais et les ajournemens. Mais une fois les esprits éveillés et l’attention excitée, il importe de pénétrer dans les profondeurs de la question. C’est à un débat grave et solennel que nous assistons. Nul ne doit épargner ses forces ; nous avons le droit de connaître la pensée de toutes les notabilités politiques du pays. Parmi ces notabilités, M. Dufaure était l’homme le plus curieusement attendu à la tribune. Son discours est un évènement, tant à cause des doctrines qu’il développe que de l’irritation qu’il a soulevée dans les centres.

Aux embarras de l’intérieur s’ajoute dans ce moment pour le cabinet une grave difficulté à l’extérieur. C’est le 20 février que devraient être échangées les ratifications du traité relatif au droit de visite. Nous sommes convaincus que cet échange, de la part de la France du moins, n’aura pas lieu. Il est impossible de regarder le vote de la chambre comme non avenu. Le cabinet anglais pourrait-il s’étonner de la réserve de nos ministres ? Ne connaît-il pas les nécessités politiques des gouvernemens constitutionnels ? Au reste, nous ne demanderons pas, et personne ne doit, ce nous semble, demander dans ce moment où en est cette négociation délicate. La ratification n’est pas un fait qui puisse demeurer occulte. Il nous sera révélé de toutes parts. Notre gouvernement lui-même sera obligé de le publier.

Si notre ministère n’est pas sur des roses, le cabinet anglais aussi éprouve de graves difficultés, et il rencontre plus d’une question épineuse. Le vote de la chambre des députés sur le droit de visite, tout en plaçant le ministère français dans une position fort délicate, au milieu de difficultés presque inextricables, est en même temps une cause d’embarras pour le cabinet de Saint-James : D’un côté, lord Palmerston et son parti l’accuseront de mollesse et soutiendront que la ratification de la France pouvait être obtenue avant la convocation de nos chambres ; de l’autre, il trouve dans son propre parti, dans les rangs ministériels, parmi les conservateurs, des hommes considérables, influens, qui sont tout-à-fait intraitables sur la question du droit de visite. Toute modification du traité, tout délai sera un crime à leurs yeux, et ils seront tout aussi disposés que les whigs à lui reprocher le refus ou les retards de la France.

La question des céréales n’est ni moins embarrassante ni moins grave. Le cabinet anglais s’est appliqué à la résoudre en conservant le principe du droit mobile ; seulement il a rendu la charge moins lourde pour les consommateurs, et il s’est efforcé de prévenir les fraudes qu’on ne saurait éviter lorsqu’une excessive mobilité du droit offre à la cupidité des appâts trop séduisans et des moyens de succès trop faciles. Lorsque toute fluctuation du marché peut être la cause d’un gain considérable, il devient à peu près impossible de prévenir les négociations simulées, les hausses et les baisses factices. C’est là un des reproches les plus graves et les mieux fondés qu’on ait le droit de faire aux lois économiques qui poussent trop loin le système restrictif. Elles engendrent la fraude et l’immoralité. Elles dépouillent l’homme probe au profit du fripon. Elles proportionnent les profits, non au travail de l’honnête homme, mais aux efforts de l’homme rusé.

A ce point de vue, le projet de sir Robert Peel ne mérite que des éloges. L’intention est bonne, et les moyens, sans être aussi décisifs que le serait un droit fixe ou la suppression de tout droit, sont cependant propres à prévenir un grand nombre de fraudes.

Quant au droit lui-même, le bill rencontre tous les adversaires des mesures de conciliation, ceux qui prétendent tout enlever d’un seul coup, comme ceux qui croient avoir le droit et la force de tout refuser. Le ministère est obligé de lutter à la fois avec ses adversaires naturels et avec une partie de ses amis. Parmi ces adversaires, les uns, sous la conduite de lord John Russel, lui opposent le principe du droit fixe ; les autres se proposent, dit-on, de demander, par l’organe de M. Villers, la suppression de tout droit.

Dans l’état des esprits, ce dernier système n’a aucune chance de succès. La lutte sérieuse s’établira entre le système du droit fixe et le système du droit mobile, entre le cabinet de lord Melbourne et le cabinet de sir Robert Peel. Il serait injuste de ne pas reconnaître que le bill proposé, tout en conservant le principe en vigueur, en adoucit d’une manière notable les conséquences au profit des consommateurs. Le maximum du droit descend de 35 shellings à 20. C’est un dégrèvement de 15 shellings par quarter, d’environ 3 shellings (plus de 6 francs) par hectolitre. Le dégrèvement est de 10 à 12 shellings, lorsque le blé se trouve dans les prix moyens.

Nous l’avons dit plus d’une fois, il était impossible de conserver plus long-temps des lois qui n’avaient d’autre but que d’accroître la rente des propriétaires fonciers, de lever à leur profit un impôt sur le pays. Sans doute ces lois permettaient d’étendre en Angleterre la culture du blé, d’y appliquer des terres de qualité inférieure, des terres que la nature avait destinées aux pâturages, aux broussailles. On n’a jamais nié qu’on ne puisse faire naître du blé partout. On obtient, dans les serres anglaises, de magnifiques raisins ; que dirait-on d’un bill qui, pour encourager cette culture, défendrait l’importation en Angleterre des vins de Portugal, de France et d’Espagne ? Sir Robert Peel pense qu’il importe à l’Angleterre de pouvoir, dans les années ordinaires, se suffire à elle-même pour la production du blé. Si cela était vrai de l’Angleterre, il faudrait, à plus forte raison, l’affirmer de toutes les autres parties du globe. Mais nous ne saurions prendre au sérieux sur ce point la doctrine de l’illustre orateur. L’Angleterre, parvînt-on à supprimer tout droit, produira toujours une quantité considérable de blé, parce que l’agriculture anglaise est très perfectionnée, que les capitaux abondent dans le pays, et que le génie anglais devance tous les autres, je ne dis pas dans les découvertes, mais dans les applications de la puissance scientifique à la production. Nulle part on n’entreprend tout ce qui est utile avec plus de moyens, avec plus de hardiesse et de persévérance qu’en Angleterre. L’importation du blé ne peut donc jamais s’élever au-delà d’une quantité dont le maximum et le minimum seraient facilement assignables. Or, certes, pour cette quantité, l’Angleterre, avec sa marine, son commerce, son influence politique et ses immenses possessions dans les cinq parties du monde, ne peut pas concevoir de craintes sérieuses. Elle paiera, il est vrai, le blé plus ou moins cher, selon les années et les circonstances générales du marché ; mais c’est là tout le risque auquel elle s’exposerait, même dans l’hypothèse de la suppression de tout droit. Ajoutons que l’Angleterre y trouverait de nouvelles ressources pour son commerce manufacturier. Les pays à blé, ceux du moins qui peuvent en exporter de grandes quantités, sont des pays d’une civilisation arriérée, des pays dont les besoins physiques comme les besoins moraux ne sont pas encore développés. C’est par le commerce qu’ils peuvent s’animer, que le feu sacré peut circuler dans leurs veines, et les appeler à une vie qui leur est encore inconnue. Qu’ils puissent vendre à un prix raisonnable ce blé dont ils n’ont que faire, et les acheteurs de blé pourront bientôt leur apporter, au lieu d’or, des étoffes, des meubles, des denrées de toute espèce. A qui ce commerce appartiendrait-il, si ce n’est à ceux qui iront acheter leur blé, à ceux avec lesquels ils auront l’habitude de traiter ? Ce sont là des conquêtes réelles, des conquêtes plus utiles peut-être, mais, à coup sûr, moins coûteuses que celles qu’on peut faire dans l’Inde et à la Chine. Ainsi qu’on adopte le bill proposé, ou qu’on préfère une mesure plus libérale encore, l’Angleterre n’a rien à craindre pour les approvisionnemens de son marché.

D’un autre côté, nous ne sommes pas de ceux qui imaginent que la diminution des taxes sur l’importation du blé, et la baisse du prix des céréales, qui en sera la conséquence, fera disparaître à tout jamais toutes les misères du royaume-uni et commencer l’âge d’or pour l’ouvrier anglais. Ce sont là les rêves de ces esprits superficiels qui s’efforcent de mettre à la place de la science leurs folles utopies. Le taux des salaires dépend du rapport de la population ouvrière avec la demande de travail, avec la puissance du capital. On supprimerait demain tout droit sur le blé, que si ce rapport ne s’améliorait pas, s’il y avait toujours beaucoup plus de travail offert que de travail demandé, le dégrèvement, au lieu de profiter aux ouvriers, ne profiterait qu’aux capitalistes. Entourés d’une population affamée et demandant à tout prix un emploi de ses forces, les capitalistes obtiendraient la même quantité de travail pour un salaire inférieur, parce qu’avec ce salaire inférieur le travailleur pourrait se procurer la même quantité de nourriture. On a beau rêver, on n’empêchera jamais les choses de suivre leur cours naturel. Il y a toujours un maître sur le marché. Lorsque le travail surabonde, c’est le capitaliste qui fait la loi ; lorsque le travail est rare, c’est l’ouvrier qui dicte les conditions du contrat. Voyez les colonies où les esclaves ont été émancipés. Quelle est, au fait, la plainte des entrepreneurs, des colons ? Ils se plaignent du haut prix des salaires, parce que la population affranchie, pouvant, dans ces heureux climats, vivre de peu de chose, ne veut accepter le travail qu’autant qu’il est largement rétribué. L’offre de travail est inférieure à la demande ; le travailleur fait la loi : c’est tout simple. Quel est le remède qu’ont imaginé les hommes qui ont été tout de suite au fond de la question, les colons intelligens ? un seul, l’introduction dans les colonies affranchies d’un surcroît de travailleurs qu’ils vont enrôler en Afrique, en Asie, en Amérique, partout ou ils trouvent des hommes libres disposés à s’expatrier. Ils ont compris que le jour où l’offre de travail sera proportionnée à la demande, les entrepreneurs ne seront plus à la merci des travailleurs. Ce n’est donc pas dans le prix de telle ou telle denrée qu’il faut chercher la cause intime et première de la misère des classes laborieuses. Le haut prix de ces denrées ajoute sans doute à leur misère ; la baisse du prix la soulage momentanément, et c’est déjà, nous en convenons, un grand bien. Mais si l’équilibre ne s’établit pas entre l’offre et la demande de travail, si la population qui ne vit que de ses bras déborde de toutes parts, le bas prix des denrées n’est plus une garantie suffisante de bien-être. Il ne fait qu’augmenter les bénéfices de quelques producteurs, après avoir servi d’excitation à la population pauvre, après avoir contribué à en augmenter le nombre en multipliant les familles.

Quoi qu’il en soit, la modification des lois des céréales est dans ce moment une mesure utile et populaire. La génération actuelle en éprouvera un soulagement notable. Elle le comprend. Aussi voudrait-elle un changement plus radical que celui que le ministère propose. Le bill de sir Robert Peel a produit dans le pays une certaine agitation. Les assemblées se multiplient, les rassemblemens deviennent de plus en plus nombreux, les manifestations hostiles au bill sont de plus en plus bruyantes. Il n’y a cependant là rien d’alarmant ni de sérieux. On sait que ces démonstrations, quels qu’en soient le bruit et le retentissement, ne sortent guère, en Angleterre, des limites de la légalité, et que, si elles agitent la surface de la société, elles n’en touchent pas les bases.

Les Anglais s’élèvent vivement contre les opinions ; ils respectent les personnes. En Angleterre, il y a souvent du tapage ; il n’y a pas de sédition, pas d’émeute. Les classes supérieures sont sans crainte, et par cela même sans violence. Ceci nous rappelle le fait d’un ministre anglais dont un rassemblement nombreux entourait la maison et cassait les vitres. C’est là le nec plus ultra de la colère populaire. Ce ministre quitta son domicile, et alla se placer dans la rue au milieu du tumulte. Reconnu bientôt, ou lui demanda pourquoi il venait en ce lieu. « La raison est bien simple, dit-il ; chez moi, une pierre aurait pu me frapper ; ici, au milieu des assaillans, je suis à l’abri. » Le raisonnement parut excellent, et on applaudit à l’ingénieux expédient de l’homme d’état.

Le vrai combat ne se livrera pas dans les rues, mais dans le parlement. Nous ne voulons rien affirmer ; nous disons seulement que, selon toute probabilité, cette grande question se terminera comme toutes les grandes questions se terminent en Angleterre, fort heureusement pour ce pays. Il y aura transaction, c’est-à-dire que le bill sera adopté, soit tel qu’il a été proposé, soit avec des modifications qui n’en altéreront pas le principe. Il suffit pour cela que le droit mobile soit maintenu dans des limites qui ne le rendent pas illusoire.

A ces difficultés s’ajoutent, pour le gouvernement anglais, d’autres faits d’une haute importance et d’une grande gravité : nous voulons parler des nouvelles de l’Inde. Elles paraissent avoir produit et dans l’Inde même et en Angleterre une profonde sensation. On le conçoit : le domaine colonial est une partie si essentielle de l’empire britannique, que tout ce qui pourrait le menacer de près ou de loin, doit, à juste titre, exciter en Angleterre la plus vive sollicitude. On se tromperait, du reste, si on voyait dans les faits qu’on nous a racontés, un péril sérieux pour la domination anglaise dans l’Inde. Cette domination est trop fortement, trop habilement établie, pour que quelques attaques partielles, quelques révoltes locales, puissent l’ébranler. Sans doute ces attaques, ces révoltes, sont un exemple séduisant pour les populations asservies, et seront pour l’Angleterre, qui doit à tout prix réprimer ces mouvemens, une cause de grandes dépenses. Sans doute encore, aujourd’hui que l’Angleterre a voulu étendre de plus en plus son immense empire, aujourd’hui qu’elle compte dans l’Inde plus de quatre-vingts millions de sujets et plus de quarante millions d’alliés et de tributaires, il devient très difficile de prévenir toute résistance. Les surprises ne sont pas impossibles, lorsque les forces doivent se disséminer sur d’immenses territoires, franchir d’énormes distances, affronter toutes les difficultés que peuvent offrir la diversité des climats, les hautes montagnes, la haine des populations, les trahisons d’alliés perfides ou mécontens.

Ce sont les difficultés qui accompagnent toute domination excessivement étendue. Il est impossible de la concilier avec une profonde tranquillité et une sûreté durable. Ajoutez que ce vaste empire embrasse des races, des religions, des langues diverses. S’il en est, parmi ces populations, dont la douceur, la mansuétude, ou, à mieux dire, la servilité, ne laissent rien à craindre, il en est aussi qui, par leurs habitudes belliqueuses, par leur courage, par leur esprit d’indépendance, renouvelleront plus d’une fois ces attaques contre la puissance anglaise, et ne lui permettront pas d’exercer, hors de l’Indoustan, cette domination paisible qu’elle exerce désormais dans le territoire de ses anciennes possessions. Tout cela est vrai, certain, inévitable ; mais il est également vrai que, tant que l’Angleterre ne rencontrera dans l’Inde que des indigènes, la lutte pourra être quelquefois sanglante, difficile : le succès n’en sera pas douteux ; la puissance européenne l’emportera. On peut, ce nous semble, faire de cette proposition une proposition générale, et dire qu’une colonie européenne ne se soustrait guère à la mère patrie que lorsqu’une, autre puissance européenne vient directement ou indirectement en aide à la colonie qui s’insurge. Il a fallu les circonstances tout-à-fait extraordinaires qui ont complètement paralysé les forces de l’Espagne, pour que ses colonies de l’Amérique du sud pussent briser le joug de la mère-patrie. Il y a eu en réalité secours indirect.

Un mouvement a éclaté en Portugal. On ne sait, en vérité, quel nom lui donner. Est-ce une révolution, ou une contre-révolution ? ou ne serait-ce, à mieux dire, qu’une intrigue, une manière un peu violente de changer le cabinet ? L’affaire ne paraît pas sérieuse. Cependant elle ne laisse pas d’exciter, par ses apparences contre-révolutionnaires, la sollicitude du gouvernement espagnol. On dit que des troupes espagnoles s’acheminent vers la frontière portugaise.

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— La bibliothèque Charpentier vient de s’enrichir des œuvres complètes de M. Alfred de Vigny. On ne peut douter que cette publication ne trouve bon accueil chez les nombreux amis de ce talent délicat et fin. Nous ne reviendrons pas sur des œuvres que nous avons souvent appréciées ; pourtant, à une époque où le sentiment de l’art sérieux tend à s’altérer et à se perdre, il n’est pas inutile peut-être de signaler encore une fois les qualités communes aux productions trop rares de M. de Vigny : l’élévation soutenue de la pensée et la sévère pureté du style. C’est jeudi prochain que l’Académie française doit nommer les successeurs aux sièges laissés vacans par la mort de MM. Frayssinous et Duval. On sait que M. de Vigny est au nombre des candidats pour la succession de l’évêque d’Hermopolis. Il a prévenu l’Académie que dans le cas où il ne serait point nommé au fauteuil de M. Frayssinous, il se reportait candidat pour celui de M. Duval. On s’étonnerait à bon droit qu’une de ces deux successions ne fût point offerte par l’Académie française à l’auteur de Cinq-Mars et de Stello.

COLLÈGE DE FRANCE.

M. Edgar Quinet vient d’ouvrir avec un plein succès son cours sur les littératures méridionales au collège de France. Nous reproduisons ici sa première leçon. Dans le cours qu’il fera cette année, M. Quinet traitera des littératures méridionales considérées dans leurs caractères généraux et dans leurs rapports avec la civilisation moderne. Le discours qu’on va lire, et où le professeur expose les idées qui serviront de base à son enseignement, a été fréquemment interrompu par les applaudissemens d’un nombreux auditoire.


MESSIEURS,

Ce n’est pas assurément (et je ne prétends pas m’en défendre), ce n’est pas sans quelque émotion que j’entre dans cette chaire, où m’appelle la bienveillance de l’illustre écrivain dont le nom et les souvenirs sont si vivans dans vos esprits ; bienveillance qui m’impose des devoirs d’autant plus grands que, n’ayant rien pu faire pour la provoquer, j’ai fait très peu pour la mériter. Où prendrai-je la force nécessaire pour suffire à une tâche dont une rapide expérience ne m’a encore montré que les difficultés ? Je chercherai cette force dans l’importance même de mon sujet, dans les monumens nombreux et éclatans sur lesquels je devrai m’appuyer, et surtout en vous-mêmes, dans la foi que j’ai en votre zèle désintéressé pour les œuvres de la pensée. Si par hasard il arrivait que quelques-uns d’entre vous ne vinssent chercher ici qu’un plaisir de l’oreille, ils seraient bientôt trompés. Si d’autres ne voulaient que juger, en passant, d’un discours et d’un homme sur un mot bien ou mal cadencé, quel lien pourrait s’établir entre nous ? Évidemment aucun. Oublions donc tous ensemble pour toujours, dès le commencement, celui qui parle ici, et ne songeons en commun qu’à l’objet de ce cours.

Je veux montrer d’abord comment le titre et les attributions spéciales de cette chaire reposent sur la nature même des choses, et peu de mots doivent suffire pour cela ; car, en considérant le passé avec un peu d’attention, on voit bientôt qu’il se partage en trois sociétés principales : le monde oriental, le monde grec et romain, le monde chrétien ; ces divisions qui sont fondées non pas seulement sur les différences des climats : formes politiques, de la philosophie, mais sur quelque chose de plus vivant, sur la religion, sur les dogmes, sur une certaine conception de Dieu de laquelle est dérivée chacune de ces trois civilisations en particulier.

Pourquoi, en Orient, malgré la différence de l’Inde, de la Perse, de l’Égypte, pourquoi ces sociétés ne forment-elles qu’une sorte de catholicisme païen dans lequel chaque peuple est une secte ? C’est que pour chacune d’elles le dogme est plus ou moins semblable, que le dieu se confond partout avec la nature, qu’il est tout, absorbe tout, envahit tout ; d’où il arrive que la poésie se confond avec la liturgie. Les poèmes font partie du culte ; les épopées sont des révélations. Dans cette société il n’y a pas de littérature, à proprement parler ; il y a une religion.

Au contraire, dans le monde grec et romain, l’homme venant à s’adorer lui-même, les rapports de la poésie et de la religion ont nécessairement changé. Le poète prend la place du prêtre ; c’est lui qui fait les rites, qui compose les dogmes. Homère distribue les dieux comme il lui plaît. Toute fantaisie est sacrée, pourvu qu’elle soit belle. L’homme, se sentant de la même substance que son Dieu, n’a qu’à puiser sa révélation en lui-même ; il fouille dans son propre cœur, il divinise chacune de ses pensées. C’est une émulation entre les écrivains de savoir lequel fera entrer dans l’Olympe le plus de dynasties nouvelles ; en sorte que l’on peut conclure, par opposition à ce que je disais tout à l’heure, que dans cette société il y a moins une religion qu’une poésie, un art, une littérature, puisque la religion est perpétuellement réformée, modifiée, altérée au gré de chaque artiste.

Il en est tout autrement dans la société chrétienne. Là l’homme et le Dieu sont profondément distincts ; ils sont séparés de toute la distance du ciel et de la terre ; et cette distinction, qui apparaît pour la première fois dans le monde, devient le principe de la révélation. Qu’est-il arrivé de là ? que la pensée de Dieu et la pensée de l’homme ont été profondément distinguées, dans les institutions même, par la différence du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ; que la religion et la poésie, jusque-là confondues, se sont séparées ; que la voix de l’église et la voix du monde se sont partagées ; que la poésie de l’autel et la poésie séculière n’ont eu presque plus rien de commun entre elles. Et quel signe plus éclatant de ce divorce que la différence même des langues ? L’église et le poète ne parlent plus le même idiome. L’une conserve l’usage de la langue latine, l’autre se sert de langues nouvelles, modernes, vulgaires, inconnues jusque-là. Ils ne s’entendent plus, ils ne se comprennent plus mutuellement. Depuis ce jour, le poète a cessé d’exercer une influence efficace sur les religions positives. Dante n’a pas introduit une seule forme nouvelle dans le catholicisme ; malgré l’effort de toute sa vie, il n’a pu seulement faire canoniser sa muse Béatrix.

Voilà donc une chute évidente pour le poète. Qui en doute ? Ce n’est plus lui qui crée les dieux ; il a perdu le don de l’apothéose ; mais ce qu’il a perdu en autorité, il l’a regagné par la liberté. Sa pensée n’a plus la valeur d’une institution, elle n’a qu’une force individuelle. Ce n’est pas une muse, c’est une fantaisie. Mais aussi, comme ce n’est plus lui qui fait les dogmes, il n’en a pas la responsabilité ; de là il peut tout se permettre, et en effet il ose tout ; il pénètre dans les abîmes où il lui était interdit d’entrer lorsqu’il était l’organe en quelque sorte officiel et légal d’une religion nationale. Comparez à cet égard la circonspection d’un Pindare, d’un Sophocle, aux libertés d’un Dante, ou plutôt d’un Shakspeare, d’un Goethe : vous verrez d’une part un homme retenu par tous les liens de l’organisation sociale dont il est l’expression, de l’autre un homme livré à lui seul, et profitant de cet isolement pour parcourir et créer à son gré le monde des esprits. Cette différence entre le génie des littératures antiques et des littératures modernes, fondée non pas seulement sur une règle arbitraire, mais sur l’essence même des religions, me semble, je l’avoue, la seule féconde.

Si la poésie, ou, pour tout dire, la civilisation chrétienne, a partout l’unité fondamentale de son dogme, d’un autre côté, elle porte en soi les différences profondes de deux races, la germanique et la romaine ; de leur mélange, de leur lutte, se forme le monde moderne. Partout le nord assiège le midi, l’empire heurte la papauté, le droit germanique le droit romain, la réforme le catholicisme. N’était-ce pas une idée essentiellement logique de fonder ici deux enseignemens distincts pour deux sociétés aussi distinctes ?

Avant de me renfermer dans les limites du sujet qui m’est prescrit, je me demande d’abord de quels élémens s’est formé le génie méridional, et je trouve que ce génie a jailli en quelque sorte du choc de trois principes fondamentaux, comme de trois divinités rivales, le christianisme, le paganisme et l’islamisme. Le paganisme ! car il ne faut pas se persuader que le polythéisme ait disparu le jour où la croix a été arborée. Dans les contrées du midi, la nature est encore plus païenne que l’homme. Le christianisme, en sortant des nudités de Jérusalem et du désert, a bien pu dépouiller l’homme de ses croyances, de ses espérances passées ; il n’a pas si facilement dépouillé la terre de ses séductions. Le germe de l’idolâtrie est resté, quand le temple était déjà abattu ; aussi, quelle a été la première tendance de la poésie chrétienne dans ces contrées ? Cette tendance a été de refaire une sorte de paganisme chrétien. Dans les origines du monde moderne, ce ne sont pas, il est vrai, comme dans les origines orientales, des hymnes à la lumière visible, à l’aurore, à l’aube divinisée ; ce ne sont pas, comme dans le berceau du monde grec, des hymnes à Mercure, à Cybèle, mère de toutes choses ; ce sont des cantiques d’adoration à la créature, à des idoles vivantes, à des femmes que les poètes divinisent. Chacun cherche sur la terre une madone mortelle ; qu’elle s’appelle Laure ou Béatrix, ce n’est pas la faute du poète s’il ne peut relever pour elle un Olympe aux pieds duquel les peuples s’agenouillent. Chacun se refait, avec un idéal particulier, une idolâtrie particulière. Et vous sentez continuellement, dans ces contrées, dans ces races païennes, le paganisme d’Homère et de Virgile renaître au fond du cœur de Dante et de Pétrarque.

D’autre part, la lutte du christianisme et de l’islamisme, de ces deux religions presque du même âge, qui toutes deux se disputent l’avenir, érige la guerre en dogme. L’Europe fait la veillée des armes en face de l’Asie. La guerre, cette première institution de la barbarie, devient une chose sainte, ou plutôt la barbarie devient chevalerie. Le christianisme bénit les armes pour la lutte qui remplira le moyen-âge. Religion des batailles, religion de l’amour, renaissance prématurée d’un paganisme transformé, ce sont là les élémens principaux que je peux découvrir dans les origines du génie moderne en général, et du génie méridional en particulier

Chaque littérature s’attache à une de ces sources d’inspirations, d’où dérivent sa physionomie et son caractère propre. La France ouvre la première l’histoire du génie moderne. C’est elle qui crée les rhythmes, les formes, qui délie la langue de l’Europe. Placée entre l’Espagne et l’Italie, elle enferme ce double génie dans la poésie de la Provence. Ce chant matinal de la Provence a d’abord son écho en Italie ; et comme dans toute littérature, il est un accent fondamental, un genre de poème qui donne le ton à tout le reste, tels que le psaume chez les Hébreux, l’ode, l’hymne chez les Grecs ; de même l’originalité italienne semble sortir tout entière de la canzone, du chant des troubadours, du sonnet, de, ces cantiques d’adoration pour une créature choisie comme médiatrice entre l’homme et Dieu. Tout le poème de Dante tend vers Béatrix ; et dans le génie mélodieux de l’Italie, depuis les premiers commencemens jusqu’à nos jours, vous pouvez suivre une série non interrompue de ces cantiques terrestres qui forment une sorte de chœur continu duquel se détachent çà et là quelques voix immortelles. Si la poésie des Hébreux est celle de Jehova, si la voix de l’église est celle du Christ, la poésie italienne, au moins dans ses origines populaires, est donc la poésie de la madone ; madone, il est vrai, tour à tour sévère, solennelle, souriante comme celles des basiliques de Michel-Ange et de Raphaël. Et je remarque cette différence entre le développement de la poésie et de la peinture en Italie, que, tandis que la première cherche incessamment ses sujets, ses conceptions, ses idées, dans la religion, la seconde, depuis Dante, a déserté l’église. Quand je vois les peintres, les sculpteurs, s’attacher ainsi exclusivement à reproduire dans ses moindres détails la vie du christianisme, je me demande pourquoi les poètes ont si tôt quitté cette voie, pourquoi ce n’est pas à l’ombre de la papauté plutôt qu’ailleurs, qu’ont été composés un Paradis perdu, une Messiade italienne, au lieu d’un Décaméron ou d’un Roland furieux. Est-ce donc que Dante avait épuisé la poésie du dogme chrétien ? Non, apparemment. La vérité est que le peintre, absorbé par la foi, était encore agenouillé devant le modèle sacré qu’il représentait, lorsque déjà le poète s’était relevé et cherchait ailleurs la vie et l’inspiration. Il redoutait les sujets sacrés dans lesquels sa fantaisie aurait été gênée par l’orthoxie. Rassemblez par la pensée tous les poèmes de l’Italie, et demandez-vous sincèrement si vous retrouvez là le sceau profond, l’empreinte d’un établissement aussi extraordinaire que la papauté ; si toutes ces œuvres ont dû nécessairement être composées là, à l’ombre du Vatican, dictées par un successeur de Grégoire VII. Évidemment vous ne retrouverez rien de cette impression dans un Boccace, un Arioste, un Pétrarque, même dans le génie romanesque du Tasse. Comment des imaginations aussi indépendantes, aussi libres, aussi fantasques, ont-elles pu naître, grandir, là où la pensée humaine ne marchait qu’en tremblant ? Et ne voyez-vous pas aussi que c’est précisément là ce qui fait la grandeur, l’originalité, de cette poésie ? Il est un pays sur la terre où l’esprit humain a fait plus que, nulle part ailleurs acte de dépendance, de soumission absolue, où ce principe de dépendance est marqué, gravé, sur toutes les murailles ; et c’est dans le même lieu que l’imagination se fait pour elle seule un monde, un empire privé, dans lequel elle peut tout, où elle ne rencontre jamais la barrière du monde réel, où le poète crée, détruit, nie ses propres miracles, au milieu de tous les genres de libertés refusés au raisonnement. Dans quel temps cela se passe-t-il ? Dans le XIVe, dans ce XVe siècle, c’est-à-dire quand la philosophie se cherche encore dans les chaînes aujourd’hui trop vantées de la scolastique. On voit assez, sans que j’en dise davantage, que dans la nuit du moyen-âge la poésie italienne est véritablement l’étoile du matin, la première avant-courrière des innovations du génie moderne.

Mais, direz-vous, où donc est dans l’art, en Italie, l’expression fidèle, exclusive de la papauté ? Je viens de répondre à cette question. Cette expression fidèle, exclusive, rayonne dans la peinture, dans la sculpture, dans ces arts muets qui sont là non pas seulement le commentaire, mais le complément nécessaire de la poésie. Cette épopée véritablement catholique, orthodoxe, à laquelle vous ne ramènerez jamais, quoi que vous fassiez, le génie trop indépendant, trop séculier de Dante, cette épopée soumise, mêlée d’encens, je la trouve écrite non pas sur le papier, mais sur les fresques, sur les murailles des églises de Florence, de Venise, d’Assise, de Rome et du Vatican. C’est là que depuis la crèche de Bethléem et la prison de saint Pierre jusqu’aux splendeurs de Léon X, c’est là que chaque moment, chaque époque, chaque type du christianisme et du sacerdoce est représenté dans un monument particulier, comme dans un épisode ; et ce grand poème se déroule depuis les Alpes jusqu’à la mer de Sicile. Au-dessus de ces œuvres s’élève le Christ de Michel-Ange en qui revit l’ame de Grégoire VII ; il jette l’anathème. Mais les vierges de Raphaël, images de l’église, suppliantes, intercèdent ; elles apaisent la colère divine, elles ramènent le sourire dans le ciel chrétien ; c’est ainsi que s’achève le poème muet de la peinture italienne.

Si de l’Italie je passe à l’Espagne, et si je cherche quel a été là l’accent fondamental, le ton dominant du génie national, je trouve le chant populaire, la complainte héroïque, la romance féodale, poème d’un peuple gentilhomme. Dans la lutte de l’islamisme et du christianisme, chaque homme est devenu le chevalier du Christ ; le serf s’est anobli sous la croix ; comme il a reçu une valeur dans l’état, et qu’il en a la conscience, il a aussi une poésie qui lui appartient et qu’il se chante à lui-même. Dans les rumeurs des villes, des campagnes, se forment ces ébauches incultes, germes de poésie qui seront plus tard le fond de la littérature espagnole. Plus un peuple, dans ses origines, crée de ces germes d’art, plus aussi sa littérature est véritablement, naturellement riche ; car c’est par l’épuisement des sujets que se marque l’épuisement du génie national. C’est aussi par cette cause que s’explique la fécondité d’un Lope de Vega, d’un Calderon. Ils n’avaient pas besoin de chercher au loin leurs sujets ; ils recueillaient de la bouche du peuple ces légendes harmonieuses auxquelles ils donnaient droit de bourgeoisie dans l’art. La littérature espagnole est un anoblissement perpétuel des inventions de la foule par l’autorité d’un poète cultivé. A quelque époque que ce soit, toujours vous entendez l’écho de ces chants populaires qui rappellent à l’Espagne son génie natif, et marquent aux imaginations savantes la voie frayée par la nature.

Ce n’est pas qu’il n’y ait eu en Espagne, comme dans le reste de l’Europe, une autre source d’inspirations. L’imitation de l’antiquité y pénètre de bonne heure ; l’imitation de l’Italie y est encore plus précoce ; l’écho de Dante retentit en Castille dès le XVe siècle ; on imite Pindare, Horace ; mais ce qui me frappe comme le trait distinctif de ce génie, c’est la coexistence et la lutte de ces deux littératures, l’une tout indigène, l’autre classique et étrangère. Qui l’emportera de l’une ou de l’autre, de la romance du Cid ou de l’ode de Pindare ? C’est là ce qu’on se demande en lisant les premiers monumens de cette lutte. Enfin, on arrive au XVe siècle : rien n’est encore décidé. L’Espagne aura-t-elle une littérature ? Les poètes de qui dépend l’honneur du pays sont nés : que vont-ils faire ? Il faut voir dans quelles circonstances ils se rencontrent ! D’un côté des traditions informes, mais des traditions indigènes, des chants pauvres, monotones, comme en invente le peuple, mais des chants qui rappellent des lieux, des choses, des noms aimés, en un mot le rocher brut, mais le rocher de la patrie ; de l’autre des littératures universellement admirées et triomphantes, la grecque et la romaine dans tout l’essor de la renaissance, c’est-à-dire d’un côté les acclamations du monde, de l’autre l’obscur écho de la Vieille-Castille ; c’est entre ces choses qu’il faut choisir. Que pensez-vous que feront les poètes espagnols ? Ils n’hésitent pas, ils se décident sciemment ; avec un héroïsme tout castillan, ils ferment les yeux à ces pompes, à ces séductions de la renaissance ; ils rejettent tout l’or de l’antiquité, ils aiment mieux la pauvreté indigène ; ils aiment mieux cette poésie de la glèbe, toute rustique, toute abandonnée qu’elle puisse être. Pendant que le reste de l’Europe bat des mains à la résurrection du génie antique, Cervantes, Lope de Vega, Calderon, rentrent pour ainsi dire seuls dans le moyen-âge pour y chercher, y ressaisir les vestiges du vieux génie espagnol. Ils en ramènent un art nouveau qui ne doit rien à la Grèce, à Rome, à l’Italie, qui doit tout à lui-même. Soit que vous admiriez ou blâmiez tant d’orgueil, vous ne pouvez vous empêcher de voir que la poésie, comme l’histoire de l’Espagne, naît ainsi d’un éclair d’héroïsme.

« Comment d’ailleurs l’Espagne se serait-elle soumise au génie de l’antiquité ? Tout l’emportait hors de l’enceinte de la vieille Europe ; d’abord la lutte, puis la familiarité avec les Arabes, puis la découverte de l’Amérique, l’entraînaient loin du foyer des autres peuples. Il semble même que ce miracle de l’histoire, la découverte de l’Amérique eût dû changer plus violemment la constitution et le génie de ce peuple, lui donner des formes plus extraordinaires encore, du moins plus inconnues de l’ancien monde. Quand vous entendez sur le vaisseau de Christophe Colomb retentir ce grand cri de terre ! vous croyez que l’écho va retentir bien profondément dans les cœurs. Vous cherchez dans les esprits espagnols le reflet de cette nature nouvellement révélée ; vous attendez, vous appelez intérieurement le poète, l’écrivain qui saura donner une voix, une parole à ce continent muet jusque-là. Mais ce poète n’arrive pas, cet écrivain ne paraît pas ; l’Espagne ne conquiert l’Amérique qu’à demi ; elle ne lui prend que son or, elle ne fait pas circuler dans sa poésie le souffle, l’inspiration, l’ame de cet océan, de ces forêts, de ce monde inviolé. Son passé l’obsède trop pour qu’elle puisse sentir profondément quelle merveille s’accomplit sous ses yeux. Les souvenirs de la féodalité l’accompagnent au milieu des forets vierges. Les romances du Cid, les romances à demi africaines des infans de Lara, l’occupent encore en face de ce monde naissant, qu’elle regarde des yeux du corps bien plus que des yeux de l’esprit.

Sans développer plus au long le principe de formation des littératures méridionales, il est un trait qui leur est commun à toutes, depuis la Grèce moderne jusqu’au Portugal : c’est qu’aucune d’elles n’a produit une philosophie profondément originale ; l’instinct est tout chez elles, la réflexion n’y domine jamais. La patrie d’Arioste et de Cervantes a évidemment connu le scepticisme, mais c’est un scepticisme qui s’applique à la poésie, sans remonter jusqu’à la religion. La poésie discute la poésie ; voyez Don Quichotte ! un idéal succède à un autre idéal, mais sans jamais porter atteinte au monde réel. Au milieu de tous les caprices de l’art, il est une chose que personne ne met jamais sérieusement en délibération avec soi-même, et c’est le principe même de la société, de la tradition, de la vie ; c’est aussi par là que ces littératures, si indépendantes dans leur objet, sont, autre part, si catholiques dans leur esprit. En France au contraire, la religion et la poésie, la croyance et la science, se sont bientôt nettement divisées et niées. Seulement, après un siècle religieux, le XVIIe, est venu un siècle philosophique, le XVIIIe ; après Racine, Voltaire, et l’on n’a pas vu, excepté dans Pascal, ces deux puissances, la croyance et le doute, se disputer la même époque, le même homme. C’est dans la réforme, au cœur même des races germaniques qu’a éclaté cette guerre intestine de l’ame avec elle-même. Aussi, le trait distinctif de la poésie du Nord est précisément de représenter cette lutte héroïque ce combat intérieur de Luther, cette longue insomnie de l’esprit qui ne peut ni se rendormir dans la tradition ni se suffire à lui-même ; angoisse religieuse véritablement prophétique jusque dans le blasphème. Le Nord et le Midi sont là aux prises dans un même génie. L’ame humaine, partagée, divisée par le glaive de la réforme, faisait entendre, il y a peu de temps encore, ses cris dans la poésie de l’Angleterre et de l’Allemagne.

Tels ont été les rapports successifs de la religion et de la poésie. Comment renaîtra l’accord perdu ? C’est à cela que chacun travaille à son insu. Je sais bien qu’en ce moment le Nord, tout triomphant, croit avoir résolu la question parce qu’il a aboli un terme ; je sais bien qu’il croit avoir vaincu pour jamais le Midi, être débarrassé de ces sociétés méridionales, parce qu’il se persuade qu’elles n’ont plus rien à faire, plus rien à dire ni à révéler, sans paraître se souvenir que l’homme qui menait hier le monde est sorti d’Ajaccio. Est-il donc vrai, comme, on me le répète chaque jour à l’oreille, que je n’ai affaire ici qu’à des peuples éteints ? Est-il bien sûr que l’Espagne et l’Italie sont mortes, et que nous ne pouvons reculer d’un pas, sans trouver derrière nous, au lieu d’un, deux sépulcres ouverts ? Comme si les races humaines disparaissaient si facilement de la terre ! Parce que ces peuples, après tant de prodiges accomplis pendant que les autres sommeillaient, reprennent aujourd’hui haleine à leur tour, il ne faut pas tant se presser de dire tout est fini, tout est perdu, ils ne se relèveront pas. Au contraire, je dirai s’ils sont las, ils se reposeront ; s’ils sont assis, ils se relèveront ; s’ils sont morts, ils ressusciteront ; car ils sont nécessaires à l’économie de la société moderne, où leur place est marquée par le plus grand système qui soit encore dans le monde, par le catholicisme,

Au lieu de tant se presser de les ensevelir vivans, la mission de l’esprit français est donc plutôt de servir de médiateur entre l’Europe du midi et l’Europe du nord, pour réconcilier l’une et l’autre, en comprenant l’une et l’autre. L’histoire, la vie, la poésie du monde moderne ne tendent point à la suppression de l’un des élémens du génie européen, mais à leur réconciliation. Dans cette œuvre, la France n’a-t-elle pas tout reçu de la Providence pour clore le débat, rapprocher les membres de la famille divisée, réparer la tunique partagée du Christ ! N’est-elle pas du Nord et du Midi, de la langue d’oil et de la langue d’oc ? Si l’on parle de tradition, qui donc en a une plus longue que la sienne ? Si l’on parle d’innovation, qui donc s’y est plongé plus avant ? Par ses frontières, ne touche-t-elle pas à la patrie, à la pensée de Dante, de Calderon, de Shakspeare, de Goethe ? Ne peut-elle pas, mieux que personne, comprendre l’idéal des peuples qui l’entourent et s’élever ainsi à la pensée suprême qui doit les unir et les pacifier tous ?

Cette situation est telle qu’elle n’a pas d’autre danger que son excellence même. Oui, au sein de ce cosmopolitisme facile, nécessaire, auquel tout nous invite, je ne crains qu’une chose, c’est que l’humanité ne fasse oublier leur pays à quelques-uns d’entre nous, et que, pour quelques vertus nécessaires, je le répète, mais aisées de nos jours, mais d’une pratique commode, nous ne perdions les plus difficiles,

Plus l’esprit s’étend, plus il admet aujourd’hui de formes, de choses, de systèmes, d’élémens étrangers, plus aussi je voudrais que le cœur, du moins, restât fidèle à ce pays, objet de tant d’espérances, assiégé en secret par tant d’inimitiés. Au milieu du spectacle de tant de climats qui s’appellent, qui se mêlent, au milieu de tant de monumens du génie étranger, qui nous enlèvent pour ainsi dire à nous-mêmes, à nos propres foyers, n’oubliez pas ce nom de France, cette terre souvent voilée, souvent contristée, toujours sacrée, et surtout gardez-vous bien de penser que ce soit un signe de peu de philosophie de vous attacher au drapeau sous lequel le ciel vous a fait naître. L’histoire des peuples est l’histoire de leur émulation vers Dieu, ce n’est pas celle de leur renoncement volontaire. Et qui donc le sait mieux que la philosophie du Nord, qui n’a jamais cessé, qui en ce moment même, par la bouche de Schelling, ne cesse pas de confirmer, de fortifier, de relever les nationalités et les espérances croissantes du Nord

Pour ma part, plus j’y réfléchis, plus je suis convaincu qu’il n’est rien de vivant, rien de grand dans les choses et les œuvres humaines, où vous ne retrouviez ce double caractère : le général et le particulier, la tête et le cœur, l’humanité et la patrie. L’immense Odyssée gravite autour de la petite Ithaque. Quoi de plus colossal que le poème de Dante ? Il traverse le ciel et l’enfer ; et pourtant quoi de plus florentin ? Où trouverez-vous un horizon plus vaste que dans les Lusiades de Camoëns : vous flottez sur des mers inconnues, et cependant quoi de plus portugais ? Vous retrouvez la Lisbonne chérie aux extrémités de la terre.

C’est là l’image de ce que nous avons à faire : d’une part, embrasser l’humanité sans pourtant nous perdre dans une vide abstraction ; de l’autre, nous rattacher de plus en plus à ce pays de France, pour y puiser, pour y renouveler sans cesse en nous le sentiment de la vie réelle, c’est-à-dire accroître, augmenter l’une par l’autre ces deux patries, la grande et la petite.

Pour cela, il ne suffit pas de nous renfermer dans la contemplation de notre glorieux passé, il ne suffit pas de regarder avec envie ou avec un regret stérile les modèles du siècle de Louis XIV. Non pas, il faut les regarder avec émulation ; il faut croire fermement deux choses : l’une, que cette langue que vous parlez n’a pas produit toutes ses œuvres (sans quoi elle serait morte) ; l’autre, que cette terre que vous foulez n’a pas encore produit tous ses miracles. En d’autres termes, il faut, dans les arts, dans les lettres, en toutes choses, travailler à penser, comme si tout était à faire et que rien ne nous fût acquis ni assuré dans l’héritage de nos pères ; car plus s’accroîtra en vérité, en justice, en beauté l’idéal de la France, plus aussi s’accroîtront sa fortune et ses destinées dans le monde réel.

Les peuples étrangers la regardent aujourd’hui avec étonnement, de la même manière qu’elle-même regardait le Nord il y a trois siècles, au milieu des fluctuations, des incertitudes, des orages de la réforme. Ils ne savent quel ferment, quelle fièvre la tourmente ; ils passent tour à tour de l’admiration à la haine, de l’amour à la terreur, sans pouvoir se détacher de ce spectacle. Ils ne savent où elle va, si c’est au triomphe ou à l’abîme, et, dans ces alternatives, il est plus d’un génie rival qui espère qu’au milieu de ces secousses elle laissera tomber de son front la couronne de l’intelligence qui l’a fait reconnaître de si loin et depuis si long-temps. Dans leurs âpres imaginations, je les ai souvent entendus dire que la France, liée à sa révolution, ressemble à ce Mazeppa emporté loin de toutes les routes frayées par le cheval que sa main ne peut régir. Plus d’un vautour le suit et convoite d’avance sa dépouille… Cela est vrai peut-être ; seulement il fallait ajouter qu’au moment où tout semble perdu, c’est alors qu’il se relève au bruit des acclamations de ceux qui l’ont fait roi.