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Chronique de la quinzaine - 14 février 1854

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Chronique n° 524
14 février 1854


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1854.

Chaque jour marque un pas décisif de plus dans la marche des complications européennes soulevées par les événemens d’Orient, il n’y a plus à s’y méprendre, nous touchons à ce point extrême où tout se simplifie étranger meut. Les représentans de la Russie en France et en Angleterre, M. de Kisselef et M. de Brunow, ont quitté Paris et Londres. Les représentans de la France et de l’Angleterre en Russie, le général de Castelbajac et sir Hamilton Seymour, ont dû à leur tour quitter Saint-Pétersbourg, D’un autre côté, l’envoyé particulier du tsar auprès de l’empereur d’Autriche, le comte Orloff, est reparti devienne sans avoir atteint le but de sa mission. En même temps le parlement anglais s’ouvrait, et là se posait solennellement cette question inusitée de la paix et de la guerre, il y a peu de jours encore, que répondait le secrétaire d’état des affaires étrangères, lord Clarendon, pressé de se prononcer sur la valeur des espérances qui pouvaient rester ? Il répondait que ces espérances, il ne les nourrissait pas et ne cherchait pas à les inspirer. Plus récemment interpellé, le chef du ministère, lord Aberdeen, déclarait que certainement on ne négociait plus, ajoutant à la vérité, ce qui est toujours incontestable, mais ce qui peut avoir une signification particulière en ce moment, que la guerre n’est jamais inévitable tant qu’elle n’est pas déclarée, et que jusque-là il ne cesse d’y avoir quelque retour possible en faveur de la paix. Enfin les deux gouvernemens d’Angleterre et de France ont publié simultanément les papiers diplomatiques relatifs aux affaires d’Orient. Quel est le caractère général de ces documens ? Ils retracent avec une fidélité saisissante l’origine, l’enchaînement, les péripéties de cette longue et épineuse négociation, jusqu’au moment où la suspension des rapports diplomatiques a éclaté entre la Russie d’une part, la France et l’Angleterre de l’autre, laissant l’Europe dans cet état qui n’est point la guerre sans doute, mais qui n’est point non plus absolument la paix. La dernière chance survenue comme pour balancer la terrible logique qui semble conduire cette affaire, et à laquelle faisait peut-être allusion lord Aberdeen, c’est une lettre de l’empereur des Français adressée à l’empereur Nicolas il y a peu de jours, et que le Moniteur rend publique aujourd’hui même. Certes on ne saurait se représenter une situation plus imposante, et que nous ne craindrons pas de qualifier de profondément douloureuse : douloureuse pour la civilisation et pour l’humanité peut-être à la veille d’une irise qu’on appelait récemment en Angleterre une des plus formidables ; douloureuse pour les cabinets, qui ont épuisé pendant un an leur sagesse et leur esprit de conciliation sans atteindre le but qu’ils se proposaient ; douloureuse aussi pour les peuples, qui, en acceptant le devoir viril de la défense de leurs intérêts les plus élevés, savent bien qu’ils portent dans ces luttes possibles leur destinée et l’avenir de leur développement moral et matériel.

Cette question, qui n’est plus en vérité la question d’Orient, qu’on pourrait bien plutôt appeler la question de l’Occident, peut devenir d’une heure à l’autre le point de départ de tout un ordre nouveau d’événemens. Dans ce passé d’un an qui est là derrière nous, elle est aujourd’hui connue. Ce qu’elle contenait, on le sait maintenant ; l’esprit qu’ont porté les gouvernemens dans cette laborieuse négociation, on en a les témoignages sous les yeux ; la manière dont elle s’est engagée, déroulée et aggravée, on peut la voir inscrite dans les documens devenus publics. Ce qui ne saurait être douteux aujourd’hui, c’est que l’intérêt engagé valait d’être défendu par l’Angleterre et par la France comme il l’a été, au risque pour les deux pays de se trouver conduits aux nécessités de leur situation présente. Ce serait se méprendre étrangement en effet de ne considérer dans la crise actuelle que la très secondaire discussion relative aux lieux saints, comme on l’a fait à l’origine, ou même le règlement des rapports entre le sultan et les populations chrétiennes de l’empire ottoman. Tout cela, on peut le voir dans toutes les pièces diplomatiques, n’est point l’objet d’une difficulté sérieuse. La véritable question est de savoir si, dans une affaire qui touche de si près à l’équilibre, des forces déjà si inégales ou si singulièrement réparties en Europe, il peut appartenir à un gouvernement d’agir seul, à l’exclusion des autres puissances, également intéressées, faute de mieux, au maintien de la distribution actuelle des territoires et des influences. La véritable question, pour l’appeler par son nom, c’est l’agrandissement permanent de la Russie depuis un siècle, c’est la politique avouée de traiter de l’Orient sans l’Europe, au besoin malgré elle et contre elle. En réalité, la question d’Orient, telle qu’elle se présente aujourd’hui, n’a point d’autre origine que cet agrandissement de la puissance russe, c’est la Russie qui l’a créée et en a fait un péril public, c’est la Russie qui a fait de l’intégrité de l’empire Ottoman une nécessité pour l’Occident, un principe de politique européenne.

Cette question a pu se trouver obscurcie ou dénaturée en certains momens, comme en 1840 ; elle a reparu dans toute sa netteté le jour où, l’affaire des lieux-saints réglée de l’aveu même du cabinet russe, le prince Menchikof a demandé tout simplement pour son maître au sultan le partage de la souveraineté sur onze millions de sujets de la Porte, sous la forme d’un protectorat onéreux. Nous n’avons nullement le dessein, même aujourd’hui, d’attribuer un sens excessif aux vues du cabinet de Saint-Pétersbourg. Qu’on s’arrête à l’explication la plus modérée, la plus ingénue si l’on veut. Il se peut que la Russie n’eût point l’ambition pour le moment de toucher à Constantinople, il se peut qu’en renouvelant à Londres et à Paris, comme à Vienne et à Berlin, l’assurance qu’il ne porterait point atteinte à l’intégrité de la Turquie, le tsar se crût quelque droit à un grand témoignage de confiance de l’Occident, qui lui permettrait de vider lui-même sa querelle. Il n’y a qu’un malheur, c’est qu’en endormant par une assurance illusoire la vigilance des cabinets, ce n’était là en réalité que la mise en œuvre de la politique énoncée par M. de Nesselrode dans une dépêche de 1830, quand il disait qu’il fallait au tsar une Turquie « réduite à n’exister que sous la protection de la Russie et à n’écouter désormais que ses désirs. » L’empereur Nicolas se montrait dès lors aux populations orientales comme l’unique arbitre de leur situation, de leur destinée, — et de l’empire ottoman tout entier, que restait-il à faire à l’Europe ensuite, si ce n’est d’abdiquer ? Si la Russie n’avait point pour but de faire un acte éclatant d’autorité, de donner une confirmation nouvelle à sa politique envahissante, comment se fait-il qu’avec tant d’élémens appareils de conciliation, on ne fût point parvenu à s’entendre ? La Russie voulait, disait-elle, respecter l’intégrité de la Turquie : l’Europe ne demandait point autre chose. — Le tsar prétendait manifester son intérêt en faveur des populations chrétiennes de l’Orient : bien loin de s’y opposer, l’Europe demandait à garantir les améliorations offertes par le sultan. — il faut donc qu’il y ait eu dès l’origine la préméditation d’une tentative sérieuse, indépendante, et sinon intentionnellement hostile à l’Europe, du moins inspirée par une pensée qui ne tenait nul compte de sa sécurité. Tout l’indique d’ailleurs, les préparatifs militaires de la Russie, l’éclat extraordinaire de la mission du prince Menchikof, la persistance du cabinet de Saint-Pétersbourg dans un ultimatum hautain lorsque M. de Nesselrode affirmait que tout était fini, enfin l’invasion des principautés en pleine paix. Or c’est là ce qui constitue une entreprise devant laquelle l’Europe ne pouvait s’abstenir sans passer aussitôt à un état d’infériorité vis-à-vis de la Russie. C’est là ce que nous appelons un intérêt moral et politique supérieur valant la peine d’être défendu, fait pour être placé sous la sauvegarde de leurs résolutions les plus viriles par deux peuples comme la France et l’Angleterre.

Et si cet intérêt dans son principe était de nature à provoquer à tout événement l’intervention de la France et de l’Angleterre, quelle a été la conduite pratique des deux gouvernemens ? C’est ici que les documens diplomatiques récemment publiés à Paris comme à Londres sont la justification la plus complète et la plus évidente de la politique européenne. Il serait facile sans doute de saisir dans les dépêches anglaises et françaises des différences d’appréciation : l’Angleterre, il faut bien le dire, n’avait vu au commencement dans cette crise que l’affaire des lieux saints. Plus tard, ses hommes d’état ont cru beaucoup aux assurances de la Russie, à la prudence de l’empereur Nicolas. C’est le mérite du gouvernement français d’avoir au premier moment aperçu la gravité de la question à travers les détails de l’affaire des lieux-saints. Aussi dès l’origine, dans les premières instructions à M. de Lacour (dépêche du 22 mars 1853), le ministre des affaires étrangères prévoyait-il tous les cas, pesait-il toutes les éventualités, même les plus graves qui sont survenues depuis. Dans tout le cours de cette affaire, cela n’est point douteux, l’initiative appartient le plus souvent à la France. Cette initiative, la France la prenait encore récemment, — lord Clarendon lui-même l’atteste, — dans les instructions données aux amiraux pour détendre dans la Mer-Noire non-seulement le territoire, mais encore le pavillon ottoman. Un autre mérite du gouvernement français, c’est d’avoir toujours cru à l’accord nécessaire, inévitable de l’Angleterre, et de la France, ainsi que cela s’est réalisé en effet. Et cet accord une fois réalisé, quelle a été la politique des deux cabinets ? Ont-ils agi légèrement ? ont-ils pris une attitude agressive dans leurs actes et dans leur langage ? Ils n’ont cessé au contraire d’agir dans le sens le plus conciliant, tenant compte à la Russie des engagemens de sa politique, et se bornant à lui rappeler qu’il y avait là aussi un intérêt européen en cause. Certes la limite la plus extrême à laquelle pût atteindre la modération, c’est la première note devienne. La France et l’Angleterre blâmaient même la Turquie donc l’avoir point acceptée, et elles en étaient immédiatement punies par le commentaire de, M. de Nesselrode, qui faisait de cette note le synonyme de l’ultimatum du prince Menchikof.

Lorsque, par une violation palpable des traités, la Russie a envahi les provinces danubiennes, la France et l’Angleterre se sont-elles crues dégagées elles-mêmes de ces traités ? Elles se sont bornées à faire approcher leurs flottes, en les retenant dans les eaux libres de Besika. C’est là ce que la Russie a appelé une occupation maritime. Qu’a-t-il fallu enfin pour provoquer l’entrée des flottes dans les Dardanelles d’abord, dans la Mer-Noire ensuite ? Il a fallu la guerre flagrante sur le Danube et le désastre naval de Sinope. On ne saurait disconvenir qu’il devait être désagréable à la Russie de voir ses vaisseaux exposés, ce sont les instructions, à être reconduits dans leurs ports par des vaisseaux français ou anglais ; mais à moins d’abandonner le principe qu’elles avaient hautement professé, comment l’Angleterre et la France auraient-elles agi autrement ? Et encore dans ces conditions ont-elles pris soin doter à cet acte décisif tout caractère agressif vis-à-vis de la Russie, pour ne lui laisser que le sens d’un acte de défense et de protection vis-à-vis de la Turquie, frappée jusque sous le canon de nos vaisseaux. Chaque acte des deux puissances de l’Occident n’a eu ainsi pour but que de montrer en quelque sorte à la Russie la limite qu’elle ne pourrait pas franchir, d’affirmer de plus en plus, à mesure que les circonstances s’aggravaient, le principe invariable de l’intégrité de l’empire ottoman, — et c’est par une subtilité singulière que le gouvernement russe, après l’invasion des principautés, a pu se dire attaqué par la Turquie, et a pu voir, après le coup de Sinope, un acte d’agression dans l’opération des flottes combinées. Aussi est-ce avec juste raison que, dans une dernière dépêche, en date du 1er février 1854, au général de Castelbajac, M. le ministre des affaires étrangères de France repousse cette responsabilité. La vérité est qu’en dehors de ces subtilités du cabinet de Saint-Pétersbourg, il n’a cessé de se manifester dans cette crise un antagonisme direct, puissant, entre la politique russe allant hardiment à ses fins et l’intérêt européen contraint à se défendre sans sortir de la modération, mais sans s’abandonner lui-même.

La manière dont l’Angleterre et la France ont envisagé les affaires d’Orient était si bien l’expression d’une pensée modérée et juste, conforme à l’intérêt universel, inspirée par le soin de la défense d’un grand principe de droit européen, que leurs vues ont été, dès l’origine même, partagées par l’Autriche. Que disait M. le comte de Buol à M. de Bourqueney au mois d’avril 1853 ? Il lui disait que « tout devrait être traité à cinq, et qu’il n’appartiendrait ni à ni à deux cabinets de régler isolément ou à part des intérêts susceptibles un d’affecter l’Europe entière. » Que disait encore le ministre autrichien à lord Westmoreland, ministre d’Angleterre, au mois de juillet ? Il faisait les mêmes déclarations, en leur donnant un caractère plus prononcé en faveur de l’indépendance de l’empire ottoman, qu’il considérait comme étant en question. On sait que, dans toutes les négociations qui se sont suivies, l’Autriche est restée diplomatiquement d’accord avec les deux cabinets de Londres et de Paris jusqu’au dernier protocole de Vienne. Maintenant, mettant à part l’Angleterre et la France, peut-on admettre que l’Autriche, après avoir cru ses intérêts assez engagés pour les défendre dans les négociations, ne les croira pas compromis par une abstention complète au moment d’agir, si ce moment arrive, ou bien se tournera du coté de la Russie pour l’action, après avoir été diplomatiquement d’accord avec la France et l’Angleterre ? C’est là ce qu’il serait difficile de supposer, et c’est là cependant la question aujourd’hui.

À quoi tient ce doute ? A l’incertitude apparente de la politique, de l’Autriche, qui découle peut-être de sa position. L’Autriche est liée par de nombreux intérêts avec la Russie, et elle est liée par un intérêt plus considérable encore en ce moment avec l’Europe. Elle a cru, elle surtout, à la modération du tsar et aux assurances qu’elle en avait reçues, ménageant d’ailleurs en lui l’allié puissant de la guerre de Hongrie. De là une circonspection qui peut passer parfois pour de l’ambiguïté, mais qui n’a point empêché l’empereur François-Joseph de résister jusqu’ici à l’influence de l’empereur Nicolas. Du reste, l’attitude de l’Autriche a du se dessiner plus nettement dans ces derniers jours à l’occasion de la mission du comte Orloff, qui s’est produite au moment où les fils de toutes les négociations se rompaient. Bien des versions ont circulé sur cette mission. Il ne serait point impossible que la vente fût entre ces versions diverses. Ce que mais croyons certain, c’est que le comte Orloff est arrivé à Vienne un peu comme le prince Menchikof à Constantinople, quoique dans une mesure différente : il a pu désirer la retraite de M. le comte de Buol du ministère ; mais ici le terrain était différent. Dans le fond, le comte Orloff était chargé de proposer à l’Autriche de signer, conjointement avec la Prusse, un acte de neutralité qui serait garanti par la Russie. À cette proposition, l’empereur François-Joseph aurait répondu en demandant à son tour si la Russie prenait de nouveau l’engagement qu’elle avait pris avec lui de ne point passer le Danube, et comme le comte Orloff se déclarait sans instructions à ce sujet, objectant d’ailleurs que les circonstances étaient changées, le jeune empereur d’Autriche aurait ajouté que, si le Danube était passé, il ne prendrait conseil que des intérêts de son empire ; que si l’invasion des principautés avait été désagréable à toute l’Europe, elle avait été particulièrement pénible pour lui.

Les mêmes propositions n’ont pas reçu un meilleur accueil à Berlin, où un autre diplomate était chargé de les présenter. C’est ainsi que s’est terminée la mission du comte Orloff. L’envoyé du tsar n’aurait point manqué, dit-on, de représenter à l’empereur François-Joseph que, si la guerre éclatait, elle deviendrait infailliblement révolutionnaire ; seulement il n’ajoutait pas que le meilleur moyen de donner à la guerre ce caractère, ce serait que l’Autriche se prêtât aux vins de la Russie et subordonnât sa politique à celle du tsar. S’il est au contraire quelque chose qui puisse, comprimer les fermens révolutionnaires, réchauffés peut-être par la perspective d’un conflit, c’est l’accord des quatre grandes puissances continentales. Il est, nous le savons, des défiances naturelles d’un autre genre qui s’élèvent en Allemagne lorsqu’il s’agit de la France. En Autriche et en Prusse, pour tout dire, on craint d’échanger une alliance puissante pour des alliances moins sûres et de moins d’avenir. C’est à ces objections, sans nul doute, que répondait M. le ministre des affaires étrangères dans une dépêche à nos agens près les diverses cours de la confédération germanique, lorsqu’il disait que, si la France avait eu les vues qu’on lui suppose, elle aurait suivi une autre politique ; qu’en se tournant vers d’autres alliés, elle aurait pu incontestablement aspirer à des compensations, tandis qu’en agissant comme elle l’a fait, elle a donné l’exemple de la loyauté, de la fidélité à un intérêt commun, universel, européen. Que faut-il conclure de ces considérations diverses ? C’est que l’Autriche, comme la Prusse, a refusé d’entrer dans les vues de la Russie. Cela veut-il dire qu’elle doive immédiatement quitter une certaine attitude de neutralité ? Ce ne sera peut-être pas tout de suite, mais à nos yeux cela n’est pas douteux ; l’Autriche y sera conduite comme elle a été conduite à signer les derniers protocoles ; elle y sera déterminée par cette raison supérieure, que dans une telle crise la puissance qui n’agit pas abandonne l’intérêt qu’elle a mission de défendre, et qu’elle perd tout droit aux bénéfices d’une situation dont elle n’a pas porté le poids comme les autres.

Quoi qu’il en soit, la tension des choses devient de plus en plus extrême, et le sentiment public est sous le poids de cette situation. De l’aveu même des cabinets, il n’y a plus de négociations régulières, c’est-à-dire que les gouvernemens ont reconnu l’inefficacité des moyens diplomatiques. Si le mot fatal et irréparable n’est point prononcé, on agit, les armemens se multiplient, une simple déclaration peut suffire pour donner à cet état un autre nom que celui de la paix. Chaque jour donc, on approche du dénoûment, et pourquoi ne pas dire, qu’on y marche sous la forte impression de la gravité des circonstances ? Cela est bien simple : d’un côté, il y a quarante ans que l’épée n’a point été tirée en Europe ; du moins pour trancher un conflit aussi général et aussi puissant. Quarante ans de paix ont fait naître d’autres idées et d’autres intérêts ; on s’est désaccoutumé de la guerre, de ses conséquences naturelles, de ses conditions, de ses rigueurs. D’une autre part, on n’ignore pas qu’à côté de la guerre il y a le péril des révolutions. À peine rassise, l’Europe voit se relever le danger des tentatives qui ont troublé la sécurité universelle des sociétés. Toutes ces chances, toutes ces éventualités, la guerre peut leur rouvrir la porte. Quand on considère tout ce qui peut sortir d’un conflit, il est bien permis aux peuples et aux gouvernemens de ne point cacher une émotion virile. Mais aussi plus les intérêts engagés sont considérables, plus est grande la responsabilité de la Russie et de son chef. L’empereur Nicolas vit sans doute au milieu d’influences diverses. Il y a autour de lui des tendances qui l’assiègent et le pressent dans la voie où il est entré, poussant à l’accomplissement des destinées russes, et il y a aussi des tendances plus modérées, plus conciliantes. Peut-être aussi le tsar ne s’est-il point rendu un compte suffisant du véritable esprit de l’Europe ; il peut voir aujourd’hui ce qui en est. Ainsi que nous le disions, un dernier appel vient d’être fait à l’empereur Nicolas. La lettre de l’empereur des Français témoigne de ce suprême effort : elle offre au tsar l’issue d’une convention directement négociée par son plénipotentiaire avec la Turquie, et qui serait soumise ensuite aux quatre puissances ; elle stipule l’évacuation des principautés, qui serait suivie de l’évacuation de la Mer-Noire par les flottes. Ce sont les deux points principaux de ce document, dicté par l’intérêt de la paix générale. Le moment n’est point passé encore où l’empereur Nicolas peut accepter ces propositions. Si elles ne devaient point être accueillies, il ne serait plus douteux que la Russie va avec préméditation au-devant d’un conflit qui peut avoir ses périls pour l’Europe, mais qui peut en receler de plus graves pour elle-même.

L’influence d’une crise publique de ce genre sur la situation intérieure de chaque pays n’est point difficile à comprendre : elle est de tous les instans et varie suivant les phases mêmes de la crise. Dans la sphère politique, elle produit cette vivacité d’impressions que ressentent les peuples atteints dans leurs instincts et dans leurs intérêts. Dans la sphère matérielle, elle paralyse l’essor des industries et du commerce ; dans les régions du crédit et des spéculations financières, elle entraîne les plus brusques péripéties, et souvent des catastrophes individuelles. C’est au reste un spectacle curieux depuis plusieurs mois que celui de la plupart des bourses européennes flottant au gré de tous les bruits, de toutes les nouvelles. Si on avait voulu y voir toujours un thermomètre exact de la situation des choses, on eût risqué parfois de tomber dans de singulières méprises. Le seul point sérieux dans l’ensemble de ces faits, c’est la réaction nécessaire des événemens politiques sur la situation générale des affaires industrielles et des finances publiques. Un document financier récent, le compte-rendu des opérations de la Banque de France en 1853, laisse voir les côtés les plus saillans de la situation actuelle. Qu’indique-t-il en effet ? D’un côté, le chiffre des opérations de la Banque, qui s’est élevé à près de 4 milliards, tandis qu’il n’avait été que de 2 milliards 500 millions en 1852, révèle l’activité croissante des affaires et des transactions. D’un autre côté, les difficultés qui naissent et se développent se laissent apercevoir à d’autres signes, tels que la diminution de la réserve métallique, l’obligation où s’est trouvée la Banque d’élever le taux de l’intérêt dans ses opérations, de restreindre les avances sur dépôts de titres industriels et d’effets publics. Outre ses opérations habituelles avec le trésor, la Banque vient, en dernier lieu, de mettre à la disposition de l’état soixante millions contre un dépôt de pareille somme en bons du trésor. Déjà trente millions ont été versés. C’est là sans nul doute une ressource nouvelle qu’a voulu se créer le gouvernement, en même temps qu’il élevait jusqu’à 5 1/2 pour 100 l’intérêt attaché aux bons du trésor. Ajournant sans doute l’emprunt dont il a été un moment question, le gouvernement a probablement voulu, sous une autre forme, mettre ses moyens financiers à la hauteur des circonstances politiques actuelles. Ainsi tout concourt au même but dans certaines heures, tout se mêle dans cette histoire de tous les jours, qui finit à chaque instant et qui sans cesse recommence.

L’histoire se fait vite aujourd’hui. On a hâte de connaître autant qu’il se peut le secret des événemens, de mettre à nu les ressorts de toutes ces grandes choses et même de ces petites choses qui occupent le monde. Il se fait ainsi une sorte d’histoire courante et rapide de tous les jours, composée de tous les faits, de tous les bruits, de toutes les impressions. Les événemens, à mesure qu’ils s’accomplissent, passent dans le domaine de l’intelligence, qui les interprète et les commente. L’éclat de la publicité ne leur laisse pas le temps de se refroidir, ni même souvent de s’achever. Cela veut-il dire que dans toutes les conditions et à toute époque l’histoire n’ait pas bien des côtés ignorés des contemporains ? N’y a-t-il pas les réticences forcées, les mobiles inavoués, la part des hommes et de leurs passions, en un mot toute cette portion vivante et personnelle des événemens humains qui reste le plus souvent dans l’ombre ? Ce n’est qu’avec le temps que certaines époques et certains faits s’éclairent d’une juste lumière. La tombe elle-même révèle ses secrets. Que n’a-t-on point dit sur l’époque impériale ! Que n’a point dit l’empereur lui-même dans les commentaires échappés à ses dernières années ! Eh bien ! tout n’est point dit encore. Ouvrez cette Correspondance du roi Joseph et de l’empereur, dont la publication se poursuit en ce moment : elle gardait quelques-uns des traits les plus nouveaux et les plus puissans sur les hommes et sur l’époque. Dans les premiers volumes, c’était rétablissement de la dynastie napoléonienne à Naples qui se débattait ; dans ceux qui suivent, c’est la tentative pour absorber l’Espagne et la jeter aussi dans le moule impérial. Ici les événemens se pressent, tout marche avec rapidité ; s’il faut que mes destinées s’accomplissent, » dit lui-même l’empereur dans une de ses lettres. Cette correspondance est un drame, disions-nous récemment : rien n’y manque, ni le mouvement, ni le contraste des caractères, ni les péripéties, ni même une certaine unité. L’unité, elle est dans la connexité de ces deux tentatives sur Naples et sur l’Espagne, qui ne sont que les deux faces d’une même entreprise, et cette entreprise elle-même marque le point où l’empire s’arrache en quelque sorte aux conditions d’un établissement régulier pour se précipiter vers l’impossible.

Chacun a son rôle et son attitude dans ce drame, écrit en dehors de toute considération publique. En lisant ces lettres de l’empereur, on se fait une idée plus grande encore, si cela se peut, du génie du guerrier, de la puissance de ses ressources ; on reste presque effrayé de l’homme qui semble en certains momens n’avoir plus rien d’humain, qui ne veut reconnaître pour limites à ses volontés ni les obstacles les plus invincibles, ni les lois les plus naturelles. Insensible aux fatigues, aux émotions, aux avertissemens, il n’écoute rien et se contente de dénombrer une fois de plus ses forces. Il est pourtant quelques instans où le malheur semble pénétrer jusqu’à cette âme cuirassée et l’émouvoir. D’ordinaire il ne discute pas avec Joseph, il prescrit, il lui dit assez sèchement : Mon frère ! — Une seule fois peut-être, dans une lettre du 3 août 1808, il écrit ces mois : « Vous ne sauriez croire combien l’idée que vous êtes aux prises, mon ami, avec des événemens au-dessus de votre habitude autant qu’au-dessous de votre caractère naturel me peine. » Entre les deux frères, si l’empereur reste hors d’égal pour le génie, Joseph, après tout, n’a pas le moins beau rôle pour la prévoyance et pour tous ces sentimens humains qu’on n’est point fâché de retrouver dans les maîtres des hommes. Il se refuse à la pensée de régner sur un peuple qu’il faudra tyranniser, ce sont ses expressions, qu’il faudra gouverner avec l’aide de cent mille étrangers et de cent mille échafauds. Joseph n’a pas fait vingt lieues en Espagne qu’il dit sans déguisement toute la vérité à Napoléon, et si celui-ci lui écrit qu’il aura à conquérir son royaume comme Henri IV et Philippe V, Joseph répond que sa position est unique dans l’histoire, qu’il n’a pas un seul partisan. Enfin, dès 1808, Joseph écrit à son frère : « Votre gloire échouera en Espagne. » Quel est le véritable, l’unique héros de ce drame ? C’est le peuple espagnol. Seul, sans chefs, sans gouvernement, sans direction, il s’arme de lui-même et agit. On ne trouve pas un espion, pas un guide, dit Joseph. Les paysans brisent leurs charrettes pour qu’elles ne servent pas aux transports de l’armée française, même les domestiques de la cour et des grands quittent leurs maîtres pour aller aux armées espagnoles. Seul, le nouveau roi fugitif s’en va de Vittoria à Madrid, de Madrid à Burgos, avec quelques ministres dont il n’est pas bien sûr, au milieu d’un peuple ennemi. Tel est ce tableau. Il doit à coup sûr se dégager de cette Correspondance plus d’un enseignement. Le premier, c’est que le génie lui-même, quelque immense qu’il soit, ne peut pas tout. Il a beau dire : « Je trouverai en Espagne les colonnes d’Hercule, mais non les limites de mon pouvoir ; » dans sa puissance même il ne fait que trouver un piège de plus, et s’il aperçoit les colonnes d’Hercule, c’est pour reculer devant elles jusqu’au fond de l’Océan, jusqu’à Sainte-Hélène. Le second enseignement, bon pour tous les temps et pour toutes les souverainetés, c’est celui qui résulte du spectacle de cette famille royale espagnole que Joseph était appelé à remplacer ; un roi faible, une reine dissolue, un favori impuissant, des princes sans dignité, voilà le spectacle ! Les familles souveraines ne sont pas tenues d’avoir toujours du génie sans doute ; mais elles sont tenues d’avoir de l’honnêteté, du bon sens, et de ne point offrir aux peuples le premier exemple du désordre. Ainsi les lumières jaillissent de ces pages pour l’histoire politique ; il se fait une sorte de jour intérieur qui met en un relief étrange les hommes, les caractères, les événemens de tout un temps, et c’est ce qui donne à cette Correspondance le prix d’une révélation.

Si l’histoire politique est environnée de difficultés singulières, si les révélations tardent souvent à se produire pour ajouter aux impressions universelles ou les rectifier par leurs clartés inattendues, il y a un monde dont il n’est pas moins difficile d’écrire l’histoire, justement parce qu’il se renferme, dans un cadre moins précis : c’est le monde qui comprend la société tout entière, ses mœurs, ses caractères, ses types, ses chocs intimes, ses drames éternels et ignorés. Il n’y a point ici à grouper avec exactitude des faits réels, à dessiner en toute vérité des figures qui ont vécu, ou à éclairer quelque grande existence qui a rempli la scène des lumières nouvelles d’une correspondance privée. Les faits, il faut les imaginer ; les personnages, il faut les créer ; la passion, il faut l’observer dans ce qu’elle a de plus mystérieux ; tout cet ensemble en un mot, il faut le recomposer de telle manière que ceux qui vivent de cette vie sociale ou de la vie du cœur puissent reconnaître quelque chose d’eux-mêmes dans ces tableaux dus tout entiers au génie des fictions. Quelle est la véritable histoire de ce monde ? C’est le roman, pour l’appeler par son nom ; le roman est l’histoire de la vie sociale, d’autant plus vraie, d’autant plus saisissante parfois, qu’elle résume dans ses créations bien des traits épars dans la réalité. Certes la société de notre siècle n’a point manqué d’historiens de ce genre. Parmi tous ceux cependant qui se sont donné la mission de lui raconter ses deuils et ses joies, ses entraînemens ardens et ses luttes, Combien peu survivront ! Et parmi les œuvres de ces derniers survivans, combien peu resteront comme l’expression d’un sentiment vrai, d’une passion sincère, d’une situation justement observée ! C’est beaucoup déjà de revivre après quelques années, et de n’avoir pas disparu dans cet ossuaire de tant d’inventions un moment fameuses. Un écrivain mort il y a quelque temps, Charles de Bernard, dont les récits sont rassemblés dans une édition nouvelle, semble avoir aujourd’hui ce retour de fortune. Ce n’était point un talent puissant, ni surtout bruyant, nul n’a moins occupé le public de sa personne et de ses actions. C’était un observateur élégant et délié, spirituel et pénétrant, curieux comme l’auteur du Lys dans la vallée de tous les détails de l’âme féminine. De là sont sortis ces recueils ingénieux, le Nœud gordien, le Paravent, tous ces contes entre lesquels la Femme de quarante ans reste comme le dernier mot d’une observation décidée à s’aventurer dans les régions les plus délicates. La plus large mesure de son talent, l’auteur l’a donnée dans une remarquable étude de la vie intérieure, dans Gerfaut. Ce héros, ce Gerfaut, écrivain en renom, n’est-il point un personnage propre à une époque comme la notre, où l’équilibre entre les facultés morales semble détruit, et où l’intelligence se croit le droit de tout confondre et de tout immoler a elle-même ? On sent avec son intelligence, ce qui ne veut point dire malheureusement qu’en retour on pense avec son cœur. Gerfaut est un de ces esprits épuisés à force de produire, qui croient un jour se remonter en se donnant une émotion, on se procurant le cordial d’une passion. Le voilà entrant délibérément dans cette voie, calculant ses chances auprès d’une jeune femme, et de fait il a son émotion et son drame ; il a, lui aussi, sa liste de victimes, victimes sanglantes. Gerfaut, il est vrai, finit par sentir avec son cœur ce qu’il a commencé par sentir avec son intelligence ; il n’en reste pas moins le type de ce genre d’esprits qui font le plus grossier mélange de toutes les choses de l’imagination et du cœur, qui mettent en roman ou en drame les lambeaux de leurs impressions les plus intimes et les plus personnelles, véritables don Juan de l’intelligence pour qui sentir et aimer n’est qu’une manière de se tenir en verve. M. Charles de Bernard a eu le mérite, dans Gerfaut, de mettre le doigt sur celle plaie vive, et de cette simple donnée il a tiré une étude qui n’est ni sans force ni sans vérité, qui peut même survivre à bien des œuvres plus ambitieuses.

C’est une condition du roman, comme de tout autre genre littéraire au surplus, de chercher sans cesse à se rajeunir par la nouveauté de l’observation et des peintures, — d’aller ressaisir à travers tous les voiles quelque nuance oubliée ou méconnue de l’âme humaine pour la fixer sous une forme durable, — d’étendre l’empire de ses fictions à toutes les régions de la réalité. Il ne réussit pas toujours à être nouveau et à trouver quelque image imprévue, quelque création saisissante ou gracieuse. Que de vieilleries il traîne parfois à la lumière ! que d’inventions vulgaires qui ne sont autre chose qu’un mélange de décrépitude et de puérilité ! A travers tout cependant le talent fait son œuvre, il cherche sa voie dans la confusion d’une situation littéraire tourmentée, et il se révèle dans son originalité et sa grâce nouvelle. M. Henry Murger est un des jeunes esprits qui ont su intéresser à leurs récits en leur donnant un caractère particulier après tant d’histoires démesurées et impossibles. La nouveauté, M. Murger l’a cherchée d’abord dans un monde peu classé et de mœurs révoltées : c’est le monde de la Bohême, monde des amours faciles, des misères gaiement supportées, des fantaisies peu scrupuleuses, de toutes les insouciances et de tous les caprices. Ce monde, bien des gens ne le connaissaient pas peut-être, et on a su gré à M. Murger de s’en faire l’historien avec toute la bonne volonté d’un talent ingénieux et sympathique ; mais c’est là une tentative qui ne se renouvelle pas. Aujourd’hui, dans Adeline Protat, c’est un autre genre de récit ; la scène n’est point dans la Bohême, elle est dans un petit village de la campagne de Fontainebleau, à moitié dans la forêt. Un artiste qui va passer aux champs la saison d’été, le bonhomme Protat, sa fille Adeline, raffinée par une éducation mondaine ; le petit apprenti Zéphyr, qui se trouve être presque un sculpteur de génie, ce sont les personnages entre lesquels M. Murger noue un drame des plus simples, relevé par les descriptions pittoresques, les observations fines et les détails gracieux qui ressortent de l’étude des caractères. Ce qui distingue le talent de M. Murger, c’est une délicatesse d’imagination qui se retrouve même dans ses peintures de la Bohême, un certain charme d’ironie, la simplicité et la netteté du récit, un mélange de poésie et d’esprit, de bonne humeur et d’attendrissement. C’est avec ces qualités que l’auteur d’Adeline Protat peut donner une grâce originale à ses inventions. Il ne saurait craindre d’étendre le champ de son observation, d’aborder la réalité humaine dans ce qu’elle a de plus étendu, en dehors des mondes factices qu’on traverse un moment ; son talent ne peut que puiser des forces nouvelles dans le contact avec cette réalité, et trouver des élémens nouveaux dans la diversité des caractères, dans tous les contrastes de l’existence humaine.

Si le roman est l’histoire écrite de la vie sociale et des mœurs comme de la passion individuelle, le théâtre n’est-il point l’histoire, en quelque sorte parlée, représentée, de cette vie sociale ? Le roman décrit les personnages qu’il crée, il les peint avec amour, il raconte leurs aventures ; le théâtre les fait vivre et agir en présence de la foule attentive qui écoute. Voilà pourquoi il y a pour le théâtre la nécessité d’un degré de vraisemblance qui n’existe point dans les mêmes proportions pour un livre. Dans le livre, l’idéal peut avoir une grande part, il peut s’échapper en pages éloquentes et enflammées, parer une création d’une couleur mystérieuse ; au théâtre, il ne répondrait qu’au sentiment du petit nombre. Il y a dans le public une moyenne pour ainsi dire à laquelle il faut s’adresser. Les hommes de génie seuls ont le pouvoir de donner aux images les plus élevées de la vie humaine ce qui les rend accessibles à tout le monde. Nul écrivain de nos jours mieux que M. Scribe peut-être n’a su répondre à cette moyenne dont nous parlons d’une partie de la société ; Française. Il a été l’historien, le poète, l’inventeur de ce milieu social ; il lui a pris ses personnages comme sa manière d’être, ses mœurs et ses élégances ; tous ces élémens, il les a fondus dans un théâtre qui assurément sera, lui aussi, en un certain sens l’expression d’une portion notable de la société. M. Scribe sait ce qui convient au public. Dans ce travail de la comédie facile, nul mieux que lui ne saura mener à bonne fin les entreprises impossibles, sauvant les situations risquées, réveillant l’attention par un mot piquant, conduisant une intrigue à travers tous les défilés, mêlant et démêlant une action avec une dextérité singulière. M. Scribe renouvelait l’autre soir au Théâtre-Français ces merveilleux jeux de scène par la comédie qu’il appelle Mon Étoile. En quoi consiste la comédie nouvelle ? Le sujet existe à peine ; seulement il se trouve qu’on arrive au bout sans songer à s’informer de quoi il s’agit et sans remarquer autre chose que la dextérité de l’auteur. Étrange rencontre cependant ! la comédie de Mon Étoile faisait sa première apparition un instant après les Femmes savantes. À côté de l’œuvre légère, c’était l’œuvre d’une grâce puissante, et tout ce monde de Molière, la douce Henriette et le beau Clitandre, Chrysale et Philaminte, et les Vadius et les Trissotins, immortelles créations d’un génie supérieur. Dans la comédie de Molière et dans celles de M. Scribe se montrait pour la première fois à la Comédie-Française un nouveau sociétaire, M. Bressant, artiste élégant et intelligent, mais à qui il reste encore à se mieux pénétrer de Molière. C’est la Russie qui nous renvoyait, il y a peu d’années, M. Bressant. Nous lui avons envoyé Mme Rachel, qui faisait, il y a peu de temps, la merveille de Saint-Pétersbourg et enflammait toutes les têtes. Cela prouve du moins que tout l’enthousiasme de la société russe n’est pas pour la guerre sainte contre les Turcs, puisqu’il en reste encore pour Hermione et Andromaque.

La question d’Orient se mêle par malheur à des choses autrement sérieuses. Que cette question ait son retentissement dans tous les pays et dans toutes les sphères, qu’y a-t-il de surprenant ? Elle domine tous les incidens. Il n’est pas jusqu’au récent voyage du prince Napoléon à Bruxelles qu’on n’ait pu rattacher à la situation actuelle de l’Europe. En Italie, assure-t-on, il ne laisse point d’y avoir une certaine fermentation, entretenue par mille bruits, par mille rumeurs que les complications européennes expliquent. Quant à ce qui a été dit des préparatifs déjà faits par le Piémont, il ne peut certes y avoir en cela la moindre vraisemblance. Ce n’est pas que le rôle du Piémont en Italie ait cessé d’être considérable ; mais ce rôle n’a aujourd’hui d’autre place que celle qui lui est assignée par la paix. En réalité, le Piémont en ce moment est occupé d’assez nombreuses réformes que le gouvernement et les chambres accomplissent de concert dans toutes les branches de l’administration publique. Décemment encore, le sénat discutait et adoptait une loi d’organisation du recrutement militaire. Et qu’on remarque, lorsqu’une question délicate existe dans un pays, comme elle vient se mêler à tout. On n’aperçoit pas peut-être le rapport de la question religieuse avec le recrutement militaire, et cependant le rapport existe, il a donné lieu à de longues discussions. Il s’agissait de l’exemption de jeunes ecclésiastiques du service militaire. Comme il arrive toujours, il y a eu les deux partis extrêmes, les uns voulant qu’il n’y eut point d’exemption, les autres voulant qu’elle fût accordée au-delà de toute mesure. Le sénat s’est arrêté à un terme moyen, en stipulant que le nombre des exemptions serait fixé sur la moyenne des années précédentes. Au milieu de ces discussions, le Piémont vient de perdre un homme d’un nom illustre, Silvio Pellico, qui était devenu le type de la résignation chrétienne, après avoir été le type des malheurs politiques par sa longue captivité au Spielberg. Silvio Pellico avait soixante-quatre ans. Sorti du Spielberg en 1830, l’auteur des Prisons avait longtemps vécu dans sa famille, puis il était entré comme secrétaire chez la marquise de Barolo, qui l’entourait de soins maternels. On a dit que Silvio Pellico laissait des mémoires, une sorte d’autobiographie ; il est douteux qu’il en soit ainsi. L’auteur des Prisons vivait, dans ses dernières années, partagé entre ses devoirs de secrétaire et les pratiques d’une piété fervente. Souffrant depuis longtemps ; il avait coutume de dire : « Le plus beau jour de ma vie sera celui de ma mort ! » Ainsi s’en est allé cet homme qui a souffert pour son pays, et qui en était venu à ne plus s’occuper que de Dieu.

Les diversions de la politique sont depuis quelque temps assez puissantes sur le continent pour qu’elles ne puissent être balancées par l’intérêt des mouvemens périodiques et des agitations sans grandeur qui se réveillent ou se poursuivent dans le Nouveau-Monde. En réalité, l’Amérique du Sud en est toujours à ses vieilles expériences, tournant malheureusement dans le même cercle d’anarchie. Le temps a beau passer, il ne met point la règle dans ce chaos ; le temps lui-même, ce grand ministre, ne réussit pas à faire de l’ordre avec du désordre. La Nouvelle-Grenade a donné certainement depuis quelques années d’assez bizarres spécimens de l’anarchie américaine, déguisée en une espèce de socialisme officiel, pratiqué par les pouvoirs publics eux-mêmes ; elle en est aujourd’hui à la dernière expérience, celle de vivre à peu près sans gouvernement, au milieu d’antagonismes investis par la loi du droit d’organiser la lutte des pouvoirs en attendant de dégénérer en guerre civile. Du reste, la Nouvelle-Grenade traverse une situation qui n’est point sans offrir plus d’un trait curieux. Le parti démocratique, dominant depuis 1849, semble arrivé à un point extrême et décisif qui peut être considéré comme un point d’arrêt. Le parti conservateur, qui s’était complètement effacé, recouvre de jour en jour une force nouvelle. Entre les deux, le gouvernement hésite, ne voulant point être avec les conservateurs, n’étant pas davantage avec le parti démocratique, qui a travaillé jusqu’ici à le dépouiller de toutes les prérogatives habituelles de l’autorité exécutive. Le président actuel, le général Obando, bien que sorti des clubs, manifeste une répugnance visible à suivre, la faction qui l’a porté au pouvoir dans toutes ses belles œuvres. Déjà, lorsque la constitution nouvelle, qui est dans un sens ultra-libéral, a été décrétée, il a été un moment mis en doute si elle serait promulguée, ou si elle ne serait pas supprimée par un coup d’état. Le général Obando a laissé éclater la même répugnance au sujet des lois qui proclament la séparation de l’église et de l’état, et il n’est pas moins tenté de résister aux plans très démocratiques qui tendent à supprimer l’armée permanente, à abolir toutes les lois de douanes, — de telle sorte qu’au lieu de la domination unique et exclusive du parti démocratique, qui était, il y a un an, le trait caractéristique de l’état de la Nouvelle-Grenade, il y a aujourd’hui trois tendances, trois partis en présence. Cette situation a été mise en pleine lumière par un incident récent. La constitution nouvelle organise la république néo-grenadine sous une forme à peu près fédérative. Chaque état ou chaque province a sa constitution, sa législature, ses autorités indépendantes. C’est le suffrage universel qui nomme non-seulement les membres du congrès général, mais encore les principales autorités administratives et judiciaires. La première expérience de cette élection universelle vient de se faire, et qu’en est-il résulté ? C’est qu’un assez grand nombre de conservateurs ont été élus au congrès, aux législatures provinciales, dans les fonctions supérieures de l’administration. MM. Julio Arboleda et Mariano Ospina, tous deux mêlés à une insurrection conservatrice qui eut lieu en 1851,ont été nommés, le premier sénateur, le second gouverneur de la province de Medellin. À Bogota même, c’est un conservateur, M. Pastor Ospina, qui est gouverneur de la province. On pressent quelle force peut avoir en certains momens une autorité de ce genre en présence d’un gouvernement supérieur désarmé de toute prérogative. Ce qu’il y a de plus remarquable dans ces faits, c’est la réaction dont ils sont le symptôme, et une circonstance non moins singulière, c’est que là, comme partout, le suffrage universel est l’instrument de cette réaction. Malheureusement, pour revenir à un état plus normal, la Nouvelle-Grenade a sans doute à passer encore par plus d’une épreuve vulgaire, — anarchie ou dictature, — éternelle alternative des révolutions américaines !

Cette alternative qui pèse sur la plupart des pays de l’Amérique du Sud, le Pérou l’avait secouée pour sa part depuis dix ans ; il semble aujourd’hui menacé à son tour de commotions nouvelles. À une guerre déjà commencée avec la Bolivie vient se mêler la perspective de l’anarchie intérieure. C’est M. Domingo Elias qui s’est fait le chef d’un mouvement destiné à renverser le gouvernement légal. M. Elias est un des hommes les plus considérables du Pérou, moins encore par son importance politique que par ses opérations commerciales, par sa fortune et par la clientèle dont il jouit à ce titre. En ce moment encore, il a avec le gouvernement un contrat des plus avantageux pour le chargement du guano. Il y a quelques mois déjà, on s’en souvient, M. Elias écrivait au général Échenique sur la situation financière du Pérou une lettre des plus alarmantes, et qui n’était en réalité que le prélude de la levée de boucliers actuelle. Un moment emprisonné à la suite de cette lettre, il ne tardait point à quitter le pays en s’engageant à se rendre en Europe ; mais l’Europe était trop loin, et Guayaquil dans l’Equateur était beaucoup plus près. C’est là que s’arrêtait M. Elias, et c’est là qu’il organisait une première tentative insurrectionnelle. Bientôt en effet il débarquait avec quelques hommes dans le petit port péruvien de Tumbes. La fortune ne souriait pas à M. Elias, et sa bande était dispersée avant même que les forces envoyées contre lui, aux ordres du général Torrico, fussent arrivées. Il ne se décourageait pas cependant, et il parvenait à gagner secrètement Lima ; il échappait à toutes les recherches, et c’est le 21 décembre que M. Elias a reparu dans la province d’Ica, annonçant son pronunciamento, faisant des proclamations, créant une junte et le reste. M. Elias s’est décerné le titre de chef politique du pays, mais en même temps une de ses habiletés a été de ne prendre ce titre que provisoirement et de désigner pour le pouvoir le général Ramon Castilla. M. Elias réussira-t-il ? S’il n’a point gagné quelques troupes, il est fort probable qu’il disparaîtra avec sa junte au premier choc. S’il est parvenu à suborner quelque corps de l’armée, comme on le dit, alors la lutte peut devenir plus sérieuse. Rien n’indique jusqu’ici que le général Castilla, dont on a pris le nom, soit en connivence avec l’auteur de ce mouvement. Le général Castilla d’ailleurs, qui a eu l’honneur d’arracher le Pérou aux convulsions politiques et de donner le premier exemple de la transmission régulière du pouvoir, ne se prêterait point à une révolution. Cependant, si une guerre civile s’ensuivait, il ne serait point impossible que son nom ne fût de nouveau invoqué par tous les partis. Sur quoi, au surplus se fonde cette tentative de révolution ? La seule raison sérieuse, c’est la gravité réelle de la situation financière du Pérou. Il est certain que, depuis quelque temps, le Pérou a vu s’accroître sa dette tout intérieure qu’extérieure d’une manière considérable par des liquidations qui sont justement un des griefs des ennemis du gouvernement. Récemment encore il se reconnaissait débiteur des anciens états de la Colombie pour le secours qu’il en avait reçu lors de la guerre de l’indépendance. Il est question aussi d’une dette à reconnaître à l’égard de l’Espagne. Comment le Pérou y suffira-t-il ? Là est la question. Dans tous les cas, une révolution n’y remédiera guère, et si le gouvernement est accusé de dilapidations et d’abus dans le maniement des finances, une insurrection ne fera qu’ajouter d’autres dilapidations et d’autres abus à ceux qui ne sont jusqu’ici rien moins que prouvés. Une circonstance plus grave de ce mouvement, c’est qu’il se produit au moment où, comme nous le disions, le Pérou est en guerre ouverte avec la Bolivie. Déjà même le président bolivien, le général Belzu, a fait une incursion sur le territoire du Pérou, à Pomata. Heureusement le général Belzu a, lui aussi, ses menaces de révolution. Un mouvement s’est déclaré contre lui dans les provinces boliviennes de Chuquisaca et de Tarija, de sorte que la guerre peut se trouver suspendue pour cause de révolution des deux parts. Cette circonstance peut avoir son côté favorable en ce qu’elle peut permettre au Chili de reprendre avec plus d’efficacité la médiation qu’il avait proposée aux deux gouvernemens. On voit à quelle série d’interminables et vulgaires convulsions semblent vouées ces contrées, pour lesquelles souvent dix ans de paix et d’ordre ne sont point un préservatif suffisant contre le retour de l’anarchie. ch. de mazade.