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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1855

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Chronique n° 546
14 janvier 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1855.

L’année qui commence va-t-elle, pour premier gage, sourire à la fortune de l’Europe en lui rendant la paix. — une paix digne de ses efforts et de ses sacrifices ? l’acceptation par la Russie des dernières conditions délibérées à Vienne entre la France, l’Angleterre et l’Autriche sera-t-elle ce gage attendu du rétablissement prochain d’un ordre désormais plus fermement assis et plus durable ? Telle est la puissance de ce mot simple et magique, la paix, qu’il ne peut être prononcé sans faire vibrer toutes les espérances, sans rouvrir des perspectives d’activité et de sécurité aux intérêts en suspens. Le premier mouvement est d’accepter les symptômes favorables presque comme une réalité, de croire à la paix justement parce que la paix est un des besoins de la civilisation. On se rattache aux moindres indices, à une tentative de rapprochement, à une négociation renouée, comme à un présage certain. Le second mouvement est de se demander sur quoi se fonde cette croyance, quelle est la valeur de ces présages et de ces indices, et alors renaît une sorte de défiance instinctive que justifient trop par malheur les tactiques et les faux-fuyans par lesquels la Russie a cherché jusqu’ici beaucoup moins à entrer dans une négociation sérieuse qu’à faire tourner à son avantage chaque phase nouvelle de ce long et laborieux conflit. Qui ne se souvient de la déception universelle causée par l’étrange acceptation de la première note de Vienne ? On n’a point oublié aussi comment la Russie souscrivait, il y a plus de six mois, au protocole du 9 avril, et transformait en concession l’évacuation forcée des principautés. Plus récemment le cabinet de Petersbourg acceptait les garanties du 8 août en les annulant par ses interprétations. Au bout de chacune de ces démarches, qui s’expliquaient toutes par des motifs étrangers au désir sérieux de rétablir la paix, que trouvait-on en fin de compte ? On trouvait la Russie toujours sur le même terrain où elle s’était placée à l’origine de la question, élevant des prétentions identiques, qui n’avaient d’autre mérite que de se mieux dissimuler, et maintenant inflexiblement la pensée agressive de cette politique d’où est née la guerre actuelle. Sans doute la précision même des dernières délibérations des puissances de l’Europe resserre singulièrement autour de la Russie le cercle des diversions et des atermoiemens possibles, et donne un sens plus déterminé, une valeur plus réelle à l’incident qui se produit aujourd’hui. L’adhésion de la Russie aux conditions premières de la paix reste cependant encore moins un fait irrévocable et complètement rassurant qu’un symptôme sujet à toutes les interprétations. Il en résulte que ces jours derniers se sont passés pour l’Europe à espérer un peu et à douter beaucoup, à croire à la paix et à n’y point croire, à scruter encore une fois la position et la politique de chaque puissance, à rechercher le mot de cette énigme nouvelle un peu partout, à Saint-Pétersbourg, à Paris ou à Londres, à Vienne et à Sébastopol, au siège des négociations et sur le théâtre de la guerre.

Cette situation plus décisive, qui ne peut être suivie en effet que d’une paix prochaine ou d’une lutte agrandie et plus terrible, c’est le traité du 2 décembre qui l’a indubitablement créée, en montrant l’Autriche, l’Angleterre et la France prêtes à lier leurs forces, et en plaçant la Russie dans une alternative suprême. Il y a donc deux faits en présence : il y a l’entente explicite qui s’est établie entre les trois puissances alliées sur la portée réelle des garanties du 8 août, et il y a l’acceptation par la Russie de ces garanties, telles qu’elles ont été récemment interprétées et précisées à Vienne. À vrai dire, la signature même du traité du 2 décembre impliquait un accord essentiel sur la valeur des conditions qui faisaient l’objet de l’alliance. Il restait une formule à trouver : on n’a point tardé à l’adopter en commun, et, par une coïncidence singulière, c’est la Russie elle-même qui avait pris soin de déterminer avec une très grande netteté le sens pratique des garanties du 8 août ; c’est le cabinet de Pétersbourg qui, dans une de ses dépêches, il y a quelques mois, disait fort justement que ces conditions ne signifiaient point autre chose que « l’anéantissement de tous les traités antérieurs, la destruction de ses établissemens maritimes, lesquels, par suite de l’absence de tout contrepoids, sont une menace perpétuelle contre l’empire ottoman, et la restriction de la puissance russe dans la Mer-Noire. » Les alliés du 2 décembre n’ont eu à modifier que très peu sans doute les termes dans lesquels le gouvernement du tsar posait la question. Ainsi, pour l’Autriche comme pour la France et l’Angleterre, les traités antérieurs de la Russie avec la Sublime-Porte n’existent plus, et cette abrogation met fin, en droit et en fait, à tout protectorat moscovite. Pour le cabinet de Vienne comme pour les cabinets de Londres et de Paris, la liberté des bouches du Danube doit être garantie par la création d’un syndicat européen, peut-être par la destruction de quelques forts élevés par la Russie. Pour les trois cours alliées, la prépotence russe dans la Mer-Noire doit cesser.

C’est dans ces termes que l’interprétation des garanties du 8 août adoptée par l’Autriche, l’Angleterre et la France était communiquée le 28 décembre au représentant du tsar à Vienne ; il lui était laissé en même temps un délai de quinze jours pour se munir des pouvoirs qu’il n’avait pas, et pour répondre simplement d’une manière affirmative ou négative. La première impression de l’envoyé russe n’était point, à ce qu’il parait, très favorable à ces ouvertures. Huit jours s’écoulaient à peine cependant, qu’un ordre venu de Pétersbourg autorisait le prince Gortchakof à accepter les conditions des trois puissances. Une réunion nouvelle de la diplomatie avait lieu le 7 de ce mois à Vienne. Le représentant du tsar, après avoir annoncé l’acceptation des quatre garanties par son gouvernement, se disposait à donner lecture d’une pièce écrite ; mais cet acte écrit pouvait entraîner une discussion où les membres de la conférence pouvaient ne point encore se croire officiellement autorisés à entrer, et alors l’un des membres se bornait à reprendre une seconde fois les conditions stipulées, en insistant sur l’interprétation des garanties. À toutes les questions qui lui étaient ainsi posées, le prince Gortchakof a répondu par une adhésion verbale sans réserve. C’est là le fait grave aujourd’hui. Quoi qu’il advienne, il restera comme un hommage volontaire ou involontaire rendu par la Russie à l’ascendant de l’Europe, qui est celui du droit et de la civilisation occidentale, comme un premier témoignage de l’efficacité du traité du 2 décembre. Faut-il néanmoins en conclure que tout est fini, que la paix est sur le point d’être signée ? Ceci est peut-être une autre question : La paix est possible sans doute, elle peut sortir des négociations qui vont probablement être ouvertes, et il n’est personne en Europe qui ne l’appelle de ses vœux ; mais elle n’est que possible. Entre l’acte récent de la politique du tsar et une pacification définitive, il reste, on ne saurait le méconnaître, bien des pas périlleux à franchir, bien des obscurités à éclaircir. Il y a l’intention réelle et secrète qui se cache sous cette acceptation de la Russie dans les circonstances actuelles ; il y a l’appréciation de tous les élémens d’une telle question au point où elle est arrivée ; il y a l’interprétation dernière et effective de ce simple et énigmatique article qui stipule la cessation de la prépondérance russe dans l’Euxin ; il y a bien plus encore, il y a la guerre, qui n’est nullement suspendue, qui se poursuit au contraire sur le sol de la Crimée, et qui peut incessamment déplacer les bases premières des négociations.

Quant à la difficulté qui résulte de l’intention réelle qu’a eue la Russie en acceptant les garanties récemment formulées à Vienne, il n’y a qu’un homme au monde pour la résoudre aujourd’hui : c’est le tsar, c’est l’empereur Nicolas. Nous n’avons écries aucun goût à mettre en doute la sincérité de la politique d’un souverain éminent ; pour tout dire même, l’empereur Nicolas n’est point absolument tenu à nous dire son secret. Ce n’est point de son bon vouloir et de sa sincérité que l’Europe attend la paix, c’est de la puissance de son droit et des forces dont elle dispose. L’empereur Nicolas adhérât-il à toutes les conditions qui lui seront faites, nous resterions convaincus que c’est parce qu’il n’a pas pu faire autrement, et en aucune façon pour complaire aux puissances qui sont en guerre avec lui ; ce ne serait pas même par intérêt pour l’Allemagne et pour lui épargner le désagrément d’une scission intérieure, comme l’a dit assez singulièrement la diplomatie russe. Seulement l’Europe est bien fondée à chercher dans le passé, dans un passé récent, ce qui peut accréditer ou infirmer la valeur de cette tardive et extrême adhésion de la Russie aux conditions du 8 août, plus nettement précisées aujourd’hui. Or que disait M. de Nesselrode, dans sa dépêche du 14-26 août 1854, de ces conditions mêmes, au moment où elles se produisaient pour la première fois ? Il les repoussait comme attentant à la dignité de l’empire russe ; il refusait d’entrer en discussion à ce sujet. « Il devient inutile, ajoutait-il, d’examiner des conditions qui, si elles restaient telles qu’on nous les soumet actuellement, supposeraient déjà une Russie affaiblie par l’épuisement d’une longue guerre, et qui, si la puissance passagère des événemens nous forçait jamais à nous y soumettre, loin d’assurer à l’Europe une paix solide et surtout durable, ne feraient qu’exposer cette paix à des complications sans fin. » Que faisait tout récemment le chancelier de Russie dans une dépêche adressée au baron de Budberg à Berlin, et où il s’essayait à l’acceptation des mêmes conditions ? Il les réduisait à de tels termes, qu’elles seraient venues plutôt, ainsi transformées, à l’appui de la politique du cabinet de Pétersbourg. Et enfin quelle était la première parole du prince Gorlchakof l’autre jour, après la communication du 28 décembre ? C’est qu’on lui offrait la paix de la honte. Nous sommes persuadés qu’il n’en était rien, qu’il n’y a nulle honte à se rendre à la majesté du droit, quand on l’a méconnue ; mais lorsque de telles impressions se manifestent avec cette persistance, lorsque, entre le moment où elles se produisent et celui où on revient si brusquement sur ses pas, il s’est écoulé à peine quelques jours, pendant lesquels un gouvernement n’a été frappé par aucun désastre militaire, n’est-il pas permis de se demander quelle est la signification véritable d’un semblable acquiescement ? Si l’adhésion de la Russie est sincère, rien de mieux ; c’est une grande garantie de paix, comme aussi il ne serait point certainement impossible que par une diversion hardie le cabinet de Saint-Pétersbourg n’eut voulu tenter d’annuler le traité du 2 décembre, et rejeter l’Allemagne dans le chaos de ses discussions intérieures et de ses tergiversations. La Russie a pu réaliser une fois sa tentative avec succès ; elle l’a pu lorsque l’Autriche venait de s’engager à entrer dans les principautés, et qu’elle se retirait elle-même subitement derrière le Pruth. Elle réussissait ainsi à embarrasser l’Autriche, à fournir toute sorte de prétextes à la Prusse pour argumenter sur le sens de la convention du 20 avril, et elle gagnait tout le temps qui s’est écoulé depuis cette époque, en maintenant, pour le moment du moins et en apparence, ce faisceau des vieilles alliances du Nord. La même tactique n’aurait point le même succès aujourd’hui, et il y aurait une raison bien simple pour qu’il en fût ainsi : c’est qu’on s’est accoutumé à beaucoup moins compter sur la Prusse, parce qu’on n’est point forcé de savoir ce qu’elle ne sait pas bien elle-même, et que l’Autriche est entrée dans une voie où elle ne peut plus se laisser retenir longtemps dans les réseaux d’une diplomatie captieuse.

Réduire l’Allemagne à une neutralité impuissante pour se faire un rempart de son inaction, tel a été jusqu’ici, dans la question actuelle, l’idéal de la politique russe. Cette politique est arrivée à son terme, en ce qui concerne l’Autriche du moins. Si la Russie a pu se faire, une dernière illusion, elle doit l’avoir perdue déjà. La preuve en est que, malgré la déclaration du cabinet de Saint-Pétersbourg, le gouvernement de l’empereur François-Joseph ne s’est pas moins montré disposé à accepter toutes les conséquences de sa situation nouvelle et à prendre les mesures militaires inhérentes à l’alliance du 2 décembre. L’Autriche s’est empressée de donner acte des dispositions plus conciliantes manifestées par le cabinet de Pétersbourg, mais sans trop s’abuser, nous le pensons, sur la valeur définitive de ces dispositions, et sans se croire moins obligée de se tenir prête à toutes les éventualités prévues par le traité quelle a signé. Si la Russie, éclairée par les evénemens, tend enfin à entrer dans une voie plus pacifique, comment expliquer qu’en ce moment nême ses soldats franchissent le Danube et envahissent de nouveau le territoire turc dans la Dobrutscha ? Cela pourrait n’être point au surplus un jeu parfaitement sûr, car ce serait assurément une interprétation par trop judaïque de supposer que l’Autriche a pris l’engagement de défendre l’intégrité de l’empire ottoman en tenant les Russes derrière le Pruth, et que ceux-ci pourraient librement passer le Danube. Le cabinet de vienne a envisagé sa situation avec ses chances, ses périls et ses devoirs, et la Russie le trouvera sans nul doute aussi décidé dans l’action que dans les conseils, où il n’a point été le dernier à maintenir dans leur plus stricte intégrité les garanties réclamées par la sécurité de l’Europe. Du côté de l’Autriche, les calculs que le cabinet de Pétersbourg aurait pu faire se trouveraient donc peu justifiés.

La Russie sera-t-elle plus heureuse à Berlin ? Par malheur, la Prusse s’est placée depuis quelque temps dans une position qui devient de jour en jour plus singulière, à mesure qu’elle se dessine davantage. La politique du roi Frédéric-Guillaume n’est point visiblement dans l’enthousiasme d’elle-même, quoi qu’elle en puisse dire, et elle s’en prend un peu à tout le monde de ses mécomptes. Elle s’irrite contre les Turcs, qui lui ont créé de tels embarras, et qu’elle voudrait, voir disparaître au moment où elle signe des protocoles en leur faveur ; elle en veut à la Russie, qui n’adhère, pas à toutes les conditions de l’Europe, et à l’Europe, qui n’accepte pas toutes les interprétations du tsar ; elle voit avec une jalousie et un mauvais vouloir mal dissimulés l’Autriche plus décidée et prête à entraîner l’Allemagne. Elle dépense autant d’activité et de temps à ne rien faire qu’un autre en mettrait à prendre une résolution bien simple et bien nette. Et au bout de tout cela, à quoi arrive le cabinet de Berlin ? Sa parole n’a plus de poids, il n’a aucune place dans les négociations, où la Turquie elle-même a son rang ; il frappe inutilement à la porte des conférences, où il aurait pu entrer avec l’autorité d’une grande puissance. À quel titre la Prusse aurait-elle aujourd’hui son rôle dans les négociations ? Elle ne reconnaît point elle-même ses engagemens. Ne vient-elle pas en ce moment de refuser à l’Autriche la portion de son armée qu’elle lui avait promise ? Elle contrarie le cabinet de Vienne en tout ce qui touche la mobilisation des contingens fédéraux ; elle n’a adhéré à aucun acte diplomatique récent. La Prusse souscrira au traité du 2 décembre quand la paix sera signée, si elle doit l’être. Ce n’est point là évidemment un rôle grandiose ; mais de qui la Prusse pourrait-elle se plaindre ? Elle a élevé l’inaction à l’état de système politique, on la laisse au culte de son inaction. À Berlin surtout, l’acceptation récente de l’empereur Nicolas ne peut qu’avoir eu un grand succès. Pour tout dire cependant, le parti de la croix s’est un peu hâté ; il a peut-être mal servi la Russie en triomphant trop tôt d’une résolution qui, selon lui, allait réduire l’Autriche à l’immobilité, et en dévoilant trop ouvertement ce qui pourrait être le secret de la politique russe. Nous voici donc replacés dans cette alternative suprême : si la Russie a été sincère en acceptant les conditions stipulées à vienne, rien de mieux : si elle n’a eu pour but que de tenter une de ces diversions déjà pratiquées par sa diplomatie, outre qu’elle ne réussirait que très partiellement aujourd’hui, ce ne serait point, on le comprend, un acheminement direct à une pacification prochaine, et c’est là ce qui est à craindre encore.

Mais il y a une autre considération destinée à peser d’un plus grand poids dans la balance et à exercer une influence prépondérante dans les conjonctures actuelles : c’est que le secret de la paix n’est point seulement à Vienne, il est surtout en Crimée, et il n’est peut-être bien réellement que là. À vrai dire, c’est devant Sébastopol que se débat la question du véritable sens à attacher à l’article qui stipule la cessation de la prépotence russe dans la Mer-Noire. La diplomatie peut beaucoup, nos soldats peuvent encore plus pour trancher ce nœud redoutable. Des négociations vont donc s’ouvrir, mais la guerre continuera, et elle ne peut pas ne pas continuer dans les circonstances présentes, après les divers incidens qui ont signalé cette lutte. Voilà ce qui peut faire une étrange part à l’imprévu dans l’œuvre que la diplomatie est sur le point de reprendre. Qu’il y ait eu des déceptions, des fautes peut-être assez inévitables dans la première partie de la campagne qui se poursuit ; qu’on se soit trouvé en présence de difficultés qu’on n’avait point encore entrevues, cela n’est point douteux. La vérité est que l’expédition de Crimée avait été primitivement conçue plutôt comme un coup de main hardi et irrésistible que comme un ensemble d’opérations méthodiques et régulières. On s’était peut-être rendu peu de compte d’abord des moyens de résistance, accumulés par la Russie, de la position exacte des lieux, de la valeur des travaux de fortifications qu’il y avait à emporter. Plus tard, il a fallu procéder à un investissement qui n’a pu être qu’incomplet, s’assurer dans des positions égales à celles des Russes, lutter contre les formidables ressources d’une puissance qui a tout fait pour s’asseoir dans un nid d’aigle inexpugnable. Qu’on le comprenne bien : ce n’est point une place forte ordinaire qui se défend du haut de ses remparts ; c’est une artillerie de douze ou quinze cents bouches à feu qui descend sur les glacis, se développe à l’abri d’ouvrages nombreux, chemine de tous côtés selon les chances de la lutte, et livre aux armées alliées un combat incessant depuis le premier jour. Il a fallu soutenir cette lutte, livrer une bataille gigantesque à l’armée russe, grossie de tous les renforts accourus du Danube, et en même temps supporter les rigueurs d’une saison contraire. C’est là le côté faible de notre situation militaire, qui exigeait de sages et nécessaires lenteurs. Le bon et grand côté, c’est l’inébranlable courage de nos soldats, et tout indique aujourd’hui que leur nombre va être à l’égal de leur courage pour les mettre à même de tenter quelque opération décisive. Déjà des renforts considérables sont arrivés en Crimée. Décemment encore, une brigade de la garde impériale partait pour l’Orient. Les flottes alliées n’ont plus à leur tête l’amiral Hamelin et l’amiral Dundas ; elles n’ont rien perdu assurément en passant sous les ordres des amiraux Bruat et Lyons. Ce n’est point sans motif que l’un et l’autre ont été laissés à la tête de nos escadres pour diriger les dernières opérations. C’est par eux principalement, réunis au maréchal Saint-Arnaud, qu’a été décidée l’expédition de Crimée. L’amiral Bruat est certes fort connu en France depuis les affaires de Taïti. C’est un homme d’un commandement simple et facile, d’un esprit plein d’activité, d’une ardeur de courage qui va jusqu’à la témérité, entièrement dominé par le sentiment de la gloire militaire, il aime la guerre pour ses émotions, en devine d’instinct tous les secrets, et il la ferait même au besoin, dit-on, sur terre aussi bien que sur mer. Le chef de la flotte anglaise, l’amiral Lyons, a passé par les affaires : il a été longtemps ministre en Grèce, en Suisse, en Suède ; mais il était trop bon marin pour oublier le métier qu’il avait pratiqué depuis l’âge de onze ans, et dès qu’une grande carrière s’est ouverte, il est remonté sur son vaisseau. Dans ses récentes croisières sur les côtes de Circassie, il s’est montré à la fois entreprenant et industrieux. C’est un homme habile et hardi, très aimé des matelots anglais, ennemi juré des châtimens corporels, commandant de haut, sans vouloir descendre aux détails, — au demeurant un des premiers marins de l’Angleterre. Fort de ce sentiment britannique imperturbable, l’amiral Lyons est allé dans la Mer-Noire avec la pensée bien arrêtée de porter un coup fatal à la marine russe. Pour lui, à vrai dire, c’était là toute la moralité de la guerre. Ainsi chefs et soldats dans les armées alliées sont prêts à agir sur mer comme sur terre. En même temps un corps d’armée turc parti de Varna descend à Eupatoria pour entamer, sous la conduite d’Omer-Pacha, des opérations concertées sans doute avec les généraux alliés. D’un autre côté enfin, par un mouvement aussi juste qu’intelligent, le Piémont vient d’accéder au traité d’alliance des puissances occidentales, et quinze mille Sardes vont prochainement se diriger vers la Crimée. Que si on cherche le sens dernier de tous ces faits, il est évident que les puissances belligérances ne sont nullement disposées à laisser à la diplomatie le soin exclusif de travailler à un dénoûment heureux. Ainsi apparaît donc sous un double point de vue la situation qu’est venue créer le dernier incident. Ici c’est l’adhésion de la Russie aux conditions stipulées à Vienne, et cette adhésion est sans contredit, au premier aspect, un gage de paix qui deviendra d’autant plus sérieux que la Russie aura été plus sincère. Là, c’est la guerre qui se poursuit, et on ne peut disconvenir qu’elle peut déranger singulièrement les combinaisons pacifiques. Ce qui est certain dans tous les cas désormais, ce qui ressort de tous les faits diplomatiques et militaires, de la commotion du continent, de l’attitude générale de la Russie et des moyens qui ont été nécessaires pour venir à bout de cette crise formidable, c’est que la civilisation et la liberté de l’Occident sont en cause, et que l’Europe ne peut plus se retirer de cette lutte sans inscrire dans le traité de paix qui interviendra la consécration souveraine de son droit et la preuve palpable de l’efficacité de son intervention.

L’impression laissée par cet incident, qui est toute l’histoire de l’heure présente, ne semble point avoir été très différente en Angleterre et en France. Des deux côtés du détroit, on a espéré la paix, et on s’est tenu en quelque défiance. Seulement, en Angleterre, ce sentiment très perplexe vient se mêler aux complications d’une crise qui ne cesse point de menacer le ministère, et qui peut éclater ouvertement dans les chambres dès que le parlement reprendra la session interrompue. Le cabinet britannique est fort occupé du soin de son existence d’abord, des vices d’organisation que la guerre a laissé voir dans son armée, de l’enrôlement des étrangers qu’il a été autorisé à faire. Cela suffit certainement. En France, la question principale est celle de l’emprunt. C’est aujourd’hui même que la souscription se ferme après être restée ouverte pendant quelques jours sur tous les points de la France, et, selon toutes les probabilités, le chiffre des sommes souscrites dépassera de beaucoup le chiffre total de la sommé demandée. L’empressement paraît immense partout. De puissantes maisons anglaises ont affecté des fonds considérables à cette destination, et, à vrai dire, leur intervention n’était point nécessaire. Que l’avantage se trouve ici d’accord avec le patriotisme, soit ; le fait n’en reste pas moins comme un signe des dispositions publiques. L’emprunt reste jusqu’ici l’affaire principale, traitée par le corps législatif depuis sa convocation, et comme en dehors des sphères officielles et administratives l’activité est peu apparente, l’année a commencé, on le voit, sans bruit, sans effort, sans coups d’éclat, et même sans actes sérieux et utiles, ce qui vaut mieux que des coups d’éclat, qui ne sont pas toujours très sérieux ni très utiles.

La politique est tout entière, dans les affaires générales de l’Europe ; la vie sociale est sans agitations ; l’intelligence n’a pas eu le temps de faire sa part à cette année nouvelle. Voici cependant que se déroule cette vie littéraire souvent si indéfinissable, avec ses incidens, avec ses manifestations diverses, avec son travail permanent d’idées, d’intérêts, de vanités même parfois. Tout se mêle, tout se confond, et tout finit aussi par aller à son but, ceci à l’oubli, cela à la gloire. Ce n’est point nous à coup sûr qui nierons la place distincte et éminente que l’Académie française occupe, dans cette vie intellectuelle de notre pays ; mais comment l’Académie, garderait-elle cette naturelle autorité due à ses traditions, à la réunion de talens qui la composent, si ce n’est par son esprit, par ses tendances, par ses choix intelligens et sûrs ? l’Académie, on le sait, a cela de particulier, qu’elle est souvent raillée et qu’elle est toujours recherchée, de sorte que ses élections deviennent une mêlée de toutes les compétitions, de toutes les vanités, beaucoup plus empressées d’habitude que le talent. L’Académie en ce moment a plusieurs choix à faire, et ces élections ne laissent point d’avoir leurs péripéties, qu’il est parfois assez curieux et assez difficile de suivre. Il s’agit, en premier lieu, de remplacer M. Ancelot. C’était d’abord M. Ponsard, à ce qu’il parait, qui se présentait dans les meilleures conditions de succès. M. Ponsard était la tragédie en personne, un des frères jumeaux de l’école du bon sens ; rien n’y manquait. Voici qu’un souffle de la fortune académique pourtant venait tout à coup diminuer les chances de l’auteur de Lucrèce, et semblait favoriser M. Émile Augier. Ce n’est pas que les deux candidats fussent réellement rivaux ; ils sont de la même école, ils doivent leurs succès aux mêmes influences, ils se présentaient sous les mêmes patronages académiques ; seulement M. Emile Augier était peut-être mieux servi par les circonstances. Qu’est-il arrivé ? l’auteur de la Ciguë, avec une magnanimité digne d’une plus grande cause, s’est empressé de décliner ce souffle de la faveur ; il a abdiqué ses droits et ses titres au profit de son maître, et alors M. Ponsard est remonté encore une fois au rang des candidats favorisés. M. Ponsard et M. Augier n’étaient point seuls en lice d’ailleurs. L’un et l’autre avaient un concurrent redoutable, le fils de l’auteur du Mérite des Femmes, M. Legouvé, qui a lui-même des patronages actifs et puissans. On compte parmi les parrains de la candidature de M. Legouvé un ancien homme d’état qui a été longtemps au pouvoir, le plus fécond inventeur comique de notre siècle, et un historien de la poésie grecque, tous assez singulièrement associés.

Voilà donc l’Académie entre Lucrèce et Métier. Qui l’emportera ? Sera-ce Médée ? sera-ce Lucrèce ? Grande question ! Le public cependant, ce profanateur vulgus, qui, en littérature, comme en politique, se mêle, de tant de choses où il n’a que faire, le public pourrait bien se demander s’il est absolument nécessaire de choisir entre les deux, ce qu’il peut y avoir de vraiment sérieux dans une candidature comme celle de M. Legouvé, et si M. Ponsard lui-même est à la hauteur des fortunes qu’on lui promet. Ce n’est pas que nous ayons la pensée de nier les mérites de l’auteur de Lucrèce ; M. Ponsard est un talent estimable, solide, un peu compacte, qui écrase de temps à autre la langue sous son poids. S’il faut nommer la tragédie, rien n’est mieux assurément. Si l’Académie est embarrassée de trouver des poètes, n’y a-t-il point un autre talent, une autre inspiration, dans ce charmant et rare poème de Marie qui a justement fait la renommée de M. Brizeux, dans les vers pleins de souffle lyrique de M. de Laprade. S’il faut un inventeur délicat et émouvant, un routeur plein de grâce et d’habileté, n’y a-t-il point M. Jules Sandeau ? S’il faut un critique. M. Gustave Planche n’a-t-il pas quelques titres aux considérations de l’Académie ? C’est ainsi que pourrait peut-être parler le public, si le public avait la parole et exerçait quelque influence à l’Institut ; mais le public ne parle pas : la grande lutte académique sera tout entière entre M. Ponsard et M. Legouvé, et les lettres seront satisfaites, autant qu’elles peuvent l’être par une élection académique. Le malheur de telles combinaisons, c’est de n’avoir rien de littéraire par tous les petits ressorts qu’elles mettent en jeu, et de laisser parfaitement intactes toutes les questions qui touchent à la direction du développement intellectuel de notre temps.

La littérature autrefois avait ses routes tracées, ses formes fixes pour ainsi dire et invariables, ses cadres choisis, ses genres déterminés. Classée et réglée dans son développement, elle ne sortait point d’un certain ordre régulier et harmonieux, qui avait à coup sûr sa grandeur, comme la société même qui y trouvait son expression et son ornement. Elle est devenue aujourd’hui plus variée et plus ondoyante. Elle est, elle aussi, comme ces sociétés nouvelles, si profondément remuées, pleines de diffusion et d’élans vigoureux, de puissance et de faiblesse, d’incertitude et d’exubérance. L’art n’y a point toujours gagné au point de vue de la concentration et de la juste observation de certaines parties de l’âme humaine. Le champ s’est étendu, les aspects se sont multipliés ; les frontières elles-mêmes ont disparu entre les divers pays, ne laissant qu’un domaine immense à explorer pour toutes les intelligences curieuses. Il s’est formé une littérature d’un caractère au fond plus universel que local, qui n’a rien d’abstrait, qui consiste au contraire dans une sorte d’anatomie comparée des peuples, dans l’étude des rapports des mœurs, des races, des nationalités : bourdonnement vague et permanent de cette ruche de la civilisation, dont les nations sont les abeilles ! Peintures des coutumes populaires, descriptions de voyages, analyses de la vie morale ou intellectuelle des races, tous ces livres, qui sont souvent le fruit d’un art imparfait, tirent surtout leur intérêt du mouvement qu’ils dévoilent, du travail qu’ils expriment et qu’ils révèlent dans sa diversité. Que serait le récit d’un voyage d’Anvers à Gênes, — récit qui nous vient d’un Belge, M. Lucien Jottrand, — s’il n’était comme la plainte de ces petites nationalités qui veulent avoir leur plaie entre des agglomérations plus puissantes, et qui ont même parfois des prétentions au-dessus de leurs moyens ? Que seraient les Pèlerins russes à Jérusalem de Mme de Bagréef-Speranski, si ces pages n’indiquaient à quelques égards la source mystérieuse de l’ambition de ce peuple qu’une politique habile et étrangement audacieuse a voulu mener à la conquête de la prépondérance en Europe ? « La nature révéla alors qu’elle avait placé dans la Russie le germe d’une force à laquelle l’appel seul avait manqué, et que désormais le caractère de cet empire serait d’embrasser le monde. » Ainsi parle Jean de Müller, et beaucoup d’écrivains russes sont portés à le prendre fort au sérieux, comme le fait l’auteur des Pèlerins.

Mme de Bagréef-Speranski est un écrivain qui n’a rien de vulgaire, même en se servant de la langue française, qu’elle colore et anime d’un reflet poétique étrange. Elle a le culte de la Russie : qui pourrait lui en vouloir ? Elle est indulgente pour ses faiblesses et ses vices : qui pourrait s’en étonner ? L’essentiel est que, sans le vouloir peut-être, l’auteur des Pèlerins russes laisse suffisamment entrevoir bien des trails de ce peuple singulier et mystérieux qui croit à la Divinité et au « père le tsar, » dont l’imagination rêveuse et vaguement triste s’harmonise avec les douteux crépuscules d’hiver, et qui ne conçoit point d’autre vie morale que de s’endormir Indifféremment sous le joug de ses maîtres. » Le malheureux ! dit un paysan russe, d’un étranger, il n’appartient à personne ! Ces pauvres gens sont comme des chiens sans maîtres, ils ne savent à qui s’attacher ! » Nulle part, sans contredit, l’élément opaque de la civilisation n’est aussi pressé qu’en Russie. Ignorant, souvent abruti par l’eau-de-vie, insensible à la vraie dignité morale, le paysan russe est tout cela sans doute ; mais il a la loi religieuse, cette foi qui le conduit spontanément en pèlerinage aux lieux consacrés, surtout à ces lieux qui ont vu naître et mourir le Christ. Dieu est russe, et le tsar est son prophète, — telle est la foi orthodoxe, et cette force est le levier que fait mouvoir la politique dans ses desseins ambitieux. Le malheur est que le caractère russe est extrêmement mobile et invinciblement porté à s’assimiler tout ce qui s’offre à lui. Une fois qu’il a goûté à ce fruit étranger de la civilisation, il s’inocule aisément tous les goûts, tous les raffinemens, toutes les corruptions de cette civilisation même, sans s’approprier toujours ses vertus. Tel est le double aspect de la société russe. Les masses sont naïves, soumises, résignées dans les hautes classes, il y a l’intelligence rompue à toutes les subtilités, l’élégance factice, la corruption savante. Veut-on voir ces deux cotés de la société russe représentés dans les récits de Mme Bagréef-Speranski ? C’est d’abord la Xenia Damianovna de cette Nuit ou Golgotha, qu’on a pu lire ici ; puis, dans le Moine au mont Athos, c’est Wera, ce type étrange du monde moscovite. Voyez cette jeune fille : elle n’a aucune fortune ; mais elle a reçu une éducation brillante à l’institut. Elle entre dans le monde comme demoiselle de compagnie, comme gouvernante, et dès qu’elle a pénétré dans cette atmosphère enivrante, elle n’en veut plus sortir. La soif du luxe, des élégances la dévore. Elle repousse l’homme qu’elle aime et qui est pauvre, pour conquérir un homme riche, qui a la bonhomie de l’adorer éperdument, et si son secret est dévoilé, elle se rejette avec une froide fureur dans le monde, pour aller épouser quelque prince valaque qu’elle abandonnera plus tard pour aller vivre à Venise. Ainsi se dévoilent à travers ces récits animés quelques-uns des aspects profonds et mystérieux de cette société qui peut avoir sa place sans doute dans la civilisation universelle, mais non à titre de conquérante et de dominatrice.

Voilà le malheur de ces questions comme celle qui agite aujourd’hui le monde : elles se montrent sous toutes les formes ; elles renaissent de l’étude d’une fiction romanesque aussi bien que de la politique ; on les trouve partout, dans tous les pays qui vivent sous l’empire de la loi européenne. Ces pays cependant ont leur vie propre, leurs intérêts, leurs luttes, leur travail intérieur. La Suisse, avait, il y a peu de temps, une courte session de son assemblée fédérale. Le président de la confédération a été renouvelé, et c’est M. Furrer qui a été nommé. Du reste, la situation générale de la Suisse se ressent encore des événemens qui ont transformé, il y a quelques années, ses institutions politiques. Le radicalisme qui est arrivé au pouvoir par ces événemens s’est efforcé de s’y maintenir en se modérant quelque peu et en prenant un caractère gouvernemental ; mais alors il a eu contre lui le radicalisme plus avancé, qui l’avait aidé dans sa victoire, et le parti conservateur, qu’il avait vaincu. Les luttes ont pris une extrême vivacité, notamment dans les cantons du Tessin et de Fribourg ; elles se renouvellent incessamment. Le parti conservateur a évidemment l’immense majorité dans le pays, les votes les plus significatifs le prouvent ; les radicaux ne s’obstinent pas moins à rester au pouvoir, où ils ont pris soin de s’établir pour longtemps, en garantissant la durée de leur autorité par des constitutions cantonales dont la révision est sujette à mille difficultés, C’est ainsi que dans le canton du Tessin une manifestation récente pour la révision de la constitution a échoué. Une commission de conciliation avait été nommer ; d’abord pour arriver à une transaction. On ne s’est plus entendu sur la question de savoir si la révision de la constitution serait faite par le grand conseil actuel ou par une assemblée nouvelle. Ces débats s’agiteront encore sans nul doute, comme ils s’agitent sur plus d’un autre point de la Suisse. Ils forment le caractère principal de la situation intérieure de la vieille république helvétique. Telle qu’elle est cependant, cette vie politique de la Suisse a sa régularité, qui préside au développement pacifique de tous les intérêts du pays.

Mais en est-il ainsi en Espagne ? S’il est un trait caractéristique de l’état de la Péninsule, c’est que rien ne s’y affermit, rien ne s’y organise ; l’incertitude est partout, le pouvoir et la direction nulle part. Il y a six mois déjà que le duc de la Victoire est à la tête du conseil à Madrid, maître absolu du gouvernement, on peut le dire ; il y a deux mois qu’une assemblée s’est réunie avec des pouvoirs souverains et constituans. Qu’est-il sorti de ce mouvement extraordinaire d’une révolution, de ces situations exceptionnelles et anormales ? On en est encore à savoir sous quel régime vit l’Espagne, à quelle force s’appuyer. Un jour le gouvernement, par l’organe du général Espartero, vient fort sérieusement supplier les cortès de former enfin une majorité qui laisse voir une tendance un peu suivie, qui manifeste une pensée politique sur laquelle on puisse se régler ; les cortès, à leur tour, somment le gouvernement de produire son programme, d’agir, d’exercer son initiative. Le gouvernement a publié son programme, les cortès ont voté des bills de confiance, et en fin décompte le gouvernement n’a pas été moins impuissant et moins incertain ; l’assemblée de Madrid n’a pas été moins livrée à toute la diffusion de délibérations stériles et sans règle. Le plus clair des travaux de l’assemblée espagnole jusqu’ici consiste en toute sorte de propositions qui se succèdent, et qui viennent battre en brèche l’organisation financière du pays ou le peu d’ordre politique qui survit. C’est ainsi que les cortès ont supprimé, il y a quelque temps, les droits de consommation et d’octroi, qui donnaient au trésor environ 150 millions de réaux. Et sait-on le moyen ingénieux qui a été adopté pour suppléer au déficit ? On a voté un emprunt. Le ministre des finances, M. Collado, n’a point goûté ce procédé d’économie politique, et il s’est retiré. M. Collado a été remplacé par un banquier très riche de Madrid. M. Sevillano, qui est un ministre très humoristique, et qui a proposé de couvrir l’emprunt de sa propre fortune au besoin. On voit qu’en Espagne on en revient à des procédés de gouvernement fort simples ; mais ce n’est pas tout. Les cortès ont supprimé la partie des impôts de consommation qui revenait à l’état ; elles n’ont point supprimé celle qui était affectée aux provinces et aux municipalités. Or qu’arrive-t-il maintenant ? C’est qu’on ne veut plus même de ce reste d’impôt dans les provinces. Sur plusieurs points ont éclaté des soulèvemens, et une de ces séditions a pris le caractère le plus grave à Malaga, où le gouverneur civil, H. Henri O’Donnell, frère du ministre de la guerre, s’est vu obligé de se retirer devant l’émeute et de donner sa démission. Pendant ce temps, sait-on à quoi est occupée l’assemblée de Madrid ? Elle discute sur la sanction des lois, sur la question de savoir si la reine a le droit de sanctionner les mesures législatives rendues par les cortès actuelles. C’est tout simplement la suspension de la royauté. Désordre financier et désordre politique, voilà le résumé de ces discussions étranges, Le parti progressiste, quand il est au pouvoir en Espagne, cherche partout la trace de conspirations organisées contre sa domination. Il n’y a d’autre conspirateur contre le régime progressiste que le parti progressiste lui-même, et il suffit à coup sûr, pour peu que l’état actuel de l’Espagne se prolonge.

La politique de l’Europe dans ses complications, dans tous ses incidens, se ressent nécessairement de cette complexité puissante d’intérêts, de ces traditions d’antagonisme, de ces luttes morales et intellectuelles inhérentes aux vieilles civilisations. Les questions qui s’agitent au-delà de l’Atlantique rappellent bien sans doute par mille traits l’origine européenne de ces populations répandues dans le Nouveau-Monde ; ces questions mêmes cependant gardent aussi, à travers tout, ce caractère propre aux civilisations qui ont de la peine à se former, à des races qui entrent avec l’inexpérience la plus complète dans la vie publique la plus large. L’Amérique du Sud a cela de particulier, que le droit international n’y est pas plus fondé et respecté que le droit politique intérieur. De L’anarchie, des insurrections mal étouffées et toujours renaissantes, des guerres civiles, des conflits extérieurs perpétuels, c’est là ce qu’on nomme la vie publique de ces contrées. Aujourd’hui le dictateur qui s’est institué lui-même à Bogota il y a près d’un an, le général Melo, vient d’être défait dans un combat ; mais sa défaite n’a point été assez complète pour mettre fin à la guerre civile dans la Nouvelle-Grenade. Au Pérou, il s’agit encore de savoir qui l’emportera, du gouvernement ou de l’insurrection commandée par le général Castilla. À Montevideo, la présence de l’armée brésilienne apparaît comme un fait qu’on ne peut empocher, et qui opprime le sentiment national en menaçant l’indépendance de la République Orientale. À Buenos-Ayres, une scission, recouverte d’abord d’une apparence pacifique, acceptée de guerre lasse par le général Urquiza et par la province principale de la Confédération Argentine, vient de dégénérer une fois de plus en collisions violentes, qui ne seront point à coup sûr les dernières. L’année qui finit peut donc compter parmi les années les plus tristement et les plus stérilement agitées dans l’histoire de l’Amérique du Sud. Ce n’est pas tout encore cependant : à ces confusions il vient de se joindre dans ces derniers mois un épisode qui n’est pas le moins curieux de la politique sud-américaine, et cette fois c’est le Paraguay qui entre en scène, non par une révolution, mais par une difficulté extérieure qui n’est point certes sans gravité, en même temps qu’elle révèle l’état réel de cette partie centrale de l’Amérique du Sud.

Une question extérieure à l’Assomption ! C’est la première fois qu’un tel événement prend place dans l’histoire. Le Paraguay, on le sait, a pratiqué pendant quarante ans ce qu’on pourrait appeler la politique hermétique. Il a vécu en lui-même, strictement et opiniâtrement fermé à toute immixtion étrangère. Ce n’est pas que le docteur Francia obéit en cela à une pensée très différente de celle qui eût aisément dominé dans le reste de l’Amérique du Sud ; il ne faisait que résumer d’une façon plus caractéristique et plus extrême les répulsions de ces races naturellement hostiles aux influences étrangères, et par la position de son pays il pouvait à la rigueur résoudre Le problème étrange de se séquestrer totalement du monde, ce que ne pouvaient faire les autres républiques hispano-américaines. Depuis quelques années cependant le Paraguay lui-même a suivi le mouvement commun : il a noué des relations avec les pays voisins, avec les plus grands gouvernemens de l’ancien et du Nouveau-Monde ; il a signé des traités avec la France, l’Angleterre, les États-Unis, la Sardaigne ; il a concédé certains droits aux étrangers ; il a ouvert ses fleuves à la navigation, et des navires sont arrivés à l’Assomption, portant des ministres de l’Europe. Le Paraguay a joui pendant quelque temps du succès que lui valait cette politique libérale. Il a eu son ambassadeur dans les vieilles cours européennes. C’était merveille en théorie. Puis est venue l’application, et alors les difficultés ont éclaté ; alors on a vu aussi que le docteur Francia n’avait pas emporté son esprit tout entier avec lui.

Les États-Unis ont été les premiers, selon l’habitude, à vouloir tirer parti des tendances nouvelles du Paraguay. Un homme entreprenant, revêtu d’un titre consulaire au nom de l’Union, M. Hopkins, s’est établi à l’Assomption. Il a d’abord joui de quoique faveur auprès du gouvernement paraguayen ; mais bientôt une circonstance est venue provoquer l’audace yankee et faire renaître tout à coup à l’Assomption les instincts répulsifs du docteur Francia, qu’avait cherché à étouffer le président Lopez. C’est là ce qu’on a nommé au-delà des mers la question Hopkins. Comment est née cette question ? À l’occasion d’un incident où le sérieux se mêle au puéril. Le frère du consul américain chevauchait, à ce qu’il parait, aux environs de l’Assomption avec une de ses parentes, femme de l’agent français, M. Guillemot, il est allé donner contre un troupeau de bœufs appartenant au gouvernement et conduit par une escouade de soldats. M. Clément Hopkins a-t-il méconnu l’avis qui lui était donné de s’arrêter ? a-t-il enfreint des règlemens de police ? Le chef de l’escouade a-t-il été gratuitement violent ? Le fait est que M. Hopkins a été traité avec peu de ménagemens, et qu’il en a même été pour quelques coups de sabre, qui ne l’ont point heureusement blessé. Là-dessus s’est engagée une correspondance singulière, très vive de la part du consul américain, M. Edouard Hopkins, très subtile de la part du gouvernement paraguayen. M. Hopkins a demandé une satisfaction pour l’insulte commise à l’égard de son frère, en réclamant la punition du coupable et l’insertion au journal officiel, — le seul qui se publie, — de cette satisfaction. Par la même occasion, il a exhumé une foule d’autres griefs, dont quelques-uns lui étaient personnels en sa qualité de chef de la compagnie de navigation. Le gouvernement paraguayen a accordé une certaine satisfaction, non sans maugréer, sur le fait des violences commises envers le frère du consul, ajoutant pour le reste qu’il ne connaissait pas la compagnie de navigation des États-Unis et du Paraguay, que le Paraguay n’avait autorisé personne à prendre son nom. Le plus clair de cette première partie de l’affaire, c’est que le soldat qui a fait la rencontre de M. Clément Hopkins a été condamné à recevoir un bon nombre de coups de bâton. Les choses en étaient là lorsque, peu après le gouvernement paraguayen rendait un décret par lequel il interdisait aux étrangers l’achat de terres et l’usage de tout titre commercial. Or le consul américain se trouvait justement en ce moment sur le point d’acheter des terrains pour l’établissement de la compagnie de navigation. Le conflit, on le voit, ne faisait que s’envenimer, et il devait s’aggraver encore, puisque dans les premiers jours de septembre, le président Lopez retirait l’exequatur à M. Hopkins sous prétexte d’injures de ce dernier. Tout cela ne se passait point sans de nouvelles correspondances diplomatiques ; mais Le gouvernement paraguayen finissait par ne plus recevoir les notes de M. Hopkins, en se fondant sur ce qu’elles étaient écrites en anglais et qu’il n’entendait pas l’anglais. Une dépêche du commandant du vapeur de guerre américain le Waterwich, qui était en vue de l’Assomption, avait le même sort, après quoi il ne restait plus à M. Hopkins et au commandant du Watertwich qu’à quitter le Paraguay, ce qu’ils ont fait. Malheureusement cet incident n’a fait que réveiller, comme nous le disions, les instincts répulsifs de la vieille politique de Francia, Le président Lopez a rendu un nouveau décret pour interdire aux navires de guerre étrangers l’entrée des rivières de la république et pour prohiber même la navigation dans le Bas-Paraguay, jusqu’à ce que toutes les questions de limites soient vidées entre les états riverains ; mais le gouvernement paraguayen se trouve nécessairement en présence des états européens avec lesquels il a signé des traités de commerce et de navigation virtuellement annulés par ces diverses dispositions. Que sortira-t-il de ce conflit ? il serait difficile de le dire. La question Hopkins, puisque ainsi on l’a nommée, a été tranchée à l’Assomption ; elle ne l’est point à Washington, et ce n’est point sans doute un décret du président Lopez qui arrêtera les Américains, dont l’énergique audace semble se tourner depuis quelque temps vers l’Amérique du Sud. ch. de mazade.



REVUE MUSICALE.

L’année 1855 est encore à son berceau. Sera-t-elle brune ou blonde, et quelle est la destinée que lui réservent les parques Inflexibles ? Quel astre, quel génie ou quelle bonne fée a présidé à sa naissance ? Que nous présage-t-elle d’heureux ou de néfaste ? Descend-elle des régions fortunées où s’amoncèlent les rêves d’or de la poésie divine, et sera-t-elle plus propice à l’art musical et aux œuvres de l’imagination que celle qui l’a précédée, et qui n’est plus qu’un souvenir de l’histoire ? Serons-nous condamnés à vivre encore de stratagèmes et de compromis entre le talent qui n’a pas d’idées et des idées informes qui n’ont pas de vie ? Ne nous viendra-t-il pas un de ces enfans prédestinés au culte de la beauté qui réunisse la science à l’inspiration, qui confonde les faux prophètes et chasse les marchands du temple, dont ils souillent le parvis ? De quelle tribu d’Israël sortira cet Éliacin promis aux nations, ce fils de Mozart et de Rossini ? Ah ! qu’il vienne de l’orient ou de l’occident, qu’il soit de la race de Cham ou de Japhet, pourvu que son règne soit glorieux et qu’il nous délivre du joug de l’impie et des charlatans, nous serons des premiers à lui offrir l’encens et la myrrhe de nos adorations : il est si doux d’aimer et de glorifier le vrai génie !

Et la critique, cette noble faculté de la raison, qui est, après le génie créateur, ce qui honore le plus la nature humaine, sera-t-elle, en l’an de grâce 1855, ce qu’elle est depuis trop longtemps, — un bruit de paroles vaines, une cymbale retentissante qui rend toujours le même son, quel que soit l’objet qui la fasse vibrer ? Ne se dégagera-t-elle pas de l’industrie qui l’enveloppe de ses rameaux flexibles, comme un lierre qui étouffe l’arbre sur lequel il appuie sa fragilité ? Sera-t-elle toujours divisée en deux camps, — l’un composé de condottieri, qui se battent aujourd’hui pour le roi et demain pour la ligue, l’autre formé de partisans aveugles, qui ne voient dans la cause qu’ils embrassent qu’une occasion d’exercer leur faconde et de satisfaire leur vanité ? N’y aura-t-il personne qui s’inquiète plus de l’avenir de l’art que du sort des artistes, et qui défende à ses risques et périls la vérité sainte, si indignement outragée ? Ne surviendra-t-il pas, au milieu de ces consciences avilies, de ces esprits dévoyés et sans boussole, un principe fécond qui relève la critique de l’abaissement où elle est tombée et lui donne un crédit qu’elle n’a plus depuis longtemps ? La presse enfin, sauf de bien rares exceptions, sera-t-elle toujours livrée aux bêtes de l’Apocalypse, et n’aura-t-elle de valeur, en ce qui regarde les œuvres de l’esprit, que celle qu’on accorde à cette phalange intrépide qui, dans les théâtres, soutient le faible, contient le superbe et ramène les égarés ? — Voilà bien des questions qui se posent au début d’une année nouvelle, et dont rien ne fait espérer encore la prochaine solution.

En attendant, le Théâtre-Italien a livré une grande bataille. Un nouvel opéra de M. Verdi, il Trovatore, a été représenté dans les derniers jours du mois de décembre avec un grand appareil de mise en scène. Les partisans de M. Verdi disaient à qui voulait l’entendre que cet ouvrage du compositeur italien dissiperait les nuages qui obscurcissent encore sa gloire à Paris, et que les adversaires de ce qu’ils appellent la nouvelle école auraient la bouche close et seraient condamnés à l’admirer. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il faut croire de ce bulletin de conquête et quelle a été l’issue du combat. Disons quelques mots d’abord du sujet de la pièce, c’est un de ces sombres mélodrames pour lesquels M. Verdi a une sorte de prédilection, et qu’on ne supposerait pas sur les théâtres de nos boulevards. La scène se passe en Espagne vers le XVe siècle, il s’agit d’une bohémienne, d’une zingara, qu’un certain comte de Luna fait brûler toute vive parce qu’il l’accuse d’avoir voulu jeter un maléfice sur un enfant qu’il avait au berceau. Il arrive que la fille de cette bohémienne, Azucena, pour venger la mort de sa mère, dont il lui semble entendre encore les gémissemens, enlève l’enfant du comte et lui fait subir la peine du talion en le jetant tout vif dans un bûcher ardent. Mais en voici bien d’une autre ! La bohémienne s’est trompée, et au lieu d’immoler le fils du comte elle a brûlé par mégarde son propre enfant ! Tel est le prologue de la pièce ; au lever du rideau, on apprend bientôt que deux rivaux se disputent le cœur de la belle Léonore, grande dame de la cour qui a une préférence marquée pour un jeune aventurier, Manrico il trovatore, c’est-à-dire le troubadour. Il résulte de cette lutte que le rival de Manrico est le tout puissant comte de Luna, le frère de l’enfant enlevé par Azucena, et passant de surprise en surprise, on éclaircit enfin ce sombre mystère, d’où il ressort que la bohémienne Azucena, que Manrico, qui se croit son fils, et que la belle Léonore meurent tous sous la vengeance du comte de Luna, qui n’apprend que trop tard qu’il vient de sacrifier son propre frère. On pourrait vraiment appliquer à ce tissu d’horreurs ridicules l’épigramme qu’un critique vénitien fit pour une pièce semblable :

Auditori, m’accorgo che aspettate
Che nuova della pugna alcun vi porti :
Ma l’aspettate in van, son tutti morti.


« Je m’aperçois, auditeurs, que vous attendez des nouvelles de l’issue du combat, mais vous attendez en vain, car ils sont tous morts. »

Nous sommes parfaitement à l’aise avec M. Verdi, dont nous n’avons jamais méconnu les qualités et dont nous avons toujours combattu les défauts. Ses qualités consistent dans le sentiment des effets dramatiques, dans un nombre assez restreint d’idées mélodiques qui ne sont pas dépourvues d’originalité, dans une certaine fougue passionnée, dans l’instinct du rhythme et de la combinaison des morceaux d’ensemble. Ses défauts, plus considérables que ses qualités, sont la violence habituelle du style, l’absence complète de grâce et d’imagination, une harmonie pauvre, une instrumentation sauvage dépourvue de variété, une grande uniformité dans la combinaison des effets, qui sont presque toujours les mêmes. Voilà ce que nous avons eu occasion de remarquer dans Nabucco, le meilleur des ouvrages de M. Verdi, dans Lombardi, dans Ernani, dans i Due Foscari, dans Luisa Miller.

Né à Busseto près de Parme le 9 octobre 1814, M. Verdi, qui est âgé de trente-neuf ans, a déjà composé dix-neuf opéras qui ont tous obtenu un très grand succès en Italie. Il Trovatore, dont le poème est de Cammarano, a été écrit à Rome pour le théâtre Apollo, où il a été représenté le 17 janvier 1853.

Il n’y a pas d’ouverture, mais une simple introduction où un subalterne. Fernando, raconte l’histoire de l’enfant enlevé par la bohémienne. Ce récit, encadré dans un rhythme assez piquant, n’a rien de particulièrement remarquable, si ce n’est que les fréquentes interruptions du chœur sont presque toutes à l’unisson, procédé commode que M. Verdi emploie constamment dans tous ses ouvrages. Le chœur d’un mouvement rapide qui vient après, et qui est également écrit à l’unisson, est assez original et produirait beaucoup d’effet, s’il était moins court. L’air que chante Léonore en racontant à son amie Inès les circonstances où elle vit et entendit pour la première fois Manrico le troubadour rappelle trop fidèlement la cavatine d’Ernani. Toutefois nous signalerons dans cet air un passage délicieux, celui qui accompagne ces mots :

Dolci s’udiro e flebili
Gli accordi d’un liuto.

La phrase musicale monte par degrés chromatiques, et puis s’arrête sur une note accentuée (le fa) pour reprendre son cours jusqu’au si aigu, qui prépare heureusement la cadence. L’allégro qui en forme la seconde partie est dans ce style haché et violent que M. Verdi affectionne, et qui, pour un compositeur qui vise avant tout à la peinture des passions, présente un contre-sens. Après une romance de ténor dans laquelle il trovatore exhale dans la solitude et le silence de la nuit l’amertume de son âme,

Deserto sulla terra
Col rio destin in guerra
È sola speme un cor,
Al trovator.


romance qui est d’un caractère triste et distingué, — surtout la phrase ascendante qui précède la cadence, — vient un trio entre Léonore, le comte et Manrico. Ce trio violent et passionné, qui a le grave défaut d’être écrit à deux parties, puisque le soprano et le ténor chantent toujours à l’unisson, termine le premier acte. Le second acte s’ouvre par un chœur de bohémiens avec accompagnement de marteaux frappant sur des enclumes et toujours à l’unisson, après lequel la zingara Azucena raconte à Manrico le sort affreux de sa mère. Le chant qui développe ce récit ne manque pas d’originalité, et Mme Borghi-Mammo le dit comme une grande artiste qu’elle est. Le chœur qui complète ce récit, toujours à l’unisson, prépare la seconde partie de l’air de la zingara, qui est d’une couleur plus sombre et plus vigoureuse. Le duo pour ténor et contralto, entre Manrico et Azucena, est fort décousu, et c’est à peine si on distingue le passage en ut majeur que Mme Borghi-Mammo accentue avec beaucoup d’énergie. Le meilleur morceau du second acte, qui est aussi l’un des meilleurs de tout l’ouvrage, c’est l’air de baryton dans lequel le comte exprime son amour pour Léonore. Cet air, dont M. Graziani chante l’andante d’une manière charmante et qu’on a grande raison de lui faire répéter, est suivi d’un chœur, coupé d’une manière originale, qui sépare la première partie de l’allégro qui la complète. Cette seconde partie de l’air n’est malheureusement pas aussi distinguée ; on remarque surtout dans l’accompagnement l’intervention d’un cornet à piston qui produit l’effet d’une scène de bal masqué, autre contre-sens qui donne la mesure des prétentions de M. Verdi. Le chœur de religieuses qui se chante derrière les coulisses n’a rien de saillant, et le finale qui termine le second acte se recommande par la petite phrase entrecoupée que chante Léonore, et qui forme le début d’une quintette ou pesso concertato, comme le qualifie l’auteur. Ce morceau d’ensemble, avec accompagnement de chœur, a de la couleur et produit un assez bon effet. Le troisième acte, qui a pour titre : Il figlio della Zingara, débute par un chœur, toujours à l’unisson, qui rappelle celui du quatrième acte des Huguenots, et ce n’est pas là le seul emprunt que M. Verdi ait fait à Meyerbeer. Le trio pour contralto, ténor et laisse, entre le comte, Azucena et Manrico, produit de l’effet, mais un effet violent, qui fatigue par sa monotonie. L’air de ténor avec accompagnement de chœur que chante Manrico est d’un style tourmenté, commun, et termine assez pauvrement le troisième acte.

Le quatrième acte, qui est le plus important de tous, mérite aussi que non l’analysions de plus près. Manrico, il trovatore, et la zingara ont été arrêtés par l’ordre du comte et jetés dans une prison. Léonore vient exprimer sa douleur dans un air qu’elle chante au pied de la tour où est entériné son amant. Tout à coup on entend un chœur invisible de voix étouffées qui, dans l’obscurité de la nuit, laissent échapper ces tristes paroles :

Miserere d’un alima gia vicina
Alla partenza che non ha ritorno.


« Ayez pitié d’une âme prête à partir pour le voyage sans retour. » Ce chœur, d’un style religieux, et sur lequel plane le glas d’une cloche mortuaire, fait tressaillir la pauvre femme, qui exprime ses angoisses par un fragment de mélopée pleine de trouble et de terreur. Après ce premier épisode, une voix plaintive, qui est celle de Manrico, chante, du haut de la tour où il est enfermé, ces paroles non moins significatives :

Ah ! che la morte ognora
E tarda nel venir
A chi desia morir.
Addio, Leonora…


<i Ah ! que la mort est lente à venir pour celui qui la désire. Adieu, Léonore… » La mélodie, soutenue d’un simple accompagnement de harpe, est d’une mélancolie touchante. Le chœur funèbre recommence à chanter la strophe déjà entendue, que Léonore accompagne de ses cris concentrés, après quoi Manrico répète une seconde fois aussi son éternel adieu, qui vient s’enchaîner au chœur, auquel s’ajoute la partie de Léonore, qui s’écrie avec désespoir :

Di te… di te scordarmi


« T’oublier ?… moi t’oublier ? jamais ! » en poussant de sublimes sanglots. Cela est beau, d’un grand et pathétique effet, et si M. Verdi composait souvent de pareilles scènes, il n’aurait pas d’admirateur plus enthousiaste que nous. Il est à regretter que Léonore persiste à chanter toute seule après un morceau si émouvant, et nous aurions même désiré qu’il terminât la pièce. Le duetto pour soprano et baryton que le comte chante avec Léonore, qui pour sauver son amant promet de se donner à son puissant rival, renferme quelques passages heureux ; mais nous prêterons celui, pour contralto et ténor, que la zingara et Manrico chantent dans leur cachot. L’andante en sol majeur,

Ai nostri monti
Ritorneremo…


rappelle une mélodie de Schubert. Le terzettlno entre la zingara, Manrico et Léonore, qui vient annoncer si son amant qu’il sera bientôt libre, produit de l’effet par l’originalité du rhylhme qui le caractérise, et la scène finale, où Léonore expire sous les yeux de son amant et du comte, qu’elle a trompé en s’empoisonnant plutôt que de lui appartenir, est aussi fort belle, surtout la partie de Léonore, que Mme Prezzolini joue et chante d’une manière admirable.

Nous avons signalé tout ce qu’il y a de remarquable dans l’opéra de M. Verdi que vient de représenter le Théâtre-Italien : — au premier acte un chœur, quelques passages de l’air de Léonore, la romance que chante il trovatore, et le trio final, qui rappelle celui d’Ernani sans le valoir ; — dans l’acte suivant, le chœur des bohémiens, le récit de la zingara, d’un caractère étrange et original, le bel air de baryton que chante le comte avec le chœur qui intervient, et le finale ; — au troisième acte, un trio, un air de ténor ; — au quatrième, la grande et belle scène du Miserere, quelques parties du duo entre la bohémienne et il trovatore, et la scène finale. Si maintenant nous essayons de saisir le caractère général de cette partition et de lui assigner un rang, soit dans l’œuvre de M. Verdi, soit comme une production absolue de l’art, nous dirons qu’elle ne s’élève pas au-dessus d’un mélodrame. Le style en est tendu, morcelé et très inégal ; — les phrases sont courtes, les rhythmes souvent ingénieux, mais tourmentés et visant à l’effet, les transitions brusques, l’harmonie pauvre et très peu variée. Non-seulement M. Verdi manque d’imagination, de flexibilité et de grâce, mais il ne possède point cet art suprême de développer une idée, de l’enrichir d’images accessoires, de ce superflu de la poésie que Voltaire trouvait si nécessaire à la vie. Cette vérité dramatique, dont les musiciens de génie tels que Gluck, Jomelli, Mozart, Weber, Rossini, Spontini, n’ont pas été moins préoccupés que M. Verdi en Italie, et que M. Wagner en Allemagne, serait la négation même de l’art, si on la dépouillait des ornemens de la poésie. Lorsque dans le Roi Lear une fille du roi refuse à son vieux père déchu ce superflu de l’existence auquel il est habitué depuis si longtemps, il répond à cette fille dénaturée : « Les besoins ne se raisonnent pas, il n’y a pas un mendiant qui n’ait du superflu. N’accorde à la nature que ce que la nature demande, et tu ravales l’homme au niveau de la bête. » Telle est aussi la réponse qu’on doit faire à ces réalistes impuissans qui voudraient ravaler l’art au niveau de la vérité prosaïque. Qu’ils aillent dans les cours d’assises ou qu’ils lisent la Gazelle des Tribunaux, ils trouveront là ce qu’ils cherchent, des émotions poignantes et la vérité qu’ils aiment. L’art, c’est la poésie, l’expression de la vérité choisie.

Ce n’est pas que M. Verdi soit à confondre parmi les pionniers grossiers de la musique de l’avenir. Il est trop bien doué de certaines qualités mélodiques pour ne pas en connaître tout le prix. Il s’exagère seulement la portée de quelques sophismes qui ont cours depuis quelque temps, et il ne résiste pas assez aux tendances violentes de sa manière. Son instrumentation est toujours monotone, remplie de placage et de maigres accords qui mâchent à vide, et qu’aucun dessin mélodique ne vient relier ensemble. Toutefois nous avons remarqué dans il Trovatore plusieurs tentatives d’amélioration et comme une velléité de vouloir jeter sur le squelette harmonique une draperie mélodique, de sustenter l’orchestre par une idée. Nous ne saurions trop engager M. Verdi à persister dans cette bonne voie.

Indépendamment de l’attrait qui s’attachait à l’opéra de M. Verdi, il y avait aussi, à la première représentation, le désir d’entendre le nouveau ténor qui débutait, M. Beaucardé, qui a créé à Rome le rôle d’il trovatore. D’origine française, M. Beaucardé possède une voix gutturale d’un timbre inégal qui ne manque point de mordant, mais de flexibilité, comme tous les chanteurs qui se sont formés avec la musique de M. Verdi. Il joue avec feu, même avec exagération, et chante fort bien la romance du quatrième acte. Mme Borghi-Mammo obtient un très grand succès dans le personnage difficile de la zingara, et Mme Frezzolini est admirable, comme cantatrice et comme comédienne, dans la scène capitale du quatrième acte. Quant à M. Grazziani, qui possède une des plus belles voix de baryton qu’on puisse entendre, il chante son air du second acte de manière à laisser espérer qu’il y a en lui l’avenir d’un virtuose de premier ordre, s’il travaille.

Le succès raisonnable et modéré qu’a obtenu au Théâtre-Italien le nouvel opéra de M. Verdi nous rassure pour l’avenir, parce qu’il n’a rien de commun avec le fol engouement dont ce compositeur est l’objet au-delà des monts, et qui s’explique d’ailleurs par l’état d’exaltation morale où se trouve l’Italie, ainsi que par l’absence de toute tradition. M. Verdi aura sa place au soleil de notre civilisation, et il sera classé au-dessous de Bellini, dont il n’a pas la distinction ni la tendresse ; après Donizetti, dont il ne possède pas la maestria, le brio et la flexibilité, et à une si grande distance de Rossini, que celui-ci doit le considérer comme un barbaro.

L’Opéra vient d’obtenir un franc et légitime succès avec un joli ballet intitulé la Fonti. La Fonti était une danseuse, italienne qui, vers 1750, faisait les délices de Florence, où elle tournait, comme on dit, toutes les têtes. Éprise du comte de Monteleone. qui partage son amour jusqu’à lui offrir sa main, elle rencontre dans le père de son amant un obstacle insurmontable au bonheur qu’elle a rêvé. Après bien des vicissitudes, la Fonti devient folle et meurt de désespoir à Rome, au milieu des joyeusetés du carnaval. Ce canevas, habilement disposé par M. Mazilier, présente une succession de tableaux où la Rosati est ravissante de grâce et de vérité mimique. Il y a surtout le tableau de la prison où M. Mérante, qui représente le rôle d’un danseur amoureux de la Fonti nommé Carlino, est d’un comique très plaisant. La musique facile et spirituelle de ce ballet est de M. Th. Labarre, qui n’en est pas à son coup d’essai.

Nous allions presque oublier de mentionner le Muletier de Tolède, opéra-comique en trois actes, que M. Adam a fait représenter au Théâtre-Lyrique ; mais M. Adam en a parlé lui-même sans aucun faux scrupule ; de plus M. Berlioz, qui déteste la musique de M. Adam, a fait l’éloge du Muletier de Tolède, pour que M. Adam, qui déteste la musique de M. Berlioz, fasse l’éloge de l’Enfance du Christ. En face de ces justes méconnus, nous imiterons la sage politique de Pilate.


P. SCUDO.


REVUE LITTERAIRE.

M. Félix Clément vient de publier un recueil fort bien fait de fragmens choisis parmi les poètes latins du moyen âge. Déjà M. Ampère dans son Histoire des Origines de notre Littérature, M. Saint-Marc Girardin dans sa série publiée, ici même sur l’Epopée chrétienne, avaient appelé l’attention sur ces écrivains trop oubliés ; ils avaient réussi à prouver la valeur historique et philosophique de leurs poésies sans trop en exagérer le mérite littéraire. M. Félix Clément n’a pas tout à fait la même réserve : dans l’introduction qu’il a placée en tête de son intéressant ouvrage, dans les notices et dans les notes qui accompagnent ces fragmens, nous avons cru trouver, parmi beaucoup de vues justes et ingénieuses, quelques opinions qui nous ont paru assez hasardées. S’il se bornait à professer pour beaucoup de ces poètes une admiration que nous ne pouvons nous empêcher de trouver excessive, il n’y aurait pas lieu sans doute de s’en étonner : quand on s’est livré comme lui à de laborieuses recherches pour déterrer des hymnes et des séquences inédites dans des manuscrits et des antiphonaires inaccessibles au commun des mortels, rien de plus naturel que de s’exagérer la valeur de ces découvertes ; c’est l’histoire de tous les antiquaires. Ce qui nous a paru moins acceptable, ce sont les argumens par lesquels il cherche à justifier son admiration et à l’imposer à ses lecteurs, c’est surtout, sa prétention perpétuelle d’opposer ces poésies à celles des poètes de l’ancienne Rome, et d’en démontrer la supériorité relative. À cet égard, nous devons confesser que nous ne sommes pas encore converti.

M. Clément se propose de populariser dans nos écoles la lecture des poètes chrétiens. Il ne proscrit pas assurément celle de Virgile et d’Horace, mais il voudrait y joindre l’étude des poètes du moyen âge. « Connaissons, dit-il, les Grecs et les Romains le plus que nous pourrons, admirons-les pour ce qu’ils valent ; mais sans les bannir de nos études, au nom de la vérité, des droits de l’imagination, du cœur et de la poésie elle-même ; occupons-nous de ce qui nous regarde particulièrement, de ce qui doit être la consolation de notre vie présente et l’espoir de nos destinées éternelles. » et l’auteur ajoute que saint Barthélémy et saint Jacques lui paraissent des héros de poèmes beaucoup plus intéressans que le pieux Énée. Cela est possible ; mais comme saint Barthélémy et saint Jacques n’ont pas encore trouvé leur Virgile, nous ne voyons pas ce que M. Clément prétend en conclure. Quant à la vérité dont les poètes chrétiens auraient eu le monopole exclusif, sans outrer ici dans l’examen de cette question, nous nous bornerons à remarquer qu’elle est tout à fait étrangère au but que se propose M. Clément. Cette vérité se trouve exprimée ailleurs et beaucoup mieux que dans les poètes inconnus exhumés par M. Clément. Qu’on l’aille chercher dans Polyeucte, dans Saint Genees, dans Athalie, ou mieux encore dans l’Évangile. Nous ne voyons pas ce que cette vérité gagne à être exposée en vers médiocres, qui ne lui servent certainement pas de recommandation. Juvencus par exemple a mis en vers l’Évangile. Après avoir rappelé que son poème était au moyen âge entre les mains des jeunes gens, M. Clément ajoute : « On pensait alors que l’Évangile ne saurait être lu trop souvent. » Fort bien ; mais pourquoi ne pas lire l’Évangile même, au lieu de recourir à la très médiocre traduction en vers qu’en a donnée Juvencus ? Notez que ce versificateur n’a guère fait qu’un centon composé de bouts de vers empruntés à Virgile, qu’il colle sur le texte de l’Évangile, altérant ainsi l’admirable simplicité du récit sacré. Il va jusqu’à copier des vers entiers de l’Enéide, se contentant de substituer Jésus-Christ ou saint Pierre à Turnus ou au roi Latinus. À peu près comme ces chrétiens des premiers âges qui sanctifiaient les statues païennes en les décapitant et en plaçant la tête de quelque saint sur les épaules d’un Jupiter ou d’un Mercure. Le procédé de Juvencus produit le plus singulier effet du monde sur l’esprit du lecteur qui a le malheur de connaître Virgile et de se rappeler les vers originaux.

En lisant les poètes chrétiens, ceux des premiers siècles surtout, il est aisé de voir qu’ils ne partageaient pas à l’égard des poètes païens les préventions de l’abbé Gaume ; ils les ont lus et les imitent le plus qu’ils peuvent, et pas toujours très habilement. Souvent ils emploient des expressions que leur foi seule devrait leur interdire. Ainsi saint Avit nous parle de l’olympe et de la volonté des dieux, et ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que cette dernière expression est mise par lui dans la bouche de Dieu même parlant à Moïse : ce serait bien le moins que Jehovah fût orthodoxe dans son langage. Chez tel autre poète, un mot connu, emprunté aux souvenirs du paganisme, sera généreusement prêté à quelque chrétien. Ainsi Prudence, racontant la mort de saint Romain, met dans la bouche du martyr le mot stoïque d’Arria tendant à son mari le poignard dont elle vient de se frapper : Sic, Paete, non dolet ; allons, Paetus, ce n’est point douloureux. » Seulement Prudence a soin d’allonger cela en deux vers :

Si quaeris, ô praefecte, verum noscere,
Hoc omne, quidquid lancinamur, non dolet.

J’ai été surpris, je l’avoue, en lisant quelques passages de ce nouveau recueil qui prêtent à des comparaisons avec des poètes païens, de trouver parfois moins d’élévation morale chez le poète du moyen âge que chez celui de l’ancienne Rome. Voici, par exemple, un fragment de saint Columban ; c’est un tableau de la vieillesse que M. Clément déclare d’une grande vérité, et dont les vers lui semblent excellens. Or, dans ce passade, saint Columban se préoccupe uniquement des infirmités de la vieillesse, de ses infirmités physiques, perte de l’appétit et du sommeil, refroidissement du sang, etc. — Juvénal aussi, dans sa dixième satire, a fait un tableau de la vieillesse, et c’est surtout sur les misères morales de cet âge qu’insiste ce païen, perte de la mémoire et de l’intelligence, oubli des plus chères affections. Le vieillard ne reconnaît plus ses meilleurs amis, et plus il a vu tomber successivement autour de lui sa femme, ses enfans, tous ceux qu’il a aimés : « il vieillit en robe de deuil, c’est là le châtiment d’une vie trop longue. » De quel côté est donc ici la supériorité morale ?

Ce n’est pas sans quelque timidité que je risque ces observations, car M. Clément a lancé quelque part dans son livre un anathème un peu sévère contre, ceux qui ne partagent pas son enthousiasme pour les poètes latins du moyen âge. « Tout homme, dit-il, dont le sens est droit, dont l’âme est sensible à la vérité, dont le cœur n’a pas encore été complètement desséché par l’étude exclusive des auteurs païens, éprouvera une émotion profonde, et partagera l’enthousiasme qui anime nos poètes et qui donne à leur poésie tant de force et de vie. » Or, comme je suis bien obligé d’avouer que je n’éprouve pas toujours cette émotion profonde en lisant ce recueil, il s’ensuit que j’ai : 1° l’esprit faux, 2° une indifférence coupable pour la vérité, 3° une complète sécheresse de cœur. Cela est dur. Une chose pourtant me console, un peu, c’est que je crois admirer autant que possible la sublime poésie, du Dies irae et quelques autres hymnes, la plupart consacrées par l’église et insérées par M. Clément dans son recueil. Je trouve en outre dans Prudence plusieurs strophes d’une sensibilité gracieuse, surtout celle qu’on cite toujours : Salvete, flores martyrum. J’admire en quelques endroits saint Avit, qui, au milieu de sa poésie assez artificielle et d’une sonorité un peu creuse, a su trouver, avant Milton et sur le même sujet, de grandes images et d’énergiques accens ; enfin saint Bernard et Adam de Saint-Victor ont une onction qui pénètre les cœurs, — même ceux que la lecture de Virgile a « complètement desséchés. » A cela près toutefois, les autres poésies laborieusement réunies par M. Clément, fort intéressantes au point de vue de l’archéologie et de l’histoire, me semblent offrir en général une valeur poétique assez contestable. On est même surpris, après les avoir lues, que la foi ardente du moyen âge n’ait pas créé une poésie lyrique plus abondante et surtout plus simple. Les raffinemens du bel-esprit s’y mêlent perpétuellement aux inspirations d’une foi naïve. Je n’en citerai qu’un exemple ; c’est ce vers assez étrange au su jet de la naissance de Jésus-Christ : Patrem parit filia. Il commence une pièce attribuée à saint Bernard, et la même antithèse se retrouve ailleurs dans ce volume. La sainte Vierge, qui, en enfantant son créateur, se trouve, ainsi devenir « la mère de son père, » est une idée que les poètes du moyen âge caressent assez volontiers ; c’est là un sujet qui a le privilège de leur inspirer toute sorte de raffinemens, fort ingénieux peut-être, mais parfois d’une nature assez délicate. Ce choix de poètes étant destiné à l’enseignement, je serais curieux de savoir comment on s’y prendra pour expliquer aux enfans certains passages. On a beau dire, la lecture de l’Enéide, même celle du quatrième livre, ne présente pas les mêmes difficultés. — Je ne me dissimule pas du reste que l’appréciation de la valeur poétique et morale de telles œuvres doit varier naturellement selon le point de vue plus ou moins orthodoxe auquel le lecteur est placé par ses convictions ; aussi ai-je hâte de quitter ce sujet pour en venir à une question sur laquelle la discussion est possible, parce qu’elle dépend, non des croyances et de la manière de sentir de chacun, mais de certains faits positifs qu’il est possible de constater.

Dans son introduction, M. Clément est obligé de convenir que la plupart des poètes du moyen âge manquent souvent aux règles de la langue et de la versification, et il cherche à les justifier sur ce point. Selon lui, la langue latine, étant celle de l’église, est restée langue vivante, et comme telle, a dû subir de légitimes transformations. Les poètes chrétiens connaissaient fort bien les règles anciennes ; s’ils les ont violées, c’est sciemment, et pour obéir à de nouvelles règles fondées sur les transformations que le latin avait subies. Nous répondrons d’abord qu’on ne voit pas trop ce qu’ils ont gagné à s’accorder tant de licences. Ce qui parait en outre très contestable, c’est cette prétendue transformation régulière que M. Clément veut voir là où nous n’apercevons que des altérations involontaires, produit de l’ignorance. Il faut d’ailleurs distinguer ici la langue de la versification : il est bien évident que les poètes chrétiens, ayant de nouvelles idées à exprimer, ont dû, pour ces idées, inventer de nouveaux termes ; mais quelle nécessité religieuse y avait-il à faire brève une syllabe que Virgile avait faite longue, ou à diminuer par des licences répétées l’harmonie du vers hexamètre tel qu’il existait chez les Latins ? Une remarque que nous ne pouvons nous empêcher de faire, et qui prouverait que ces altérations de la langue et de la versification latines n’ont été ni si méthodiques ni si générales que le croit M. Clément, c’est que parmi ces poètes du moyen âge, à chaque époque il s’en trouve toujours quelques-uns qui écrivent et versifient assez correctement, c’est-à-dire selon les règles anciennes, tandis qu’à côté d’eux il en est d’autres qui multiplient les solécismes et les vers faux. N’en faut-il pas conclure que c’était toujours la même langue, l’ancienne langue, dont les règles étaient observées par ceux qui la savaient bien, violées par ceux qui la savaient mal ?

M. Clément s’est avisé d’un autre argument : « Les poètes chrétiens, dit-il, n’écrivaient pas pour se faire admirer de quelques érudits, mais pour donner au peuple des enseignemens utiles et salutaires. » Pour que cet argument eut quelque valeur, il faudrait prouver d’abord que le peuple pouvait les comprendre. Or la plupart des poètes édités par M. Clément écrivaient dans des pays et dans des temps où la langue latine n’était pas la langue populaire. En France, au VIe siècle, comme le montre M. Ampère, le gaulois était encore l’idiome vulgaire, et c’est tout au plus, dit à cette époque Sidoine Apollinaire, si la noblesse du pays commence à déposer la « croûte de l’élocution gauloise, » crustas celtici sermonis. Plus tard, après l’installation et la domination définitive des Barbares, le latin devint encore moins répandu. C’était donc, bien aux érudits que s’adressèrent alors les poètes chrétiens, c’est-à-dire aux moines et aux prêtres qui savaient le latin ; seulement ces érudits ne l’étaient pas beaucoup, et se contentaient à peu de frais. Enfin, même en se proposant de donner de salutaires enseignement, ces poètes auraient pu sans grand inconvénient être moins barbares : il est possible, à la rigueur, d’édifier les âmes sans solécismes et sans vers faux.

L’auteur du recueil des poètes latins du moyen âge me parait plus heureux quand il nous montre l’origine de la versification Française dans la création d’un système de versification fondé sur la numération des syllabes et sur la rime, système qui se substitua bientôt à l’ancienne prosodie latine. À cet égard, on trouvera dans cet ouvrage de curieuses observations qui suffiraient pour en recommander la lecture. Un des poètes du XIIe siècle, Adam de Saint-Victor, présente une variété de rhythmes et une richesse de rimes à faire envie à nos lyriques contemporains. Il faut avouer du reste que la richesse et la sonorité de la rime sont plus aisées à rencontrer en latin qu’en français. La rime la plus riche que je connaisse, — une rime de quatre syllabes, — se trouve dans une chanson latine, mise en vogue par les jansénistes et les huguenots :

O vos, qui cum Jesu itis,
Non ite cum jesuitis.

La lecture de ces poètes nous semble donc utile pour qui veut étudier le mouvement des idées au moyen âge, et les origines de notre langue, et de notre poésie. À cet égard, nous sommes heureux de nous trouver d’accord avec l’ingénieux et savant critique. Quant à la trop vive admiration que nous blâmons chez M. Clément, c’est là un reproche qu’il est pénible de faire et qui coûte toujours un peu à la modestie : on se demande si cette impuissance d’admirer ce qui excite chez d’autres un si vif enthousiasme ne serait pas une sorte d’infirmité, et cette question ne laisse pas d’être assez inquiétante pour l’amour-propre qui se la pose. D’ailleurs M. Clément, en admirant plus que nous Prudence et Adam de Saint-Victor, a de plus que nous une jouissance littéraire que nous lui envions. Il est vrai qu’en revanche nous admirons peut-être davantage certains poètes de l’antiquité païenne, et cela fait compensation.


EUGENE DESPOIS.


HENRI IV ET LE MINISTRE DANIEL CHAMIER, d’après un voyage inédit de ce dernier à la cour en 1607, par M. Charles Read, chef du service des cultes non-catholiques au ministère de l’instruction publique.


Nous ne voulons pas entrer ici, par une voie détournée, dans ce grand sujet de la conversion de Henri IV ; mais nous voudrions, dès aujourd’hui, faire partager au public le sérieux plaisir que nous avons trouvé dans la lecture du remarquable travail de M. Read sur le mémoire inédit de Daniel Chamier. C’est un modèle de ce genre difficile d’études restreintes qui préparent l’histoire générale et définitive d’une question, résolvant isolément les parties principales du problème, et ménageant de précieux fragmens de la vérité à ceux qui entreprennent de la reconstruire tout entière.

Daniel Chamier, ministre du Dauphiné et plus tard professeur à l’Académie de Montauban, fut à la fois l’un des théologiens les plus savans et l’un des négociateurs les plus actifs qu’aient comptés les églises réformées de la France : Bayle s’étonne que son histoire n’ait point été écrite. « Il n’y a que les Français, dit-il, qui soient capables d’une telle négligence. » Saurin, Élie Benoît, Scaliger ont fait son éloge, et d’Aubigné, dans la Confession de Sancy, le range parmi ceux que le roi ne put « ployer à quelques honnêtetés » dignes d’un tout autre nom. Désigné plusieurs fois par le synode de Montauban pour soutenir des controverses publiques, député aux assemblées de Saumur, de Loudun et de Châtellerault, l’un des quatre députés chargés de recevoir l’édit de Nantes, président en 1603 de ce synode de Gap si agité par la question bizarre de savoir si le pape était l’antéchrist prédit dans la parole de Dieu. Daniel Chamier, que se disputaient plusieurs églises, finit par être accordé à l’académie de Montauban. Ce fut sur la brèche ouverte aux remparts de cette ville par le canon de Louis XIII qu’il trouva, le 1er octobre 1621, une mort digne de cette vie de combats et de sacrifices. Son sang coula encore une fois pour sa cause, lorsque l’intendant Lebret fil rouer vif à Montélimart, en 1683, son petit-fils Moïse Chamier, pour avoir assisté à une assemblée protestante. L’édit de Nantes appauvrit la France de cette race courageuse. Inscrivant sur leurs armes cette belle devise : Aperto vicere voto, les Chamier s’établirent en Angleterre. Ils n’y allaient chercher que la liberté religieuse, ils y trouvèrent l’honneur et la fortune. La postérité du ministre de Montauban ne gagna pas seulement à cet exil volontaire l’avantage de vivre à l’abri des lois et au milieu d’un peuple libre, elle se distingua dans le ministère évangélique et dans de hautes fonctions administratives, c’est l’honorable M. Henry Chamier, ancien secrétaire en chef et membre du gouvernement de la présidence de Madras, qui a bien voulu mettre à la disposition de M. Read le récit que son ancêtre avait laissé de son voyage de 1607 à la cour de Henri IV.

Entre tous les documens qui nous instruisent de la politique suivie par Henri IV envers son ancien parti, il n’en est guère de plus caractéristique que ses entretiens jusqu’ici ignorés avec Daniel Chamier. Son désir de paraître aux réformés un sincère et puissant protecteur, afin de les mieux tenir en bride, ses ménagemens envers l’église romaine, sa ferme résolution de la faire respecter et de se faire accepter par l’Europe catholique, défiante à l’égard du nouveau converti ; ses intelligences avec quelques meneurs chargés de paralyser les assemblées protestantes par un zèle joué et par de fausses mesures ; le soin avec lequel il se défend d’acheter les consciences, et la liberté avec laquelle il offre une pension à Chamier, s’il veut être sage et rendre sages les autres ; en un mot ce mélange de menaces, de promesses, d’apparente bonhomie et d’extrême souplesse qui l’avait rendu maître d’une nation divisée et qui l’aidait à la gouverner, n’est nulle part peut-être mieux saisi que dans le récit naïf de cet honnête homme, qui échappe, par sa simplicité même, à ces royales manœuvres, sans blâmer l’habileté de son maître et sans se vanter de sa conscience.

Afin de rendre ses bonnes grâces plus précieuses et ses séductions plus sûres, le roi effraie longtemps Chamier par le bruit de sa disgrâce, tout en différant de lui donner audience, il dit à l’oreille du cardinal Du Perron, mais assez haut pour être entendu de Chamier : « Voilà le plus mauvais de tous les ministres. » Après douze jours d’attente, Chamier est enfin reçu, et commence une justification à laquelle le roi se dérobe, non sans quelques paroles fermes et dures : « Que s’il y avoit un chat à fouetter, il falloit que je le fisse ; que si je continuels, il me feroit chasser de son royaume, non point comme ministre, mais comme François, et qu’il s’estimoit être roy des ministres, des prêtres et des évesques. » Le Bourbon perce déjà sous le Béarnais, Louis XIV sous Henri IV ; il n’entend pas plus être mal obéi d’un côté que de l’autre ; il n’est plus protestant, et il ne veut pas d’ultramontains ; il dit presque : Mes ministres, mes évêques ! – Il se sent roi de France, il veut gouverner en paix son église gallicane.

L’après-dînée de ce même jour, le roi, qui partait pour la chasse, aperçoit le ministre et lui crie : » Monsieur Chamier, le père Cotton vous a reconnu aussitôt qu’il vous a vu, et dit qu’il vous a écrit fort honnêtement. — Oui, sire, aussi ai-je à lui… - Il dit qu’il veut vous accoster quand il vous verra, soyez sage. » Ainsi averti. Chamier rencontre Cotton, « grand théologien, dit l’Estoilc, mais encore plus grand courtisan. » Le curieux dialogue du ministre et du confesseur est la contre-partie de l’audience royale. Le père Cotton est d’une affabilité doucereuse, il discute avec cette politesse excessive que l’Estoile appelle papelarde, c’est bien là l’aimable controversiste qui, à l’étonnement de ses contemporains, disait monsieur Calvin, au lieu de dire tout couramment et comme tout le monde le démon incarné.

Les entrevues de Chamier et de Sully offrent un autre caractère d’intérêt. Quoique, dévoué à la politique du roi, celui-ci conseillât, à Chamier « de ne point se roidir contre lui, et de confesser plutôt l’avoir offensé, encore qu’il n’en fut rien, » quoiqu’il répétât « qu’aux assemblées on se conduisoit mal, prenant le roi à contre-poil, et se raidissant sur des choses qui dépendoient purement de sa majesté, » Sully ne voulait ni abjurer, ni laisser espérer au roi son abjuration. Il se fâchait qu’on en parlât, comme pour tâter sur ce sujet l’opinion publique. « Il sçavoit bien le bruit qui couroit et ce qu’on disoit de quelques emplois et mariages, mais cela ne l’ébranleroit point ; en somme, si on ne lui faisoit voir une Bible nouvelle et un Testament nouveau dont jamais on n’eut ouï parler, il ne changerait point sa profession. » Il tint parole jusqu’au bout, bien que le roi ne se laissât point facilement décourager, bien que l’épée de connétable et le mariage de son fils aîné, le marquis de Rosny, avec Mlle de Vendôme, lui fussent offerts en échange de ce qu’on lui présentait comme une simple marque de complaisance, il ne suivit point en cela la maxime de son maître, et ne trouva pas que ces avantages valussent une messe ; l’histoire lui doit ce témoignage.

De nouvelles accusations, un nouveau mécontentement réel ou simulé du roi, un second entretien où Henri IV accuse les réformés de « vouloir en faire autant que ceux de Hollande, » une intéressante conversation avec le maréchal de Bouillon sur l’état général de l’Europe, remplissent alors les journées de Chamier. Nous glissons sur cette partie de son mémoire et sur les curieux efforts qui menacent toujours la foi de Sully. C’est Villeroy qui vient le presser au nom du service de sa majesté, c’est le cardinal Du Perron qui répond à ses objections théologiques « qu’il y a des expédiens, que pour la transsubstantation et les images il en croiroit ce qu’il voudroit, qu’on lui donnerait un privilège et à toute sa race de communier sous les deux espèces. » Nous avons hâte d’arriver à la dernière, et à la plus importante audience que Chamier ait obtenue de Henri IV. Le roi s’adoucissant jette sa mauvaise humeur passée sur un accès de goutte et parle à Chamier avec une séduisante franchise.

« Alors il me dit qu’il se vouloit servir de moi, et servir non pas comme plusieurs pensoient et disoient qu’il tachoit de gagner les ministres…, qu’il ne demanderait rien de moi que ce qui se doit d’un homme de bien ; qu’il n’étoit pas, comme on le disoit, gouverné par les jésuites, mais qu’il gouvernoit et les ministres et les jésuites, étant le roy des uns et des autres… qu’on avoit reçu des lettres des princes étrangers, qu’on avoit appelé le pape antéchrist, de quoi il se falloit abstenir, quand il n’y aurait que cette considération qu’il étoit son ami, et que, quand le roy d’Espagne serait son ennemi, il n’endurerait pas qu’on en parlât mal… Il me dit, quant aux disputes, qu’il ne les trouvoit pas mauvaises, encore qu’il ne les trouvât pas bonnes, mais qu’il ne vouloit pas les empêcher : qu’on pouvoit toutefois dire les choses doucement, même qu’il ne trouvoit pas bon que nous nommassions les papistes, que nous pouvions les appeler romains, ou de la religion romaine, ou nos adversaires. Je lui dis qu’ils nous appeloient ordinairement hérétiques, calvinistes, et il dit que c’étoit par abus et que nous le prenions comme si on parloit de nous brûler. Il me dit qu’il voudroit avoir perdu un bras et pouvoir réunir tous ses sujets en une même croyance… qu’il falloit que chacun lui aidât… Lors il s’adressa à moi et dit que je lui aidasse. Je lui dis que j’y pouvois peu, mais que je serais marri de n’y apporter tout ce qui serait en moi. Lors il dit que j’y pouvois beaucoup, et se jeta sur mes louanges, et dit qu’il avoit pensé à me faire du bien, » me donner une pension, et en avoit parlé à M. de Bouillon, mais qu’il ne l’avoit point voulu faire pour cette année, car il vouloit premièrement voir comme je le servirois en la prochaine assemblée qu’il accorderoit dans quatre ou cinq mois, et laquelle il eût déjà accordée, mais qu’il a vu qu’il y a encore des fols parmi nous, et sur cela se plaignit de M. Renaud, de ce qu’il avoit écrit en Allemagne et des paroles qu’il avoit dites, qu’il gagnait les hommes de notre parti en leur donnant des pensions, et qu’il vouloit que je lui fusse témoin comme il n’en étoit rien ; que de telles paroles l’offensoient fort. »

Ce curieux entretien, où l’élément comique domine, se prolonge entre l’honnête Chamier et le plus spirituel des rois de France. Henri IV se livre tour à tour aux émotions les plus touchantes, aux confidences les plus familières. Il sanglotte en parlant de ses devoirs de roi ; il rassure Chamier sur le caractère du dauphin, en qui les réformés pressentaient un adversaire : « Qu’au reste le dauphin étoit d’un naturel tel qu’il le faut à la France, ayant assez de courage pour se faire craindre et se servir du glaive que Dieu a mis en la main des roys ; d’un autre côté, d’un naturel débonnaire pour ne point faire de mal, car, même quand on fait battre des renards avec des petits chiens, il prenoit bien plaisir à les voir mordre, mais sitôt qu’on parle de tuer le renard, il ne le veut pas et se met à crier. » Chamier est enfin congédié avec force bonnes paroles et avec toutes sortes d’encouragemens à bien servir le roi dans les affaires de religion. « Pour mon particulier, il me dit que je le servisse bien, et qu’il me seroit bon maître et qu’il ne me manqueroit pas, que je n’en eusse point de peur, et me redit cela par deux fois, une au milieu de la galerie, l’autre à la porte en sortant. » Avouons que pour un prince qui se défend d’avoir des pensionnaires, Henri IV s’entend assez bien à escompter en services le simple espoir d’une pension. Il ne prenait pas toujours le soin de recouvrir d’honnêtes dehors ce commerce des consciences : « Je puis me vanter, dit-il un jour à d’Aubigné, qu’un homme d’entre vous, des meilleures maisons de France, ne m’a coûté que cinq cents écus pour me servir d’espion parmi vous et vous trahir. »

Dans l’intéressant appendice que M. Charles Read a joint à son travail, il effleure la grande question de l’abjuration de Henri IV. La nécessité de cette conversion est seule digne d’occuper l’attention et les discussions de l’historien, et ce n’est pas sans approcher du ridicule que quelques personnes ont voulu agiter, comme une sorte de question préalable, la sincérité de cette conversion. « Indifférent et sceptique dans un siècle pieux. Henri IV n’avait foi que dans la force tempérée par la prudence. Le côté humain des choses saisissait seul cette nature ardente et sensuelle. » Nous pensons que cette opinion, exprimée en 1845 par M. de Carné [1], a l’évidence en sa faveur et que ce point est acquis à l’histoire : mais la nécessité de cet acte évidemment politique, ses conséquences bonnes ou mauvaises, en un mot sa justification au point de vue des affaires humaines reste encore réservée à l’étude et à la controverse. Les pages remarquables que M. Read a extraites sur ce sujet des Conférences sur l’Histoire de France de sir James Stephen, professeur d’histoire, moderne à l’université de Cambridge, sont d’un protestant éclairé, mais surtout d’un Anglais qui ne peut voir dans les deux siècles de monarchie absolue qui ont suivi le règne de Henri IV qu’un long misgovernment. La question y est bien posée, mais ce n’est qu’après des recherches particulières et une étude sérieuse qu’on peut tenter de la résoudre.


PREVOST-PARADOL.


En feuilletant dernièrement un recueil assez estimé en Allemagne, les Blaetter für literarische Unterhaltung, nous n’avons pas été médiocrement surpris d’y retrouver un grand nombre d’articles que la rédaction de ce recueil nous a empruntés sans faire aucune mention de la source où elle puisait. Il y a dans toutes les langues du monde un nom particulier pour les emprunts de cette nature. La piraterie des contrefaçon, si condamnable à tous égards, laissait au moins aux écrivains et à la direction la récompense morale de leurs travaux : ici, l’écrivain qui les compose et qui les signe, la direction qui les choisit, qui les inspire quelquefois, sont également frustré de l’honneur qui leur appartient. L’Allemagne est justement fière de sa vieille réputation de loyauté ; il suffira de signaler de tels procédés pour que la conscience publique en fasse justice. On comprend sans peine les raisons qui nous obligent à insister sur ce point. Il peut arriver et il est arrivé souvent en effet qu’un article de la Revue, dérobé par un recueil allemand, est reproduit ensuite d’après cette traduction par quelque autre organe de la publicité, qui par ignorance ne manque pas de l’attribuer au recueil où il l’a pris. L’article est lu, il frappe l’attention, il se grave dans plus d’une mémoire attentive, et plus tard si l’on retrouve le même article dans la collection de la Revue, on ne se rappelle plus les dates, on se souvient seulement qu’un a déjà lu cela ailleurs, et l’originalité des travaux publiés ici peut être l’objet d’une suspicion injuste. C’est pour nous l’occasion naturelle, de le déclarer formellement : jamais la Revue, on le conçoit de reste, n’accueille que des travaux inédits. Ainsi, le 15 décembre 1851, M. Ch. de Mazade donne à la Revue une étude sur la Société et la littérature à Cuba ; cet article est traduit dans les Blaetter le 18 septembre 1852, sans que ni la Revue ni l’auteur soient nommés. Quinze jours après, le 3 octobre de la même année, l’article de M. de Mazade est inséré dans la Gazette d’Augsbourg, qui, sans broncher, en fait honneur aux Blaetter für literarische Unterhaltung. Cet article, n’est pas le seul qui nous ait été emprunté de cette manière, et la liste serait longue, si nous voulions citer tous les travaux de la Revue des Deux Mondes que les Blaetter ont jugé convenable de s’approprier. Il faudrait signaler entre autres l’article de M. Gustave Planche sur M. Sainte-Beuve publié dans la Revue le 1er septembre 1851 et copié dans les Blaetter le 31 juillet 1852. M. Emile Montégut aurait aussi à revendiquer plusieurs de ses articles sur la littérature américaine. N’entrons pas dans ce détail, qui pourrait nous mener trop loin ; nous persistons à croire que cette indication suffit pour avertir le public allemand. Nous apprenons d’ailleurs avec plaisir que la direction des Blaetterfür literarische Unterhaltung a passé aujourd’hui en d’autres mains. Un judicieux critique dont la probité littéraire est justement appréciée, M. Hermann Margraff est en ce moment le directeur de ce recueil, et ce nom-là nous est garant que nous n’aurons plus à l’avenir de pareilles réclamations à faire. Les littératures européennes sont de plus en plus associées à une œuvre commune : c’est leur devoir de se contrôler, de s’éclairer, de se contenir mutuellement. Qu’elles observent donc avant tout le respect du travail d’autrui ; c’est la première condition de l’alliance, c’est la première loi de la fraternité littéraire.


V. DE MARS.


  1. Revue des Deux Mondes du 1er mars 1848.