Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1861

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Chronique n° 690
14 janvier 1861


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier 1861.


Si le monde n’avait pas perdu son équilibre, si les choses suivaient leur cours régulier, si nous avions le sens commun, la curiosité serait en ce moment vivement éveillée sur nos affaires intérieures. On entendrait déjà les bourdonnemens précurseurs de la session qui va s’ouvrir, on devrait se tâter, s’informer, se préparer ; on verrait les interrogations, les pourparlers, les confidences, les desseins concertés, poindre, éclater, se presser, s’entrecroiser dans le monde politique : l’on irait et l’on viendrait, on causerait, on discuterait, on s’agiterait, on vivrait. Ce ne sont certes pas en effet les questions, les affaires, les intérêts, les préoccupations qui manquent, à l’heure présente, à l’alimentation de la vie politique. Dans quelques jours, le sénat va se réunir ; dans trois semaines, la session du corps législatif sera ouverte.

Le sénat devra débattre et revêtir de sa sanction les réformes constitutionnelles du programme du 24 novembre. Pour la première fois, nous serons mis au courant des délibérations politiques du sénat. Le sénat va discuter publiquement, comme une sorte d’assemblée constituante, les amendemens apportés à la constitution de 1852. Or les questions soulevées par ces réformes ne sont pas de mince importance : ce sont le droit d’adresse rendu aux chambres, l’entière publicité donnée aux débats parlementaires, le contact direct du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif par la présence d’une portion du cabinet dans la chambre des députés. Ce sont là des modifications considérables de la constitution de 1852 : elles n’ont été qu’indiquées dans le programme du 24 novembre ; la discussion dont elles seront l’objet dans le sénat en devra définir le caractère et préciser la portée. Tout le monde l’a senti : Il s’agit là d’un partage, tout nouveau dans l’ère qui date de 1852, du pouvoir entre le gouvernement proprement dit et les assemblées représentatives. Entre le pouvoir exécutif et les assemblées, la frontière est déplacée, et elle est déplacée au profit des assemblées. L’importance et la nouveauté de la chose appellent l’attention et la curiosité sur les prochaines délibérations du sénat. Il est permis en effet d’espérer que le sénat apportera un grand soin, une sérieuse application, nous dirions presque une coquetterie légitime dans le début qu’il va faire devant le public. Il est tenu d’aborder franchement ces graves questions, de les approfondir, de les épuiser. Il a le bonheur et l’honneur désormais de parler les fenêtres ouvertes, on lui rend l’air : qu’il nous rende la lumière : il nous la doit à torrens. Ce n’est donc pas avec une oiseuse curiosité, c’est avec une patriotique impatience qu’il faut attendre la prochaine réunion du sénat.

Le corps législatif va, lui aussi, se trouver investi de nouvelles prérogatives. On pourra, en d’autres temps, rechercher quel est le meilleur usage pratique qu’il en devra faire pour établir sa légitime influence sur la direction des affaires publiques. Pour aujourd’hui, nous ne sommes pas si pressés. À lui aussi nous ne demandons que de la lumière. Le droit d’adresse est en ses mains un instrument précieux à cet égard. Le droit d’adresse n’est-il pas en effet, grâce aux thèmes infinis qu’il fournit à la discussion, un véritable droit d’interrogation, d’interpellation, d’inquisition ? Nous ne voudrions pas que l’on se servît la première fois de ce droit pour embarrasser, harceler et molester le gouvernement ; mais nous espérons fermement que l’on en usera aussi largement que possible pour répondre à ce besoin vital d’informations qui se révèle dans toutes les affaires du pays. Il nous faut des informations sur nos affaires intérieures et sur nos affaires extérieures. Avant tout, à l’intérieur, en supposant que les explications du sénat sur les réformes du 24 novembre ne soient ni nettes, ni complètes, le corps législatif doit obtenir sur la portée de ces réformes les informations les plus vastes et les plus précises. Il s’agit en effet de fixer là le nouveau droit public suivant lequel devra se développer notre vie politique intérieure. L’institution des ministres sans portefeuille aura, en cette conjoncture, à faire ses preuves d’efficacité en même temps qu’elle pourra donner lieu à d’instructifs éclaircissemens sur la nature des relations qui devront exister désormais entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Des débats approfondis sur cette question pourront avancer le moment où le cabinet tout entier finira par se présenter devant les chambres. Il est dès à présent visible, et la discussion législative ne manquera pas de l’établir, que l’esprit de la réforme du 24 novembre modifie sérieusement la nature des grands corps de l’état, du conseil d’état notamment et du corps législatif. La présence seule des ministres sans portefeuille au sein du corps législatif change déjà la position du conseil d’état vis-à-vis de cette assemblée, position qui est altérée en outre par l’extension donnée au droit d’amendement. Si l’on réunit les conditions nouvelles qui vont présider à l’existence et aux fonctions du corps législatif, rapports directs du ministère avec ce corps, extension du droit d’amendement et publicité entière des débats, il devient manifeste que le corps législatif éprouve une transformation salutaire, et tend au moins à devenir une véritable chambre des députés. Ses relations avec le pouvoir exécutif et avec le corps électoral sont par cela même sensiblement changées. Une ambiguïté qui résultait de la nature des choses avait jusqu’à présent enveloppé ces relations. Le pouvoir exécutif dans son expression la plus haute, le pouvoir impérial, est fondé, d’après la constitution de 1852, sur le principe de la délégation. Ce pouvoir a été indéfiniment délégué par le suffrage populaire à la personne et à la dynastie d’un prince. Le principe sur lequel repose l’existence d’une chambre des députés véritable est le principe de la représentation. Le peuple a délégué le pouvoir exécutif, mais il ne conserve et ne maintient sa liberté politique qu’à une condition : c’est qu’il exercera un contrôle permanent sur le pouvoir revêtu de sa délégation, au moyen d’une assemblée où il sera représenté par des députés. Avec l’influence directe que le pouvoir a exercée jusqu’à ces derniers temps sur l’élection des députés, avec la publicité incomplète des discussions législatives, avec les entraves imposées au droit d’amendement, et la liberté de la presse faisant défaut, de bons esprits auraient pu éprouver une perplexité réelle, s’ils eussent été mis en demeure d’expliquer la vraie nature du corps législatif, et de se prononcer sur la question de savoir s’il était ou un appendice du pouvoir délégué, ou une réelle assemblée représentative. En admettant que le doute fût permis avant le 24 novembre, il ne l’est plus depuis.

Le corps législatif prend décidément le caractère d’une assemblée représentative. Cette situation mieux définie se révélera peut-être, par la suite, dans les rapports du corps législatif avec le pouvoir ; mais elle doit dès à présent se marquer dans les rapports de la chambre avec le corps électoral. Les questions qui touchent à la liberté des élections acquièrent par là une importance capitale. Il semble que le système des candidatures présentées au nom du chef du pouvoir exécutif devra être peu à peu abandonné. En tout cas, on pourra désormais invoquer avec plus de logique, plus d’autorité, par conséquent plus d’énergie, toutes les franchises qui garantissent le libre jeu des opérations électorales.

Il importe d’autant plus d’établir le vrai principe sur lequel repose incontestablement désormais le corps législatif, il importe d’autant plus d’assurer d’avance les garanties que réclame ce principe dans l’élection des députés que, suivant toutes les vraisemblances, nous allons assister à la dernière session du corps législatif actuel. En dissolvant la chambre, le gouvernement donnera la mesure de l’importance qu’il attache lui-même aux changemens apportés par le décret du 24 novembre dans le caractère et les attributions du corps législatif. Quand aura lieu la dissolution ? Laissera-t-on le corps législatif achever régulièrement la session, ou dissoudra-t-on la chambre après la discussion de l’adresse ? Nous l’ignorons. Nous devons dire pourtant que les rumeurs les mieux autorisées assignent une date très prochaine à la dissolution. Cette perspective d’élections nouvelles soulève des questions intéressantes, difficiles, délicates. On se demande, dans les divers groupes qui ont pris autrefois une part active à la vie publique de la France, ce qu’il faut faire en présence de l’appel qui va être adressé au pays, comment et dans quelle mesure l’on doit se mêler au mouvement électoral. Faut-il borner son action à la fonction électorale ? faut-il poser des candidatures ? Nous le répétons, ces questions sont à la fois très intéressantes et très délicates. Nous n’éprouvons pour notre compte aucun embarras à les aborder.

Nous sommes de ceux qui pensent que les convictions sincères et les opinions vivaces ne doivent et ne peuvent, en aucun temps, sous aucun prétexte, se retirer de la vie politique du pays. L’abstention est le suicide des causes politiques. Chacun, dans la mesure de son influence, des opportunités qui lui sont offertes, des moyens d’action qu’il possède, est tenu de s’associer aux destinées de son pays. Ce devoir est plus impérieux encore pour ceux qui se sont liés à la cause de la liberté, et qui, après tous les échecs qu’a éprouvés parmi nous la cause libérale, ne pourraient sans déshonneur se refuser aux occasions qui se présentent à elle et la compromettre par la trahison suprême de leur lassitude et de leur découragement. L’abstention érigée en système serait donc à nos yeux une impardonnable faute. On a pu, dans nos rangs, accueillir avec plus ou moins de confiance et d’élan cette apparence de renaissance libérale qui reluisait dans le programme du 24 novembre ; mais s’il devait y avoir là un germe fécond de liberté, il n’est personne parmi nous qui eût voulu encourir la responsabilité de l’étouffer sous son indifférence. Le devoir général est ainsi compris par tous ceux qui s’honorent d’être demeurés fidèles à la cause libérale. En politique toutefois, le devoir de l’action se mesure, pour les hommes et les partis, d’abord à l’intérêt évident de leur cause, ensuite aux moyens d’agir qui existent pour eux. Ces deux considérations peuvent influer diversement sur la conduite des partis et sur celle des personnes. La candidature à la députation n’est point, on en conviendra, un devoir pour tout le monde. Si l’on veut y regarder de près, on se convaincra qu’il existe bien en France une cause libérale, mais qu’il n’y a pas encore de parti libéral organisé, et que, parmi les hommes mêmes que la cause libérale a le droit de revendiquer comme ses représentans les plus autorisés et les plus honorés, tous ne serviraient pas également leur dignité personnelle, leur cause et leur parti, en se jetant dans l’action avec impatience, et en demandant avec un empressement inopportun la députation au pays. Pour constituer une cause, il suffit d’un ensemble de principes, d’intérêts, de nécessités politiques, et à ce titre la cause libérale existe amplement en France : la cause est dans les idées et dans les choses. Pour constituer un parti, il faut réunir les personnes à la poursuite du même but, concilier les opinions et les intérêts de plusieurs, combiner et discipliner dans une conduite générale les efforts individuels : les partis sont des combinaisons d’hommes ; à ce point de vue, il n’est pas encore permis de dire que le libéralisme existe parmi nous à l’état de parti politique. Si nous examinons ensuite les situations personnelles, nous ne pouvons oublier l’empreinte que nos révolutions successives ont laissée sur les plus grandes et les plus illustres. L’importance des rôles joués et des engagemens contractés dans le passé a créé à quelques-uns des hommes éminens auxquels nous faisons allusion des devoirs d’une nature particulière. Ils peuvent avoir le droit de croire que le sentiment de leur propre dignité leur prescrit la réserve, leur commande de ne point aller au-devant des honneurs politiques, ou leur conseille au moins d’attendre que le pays aille les arracher à leur retraite par des manifestations ou des démarches bien claires. Un autre scrupule peut les arrêter : toute la signification de leur nom est dans le passé ; ils peuvent craindre que ce passé qu’ils portent en eux ne soit un trop lourd fardeau pour un parti naissant, n’attire des récriminations injustes contre ce parti, et ne lui laisse point la signification nette et neuve qu’il doit prendre et garder dans le présent et pour l’avenir. Enfin leur situation personnelle, grâce à leur talent, à l’éclat de leur nom, aux positions qu’ils ont occupées, aux événemens qu’ils ont traversés, est devenue si considérable, qu’elle se concilierait difficilement avec les concessions que la discipline bien entendue et bien pratiquée des partis impose plus encore peut-être aux chefs qui les conduisent qu’aux membres secondaires ou obscurs qui les forment.

Pénétrés de ces considérations, nous sommes donc disposés à suivre sans doute avec un vif intérêt le mouvement électoral qui se prépare, et à y seconder tout ce qui pourra manifester ou promettre la formation d’un nouveau parti libéral, mais sans ambition pour nos anciennes illustrations politiques, sans impatience et sans empressement dans les questions personnelles. Nous le répétons, la cause libérale existe en France puissante et vivace, malgré les apparences, par la fécondité des idées, la grandeur des intérêts et la force latente des choses ; mais notre rêve serait qu’on la laissât pour ainsi dire faire son parti elle-même, spontanément, naturellement, et qu’on ne s’exposât point à compromettre le succès de cette œuvre de rénovation et de rajeunissement par l’immixtion intempestive des élémens du passé. Nous croyons que c’est aujourd’hui la meilleure manière de servir notre cause ; nous souhaitons que la formation du parti libéral s’accomplisse par le recrutement d’hommes nouveaux. Nous n’aurons donc pas le cœur de blâmer ceux des honorables vétérans du libéralisme qui comprendront ainsi leur devoir. Il ne sera pas au pouvoir de leurs adversaires de confondre une patience inspirée par l’abnégation avec une abstention injurieuse au pays. Qu’aurait-on à reprocher à des hommes qui veulent travailler au succès de leurs idées sans rechercher les succès personnels, et qui ne se laissent point troubler par la crainte égoïste et enfantine qu’on ne répète un jour à leur adresse le sic vos non vobis ?

La question électorale n’est pas la seule qui puisse occuper utilement le corps législatif dans la discussion de l’adresse. Un examen sérieux de l’état de nos finances devrait inaugurer l’ère nouvelle qui s’ouvre pour la chambre des députés. La situation financière de l’Europe est au moins aussi mauvaise que sa situation politique. Certes, au milieu de tant d’états dont les ressources sont épuisées, la France, avec l’élasticité de ses revenus et les facilités d’emprunt qu’elle possède, fait une florissante figure ; mais, puisque l’on a admis les vrais principes économiques dans le gouvernement de nos intérêts commerciaux, ne serait-il point temps enfin d’apporter dans le règlement de nos dépenses la réserve conseillée par les principes élémentaires de l’économie politique ? Les dépenses d’un état sont en grande partie une destruction pure et simple de capital, l’anéantissement en pure perte d’une portion considérable du capital annuellement créé par le travail du pays. C’est une pensée que le gouvernement et les assemblées devraient avoir toujours présente à l’esprit. Il est d’autres dépenses qui, quoique reproductives, engendrent au moins pendant un certain temps, et quand elles ne sont pas attentivement mesurées, des effets analogues à ceux qui accompagnent les destructions gratuites de capital. Telles sont par exemple celles qui sont prodiguées avec exagération pour les travaux publics. Si l’on rapproche ces dépenses de celles qui sont des destructions de capital, on ne peut s’empêcher de reprocher une grande imprévoyance à l’administration financière de la France depuis quelques années. L’excès des armemens militaires, l’exagération des expéditions lointaines, l’élan trop rapide donné aux travaux publics, sont pour beaucoup dans ces perturbations monétaires qui éclatent, ce semble, aujourd’hui à des intervalles si rapprochés. On assigne pour cause à ces crises l’accident qui semble les déterminer ; mais elles ont des causes plus profondes, et parmi celles-ci une des plus évidentes est la prodigalité dans les dépenses publiques. Avant que la composition bizarre de l’encaisse de la Banque de France n’eût suscité, il y a trois mois, un péril monétaire que l’on pouvait croire factice, avant que la crise politique des États-Unis n’eût fait rebrousser le courant de l’or d’Europe en Amérique, les hommes intelligens qui président à la direction de la banque d’Angleterre sentaient déjà la nécessité de défendre par la hausse de l’intérêt le capital commercial contre le gaspillage financier des gouvernemens. L’habitude des grandes dépenses, excitée encore par l’élasticité des revenus et la facilité avec laquelle le public répond aux appels des emprunts, dégénère vite en une dangereuse tendance, contre laquelle il faut enfin que nos assemblées réagissent. Le moment de compter sérieusement est venu : nous sommes avertis par la triste situation financière de plusieurs grands états de l’Europe qui se sont vus obligés de nous suivre dans la voie des armemens immodérés ; nous sommes avertis par l’influence indirecte que la ruine de ces états exerce sur nos propres affaires ? nous sommes avertis par le renchérissement universel de l’intérêt de l’argent. D’économies importantes, on ne peut en opérer que sur les armemens : s’il était possible d’en obtenir de cette nature, en répondant à l’intérêt financier du moment, on donnerait en même temps une garantie de sécurité à l’opinion. Notre exemple serait suivi par les autres états, et l’on aurait peut-être employé le moyen le plus efficace de pacifier l’Europe. Malheureusement il y a peu d’espoir d’obtenir bientôt un tel résultat. En tout cas, il est certain que les circonstances ne permettent au moins ni création d’impôts aventureux, comme le voulaient de faux bruits, ni des dépenses ridicules comme celles dont une rumeur non moins fausse, nous l’espérons, gratifie le budget d’un de nos ministères, en attribuant aux chefs de service de ce département une augmentation d’appointemens extravagante.

Une question d’un ordre secondaire, mais d’une haute importance, mériterait peut-être l’examen du corps législatif : c’est la question de l’administration parisienne, qu’un décret publié il y a peu de jours pose, ce nous semble, d’une façon piquante. Ce décret rend applicables à la ville de Paris les dispositions du décret du 25 mars 1852 sur la décentralisation. Tout le monde apprécie la grandeur des intérêts que représente l’administration de Paris. Cette administration est un véritable état. Le budget municipal de Paris était en 1847 de 46 millions ; il s’élevait à 103 millions en 1860, et pour 1861 il atteint la somme de 170 millions. Il n’est que juste de reconnaître que la capacité du préfet actuel de la Seine a encore ajouté à l’importance de la position qu’il occupe ; l’activité et l’heureuse énergie qu’il a déployées dans son vaste gouvernement lui ont donné une place à part parmi nos administrateurs. Si, dans le décret qui vient d’étendre encore ses attributions, il n’y avait à considérer qu’un hommage personnel rendu aux rares facultés d’initiative, d’application et de travail de M. Haussmann, nous pourrions nous borner à exprimer simplement notre approbation ; mais, pour juger le caractère politique de ce décret et pour mesurer la situation particulière qu’il crée, nous devons oublier la personne du préfet. La mesure décentralisatrice de 1852 avait fait une chose utile ; elle avait remis aux préfets le contrôle de nombreux actes municipaux qui avaient eu jusque-là besoin de la sanction du ministre. Une exception avait été maintenue à l’égard de Paris, apparemment parce qu’en effet l’administration municipale de Paris est dans une situation exceptionnelle. À Paris, le magistrat municipal et le préfet se confondent dans la même personne. Le préfet de la Seine est le maire central de Paris ; il représente, pour les intérêts municipaux, l’ancien prévôt des marchands. Comment le préfet contrôlera-t-il le maire, si le préfet et le maire ne font qu’un ? C’est évidemment pour obvier à cette position exceptionnelle que l’on avait, dans le décret de 1852, conservé au ministre de l’intérieur le contrôle des actes de la municipalité parisienne. Si l’on ajoute que la commission municipale de Paris n’émane point de l’élection, on se trouve placé devant une question de droit public très intéressante. Il est de principe en France depuis 89 que qui paie l’impôt le vote et en contrôle la dépense par ses représentans. Les institutions municipales de Paris diffèrent-elles, d’après la loi, de celles des autres communes de France ? Si nous consultons les autorités compétentes, M. Jules Le Berquier par exemple dans son excellent traité de l’Administration de la Commune de Paris, elles répondent : Non. Pourquoi donc en fait ces différences, auxquelles le nouveau décret est venu ajouter une anomalie ? C’est une question que nous posons à nos docteurs en droit administratif et municipal. Si l’on réfléchît que le préfet de la Seine, envisagé dans son caractère de véritable maire de Paris, n’est plus soumis, dans la décision d’un grand nombre de mesures, à aucun contrôle supérieur, il semblera que Paris est placé sous un régime de décentralisation plus réelle et plus complète qu’aucune autre commune de France ; mais, si l’on prend garde que Paris n’élit pas son conseil municipal, on sera moins frappé de ce privilège de décentralisation qui lui est accordé, et alors on sera tenté de considérer le préfet de la Seine non plus comme le maire de la capitale, mais comme un ministre. Cette conclusion a peut-être en sa faveur le mérite spécial du préfet actuel ; mais si on l’accepte, pourquoi ne va-t-on pas jusqu’au bout, et pourquoi le préfet de la Seine n’a-t-il pas sa place au conseil des ministres ?

Mais c’est surtout pour les questions étrangères que l’on attend des lumières des prochaines discussions du corps législatif. L’intérêt qu’inspirent les questions étrangères est de deux natures. En présence des questions engagées en Europe, la France garde d’un côté, dans une certaine mesure, sa liberté diction et l’indépendance de son initiative ; de l’autre, elle peut être affectée diversement par des accidens extérieurs naissant de la situation des autres états, accidens qui échappent à sa volonté et à son influence. C’est parce que les accidens de cette sorte sont plus à redouter que jamais qu’il importe plus que jamais aussi à la France d’avoir un système net de politique étrangère et de le faire connaître. Ne se sentirait-on pas plus rassuré si l’on savait d’avance, en présence des événemens qui peuvent éclater en Europe, à quels principes, à quels intérêts, à quels engagemens notre politique est liée, — si l’on faisait disparaître enfin ces obscurités qui ont donné des apparences contradictoires aux actes récens de notre politique, et qui l’ont rendue parfois incompréhensible ?

Parmi ces actes récens, un de ceux qui étaient restés le plus obscurs était assurément la présence de notre flotte à Gaëte. Protégions-nous, défendions-nous le roi de Naples ? Défendre le roi de Naples, c’était sans doute une politique ; mais elle était bien tardive et bien inconséquente. Nous encourions le même blâme qu’adressent au roi de Naples ceux qui lui reprochent de n’avoir pas opposé à l’invasion garibaldienne cette résistance qu’il n’a entreprise et soutenue qu’après avoir perdu son royaume. On pouvait nous dire : Si vous vouliez arrêter les Piémontais, c’était avant l’invasion des États-Romains qu’il fallait agir, et non lorsqu’il ne restait plus à François II qu’une seule place forte. Si nous ne défendions pas le roi de Naples, si nous demeurions fidèles au principe de non-intervention, si nous pensions qu’il faut laisser l’Italie aux Italiens, notre conduite était plus inexplicable encore. Notre présence à Gaëte ne prolongeait pas seulement la résistance du roi ; elle lui donnait un prestige, elle était un encouragement indirect aux soulèvemens, aux désordres intérieurs qui perpétuent l’anarchie dans les Deux-Siciles, elle augmentait les embarras du Piémont, et affaiblissait, au profit des passions et des partis les plus dangereux, le seul cadre de gouvernement régulier, le seul élément d’ordre quelconque qui survive dans la péninsule. On n’a donné à ces contradictions et à ces vacillations qu’une excuse. On a prétendu que le gouvernement français n’avait été mû que par un sentiment d’humanité envers le roi de Naples ; qu’il n’avait cédé qu’à l’attendrissement inspiré par une grande infortune, qu’il n’avait voulu que préserver le roi malheureux de la pire insulte du sort, de celle qui l’aurait fait tomber aux mains de ses ennemis. Cette raison honorable et juste un moment lorsqu’on ne savait pas encore que les garibaldiens n’étaient point capables de s’emparer de Capoue sans le secours des Piémontais, avait cessé depuis longtemps d’être applicable à la position du roi de Naples ; mais enfin l’on a pris un parti décisif ; on a subordonné à la logique de la politique de non-intervention la sympathie due à un malheur immérité. On a compris qu’en arrêtant plus longtemps l’attaque piémontaise, on s’exposait à perdre entièrement la cause de l’ordre en Italie. On a senti que le temps pressait, car l’on était à la veille des élections d’où doit sortir le parlement de qui va dépendre le sort de la péninsule, et que l’on compromettait dans des élections la cause du roi Victor-Emmanuel et de M. de Cavour en s’obstinant à couvrir Gaëte du côté de la mer. Avant le 19, notre escadre se sera retirée, laissant un navire à la disposition du roi. Le départ de notre flotte ne déciderait pourtant pas François II à quitter Gaëte. Il continuera la résistance avec des chances plus inégales encore ; mais il aura du moins tout l’honneur de sa résolution, et l’intérêt presque romanesque qu’inspirent sa conduite et celle de la jeune reine ne pourra que s’accroître dans cette crise suprême.

Une phase nouvelle va maintenant s’ouvrir dans la question italienne. Nous l’avons dit à maintes reprises : nous eussions souhaité que le mouvement italien se fût modéré depuis longtemps ; mais nous ne pouvons rien contre les faits accomplis, et le bon sens politique est bien obligé d’accepter avec leurs nécessités des situations qu’il eût voulu prévenir. Nous ne chercherons donc point, dans les graves embarras que la politique piémontaise rencontre à Naples, la confirmation des trop stériles reproches que nous avons adressés à l’invasion des états pontificaux et du royaume des Deux-Siciles. Naples et la Sicile ont déjà usé plusieurs des hommes de mérite que le mouvement italien avait mis en évidence. Le prince de Carignan, secondé par M. Nigra, va tenter une nouvelle expérience ; nous souhaitons sincèrement qu’elle soit heureuse. La modération et le bon sens du prince de Carignan et le prestige de sa position auront sans doute une bonne influence à Naples. L’esprit net et résolu, mais conciliant, de M. Nigra secondera efficacement la mission du prince. Machiavel disait que la fortune aime les jeunes gens ; nous souhaitons à M. Nigra, qui en est digne par son habileté et son courage, les faveurs de cette grande coquette.

Mais la question napolitaine, malgré ses graves difficultés, disparaît en ce moment dans une question plus haute et plus vaste, dans une question qui n’est point seulement italienne, et dont les conséquences touchent l’Europe entière, car l’alternative du maintien de la paix ou de la guerre prochaine y est attachée. Nous voulons parler des élections. Les élections sont en effet le champ clos où vont se mesurer les partis italiens. Le triomphe de l’un ou de l’autre de ces partis ne saurait être indifférent à l’Europe, et le parti libéral européen ne doit point marchander le concours de ses sympathies et l’autorité de ses encouragemens à celui qui dans cette lutte représente nos principes et nos intérêts. Le combat, dans les élections italiennes, aura lieu entre la politique garibaldienne et la politique de M. de Cavour, c’est-à-dire entre ce que l’on nomme en Italie le parti de l’action et le parti parlementaire, entre ceux qui veulent la levée en masse de la nation sous la dictature du roi et ceux qui ne veulent ni fermer la bouche au parlement ni marcher à l’aventure, sans tenir compte de la situation de l’Europe. Le parti garibaldien n’a pas de programme politique, il n’en veut pas avoir. La constitution, les ministres, la légalité, les chambres sont pour lui des embarras, des obstacles. À l’exemple de Garibaldi, il ne veut rien comprendre à ce mécanisme qu’il regarde comme un piège ; comme lui, il voudrait que le roi s’emparât de la dictature, et qu’on soulevât sans retard la nation entière au cri du salut public. Tel est le parti de l’action, qui, en se désignant de la sorte, exprime non une doctrine, un calcul politique, mais la fougue plus ou moins naturelle de son tempérament. Agir, agir, quelles que soient les circonstances et n’importe comment, agir tout de suite et quand même, c’est ainsi, dit-il, que la France s’est sauvée en 92, ou plutôt c’est le système que Garibaldi retrouve dans ses souvenirs lorsqu’il se rappelle les entreprises auxquelles il a pris part dans l’Amérique du Sud.

M. de Cavour et ses amis, quoi qu’on puisse dire des excès de hardiesse qu’ils ont commis, ont donné à l’Europe civilisée une autre idée de la raison et de la force de leurs conceptions politiques. Il n’est pas nécessaire d’insister sur ce qui sépare M. de Cavour du parti de l’action ; mais entre ce parti et M. de Cavour on essaie en ce moment de former un parti intermédiaire, dont le succès électoral, s’il pouvait balancer le parti ministériel, aboutirait promptement à la prépondérance de la politique garibaldienne. Ce tiers-parti s’est donné un organe depuis le commencement de cette année dans la Monarchia nazionale, et prétend à remplir le rôle de conciliateur entre les constitutionnels et les hommes de l’action. Les chefs de ce parti sont MM. Rattazzi et Pepoli. Il est difficile de marquer exactement la nuance de ses opinions en matière de conduite politique. Il semble que la différence entre M. de Cavour et M. Rattazzi est aujourd’hui encore celle qui distinguait ces deux hommes d’état lorsque l’année dernière M. de Cavour remplaça au pouvoir M. Rattazzi. Sans s’engager dans le projet d’une dictature royale, M. Rattazzi, à la fin de 1859, semblait pourtant y incliner et caressait peut-être ce rêve garibaldien. M. de Cavour et la régularité constitutionnelle l’emportèrent. Aujourd’hui la même tendance est visible chez les chefs du tiers-parti. Ils veulent rapprocher du gouvernement la politique à outrance, la politique garibaldienne, et il semble que la transaction qu’ils cherchent ne soit autre que la dictature confiée au roi et au ministère. Dans le dernier parlement, M. de Cavour a déjà eu à se défendre contre cette tendance ; on lui proposait les pleins pouvoirs, on s’étonnait, on regrettait qu’il les refusât avec une résolution si ferme. M. de Cavour pense au contraire, et avec raison suivant nous, que tant que le canon n’aura pas grondé du côté de la Vénétie, le parlement, le régime régulier, la discussion, sont des moyens puissans de cohésion et de force intérieures. Ainsi, en Italie aussi, le maintien des garanties parlementaires devient une condition de la conservation de la paix. On ne voit donc pas sur quelles bases le tiers-parti italien compte opérer cette œuvre de conciliation qu’il s’est assignée pour tâche. La conciliation portant sur le fond des choses n’étant point possible, la chercherait-on sur les questions de personnes ? La politique du tiers-parti ne consisterait-elle qu’à substituer des ministres agréables à Garibaldi à ceux qui lui déplaisent ? C’est probable ; mais là est le péril. L’expérience vient de le prouver, on ne peut être avec Garibaldi sans le suivre : on ne peut le suivre sans courir les aventures. M. Rattazzi et ses amis feraient bien d’y prendre garde. Les hommes sages de l’Italie, ceux qui comprennent la valeur de ce qu’ils ont acquis et ne voudraient pas perdre la destinée de leur pays, qu’ils ont dans leur main, sur le coup de hasard le plus téméraire, feront bien d’y veiller aux élections. Nous apprenons d’ailleurs avec plaisir que l’un des plus fermes caractère, qui se soient révélés dans la révolution italienne, et qu’on voulait ranger dans le tiers-parti, n’est nullement enclin à se prêter à cette dangereuse tactique. Nous croyons que M. Ricasoli a plutôt blâmé en d’autres occasions M. de Cavour de n’avoir pas opposé une plus énergique résistance aux caprices de Garibaldi. M. Ricasoli est si loin de figurer parmi les adversaires ouverts ou cachés de M. de Cavour que l’on vient de lui offrir la présidence du sénat, c’est-à-dire le poste le plus élevé qu’il y ait à Turin en dehors du ministère.

Il serait étrange, au surplus, que les Italiens fussent assez peu éclairés sur leurs intérêts pour ne pas s’apercevoir qu’ils combleraient le plus pressant vœu de l’Autriche, s’ils faisaient en ce moment une tentative au-delà du Mincio. Il est probable que Garibaldi lui-même n’a jamais songé pour le printemps prochain à une entreprise semblable ; son plan a dû être de tenter par le Danube un coup d’audace en Hongrie. Ce n’est pas sur sa frontière italienne, c’est au cœur même de son empire qu’il a pensé sans doute à frapper l’Autriche ; mais un commencement d’insurrection hongroise serait nécessaire pour que le plan du grand condottiere pût devenir praticable. L’agitation hongroise est formidable assurément, elle pourra susciter au cabinet autrichien des difficultés considérables ; mais l’Autriche a franchement adopté le système qui est le mieux fait pour tenir tête à ces orages : elle a fait les concessions les plus larges. Devant ces concessions, il n’est pas impossible que la Hongrie demeure sage et préfère à un recours dangereux à la force l’emploi des moyens légaux. S’il en était ainsi, les plans de Garibaldi seraient déjoués, et sa fougue d’action, au grand profit de l’Italie, serait tempérée par la nécessité.

Ce n’est plus seulement dans la vieille et branlante Europe que se font entendre les craquemens d’états : la jeune et fière Amérique est en train de se dissoudre comme un antique empire. Les stars se divisent ; les stripes se déchirent. Il est impossible à des Européens de comprendre cette exaltation imprévoyante qui pousse les états à esclaves à se séparer des états du nord et à s’affaiblir eux-mêmes contre l’esclavage par la crainte seule de voir leurs confédérés refuser l’extradition des esclaves fugitifs, comme si après la rupture du lien fédéral les esclaves fugitifs ne devaient pas être plus assurés de trouver l’asile qu’on leur dispute. Les lettres politiques des États-Unis sont fort sombres, et ne font point espérer de conciliation ; les lettres commerciales sont moins désespérantes : elles disent avec une naïveté brutale que quand planteurs et abolitionistes auront perdu beaucoup d’argent, ils comprendront que leur brouille est une mauvaise affaire, et trouveront vite un arrangement. Les plus avisés, parmi les observateurs de la crise américaine, ne savent que prédire, et nous sommes comme eux. e. forcade.



ESSAIS ET NOTICES.

CORRESPONDACNE DE CHINE.

Nous recevons de Chine quelques notes qu’il nous paraît utile de publier, bien qu’elles contredisent en plus d’un point les données accréditées dans la presse européenne sur les causes et les résultats de la dernière guerre. La personne qui les a recueillies réside en Chine depuis plusieurs années, elle est en rapport avec les représentans les plus considérables du commerce européen de Shang-haï, et, à quelque point de vue qu’on se place, on trouvera ces notes bonnes à consulter.

« Shang-haï, le 20 novembre 1860.

« La campagne militaire est finie, la paix faite, les traités sont signés, et nous pourrons de nouveau expérimenter ce que valent nos relations amicales avec la Chine. C’est le 24 et le 25 octobre que M. le baron Gros et lord Elgin ont échangé à Pékin les traités ratifiés entre la Chine, la France et l’Angleterre. En vertu de ces conventions, le traité de Tien-tsin, tenu en suspens jusqu’à ce jour, entre enfin en vigueur. De plus, la Chine paie 8 millions de taels (70 millions de francs), comme indemnité pour frais de guerre, à la France et autant à l’Angleterre ; la ville de Tien-tsin, ce port de Pékin, est ouverte au commerce étranger ; l’émigration chinoise est autorisée, et le territoire de Coco-loun, qui se trouve sur la terre ferme en face de l’île de Hong-kong, est cédé à l’Angleterre.

« M. le baron Gros et lord Elgin auraient attaché une gloire durable à leur nom, si les traités qui accordent toutes ces concessions avaient des élémens de stabilité ; mais il faudrait être par trop optimiste pour l’admettre. Je pense pouvoir affirmer que personne ici n’y croit sérieusement, et que tout le monde comprend au contraire que MM. les ambassadeurs de France et d’Angleterre, au lieu de résoudre la question chinoise, l’ont seulement fait entrer dans une nouvelle phase. Ils n’ont en effet qu’arraché un « oui » au gouvernement chinois, et ils ont laissé à leurs successeurs, M. Bruce et M. de Bourboulon, la lourde tâche de veiller à ce que ce « oui » soit efficace. La meilleure preuve de leur propre méfiance dans la durée du nouveau traité se trouve dans la mesure qu’ils ont dû adopter de laisser de fortes garnisons sur le théâtre récent de la guerre, à Chi-fou et à Shang-haï. La position de MM. Bruce et de Bourboulon n’est pas à envier ; mais M. Bruce est le frère de lord Elgin, et lui et M. de Bourboulon sont la cause immédiate de la dernière guerre. Ils recueillent ce qu’ils ont semé, et doivent accepter sans murmurer la position qu’ils se sont faite eux-mêmes. Pour juger cette position, qui est celle de la France et de l’Angleterre en Chine, il faut jeter un coup d’œil sur ce qui vient de se passer ici depuis un an.

« La France et l’Angleterre venaient de conclure un traité avec la Chine : M. de Bourboulon et M. Bruce devaient se rendre à Pékin pour y procéder à l’échange des ratifications ; arrivés à l’embouchure de la rivière qui conduit par Tien-tsin à la capitale, ces ministres y trouvèrent des fortifications qui les empêchaient de poursuivre leur chemin sur la route projetée. En même temps le gouvernement chinois leur fit signifier que ces fortifications avaient été élevées comme défense contre les pirates, mais que le chemin de Pihtang était libre, et que les ministres n’avaient qu’à passer par là. M. de Bourboulon et M. Bruce insistent pour passer par Tien-tsin ; les Chinois s’y opposent, un combat s’engage ; les Français et les Anglais sont battus et forcés de se retirer après avoir subi des pertes sensibles.

« Voilà l’introduction à la dernière guerre de Chine. Nous avons le beau rôle dans le drame qui va se dérouler. Nous arrivons ici pour venger une insulte sanglante faite aux pavillons de la France et de l’Angleterre. Quelques personnes osent insinuer que MM. Bruce et de Bourboulon n’auraient point été déshonorés, s’ils avaient fait les concessions que M. Ward, le ministre des États-Unis, a trouvées compatibles avec l’honneur de l’Amérique ; elles ajoutent que MM. Bruce et de Bourboulon auraient pu, sans le moindre inconvénient, prendre la route de Pihtang, et éviter à la France et à l’Angleterre les innombrables et horribles misères qui accompagnent toute guerre ; mais ces personnes parlent si bas, et les défenseurs de la politique agressive du frère de lord Elgin parlent si haut, que l’opinion publique n’entend qu’une cloche, qui lui sonne aux oreilles : « Il faut châtier les Chinois, qui sont d’abominables traîtres ! »

« On commence donc en Europe à se préparer à une nouvelle guerre contre la Chine ; les chambres votent les millions nécessaires pour subvenir aux frais de la campagne, et vingt mille hommes, tant Français qu’Anglais, partent pour l’extrême Orient, où ils doivent appuyer les demandes que M. le baron Gros et lord Elgin sont chargés de faire à la cour de Pékin.

« Les hostilités furent ouvertes au commencement du mois d’août par la prise de possession des forts de Pihtang, au nord de ceux du Peï-ho, et que les Chinois abandonnèrent sans faire de résistance. Quelques semaines plus tard, le 21 août, les forts du Peï-ho furent attaqués. Les Tartares s’y défendirent de leur mieux ; mais enfin ils durent se rendre à l'ultima ratio, aux puissans argumens de nos canons de gros calibre et à longue portée. Hang-fou, le vice-roi de la province de Chi-li, fit hisser le pavillon blanc et adressa aux « honorables commandans en chef des forces françaises et anglaises » une lettre très humble, dans laquelle il se déclara vaincu par l’efficacité supérieure des armes européennes.

« Peu de temps après, un plénipotentiaire chinois, Kwiliang, se présenta et demanda à traiter avec les ambassadeurs de France et d’Angleterre. Des notes diplomatiques furent échangées, et l’affaire semblait marcher vers une solution pacifique, lorsque, au moment de signer le protocole des négociations, Kwiliang déclara ne point avoir le droit de faire les concessions que les ambassadeurs exigeaient de lui. Il se retira, les communications diplomatiques furent suspendues, et les armées des alliés se mirent en marche sur Pékin. De nouveaux négociateurs se présentèrent alors ; ils parlèrent au nom du commissaire impérial Tsaï, prince d’Y et de Mouh-Yin, et prièrent les ambassadeurs de ne pas entrer à Pékin avant d’être arrivés à une entente avec le gouvernement chinois. Une seconde fois, on eut alors l’espérance d’amener l’affaire à sa solution sans nouvelle effusion de sang ; mais cet espoir fut bientôt déçu.

« Le 18 septembre, les troupes des alliés furent attaquées par le prince Sankolitzin, le héros de la Chine moderne. Ses cavaliers tartares s’avancèrent bravement, mais ne purent résister longtemps au feu de l’artillerie européenne, et furent aisément dispersés. Trois jours après, ils revinrent néanmoins à la charge ; mais cette fois encore ils furent repoussés avec de grandes pertes. Le prince Sankolitzin se retira alors définitivement ; mais sa haine contre « les barbares de l’Occident, auxquels la raison ne semble avoir été donnée que pour inventer des instrumens qui, pour un court espace de temps, peuvent faire triompher l’injustice et la déraison sur la justice et la raison, » sa haine contre les Européens devait être au comble, et se manifesta dans le traitement cruel qu’il fit subir aux malheureux prisonniers tombés entre ses mains.

« Dès lors les armées alliées purent s’approcher de Pékin sans rencontrer de nouvelle résistance ; elles arrivèrent le 5 octobre sous les murailles de la capitale, s’emparèrent le jour suivant de la ville de palais appelée Yun-min-yun, qui fut mise au pillage et détruite, après quoi elles franchirent les portes de la ville sacrée.

« L’empereur s’était enfui ; mais heureusement pour lord Elgin et M. le baron Gros, il avait laissé derrière lui un frère, le prince Kong, qui déclara pouvoir agir en plénipotentiaire, et dont les fonctions semblaient se borner à dire « oui » à tout ce que les ambassadeurs de France et d’Angleterre allaient lui demander. — « Nos ministres résideront à Pékin. — Accordé. — Au lieu de 4 millions de taels, vous nous en paierez huit. — Oui. — Tien-tsin sera ouvert à notre commerce. — Comme vous voudrez. — Vous êtes très fâché de ce qui est arrivé l’année passée aux forts de Takou. — Certainement, » etc. On ne tirait pas un « non » de la bouche du prince Kong, quoi qu’on fît. Le malheureux sait que les plus braves armées de son frère, commandées par le meilleur général de la Chine, ont été chassées devant nos armes comme la poussière est chassée devant la tempête ; il voit les ruines fumantes d’Yun-min-yun, l’ancienne merveille de la Chine ; il sait que Pékin, renfermant le palais impérial et tout le prestige, toutes les richesses de sa famille, est à la merci des hommes en face desquels il se trouve, et qui lui ont dit et écrit : « Si vous ne dites pas « oui » à tout ce que nous vous demandons, nous pillons tout, nous brûlons tout, nous détruisons tout. » Le prince Kong dira trois fois « oui » au lieu d’une, quitte à se faire désavouer plus tard, comme Kwiliang et le prince d’Y ont été désavoués.

« Il est difficile d’admettre que la Chine considère comme sacrées les promesses que les ambassadeurs de France et d’Angleterre lui ont arrachées le lendemain du jour de sa plus humiliante défaite. Personne ne le croit sérieusement ici, et un avenir prochain probablement prouvera que l’œuvre du baron Gros et de lord Elgin n’a pas les élémens d’une longue existence. Le jour viendra où l’on fera la révision de l’histoire des relations de l’Occident avec l’extrême Orient. Peut-être alors sera-t-il démontré que notre rôle ici devait être celui du civilisateur, non du conquérant. Malheureusement nous avons choisi le dernier, et nous ferons tous nos efforts pour le soutenir jusqu’à la fin. Réussirons-nous ? C’est chose douteuse. La Chine, ce n’est pas les Indes. La Chine, c’est un immense corps compacte et homogène. Ce pays a sur nous la supériorité insurmontable du trop grand nombre, et tôt ou tard il redeviendra maître chez lui.

« La mission de lord Elgin et du baron Gros est accomplie ; mais, au lieu de nous rapprocher du gouvernement chinois, elle nous en a peut-être éloignés à tout jamais, et notre seul espoir de voir naître des relations vraiment amicales et fécondes entre l’Occident et la Chine repose sur la probabilité de la chute prochaine de la dynastie actuellement régnante dans le Céleste-Empire. »

Tels sont les renseignemens qui nous arrivent de Chine : nous les publions comme de simples indices d’une situation qui ne tardera pas sans doute à être mieux connue.


V. DE MARS.


DES RECENS PROGRES DE L'AGRICULTURE ANGLAISE.


Avec un pays aussi laborieux et aussi progressif que l’Angleterre, il est difficile de se tenir au courant d’une branche quelconque de l’activité nationale. J’ai essayé de faire connaître à la France, dans ses caractères les plus généraux, l’économie rurale du royaume-uni ; mais mes études remontent à plusieurs années déjà, et dans cet intervalle la production agricole n’a cessé de se développer chez nos voisins. Un Français établi en Angleterre, M. Robiou de La Tréhonnais, a senti qu’il pouvait être d’un grand intérêt pour nous de suivre pas à pas ce magnifique mouvement, et il a créé à cet effet un recueil spécial. Voilà déjà deux ans que cette publication a commencé ; elle en est à sa huitième livraison.

Quiconque s’occupe en France d’études agronomiques connaît M. de La Tréhonnais. Avant de fonder le recueil dont nous parlons, il s’était constitué l’intermédiaire entre les éleveurs britanniques et les amateurs français pour les importations des plus belles races d’animaux domestiques. La plupart des taureaux durham, des béliers south-down, des verrats d’Essex et de Leicester, que nous possédons aujourd’hui, ont passé par ses mains. En Angleterre, il est membre du club des fermiers et de la société royale d’agriculture ; en France, il assiste à tous les concours et à toutes les réunions agricoles ; toujours prêt à parler et à écrire dans les deux langues avec une égale verve, un peu trop enthousiaste d’un côté, un peu trop frondeur de l’autre, apôtre et spéculateur à la fois, mais toujours piquant, animé, original, et qui plus est véritablement utile par son infatigable activité. Rien ne le peint mieux que cette immense entreprise d’écrire à lui seul une livraison tous les trois mois. Il en est venu à bout jusqu’à présent, grâce à la richesse du sujet. Quand il ne ferait que traduire ou résumer les principaux mémoires insérés dans les recueils des deux grandes sociétés agricoles d’Angleterre et d’Ecosse, les principaux articles du Farmer’s Magazine et des autres journaux spéciaux, il rendrait déjà un assez grand service. Tout le monde sait quelle est l’immensité des publications anglaises : tout n’y est pas également neuf, et il faut passer sur d’innombrables redites pour arriver à un fait important ; mais quand on prend la peine de suivre avec quelque attention ce perpétuel bouillonnement, on en est bien récompensé par les découvertes qu’on y fait de temps en temps. C’est à cette agitation constante de la publicité que l’Angleterre doit ses progrès dans tous les genres, et il en est de l’agriculture comme des autres grands intérêts, qu’éclaire et stimule sans cesse la multiplicité des informations.

M. de La Tréhonnais a divisé son sujet en plusieurs séries qui se suivent d’une livraison à l’autre. L’une de ces galeries est consacrée aux associations agricoles qu’a fondées l’initiative des particuliers, car on sait qu’il n’existe en Angleterre rien de semblable à une administration de l’agriculture, à des académies agricoles, à des concours nationaux et départementaux institués et rétribués par l’état, etc. Tout s’y fait, à tort ou à raison, par l’impulsion des intérêts privés. Au premier rang de ces associations volontaires figure le fameux club de Smithfield, fondé en 1798. Un grand marché pour les bestiaux se tenait et se tient encore à Londres le jour de Noël : un fermier du Derbyshire eut l’idée de réunir ce jour-là un meeting sous la présidence du duc de Bedford ; le célèbre Arthur Young y assistait, et accepta le titre de secrétaire. Il fut décidé que des primes seraient accordées, aux frais de la société, aux animaux les mieux engraissés, et depuis 1798 ces concours se sont reproduits sans interruption tous les ans. Quiconque parcourt les journaux anglais dans le cours du mois de décembre peut y voir la place qu’occupe le récit de ces joyeuses solennités. L’histoire des prix distribués par le club n’est rien moins que celle des perfectionnemens apportés depuis le commencement du siècle à la production de la viande. Puis est venue la société royale d’agriculture d’Angleterre, qui ne date que de vingt ans, mais dont les concours nomades ont eu en France un grand retentissement, et dont l’admirable organisation nous est maintenant bien connue. M. de La Tréhonnais nous donnera sans doute plus tard l’histoire de la société d’agriculture d’Ecosse, plus ancienne que celle d’Angleterre, et d’autres associations non moins dignes d’attention. Quand même nos habitudes nationales ne nous permettraient pas d’imiter complètement ces. institutions toutes britanniques, il est toujours bon de les bien connaître pour y puiser au moins des enseignemens de détail.

Une autre galerie comprend des notices biographiques, accompagnées de portraits, sur les principaux agriculteurs vivans de l’Angleterre. Le premier est M. Jonas Webb, le célèbre fermier de Babraham, l’heureux lauréat de tous les concours pour la race des moutons south-down, qu’il a poussée à une perfection sans égale. Apres lui vient M. Fisher Hobbs, le non moins célèbre cultivateur du comté d’Essex, à qui l’on doit cette petite race noire de porcs, la plus accomplie peut-être qui existe. Le troisième est M. Mechi, le riche coutelier de la Cité, qui a fondé au milieu d’une bruyère déserte la ferme de Triptree-Hall, maintenant connue dans les deux mondes. Le quatrième est M. John Hudson, de Castle-Acre, surnommé le roi des fermiers, dont la splendide habitation rivalise presque avec le château de son opulent propriétaire, lord Leicester. Le cinquième enfin n’est rien moins que son altesse royale le prince Albert en personne, et ce n’est point par une vaine flatterie que le mari de la reine d’Angleterre est placé ainsi à côté des premiers cultivateurs praticiens. Le prince Albert est un fermier, un véritable fermier ; il a pris à bail 1,500 hectares situés autour du château royal de Windsor, et il paie au domaine de la couronne le prix annuel qu’on exigerait de tout autre exploitant. Son administration se distingue par la sagesse et l’économie ; la liste civile, fort modeste en Angleterre, ne permettrait pas d’excentricités dispendieuses, que l’opinion publique verrait d’ailleurs avec sévérité. Les nouveaux bâtimens d’exploitation, exécutés sous les yeux et sur les plans du prince, présentent un véritable modèle de construction rurale. La reine, qui partage les goûts de son mari, visite souvent avec lui les étables, et plus d’une vache, appelée par son nom, est accoutumée à recevoir les caresses de la main royale.

Ces détails personnels jettent un vif intérêt sur la publication de M. de La Tréhonnais, mais ils n’en forment que l’accessoire. Le sujet principal est la description des procédés mis en œuvre par les cultivateurs anglais pour accroître encore la richesse agricole déjà si grande de leur pays. C’est là surtout que nos propriétaires et nos cultivateurs peuvent trouver, sinon des modèles à suivre absolument, au moins des sujets d’étude, de réflexion et de discussion. N’ayant pas fait moi-même, depuis plusieurs années, de nouveau voyage en Angleterre, je ne puis ni garantir ni contester l’exactitude de tous les détails ; mais l’effet d’ensemble me paraît vrai. Peut-être M. de La Tréhonnais se laisse-t-il quelquefois entraîner par sa passion pour tout ce qui est nouveau, ingénieux et hardi ; il ne faut pas oublier que ce défaut, si c’en est un, est précisément ce qui le soutient dans l’œuvre laborieuse qu’il a entreprise : on ne fait rien sans un peu d’illusion. Je ne voudrais pas répondre, par exemple, que la culture à la vapeur joue tout à fait dès à présent un aussi grand rôle qu’on pourrait le croire d’après la place qu’il lui donne ; ce qui est certain, c’est que les appareils agricoles à vapeur se perfectionnent et se multiplient, et que l’indomptable persévérance de la race anglo-saxonne permet d’entrevoir, un succès prochain. Dans quelles limites se renfermera ce succès ? Il serait imprudent de le dire d’avance. Les inventions les plus étranges, les plus impossibles, y auront dans tous les cas contribué, et rien n’est plus curieux que de suivre jour par jour, dans des descriptions accompagnées de dessins, les rêves les plus bizarres de cette fièvre qui finira certainement par devenir féconde.

Il paraît certain que le nombre des appareils à vapeur actuellement employés au labourage en Angleterre s’élève à une centaine, dont chacun cultive en moyenne 200 hectares. On paraît également d’accord sur ce point, que l’emploi d’une de ces machines économise le tiers environ des chevaux de trait précédemment employés. La dépense annuelle d’un cheval étant évaluée à 1,000 francs, amortissement compris, l’économie de sept chevaux, sur vingt qu’on emploie ordinairement pour 200 hectares, serait de 7,000 fr. Reste à savoir maintenant combien coûtent l’achat, l’entretien et l’usage de la machine et de ses accessoires ; c’est ce que nous ne pouvons manquer d’apprendre bientôt avec certitude. Un grand avantage est dès à présent acquis à la vapeur, c’est la promptitude et la puissance du travail ; les labours d’automne, les plus importans de tous, deviennent par ce moyen beaucoup plus faciles. Le plus curieux des systèmes à l’essai est celui de Halkett, qui couvre la surface de l’exploitation de véritables lignes de rails espacées de 20 mètres, ce qui suppose une mise de fonds énorme et rarement possible, même en Angleterre. Le plus usité et le plus généralement considéré comme pratique est celui de Fowler, qui a obtenu en 1858 le grand prix de la société royale, et qui a reçu depuis cette époque de notables améliorations ; il se compose d’une machine fixe, qui, placée dans un coin du champ, met en mouvement plusieurs lignes de charrues. Je ne puis que renvoyer pour tous les détails aux études de M. de La Tréhonnais ; je veux maintenant, pour donner un autre exemple de tout ce qui s’imagine et se tente en Angleterre en fait d’idées originales, lui emprunter quelques renseignemens sur un système de culture qui s’écarte des sentiers battus, et qu’on appelle la culture sans engrais de Lois-Weedon.

Tout le monde sait que le caractère distinctif de l’agriculture anglaise est le large emploi des engrais de tout genre, minéraux, animaux et végétaux ; voici cependant une tentative qui va en sens inverse. Voyons d’abord le lieu de la scène, car M. de La Tréhonnais ne néglige pas l’effet pittoresque, et il sait très bien placer ses personnages dans un cadre qui les fasse ressortir. « Au centre de l’Angleterre, dit-il, dans un des comtés les plus essentiellement agricoles, celui de Northampton, existe une petite paroisse paisible et retirée, mais dont le nom est dernièrement devenu fameux. L’accès en est assez difficile, car aucun chemin de fer ne passe dans le voisinage, et les chemins de traverse qui y conduisent ne sont pas très praticables en hiver. Le ministre de cette petite paroisse l’habite depuis un quart de siècle ; c’est un des types les plus heureux des pasteurs ruraux de l’église anglicane. La bienveillance se peint sur sa douce physionomie ; sa parole est élégante, son intelligence cultivée par une éducation classique, son maintien noble et distingué. Il est marié, mais il n’a pas d’enfant. Son habitation est attenante au petit cimetière du village, propre et coquet jusque dans sa tristesse, tapissé de belle verdure et tout émaillé de fleurs au printemps. La maison est basse, petite, irrégulière, mais d’une exquise propreté. Une série de trois pièces chaudement tapissées conduit au cabinet d’étude ; partout les murs sont couverts de rayons bien garnis de livres. Quelques tableaux, quelques statuettes de bronze, achèvent de donner à ce paisible logis un cachet d’art, de science et de littérature en parfaite harmonie ayec le repos majestueux du paysage qui l’entoure. Sur le seuil, pas de chien qui aboie, mais le salve antique, le welcome franc et joyeux. Ce lieu, c’est Lois-Weedon ; ce pasteur, c’est le révérend Samuel Smith. »

Après ce petit tableau de genre, qui rappelle le Vicaire de Wakefield, l’habile narrateur frappe le grand coup. « Derrière l’habitation que je viens de décrire, dit-il, se trouve un champ merveilleux, car voilà treize ans que M. Smith y récolte d’abondantes moissons de blé sans y mettre aucun engrais. On peut crier au miracle, mais on ne peut nier les faits. J’ai vu hier, 3 février 1859, la treizième plantation de blé semée sur le même champ, sans que, depuis treize ans, il y soit entré la moindre parcelle d’engrais. Cette treizième récolte a bien certainement la plus belle apparence que j’aie jamais vue à cette époque de l’année. Les touffes épaisses d’un vert bleuâtre s’allongent en lignes d’une rectitude géométrique, sans que la moindre irrégularité de hauteur ou d’épaisseur vienne en briser l’agréable symétrie. »

D’où vient ce prodige ? Est-ce de la fertilité exceptionnelle du sol ? Le champ dont il s’agit est à base argileuse, mais il n’avait, quand le pasteur de Lois-Weedon a commencé ses expériences, que 12 centimètres de terre végétale. Tout le secret réside dans la manière dont il est cultivé. M. Smith ne sème jamais en blé que la moitié de son champ à la fois : il sème d’abord trois lignes espacées entre elles de 25 centimètres, puis il laisse vide un intervalle d’un mètre, puis trois autres lignes de semence, puis un autre intervalle d’un mètre, et ainsi de suite, de manière à intercaler l’une dans l’autre la moitié en blé et la moitié en jachère. L’année suivante, les rôles sont intervertis, les bandes qui ont porté du blé restent en jachère, et les bandes qui étaient en jachère reçoivent la semence. C’est, comme on voit, une variante de l’assolement biennal, mais avec cette différence que la moitié ensemencée donne autant de récolte qu’en donnerait le tout avec la meilleure culture. La moyenne du produit depuis cinq ans a été de 38 hectolitres 65 litres par hectare de superficie, et, comme M. Smith n’emploie que 45 litres de semence, le produit net dépasse 38 hectolitres obtenus tous les ans sur un seul et même hectare, ou plus de quatre-vingts fois la semence : résultat magnifique, que bien peu de cultivateurs peuvent égaler.

Voici maintenant comment procède M. Smith : après l’emblavure, les bandes de jachère sont défoncées à la fourche de toute la profondeur de l’instrument, de sorte qu’à chaque bêchée quelques centimètres de l’argile du sous-sol sont ramenés à la surface. Cette partie du sol reste exposée tout l’hiver à l’action de l’atmosphère ; au printemps, elle est plusieurs fois retournée et fouillée jde nouveau, et c’est sur ces bandes ainsi préparées que se font les semailles de l’année suivante. Je passe les détails de l’ensemencement, qui n’ont rien de bien particulier, pour insister sur ce qui fait le caractère distinctif du système, l’ameublissement continuel de la jachère. Non-seulement le blé pousse avec vigueur sur un sol ainsi préparé, mais il profite visiblement de tous les travaux qui se font entre ses lignes : ses racines plongent à des profondeurs inusitées, et ses tiges ne craignent pas la verse. Il y a là sans doute une action physique qui résulte de l’extrême pulvérisation du sol à une grande profondeur, mais il y a aussi une action chimique par la constante pénétration des influences atmosphériques, et c’est par là surtout que l’expérience mérite de fixer l’attention.

Le révérend Samuel Smith est, a cet égard, le continuateur de Jethro Tull, célèbre agronome anglais qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. D’après Jethro Tull ; la seule nourriture des plantes leur vient des élémens organiques tirés de l’atmosphère, et comme la source de ces élémens est inépuisable, tout l’art de l’agriculture consiste à tenir le sol libre de mauvaises herbes et complètement pulvérisé. Cette théorie était fausse dans ce qu’elle avait d’absolu, mais elle contenait beaucoup de vérités ; c’est à elle que les Anglais doivent les labours répétés, les semis en ligne, le sarclage et le binage des cultures, pratiques qui ne suffisent pas sans doute, mais qui contribuent beaucoup aux grands succès. M. Samuel Smith l’a complétée en y ajoutant l’approfondissement continu de la couche arable, qui permet de chercher de plus en plus dans le sol lui-même les élémens minéraux dont Tull avait méconnu l’importance. À son tour, l’expérience de Lois-Weedon n’est pas complète, en ce sens que, tous les sols ne contenant pas les mêmes élémens en quantités égales, ce qui réussit sur les uns doit échouer sur les autres, ainsi que l’ont prouvé des essais ultérieurs qui n’ont pas réussi ; mais bien que ce système de culture ne puisse pas être employé partout, et que, là même où il réussit, il ne puisse probablement pas se continuer toujours, le résultat inattendu obtenu par le pasteur de Lois-Weedon jette un jour nouveau sur les causes mystérieuses qui agissent sur la végétation, et qui ne nous sont encore que très imparfaitement connues.

Comment se fait-il que, par le seul fait du repos, un sol épuisé se remplisse peu à peu d’un nouvel engrais naturel qui permette tôt ou tard une nouvelle culture de céréales ? Comment faut-il s’y prendre pour faciliter cette accumulation spontanée d’après les différens sols et les différens climats ? En un mot, qu’est-ce que la jachère ? quelle est l’action réciproque du sol sur l’air et de l’air sur le sol ? Chaque jour apporte sur ce grand problème de nouveaux éclaircissemens. Tantôt ce sont les découvertes de M. Boussingault sur la formation naturelle des nitrates, tantôt les expériences de M. Barral, qui décèlent dans l’eau de pluie des substances ammoniacales et même des phosphates. Le phénomène majestueux et caché de la circulation universelle laisse échapper un à un ses secrets. On savait déjà que certaines plantes avaient la propriété d’attirer et de condenser les gaz fécondans ; on sait maintenant que certaines substances minérales, certains états mécaniques du sol, certaines conditions électriques, jouissent du même privilège. Il n’en résulte nullement qu’on doive se passer d’engrais végétaux et animaux, mais une source immense d’engrais se révèle de plus en plus dans l’atmosphère qui nous entoure, et nous commençons à connaître quelques moyens de fixer directement cette fumure aérienne. Les anciens s’en étaient doutés depuis longtemps, car, dans les fables mythologiques, la déesse de la végétation, Cérès, était fille de Saturne et de Cybèle, c’est-à-dire de l’air et de la terre.

Le recueil de M. La Tréhonnais consacre aussi de nombreuses et excellentes pages à la question si controversée des engrais liquides. Un des meilleurs travaux qu’il ait reproduits sur cette question est un mémoire de M. Voelcker, professeur de chimie au. collège royal d’agriculture de Cirencester et chimiste consultatif de la société royale d’agriculture. On y voit très bien dans quelles conditions et sous quelle forme l’application de l’engrais liquide peut être profitable et dans quels cas au contraire il convient de s’en abstenir. À cette question se rattache celle des égouts des villes ; celle-ci s’est réveillée assez vivement à propos d’une lettre du savant Liebig, qui frappait peut-être un peu trop fort pour frapper tout à fait juste, mais qui a eu le mérite d’appeler de nouveau l’attention sur le problème fondamental de l’agriculture. M. Mechi, à qui cette lettre était adressée, est entré lui-même en lice avec son entrain ordinaire, et il demeure bien démontré, ce qui n’a été du reste sérieusement nié par personne, qu’en laissant échapper dans les fleuves les égouts des villes, on perd une immense richesse agricole. La véritable difficulté est dans les moyens de recueillir et de répandre économiquement cet engrais précieux. Quant à sa puissance, dès qu’il est bien employé, il suffit de citer les paroles suivantes de M. Mechi : « L’exemple des prairies d’Edimbourg, qui reçoivent annuellement 15,000 tonnes des égouts de la ville à l’hectare, prouve que le même sol peut recevoir et retenir tous les ans une énorme quantité d’engrais. La location de ces prairies s’est élevée au printemps dernier à 1,687 fr. l’hectare en moyenne ; quelques-unes des meilleures se sont louées jusqu’à 2,750 fr. » Nous avons nous-mêmes aux portes de Paris, dans les prairies de la ferme de Vincennes, un exemple moins frappant sans doute, mais tout aussi décisif.

Tout le monde connaît la grande plaine, près de Saint-Maur, qui a servi de camp à l’armée d’Italie à son retour de Solferino. Tout y était nu et aride dans l’été de 1859 ; tout y était couvert, en 1860, d’une puissante végétation. Quel est l’enchanteur qui a créé en un an 200 hectares de prairies sur un sol si ingrat ? L’engrais liquide. Les déjections de la garnison qui habite les forts de Vincennes, employées à des arrosages par les soins d’un ancien élève de l’institut national agronomique, M. Tisserant, aujourd’hui directeur de la ferme impériale, ont fait tout le miracle. Les prairies en ont reçu en une seule année 35 mètres cubes par hectare, et les terres arables environ le double ; on a même arrosé une parcelle à raison de 60 mètres cubes par hectare, et la nature sablonneuse du sol a permis l’application de ces fortes doses d’engrais, sans qu’il en soit résulté, jusqu’ici du moins, aucun inconvénient. Il n’en a pas été tout à fait de même dans les terres argileuses de la ferme de Vaujours, où la plupart des récoltes ont versé par l’emploi des mêmes engrais, ce qui confirme les idées émises par M. Voelcker en Angleterre. Ces deux expériences, si intéressantes à tant de titres, vont se continuer sous nos yeux, et nous ne tarderons pas à savoir ce qu’il en faut penser. Ajoutons que le lait des vaches nourries avec ces fourrages ne contracte aucun mauvais goût.

À propos des concours agricoles de 1860, soit en France, soit en Angleterre, M. de La Tréhonnais fait connaître, une fâcheuse querelle récemment soulevée entre les fabricans d’instrumens aratoires anglais et la société royale. On se plaint que les jurys chargés de distribuer les prix jugent trop vite et se trompent souvent. Cette réclamation doit être fondée, car les meilleurs juges ne sont pas infaillibles ; mais comment y répondre ? On aura beau changer les personnes, on retombera toujours sur des hommes sujets à l’erreur et à la passion. Il est difficile d’être à la fois éclairé et impartial, compétent et désintéressé. Si l’on prend pour jurés des praticiens, on s’expose aux rivalités de métier ; si l’on s’adresse à des amateurs, on est sûr d’encourir le reproche d’ignorance. De leur côté, les exposans sont loin d’être exempts des faiblesses humaines ; les jugés ont de tout temps maudit les juges. Il est désagréable pour un fabricant en possession de la confiance publique d’avoir à concourir tous les ans contre le premier venu, et de s’exposer à succomber dans la lutte. Le plus simple serait, tout en conservant les expositions, de supprimer les concours, les jurés et les prix ; mais qui pourrait concevoir, surtout en France, une exposition sans médailles, sans discours et sans croix ? Il n’est pas impossible que les Anglais finissent par nous donner ce nouvel exemple de self-government. Le public seul juge d’un concours, ce serait bien digne d’un peuple libre, mais en contradiction complète avec nos habitudes.

Les fabricans d’outils aratoires anglais auraient tort de se plaindre des exhibitions et même des concours, car c’est bien certainement à ces solennités qu’ils doivent l’énorme débit qu’ils font de leurs produits, non-seulement en Angleterre, mais dans le monde entier. Il part tous les ans des ports anglais pour des millions de francs de machines agricoles, qui vont en Russie, en Autriche, dans le nord de l’Allemagne, et surtout en Australie. Pendant que nous nous agitons ici sans beaucoup avancer, nous ne nous doutons guère de ce qui se passe autour de nous et même à l’autre bout du monde. Partout la puissance mécanique vient en aide à la main de l’homme pour vaincre la nature physique, et c’est des ateliers des Clayton, des Ransome, des Crosskill, des Garrett, etc., que sortent ces instrumens innombrables qui vont ouvrir le sol, moissonner et battre le blé, jusque dans les régions les plus lointaines. Telle de ces fabriques occupe deux mille ouvriers. En considération de pareils débouchés, on peut bien passer sur quelques ennuis et quelques mécomptes. Il est donc permis de croire que tout finira par s’arranger, et que l’institution des expositions agricoles anglaises, au lieu d’en souffrir, y trouvera l’occasion de perfectionnemens nouveaux, dont nous pourrons nous-mêmes profiter.

C’est toujours par les mêmes moyens que s’obtiennent ces nouveaux progrès, à savoir par la libre publicité, la libre discussion et l’association volontaire. Quand on a cru avoir des griefs contre la société royale, on s’est réuni en meeting, et chacun a dit librement ce qu’il avait sur le cœur ; c’est maintenant à la société d’aviser. Presque en même temps un autre meeting se réunissait sous la présidence de lord Romney, et nommait une commission pour provoquer une loi nouvelle sur ce qu’on appelle le drainage artériel, par allusion au rôle des artères dans le corps humain, car l’année pluvieuse et froide que nous venons de traverser a remis en grande faveur les modes d’assainissement les plus énergiques. Telles sont les mœurs de nos voisins : ils aiment à faire eux-mêmes leurs affaires. Ce qui ajoute à la vie et à l’intérêt des réunions agricoles anglaises, c’est qu’on n’y parle pas seulement d’agriculture. Les hommes politiques les plus en vue choisissent de préférence ce théâtre pour y traiter les questions intérieures et extérieures du moment. Là en effet est la force, la décision, la source principale de l’esprit public et de la volonté nationale. Dans ce pays si puissant par son industrie et son commerce extérieur, l’intérêt agricole est encore le plus grand, le plus influent, le plus écouté. Et qui pourra dire qu’en France, où la population agricole est cependant infiniment plus nombreuse, elle exerce une influence équivalente sur la marche de l’état ?

Malgré cet ensemble d’admirables efforts, la récolte de 1860, excellente dans le midi de la France et peu inférieure à la moyenne dans le nord, a été décidément mauvaise en Angleterre, où le froid et l’humidité ont dépassé tout ce qu’on a vu chez, nous. On a beau faire, on ne parvient pas complètement à vaincre le climat, et plus la production des céréales est savante et artificielle, plus elle redoute les accidens. Comme en même temps la population anglaise, qui dépassait déjà le double de la nôtre à surface égale, ne cesse de monter avec rapidité, il n’y a qu’un surcroît d’importation qui puisse suffire aux exigences de la consommation. L’exportation de nos grains et farines pour l’Angleterre ne pourrait donc que prendre une extension fructueuse pour nos producteurs, si les combinaisons de l’échelle mobile, qu’on a eu soin de conserver dans ce qu’elle avait de contraire à la sortie des grains français, n’y mettaient obstacle. Si nous étions, nous aussi, dans l’usage de tenir des meetings agricoles, nous devrions y réclamer à grands cris contre cette injustice, car notre nouveau système de douane, en accordant une franchise absolue à tous les produits agricoles étrangers, a fait disparaître jusqu’à la dernière ombre de protection pour l’agriculture nationale, et c’est bien le moins qu’on lui accorde en échange la liberté d’exportation pour ses produits.


L. DE LAVERGNE.


M, l’abbé Perraud m’a fait l’honneur de m’écrire pour me demander de justifier ou de rétracter publiquement les expressions dont je m’étais servi dans la Revue, en faisant allusion à un article publié par lui. Avant d’avoir pu recevoir ma réponse, M. l’abbé Perraud a fait annoncer par deux journaux qu’on attendait ma rétractation. Aujourd’hui il me somme, par le ministère d’un huissier, de développer les causes de mon opinion. J’ai fait ce que j’ai pu pour éviter ce débat ; j’ai essayé de montrer à M. l’abbé Perraud, dans des lettres très claires, qu’il valait mieux pour lui laisser tomber dans l’oubli un article malheureux, échappé à son inexpérience politique. Les amis de M. Perraud ont défendu son article ; je n’ai pas répondu aux accusations dirigées contre moi, ne m’inquiétant point de l’interprétation que l’on donnerait à mon silence. Je désirais laisser à M. l’abbé Perraud le dernier mot : cela aurait dû lui suffire ; mais il me demande de faire une chose impossible, il me demande de dire le contraire de ce que je pense. J’avais le droit et même le devoir de juger sévèrement son article : c’est à la presse qu’il appartient de faire justice de la presse. M. l’abbé Perraud veut absolument que je publie les causes de mon opinion, et me condamne à parler.

Nous commençons par reproduire la lettre écrite par M. l’abbé Perraud au directeur de la Revue. On remarquera que sa défense s’appuie à peu près exclusivement sur des citations tirées de l’ouvrage de M. de Beaumont, et destinées à amoindrir l’effet que pourraient produire certains passages de l’écrit en discussion. L’ouvrage de M. de Beaumont a vingt-cinq ans de date ; il y a eu depuis en Irlande la maladie des pommes de terre, la famine et l’émigration, de grands changemens dans la propriété et dans le fermage, de grands changemens dans la législation ; il y a eu, à vrai dire, une révolution économique, sociale et politique. Indépendamment de la différence des temps et des situations, le livre de M. de Beaumont est d’une tout autre nature et d’un tout autre esprit que l’article de M. l’abbé Perraud ; il n’est pas aussi fort, pour me servir de l’expression bizarre employée dans la lettre qu’on va lire.


A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES

« Paris, 8 janvier 1861.

« Monsieur le directeur, je suis l’ecclésiastique français que M. Jules de Lasteyrie, dans votre numéro du 15 décembre dernier (page 790), a désigné comme s’étant plu, par un grand désordre moral, à faire l’apologie du crime, et, dans ses complaisances pour le crime, à justifier un assassinat. — J’ai écrit, et jusqu’à trois fois, à M. de Lasteyrie pour le prier de retrouver ces indignités dans l’article du Correspondant qu’il incrimine, tout prêt à les désavouer et à les effacer aussitôt qu’elles m’auraient été indiquées. — M. de Lasteyrie a bien voulu me répondre, mais il n’a pas jugé à propos de faire droit à ma demande.

« En relisant cet article du Correspondant, j’ai conscience de n’avoir rien écrit d’aussi fort que ces paroles de M. G. de Beaumont, lorsqu’il traite la question des assassinats agraires, et que, s’adressant aux maîtres de l’Irlande, il leur dit : « Toutes vos rigueurs pour rétablir l’ordre et la paix seront stériles, parce que l’ordre que vous prétendez faire régner est la discorde même, parce que la paix que vous voulez établir est une violence et une oppression. Cette guerre sociale a éclaté parce que l’égoïsme du riche a été poussé à un excès qui devait révolter le pauvre (6e édition in-12 ; p. 249). »

« Je n’ai pas dit non plus, comme le même auteur, que l’aristocratie irlandaise, par ses fautes ou par ses vices, a laissé s’accumuler dans le pays confié à ses soins une masse de maux si énorme, que les infortunés sur qui le fardeau pèse le secouent, ne pouvant plus le porter (ibid.). — Je ne sache pas cependant qu’on ait jamais accusé M. de Beaumont d’avoir fait l’apologie du crime et justifié l’assassinat, et il n’eût pas été moins surpris que je ne l’ai été, si M. de Lasteyrie fût venu publiquement donner à ses paroles une interprétation aussi injuste. C’est ce que M. de Lasteyrie a fait à mon égard, et sans citer aucun texte. Cependant mon devoir plus encore que mon droit est de ne pas laisser croire aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes qu’un prêtre a pu enseigner la morale que m’impute M. Jules de Lasteyrie ; et j’espère ne point aller contre la justice ni contre la modération, si je lui demande une dernière fois et publiquement de vouloir bien citer les paroles directes ou indirectes dont je me suis servi pour faire l’apologie du crime et justifier un assassinat. J’espère aussi n’être point taxé de présomption si, jusqu’à ce que ces paroles aient été citées, comme j’ai cité celles de M. de Lasteyrie, je tiens pour nulle son accusation et lui en laisse toute la responsabilité.

« Je compte, monsieur le directeur, sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre dans votre prochain numéro, et je vous prie d’agréer les sentimens de haute considération avec lesquels je suis votre très obéissant serviteur,

« ADOLPHE PERRAUD, prêtre de l’Oratoire. »


Voyons maintenant quel est l’article à propos duquel on me demande de rétracter mon blâme. M. l’abbé Perraud semble s’être donné pour mission d’attaquer la classe des propriétaires en Irlande ; il se rappelle les confiscations qui ont eu lieu dans ce pays sous Guillaume, Cromwell et Elisabeth, et il voit dans l’exercice actuel du droit de propriété le renouvellement journalier de la confiscation. Un droit semblable est pour lui le droit légal du vol, et en présence de la tyrannie de la richesse il s’écrie : « La violence appelle la violence ; à la confiscation répond l’incendie. Malheur à ceux qui porteront devant Dieu et devant les hommes la responsabilité de telles représailles et des actes qui les provoquent ! » D’ordinaire M. l’abbé Perraud ajoute au mot de propriétaire l’épithète d'exterminateur ; il appelle les fermiers des vassaux et les paysans des serfs, bien qu’en Irlande l’égalité civile soit absolue. Il se trompe sur les limites légitimes du droit de propriété quand il veut qu’un propriétaire n’ait pas le droit d’élever des bestiaux. Suivant lui, autant de bestiaux élevés, autant de familles exterminées ! C’est par le chiffre croissant de l’exportation du bétail qu’il prouve le développement de la cruauté chez les propriétaires et de la misère parmi le peuple

Un logicien pourrait démontrer à M. l’abbé Perraud que ses idées touchent de bien près aux idées qu’on appelle socialistes, et que sa singulière économie politique aurait pour effet d’accroître en Irlande la misère et les crimes. Il est permis d’être socialiste, moins peut-être en Irlande qu’ailleurs ; mais ce qui n’est pas permis, c’est d’attaquer individuellement et nominativement une foule de personnes honorables, des hommes, des femmes, des jeunes filles, c’est de passer légèrement sur les crimes en disant : « J’aurais mieux aimé, » et d’attaquer avec violence ceux qui s’efforcent d’atteindre les criminels.

Il s’agit de l’Irlande, d’un pays où les assassinats sont fréquens. Il est singulièrement imprudent d’y signaler nominativement-tel ou tel propriétaire à la haine des populations. Je suis certain que M. l’abbé Perraud ne s’est pas rendu compte des conséquences du système d’anecdotes qu’il adopte. Il ne s’est pas seulement exposé au danger de se tromper dans ses accusations ; il s’est exposé à un danger plus cruel, sur lequel je ne veux pas insister.

Un crime horrible a été commis. Le motif de ce crime est la défense faite par un propriétaire à son fermier de sous-louer par parcelles. C’est par conséquent un de ces crimes populaires en Irlande que laissent passer les populations, et pour la répression desquels on ne trouve pas de témoins. Le propriétaire, dont le devoir était de ne pas rester indifférent au meurtre de son fermier, menace d’expulser plusieurs de ses sous-locataires, et cependant n’exécute pas sa menace. M. l’abbé Perraud cite ce fait comme la démonstration la plus éclatante « des abus de pouvoir inspirés par le caprice, par l’arbitraire et par les haines personnelles. » Il dit : « L’ancienne loi juive du talion demandait œil pour œil, dent pour dent ; mais ici, comme le fait remarquer une feuille publique, c’est cent yeux pour un œil et cent dents pour une dent. » Il s’indigne que le propriétaire « ait tenté de faire l’apologie de sa conduite et de prouver qu’il n’était ni un exterminateur, ni un oppresseur du peuple. » Assurément M. l’abbé Perraud ne savait pas, quand il a écrit ces lignes, que la majorité des propriétaires voisins de celui qu’il signale à l’animadversion publique ont eu leurs pères ou leurs frères assassinés.

Le nom des personnes que M. l’abbé Perraud attaque aurait dû le mettre sur ses gardes : c’est le marquis de Lansdowne, dont chacun connaît la bienveillance et la bonté ; c’est lord Derby, qui tient à honneur de se montrer bon propriétaire irlandais. Ceux-là ont pour se défendre contre de semblables attaques leur réputation, les autres y sont exposés sans défense. La fureur de nationalité est si forte chez M. l’abbé Perraud, qu’il en veut aux moutons du Donegal d’être de race écossaise. Il paraît que les mêmes sentimens existent dans ce comté. On s’y livre à la destruction des bestiaux. Les autorités ont institué la responsabilité pécuniaire des paroisses, mesure sévère assurément et qui rappelle la loi de vendémiaire en vigueur chez nous. Des bestiaux sont perdus, les habitans d’une paroisse sont requis d’aller à leur recherche ; un homme meurt le lendemain peut-être de fatigue. M. l’abbé Perraud s’écrie : « Dans son émotion, et qui ne la partagerait ? le narrateur de ce fait déclare devant Dieu que c’est là un assassinat, et que Cornélius Gallagher a péri victime de l’avarice, de l’oppression et de la cruauté. »

On me permettra de ne pas citer davantage. On comprend l’impression que j’ai éprouvée à la lecture de l’article de M. l’abbé Perraud. Comment un écrivain peut-il être dans le vrai quand il s’appuie, pour exposer l’état présent d’un pays, sur des citations et sur des anecdotes prises tout ensemble et sans choix à des auteurs morts depuis deux cents ou depuis cinquante ans, ou à des sources contemporaines suspectes au moins de partialité ? Une des phrases les plus remarquables de l’article de M. l’abbé Perraud, celle qui rappelle le fameux paradoxe : « La propriété, c’est le vol ! » est, selon lui, un témoignage d’autant plus important qu’il a été arraché par le cri de la conscience à un protestant. Ce protestant est M. Smith O’Brien, condamné par un jury irlandais pour une insurrection à main armée. M. l’abbé Perraud l’ignore sans doute. Il se trompe sur la valeur des faits et sur la valeur des personnes. Le système économique qu’il veut imposer aux propriétaires irlandais est celui qui a produit la famine en Irlande. Ce qui a rendu nécessaire la sévérité de la Revue, ce n’est pas seulement l’esprit général et les outrages personnels de l’article : c’est l’acte d’un écrivain français faisant écho aux clameurs qui s’élèvent quelquefois en Irlande contre ceux qui veulent la-punition du crime.

J’ai connu des philanthropes qui aimaient les noirs par haine contre les blancs. Je ne dirai pas qu’en Irlande M. l’abbé Perraud aime les verts par haine contre les orangistes. Il a été trompé par les renseignemens qui lui ont été donnés, il a été égaré par l’ardeur de ses sentimens, il n’a pas mesuré les conséquences de son langage ; j’en ai une preuve nouvelle dans l’insistance avec laquelle il m’a pressé de m’expliquer.


JULES DE LASTEYRIE.


V. DE MARS.

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