Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1880

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Chronique n° 1146
14 janvier 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier 1880.

Lorsque le parlement a pris ses vacances le mois dernier, dans le froid déclin d’une année morose, l’ancien ministère était encore debout, et les votes de confiance ou de miséricorde qu’il venait d’obtenir n’ont pas suffi pour le préserver d’une décomposition immédiate ; il est tombé sous le poids de ses inutiles et embarrassans succès. Au moment où les chambres se réunissent encore cette fois, — elles sont rentrées d’hier, — un ministère nouveau ou reconstitué est au pouvoir ; il est né dans l’intervalle des deux sessions, il existe depuis quelques jours déjà, et pour sa durée, pour son autorité, pour l’efficacité de son action, tout dépend maintenant de l’attitude qu’il va prendre devant le parlement, de l’accueil que les chambres feront à ses premières déclarations.

Quels que soient les actes préliminaires de prise de possession, quelles que soient les intentions présumées et les vraisemblances, il est clair que pour le moment, jusqu’à de plus amples explications, jusqu’à ce que la signification réelle des derniers événemens se dessine, il y a une incertitude assez pénible dans l’opinion et une obscurité assez opaque dans nos affaires. L’obscurité tient d’abord sans doute au caractère même de cette crise récente qui a conduit à une métamorphose ministérielle. Évidemment il y a eu dans tous ces incidens, dans toutes les négociations qui se sont succédé quelque chose d’insaisissable et de singulier. On n’est pas arrivé du premier coup à s’expliquer comment des votes de confiance réitérés pouvaient avoir pour conséquence immédiate la dislocation d’un cabinet, comment un ministère nouveau, pour se reconstituer, était nécessairement conduit à chercher sa force, ses alliances, au delà de la majorité constatée par le scrutin, dans un camp plus avancé. C’était une combinaison parlementaire assez imprévue, qui pouvait avoir sans doute sa logique intime, mais qui avait certainement et qui a encore besoin d’être éclaircie, expliquée pour être comprise, pour ne pas laisser l’opinion déconcertée et inquiète. L’obscurité tient encore aux conditions particulières dans lesquelles le nouveau ministère, déjà un peu énigmatique par son origine et par sa composition, arrive au pouvoir. Il se trouve, pour son début, en présence de toute sorte de questions confuses, artificielles et irritantes, auxquelles on a laissé le temps de s’accumuler et de s’aigrir, qui deviennent aujourd’hui son plus cruel embarras et dont il ne peut cependant décliner entièrement l’héritage. Les difficultés se pressent sous ses pas, d’autant plus graves que les passions de parti se sentent encouragées par une apparence de succès, qu’elles croient voir un gage et une promesse dans les premières satisfactions qu’on est obligé de leur donner. Il en résulte une situation manifestement pleine de contradictions et d’obscurités, sur laquelle M. le président du conseil, en homme sérieux qui a la principale responsabilité, n’en est point à réfléchir sans doute. Il a ses vues nettes et avouées sur les conditions d’existence de la république ; il n’y a point renoncé en devenant le chef d’un ministère dans les circonstances présentes. Il a dû sûrement mesurer d’avance la gravité de la tâche qu’il a acceptée des mains de M. le président Grévy. Il a tout à la fois à dégager ses idées de gouvernement de ce fatras de questions stériles qui encombrent la situation, à introduire l’unité dans un cabinet composé d’élémens assez disparates, et avant tout il a pour le moment à dissiper toutes les obscurités, à éclairer, à gagner l’opinion, les chambres elles-mêmes, en leur exposant sa politique, l’objet qu’il poursuit, la direction qu’il entend donner aux affaires du pays.

Ce que sera cette politique, on le verra bientôt, sans doute ; on ne tardera plus beaucoup à savoir ce qu’elle se propose réellement, quelles limites elle se fixe à elle-même, comment elle entend résoudre les questions les plus épineuses, les plus délicates, quels appuis décidés et efficaces elle trouvera dans le parlement. A quoi se décidera-t-on pour l’amnistie, pour la liberté de l’enseignement et l’article 7, pour la réforme de la magistrature ? Jusqu’où ira-t-on dans ce vaste et périlleux domaine des épurations ouvert à toutes les passions, à toutes les convoitises, à toutes les représailles personnelles ? Voilà le problème ! Ce qui est certain, c’est que la direction générale et supérieure qui est restée jusqu’ici, pour ainsi dire, un peu en réserve, n’a plus de temps à perdre pour régler la marche, pour mettre quelque ordre dans cette inauguration d’un nouveau régime, où tout n’est point à la vérité également inquiétant, où tout n’est pas non plus également rassurant, où il reste toujours à choisir entre les conditions nécessaires de gouvernement et les entraînemens de l’esprit de parti. La question se reproduit sous toutes les formes, elle est de tous les instans, et elle n’est malheureusement pas considérée dans toutes les administrations de la même manière.

Ainsi, lorsque les chefs des cours de justice de Paris ont été reçus dernièrement à la chancellerie, M. le garde des sceaux Cazot, il faut l’avouer, s’est exprimé de la façon la plus mesurée et la plus correcte. Il n’a point hésité à reconnaître les lumières, la loyauté de la magistrature française, à rappeler « le principe de la séparation des pouvoirs, cette condition indispensable des libertés publiques. » De ce qu’a dit M. le garde des sceaux, on peut conclure qu’il n’accepte pas cette pensée de guerre personnelle qui se déguise sous le voile d’une suspension révolutionnaire de l’inamovibilité, qu’il ne s’associera pas à une proposition sur laquelle M. Le Royer avait fait des réserves, tout en laissant la chambre s’engager, par une imprudente prise en considération, dans une voie dangereuse. Les projets de réformes qui se préparent et les conséquences de toute sorte qu’ils pourront entraîner soulèveront encore bien des difficultés sans doute ; ils semblent du moins devoir respecter un principe qui a été jusqu’ici la sauvegarde de l’indépendance de la justice. Le gouvernement, en un mot, ne paraît pas vouloir dépasser la limite au delà de laquelle la magistrature, atteinte dans son inviolabilité, ne serait plus qu’un corps subordonné et servile, livré à tous les hasards de la politique, rendant des services et non plus des arrêts. La réserve même qu’a montrée M. le garde des sceaux dans son langage prouve qu’on n’aborde pas sans quelque crainte une question qui, en dehors des considérations personnelles, touche à une institution respectée, aux intérêts les plus sérieux de la société tout entière. Au ministère des finances, on va plus vite et plus étourdiment. Ici l’esprit d’aventure et de témérité semble être arrivé aux affaires avec M. le sous-secrétaire d’état Wilson, qui a tout l’air de commencer une expérience, peut-être coûteuse, sous le regard paternel d’un ministre trop obligeant pour contrarier la jeune ambition du lieutenant qu’on lui a donné.

Certes si, après la justice, il est une autre administration civile où tout doit être fait avec suite, avec régularité et sans bruit inutile, c’est ce vaste gouvernement des finances aux ressorts si compliqués, à la fois si souples et si puissans ; c’est ce gouvernement des forces économiques et des ressources de la France, dont des révolutions mal conçues pourraient affaiblir l’efficacité. Que là comme ailleurs les pouvoirs nouveaux tiennent à n’avoir que des agens fidèles et obéissans, qu’ils fassent la guerre aux fonctionnaires hostiles ou suspects, soit : les épurations ont déjà commencé dans l’administration centrale, et les trésoriers payeurs-généraux, percepteurs, contrôleurs ou receveurs n’ont qu’à se bien tenir. M. le sous-secrétaire d’état est un Romain qui ne connaît que la république, et il n’a pas même attendu que son ministre fût bien guéri de la goutte pour signaler son avènement par des actes de sévérité. Dans une certaine mesure, on devait bien s’attendre à d’assez nombreux déplacemens de personnel auxquels la modération de M. Léon Say se serait refusée ; mais voici qui deviendrait plus grave : ce serait si, pour se créer plus de facilités, pour se donner libre carrière, on touchait à l’organisme même de ce gouvernement des finances que tous les pouvoirs ont respecté jusqu’ici ; ce serait si, par une préoccupation politique ou personnelle, on déplaçait, on troublait les ressorts de cette puissante machine, et c’est là justement ce qu’on s’est exposé à faire dès le premier jour par un décret improvisé, dont l’unique signification est de constituer la prépondérance privilégiée de la sous-secrétairerie d’état au détriment des administrations distinctes des finances et de l’autorité du ministre lui-même. Jusqu’ici les grandes administrations financières, enregistrement, douanes, contributions directes ou indirectes, avaient joui, sous l’autorité du ministre, qui était entre elles le seul lien, d’une sorte d’indépendance ou si l’on veut d’autonomie. Elles n’en abusaient certainement pas, elles en usaient dans l’intérêt du service. Elles disposaient d’un personnel nombreux, dévoué, actif, qu’elles gouvernaient avec la plus attentive sollicitude, qu’elles avaient souvent à préserver ; elles ont défendu ce personnel sous le 16 mai contre ceux qui réclamaient des révocations dans un intérêt électoral, elles l’ont défendu depuis le 14 octobre 1877 contre des réclamations opposées. Les directeurs-généraux étaient d’habitude des hommes éprouvés dont M. Thiers a plus d’une fois reconnu l’habileté et l’expérience. Aujourd’hui tout est changé par le récent décret. Affaires financières, personnel immense et multiple, tout passe sous le contrôle de M. le sous-secrétaire d’état, qui par le fait est plus que le ministre lui-même. D’un trait de plume M. Wilson s’est tout simplement érigé en maire du palais du ministère des finances, et comme le sous-secrétaire d’état est encore plus peut-être que le ministre le représentant des mobilités parlementaires, c’est l’irruption de la politique dans les services publics ; c’est l’asservissement de l’administration financière à des passions et à des intérêts d’élection ou de parlement.

Par quelle raison plausible autre que la préoccupation politique pourrait-on expliquer ce décret exorbitant et anarchique dont la portée a dû nécessairement échapper à M. le président de la république et au conseil dans les premiers momens ? Eh ! sans doute, dira-t-on, c’est par une raison politique qu’on a voulu faire passer un personnel immense, qui est toute une armée, sous la dictature vigilante de M. le sous-secrétaire d’état Wilson, pour lui bien faire sentir qu’il n’a plus désormais la garantie de ses chefs directs, qu’il doit être républicain. Oui, en vérité, il paraît qu’il y a une manière républicaine et une manière monarchiste de percevoir les impôts ou d’enregistrer les héritages et les ventes ! Lorsque M. le ministre des finances Magnin, guéri de la goutte, a pu tout récemment donner audience à ses fonctionnaires, il a reconnu de bonne grâce « combien le personnel des finances, depuis le grade le plus élevé jusqu’au plus modeste, est intègre ; combien il est appliqué à ses devoirs professionnels, tout ce qu’il a d’intelligence et de compétence… » C’est déjà quelque chose ; mais il paraît que cela ne suffit pas, il faut une autre qualité sans laquelle on n’est pas un bon et fidèle serviteur de l’état. « Pour qu’un fonctionnaire remplisse tout son devoir envers son pays, il faut non-seulement qu’il accepte le gouvernement qui l’emploie, il faut encore qu’il le soutienne, qu’il le défende… » En un mot, il faut la grâce efficace, il faut être un républicain actif dans la fonction, et au besoin M. le ministre des finances appelle en témoignage son « précieux et dévoué » sous-secrétaire d’état, M. Wilson, chargé de vérifier les titres. Fort bien, c’est un langage connu, et on n’a pas même besoin d’écrire de nouvelles circulaires, on n’a qu’à feuilleter de vieilles histoires pour retrouver celle d’un ministre fameux de la restauration disant à ses fonctionnaires : « Quiconque accepte un emploi contracte en même temps l’obligation de consacrer au service du gouvernement ses efforts, ses talens, son influence. Si le fonctionnaire refuse au gouvernement les services qu’il attend de lui, il trahit sa foi… w Rien n’est changé, si ce n’est que ce sont aujourd’hui des ministres de la république qui s’approprient les théories d’un ministre ultra d’autrefois, — tant l’esprit de parti est invariable dans ses procédés ! Convenez cependant qu’à faire des emprunts à la restauration, il vaudrait mieux puiser dans l’habile administration de M. de Villèle que dans les circulaires de M. de Peyronnet, et qu’en fait de réformes, ce qu’il y avait de plus sage était de commencer par épargner au ministère des finances de dangereuses expérimentations.

M. le ministre de la guerre, lui aussi, a voulu inaugurer son entrée au pouvoir par un changement à peu près complet du personnel militaire supérieur dans l’administration centrale de l’armée ; mais ici, à parler franchement, la question n’est plus la même, elle n’a pas la signification qu’on a paru lui donner, elle n’a surtout rien de commun avec le système des épurations pour raison politique. Il faut rester dans le vrai. Les déplacemens de militaires, d’officiers-généraux, ne ressemblent nullement à des révocations de magistrats, de fonctionnaires financiers par suite de délation, par suspicion d’hostilité ou de tiédeur. Un général ne quitte un service administratif, où il est temporairement placé, que pour être bientôt appelé dans une division ou dans une brigade ; il passe d’un bureau à l’activité, il n’en est rien de plus. Il est toujours fâcheux sans doute qu’un homme comme M. le général Davout, plein de mouvement et de feu, ardemment dévoué aux intérêts de l’armée, ne puisse pas rester plus d’un an à la tête de l’état-major qu’il dirigeait, et qui vient de passer sous la direction du général Blot. M. le général Davout n’en reste pas moins un de nos plus jeunes et de nos plus brillans chefs militaires, toujours prêt à servir le pays dans le commandement d’une division ou d’un corps d’armée. Ce que nous voulons dire simplement, c’est qu’il n’y a là aucun abus de pouvoir discrétionnaire. M. le général Farre, arrivant pour la première fois à la direction de l’armée, a voulu vraisemblablement choisir ses principaux collaborateurs, associer à ses travaux des hommes connus de lui, initiés à ses idées. Il a procédé d’un seul coup, avec une certaine vivacité ; il n’a rien fait d’extraordinaire, c’était son droit. Seulement il est bien clair que si tout devait consister dans une distribution de hautes fonctions, dans ces déplacemens de personnel, ce ne serait qu’une vaine agitation.

Ces premières mesures ne sont explicables que si elles sont le signe de la résolution d’arriver à des choses plus essentielles, et un de ces changemens mêmes rend immédiatement sensible l’urgence d’une réforme sérieuse. Cet état-major général auquel on vient de toucher encore une fois, n’a été créé qu’il y a quelques années, un peu à l’imitation de l’Allemagne, et dans cette existence de quelques années il a été déjà soumis à des remaniemens incessans compliqués de véritables confusions de services ; il en est déjà à son cinquième ou sixième chef, ce qui révèle aussitôt une idée incertaine et ce qui exclut tout esprit de suite. De toute façon si l’on veut que l’institution soit féconde, qu’elle réponde à la pensée qui en a inspiré la création, il est nécessaire de la reconstituer plus fortement, dans des conditions moins mobiles, avec un caractère plus fixe et plus permanent, avec une sphère d’action et un objet mieux déterminés. Sans cela on risque de tourner toujours dans le même cercle. Et remarquez que ce n’est là encore qu’un détail. La vérité est que M. le ministre de la guerre, s’il le veut, a immensément à faire dans toutes les parties de l’administration de l’armée. Il a beaucoup à faire — et pour résoudre enfin d’une manière moins inefficace cette question des sous-officiers en faveur desquels on n’a su trouver que des mesures demeurées à peu près stériles, et pour remédier à l’anémie presque chronique des effectifs, qui n’ont jamais répondu aux prévisions légales, et pour créer ce qu’on pourrait appeler le nerf actif et vivant de nos défenses, et pour préparer des générations nouvelles d’officiers par la réorganisation de nos écoles militaires. Il reste toujours, pour compléter la reconstitution de nos forces, à obtenir des chamhres un certain nombre de lois sur l’administration de l’année, sur le corps d’état-major, sur l’avancement, et il faut évidemment hâter la solution, — sans oublier toutefois que cela ne suffit pas, que ce ne sont pas les lois qui ont manqué jusqu’ici ; ce qui a manqué et ce qui manque encore, c’est l’exécution conduite de haut, coordonnée, prévoyante, de telle sorte qu’après des années on peut craindre sérieusement que les résultats acquis ne soient proportionnés ni au chiffre presque colossal du budget, ni à la confiance toujours prodiguée par le parlement, ni à l’attente du pays.

Voilà certes des objets dignes de fixer l’attention de M. le ministre de la guerre, du gouvernement tout entier, et c’est un peu plus important que de soulever à tout propos des questions oiseuses ou agitatrices, de poursuivre quelques fonctionnaires, de faire la guerre à quelques religieux ou de laisser des conseils municipaux, des bureaux de bienfaisance, élever l’arrogante et baroque prétention de confisquer les droits de la charité privée. Le ministère cherche partout un programme, il a là dans les intérêts les plus divers comme dans les vœux les plus manifestes du pays, les élémens du meilleur des programmes, celui de la paix, de la liberté et du travail.

Au milieu des incertitudes du temps, dans le renouvellement confus des choses, la mort fait son œuvre, et l’année n’a pas commencé sans voir encore s’éclipser un de ces hommes qui restent jusqu’au bout comme une tradition vivante, qui ont été l’honneur d’une génération plus qu’à demi disparue. Elle s’en va chaque jour cette génération qui a été la force et l’éclat de la France en 1830. Elle s’en est allée toutes ces dernières années avec M. Guizot, avec M. de Rémusat, avec le plus populaire de tous, M. Thiers. Elle s’en allait hier encore avec M. le comte de Montalivet, qui vient de s’éteindre à son tour simplement, dignement, après avoir été pendant cinquante ans un de ces serviteurs publics qui ne se séparent jamais du pays, pas plus dans les crises douloureuses ou difficiles que dans les heures d’essor confiant et de prospérité. Il est mort sans faste, presque sans bruit, loin de Paris, dans sa terre de Lagrange, dans ce pays du Cher qu’il aimait et où il était aimé.

Depuis longtemps il n’était plus qu’un conseiller désintéressé et indépendant retiré de l’action, de la mêlée des partis ; mais il a eu son jour, son rôle, son originalité d’homme public, même parmi des politiques dont le passage sur la scène a paru plus éclatant. Né à l’aube du siècle, en 1801, fils d’un des administrateurs les plus expérimentés et les plus habiles du premier empire, sorti de l’École polytechnique avec les Montebello, les La Redorte, les Chabaud-Latour, élevé avec la jeunesse libérale de la restauration, pair de France par hérédité dès son adolescence, le comte Camille de Montalivet avait eu un privilège rare : il avait eu la fortune d’entrer jeune aux affaires, d’être associé du premier coup aux plus grands événemens, à la révolution de 1830, et de s’être trouvé aussitôt, par l’intelligence, par le caractère, à la hauteur du rôle que les circonstances lui faisaient. Avant trente ans, il était ministre de l’intérieur dans le cabinet de M. Laffitte, — novembre 1830, — et c’est comme ministre de l’intérieur, s’inspirant de la pensée du prince, qu’il prenait courageusement l’initiative et la responsabilité des mesures nécessaires pour empêcher le procès des conseillers de Charles X de finir dans le sang ; il était lui-même à cheval prêt à défendre les prisonniers contre les fureurs populaires. Il était le ministre de la révolution apaisée et régularisée sous Casimir Perier, avec M. Thiers en 1836, avec M. Mole en 1837, dans ces huit premières années si agitées et si laborieuses du régime de juillet. A partir des désastreuses confusions de cette crise parlementaire de 1839, d’où tout le monde sortait vaincu, M. de Montalivet s’était réfugié dans une sorte de ministère intime que l’affectueuse confiance du roi lui avait ménagé sous le nom d’intendance de la liste civile et où il restait un ami, un confident d’élite encore plus qu’un serviteur. Auprès du roi comme dans les ministères successifs, il montrait tout ce qui faisait de lui le plus précieux des conseillers, une parfaite justesse, la mesure et le tact dans le maniement des hommes, la fermeté dans la modération, le courage dans les momens difficiles, l’indépendance dans la fidélité et le dévoûment. Témoin désintéressé et observateur clairvoyant de la politique, il n’avait pas attendu l’orage de 1848 pour pressentir, pour signaler le danger, et quand on l’interrogeait sous le dernier ministère de la monarchie, il ne craignait pas de dire librement son opinion, au risque de contrarier le roi Louis-Philippe ; avant la catastrophe, quand il en était temps encore, il avait averti. Le jour où la catastrophe éclatait, il n’était pas de ceux qui cherchent dans un conseil méconnu un prétexte d’oubli et de désertion : il restait fidèle à l’exil Il acceptait sans impatience une retraite d’où il ne sortait ni sous la république de 1848 ni sous le second empire. Au plus beau temps du règne de 1830, ministre du roi, il gardait dans son cabinet un portrait de Napoléon donné par l’empereur lui-même à son père ; sous le second empire-il montrait un portrait du roi Louis-Philippe. Il y avait seulement une différence : s’il pouvait garder l’image de Napoléon Ier en s’associant à la fondation d’une monarchie constitutionnelle, il ne consentait plus à rétrograder, à revenir de la monarchie constitutionnelle à la dictature impériale qui venait de renaître.

C’est la dignité de cette retraite de plus de trente ans où a vécu M. le comte de Montalivet, souvent assailli de souffrances et conservant toujours la liberté de son esprit, le goût de la politique, de la littérature, des beaux livres et des arts. Il avait vu assez de choses, il avait assez pratiqué les hommes pour avoir l’expérience, une expérience sans amertume, et sa conversation pleine de souvenirs, sensée et ingénieuse, faisait parfois revivre toute une époque. Sans être un écrivain, il avait au besoin l’accent net et ému pour défendre le roi dont il avait été l’ami, la monarchie qu’il avait servie, ou pour retracer dans quelques pages aimables sur la contrée qu’il habitait, — un Heureux Coin de terre, — les résultats épurés et bienfaisans de la révolution française. Il est resté jusqu’au bout l’homme de 1830, un conservateur éclairé, un libéral impénitent. C’est ce qui explique comment, aux dernières années de sa vie, voyant s’évanouir les chances d’une monarchie constitutionnelle et répugnant plus que jamais à de nouvelles contrefaçons d’empire, il s’est retrouvé d’accord avec ses contemporains, ses compagnons d’autrefois, M. Thiers, M. de Rémusat, M. Dufaure, pour se rallier à la république, à une république constitutionnelle et libérale. Il ne croyait ni être infidèle à ses souvenirs ni désavouer son passé en acceptant le seul régime qu’il voyait possible, et il servait ce régime de la meilleure manière en lui souhaitant un Casimir Perier pour le fixer et le régulariser. Ce qu’il avait fait dans ces derniers temps, il l’avait fait avec la sincérité d’un esprit droit, sans arrière-pensée, mais aussi avec la conviction profonde que la république ne pouvait se fonder qu’en se défendant de toutes les solidarités meurtrières, en donnant à la France, avec un gouvernement équitable et sensé, l’ordre protecteur des intérêts, la liberté protectrice de toutes les croyances. M. de Montalivet, en un mot, est mort constitutionnel et libéral sous la république comme il a vécu constitutionnel et libéral sous la monarchie et sous l’empire. C’est l’unité, la moralité de cette carrière pleine d’honneur.

Assurément les générations d’aujourd’hui seraient bien imprévoyantes et bien oublieuses si elles en étaient déjà à secouer l’autorité de ces conseils, à demander au gouvernement de rompre avec ces traditions, avec cette politique d’expérience et de sagesse représentée par des hommes comme M. Thiers, M. de Rémusat, M. de Montalivet. Ce serait, pour l’unique plaisir de se passer un certain nombre de fantaisies plus ou moins républicaines, avoir perdu bien vite le souvenir de es qui a rendu la république possible, de ce qui a aidé à l’organiser régulièrement et de ce qui a contribué aussi à l’accréditer au dehors. Ce serait oublier que de la paix intérieure exactement maintenue par une politique prudemment conduite dépend jusqu’à un certain point la sûreté de nos rapports extérieurs, l’autorité de notre action en Europe et dans le monde. Sans doute il n’est pas bon de faire intervenir sans cesse l’approbation ou la menace de l’étranger dans nos débats intérieurs, dans nos crises ministérielles, et il faudrait en finir, une fois pour toutes, avec ces polémiques offensantes pour la France. S’il y a eu des républicains mal inspirés qui, dans d’autres circonstances, ont eu recours à ces procédés et ont évoqué des fantômes pour combattre d’autres pouvoirs, pour mettre en suspicion leurs adversaires, ce n’est pas absolument une raison pour tourner contre eux, fût-ce par une juste représaille, une tactique dont le pays en définitive est toujours la victime. L’esprit de parti n’a point de place dans tout ce qui louche aux affaires étrangères ; franchement on se complaît un peu trop à appeler sans cesse en témoignage M. de Bismarck et les Allemands, les Autrichiens et les Russes.

Le seul fait vrai, c’est que la France, dans ses affaires intérieures, dans le choix de ses représentans au dehors, est tenue de montrer toujours une extrême circonspection, non pour obéir à des injonctions étrangères, dont personne n’a eu l’idée, mais parce que c’est son intérêt d’être modérée et prudente, d’inspirer la confiance par la rectitude de sa conduite, de rester en position d’exercer son influence. Que les étrangers allemands, autrichiens ou russes de leur côté, aient suivi avec une attention particulière la récente crise ministérielle française, c’était assez simple ; c’était aussi leur intérêt, et il n’y a là absolument rien qui ressemble à une prépotence extérieure exercée en France. Les étrangers savent bien que notre diplomatie, qu’elle soit conduite par M. de Freycinet ou par M. Waddington, reste la plus pacifique, des diplomaties, et s’ils ont pu un instant se préoccuper de la signification que prendrait un changement de ministère, ils n’ont pas tardé visiblement à se rassurer. Les conversations que M. le président du conseil a eues au commencement de l’année avec les représentans de toutes les puissances, avec le prince Hohenlohe comme avec le nonce, avec le comte de Beust comme avec le prince Orlof, ont été, autant qu’on en puisse juger, parfaitement cordiales. Rien n’est changé ; notre représentation extérieure n’aura vraisemblablement à subir aucune modification sérieuse. Seul, notre ambassadeur à Berlin, M. le comte de Saint-Vallier, avait cru devoir offrir sa démission, et on avait même parlé, pour le remplacer, de M. Challemel-Lacour, qui représente aujourd’hui la France à Berne. Pour une raison ou pour l’autre, M. Challemel-Lacour, placé un moment entre l’offre du ministère de l’intérieur qu’il a déclinée, et la chance d’aller à Berlin, paraît devoir retourner à Berne 5 M. le comte de Saint-Vallier, toute réflexion faite, paraît devoir rester en Allemagne, auprès de l’empereur Guillaume. De tous les ministères, celui des affaires étrangères paraît le moins exposé aux révolutions radicales et aux épurations à outrance. Notre politique extérieure reste ce qu’elle était, la politique de la paix et de la réserve. C’est en restant ce qu’elle a été jusqu’ici, en s’appuyant sur l’ordre intérieur, sur le développement régulier des institutions et des intérêts, qu’elle peut le mieux faire sentir l’influence française dans toutes ces questions qui s’agitent en Orient comme dans les rapports de tous les jours avec tous les peuples, avec les puissances de l’Europe et du monde.

Il y a du moins une compensation pour la France, après toutes ses épreuves et ses crises, c’est qu’elle ne voit plus éclater chez elle ces complots révolutionnaires, ces tentatives de meurtre qui se produisent presque périodiquement tantôt en Allemagne, tantôt en Russie, qui viennent de se reproduire encore ail delà des Pyrénées, à Madrid même, au moment où l’on s’y attendait le moins. La situation politique de l’Espagne est restée sans doute assez difficile depuis le déchirement imprévu et violent qui a éclaté en pleine chambre entre le cabinet présidé par M. Canovas del Castillo et la minorité parlementaire, à l’occasion de la récente crise ministérielle et des réformes de Cuba ; mais ce conflit persistant, si grave qu’il soit, n’a rien de commun, même de loin, avec l’odieux attentat dont le roi et la reine d’Espagne ont été l’objet il y a quelques jours, pendant les vacances parlementaires. Au moment où les deux jeunes souverains rentraient au palais, revenant d’une promenade en voiture, gaîment, sans escorte, ils ont essuyé un coup de feu qui les a effleurés sans les atteindre sérieusement. L’assassin est un vulgaire garçon pâtissier, qui a accompli son odieuse action avec sang-froid. À quelle pensée a-t-il obéi ? A-t-il des complices ? C’est ce qu’on ne sait pas. Il a été immédiatement saisi et il va, sans doute, expier son crime. Il n’y a pas moins quelque chose d’humiliant pour l’humanité dans cette persistance du meurtre s’acharnant contre les souverains, particulièrement contre un jeune homme et une jeune femme qui contractaient, il y a un mois à peine, une union royale célébrée au milieu des fêtes populaires de Madrid. C’est d’autant plus triste que ce jeune roi Alphonse XII n’est revenu sur le trône de sa mère que pour rendre la paix à l’Espagne ; il a toujours montré autant de tact que de jugement, il n’a cessé de se conduire en vrai souverain constitutionnel. La jeune reine est moins faite encore pour exciter les haines. Un fanatisme solitaire et pervers a suffi pour menacer ces jeunes destinées ! On aurait pu croire que ce triste événement devait contribuer à détendre la situation ; parlementaire, en mettant fin au conflit qui a éclaté le mois dernier. Il n’en a rien été ! La rupture a persisté dans la session qui vient. de se rouvrir. La minorité a continué à s’abstenir et le ministère paraît décidé à ne pas dépasser une certaine mesure de concessions pour désarmer l’opposition qui s’est déclarée contre lui.

Cette session espagnole, d’ailleurs, s’est ouverte de toute façon sous d’assez tristes auspices, sous la double impression de l’attentat contre le roi et de la mort prématurée du président des cortès, M. Adelardo Lopez de Ayala, qui a été un des plus éminens poètes dramatiques de la péninsule avant d’être un parlementaire éloquent et libéral. L’année n’a pas précisément bien commencé pour l’Espagne et le président du conseil, M. Canovas del Castillo, a besoin de toute son habileté, de son art politique pour apaiser et redresser une situation qui, en se prolongeant, ne laisserait pas peut-être de devenir périlleuse.


CH. DE MAZADE.