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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1884

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Chronique n° 1242
14 janvier 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

A peine les premiers jours de l’année nouvelle sont-ils passés, fuyant déjà à tire-d’aile, voici qu’on est sans plus tarder ressaisi par les réalités et les tracas de la vie publique. Il faut revenir aux affaires sérieuses ou quelquefois prétendues sérieuses, aux luttes de tous les instans, aux embarras qu’on s’est le plus souvent créés. Il faut revenir à ce budget extraordinaire qui n’est point encore définitivement voté, aux lois de toute sorte qui sont restées en suspens, à l’expédition du Tonkin, dont le dernier mot est loin d’être dit, à l’armée coloniale que demande M. le ministre de la guerre, à cette réorganisation de la préfecture de police, que M. le ministre de l’intérieur réclame pour en finir avec les caprices du conseil municipal de Paris.

C’est l’œuvre du parlement, qui, après de courtes vacances, vient de se réunir de nouveau, sans beaucoup de bruit, pour la session de 1884. Les présidens que le privilège de l’âge a, dans les deux assemblées, mis pour un instant au fauteuil, — en attendant les présidens définitifs, qui viennent d’être élus, — ont cru devoir inaugurer cette session nouvelle par des paroles de sagesse. L’un a recommandé la concorde entre les partis, l’autre a signalé le danger des discussions écourtées et précipitées sur les plus graves affaires, sur les finances publiques. Rien certes de plus opportun, et si, au début de cette session qui s’ouvre avec l’année, il y a un souhait à former, c’est que dans toutes les délibérations, dans toutes les résolutions, il y ait un sentiment plus ferme, plus juste des intérêts supérieurs du pays ; c’est que gouvernement et assemblées entrent dans cette carrière nouvelle avec la volonté de consulter un peu plus ce qui convient à la France et de se livrer un peu moins aux violences, aux passions, aux préjugés, aux plus vulgaires calculs de parti. Le malheur est qu’en ce temps-ci les paroles ne sont le plus souvent que des paroles qui déguisent étrangement la réalité des choses. On parle fréquemment de concorde en faisant tout ce qu’on peut pour semer les divisions et les irritations. On prodigue les déclarations de libéralisme en violentant tous les sentimens, en s’armant de légalités oppressives, en abusant de l’arbitraire. On couvre d’un voile d’intérêt public les plus singuliers gaspillages des ressources et du crédit du pays. On fait comme M. le président du conseil, qui se croit certes un homme de gouvernement, de modération et qui choisit la dernière heure de la dernière séance parlementaire de décembre pour offrir comme cadeau à la nouvelle année, — quoi donc ? — une question à laquelle personne ne pensait plus, qui ne promet que des agitations inutiles, la question même d’une réforme constitutionnelle. C’est, en vérité, ce qui s’appelle avoir de l’à-propos et agir avec la prévoyance d’un chef de gouvernement !

Par quel étrange coup de tactique ou par quel entraînement d’esprit M. le président du conseil s’est-il fait un jeu de réveiller à l’improviste, à la veille d’une année nouvelle, cette question de la révision qui ne porta pas bonheur au ministère de M. Gambetta ? Ce n’est pas la première fois que M. Jules Ferry prouve qu’avec certains dons d’un politique, il reste un homme de peu de jugement et d’expédient, que, malgré tout, il ne réussit ni à fixer ses idées, ni à mesurer ses résolutions. A-t-il cru habile cette fois de tenter une diversion inattendue pour déconcerter ses adversaires de la chambre, pour obtenir d’un seul coup ce qu’il demandait, d’accord avec le sénat, le rétablissement dans le budget du traitement de M. l’archevêque de Paris et des bourses des séminaires ? Ce n’était pas évidemment bien nécessaire. Il y avait, on le sentait, une majorité disposée à ratifier ce que le sénat avait fait, ne fût-ce que pour en finir sur l’heure, pour éviter ce qu’on a appelé « l’humiliation des douzièmes provisoires. » Le chef du cabinet n’avait pas besoin d’employer de si grands moyens, des moyens si disproportionnés, pour conquérir le vote. Il s’est donné le plaisir d’opérer un mouvement tournant d’une stratégie douteuse. Il s’est exposé à sacrifier la paix publique de l’avenir pour une petite et facile victoire du moment présent. Voilà une singulière prévoyance ! — M. le président du conseil, dit-on, a pris des engagemens qu’il a inscrits dans son programme à son arrivée au pouvoir ; il a voulu dégager sa parole sans laisser aux initiatives particulières le temps de se produire ; il a tenu à devancer tout le monde, à s’exécuter comme il l’avait promis. C’est un beau scrupule de la part de M. le président du conseil ; mais ces engagemens dont il parle, avec qui les avait-il pris ? C’est apparemment avec la chambre ou avec l’opinion générale dans le pays. C’est avec ces juges qu’il a en définitive à s’entendre sur la portée et l’interprétation de ses engagements. Dans la chambre elle-même, personne ne les lui rappelait ni ne paraissait seulement y penser. Les seuls politiques qui auraient pu lui rappeler son programme sont ceux qui ne se servent de ce mot de révision qu’avec l’arrière-pensée de tout bouleverser, de réunir une assemblée constituante, d’abolir le sénat, la présidence de la république, pour arriver à tout remplacer par une convention. Est-ce pour satisfaire, pour désarmer ou adoucir ces politiques d’une turbulente minorité que M. Jules Ferry à cru devoir parler d’une réforme constitutionnelle pour cette année ? Quant à l’opinion, telle qu’elle apparaît dans la masse du pays, elle s’intéresse évidemment encore moins que la chambre à la révision. Elle ne l’a pas demandée, elle n’y songe même pas, elle reste indifférente ou sceptique. On a essayé d’organiser une sorte de campagne révisionniste, et cette campagne, on en conviendra, n’a eu qu’un médiocre succès ; elle n’a certes pas réussi à remuer la masse nationale. Le pays a le vague instinct que les meilleures constitutions sont celles qui durent et dont on ne parle pas, que si ses affaires ne sont pas aujourd’hui dans le plus brillant état, la constitution n’est pas la principale coupable, qu’il n’y a pas, comme on dit vulgairement, de mauvais outils, qu’il n’y a que de mauvais ouvriers. Le pays ne s’échauffe pas pour ce qu’il a de la peine à comprendre, et ce n’est sûrement pas pour répondre à ses vœux, à ses sollicitations, que M. le président du conseil a cru devoir faire les déclarations par lesquelles il a couronné la session dernière.

Où donc était la nécessité de réveiller une question dont le premier effet est de préparer une année d’incertitudes et d’agitations, d’ouvrir une carrière indéfinie aux luttes des partis ? M. le président du conseil ne paraît pas sans doute l’entendre ainsi ; il est plein d’illusions et de confiance. Il n’y aura, il l’assure, qu’une révision bénigne, limitée, toute raisonnable, — ou il n’y aura pas de révision du tout. C’est bien facile à dire. M. le président du conseil ne s’est pas aperçu qu’il procédait avec une singulière légèreté, que sans y être obligé, il s’exposait à déchaîner un mouvement dont il pourrait an jour ou l’autre n’être plus le maître ; car enfin que ferait-il le jour où le mouvement une fois engagé dépasserait ses vues et ses calcula, où il se trouverait un congrès qui se laisserait entraîner, qui étendrait indéfiniment son programme ? Il ne pourrait évidemment plus rien ; il en serait pour se » espérances présomptueuses de révision limitée et modérée. De sorte qu’on retombe dans cette alternative de courir la chance d’une révolution complète dans les institutions ou d’avoir pendant des mois agité le pays pour rien, pour peu de chose.

Si encore cette révision que M. le président du conseil a imprudemment évoquée et qu’il croit pouvoir limiter était l’expression d’une idée nette, d’une politique précise et sérieusement coordonnée, on pourrait s’y arrêter. On pourrait admettre jusqu’à un certain point que ces projets, sans être justifiés par les circonstances ou par un mouvement sensible d’opinion, offrent du moins quelques avantages en compensation des dangers auxquels ils exposent la stabilité et le crédit des institutions. Évidemment cette constitution qu’on propose de réformer n’est point théoriquement un modèle. Elle a les défectuosités et les lacunes des œuvres improvisées dans les conjonctures difficiles, et il n’est point douteux qu’avec un peu de bonne volonté, on pourrait la compléter, la rectifier. Pour ce qui regarde le sénat particulièrement, on pourrait examiner s’il ne serait pas possible de mettre plus de cohésion dans la formation de la première de nos assemblées, d’étendre l’électorat sénatorial, de fonder sur une base plus large et plus forte l’autorité d’une institution modératrice, plus nécessaire encore peut-être au milieu des mobilités inévitables de la république que sous tout autre régime. Est-ce là ce qu’a rêvé dans ses méditations révisionnistes, ce que se propose M. le président du conseil ? Oh ! certes, il n’est pas de ces réformateurs qui veulent tout simplement abolir le sénat. Il avoue au contraire l’intention de le défendre ; il veut le fortifier et le consolider dans son existence comme dans son autorité ; mais comment entend-il réaliser cette sage pensée et aborder le problème ? C’est ici que commence l’obscurité. A en juger par les confidences qu’il paraît avoir faites à un correspondant d’un journal anglais sur la réforme prochaine du sénat, le chef du cabinet n’a peut-être pas encore bien fixé et éclairci ses idées. Il aurait exprimé ses vues sur deux ou trois points. Pour les inamovibles du Luxembourg, il les abandonne ; il veut les supprimer et les remplacer par des membres qui seraient également élus par le sénat, mais qui ne seraient nommés que pour neuf ans. Pour les attributions du sénat, M. le président du conseil voudrait en finir avec les conflits de compétence financière qui se renouvellent tous les ans à propos du budget. Il n’a pas l’intention d’enlever au sénat ses prérogatives, il veut « définir, délimiter » ces prérogatives. Il ne serait pas défendu au sénat de faire des objections, même de proposer des amendemens, à la condition pourtant que le dernier mot appartînt toujours à l’autre chambre. Si nous comprenons bien, c’est là ce qu’on appelle, pour le moment, la « révision limitée. » L’inamovibilité d’aujourd’hui serait remplacée par une élection pour neuf ans, — ce qui mettrait périodiquement les nouveaux sénateurs dans la dépendance de leurs collègues, — et, pour les attributions de l’assemblée du Luxembourg dans les affaires de finances, il serait désormais irrévocablement établi que le sénat fait des discours et ne décide rien. De sorte que, lorsque M. le président du conseil touche à la composition du sénat, on ne voit pas bien s’il entend le fortifier ou l’affaiblir, et que, lorsqu’il touche à ses attributions, on voit trop clairement qu’il veut le réduire à l’impuissance. Il faudrait cependant mettre quelque conséquence dans les idées qu’on veut réaliser, surtout quand il s’agit des institutions les plus essentielles du pays. Si le sénat ne doit plus être qu’un pouvoir énervé et diminué directement ou indirectement, le mieux est de le laisser périr, de le livrer aux réformateurs à outrance qui ne déguisent pas, quant à eux, une pensée ennemie sous des euphémismes. Si le sénat est dans le jeu des institutions un pouvoir utile, nécessaire comme nous le pensons, comme le dit M. le président du conseil lui-même, la première condition est de ne pas l’ébranler par des révisions de fantaisie, de le respecter, de le fortifier dans sa composition, de lui laisser assez de prérogatives et d’autorité pour faire le bien, pour empêcher souvent aussi beaucoup de mal. — Mais alors, dira-t-on, comment dénouer les conflits financiers qui se renouvellent sans cesse entre les deux chambres ? Il n’est sûrement pas impossible de trouver un moyen équitable, efficace, de transaction dans des différends qui n’ont rien d’insoluble, et dans, tous les cas, il est par trop expéditif de trancher sommairement la question en laissant le dernier mot à celle des deux assemblées qui a le plus besoin d’être contenue et modérée. Ce qu’il y a de plus clair, c’est que M. le président du conseil s’est jeté dans une singulière aventure sans trop savoir où il allait, ce qu’il voulait faire. Il a cru pouvoir, tout à la fois, livrer aux révisionnistes un peu de sénat, un peu de constitution, et rassurer les conservateurs en promettant de limiter la révision. Il n’a pas trop réussi, puisqu’il paraît chercher aujourd’hui à ajourner cette réforme constitutionnelle, à gagner du temps. On reparlera de tout cela vers l’été : fort bien ! Seulement ce n’était vraiment pas la peine de tant se hâter pour ajourner maintenant une question destinée à agiter le pays, de même que ce n’était pas la peine de prendre une si bruyante et si hasardeuse initiative avec des idées si peu claires et si peu sérieuses.

M. le président du conseil s’est trompé s’il a cru, par une apparence de hardiesse, imposer à ses adversaires et se donner plus d’autorité ou de popularité ; il n’a servi ni sa propre cause ni la cause du pays, qui ne lui demandait pas cette surprise pour l’année nouvelle. Il n’a provisoirement réussi qu’à mettre dans la vie intérieure de la France une confusion de plus, une complication factice de plus. Ce ne sont pas cependant les difficultés réelles qui manquent aujourd’hui ; elles sont partout. Elles sont au Tonkin, où le gouvernement a reçu toute liberté d’agir et où l’on ne voit rien marcher, ni les opérations militaires ni les négociations diplomatiques. Elles sont dans les affaires financières, qui restent, qui resteront longtemps encore sans doute sous le poids d’une série de méprises, de prodigalités imprévoyantes et de fausses mesures. Elles sont dans les affaires religieuses, où le ministère n’a l’air de montrer parfois quelques velléités de paix que pour racheter aussitôt ses bons mouvemens par des concessions nouvelles aux passions radicales. Et quand, à tout cela, on vient ajouter la révision de la constitution, n’est-ce pas une manière de tout compliquer sans nécessité et sans profit, sans tenir compte des intérêts les plus immédiats et les plus pressans de la France ? La constitution, elle a suffi à tout jusqu’ici, elle n’est pas apparemment responsable de toutes les fautes qui ont été commises depuis quelques années ; elle sera ce qu’on la fera dans la pratique, et, quand elle serait revue, corrigée et augmentée ou diminuée aujourd’hui, on ne serait pas plus avancé demain. Ministres et partis qui veulent réviser la constitution agiraient plus utilement en se réformant eux-mêmes, en mettant dans leur conduite et dans leurs œuvres de tous les jours plus d’ordre et de suite, plus de raison et de modération prévoyante. Au lieu de dépenser une activité remuante et déréglée dans des réformes inutiles, on ferait beaucoup mieux de songer, non-seulement à ces affaires diplomatiques, financières ou morales qui sont la juste préoccupation du pays, mais à ces lois sans nombre qui sont pour le moment à l’ordre du jour des assemblées.

Non certes, le travail ne manque pas plus que les difficultés aujourd’hui. Il y a toutes ces lois militaires qui attendent depuis longtemps, qui ne seront pas toutes votées, il faut l’espérer, ou qui seront sérieusement remaniées, et qui ont provisoirement l’inconvénient de laisser l’armée dans une pénible incertitude. Il y a cette loi municipale qui est allée de la chambre des députés au sénat, qui reviendra infailliblement corrigée du sénat à la chambre des députés, et avec laquelle il faut bien en finir, si l’on ne veut pas ajourner indéfiniment des élections locales qui devraient être déjà faites. Il y a cette loi qui replace enfin la préfecture de police dans de meilleures conditions, et il n’était vraiment que temps de soustraire un des principaux services publics à cette représentation dérisoire de Paris, à ce conseil municipal, que le nouveau préfet de la Seine, M. Poubelle, contient de son mieux, quelquefois avec fermeté, mais avec qui l’état ne peut accepter d’être en conflit perpétuel. Il y a aussi cette question de la colonisation algérienne, qui a été perdue à la fin de la session dernière devant la chambre, parce qu’il y avait beaucoup d’argent à dépenser, peut-être aussi parce qu’il y avait des intérêts mal définis, — et sur laquelle on va revenir avec un projet sérieux, pratique, de M. le comte d’Haussonville, que le gouvernement aurait mieux fait d’accepter plus tôt. Il y a tout cela, et quand on aura songea l’essentiel, on reviendra si l’on veut, aux fantaisies, — ou peut-être aura-t-on oublié, chemin faisant, les choses inutiles, et la France n’y aura, en vérité, rien perdu.

Ce que sera l’année nouvelle pour toutes les nations de l’Europe, pour les intérêts du monde, on ne peut certes le pressentir encore après quelques jours écoulés. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elle a commencé simplement et honnêtement, dans des conditions qui paraissent assez rassurantes pour le continent européen. Les mauvais présages et les mauvais bruits semblent avoir été emportés par la dernière heure de la dernière année. L’empereur Guillaume, à l’occasion du nouvel an, et dans les lettres qu’il a récemment écrites, n’a parlé que de la paix. On ne parle que de paix à Rome ; on ne parle que de paix à Saint-Pétersbourg aussi bien qu’à Vienne. Si, dans ces derniers temps, Il y a eu des froissemens ou des embarras entre certaines puissances, ils tendent à s’atténuer, et le ministre des affaires étrangères du tsar, M. de Giers, qui, après un séjour en Suisse, retourne maintenant en Russie en passant par l’Autriche, M. de Giers va sans doute dissiper les derniers nuages.

Il y a quelques mois, on ne parlait que de coalitions, d’armemens, de chocs inévitables, de la guerre pour le printemps. Aujourd’hui, tout s’explique : les princes n’ont voyagé depuis quelque temps que pour la paix ! il n’y a de coalitions que pour la paix ! Polémiques, défis et menaces ont cessé. Et en voilà jusqu’à la prochaine occasion. C’est, dans tous les cas, fort heureux que les agitateurs de la politique européenne consentent à prendre quelque repos et que les polémistes, toujours prêts à mettre l’épée au vent, laissent le monde respirer un peu, attendre le printemps sans des émotions trop vives. Ce n’est point d’ailleurs qu’à défaut de ces collisions, toujours redoutées et jusqu’ici prudemment détournées, les questions manquent aujourd’hui pour occuper les gouvernemens et les peuples. Des questions, il y en a partout, dans tous les pays et de toutes les sortes. La Russie, en ce moment même, semble menacée d’une recrudescence du nihilisme révolutionnaire, qui vient de se manifester par un nouveau meurtre. M. de Bismarck, en Allemagne, se débat avec ces plans de réformes économiques qu’il poursuit, qu’il reproduit obstinément, et avec ses négociations pour le rétablissement de la paix religieuse. Le gouvernement de l’Autriche-Hongrie a des embarras dans toutes les parties de l’empire, et si le chef du cabinet cisleithan, le comte Taaffe, vit laborieusement au milieu de toutes les nationalités qui se disputent la prééminence, le chef du cabinet de Pesth, M. Tisza, voit se former devant lui une opposition des magnats qui ne laisse pas d’être inquiétante. La France, en dehors de ses incohérences intérieures, a ses expéditions lointaines. L’Angleterre elle-même, à part l’Irlande, a cette question égyptienne qui prend des proportions et un caractère de jour en jour plus graves. Voilà pour un début d’année, un bagage d’affaires et de difficultés, qui suffiraient à occuper pendant bien des mois l’activité des cabinets et des parlemens. sans qu’on vienne y ajouter le souci toujours renaissant des grands conflits européens dont on menace quelquefois le monde.

Le fait est que pour le moment, entre toutes les puissances, l’Angleterre a sa part d’embarras avec cette question égyptienne dont elle a assumé la charge et qui en vient par degrés à être à peu près inextricable. Évidemment, l’Angleterre s’est quelque peu trompée dans ses calculs en se hâtant de profiter d’une défaillance ou d’une abdication de la France pour aller seule dans la vallée du Nil, pour s’attribuer un monopole d’influence et de direction dans les affaires fort troublées de l’Egypte. Elle a cru, surtout après sa facile victoire de Tel-el-Kébir, que tout allait se plier à ses volontés et à ses intérêts, qu’elle pourrait, en peu de temps, créer une apparence de paix et d’ordre, une situation plus ou moins régulière, plus ou moins spécieuse, qui lui laisserait une prépondérance incontestée et qu’elle présenterait à la sanction de l’Europe. Malheureusement elle n’avait pas compté avec les difficultés et avec l’imprévu. Il y a dix-huit mois déjà qu’il n’est plus question d’Arabi, le vaincu de Tel-el-Kebir, que l’Angleterre est en souveraine et maîtresse à Alexandrie et au Caire. Elle a envoyé d’abord son ambassadeur à Constantinople, lord Dufferin, pour préparer une réorganisation de l’Egypte ; elle a expédié aussi des fonctionnaires de toute sorte, elle a placé quelques-uns de ses agens dans le gouvernement. Elle a un représentant attitré, sir Evelyn Baring, qui naturellement est le tuteur impérieux du khédive et de son ministère. Depuis dix-huit mois, elle règne et gouverne. A quoi est-elle arrivée ? En définitive, elle n’a rien fait. Elle n’a remis l’ordre nulle part, ni dans l’administration, ni dans l’armée, ni dans les finances. Jamais il n’y a eu plus d’anarchie et d’abus dans la vallée du Nil. L’Egypte est livrée à une désorganisation croissante qui l’affaiblit et la ruine. C’est là, jusqu’ici, le résultat de la présence des Anglais. D’un autre côté, il s’est produit un fait avec lequel on avait encore moins compté. A la faveur de la désorganisation administrative et militaire de l’Egypte, une insurrection qui, depuis quelques années, a envahi le Soudan, et qui reconnaît pour chef ce faux prophète qu’on appelle le mahdi, cette insurrection n’a fait que se développer et grandir. Les forces envoyées pour la combattre se sont trouvées insuffisantes, et le petit corps du général Hicks a été la victime d’une effroyable catastrophe. Les détachemens égyptiens laissés dans les postes lointains et les petites colonies européennes dispersées dans ces parages, sont chaque jour exposés à périr. Le mahdi est devenu le chef d’un mouvement formidable qui s’étend sur le Haut-Nil, qui s’avance jusqu’à Khartoum. De sorte que l’Égypte, livrée à la désorganisation intérieure, se trouve de plus menacée d’un démembrement par la perte à peu près inévitable des provinces du Soudan, et un conservateur anglais, lord John Manners, avait bien quelque raison de dire dans un récent discours que la situation, telle qu’elle existait sous le contrôle anglo-français, était préférable à celle qui existe aujourd’hui.

Que faire en ces extrémités ? Le khédive Tevfik-Pacha ne se dissimule pas, à ce qu’il parait, ce qu’il y a de cruel dans la position qui lui est créée, et il confie ses chagrins à qui veut les écouter ; on sent à son langage que sa soumission résignée à toutes les volontés anglaises n’est pas sans quelque arrière-pensée amère. Le ministère égyptien, présidé il y a quelques jours encore par Chérif-Pacha, a senti lui aussi qu’il ne pouvait plus rester dans ces conditions par trop périlleuses. Khédive et ministère se sont tournés vers le protecteur tout-puissant, vers l’Angleterre : ils lui ont demandé secours contre l’insurrection du Soudan ; ils lui ont dit d’une manière plus ou moins claire que, puisqu’elle était la maîtresse de l’Egypte, c’était à elle de sauvegarder l’intégrité égyptienne, — ou que, si elle n’envoyait pas des forces, on serait obligé de rétrocéder les provinces menacées à la Porte, qui se chargerait de les défendre ou de les reconquérir si elle le voulait. Probablement les ministres égyptiens comptaient un peu sur l’effet de cette menace d’un appel à une intervention de la Porte, et il est possible que, dans d’autres circonstances, l’Angleterre se fût quelque peu émue de cette éventualité. Cette fois, le cabinet de Londres s’est montré parfaitement insensible ; pour toute réponse à la communication égyptienne, il paraît avoir conseillé l’abandon du Soudan, en ajoutant que, dans tous les cas, si la Porte devait intervenir, elle interviendrait à ses frais, elle ne passerait pas par le territoire égyptien, elle serait tout au plus libre d’aborder par les côtes de la mer Rouge. En d’autres termes, l’Angleterre a, pour le moment, éludé tout engagement. Devant cette réponse, surtout devant le conseil peu patriotique de céder les provinces du Soudan, les ministres égyptiens ont fini par se révolter, et ils ont aussitôt donné leur démission. Le malheureux khédive a bien été obligé d’accepter cette démission, puisqu’il ne pouvait pas faire autrement, et il s’est même donné un air de souverain en choisissant de nouveaux ministres. Il a formé, tant bien que mal, un cabinet à la tête duquel est placé un personnage connu depuis longtemps, Nubar-Pacha, qui, on le comprend, ne devient premier ministre que pour exécuter les volontés anglaises, à commencer par l’abandon du Soudan. L’Angleterre aurait certainement tout aussi bien fait de prendre directement l’administration du pays ; si elle ne l’a pas fait, si elle a pris des intermédiaires, c’est qu’elle a voulu maintenir encore quelques apparences qui ne trompent d’ailleurs personne. Au fond, c’est un assez triste expédient qui ne sert à rien, qui ne remédie à rien. La condition de l’Egypte ne reste pas moins lamentable, et, à tout prendre, le rôle de l’Angleterre elle-même n’est pas des plus brillans, puisqu’il est avéré qu’une si grande puissance n’a été depuis dix-huit mois dans la vallée du Nil que pour assister à la décomposition, à la ruine et au démembrement d’un pays jadis florissant.

Non, en vérité, l’Angleterre n’a point été heureuse jusqu’ici avec ces affaires d’Egypte ; elle n’a été heureuse ni dans l’intérêt de la vice-royauté du Nil, ni dans l’intérêt de son propre protectorat, puisque provisoirement elle n’a rien fondé. C’est en partie, si l’on veut, la faute des événemens qui ont précédé son intervention et qui avaient préparé la désorganisation présente du pays ; c’est un peu aussi, il n’en faut pas douter, la faute d’un ministère dont les divisions expliquent les hésitations, qui depuis l’origine a cru pouvoir tout concilier avec des demi-mesures et des compromis. Quelle que soit la cause, le résultat ne reste pas moins ce qu’il est, parfaitement médiocre et tel que l’Angleterre ne peut s’en tenir là sans se manquer à elle-même, sans donner à l’Europe le droit de lui demander si c’est pour présider à la ruine de l’Egypte qu’elle a voulu aller seule sur le Nil. Que fera-t-elle maintenant ? Conseiller ou imposer l’abandon du Soudan, même de Khartoum, qui a eu jusqu’ici son importance par sa position, c’est bien aisé ; mais c’est peut-être aussi une assez dangereuse combinaison de faire coïncider l’établissement d’un protectorat avec le dèmembrement de l’Egypte, avec l’abandon de toute une région depuis longtemps conquise et rattachée à l’empire de Méhémet-Ali. C’est créer une condition singulièrement difficile, et au gouvernement diminué qu’on laissera subsister eh le protégeant, et à la puissance protectrice qui ne sera plus dans le pays que la représentation visible d’une humiliation nationale. Le dernier ministère égyptien, en se retirant, a protesté contre ce qu’on voulait lui imposer, et il n’est pas sûr que cette protestation ne trouvera pas un jour ou l’autre quelque écho. D’un autre côté, l’Angleterre, en refusant de s’engager dans une campagne au Soudan, en se bornant à une défensive limitée, permettra-t-elle au mahdi de se créer une sorte de domination, ou laissera-t-elle les Turcs aller rétablir leur suprématie dans ces contrées ? C’est s’exposer à voir s’élever une puissance nouvelle qui pourra poursuivre ses agressions et menacer le cours du Nil, Un homme qui a gouverné ces régions, le général Gordon, disait récemment que le Soudan oriental était indispensable à l’Egypte, que la défense de l’Egypte proprement dite serait beaucoup plus coûteuse, si le Soudan est abandonné, que ne le serait la défense de cette province elle-même ; il ajoutait que à le danger consistait dans l’établissement, tout près de la nouvelle frontière de l’Egypte, d’une puissance mahométane entreprenante qui exercera une grande influence sur les populations égyptiennes placées sous l’autorité de l’Angleterre. » Et avec tout cela, qui sait si l’on ne prépare pas pour un jour prochain quelque réveil de la question orientale tout entière ?

L’Angleterre, on le voit, n’est point au bout des difficultés qu’elle s’est créées en Egypte. Que serait-il arrivé si, au lieu d’aller seule dans la vallée du Nil, elle y était allée avec la France ? C’était sans nul doute la meilleure politique. Tout s’est malheureusement combiné dès l’origine de façon à ce que l’intervention qui aurait pu être la plus efficace soit devenue impossible. Les deux gouvernemens se sont trompés, l’un en cédant à des préoccupations égoïstes, l’autre en ne sachant pas prendre son rôle au moment opportun, et comme après tout, les récriminations sur le passé sont inutiles, il n’y a plus qu’à désirer que l’Angleterre sorte de là à son honneur, — comme aussi à l’honneur de l’Europe et de la civilisation.

Les problèmes qui s’agitent au-delà des Pyrénées sont moins lointains et d’un ordre moins général. Ils ont assurément un singulier intérêt, puisque le repos de la péninsule dépend de ce qui va se passer, de l’issue de la discussion de l’adresse engagée depuis quelques jours devant le congrès. L’Espagne continuera-t-elle l’expérience assez aventureuse inaugurée par le ministère de la gauche dynastique que préside M. Posada Herrera ? Reviendra-t-elle à la politique moins hasardée, libérale encore, du dernier ministère de M. Sagasta ? Reviendra-t-elle plus loin, à la politique conservatrice représentée avec éclat par M. Canovas del Castillo aux premiers temps de la restauration ? C’est là toute la question. Dès la première heure, il a été bien clair que la lutte était particulièrement entre les diverses fractions du libéralisme espagnol, entre les libéraux ralliés au nouveau ministère et les libéraux amis de M. Sagasta. Toutes les négociations, tous les essais de transaction avaient échoué dans la commission chargée de préparer la réponse au discours de la couronne. A peine le débat public-a-t-il été ouvert, le conflit a éclaté avec une vivacité de passion mal contenue. D’un côté, le président du conseil, M. Posada Herrera, et ses collègues du cabinet, le général Lopez Dominguez, M. Moret, ont énergiquement défendu le programme qu’ils ont adopté à leur arrivée au pouvoir avec l’assentiment du roi, où ils ont inscrit, entre bien d’autres réformes, la révision de la constitution et le suffrage universel, ou « universalisé, » suivant l’expression qui a passé dans le discours royal. D’un autre côté, les amis de M. Sagasta se sont nettement déclarés les adversaires du programme ministériel, de la révision de la constitution, aussi bien que du suffrage universel. Jusqu’ici les conservateurs espagnols ont pris une attitude assez curieuse dans ce débat, où ils ont eu pour porte-parole l’ancien ministre de l’intérieur M. Romero Robledo. Ils se sont pour ainsi dire constitués les témoins de ce duel entre libéraux. Ils sont prêts, assurément, à combattre les projets ministériels, qu’ils n’admettent à aucun degré ; ils sont pour le moins aussi opposés à la politique mixte de M. Sagasta. Ils élèvent leur drapeau entre les deux camps et ; s’ils avaient à choisir, ils préféreraient encore le libéralisme décidé du cabinet d’aujourd’hui au libéralisme mal défini du cabinet d’hier. Il résulte de tout cela un imbroglio assez singulier où le jeune roi Alphonse XII aura peut-être quelque peine à se reconnaître.

A travers tout, ce qu’il y a d’assez évident, c’est que l’Espagne passe à l’heure qu’il est par une crise des plus sérieuses où tout est pour ainsi dire en question, puisqu’il s’agit d’une révision de la constitution, d’une réforme radicale des conditions de l’électorat, d’une réorganisation à peu près complète de l’armée, entreprise par le ministre de la guerre, le général Lopez Dominguez. Quel que soit le vote prochain des cortès, il ne peut manquer d’avoir un caractère et des conséquences graves pour la paix intérieure, pour l’avenir de l’Espagne. Si le ministère obtient la majorité dans le congrès ou si, vaincu au scrutin des cortès, il obtient du roi la dissolution, c’est l’expérience démocratique qui continue, et cette expérience peut n’être pas sans péril. Il se peut sans doute qu’à un moment donné, il y ait eu quelque avantage à rattacher par une politique plus large le parti démocratique à la monarchie. Le roi Alphonse l’a cru, et il s’est délibérément engagé dans cette voie. Après le ministère de M. Canovas del Castillo, il a appelé M. Sagasta ; qui était alors le chef de l’opposition libérale modérée. Après M. Sagasta, il est allé, il y a trois mois, jusqu’à la gauche dynastique, représentée par le général Lopez Dominguez et par M. Moret bien plus que par M. Posada Herrera. Il s’est prêté à tout ce que lui a demandé son ministère, à la réforme démocratique de la constitution et au suffrage universel. Soit ; il faudrait seulement prendre garde de ne pas aller plus loin sans savoir où l’on irait et de ne pas recommencer l’histoire de la constitution démocratique de 1869, qui établissait la monarchie en lui créant des conditions impossibles. C’est là, au fond, toute la question aujourd’hui, et, dans ce passé si récent encore de la monarchie démocratique d’Amédée, il y a peut-être de quoi donner à réfléchir au roi Alphonse. Si le ministère de M. Posada Herrera, vaincu dans les chambres, n’obtient pas du roi la dissolution, il est condamné, il se retirera immédiatement, cela n’est pas douteux. Par qui sera-t-il alors remplacé ? M. Sagasta reste le chef de la majorité victorieuse ; mais, s’il est appelé au pouvoir, il aura aussitôt contre lui et les amis du ministère tombé et les conservateurs eux-mêmes, qui lui ont d’avance déclaré la guerre. Les conservateurs attendent visiblement qu’il soit démontré que toutes ces expériences mettent le pays en péril et que seuls ils peuvent relever les affaires de l’Espagne et de la monarchie constitutionnelle qu’ils ont contribué à rétablir. Qu’en sera-t-il de tout cela ? La lutte est engagée dans des conditions qui ne laissent pas d’être périlleuses, et le vote des cortès peut avoir une influence décisive sur cette nouvelle crise espagnole.


CH. DE MAZADE.