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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1883

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Chronique n° 1230
14 juillet 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Le mot du poète, l’ære perennius, est bon pour les poètes, il ne s’applique guère aux œuvres de la politique du jour, et il ne suffit pas, pour conquérir la durée, de décréter de pompeux anniversaires comme celui qu’on célèbre aujourd’hui, ou d’ériger quelque massive statue de bronze sur une place publique avec accompagnement de harangues municipales. Ce n’est point par des discours, par des fêtes ou par des monumens de l’infatuation de parti que les régimes se fondent et durent. Mieux vaudrait, pour s’accréditer et mériter de vivre, un peu de sagesse et de prévoyance dans le gouvernement, le simple goût du bien et de l’équité dans les affaires publiques, un zèle dévoué et attentif dans l’administration des intérêts nationaux ; mieux vaudrait remplacer le bruit, la jactance et les violences par quelques modestes et libérales qualités consacrées au pays. Avec cela, on ne ferait peut-être pas encore de grandes choses, on ferait dans tous les cas des choses utiles, sérieuses, et on servirait honnêtement la France, aussi bien que le régime auquel on prétend donner la durée. On s’épargnerait du moins les mécomptes d’une politique qui n’est le plus souvent qu’un mélange d’imprévoyance, de confusion et d’excès de parti. On éviterait de tout compromettre, de perdre de longues sessions en débats stériles, de conduire le pays à ce point où, à la veille des vacances, il a pour toute perspective des finances incohérentes, des institutions judiciaires et militaires ébranlées, des querelles religieuses qui ne finissent pas, une situation diplomatique diminuée en Europe, une guerre peut-être imminente dans l’extrême Orient. Il y a bien de quoi se vanter et de quoi illuminer en promettant à la république ainsi conduite la durée de la statue de bronze qu’on inaugure aujourd’hui !

Malheureusement c’est ainsi ; tout est engagé et enchevêtré de telle façon aujourd’hui qu’on n’a plus que le choix des difficultés, et entre tous les embarras qu’on s’est créés, qui n’avaient certes rien d’inévitable, un des plus frappans est celui des finances, du budget qui reste à faire, qu’on ne sait plus comment remettre en ordre dans la confusion universelle. C’est qu’en effet, il n’y a plus à se faire illusion sur une situation financière, si brillante il y a quelques années encore et à l’heure qu’il est si gravement compromise par une politique qui n’a su qu’épuiser les ressources nationales dans un intérêt de vaine popularité. On a cru pouvoir user et abuser de la prospérité qu’on avait reçue. Au lieu de ménager les forces du budget et de se réserver les moyens soit d’alléger les, charges du pays, soit de suffire à l’imprévu, on a escompté d’avance des excédens incertains. Au lieu de retenir prudemment les dépenses, on les a déchaînées avec une sorte d’émulation de prodigalité imprévoyante. Au lieu d’éteindre les dettes, comme le font les gouvernemens sérieux, et de garder intacte la puissance du crédit dans une pensée d’avenir, on n’a pas craint d’ériger en système l’emprunt à outrance pour l’exécution de plans gigantesques qui ne cachaient, — les indiscrets l’ont avoué depuis, — qu’une préoccupation de parti et d’élection. Qu’arrive-t-il maintenant ? C’est tout simple, c’était facile à prévoir : le temps de la disette et des embarras est venu. À la place des plus-values des revenus publics, des excédens dont on était si fier, il y a les moins-values, les diminutions de recettes : ces diminutions, elles sont déjà, pour les cinq premiers mois de l’année, de près de 20 millions, et comme ce chiffre ne cessera de s’accroître, comme, d’un autre côté, dépenses et crédits supplémentaires ne cessent de se multiplier) on peut compter sur un déficit de 150 à 200 millions. En même temps, le crédit, poussé à bout, a nécessairement fléchi, et il n’y a plus moyen de songer à l’emprunt continu, permanent, pour suffire aux travaux de toute sorte qu’on a entrepris, pour alimenter ce budget extraordinaire, qu’on a créé comme le déversoir de toutes les conceptions chimériques ou des dépenses qu’on lient à dissimuler. Diminution des recettes, accroissement des dépenses, fatigue du crédit éprouvé par l’abus des emprunts, difficulté de suffire au prévu et à l’imprévu, c’est donc là provisoirement le dernier mot de cette situation financière créée par la politique qui règne depuis quelques années.

Il faut cependant sortir de là ; c’est toute la question aujourd’hui. On peut sans doute encore ajourner le budget ordinaire en se bornant à voter pour l’instant les contributions qui doivent être soumises aux conseils généraux et en renvoyant le reste, le règlement définitif, au mois de novembre. C’est ce qu’on va faire vraisemblablement ; mais le budget extraordinaire ne peut être ajourné à la fin de l’année. Il faut bien savoir d’avance ce qu’il sera, comment on pourra l’établir ; il faut bien lui assurer des ressources qu’on ne peut plus trouver dans un système d’emprunts indéfinis, et c’est précisément dans l’intérêt de ce budget extraordinaire que le gouvernement s’est enfin décidé à négocier avec les grandes compagnies de chemins de fer une série de conventions qui sont en ce moment même soumises à la ratification des chambres. L’objet de ces conventions est d’alléger le fardeau de l’état, de dégager autant que possible la situation financière des dépenses extraordinaires qui la surchargent en associant les compagnies à la construction des lignes les plus essentielles du réseau complémentaire des chemins de fer.

Ainsi, voilà où l’on en revient ! Après avoir rêvé toute sorte de projets gigantesques et chimériques, dont l’exécution serait la ruine de l’état, on est réduit à avouer qu’on avait effectivement trop entrepris, qu’il faut s’arrêter et abandonner au moins pour le moment une bonne partie de ce plan fastueux et désastreux auquel M. de Freycinet a attaché son nom. Après avoir tant déclamé depuis dix ans contre les compagnies qui ont été les grandes exécutrices du réseau français, après les avoir menacées de les déposséder de leurs concessions par un rachat aussi onéreux que périlleux, on est obligé de reconnaître que ce qu’il y a de mieux, c’est de s’entendre avec elles, de leur demander un concours qui ne peut certainement être qu’utile et efficace. Oh ! sans doute, les théoriciens de la commission des chemins de fer établie au Palais-Bourbon ne se rendent pas si aisément. Ils n’ont pas renoncé à leurs utopies sur le rôle de l’état dans les chemins de fer, à leur campagne contre l’industrie privée, contre ce qu’ils appellent les monopoles, et ils ont même déployé dans ces dernières semaines une certaine habileté de tactique pour obtenir l’ajournement des conventions. C’eût été un rejet déguisé dont ils auraient évidemment triomphé ; mais il y a quelque chose de plus fort que l’esprit de système, c’est la nécessité qui presse, qui s’impose, et le gouvernement lui-même, à ce qu’il paraît, n’a point hésité à déclarer qu’il avait besoin de savoir à quoi s’en tenir sur les conventions, sans lesquelles il ne pourrait préparer son budget extraordinaire, qu’il prolongerait ; s’il le fallait, la session parlementaire. On s’est rendu, c’est M. Rouvier qui a fait le rapport sur l’œuvre de diplomatie financière et industrielle. On va donc discuter, on renouvellera des déclamations surannées, — puis on votera, selon toute apparence, les conventions, parce qu’on ne peut guère les rejeter, et c’est encore heureux que, sous l’influence d’une nécessité impérieuse, on en revienne à la seule combinaison qui ait réellement un caractère sérieux et pratique.

Comment, en effet, aurait-on pu agir à défaut de la combinaison qui vient d’être adoptée ? Assurément mieux aurait valu, dès le début ; avant de s’engager dans l’exécution d’un plan si coûteux et, en partie, peu utile, se rendre compté de ce qu’il y avait de démesuré, de chimérique, de périlleux dans une telle entreprise. Maintenant les travaux sont commencés sur bien des points. On ne peut évidemment les interrompre d’une manière complète et soudaine ; ce serait perdre le fruit de ce qui a été déjà fait et aggraver l’imprévoyance de la conception première de tant de dépenses mal calculées, par l’abandon ruineux de tous ces travaux. La suspension n’est donc pas une solution ; mais, pour continuer dans la mesure du possible, avec les tempéramens nécessaires, ce qui a été commencé, quel moyen reste-t-il ? On ne peut certainement compter sur le crédit et se flatter de prolonger indéfiniment le régime des emprunts périodiques au moment où le déficit est dans le budget, où une crise économique et industrielle singulièrement compliquée pèse sur l’essor de toutes les ressources publiques. Ce qui est bien plus impossible encore, c’est de songer à échapper aux difficultés qu’on s’est préparées en se jetant dans une aventure bien autrement périlleuse, bien autrement compromettante pour les finances comme pour tous les intérêts, — celle du rachat, de la main-mise de l’état sur tout cet ensemble d’entreprises que l’industrie a créées. Il y a bien des raisons pour que cette combinaison caressée par les esprits chimériques ne puisse pas même se produire sérieusement aujourd’hui. La première, c’est que la France est déjà chargée d’une dette colossale, et qu’aggraver encore cette dette de 8 ou 10 milliards, ce serait enchaîner la liberté de l’avenir, paralyser d’avance le crédit national dans les crises toujours possibles où l’on pourrait avoir à s’en servir. La seconde raison, c’est le gouvernement lui-même qui la donne avec son expérience d’un réseau d’état, d’une administration d’état. Cette expérience, elle n’est point, en vérité, assez brillante pour qu’on soit tenté de désirer l’extension d’un régime qui coûte plus qu’il ne vaut.

Ce qu’on a fait était donc ce qu’il y avait de mieux à faire ; on n’était pas libre d’agir autrement. Les compagnies trouvent assurément leurs avantages dans les conventions ; elles y gagnent surtout de conquérir, au prix de sérieuses concessions, un peu de tranquillité, d’être pour quelque temps à l’abri de ces menaces incessantes qui pouvaient peser sur leurs entreprises, sur leur crédit. L’état, lui aussi, a ses avantages, il n’a pas laissé de profiter des circonstances pour faire ses conditions. Il y gagne d’abord d’assurer l’exécution de quelque 15,000 kilomètres de chemins de fer nouveaux, d’améliorer ses rapports avec les compagnies ; mais le point essentiel et tout à fait décisif en faveur des conventions, c’est qu’évidemment les finances publiques se trouvent ainsi quelque peu libérées et allégées. Il est certain que, si ces conventions n’étaient pas votées aujourd’hui, tout redeviendrait aussitôt singulièrement difficile, puisque M. le ministre des travaux publics vient de déclarer qu’il n’aurait plus aucun moyen d’établir un budget extraordinaire et que son successeur éventuel ne serait pas plus avancé que lui. Avec le vote des conventions et un peu de bonne volonté, on peut, du moins, sortir à demi de cette situation embarrassée, revenir à un certain ordre, et c’est la raison qui décidera sans doute le vote du parlement.

Au fond, ce qui a fait tout le mal, ce qui a contribué à développer, à aggraver cette crise où l’on se débat aujourd’hui, d’où l’on cherche à sortir, c’est que, depuis longtemps, on semble avoir perdu les notions les plus simples de l’ordre, de la régularité. Les garanties traditionnelles de légalité et de correction dans les affaires financières ne comptent plus pour rien. On gouverne les finances avec des fantaisies, avec des passions ou des calculs de parti, comme on gouverne tout le reste. On se complaît dans un arbitraire commode qui se prête à tout, et rien, certes, ne le prouve mieux que cette discussion bizarre qui s’est produite, il y a quelques jours, en pleine chambre des députés, au sujet d’un chemin de fer entrepris au Sénégal. Quelle sera l’utilité, quelle est l’opportunité d’un chemin de fer conduisant sur les bords du Niger ? Ce n’est pas même pour le moment la question ; mais ce sont les procédés qui sont réellement étranges et surprenans. On demande des fonds, on fait voter des crédits sans savoir vraiment, où l’on va, où l’on pourra être entraîné. On a déjà dépensé 16 millions pour 16 kilomètres, et même en défalquant 5 ou 6 millions, affectés à la construction de quelques ouvrages militaires, le chiffre est encore respectable. Il reste quelque 120 kilomètres à construire : que coûteront-ils ? La dépense sera-t-elle de 25, de 30, de 50 millions ? On serait en vérité bien embarrassé pour le dire. M. le président du conseil est le premier à convenir que « les devis primitifs n’ont pas été exactement établis. » N’importe, ce ne sont là que de petites considérations ; on veut aller au Niger, on engage à tout hasard la dépense qui deviendra ce qu’elle pourra, et pour couronner le tout, un des défenseurs du projet, M. Maurice Rouvier, ne cache pas « qu’une entreprise de cette nature ne peut être menée à bonne fin sans qu’il y ait une certaine dose d’aléa, un certain coulage, même un certain gaspillage. » Voilà qui est rassurant pour nos finances ! M. Rouvier a certes raison de dire qu’il est plus difficile d’ouvrir une voie ferrée dans l’Afrique centrale qu’entre Paris et Saint-Cloud ; mais il y a une chose qui pourrait être facile si on le voulait : ce serait de respecter les garanties d’une administration régulière, de ne pas engager à tout propos le parlement sans qu’il le sache, de ne pas jeter le pays dans des aventures financières ou militaires qu’il apprend quelquefois par hasard, dont il n’a pas connu le commencement et dont il ne peut pas entrevoir l’issue. C’est parce qu’on a trop oublié depuis longtemps cette règle si parfaitement simple qu’on se réveille aujourd’hui au milieu de complications qui sont, après tout, l’œuvre de l’esprit d’aventure et d’arbitraire appliqué aux affaires de finances comme aux affaires de diplomatie. Qu’on remarque bien, en effet, que ce n’est pas seulement à propos du Sénégal, dans une question de chemin de fer, qu’il en est ainsi, qu’on vient demander un jour au parlement la sanction tardive d’une entreprise qu’il n’a pas autorisée ; c’est à propos de tout et un peu partout.

Le gouvernement a sans doute ses responsabilités, son droit d’initiative et de direction. Il peut se croire obligé parfois à se taire, ou à ne parler qu’à demi, ou à mesurer ses communications aux intérêts publics, à des convenances dont il est le premier juge. Rien de plus simple, il est dans son rôle. C’est cependant, on en conviendra, un fait singulier que le parlement puisse apprendre par une interruption, au courant d’une discussion, que la France est à l’état de guerre déclarée sur un point du monde. C’est justement ce qui est arrivé encore ces jours derniers, dans un nouveau débat sur les affaires du Tonkin et on l’eût moins remarqué peut-être si ce qui se passe aujourd’hui sur les bords du fleuve Rouge n’était à peu près la reproduction de ce qui s’est passé, il y a deux ans, à Tunis. À cette époque aussi, le ministère, dont M. Jules Ferry était déjà le chef, procédait par demi-aveux, par demi-mesures, par toute sorte de subterfuges financiers et militaires qui, en laissant les chambres dans l’incertitude, ne faisaient que lui créer à lui-même des difficultés intérieures ou extérieures et compromettre un instant la campagne. C’est encore aujourd’hui le même système au Tonkin. On a commencé par abandonner à ses propres inspirations, à ses propres forces le malheureux Rivière, qu’on finit par accuser d’impatience et de témérité. On a laissé tout s’aggraver, se compliquer, et, maintenant, il faut bien l’avouer, c’est la guerre ! C’est la guerre avec l’Annam, dont les Pavillons-Noirs, ces Kroumirs du Tonkin, sont les soldats ; c’est la guerre peut-être avec la Chine, qui semble refuser plus que jamais de renoncer à sa suzeraineté sur l’Annam. — S’il faut décidément agir, soit ; mais qu’on le dise, qu’on associe le parlement à la responsabilité de la guerre devant le pays, qu’on prenne des mesures dignes de la France. La pire des politiques est de s’agiter stérilement dans toutes ces obscures affaires, de respecter si peu les droits du parlement et d’être soi-même un gouvernement qui, en paraissant vouloir tout faire, ne sait jamais mettre au service de ses entreprises que des idées vagues et une action décousue.

Notre siècle, qui s’est si souvent, si complaisamment flatté d’être le règne de la tolérance, de la raison libre, serait-il destiné à finir par de nouvelles luttes de religion, par des recrudescences de fanatisme et de persécution ? La vérité est que, dans notre vieille Europe, remuée par toutes les révolutions, d’étranges signes se manifestent parfois. Des haines aveugles, des ardeurs d’intolérance qu’on croyait éteintes se ravivent tout à coup, et si, en France, au nom d’une prétendue libre pensée, on fait la guerre aux catholiques, à leurs croyances, à leurs emblèmes, dans d’autres régions, dans beaucoup de pays aujourd’hui on fait la guerre aux juifs. Voilà un singulier progrès des idées et des mœurs !

Ces guerres, dans certaines contrées, se compliquent sans doute de passions de races et naissent de ressentimens héréditaires, de toute sorte de causes locales, sociales, économiques ; elles ne sont pas moins extraordinaires. Depuis longtemps, la condition des Israélites n’est rien moins que sûre dans les principautés du Danube, dans les campagnes de la Moldavie, et, après la guerre qui a créé l’indépendance roumaine, la question a même paru assez grave pour que le congrès de Berlin ait cru de voir s’en occuper. Les Israélites de la Roumanie ne sont peut-être pas beaucoup plus avancés. En Russie, dans ces dernières années, il y a eu une série de soulèvemens, de violences, d’actes meurtriers contre les juifs, menacés dans leur vie, dans leurs industries. Ces scènes, souvent sanglantes, ont pris le caractère d’une sorte de persécution organisée qui, sur bien des points, a réduit les juifs à s’enfuir, et le gouvernement, sans être le complice de l’agitation, est souvent fort embarrassé pour la réprimer, pour protéger des malheureux contre ces déchaînemens furieux de la multitude. En Allemagne même, le mouvement contre les juifs, sans se manifester par des scènes de meurtre comme en Russie, s’est réveillé et accentué dans ces derniers temps d’une manière au moins imprévue. Il a trouvé de bruyans adhérens, il s’est produit dans les polémiques, dans les réunions ; il s’est concentré dans une sorte de ligue formée pour combattre l’invasion des influences Israélites. Il y a eu, en un mot, ce qu’on appelle encore le mouvement antisémitique, et il n’est pas sûr que M. de Bismarck se soit toujours employé bien vivement à décourager cette réaction du sentiment allemand et protestant, dont il peut se servir à l’occasion comme il se sert de tout. En Hongrie, les défiances et les haines populaires contre les juifs éclatent dans un drame assez mystérieux qui se dénoue à cette heure même devant la justice et qui ressemble à quelque scène du moyen âge exhumée devant l’opinion contemporaine. Ce qui ajoute à la gravité de ce triste procès, c’est qu’il n’est qu’un épisode dans ce réveil des animosités contre les Israélites, dans ce mouvement antisémitique qui éclate plus ou moins un peu partout, même dans la paisible Suisse, dans cette honnête petite ville de Saint-Gall, où tout récemment un juif, pour avoir écrit une brochure un peu gauche sur l’exposition de Zurich, s’est vu attaqué et pillé dans sa maison. Là comme ailleurs, les manifestations se sont produites avec ces mots d’ordre : « A la porte les juifs ! Chassons les juifs ! » De sorte que, dans bien des pays aujourd’hui, sans parler même de la Suisse et de ses petites échauffourées, en Autriche, en Allemagne, en Russie, la guerre au sémite a recommencé avec une intensité caractéristique et contagieuse.

Oui, certes, c’est un fait étrange qu’au, déclin du siècle, quatre-vingt-dix ans après la révolution française, on voie renaître ces animosités de races, ces luttes religieuses qu’on ne croyait plus possibles dans une civilisation tout imprégnée d’idées de tolérance. Voilà ce que c’est que le progrès ! Au moment où l’on y pensait le moins, on s’aperçoit que, sous bien des rapports, on est revenu vers le passé ! Des populations aveuglées de vieux préjugés peuvent encore croire que des juifs se servent du sang d’une jeune fille pour les rites de leur culte, et dans un des pays les plus cultivés de l’Europe, en Allemagne, il y a des croisades contre les sémites, comme il y a dans d’autres pays des croisades contre les catholiques. Ce serait le devoir des gouvernemens éclairés de réagir contre ces tendances, de résister dans tous les sens à ces égaremens d’opinion qui nous ramènent à d’autres temps, d’être les premiers à donner l’exemple de la tolérance, de l’équité libérale dans leurs rapports avec les croyances religieuses.

Le vrai libéralisme a de la peine à se dégager des courans contraires qui tourbillonnent aujourd’hui à la surface de l’Europe. D’un côté, il y a de ces mouvemens étranges, imprévus, qui ressemblent à un réveil des passions ou des préjugés d’autrefois ; d’un autre côté, il y a un travail de radicalisme plus ou moins révolutionnaire qui se manifeste avec une intensité croissante, qui crée des conditions difficiles aux partis libéraux partout où ils règnent, même dans des pays comme l’Angleterre et la Belgique. Est-ce donc que le radicalisme menace d’envahir la société anglaise ? Il a sans doute plus d’une bataille à livrer avant d’avoir la direction du gouvernement et de pouvoir toucher sérieusement à la constitution britannique. Il n’a pas moins fait de singuliers progrès ; il est devenu assez puissant pour avoir des représentans dans le parlement, pour s’imposer comme un allié nécessaire aux vieux whigs dans les combinaisons ministérielles, pour entrer aux affaires avec M. Gladstone. Il a aujourd’hui son rang officiel ; il est au pouvoir avec sir Charles Dilke, qui semble s’être un peu modéré, surtout avec le président du bureau de commerce, M. Chamberlain, qui, depuis la retraite de M. Bright, reste le principal leader du parti dans le gouvernement, et si c’est une condition de vie pour le ministère, c’est aussi visiblement pour lui une cause perpétuelle d’incohérence.

La difficulté, en effet, est de faire vivre ensemble, même sous la libérale et conciliante direction de M. Gladstone, d’anciens whigs comme lord Granville, lord Hartington, et des hommes comme M. Chamberlain, qui est toujours prêt à soutenir ses opinions radicales. L’incompatibilité éclate assez souvent ; elle a éclaté une fois de plus, il y a peu de jours encore à propos du dernier banquet annuel du Cobden Club, qui a été présidé par M. Chamberlain et qui avait eu un prologue aussi significatif que bruyant. Quelques libéraux, notamment lord Ampthill, M. Coschen, se sont séparés du club avec un certain éclat. Leur démission a-t-elle été motivée par l’admission de quelques membres étrangers comme M. Clemenceau, ou tout simplement par le choix de M. Chamberlain comme président du banquet ? Peu importe, c’était une protestation très décidée contre l’envahissement croissant du radicalisme, et M. Chamberlain, relevant le défi, a lestement traité ces dissidens, qui tiennent à demeurer des libéraux sans aller jusqu’à être des révolutionnaires. Déjà, il y a quelques jours, aux fêtes de Birmingham pour le jubilé parlementaire de M. Bright, le président du « Board of trade développait ses théories radicales avec une hardiesse qui devait quelque peu effaroucher l’esprit mesuré de son collègue lord Granville. Au banquet du Cobden-Club, il a renouvelé sa profession de foi avec une âpreté singulière ; il n’a certes pus caché son drapeau, il est resté l’homme d’une politique proposant une réforme électorale qui irait jusqu’au suffrage universel, menaçant la pairie dans son existence, l’église anglicane dans ses droits, dans son influence traditionnelle. M. Chamberlain ne laisse échapper aucune occasion de déployer son programme, de sorte que, dans cette vieille Angleterre, on peut voir en toute circonstance un membre du gouvernement, un ministre de la reine en guerre avec les principes sur lesquels repose la constitution britannique. Le spectacle est certes étrange. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est la manière dont M. Chamberlain explique cette anomalie et sa position dans le conseil. Comme allié des libéraux modérés dans la majorité parlementaire, dans le cabinet, il se soumet à ce que décident les libéraux, il ne se sépare pas d’eux dans les actes de gouvernement ; comme homme, il se réserve la liberté de répandre ses opinions par la parole, de prononcer les discours de Birmingham ou du Cobden-Club, et, si la condition n’est pas acceptée, il ne cache pas à ses alliés qu’il est prêt à les traiter comme de simples réactionnaires, comme il a traité l’autre jour lord Ampthill et M. Coschen. En d’autres termes, M. Chamberlain est un ministre qui garde le droit de critiquer le gouvernement et de contredire dans ses discours ce qu’il a fait ou accepté dans le conseil.

C’est là, dira-t-on, une nécessité de la situation parlementaire ; la prépondérance du parti libéral ne peut être maintenue qu’à ce prix, et, si l’on ne passait pas aux radicaux leurs fantaisies, la majorité ne tarderait pas à se dissoudre, le ministère tomberait bien vite. C’est possible ; il est seulement bien clair que ce sont là des combinaisons singulièrement artificielles ou hasardeuses, qu’à tout instant peuvent naître des questions sur lesquelles whigs et radicaux ne seraient plus d’accord, et que les théories extrêmes de M. Chamberlain ne sont pas de nature à préparer une fusion sérieuse de tous les libéraux anglais. Tant que M. Gladstone est à la tête du ministère, il peut maintenir une certaine cohésion dans l’armée parlementaire qui, depuis les dernières élections, l’a porté et soutenu au pouvoir. Le jour où il disparaîtrait, on peut aisément prévoir qu’il y aurait une crise nouvelle dans les partis. La difficulté même que les libéraux éprouvent à garder leurs avantages l’atteste, et les conservateurs sentent bien que leur meilleure chance est dans les divisions que le radicalisme peut susciter en s’attaquant aux traditions qui ont fait la puissance de l’Angleterre.

La Belgique, elle aussi, comme l’Angleterre, comme bien d’autres pays plus exposés que l’Angleterre, a en ce moment affaire au radicalisme. Elle a eu récemment une certaine agitation qui a commencé par des discours, par des réunions, même par des manifestations des rues, et qui a fini par pénétrer un instant jusque dans le parlement sous la forme d’une proposition de révision de quelques articles de la constitution. Est-ce à dire que cette agitation ait un caractère sérieux, menaçant pour le repos intérieur de la Belgique ? On ne peut guère s’y méprendre, ce n’est rien de bien grave ; c’est une tentative pour laquelle se sont échauffées quelques imaginations radicales, qui en réalité ne répond ni à un mouvement apparent d’opinion, ni aux sentimens et aux intérêts des partis. La révision constitutionnelle ! les catholiques, bien que vaincus aujourd’hui, ne la demandent pas. Les libéraux, qui sont aux affaires depuis quelques années, avec le cabinet de M. Frère-Orban, n’éprouvent naturellement aucun besoin de changer une constitution avec laquelle ils ont pu reconquérir le pouvoir. Dans la masse du pays, cette idée n’a rencontré jusqu’ici qu’une parfaite indifférence. Depuis cinquante ans qu’elle existe, la constitution belge, respectée par tous les partis sagement pratiquée par les souverains, a suffi à tout, à la garantie de la paix intérieure, comme au développement de toutes les libertés. La monarchie qu’elle a créée ou reconnue s’est enracinée avec le temps, et rien ne serait moins populaire qu’une attaque plus ou moins déguisée contre cette institution monarchique qui a contribué à faire de la Belgique ce qu’elle est, qui, depuis un demi-siècle, a aidé le pays à traverser sans sombrer plus d’une pénible épreuve. Les révisionnistes ont bien senti le danger ; aussi se sont-ils abstenus, malgré leurs opinions républicaines, de mettre directement et ostensiblement en cause la royauté. Ils se sont contentés d’insérer pour le moment dans leur programme la réforme des articles de la constitution qui consacrent le principe d’un cens électoral ; ils ont commencé par demander le suffrage universel. C’était visiblement un premier pas ; mais en cela même ils se trompaient encore dans leurs calculs. La Belgique n’a pas une si vive répugnance pour un cens électoral d’ailleurs fort modéré ; elle n’a pas un si grand enthousiasme pour le suffrage universel, que bien des libéraux n’admettraient à la rigueur qu’avec de sérieuses restrictions, et en définitive cette campagne révisionniste, après avoir été pendant quelques jours assez bruyante, a tourné à la confusion de ceux qui l’avaient engagée. Tout a fini dans le parlement de Bruxelles par un scrutin où les réformateurs de la constitution ont eu le modeste contingent de onze voix.

Le chef du cabinet libéral de Bruxelles n’a point hésité sans doute à se prononcer contre la révision telle qu’elle était proposée, à braver le danger d’une scission avec les radicaux, qui peuvent être pour lui en certains momens des alliés utiles. Il est vrai qu’en acceptant cette apparence de rupture, M. Frère-Orban ne laisse pas de faire d’un autre côté des concessions qui peuvent être de nature à désarmer ses pressans et embarrassans alliés du radicalisme. Avant cette dernière discussion, il a pris lui-même l’initiative d’un projet réformant ou abolissant à peu près le cens pour les élections provinciales et communales ; il a proposé aussi une loi sur l’enseignement obligatoire, qui, dans sa pensée, prépare une extension du droit électoral. Ainsi, à l’heure même où il refusait la révision aux radicaux, le chef du cabinet leur donnait ample satisfaction d’un autre côté. Le secret de cette tactique est bien simple : c’est que M. Frère-Orban, en combattant la réforme constitutionnelle, tient néanmoins à ne pas diviser les forces de la majorité parlementaire, et il a plus que jamais besoin de sa majorité parce qu’en ce moment même la Belgique a, elle aussi, ses embarras financiers, ses déficits de budget. Elle aussi, elle a fait des dépenses exagérées, elle a été engagée dans des entreprises coûteuses, disproportionnées, et en pleine paix elle est arrivée à une situation embarrassée, où le ministère, pour se tirer d’affaire, pour combler les déficits qu’il a créés, est réduit à demander au parlement plus de 20 millions d’impôts nouveaux. M. Frère-Orban est obligé de déployer toute sa dextérité pour passer ce périlleux défilé où il s’est trouvé engagé en cédant, lui aussi, au goût des dépenses excessives. Il a évidemment à craindre de la part du pays un certain mécontentement que les partis peuvent exploiter contre lui, et dans le parlement la division de la majorité. Le président du conseil réussira-t-il jusqu’au bout ? Il est clair que cette question des nouveaux impôts a pour sa sécurité ministérielle une autre importance que la question de la révision et qu’elle peut devenir une arme redoutable dans les mains de ses adversaires. La Belgique peut vouloir être libérale ; ce n’est pas une raison pour avoir des finances gouvernées avec légèreté et pour accepter sans se plaindre des charges nouvelles, relativement assez lourdes, qu’une administration plus prudente aurait pu épargner au pays.

CH. DE MAZADE.