Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1890

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Chronique n° 1398
14 juillet 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Un des caractères les plus singuliers et les plus frappans de nos affaires du jour, de la politique qui règne ou qui sévit en France, c’est le décousu en toute chose, le décousu des faits, et des idées, et des volontés. C’est la plaie, c’est le malheur du temps ! Ce n’est point assurément que dans ce pays, livré depuis tant d’années aux plus étranges épreuves, il n’y ait tous les élémens d’ordre, de régularité, de progrès pratique, de vie laborieuse et féconde. Il y a certainement en France, avec la vivacité quelquefois impatiente du tempérament national, un fonds inépuisable de raison et même de soumission aux pouvoirs établis, le goût instinctif de la modération et de la paix, le courage de la masse au travail, un besoin universel de clarté et de précision dans les affaires. Il y aurait plus que jamais aujourd’hui, à y regarder de près, le désir bien évident et bien modeste d’avoir un gouvernement sensé et éclairé, des lois équitables, une administration ménagère de tous les droits et de tous les intérêts, — des finances éclaircies, régularisées et prudemment conduites.

Ce serait assez simple en apparence ; mais c’est là justement ce qu’il y a de curieux : avec ces élémens et ces instincts, avec ces indications manifestes des vœux et des sentimens du pays, on reste sur place sans aboutir. On ne fait que du décousu, parce que la direction manque, parce que l’éternel ennemi, l’esprit de parti, se mêle à tout pour tout corrompre et tout fausser, parce qu’on ne peut pas arriver à se fixer, à se faire une idée nette et précise de la vérité des choses, des conditions nécessaires d’une action sérieuse. On veut, et on ne veut pas, on se débat dans les contradictions et les équivoques, entre les expédiens de la veille et les expédiens du lendemain. On mêle dans ce qu’on appelle une politique tout ce qu’il est possible d’imaginer, les velléités de socialisme, le protectionnisme, l’âpreté des intérêts locaux, les passions personnelles, les abus de domination, les vexations de secte, l’arbitraire de parti, — et le reste. Le résultat inévitable et invariable est la confusion. Et voilà, en définitive, ce qui arrive, voilà le bilan de ces derniers temps ! Depuis que la session est ouverte, même depuis les élections, on ne cesse de parler de la nécessité d’avoir un budget nouveau, de liquider une situation obérée, de rétablir l’équilibre financier, et avant leur séparation, les chambres ont à peine aujourd’hui le temps d’aborder dans une discussion sommaire ce qu’il y a de plus pressé. Dans l’intervalle, on a surtout voté des lois protectionnistes, des taxes sur le maïs, — sur ces malheureux raisins secs dont les viticulteurs de l’Hérault ne peuvent parler sans frémir. On s’est fort occupé aussi, avec plus de zèle que de profit, de réformes socialistes, à coup sûr peu libérales, plus redoutables peut-être pour la production nationale que bienfaisante pour les ouvriers. On s’essaie à tout assez confusément pour ne réussir peut-être à rien, — sans donner dans tous les cas au pays la politique qu’il attend, qui répondrait à ses vœux et à ses intérêts. On a commencé bien des choses, on ne les achèvera pas de sitôt ; mais le ministère sera sauvé pour les vacances parce qu’il a fait la campagne contre les religieuses de Vicq, — sans doute aussi parce qu’il se prête à tout ce qu’on lui demande, à la protection des raisins secs comme à cette expérience socialiste qu’on est en train d’inaugurer.

Eh ! sans doute, rien n’est plus prévoyant et plus juste que de s’occuper, comme on le fait aujourd’hui, des conditions du travail, du bien-être et des droits de cette immense population vouée partout, dans tous les pays, au labeur et à la peine. C’était déjà, depuis longtemps, la première des questions. C’est devenu presque une mode depuis que le jeune empereur d’Allemagne, pour sa bienvenue au trône, a publié ses rescrits socialistes et a réuni à Berlin une conférence européenne pour délibérer sur le plus grave et le plus difficile des problèmes contemporains. On suit désormais le courant. Tous les partis, depuis les radicaux jusqu’aux catholiques, semblent saisis d’une sorte d’émulation de socialisme et d’une ardeur de sollicitude évidemment sincère pour la population laborieuse. C’est à qui proposera ou appuiera des lois nouvelles pour étendre les droits des ouvriers, pour les protéger contre les accidens de leur industrie, pour les garantir dans leurs infirmités ou dans leur vieillesse par des retraites et des assurances, pour fixer les heures de travail ou les salaires, pour réglementer minutieusement le travail des femmes et des enfans. De ces lois de réforme sociale quelques-unes sont déjà votées, d’autres ont fait plus d’un voyage du sénat à la chambre des députés, ou du Palais-Bourbon au Luxembourg, et ne sont encore que des projets soumis à la discussion. On veut tout prévoir, tout régler, tout organiser. C’est fort bien dans une certaine mesure ! Le danger serait seulement de se jeter à travers ces questions à la fois si positives et si délicates avec plus d’entraînement et d’irréflexion que de maturité, de mettre dans une telle œuvre un peu de ce décousu qui est la plaie du temps, de prétendre tout trancher par l’intervention et l’omnipotence de l’État, de compromettre enfin le travail lui-même, la prospérité de l’industrie par les excès de réglementation et de protection. Là est le danger, le piège de ces lois auxquelles on met la main dans un mouvement généreux et qui finissent quelquefois par tout ce qu’il y a de moins libéral, de plus compromettant pour l’État, de plus oppressif pour ceux-là mêmes qu’on veut protéger.

Qu’est-ce que cette loi nouvelle que le gouvernement propose aujourd’hui sur les accidens du travail, en modifiant un projet déjà discuté par le sénat ? C’est, certes, une des manifestations les plus éclatantes, les plus originales de ce qu’on appelle le socialisme d’État. M. le ministre du commerce, l’auteur du projet nouveau, s’efforce de préciser et d’aggraver la responsabilité des patrons, d’assurer l’indemnité due aux ouvriers victimes du travail, de régler les conditions des enquêtes qui décident de la nature et de la gravité des accidens. Jusque-là, rien de nouveau ou d’extraordinaire ; mais ce n’est là visiblement que la partie la plus simple, la plus inoffensive de la loi. M. le ministre du commerce s’est de plus ingénié à créer et à organiser un vaste système d’assurance générale obligatoire pour tous les chefs d’industrie, placé sous la main et l’autorité de l’État. Tous les patrons d’une même industrie, dispersés dans le pays, formeraient un même groupe et tous les groupes formeraient un ensemble relevant du gouvernement. C’est l’état qui, par ses agens, percevrait la prime d’assurance due par les patrons, — avec la faculté, au moins singulière, d’alléger les cotisations dans des cas déterminés par les ingénieurs. C’est l’État qui, par une caisse nationale d’assurance à Paris et par ses percepteurs en province, paierait aux victimes du travail l’indemnité qui leur serait allouée. C’est l’État qui ferait tout, qui serait le receveur, le payeur, l’assureur, le moteur unique de la grande machine industrielle par une immense mutualité dont il resterait l’arbitre, le régulateur souverain ! Ce qu’on propose, c’est tout simplement d’ajouter à l’omnipotence administrative de l’État une omnipotence nouvelle exercée par une légion de nouveaux fonctionnaires, enveloppant l’industrie française. C’est ce qu’on appelle le progrès libéral ! on n’en est pas encore là, il est vrai, et peut-être y réfléchira-t-on avant de donner à l’État ce nouveau rôle. Pendant ce temps, on discutait, ces jours passés, à la chambre et on votait en partie une autre loi réglementant le travail des enfans, des jeunes filles, des femmes dans les usines, les manufactures, les ateliers, les chantiers, et peu s’en est fallu qu’on n’y ajoutât les bureaux et magasins. Protéger l’enfance, l’adolescence, est sans doute une obligation de la puissance publique. Il y a déjà des lois qui ont organisé et assuré cette protection avec une prudente mesure. La loi nouvelle pousse cette organisation jusqu’à la minutie ; elle va jusqu’à pénétrer dans le foyer domestique ! Vainement, M. Aynard et ses amis ont essayé de garantir l’inviolabilité du foyer ; ils n’ont pu réussir à sauver la liberté des ateliers de famille, dès qu’il y a dans ces ateliers un « moteur mécanique. » Pour les femmes, on en vient à de véritables inquisitions physiologiques. En revanche, de peur de paraître attenter à la majesté de la laïcisation, on n’a pas osé fixer au dimanche le jour du repos nécessaire. Le dimanche est un jour clérical ! Les puérilités de l’esprit de secte se mêlent aux excès de la protection.

Eh bien ! qu’on rapproche toutes ces lois votées ou proposées, réglementation du travail des enfans, des femmes et même des hommes, assurances obligatoires sous la garantie de l’État, extension des syndicats ; qu’on les suive dans leurs applications pratiques, dans leurs conséquences peut-être inévitables ! Il se peut qu’elles assurent aux populations ouvrières quelques avantages partiels, quelques satisfactions apparentes, et surtout qu’elles les flattent dans cette double et contradictoire espérance d’une diminution de travail et d’un accroissement de salaires. Il est malheureusement plus vraisemblable et même plus sûr qu’elles auront pour effet, à la longue, un jour ou l’autre, d’altérer toutes les conditions du travail, de paralyser l’essor des grandes industries et de diminuer la production nationale. Un jour, — il n’y a que quelques mois, — celui qui n’est plus aujourd’hui que le solitaire de Friedrichsruhe, M. de Bismarck, interrogé sur toutes ces questions ouvrières, répondait qu’il ne s’inquiétait pas beaucoup des grèves, que les grèves n’étaient qu’un désordre passager, qu’il craignait beaucoup plus de voir les patrons se décourager. Plus récemment encore, le chef de la grande manufacture d’Essen, M. Krupp, pressé par ses ouvriers, menaçait de fermer son usine. Il n’en avait peut-être pas envie pour le moment. Il n’est pas moins assez humain que des chefs d’industrie qui mettent leur énergie et leur fortune dans une entreprise puissent se lasser en voyant cette guerre de restrictions et de suspicions légales organisée contre eux. Et si l’esprit d’entreprise diminue, si l’industrie décline, si la prospérité publique s’en ressent, est-ce que les ouvriers eux-mêmes y gagneront de plus beaux salaires ? Ce qu’il y a de plus curieux ou de plus significatif dans cette étrange campagne socialiste, c’est l’oubli presque naïf ou le dédain de toutes les garanties libérales. Un député, dont le père a réalisé sans tant de bruit de bienfaisantes réformes dans ses manufactures de l’Angoumois, M. Laroche-Joubert, le disait récemment avec simplicité : on cède à un sentiment vague d’humanité, à un mouvement de générosité mal calculée, et on ne voit pas qu’on abandonne toutes les traditions de liberté. Un siècle après 1789, on rêve de tout réglementer : le travail de l’homme, le travail de la femme, le salaire, le prix de toute chose. On se laisse aller à un irrésistible courant d’arbitraire fatal à toutes les libertés. Et ce qui ajoute encore au danger, c’est que tout cela se fait un peu au hasard, avec cet éternel décousu qui est l’ennemi des assemblées et des gouvernemens.

Heureusement encore que, même dans cette chambre si incohérente, il est des instans où les petits préjugés sont oubliés, où tout cède à un bon mouvement de raison et de patriotisme. C’est ce qui est arrivé récemment à l’occasion de la Tunisie et de son régime douanier. A dire vrai, de toutes les conquêtes coloniales qui ont été poursuivies depuis quelques années au nom de la France et qui n’ont pas eu une fortune égale, la Tunisie est restée toujours la moins contestée. Depuis que la France est à Alger et a étendu sa domination sur le nord de l’Afrique, la Tunisie ne pouvait et ne devait plus échapper à son influence. C’était presque le sous-entendu de toute la politique. L’acte qui a consacré la suzeraineté française à Tunis n’a été, pour ainsi dire, que l’expression de la force des choses. Dès lors, tout indiquait la nécessité de resserrer de plus en plus les liens de l’ancienne régence avec la nouvelle métropole, et si on était momentanément arrêté par de vieux traités, invoqués par des états étrangers, rien n’empêchait du moins d’ouvrir librement la France aux produits tunisiens. Au fond, c’est toute la question. Ce n’est cependant pas sans peine que le protectionnisme a laissé s’accomplir cet acte d’assimilation, et l’Algérie, qui a le privilège d’avoir des députés au parlement, ne s’est pas rendue sans opposer une résistance plus ou moins déguisée. La chambre a heureusement compris que traiter la Tunisie avec rigueur ou même avec indifférence, c’était risquer delà livrer à des influences ennemies. M. le ministre des affaires étrangères, par sa résolution entraînante, par la netteté de sa parole, a fait le reste ; il a enlevé le vote, un vote presque unanime. Il a consacré une fois de plus la conquête de la Tunisie par l’assimilation commerciale. C’est le meilleur des résultats. Et que prouve le succès de M. le ministre des affaires étrangères ? C’est que, si le gouvernement, au lieu de laisser la chambre livrée à ses entraînemens, à ses fantaisies ou à ses préjugés, lui faisait plus souvent sentir son autorité, il réussirait peut-être adonnera la France une politique plus digne d’elle, plus rassurante pour ses intérêts intérieurs comme pour ses intérêts extérieurs.

Dans les affaires du monde, telles qu’elles sont engagées aujourd’hui, tout compte, et par une anomalie au moins imprévue, il se trouve que des questions obscures de domination agitées au centre de l’Afrique peuvent avoir leur place dans l’ensemble des combinaisons, des rapports généraux des plus grandes puissances. Jusqu’à quel point le dernier traité, par lequel l’Allemagne et l’Angleterre se sont partagé des territoires inconnus du monde africain, peut-il avoir une influence sur la politique européenne, sur les relations des états du vieux continent ? C’est ce qui resterait à savoir et ce que le temps seul peut sans doute éclaircir. Les événemens décideront ce qui en sera. Pour le moment, ce traité anglo-allemand, ostensiblement limité à l’Afrique orientale et équatoriale, semble n’avoir plus à attendre que les dernières formalités pour être exécuté. L’empereur d’Allemagne, qui a toute liberté pour ratifier ce qu’il a fait signer, n’en paraît pas bien préoccupé. Il vient de recommencer ses voyages ; il était, il y a quelques jours à peine, en Norvège, où il a prononcé un discours de plus, un de ces discours qui ont toujours une saveur d’originalité, sur les Germains et les Norvégiens. Le parlement britannique, malgré quelques réserves peut-être, n’hésitera pas vraisemblablement de son côté à sanctionner la cession de l’île d’Héligoland en échange des vastes possessions africaines qui mettront la puissance anglaise, campée à Zanzibar, en communication avec l’Egypte. Peut-être cette première négociation conduira-t-elle ou a-t-elle déjà conduit à des négociations nouvelles avec quelque autre puissance, avec l’Italie au sujet de la côte des Somalis ou de la Mer-Rouge. La politique du courtage bien calculé et du marchandage universel, inaugurée autrefois par M. de Bismarck, est devenue décidément une mode et met tout le monde en goût. On partage et on échange des territoires lointains qu’on ne connaît guère, on dispose des souverainetés en pays barbare ! Le traité que l’Angleterre et l’Allemagne viennent de signer est un beau modèle en ce genre ; mais même quand il s’agit de l’Afrique orientale, ce n’est pas tout de signer des traités nouveaux : encore n’est-il que juste de tenir quelque compte des vieux traités. Lord Salisbury, en « assumant » le protectorat de Zanzibar, avait-il oublié que par une convention d’autrefois l’Angleterre et la France s’étaient engagées à respecter l’indépendance du sultanat zanzibarien ? Ou bien avait-il cru qu’il n’y avait plus à s’inquiéter de cette convention de 1862 ? La France, avec tout le bon vouloir possible, ne pouvait vraiment l’oublier, et c’est là précisément la question qui s’est élevée, qui devait s’élever avant tout, avant l’exécution définitive du traité anglo-allemand, entre le cabinet de Saint-James et le gouvernement français !

C’est l’objet d’une négociation qui paraît s’être immédiatement ouverte à Londres et à Paris. Ce qu’il y a d’assez extraordinaire, c’est que des journaux anglais aient paru tout surpris que la France eût gardé le souvenir d’un traité qui date de moins de trente ans et des droits qu’elle pourrait y puiser : il est bien plus étrange encore que l’Angleterre l’ait oublié ou qu’elle ait paru d’abord n’en tenir aucun compte ! Le cabinet anglais, à ce qu’il semble, n’aurait fait aucune difficulté de revenir à une plus juste appréciation des choses, et quelques paroles récentes du sous-secrétaire d’état, sir J. Fergusson, à la chambre des communes, laisseraient croire que le protectorat de Zanzibar ne serait pas encore établi, en d’autres termes qu’il restait provisoirement en suspens jusqu’à l’accord définitif des deux puissances. Dans quels termes maintenant la négociation est-elle engagée ? Quels en sont les élémens divers et multiples ? Évidemment la France n’aurait aucun avantage à se mettre en hostilité avec l’Angleterre dans l’Afrique orientale, à s’armer d’un vieux traité, même d’un droit précis, dans une situation nouvelle. Elle n’a ni jalousie ni acrimonie à l’égard de la nation anglaise et de son gouvernement ; mais si elle se prête à l’établissement du protectorat britannique à Zanzibar, il est tout simple qu’elle trouve des compensations là où elle a des intérêts, puisque tout se traite et finit aujourd’hui par des compensations. Les dédommagemens, où peut-elle les trouver ? Sera-ce dans une définition plus avantageuse des conditions du commerce international un Tunisie, — à Madagascar, dans les territoires qui ne sont que le prolongement de l’Algérie française à l’intérieur de l’Afrique ? C’est l’affaire des gouvernemens et de la négociation qui est engagée. Pour qu’un accord devînt impossible, il faudrait que le traité anglo-allemand cachât d’autres vues, d’autres combinaisons, et c’est ce que les Anglais eux-mêmes désavouent. M. le ministre des affaires étrangères répondant, il y a quelques jours, à une allusion, justement au sujet de Zanzibar, s’est exprimé pour sa part avec autant de netteté que de mesure, sans rien livrer, sans rien compromettre, sans laisser croire qu’il y ait autre chose que de la courtoisie dans la négociation dont il est chargé. C’est le seul moyen de résoudre avec dignité et avec profit les questions les plus délicates entre deux puissances qui peuvent être divisées quelquefois, mais dont l’entente reste après tout une des garanties les plus sérieuses de l’équilibre universel.

La paix de l’Europe, quels que soient les vœux des peuples et les intentions des gouvernemens, est chose si fragile et si incertaine qu’on ne sait jamais bien ce que peut produire le plus simple incident éclatant à l’improviste dans un coin de l’orient ou de l’occident. Que sortira-t-il définitivement de cet éternel et obscur imbroglio des Balkans ? Voici des années déjà que ces affaires ont le privilège de susciter des polémiques toujours nouvelles et d’occuper ou d’importuner les chancelleries. Ce n’est point sans doute qu’on s’intéresse démesurément à ce qui se passe à Belgrade ou à Sofia, aux fantaisies du roi Milan ou aux aventures du prince Ferdinand ; mais enfin on sent que ces questions qui s’agitent au loin, sur de petits théâtres, peuvent toujours prendre de l’importance par les intérêts qu’elles mettent en jeu et les antagonismes qu’elles réveillent, par les conflits qu’elles risquent de provoquer entre toutes les politiques. Depuis quelque temps, il est certain que les affaires bulgares particulièrement n’ont rien de trop rassurant, que le gouvernement de la principauté semble ne rien négliger pour créer une apparence de crise par ses procédés de politique intérieure comme par ses démarches agitatrices pour obtenir de l’Europe une reconnaissance qui lui a été refusée jusqu’ici.

Tout ce qui vient de cette région des Balkans est assez lugubre ou assez énigmatique. Si ceux qui gouvernent à Sofia ont cru en imposer à l’intérieur et à l’extérieur par un acte de force en procédant, comme ils l’ont fait il y a quelques jours, à l’exécution sanglante d’un malheureux condamné pour conspiration, du major Panitza, ils se sont abusés ; ils n’ont réussi qu’à se créer un embarras de plus. Que le major Panitza ait conspiré, cela se peut : il n’a pas plus conspiré après tout que les ministres eux-mêmes. Les révélations qui se sont produites dans le procès étaient aussi compromettantes pour le gouvernement que pour l’accusé. On a fait de ce condamné, qui avait été il y a quelques années un des héros de la guerre bulgaro-serbe, une victime sacrifiée à de faux calculs ou à de vulgaires ressentimens. Tout d’ailleurs semble assez mystérieux dans cette triste affaire. Par une coïncidence au moins singulière, le prince Ferdinand de Cobourg a quitté la Bulgarie avant l’exécution ; il est parti presque à l’improviste pour Carlsbad comme s’il voulait se dérober à la responsabilité du sang versé, — comme si par son départ il s’avouait impuissant à imposer un acte de clémence à son premier ministre, M. Stamboulof, qu’il a laissé avec le titre de régent à Sofia. La tragédie s’est accomplie en son absence, sans qu’il y ait participé ! La vérité est que les subterfuges ne servent à rien, que tout cela n’est pas fait pour accroître la popularité du prince Ferdinand devant l’Europe, pour désarmer la Russie, ni même pour aider au succès des démarches diplomatiques par lesquelles on se flatte encore en ce moment d’obtenir à Constantinople et ailleurs la reconnaissance de la souveraineté bulgare.

Peut-être dans un autre moment, dans d’autres circonstances moins troublées, y aurait-il eu quelque chance d’arriver, par un accord des cabinets, à régulariser une situation qui n’est, jusqu’ici, qu’un fait révolutionnaire en contradiction avec l’ordre oriental créé par le traité de Berlin. A l’heure qu’il est, le cabinet de Sofia risque fort de n’avoir pas plus de succès dans sa diplomatie que dans sa politique intérieure, d’en être pour ses démonstrations et ses représentations à Constantinople, où il a porté encore une fois la question de la reconnaissance du prince Ferdinand. Le gouvernement bulgare est d’autant plus exposé à ne pas réussir, qu’il paraît avoir engagé les négociations sur un ton d’arrogance et de menace. Il ne se bornerait pas, dit-on, à sommer le divan d’avoir à reconnaître le nouveau régime dans la Bulgarie et la Roumélie, il invoquerait des prétextes religieux pour soulever des questions contestées jusque dans la Macédoine. Il menacerait la Porte, si on lui déniait la reconnaissance qu’il réclame, de proclamer l’indépendance complète de la Bulgarie, de refuser le tribut dû par un État vassal à la puissance suzeraine. Bref, ce serait, sous une forme plus ou moins accentuée, un ultimatum adressé à la Porte. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, sur ces entrefaites, aux réclamations de la Bulgarie, la Grèce a répondu par d’autres représentations protestant d’avance contre les concessions que le sultan pourrait faire aux Bulgares dans la Macédoine. De sorte que le gouvernement turc se trouve pris entre toutes ces réclamations contraires. Le plus vraisemblable est qu’il ne fera rien pour trancher cette éternelle question bulgare. Il attendra patiemment que l’Europe, jusqu’ici singulièrement divisée, ait réussi à se mettre d’accord. Il se peut sans doute qu’il y a peu de temps encore quelques-unes des puissances, l’Autriche, l’Angleterre, l’Italie, fussent disposées à appuyer les prétentions bulgares et à reconnaître le prince Ferdinand. Elles seraient peut-être un peu plus gênées aujourd’hui dans les témoignages de leur sympathie par l’incident sanglant qui vient de se passer à Sofia et qui a ému l’opinion européenne. Elles savent bien, de plus, qu’en se décidant à consacrer, pour leur part, une violation si formelle du traité de Berlin, elles délieraient du même coup la Russie des obligations de ce traité ; elles s’exposeraient à provoquer de propos délibéré des complications nouvelles, à déchaîner des conflits que la diplomatie met justement tout son zèle à éviter. M. Stamboulof, le tout-puissant ministre du prince Ferdinand de Cobourg, n’a peut-être pas tout calculé en prétendant faire accepter, à l’heure qu’il est, par l’Europe, l’exécution du major Panitza et la reconnaissance des dernières révolutions bulgares.

Voilà donc une crise de pouvoir définitivement déclarée et même déjà dénouée pour l’instant au-delà des Pyrénées ! Elle est en apparence assez simple, elle se résume dans un fait qui n’a rien d’extraordinaire : un changement de ministère, la retraite des libéraux, le retour des conservateurs aux affaires à Madrid. En réalité, elle est assez obscure, assez compliquée, ou, si l’on veut, elle est la suite d’une série d’obscurités, de complications intimes, et sans avoir précisément par elle-même rien d’imprévu, elle peut avoir des conséquences qu’il n’est pas encore facile de saisir. Elle a surtout cela de significatif, cette crise nouvelle, qu’elle marque pour ainsi dire le terme d’une première étape de la régence espagnole ; elle clôt par un changement de politique devenu nécessaire, à peu près inévitable, l’expérience libérale prolongée à laquelle M. Sagasta a présidé avec une patiente et adroite ténacité dans des circonstances assurément difficiles. Elle résume une phase caractéristique de l’histoire de l’Espagne.

Lorsqu’il y a cinq ans le roi Alphonse XII disparaissait prématurément de la scène, laissant la couronne à un enfant qui n’était même pas encore né, sous la régence d’une princesse étrangère, les conservateurs étaient au pouvoir ; ils auraient pu essayer d’y rester, ils avaient une majorité dans le parlement, la confiance du dernier souverain, ils pouvaient se considérer comme les plus fermes appuis de la dynastie. Le chef du ministère néanmoins, M. Canovas del Castillo, saisissait d’un coup d’œil le danger que cette sorte d’interrègne pouvait créer à la monarchie, l’intérêt qu’il y aurait à rallier tous les partis autour de cette royauté éprouvée, et jugeant la situation avec la supériorité, avec la clairvoyance d’un homme d’état, il n’hésitait pas. Il se décidait aussitôt à s’effacer ; il était le premier à conseiller à la nouvelle régente d’appeler au pouvoir d’autres hommes, les chefs de l’opposition libérale, M. Sagasta en tête. Il ne se bornait pas à donner ce conseil à la reine Marie-Christine, il promettait l’appui le plus désintéressé au ministère formé dans ce moment de crise avec la mission d’assurer à la monarchie la garantie d’une trêve bienfaisante des partis. C’est ce ministère qui a duré cinq ans, qui s’est, à la vérité, renouvelé plus d’une fois dans l’intervalle, mais dont M. Mateo Sagasta n’a cessé un instant d’être le chef. M. Sagasta a réussi à se soutenir à travers tout depuis cinq ans, d’abord, sans doute, par son habileté à dénouer ou à éluder les difficultés, à user ou à émousser les dissentimens, à rallier autour de lui les libéraux de toutes les nuances, depuis les constitutionnels jusqu’aux républicains modérés. Il a vécu aussi, il faut le dire, par un concours de circonstances singulièrement favorables, parce qu’il a trouvé dans la reine régente la plus scrupuleuse et la plus confiante loyauté, parce que les conservateurs, sans abdiquer leur politique et leur indépendance, ont évité le plus qu’ils l’ont pu de lui susciter des embarras. M. Sagasta est un vieux tacticien temporisateur et adroit qui a su profiter de tout ; il est arrivé ainsi à s’assurer une longue carrière ministérielle pendant laquelle il a pu réaliser sans se presser, avec mesure, quelques-unes des réformes libérales qu’il avait inscrites dans son programme, jusqu’à cette réforme électorale, qu’il vient de faire voter et qui rétablit le suffrage universel en Espagne. M. Sagasta, cela n’est pas douteux, a rendu les plus sérieux services à son pays. Il a su ménager la transition de règne, en atténuant avec art les dangers d’une minorité qui s’ouvrait dans les conditions les plus exceptionnelles et les plus épineuses. Il a en quelque sorte ouvert une voie nouvelle où les esprits ont pu se calmer et reprendre confiance, où une princesse appelée à la régence d’une façon si cruelle a pu se populariser rapidement par sa droiture, par sa sage conduite, par la loyauté de ses rapports avec tous les partis. Il a contribué à prouver une fois de plus qu’avec la monarchie, même avec une monarchie si éprouvée, toutes les réformes étaient possibles, sans trouble et sans révolution. C’est ce qu’il a fait de mieux !

Depuis quelque temps, cependant, on sentait bien que cet habile président du conseil était au bout de son programme et même au bout de ses forces, que son règne était épuisé. Il est certain que les conservateurs, pour leur part, avaient fini par se lasser de la résignation à une politique qui froissait leurs instincts et croyaient le moment venu de reprendre un rôle plus actif. D’un autre côté, la division est entrée au camp libéral et ministériel. M. Sagasta a vu successivement se séparer de lui le général Martinez Campos et ses amis, le général Lopez Dominguez et les réformistes d’un libéralisme plus avancé, un ancien ministre, M. Gamazo, et les protectionnistes du parlement, M. Martos, le duc de Tetuan, des hommes de toutes les nuances. La politique économique, les réformes militaires, les questions administratives, financières, les désordres récemment dévoilés dans l’administration municipale de Madrid, tout a servi de prétexte, tout a contribué à multiplier et à envenimer les divisions. Déjà, au mois de janvier, la crise avait éclaté, et ce n’est qu’à grand’peine que M. Sagasta parvenait à se tirer d’affaire par un remaniement partiel de son cabinet. Ce n’était visiblement qu’une trêve ; la crise s’est ravivée plus que jamais dès que la loi du suffrage universel et le budget ont été votés. Sans doute, à la rigueur, le président du conseil gardait une apparence de majorité dans les chambres, il avait même, depuis quelques semaines, retrouvé l’appui de quelques-uns des dissidens, du général Lopez Dominguez, de M. Gamazo. Au fond, tout restait confus et incohérent. On sentait que cette situation, toujours disputée, était sans garantie et sans lendemain. C’était si bien le sentiment universel qu’il y a quelques jours à peine, dans un grand débat politique, devant le sénat et devant le congrès, on parlait tout haut d’un changement prochain et nécessaire, que les chefs de parti en étaient à proposer leurs combinaisons et leurs programmes comme si la succession ministérielle était déjà ouverte. C’est dans ces conditions que le chef du cabinet, après avoir paru un instant tenir tête à l’orage, s’est décidé à en finir par un coup d’éclat en remettant ses pouvoirs, en rendant à la reine régente la liberté de le confirmer par un acte souverain de confiance dans son poste ou de choisir un nouveau ministère.

On touchait au dénoûment. Tout s’est passé, d’ailleurs, aussi correctement que possible. La reine régente, fidèle à son rôle constitutionnel, s’est empressée d’appeler successivement auprès d’elle les présidens des deux chambres, le marquis de la Havane et M. Alonso Martinez, les principaux chefs de parti, le général Lopez Dominguez, M. Gamazo, M. Canovas del Castillo, M. Martos, M. Sagasta lui-même, qui a été le premier et le dernier consulté. En réalité, il n’y avait que trois combinaisons possibles : ou M. Sagasta resterait aux affaires avec un cabinet encore une fois remanié, ou bien on formerait un ministère mixte, intermédiaire, ou bien enfin les conservateurs seraient rappelés au pouvoir. — M. Sagasta était exposé à se retrouver dans une situation difficile, après un règne à peu près épuisé ; un ministère mixte risquait de n’avoir qu’une autorité douteuse entre des partis également déçus ou mécontens. Il ne restait donc que l’appel aux conservateurs. M. Sagasta lui-même aurait, dit-on, exprimé à la reine cette opinion qu’un ministère mixte ne serait pas suffisant, que mieux valait pour la monarchie, pour tous les partis, le retour franc et net des conservateurs. C’est ce qui a été décidé. On ne peut pas, d’ailleurs, s’arrêter à cette considération subtile que le ministère conservateur ne serait pas aujourd’hui le résultat d’une manifestation d’opinion, d’un vote parlementaire. Le ministère libéral de M. Sagasta, à l’origine, n’est pas né, lui non plus, d’un mouvement de majorité, d’un vote du parlement ; il naissait d’une situation, d’une nécessité de circonstance, comme le ministère conservateur maintenant naît à son tour d’une situation nouvelle. L’unique question est de savoir ce que fera ce nouveau cabinet, dont le chef naturel est un des premiers hommes publics de l’Espagne et de l’Europe, M. Canovas del Castillo.

Ce serait sans doute se méprendre étrangement que de supposer des préméditations, des calculs de réaction à ce ministère qui vient de se former à Madrid. Depuis quelque temps déjà, les principaux chefs conservateurs, M. Francisco Silvela, qui est aujourd’hui ministre de l’intérieur, M. Canovas del Castillo, n’ont cessé de se défendre de toute velléité de réaction ; récemment encore ils déclaraient tout haut que, s’ils arrivaient au pouvoir, ils n’auraient d’autre pensée que de respecter et d’appliquer loyalement les lois libérales proposées par le dernier cabinet et votées par le parlement. D’un autre côté, la composition même du nouveau ministère prouverait que M. Canovas del Castillo n’a mis dans le choix de ses collaborateurs aucune arrière-pensée exclusive et réactionnaire. A côté de quelques-uns de ses anciens amis comme M. Silvela, M. Cos-Gayon, M. Villaverde, il a placé, — au ministère des affaires étrangères le duc de Tetuan, qui naguère encore était de la majorité libérale de M. Sagasta, au ministère de la marine l’amiral Beranger, qui a été ministre pendant la révolution et acompte parmi les libéraux. Ce n’est donc pas un ministère de combat, c’est plutôt un ministère de conciliation conservatrice qui vient de se former à Madrid. M. Canovas del Castillo est un esprit trop élevé, trop ouvert pour n’être pas le premier à comprendre que ce n’est pas l’heure des réactions, que la meilleure des politiques pour l’Espagne est celle qui lui assurera les garanties libérales avec l’ordre dans les affaires intérieures, une libre et indépendante neutralité dans les affaires de l’Europe.


CH. DE MAZADE.