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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1845

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Chronique n° 316
14 juin 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1845.


M. Guizot a repris son portefeuille. Ses amis disaient encore, il y a peu de jours, que le repos lui était nécessaire, et qu’il reprendrait les affaires après la session c’était un langage convenu. On voulait faire de la rentrée de M. Guizot un coup de théâtre, un grand évènement. La tentative n’a pas réussi. L’opposition a vu reparaître M. le ministre des affaires étrangères sans ressentir une vive émotion, et l’enthousiasme des bancs ministériels a été raisonnable.

Il n’est personne, cependant, même parmi les adversaires de M. Guizot, qui ne rende hommage à son magnifique talent. Pour les hommes modérés de tous les partis, le jour où la tribune française perdrait M. Guizot serait un jour de deuil. Pourquoi donc cette rentrée, préparée si habilement et précédée de si vives inquiétudes, n’a-t-elle pas été une ovation ? pourquoi tant de froideur, même chez des amis ? Cet accueil ne doit-il pas démontrer à M. Guizot les torts de sa politique ?

Au moment où M. Guizot reprenait les affaires, il était naturel que les questions extérieures fussent portées à la tribune, afin que le contact des opinions parlementaires vînt corriger la faiblesse et l’indécision habituelles du cabinet. Quand un ministère est faible, la force doit se trouver dans les chambres. Quand le pouvoir inspire peu de garanties, le devoir des chambres est de le surveiller sans cesse, de le harceler à la tribune, de le contraindre à s’expliquer sur tous les points, même sur les questions qui commencent. Cela peut avoir quelques inconvéniens diplomatiques ; mais entre deux dangers il faut choisir le moindre. Où en serait la France aujourd’hui si le cabinet du 29 octobre avait toujours été libre de suivre ses inspirations ? D’ailleurs, quand il le faut, une opposition éclairée sait prendre des ménagemens. Demandez aux ministres de l’Angleterre ce qu’ils pensent du langage de M. Billault ? Trouvent-ils que l’honorable député soit bien amer ? M. Billault, cependant, dit tout ce qu’il veut dire, mais il le dit avec une dextérité rare, il se joue des difficultés avec une souplesse infinie. À chaque discours, le brillant orateur fait un nouveau progrès dans l’esprit de la chambre. Au centre même, bien des gens commencent à l’accepter, qui autrefois ne parlaient de lui qu’avec épouvante ; leurs préventions s’effacent. Ils reconnaissent enfin que l’orateur de l’opposition, vif, chaleureux, entraînant, sait respecter le pouvoir en défendant la chambre, tandis que plus d’un homme d’état du 29 octobre n’a jamais su jusqu’à présent défendre ni l’un ni l’autre. Tout cela n’empêche pas les journaux ministériels de déclamer contre les violences de M. Billault. Ceux qui appellent M. Billault un orateur violent devraient relire les discours prononcés par M. Guizot en 1838 et 1839 : ils verraient lequel des deux a montré le plus de mesure dans l’opposition.

M. Billault a fait deux parts dans la politique du cabinet : d’un côté, les affaires que le parlement a dirigées en imposant sa volonté au ministère ; de l’autre côté, celles que le cabinet a conduites lui-même, en dépit des avertissemens venus des chambres. Les premières ont été heureusement résolues. Ainsi, les conventions de 1831 et 1833 sont abrogées ; le droit de visite est aboli. La négociation, au lieu d’aboutir à une faiblesse ou à une folie, comme le présageait M. Guizot, a réussi. Le ministère, poussé par les chambres, est parvenu à détruire son propre ouvrage. Quant aux affaires dans lesquelles le cabinet a maintenu son initiative, elles ont échoué. Taïti ne nous a donné que des humiliations et des dégoûts. Les agens de l’Angleterre y continuent en ce moment leurs intrigues contre la France. Pomaré tient notre ministère en échec, et le drapeau du protectorat flotte au milieu de complications nouvelles. Au Maroc, Abderrhaman repousse un traité ratifié par la France. En Belgique, en Suisse, l’intérêt de la France a été compromis. En Syrie, notre influence décline. Les Druses, protégés par l’Angleterre, ont le dessus contre les Maronites, que la France devrait protéger et que son gouvernement abandonne. Deux affaires graves commencent : celle du Texas et l’abdication de don Carlos. Dans la question du Texas, l’intérêt de la France est de garder la neutralité. L’Amérique est notre alliée naturelle ; si nous l’abandonnons, si nous sacrifions l’intérêt américain à l’intérêt anglais, quel sera notre appui le jour où une lutte maritime éclatera entre la France et l’Angleterre ? Cependant le cabinet français, au lieu de rester neutre dans la question du Texas, se rapproche visiblement de l’Angleterre. Par un malheureux hasard, l’affaire du Texas et celle du droit de visite ont été traitées simultanément, et l’on a eu des complaisances sur l’une, afin de rendre l’Angleterre plus accommodante sur l’autre. Ainsi va le ministère lorsqu’il est livré à lui seul. Quant à l’affaire d’Espagne, M. Billault se borne à demander que le cabinet suive une conduite décidée et nationale.

Qu’a répondu M. Guizot ? Sur l’affaire du droit de visite, M. Guizot ne veut pas qu’on dise que la chambre a mené le cabinet ; mais il avoue, en même temps que la chambre a exercé dans cette question une influence décisive : c’est tout ce qu’on lui demande. M. le ministre des affaires étrangères s’étonne d’ailleurs qu’on ne le félicite pas sur la promptitude du succès. L’opposition, dit-il, aurait-elle fait marcher les négociations plus vite ? Si l’opposition, répond M. Billault, avait été au pouvoir, elle n’aurait pas signé le traité de 1841. La réplique est péremptoire.

Sur Taïti, autres subterfuges. Ne réveillons pas de vieux incidens, s’écrie M. Guizot. Cela est commode à dire ; malheureusement, si le ministère oublie ces incidens, la France s’en souvient. Ne parlons pas du passé, parlons du présent, dit le ministre ; les principales difficultés sont écartées ; le protectorat français s’établit ; que veut-on de plus ? Mais c’est là justement ce que la France déplore. Ce protectorat que vous cherchez vainement à consolider à travers des conflits sanglans ou burlesques, cette entreprise téméraire que vous avez soutenue d’une main débile, on vous l’a dit cent fois, c’est la pire des combinaisons. C’est une source perpétuelle de difficultés et de périls. Eh bien ! dit M. Guizot, s’il s’élève des difficultés nouvelles, nous les surmonterons comme nous avons fait pour les précédentes. Précieuse garantie pour la France ! Préparons nous donc à de nouveaux désaveux et à de nouvelles indemnités. Voilà ce que M. Guizot nous promet sur Taïti. Pour le Maroc, il n’a pas jugé nécessaire d’en parler.

Il y a long-temps qu’on l’a dit, M. le ministre des affaires étrangères possède à un rare degré l’art de dissimuler de faibles argumens sous de grandes images. Il a les mains pleines de théories, qui cachent sous la gravité de la forme l’insuffisance du fond. M. Billault avait posé des questions bien simples, qu’il eût fallu débattre avec des raisonnemens nets et précis. Or, voyez les motifs que le ministre a invoqués. En Suisse, dit M. Billault, vous n’avez pas été bienveillant ; vous avez pris un langage blessant ; vous n’avez pas respecté l’indépendance d’un peuple ami. M. Guizot répond que le devoir du gouvernement français était de remonter le courage des conservateurs de la Suisse. Voilà pourquoi l’on a été dur et hautain vis-à-vis d’eux. S’il faut en croire M. Guizot, les hommes modérés, en Suisse, n’ont pas l’énergie, la consistance, des hommes modérés de la France ; partout ailleurs qu’en France, la modération est timide ; chez nous seulement, l’esprit conservateur a cette fermeté persévérante qui gagne les batailles politiques ! Ne voilà-t-il pas un singulier argument de circonstance ? Que diront les conservateurs de l’Europe et de la Suisse de se voir ainsi sacrifiés à un mouvement oratoire et au besoin de flatter la majorité ? Et d’ailleurs, tout cela prouve-t-il que les susceptibilités de la Suisse n’ont pas été froissées ? M. Guizot le nie. Il oublie donc la note qu’il a reçue lui-même du ministre de Suisse, et où la diète a protesté contre le langage de notre gouvernement ? Il oublie qu’il s’est condamné lui-même en prenant plus tard vis-à-vis de la diète un ton plus radouci, qui convenait mieux aux sentimens de la France.

On demande à M. le ministre des affaires étrangères pourquoi les chrétiens de Syrie ne sont pas plus énergiquement protégés par la France. Le ministre répond que la France doit ménager les droits de la Porte ottomane. Est-ce bien là tout le secret de la politique du ministère ? L’intérêt musulman est-il le seul qui neutralise les bonnes dispositions de M. Guizot à l’égard des populations chrétiennes du Liban ? Si les Druses sont vainqueurs, si le bras de la France ne s’étend pas pour protéger la cause des Maronites, faut-il s’en prendre seulement à la nécessité où se trouve M. Guizot de maintenir, dans l’intérêt de la France, la dignité et la nationalité de la Porte ottomane ?

Mais non ; là où nous devrions agir, nous restons neutres, et quand la neutralité nous serait nécessaire, nous agissons, nous intervenons, à la suite d’un intérêt étranger qui nous domine et nous entraîne hors des limites naturelles de notre action. M. Guizot pose en principe, dans la question du Texas, le système de neutralité. Il faut, dit-il, laisser à la population texienne une liberté entière. « Si elle veut s’annexer aux États-Unis, qu’elle le fasse ; si elle ne le veut pas, qu’elle reste libre de ne pas le faire. » Voilà des paroles sages et justes. Malheureusement on les dénature par l’application qu’on en fait. En même temps que l’on dit : La population texienne sera libre, on déclare qu’on pèsera sur elle par le poids de l’influence française, par l’expression publique de l’opinion de notre gouvernement, et la suite de cette déclaration ne se fait pas attendre. « Si le peuple texien veut conserver son indépendance, dit M. Guizot, non-seulement nous n’avons aucune raison de nous y opposer, mais je n’hésite pas à dire que la France doit approuver cette conduite et trouver que le Texas a raison. » Puis, ailleurs, M. Guizot ajoute : L’intérêt de la France est que l’indépendance du Texas se maintienne. L’intérêt de la France, en Amérique, est que les états indépendans demeurent indépendans : nous avons besoin de l’équilibre des divers états. » Cela est clair. Le principe d’une intervention diplomatique est nettement posé. Qu’on nous parle maintenant de la neutralité du gouvernement français dans la question du Texas. Demandez aux États-Unis ce qu’ils pensent de cette neutralité.

Au sujet de l’Espagne, M. Guizot déclare que l’abdication de don Carlos ne changera rien à la politique du cabinet. Sur ce point, la conduite du gouvernement a été tracée par les discussions des chambres. Il ne pourrait changer de système sans encourir une grave responsabilité.

Ainsi donc, de nouveaux embarras et de nouveaux périls à Taïti, une négociation rompue dans le Maroc, la Suisse mécontente, la Belgique enlevée à notre influence commerciale, l’intérêt français mal défendu en Syrie, la question du Texas mal engagée, voilà le cortège des difficultés qui accompagnent la rentrée triomphante de M. Guizot. Pour adoucir les couleurs du tableau, nous avons, il est vrai, l’affaire du droit de visite, heureusement conclue, grace à l’intervention des chambres. M. Guizot trouve cette situation magnifique. Il s’indigne qu’on ose la rabaisser. Il écrase de son dédain cette opposition mesquine et tracassière qui va répétant sans cesse que la politique de la France est affaiblie et humiliée ! Détestable argument, dit-il, langage imprudent et insensé ! Hélas ! s’il nous en souvient, qui donc a le plus abusé de cet argument ? Qui donc, le lendemain de l’amnistie, de Constantine, de Saint-Jean d’Ulloa, déplorait en pleine tribune l’abaissement et l’humiliation de la France ? M. Guizot a peu de mémoire. Du reste, nous pensons, comme lui, qu’il est dangereux pour un pays de se mesurer sans cesse, de peser tous les jours sa valeur dans le monde. Il n’est pas bon qu’une nation exalte ainsi sa vanité. Mais d’où est venue chez nous cette disposition ombrageuse ? Qui a fait naître la pensée des comparaisons, des rapprochemens ? Le ministère du 29 octobre s’était formé le lendemain d’une crise qui imposait à la France une attitude réservée et indépendante : au lieu de prendre cette attitude, il a jeté la France dans les liens d’une alliance peu réfléchie ; il n’a pas laissé au pays le temps d’oublier ses blessures ; il l’a compromis dans des avances peu dignes, et il a multiplié imprudemment les occasions d’un contact que de fâcheux souvenirs rendaient encore douloureux. Ce contact devait nécessairement produire les inquiétudes et les froissemens que nous avons vus. M. Guizot n’a donc pas le droit de déplorer les susceptibilités nationales de la France ; c’est lui qui les a exagérées en les excitant. Lorsqu’on irrite un pays, on ne lui dit pas d’être calme : c’est se montrer trop exigeant.

Au surplus, nous voulons bien reconnaître que la France n’est pas déconsidérée, abaissée. Tel n’est pas, quant à nous, le sujet des reproches que nous adressons au ministère. Grace à Dieu, nous savons bien que l’honneur de la France n’est pas dans les mains de M. le ministre des affaires étrangères et de ses collègues. Le fardeau serait un peu lourd pour eux. Si notre gouvernement a essuyé des humiliations à Taïti, si notre gloire du Maroc a été peu féconde, si le langage de notre diplomatie n’est pas toujours d’une fermeté et d’une dignité suffisantes, si nos ministres sont rarement inspirés de ces sentimens qui font les grandes choses et électrisent les nations, si la médiocrité leur plaît, comme étant le bonheur du sage et la perfection de l’existence ministérielle, cette situation, après tout, n’est pas une honte pour la France. Il faut espérer que notre honneur n’en mourra pas. On dira de nous, en Europe, que nous avons des chambres patientes et résignées ; on s’étonnera de cette tolérance inusitée dont jouit depuis bientôt six ans le plus heureux, sinon le plus glorieux des cabinets, et voilà tout. Quant à établir une solidarité complète entre cette situation et les sentimens de la France, on ne le fera pas. Assurément, personne n’ignore en Europe que la politique du ministère n’est pas celle du pays. La politique de la France est connue ; on ne peut la confondre avec celle du ministère. De temps en temps, cette politique se montre et prend sa place, comme pour empêcher que nous ne descendions trop bas ; témoin l’affaire du droit de visite, dont la direction est venue des chambres, et qui semble une consolation donnée au pays dans les épreuves que lui envoie la politique ministérielle. Par tous ces motifs, M. Guizot peut donc nous dire avec raison que le nom de la France n’est pas déconsidéré dans le monde. Nous sommes heureux d’ailleurs qu’il ait pris là-dessus le soin de nous rassurer : il en sentait peut-être la nécessité ; mais nous aurions voulu aussi que M. Guizot s’expliquât sur un autre point beaucoup plus grave à nos yeux. Le reproche que l’opposition modérée adresse au gouvernement n’est pas tant d’abaisser la France que de s’abaisser lui-même. Ce qui afflige, ce qui effraie les amis de la monarchie représentative, les partisans d’une autorité forte unie à une liberté sage, c’est de voir une administration supportée plutôt que soutenue par les chambres, vivant sans majorité réelle, subissant le joug avec insouciance ; toujours prompte à abandonner ses convictions dès qu’il y aurait quelque courage à les défendre, et toujours résignée à obéir aux volontés parlementaires dès qu’elles se montrent. Nous disons que ce spectacle est un danger pour le pays ; nous disons que ce singulier contrat par lequel un ministère obtient des chambres qu’elles lui laissent la vie à la condition de leur donner le pouvoir est un essai funeste dans notre gouvernement ; nous disons qu’il peut en résulter pour la puissance exécutive des habitudes d’obéissance, et pour les chambres des habitudes de volonté qui seraient capables à la longue d’ébranler la base de nos institutions. L’alliance du pouvoir et de la liberté date d’hier ; la part de la liberté est grande : s’il y a des abus à craindre, c’est de son côté. Personne ne respecte plus que nous l’indépendance des chambres ; mais nous voulons en face des chambres un pouvoir également libre dans sa sphère, ayant des opinions qui lui soient propres, des principes arrêtés, un but distinct, donnant l’impulsion et ne la recevant que dans une juste mesure, dirigeant la majorité, et non pas dirigé par elle, car autrement il n’y a plus de pouvoir responsable, et le gouvernement représentatif n’existe pas. Nous aurions désiré que M. le ministre des affaires étrangères, puisqu’il était en veine d’explications, voulût bien nous dire ce qu’il pense de la situation actuelle du pouvoir en France. De toutes ses théories, ce serait celle au sujet de laquelle nous aurions le plus besoin aujourd’hui d’être édifiés.

Quelques paroles de M. Saint-Marc Girardin sur l’état des relations entre la Grèce et la Porte ottomane ont appelé l’attention de la chambre sur une question qui intéresse l’indépendance hellénique. Il s’agit pour la France de déjouer de coupables manœuvres dirigées contre une nation amie. M. Guizot promet de prendre sous sa défense la conduite et les intentions du gouvernement grec ; c’est un engagement qu’il faut noter. Deux ou trois interpellations peu importantes ont encore été adressées à M. Guizot, qui a pris tout au plus la peine de répondre ; après quoi, le budget des affaires étrangères étant voté, le ministre a pris congé de la chambre, et ses amis, par crainte pour sa santé, l’ont conjuré de n’y reparaître qu’à la session prochaine. Nous serions bien surpris cependant si M. Guizot ne revenait pas, dans peu de jours, défendre le crédit demandé pour l’exécution du nouveau traité substitué au droit de visite.

Bien des commentaires ont déjà eu lieu sur ce traité. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que la presse ministérielle l’a admiré sans le lire ou le comprendre. Il a fallu que le Moniteur repoussât de dangereuses apologies, qui déjà inquiétaient les esprits. La presse ministérielle ne croyait pas que le droit de visite fût aboli, et néanmoins le traité du 29 mai lui paraissait le chef-d’œuvre de notre diplomatie. Heureuse confiance ! comme le ministère doit s’applaudir d’inspirer autour de lui une foi si vive, et quelle gloire pour lui de se montrer plus national que ses journaux !

On connaît les stipulations principales du traité. La France et l’Angleterre établiront sur la côte occidentale de l’Afrique une force navale composée, pour chacune d’elles, de vingt-six bâtimens pour le moins. Les deux escadres agiront de concert pour la suppression de la traite, soit par des moyens de coercition ou de surveillance, soit par des négociations avec les chefs indigènes. Lorsque l’emploi de la force sera nécessaire, il faudra, pour agir, le consentement des deux parties contractantes, L’exercice du droit de visite cessera de part et d’autre dans les trois mois qui suivront la mise à exécution du traité. Les deux nations s’engagent à interdire tout trafic d’esclaves dans leurs colonies. Les articles 8 et 10 méritent une attention particulière. L’article 8 établit en principe le droit réciproque de vérifier la nationalité du pavillon. L’article 10 fixe la durée de la convention à dix ans. Les conventions antérieures seront suspendues ; elles pourront être reprises ou modifiées dans le cours de la cinquième année, avec le consentement des deux parties. Au bout de dix ans, si les traités de 1831 et 1833 n’ont pas été remis en vigueur, ils seront considérés comme abrogés.

On voit, par cette simple analyse, que l’abrogation réelle des traités de 1831 et 1833 ne peut être mise en doute par personne. La presse ministérielle eût pu dispenser M. le duc de Broglie de lui donner, par la voie du Moniteur, des explications officielles sur ce point. En effet, d’après l’article 10, les conventions de 1831 et 1833 ne pourront être rétablies, au bout de cinq ans, que par le consentement commun des deux gouvernemens, et au bout de dix ans, si ce concert n’a pas eu lieu, elles seront définitivement abrogées. Or, comme on ne peut supposer que la France consentira au rétablissement du droit de visite, ce droit peut être regardé, dès à présent, comme aboli. Du reste, il ne faut pas exagérer ici la concession de l’Angleterre. Dans les anciens traités, le renouvellement périodique des mandats contenait le principe d’une révocation facultative. On nous accorde aujourd’hui, d’une manière formelle, ce que nous aurions pu réclamer autrefois par suite d’une interprétation légitime. Telle est la concession qu’on nous a faite.

L’article 8 est la question délicate du traité. On ne saurait disconvenir que la faculté donnée à un navire de guerre de héler le bâtiment d’une autre nation, de l’interroger sur sa nationalité, d’arrêter sa marche dans certains cas, d’examiner ses papiers de bord, soit un droit exorbitant que la nécessité seule peut justifier. Il n’est pas moins évident que l’exercice d’un pareil droit exige de fortes garanties et peut donner lieu à des difficultés qu’il faut prévenir par les instructions les plus précises. Examinons donc l’article 8 et les instructions qui l’accompagnent.

Que dit l’article 8 ? Il pose en principe que le pavillon n’est que le signe apparent de la nationalité, que ce signe ne peut être dans tous les cas une présomption suffisante de la nationalité du navire qui le porte ; qu’enfin, dans certains cas, la nationalité d’un navire peut être vérifiée. Autrement, l’emploi frauduleux du pavillon couvrirait tous les abus. Un pirate, un négrier échapperait aux poursuites des vaisseaux de l’Angleterre en arborant le pavillon français, et aux poursuites des vaisseaux de la France en arborant le pavillon britannique.

Afin de prévenir toute difficulté dans l’application de l’article 8, il a été convenu que l’on adresserait aux commandans de chaque escadre des instructions fondées sur le principe du droit des gens et sur la pratique constante des nations maritimes.

Ces instructions ont été publiées. On y retrouve d’abord la confirmation expresse du principe que nous venons de voir. Ainsi, il est déclaré au nom des deux pays que le pavillon de l’Angleterre ou de la France ne peut assurer aucun privilège à ceux qui n’ont pas le droit de l’arborer.

L’instruction française établit, d’après la loi et les principes, le droit de vérifier la nationalité des bâtimens suspects. En cas de soupçon de piraterie, le droit des gens autorise tout vaisseau de guerre à arrêter préalablement le navire suspect, quel que soit son pavillon. Or, d’après l’instruction, quels sont les actes de piraterie ? Ce ne sont pas seulement les actes de déprédation et de brigandage ; aux termes de la loi du 12 avril 1825, ceux qui naviguent sans papiers de bord ou avec des papiers irréguliers sont qualifiés pirates. L’instruction va plus loin ; contrairement à la loi de 1825, elle assimile aux actes de piraterie le seul fait d’usurper un pavillon. Elle veut par-là étendre à la répression de la traite un principe jusqu’ici exclusivement appliqué à la répression de la piraterie.

Or donc, toutes les fois qu’un navire sera signalé à l’une ou à l’autre escadre comme suspect de piraterie ou d’actes considérés comme tels, on sera autorisé à l’arrêter, et à vérifier si les soupçons sont fondés. Telle est la règle établie par les instructions.

Comme garanties et comme limites posées à l’exercice de ce droit de vérification réciproque, les instructions recommandent aux officiers des deux escadres la plus grande circonspection. On ne devra entreprendre la vérification de la nationalité d’un navire que sur des soupçons réels et graves. On ne devra procéder à cette vérification qu’avec les plus grands ménagemens. Tout acte répréhensible pourrait donner lieu à une indemnité.

Après ces détails, que nous avons dû donner, il nous sera facile d’apprécier en peu de mots quelques-unes des opinions déjà exprimées au sujet de l’article 8.

On a dit que la vérification des navires suspects n’était pas érigée en droit. Nous trouvons au contraire que le droit résulte de l’article même et des instructions. Le principe de la vérification est posé. Seulement, l’application du principe est limitée. Si la vérification est abusive, il y aura lieu à indemnité. Si elle est régulière, l’indemnité n’aura pas lieu, encore même qu’il y ait eu erreur dans l’exercice du droit, pourvu toutefois que cette erreur soit excusable. Cela résulte des instructions.

On a dit, et c’est le Moniteur lui-même, que le droit de vérification n’était pas un droit nouveau, qu’il était conforme au droit des gens, aux précédens de notre législation, aux documens officiels du gouvernement des États-Unis. Sans doute ces assertions seront prouvées à la tribune ; quant à présent, on n’en a pas complètement démontré l’exactitude. Ainsi, la dérogation à la loi de 1825 n’est-elle pas un fait nouveau dans notre législation maritime ? Si le droit de vérification est conforme au droit des gens, n’est-ce pas seulement en ce qui touche le soupçon de piraterie ? En assimilant la traite à la piraterie pour la soumettre aux mêmes mesures de surveillance, n’a-t-on pas établi un droit nouveau ? dira-t-on qu’on a suivi l’exemple des États-Unis ? Voyez le traité de 1842. Les États-Unis, il est vrai, ne réclament pas l’immunité absolue de leur pavillon. Ils ne veulent pas que ce pavillon soit livré à l’infamie et au déshonneur en couvrant des opérations criminelles ; mais, dans les instructions qui ont suivi le traité du 9 août 1842, ils ont établi à cet égard des règles différentes des nôtres. S’ils admettent que la nationalité d’un navire américain puisse être vérifiée par un navire étranger, c’est seulement en cas de soupçon de piraterie ; le cas de traite est formellement exclu. Bien plus, tout en reconnaissant que les croiseurs des autres nations peuvent, dans certains cas, vérifier la nationalité du pavillon américain, les États-Unis déclarent que ce privilège ne saurait être considéré comme un droit. Celui, disent-ils, qui abordera un vaisseau couvert par le pavillon américain encourra toute la responsabilité de cet acte ; si le navire abordé est réellement américain, la partie lésée demandera réparation. Ainsi, pour les États-Unis, la visite seule peut constituer le dommage. Nous, au contraire, dans les instructions du traité du 29 mai, on nous fait dire : Vous pouvez vérifier l’authenticité du pavillon, vous en avez le droit ; cependant, usez de ce droit avec discrétion, car vous seriez responsable de l’abus. N’y a-t-il pas ici, entre le traité américain et le nôtre, des différences que la note du Moniteur n’a pas encore expliquées ? Nous exprimons nos doutes, et nous espérons que la tribune les éclaircira.

Une chose toutefois nous paraît résulter dès à présent de la convention du 29 mai et des commentaires qui l’ont suivie : c’est que l’exécution des règles qu’elle prescrit ne sera pas facile. On peut voir dans la rédaction compliquée des documens officiels combien les difficultés pratiques ont préoccupé l’esprit des négociateurs. L’exécution sincère et efficace de la convention du 29 mai suppose une amitié étroite entre les deux pays, dont les forces navales vont se trouver ainsi associées, confondues dans une entreprise commune. Puisse ce contact resserrer les deux peuples, et ne jamais être la cause de collisions nouvelles !

Nous ne savons si le traité du 29 mai et les crédits demandés par M. le ministre de la marine pour la formation de l’escadre amèneront un long débat devant la chambre des députés. Si nous en jugeons par ce qui se passe aujourd’hui, la discussion sera courte. Depuis quelques jours, la chambre, après avoir voté la loi des colonies et plusieurs chemins de fer, s’est mise à expédier le budget. Les chapitres, discutés et votés, disparaissent avec une rapidité prodigieuse. Cependant jamais le rapport de la commission des dépenses n’a été si volumineux, jamais M. Bignon n’a été si prolixe ; mais la chambre a hâte de partir : sa patience est à bout. Elle a mené depuis six mois une existence si laborieuse ! le ministère lui a donné tant de fatigues ! elle a fait tant de propositions, elle a usé si souvent de son initiative ! Aujourd’hui, elle est lasse de gouverner. Aussi, comme on passe précipitamment sur les mille questions que soulève la discussion du budget, questions souvent intéressantes, souvent sérieuses, et toujours si peu connues ! Pour fixer l’attention, il faudrait que des orateurs précis, lumineux, prissent plus souvent la parole. Seul, M. Vivien a donné à cet égard un utile exemple, et a pris une part brillante à la discussion du budget de l’intérieur. Sans M. Vivien, le budget de l’intérieur aurait été à peine discuté, et M. Duchâtel aurait eu le chagrin de remporter une victoire sans combat, tandis qu’au contraire, stimulé par les attaques de son spirituel adversaire, M. le ministre de l’intérieur a été vif, animé, souvent heureux dans ses répliques. On voyait bien, ce jour-là, que M. Duchâtel n’avait plus sur les bras l’intérim des affaires étrangères.

À propos du budget ou des crédits supplémentaires, on peut parler de tout. Aussi les affaires religieuses sont-elles revenues sur le tapis pendant cette quinzaine. Il en a été question dans les deux chambres. Nous annoncerons avec plaisir que le ministère, fortifié sans doute par les interpellations si mesurées et si habiles de M. Thiers, paraît prendre vis-à-vis des jésuites et du clergé une attitude plus ferme. M. le garde-des-sceaux commence à déclarer d’une manière assez nette qu’il exécutera les lois et qu’il soutiendra l’autorité de l’état. M. de Montalembert ne l’intimide plus. Il ose répondre au fils des croisés et lui dire assez énergiquement et assez spirituellement son fait dans l’occasion. C’est une métamorphose que nous n’avions pas espérée. En même temps le bruit court que M. le ministre des affaires étrangères a pris la résolution de terminer la question des jésuites dans un assez bref délai. Nous l’applaudirons s’il réussit ; mais il nous permettra bien d’adresser quelques remerciemens à M. Cousin, à M. Thiers et à M. Dupin.

En Espagne, l’opinion publique est tout-à-fait revenue ou peu s’en faut, de l’émotion qu’y avaient excitée les derniers évènemens. L’appendice au concordat du mois d’avril, maintenant toutes les exigences du pape, le gouvernement de Madrid a sur-le-champ ordonné à son représentant d’avoir à signifier au saint-siège qu’il n’acceptait pas plus l’appendice que le concordat. Par une détermination si énergique et si franche, le cabinet Narvaez a regagné dans la Péninsule toutes les sympathies que lui avait enlevées l’issue malheureuse des premières négociations. Si nous sommes bien informés, l’attitude qu’il vient de prendre avancera les choses à Rome beaucoup plus que ne l’a pu faire jusqu’ici ce système de concessions qu’on avait d’abord adopté vis-à-vis de la cour apostolique.

Nos prévisions au sujet de l’impression que devaient produire à Madrid l’abdication de don Carlos et le manifeste de son fils se sont de tout point confirmées. Non, les modérés ne pouvaient pas vouloir, et en effet ils ne veulent pas de transaction avec les carlistes. Nous ne reviendrons point sur les raisons qui, en tout état de cause, doivent prévenir jusqu’à la pensée de ce rapprochement. Qu’il nous suffise aujourd’hui de constater les dispositions bien arrêtées où se trouvent à l’égard du fils de don Carlos tous les hommes considérables du parti dominant. Ce parti se divise en trois catégories bien distinctes, qui, au fond, ne diffèrent point d’avis, nous le croyons, sur les périls auxquels le mariage de la reine avec le prince Charles-Louis exposerait immédiatement la monarchie constitutionnelle. La première de ces catégories, dont l’appui est la principale force du cabinet Narvaez, la seconde qui fait à ce cabinet une opposition à peu près systématique, se sont déjà hautement et nettement prononcées. L’une et l’autre ont déclaré qu’un tel acte entraînerait inévitablement la ruine de toutes les institutions libérales. L’une et l’autre ont pour représentans dans la presse l’Heraldo et le Tiempo, c’est-à-dire les plus actifs, les plus influens orateurs du congrès, d’un côté MM. Olivan, Castro y Orozco, Sartorius, Egaña et tous leurs amis ; de l’autre, MM. Isturiz, Pacheco et la fraction peu nombreuse à la vérité, mais réellement puissante par le talent et la valeur personnelle de chacun de ses membres, qui depuis un an bientôt combat la politique du cabinet Narvaez. Au reste, ce ne sont pas les divisions du parti modéré qui doivent en ce moment nous occuper. Ce qui importe, c’est que ce parti tout entier soit uni contre les carlistes, contre des adversaires irréconciliables, avec qui on ne peut traiter sans se diminuer, sans se perdre. Or, il est impossible que, sur ce point, le moindre doute puisse encore subsister.

Nous ne parlons pas de la fraction absolutiste qu’à notre avis on suppose un peu trop gratuitement favorable à la restauration déguisée des choses et des hommes vaincus sur tant de champs de bataille. En réalité, si MM. de Meer et de Viluma se prononçaient en faveur du nouveau prétendant, nous ne pensons pas qu’on en dût concevoir de très vives inquiétudes. MM. de Meer et de Viluma, dont on s’exagère d’ailleurs l’importance, n’ont de force que par le parti modéré, auquel les lient en définitive dix ans de luttes et de sacrifices. Tant qu’il demeurera dans ce parti, M. le baron de Meer sera cet intrépide et brillant champion de la reine constitutionnelle qui a terrassé la faction carliste en Catalogne. Qu’il passe lui-même à cette faction, et c’en est fait de ce passé glorieux : M. le baron de Meer ne sera plus qu’un transfuge ; autant aurait valu pour lui qu’une telle désertion s’accomplît à l’époque où ses bataillons poursuivaient dans les montagnes les bandes des Segarra ou des Urbistondo. En résumé, c’est un heureux évènement pour les modérés que cette abdication de don Carlos, dont l’Europe vient de s’émouvoir, car il est bien démontré maintenant que dans ce parti il n’est pas un seul homme considérable qui ne soit décidé à combattre la contre-révolution. C’est un heureux évènement pour chacun des membres du cabinet Narvaez, dont le dévouement à la monarchie constitutionnelle ne peut plus aujourd’hui être mis sérieusement en question.


— Une foule nombreuse, où l’on distinguait les hommes politiques les plus considérables, se pressait vendredi 13 juin dans les salons de l’hôtel Molé, si éclatant cet hiver et aujourd’hui revêtu d’un deuil funèbre ; on venait assister au convoi de Mme la comtesse Molé et rendre les derniers devoirs à une personne universellement regrettée. Mme la comtesse Molé, qu’on voyait dans le monde il y a un mois encore, a été enlevée par une maladie qui ne pardonne pas, mais qui d’ordinaire affecte une marche moins soudaine. Elle était une de ces personnes dont on peut dire, en résumant leur vie, qu’elles ont passé en faisant le bien. D’un esprit très cultivé et orné de connaissances, elle ne l’appliquait qu’aux choses du dedans ; on l’aurait vue tout entière partagée, depuis des années, entre l’éducation de sa petite-fille, Mlle de Champlâtreux, et les soins qu’elle rendait à sa propre mère, Mme de La Briche, morte l’année dernière seulement : chaque matinée était consacrée à ce double devoir. Ame pieuse et pure, elle a été douce envers la mort elle-même, et l’a vue venir avec une résignation presque sereine qui se puisait dans une foi profonde. Centre et lien d’une famille nombreuse, elle emporte avec elle une grande part du foyer domestique. Les belles habitations de Champlâtreux et du Marais, où l’on se rassemblait les étés autour d’elle, sont veuves désormais ; la place qu’elle tenait dans la vie d’un grand nombre, et que dérobait sa modestie, va être bien apparente aujourd’hui qu’elle n’est plus ; le vide qu’elle laisse est immense.




REVUE SCIENTIFIQUE.


Lorsqu’à l’instigation de M. Arago, l’Académie des Sciences se décida, il y a peu d’années, à publier chaque semaine le compte rendu de ses séances, on dut penser que cette publication officielle, dirigée par les secrétaires perpétuels, offrant la substance des communications faites à l’Académie, rendrait inutiles les diverses relations scientifiques qui paraissaient régulièrement dans les feuilles périodiques. C’est là le motif qui porta peu à peu la Revue à cesser de rendre compte à ses lecteurs des séances d’un corps qui rédigeait lui-même le bulletin de ses travaux. Cependant, malgré l’extension donnée sans cesse à ce bulletin, on a vu, dans les derniers temps, non sans quelque surprise, le public chercher de préférence les informations scientifiques dans les journaux quotidiens, et négliger ces comptes rendus authentiques qui semblaient d’abord devoir exclure toute concurrence. Bien plus, depuis quelques semaines, il s’est manifesté des symptômes graves qui prouvent que non-seulement ces comptes rendus sont délaissés par la généralité des lecteurs, mais que même les membres de l’Académie préfèrent d’autres organes de la presse à leur propre journal, lorsqu’ils veulent s’adresser au public. Aussi, sans parler de la Démocratie pacifique, dont on a récemment annoncé que M. Arago et d’autres membres de l’Académie étaient les principaux rédacteurs, et dans laquelle, certes, on ne rend compte des séances de l’Académie des Sciences que d’après leur inspiration, nous avons lu dans le Constitutionnel une espèce de manifeste qu’on attribue à un des membres les plus illustres de l’Institut, et dans lequel il est dit que désormais ce seront des membres de l’Académie qui dirigeront les communications scientifiques que ce journal promet de faire régulièrement au public. Au même instant, le Journal des Débats, profitant de l’absence d’un de ses rédacteurs habituels, à l’éloignement duquel on prétend que M. Arago n’a pas été étranger, confiait à un membre de l’Académie des Sciences la rédaction d’une revue qui paraît devoir embrasser les sciences dans leur généralité. On doit être assuré que ce mouvement ne s’arrêtera pas là. Puisque quelques membres de l’Académie ont cru devoir prendre position dans la presse, leur exemple sera suivi, et l’on verra successivement les académiciens les plus actifs communiquer directement leurs idées au public sans que personne puisse trouver à y redire, pas même M. Arago, qui a long-temps rendu compte, dans les Annales de physique et de chimie, des séances de l’Académie des Sciences, et qui ne craignait même pas de relater dans ces Annales ce qui s’était passé dans les comités secrets.

Nous l’avons dit : ces symptômes sont graves. Ils montrent d’un côté qu’en introduisant le public et les journaux à l’Académie, M. Arago, auquel on doit cette innovation contraire au règlement, s’était flatté vainement de conserver toujours le monopole de ces journaux, qu’il sut diriger si souvent contre ses adversaires. D’autre part, ils indiquent que ces comptes rendus, pour lesquels l’Académie fait tant de sacrifices, ne répondent nullement aux véritables besoins de la science. Au commencement, ces comptes rendus ne devaient être qu’un essai. D’après les promesses de M. Arago, ils ne coûteraient rien à l’Académie, et il fut même annoncé qu’un éditeur se chargerait volontiers de cette entreprise à ses risques et périls. Se fiant à ces belles paroles, l’Académie adopta provisoirement cette proposition ; mais, malgré de vives réclamations, ce provisoire n’a jamais été régularisé, et l’on a marché toujours en avant sans que jamais un règlement, promis à plusieurs reprises, vînt définir nettement le but et les bornes de ces comptes rendus. Autrefois l’Académie publiait régulièrement les travaux de ses membres ; elle faisait paraître dans des volumes à part les mémoires rédigés par des étrangers, et jugés dignes, sur le rapport d’une commission, d’être donnés au public. Actuellement, chaque semaine il parait un gros cahier in-4°, d’environ une centaine de pages, dans lequel on insère, sans choix et sans critique, les pièces adressées à l’Académie. Parfois des travaux d’un grand mérite y sont à peine indiqués par leur titre, tandis que des écrits indignes de l’attention des savans y sont imprimés en entier ou longuement analysés. Cette publication précoce d’ouvrages renvoyés souvent à l’examen d’une commission est absolument contraire aux précédens de l’Académie, qui a toujours évité, avec raison, de se prononcer sur des écrits déjà soumis au jugement du public.

On conçoit d’ailleurs qu’une telle publicité accordée gratuitement à toutes les pièces de la correspondance adressée à l’Académie est un appel à l’industrie qui cherche partout des annonces. C’est surtout à ce mélange de bon, de médiocre et de mauvais, à cette invasion de l’industrie dans les sciences, qu’il faut attribuer la résolution prise par quelques savans d’adopter un autre mode de communication avec le public. Comment en serait-il autrement lorsque M. Arago absorbe à lui seul les trois quarts des séances, pour rendre compte des pièces de la correspondance et pour se jeter à cette occasion en d’interminables digressions, tandis que les membres de l’Académie, même quand ils remplissent un devoir en lisant quelque rapport sur des ouvrages qu’on les a chargés d’examiner, sont parfois interrompus par lui, impatient de se mettre en scène au profit des étrangers et souvent à son propre profit. A cet égard, la dernière séance de l’Académie a offert le spectacle le plus étrange. Tous les membres avaient été convoqués à domicile pour la présentation des candidats à une place de correspondant dans la section de mécanique. Cette présentation devait avoir lieu en comité secret. Malheureusement, le neveu de l’empereur Napoléon, qui est actuellement à Paris, assistait à cette réunion, et M. Arago n’a pu résister à l’envie de faire au prince les honneurs de la séance. A défaut de la harangue officielle, M. Arago a cru devoir saisir une occasion telle quelle de présenter au fils de l’ex-roi de Westphalie un exposé de certaines expériences que le savant secrétaire perpétuel a faites il y a plus de vingt ans. Nous ignorons si le rejeton de la famille impériale est fort versé dans la physique, mais il est permis de croire que M. Arago aurait mieux fait les honneurs de l’Académie, s’il avait pu rendre compte de travaux moins anciens. C’est là, du moins, ce que nous avons entendu affirmer par plusieurs académiciens. Quoi qu’il en soit, malgré les réclamations de MM. Cauchy et Dupin, membres de la section de mécanique, cet épisode, suivi de plusieurs autres, s’est tellement prolongé, que le comité secret n’a pu avoir lieu, et qu’il a été renvoyé au jour où un auditoire moins illustre permettrait à M. Arago d’être plus bref. Par une singularité piquante, ces belles improvisations dont on gratifie l’auditoire ne paraissent presque jamais dans les comptes rendus, qui n’ont pas même le mérite de reproduire tout ce qui s’est passé à la séance. Ainsi, lorsque dernièrement, une discussion intéressante a eu lieu à l’Académie à propos de l’astronomie des Arabes, les lecteurs n’ont rien trouvé dans le journal officiel des objections que MM. Arago et Mathieu opposaient aux argumens de M. Biot. Cela prouve qu’on dit parfois des choses qu’on ne voudrait pas imprimer : Verba volant, seripta manent.

Ces comptes rendus si inoffensifs, qui ne devaient rien coûter, sont un gouffre qui menace d’engloutir toutes les ressources de l’Académie. Non-seulement les moyens ordinaires n’y suffisent plus, mais outre l’emploi d’une allocation considérable qu’à son précédent ministère M. de Salvandy avait obtenue pour les publications de l’Académie, on a dû appliquer à cet usage les fonds légués par M. de Monthyon, et il est arrivé que, contrairement à la volonté du donateur et au vœu des commissions, les prix accordés à divers savans ont été réduits, parce que l’argent avait été dépensé pour les comptes rendus. Il va sans dire que les mémoires de l’Académie ne voient le jour actuellement qu’à de rares intervalles, et que cette belle collection, qui fait tant d’honneur à la France, et dans laquelle ne paraissaient que des travaux dus à de longues méditations, se trouve en partie sacrifiée à un recueil périodique où tout se fait à la hâte, et qui pourrait avoir pour les sciences la même influence pernicieuse qu’a eue pour la littérature le roman-feuilleton Si l’Académie ne veut pas s’exposer aux plus sérieuses conséquences, il faut qu’elle s’arrête sur la pente où on l’entraîne. Les sociétés savantes les plus célèbres de l’Europe publient un bulletin de leurs travaux, mais ce bulletin, concis et peu étendu, sert aux besoins de la science, et n’offre aucun des inconvéniens attachés aux comptes rendus de l’Académie des Sciences de Paris. Une autre classe de l’Institut, l’Académie des Sciences morales et politiques, fait paraître aussi le compte rendu de ses séances ; mais, grace à l’heureuse direction que donne à cette publication M. Mignet, ce bulletin, si nous sommes bien informés, ne coûte rien à l’Académie. Dans l’état actuel des choses, avec l’extension donnée aux applications des sciences à l’industrie, pour critiquer sévèrement un recueil périodique rédigé par les secrétaires perpétuels de l’Académie des Sciences de Paris, il suffit de dire que ce recueil coûte énormément et ne rapporte presque rien.

Après ce qui précède, chacun comprendra pourquoi la Revue va désormais recommencer périodiquement les communications scientifiques qu’elle adressait autrefois à ses lecteurs.