100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 juin 1850

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 436
14 juin 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 juin 1850.

Le parti modéré n’a pas de bonheur. Il vient de remporter une grande victoire sur les ennemis de la société ; il a, par la loi du 31 mai 1850, purifié le suffrage universel. Nos adversaires étaient en retraite de tous côtés, non-seulement ils étaient vaincus, mais ils le sentaient. Ils avaient été vaincus par la force légale, et c’est là surtout ce qui discréditait leur cause, puisqu’il n’y avait pas eu besoin du recours aux armes pour vaincre le parti de l’insurrection, le parti qui menace sans cesse de faire une révolution. Le scrutin avait suffi pour les mettre en déroute. Après un pareil succès qui commençait une nouvelle ère, le parti modéré pouvait espérer que rien ne viendrait, pendant quelque temps du moins, troubler la marche de la politique. Une question que nous ne pouvons pas cependant appeler imprévue est venue déranger cet accord des esprits, et semble faire revivre dans le parti modéré des distinctions d’origine et de but que nous regardons toujours comme dangereuses. Nous parlons du crédit supplémentaire relatif aux frais de représentation du président, et nous constatons, quoique avec chagrin, l’effet que la présentation de ce projet a produit dans la majorité.

Nous croyons que cet effet, que nous déplorons, aurait pu être prévenu, si le parti modéré avait été mieux averti et de plus longue main par le gouvernement, ou s’il avait, à défaut d’avertissement, prévu lui-même l’indispensable présentation d’un pareil projet. Les gens prudens doivent toujours s’attendre à ce qui est probable et nécessaire, et quand ils ont, comme ils l’ont eu pendant quelques momens dans la majorité de l’assemblée, le sentiment de la surprise, nous disons que c’est leur faute.

Qui a pu croire en effet de bonne foi que le président de la république, avec le train qu’une sorte de commune opinion exigeait de lui, avec la vie qu’on souhaitait lui voir mener, avec l’habitude prise dans le pays de s’adresser au chef de l’état en je ne sais combien d’occasions, et d’en faire une sorte de providence visible, qui a pu croire que le président de la république pourrait faire tout cela avec 100 000 francs par mois ? Nous sommes un singulier peuple, nous aimons le luxe et la dépense ; mais nous n’aimons pas à payer. Nous nous moquerions tous d’un chef de l’état qui vivrait comme un commis de bureau, nous voulons qu’il vive grandement et en prince ; mais nous ne voulons pas payer les frais du luxe que nous demandons. Alors nommons pour président de la république le plus riche et non pas celui dont le nom a dans le pays le retentissement le plus populaire ; nommons M. de Rothschild, si tant est que M. de Rothschild veuille sacrifier sa fortune honorablement acquise au plaisir d’être le président de la république française. Bizarre manie de l’impossible, qui nous tourmente en toutes choses ! Où donc est ce phénix à la fois populaire et riche à milliards, ce nom connu dans tous les hameaux et cette caisse inépuisable qu’il faut à celui que nous élevons à la première dignité de l’état ? Eh ! Athéniens, si vous aimez les belles processions ou théories, si vous voulez des Panathénées, si vous demandez des feux d’artifice, payez-les ! Peuple aimable, qui veut tout avoir et ne rien dépenser ; un vrai fils de famille quand il demande à ses magistrats d’avoir du luxe, et de faire, comme on dit, aller le commerce ; véritable harpagon quand il s’agit de régler les comptes ; peuple qui ne trouve jamais les programmes assez beaux, et qui trouve toujours les mémoires trop chers ; qui, comme l’avare de Molière enfin, veut que l’on fasse beaucoup de dépense avec peu d’argent.

HARPAGON, à maître Jacques. — Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère ?

MAÎTRE JACQUES. — Oui, si vous me donnez bien de l’argent.

HARPAGON. — Que diable, toujours de l’argent ! Il semble qu’on n’ait autre chose à dire : de l’argent ! de l’argent ! de l’argent ! Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche : de l’argent ! voilà leur épée de chevet : de l’argent !

VALÈRE. — Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l’argent. C’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fit bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.

MAÎTRE JACQUES. — Bonne chère avec peu d’argent !

VALÈRE. — Oui.

MAÎTRE JACQUES, à Valère. — Par ma foi ! monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret !

Si Valère, en effet, voulait faire voir ce secret à la commission chargée d’examiner le crédit des frais de représentation, il lui rendrait, je crois, un grand service.

Faute de ce secret, le ministère demande donc 250 000 francs par mois de frais de représentation. Y a-t-il là de quoi troubler les esprits de la majorité ? Y a-t-il là de quoi crier à la prodigalité ? Cela excède-t-il l’idée que nous nous faisons d’une représentation princière ? Les membres de la majorité ont vu l’usage que le roi Louis-Philippe faisait de sa liste civile, et la part que les arts, les productions du luxe et le malheur avaient sur cette liste civile. Il avait 12 millions, et il a fait de plus 30 millions de dettes. Qu’est-ce donc pour être, non pas roi, mais président d’une république qui, il y a deux ans encore, était une monarchie, qui n’en a pas perdu les habitudes, et qui même a choisi à dessein un prince pour la présider, — qu’est-ce que 250 000 francs par mois ? Combien croyez-vous que les secours au malheur et les encouragemens aux arts prendront sur cette somme ? — On voit bien, dira-t-on, que vous aimez les listes civiles. — Oui, nous aimons les listes civiles qui profitent au malheur, au commerce, à l’industrie, aux beaux-arts : toutes les listes civiles n’ont pas ce caractère. Nous en savons une, par exemple, qui n’a guère et ne peut guère, avoir cet emploi, une liste civile fort grosse cependant, plus de 8 millions, si nous ne nous trompons : celle des représentans. Nous sommes fort à notre aise pour parler de cette liste civile, puisque nous nous adressons en ce moment aux membres de la majorité, lesquels ont toujours fait peu de cas de la rétribution qui leur est allouée, et ne demanderaient pas mieux que de voir les fonctions de député rendues à leur ancienne et honorable gratuité. De bonne foi, que produit la rétribution de 25 francs par jour allouée à nos représentans ? Quel effet a sur le commerce, sur l’industrie, sur le luxe, sur les arts cette liste civile de la représentation nationale ? Nous avons bien entendu dire qu’il y avait des représentans qui, sur leur liste civile de 25 francs par jour, prélevaient ou laissaient prélever une dîme pour l’armée permanente de l’insurrection : d’abord, nous ne croyons pas à ce bruit, et, si nous y croyions, nous demanderions si cet emploi de la liste civile parlementaire est favorable au commerce et à l’industrie. Nous sommes persuadés, quant à nous, que ce serait un fort bon marché que de prélever les 3 millions du président sur la liste civile des représentans, et que la majorité y consentirait de grand cœur, parce que la mesure serait doublement bonne : elle accréditerait la représentation nationale, et, de plus, il n’est pas douteux que les 3 millions que dépenserait le président auraient, selon les principes de l’économie politique, un effet plus puissant sur le commerce et l’industrie que les 25 francs du représentant. Nous ne voulons pas, cela est bien entendu, attaquer l’article de la constitution qui dit que les députés doivent être rétribués ; mais, comme on parle beaucoup en ce moment de la nouvelle liste civile qu’on veut constituer au président, nous rappelons fort humblement que la révolution du 24 février n’a pas emporté toutes les listes civiles ; qu’il y en a une, celle de la représentation nationale, une liste civile de 8 millions, et nous comparons la liste civile parlementaire avec la liste civile de la présidence, cherchant quelle est, sinon la plus utile, du moins la plus utilement dépensée, quelle est celle qui encourage le mieux, par son emploi, le commerce, l’industrie, le luxe, les arts.

Personne dans la majorité, avec l’idée que les membres de la majorité ont si bien, et quelques-uns par expérience, des devoirs qu’impose une grande situation, personne ne peut trouver que 250 000 francs par mois soient trop pour le train de vie que doit avoir un président de la république en France. Aussi, dans la majorité, la question n’est pas une question financière, c’est une question politique. Nous ne craignons pas de traiter la question de cette manière et d’entrer dans le secret des raisons qui font rejeter par les membres de la majorité le crédit du président ; nous dirons tout, nous ne cacherons rien, espérant que nous ne serons pas lus par le parti qui s’intitule spécialement républicain, et que nous ne causerons qu’avec les hommes du grand parti conservateur qui s’est formé depuis février.

Et d’abord nous dirons aux hommes de cœur et de sens qui composent ce parti : N’est-il pas vrai que depuis le 10 décembre 1848 le président de la république s’est mis résolûment entre la société et l’anarchie, opposant son nom et s’a personne aux efforts de l’anarchie, et cela sans hésiter, sans jamais quitter la brèche, s’y montrant toujours hardi et décisif ? N’est-il pas vrai que dans les tristes circonstances où se trouvait la société le prince Louis-Napoléon a été pour nous tous un en-cas merveilleux ? et, comme entre partisans de la même cause, on dit volontiers toute sa pensée, n’était-ce pas le seul homme qui pût être président, étant prince ? — Ah ! diront les républicains qui nous écoutent, il vous fallait donc un président qui fût prince, et vous l’avez nommé parce qu’il était prince et non pas quoiqu’il fût prince ? — Aux républicains nous répondons que nous ne causons pas avec eux ; aux conservateurs nous continuons de dire : Oui, dans l’intérêt du pouvoir et par conséquent dans l’intérêt de la société, il était bon que le président ne fût pas le premier venu et qu’il eût un nom monarchique. Oui, le pouvoir tombait pour ne plus se relever, si c’eût été le premier venu d’entre nous, un bon bourgeois ou un bon gentilhomme, qui eût été nommé. Heureusement le bon sens public a compris cela instinctivement, et il s’est détourné des premiers venus pour aller chercher un prince. Ce prince a noblement accepté la vocation que lui faisaient son nom et sa naissance. Il avait été ambitieux avant le temps, mais il n’a pas, grace à Dieu, été découragé quand il était temps. Il croyait être prince et avoir, à ce titre, des devoirs et une destinée particulière. Nous aimons cette foi en sa naissance. Ces devoirs qu’il se croyait imposés par son nom, il les a remplis à notre profit et pour notre salut. Personne ne le nie. Et maintenant qu’on nous permette de faire une supposition.

S’il arrivait qu’un jour, je ne sais pas comment, le roi Louis-Philippe ou le comte de Paris ou le duc de Bordeaux se trouvassent par hasard ou par miracle aux Tuileries, rois couronnés, rois accueillis, rois sûrs d’eux-mêmes et de leur peuple, y aurait-il quelqu’un dans le parti orléaniste ou dans le parti légitimiste pour nier que la société devrait faire au prince Louis-Napoléon une grande et magnifique situation, lui décerner un de ces témoignages solennels de la reconnaissance nationale qui n’honorent pas moins les peuples qui savent les donner que les hommes qui sont dignes de les recevoir ? Non ! Si la monarchie était rétablie et si la monarchie permettait que la société fût ingrate envers le prince Louis-Napoléon et oubliât les services éminens qu’il a rendus à l’ordre public par sa présence et par sa contenance au poste du danger et de l’honneur, la monarchie mériterait de toucher de nouveau. Elle ne serait plus ce qu’elle prétend être, le gouvernement le plus favorable à l’ordre moral. Eh bien ! ce que le parti conservateur n’hésiterait pas à faire pour le prince Louis-Napoléon après la monarchie rétablie, et cela par honneur, par un juste sentiment de reconnaissance, pourquoi ne le ferait-il pas maintenant par un juste sentiment aussi de reconnaissance ? Les services présens et ceux dont on a encore besoin sont-ils donc moins importans que les services passés ? Ne rien faire pour qui nous a fait beaucoup de bien, c’est de l’ingratitude. Ne rien faire pour qui nous fait encore beaucoup de bien, c’est manque de reconnaissance aussi, et, de plus, manque de sagesse.

Mais voter une liste civile au président, c’est le faire presque roi, et cela nous déplaît, à nous autres légitimistes, à nous autres orléanistes. — Ah ! si cette objection nous était faite par des républicains de la veille, nous ne saurions guère que répondre, car enfin nous reconnaissons que, dans la république telle que l’entendent nos adversaires (quand il ne sont plus au pouvoir, mais non pas dans ; la république telle qu’ils la pratiquent quand ils règnent), nous reconnaissons que des frais de représentation ne sont pas nécessaires. Dès qu’ils ne sont plus à table, nos adversaires trouvent que le brouet noir a bonne grace sur la table du président de la république. Soit ! laissons-les donc dire à leur aise que le grand train que nous imposons au président est quelque chose de contraire aux mœurs républicaines, qu’une liste civile, même de 3 millions, a quelque chose qui sent la monarchie, et qui en indique le regret ou l’espérance. Soit ! En parlant ainsi, ils contredisent le sens général du pays, ils ne contredisent pas leur logique ; mais nous, de bonne foi, de pareilles objections sont-elles de mise dans notre bouche ? Vous trouvez qu’une liste civile a quelque chose de quasi-monarchique, nous l’accordons ; mais en quoi cela vous choque-t-il ? Quant à nous, si nous n’étions pas décidés à renfermer exactement, nos pensées dans le cercle de la constitution, c’est-à-dire dans le cercle du présent, si nous étions du nombre de ceux qui veulent le rétablissement de la monarchie avant l’heure et à tout prix, nous vous dirions que la meilleure manière de revenir à la monarchie, c’est de rétablir d’abord des institutions monarchiques ; nous vous dirions que, par une pente inévitable, tout ce qui sera fait au profit d’une quasi-monarchie profitera à la monarchie, et même nous irions plus loin, car nous serions tentés de croire que tout ce qui profitera à la monarchie profitera à la maison de Bourbon, qui est l’expression la plus générale de la monarchie en France, de telle sorte que, dans ces hypothèses de logique que nous construisons par pure fantaisie, la quasi-monarchie, la monarchie, la maison de Bourbon, et même, si vous voulez, la légitimité seraient les quatre étapes de la même route, les quatre degrés de la même échelle ; et, dans cet ordre de suppositions, nous ne concevrions guère, en vérité, la répugnance des amis de la monarchie qui ne voudraient pas mettre le pied sur le premier échelon, parce qu’ils ne peuvent pas aussitôt atteindre au dernier, gens bizarres assurément, qui ne veulent pas partir, parce qu’ils ne peuvent pas être arrivés dès la première minute du départ.

Sortons du cercle de la logique, qui est le cercle de la chimère, et rentrons dans celui des faits. En quoi un président de la république, quasi-roi (je me sers de vos expressions), peut-il vous déplaire ? Cela vous fait une république plus analogue à vos goûts, à vos mœurs, à votre histoire. Quel mal y voyez-vous ? A moins que vous ne soyez de l’opinion de M. de Larochejaquelein, à qui il faut toute la république ou toute la monarchie, et pour lequel il n’y a jamais assez de république quand il est républicain, ni assez de royauté quand il est royaliste. Cela, je l’avoue, fait un argument de conversation et de discours, mais cela ne fait pas une grande unité de conduite, car il y a dans ce dilemme un assez bon fonds d’indifférence, et l’on est à son aise de cette manière pour être républicain ou royaliste selon les temps. Quant à ceux au contraire qui ne s’établissent pas commodément dans ce dilemme, comme le rat de La Fontaine dans son fromage de Hollande, quant à ceux qui, se trouvant républicains sans le vouloir, préfèrent par conséquent le moins de république possible, ceux-là ne s’effraieront pas de la quasi-monarchie qui va commencer, dit-on, dès que la chambre aura voté 2,50 mille francs par mois au président de la république. Or, si nous ne nous trompons, les républicains sans le vouloir sont le fonds du grand parti conservateur.

Un dernier mot sur l’embarras de ceux qui ne veulent rien faire de monarchique pour le président de la république. Si le président de la république, on plutôt si les amis du président de la république, considérant les services incontestés qu’il a rendus, le besoin de stabilité qui existe dans le pays et qui s’attachera au premier dénouement possible comme à un dénouement définitif, si, disons-nous, les amis du président de la république avaient demandé au pays autre chose que des frais de représentation, autre chose que ce que vous appelez une liste civile, si enfin, au lieu de demander l’accessoire, ils avaient demandé le principal sous je ne sais quelle forme, et sous une forme suffisamment constitutionnelle, oh ! alors nous concevrions les scrupules de conscience de beaucoup d’hommes du parti conservateur ; nous concevrions que les uns alors pensassent à Frohsdorff et les autres à Claremont et à Eisenach, Mais quoi ! le ministère vous demande seulement des frais de représentation, et vous ne sentez pas que vous devez vous tenir pour heureux de pouvoir être justes et reconnaissans d’un côté sans être oublieux de l’autre ; vous ne sentez pas que vous devez être heureux qu’on ne vous demande que de régler et d’honorer le présent, sans engager l’avenir ! Quant à nous, nous félicitons le gouvernement d’avoir si bien compris l’état de la société et de n’avoir pourvu qu’au présent ; mais nous ne féliciterions pas ceux qui n’imiteraient pas cette réserve, et qui se feraient les gardiens agités et intempestifs d’un avenir qui n’appartient à personne. Aidons-nous dans le présent ; Dieu nous aidera dans l’avenir.

Nous venons de traiter la plus grave question de la quinzaine. Devant la préoccupation qu’exerce cette question, les débats de l’assemblée nationale se sont naturellement effacés de la mémoire. Mentionnons-en cependant quelques traits : la loi sur les clubs, le maintien de l’article 8 dans la loi de déportation, hier enfin la répudiation éclatante de l’héroïsme du 24 février, voilà les traits principaux des délibérations parlementaires.

Le projet de loi sur les clubs n’était que la continuation et la confirmation de la loi faite l’année dernière sur le même sujet. Toutes les fois, en effet, que les clubs ont essayé de s’établir en France, il a fallu bien vite les supprimer, à moins de se résigner à voir périr la société. Les citations que le rapporteur du projet de loi, M. Boinvilliers, a faites à la tribune des discours qui se sont tenus récemment dans ces clubs avant les élections de Paris, sont curieuses et significatives. Un représentant entre dans une de ces réunions, et monte à la tribune. « J’ai abdiqué, dit-il, mon titre en entrant dans cette assemblée ; je viens devant mon maître. » Que pensez-vous de ce Diogène courtisan ? On s’est récrié sur M. de Villeroy montrant le peuple à Louis XV enfant, et lui disant « Tout ce peuple est à vous ! » Je crois que M. de Villeroy était sincère ; mais je suis bien sûr que le représentant ne l’était pas, et qu’il ne disait mon maître la veille que pour dire mon esclave le lendemain. Toutes les mauvaises passions, la haine, l’envie, l’amour du pillage, l’horreur du travail, étaient soigneusement cultivées et entretenues dans ces prétendues réunions électorales. Un orateur disait qu’il voudrait voir le dernier membre du comité électoral déchiré par morceaux. Un autre accusait le parti modéré d’appeler les Cosaques ; un autre disait qu’on vendait les grains à l’étranger, et qu’on laissait le peuple mourir de faim. Ils menaçaient leurs adversaires d’une journée de septembre. Voilà, sachons-le bien, l’entretien naturel des clubs ; ils ne peuvent pas en avoir d’autre, parce qu’ils n’ont nécessairement pour auditeurs que les sept péchés capitaux, qui font, il est vrai, une foule immense. Qui dit club dit orateur factieux et foule tumultueuse ; qui dit club dit l’ambition s’adressant à l’envie ; qui dit club dit la barbarie conspirant et prêchant contre la société. Le gouvernement provisoire s’écriait dans une proclamation le 19 avril 1848 « Les clubs sont pour la république un besoin ; le gouvernement provisoire protége les clubs ! » Un besoin pour la république du 19 avril 1848, c’est possible ; mais pour la société, jamais !

La loi sur la déportation est définitivement adoptée. Rien n’a signalé la troisième délibération que le maintien de l’article 8 à une faible majorité. On sait que, pendant la seconde délibération de cette loi, la question s’éleva de savoir si la déportation serait applicable à ceux qui avaient été condamnés à la détention perpétuelle avant la promulgation de la loi nouvelle. La détention perpétuelle n’existe, en effet, dans le Code que pour remplacer la déportation. La déportation est la peine légale ; seulement, comme la déportation n’était pas possible avant qu’on eût désigné un lieu de déportation, la détention perpétuelle remplaçait la déportation. Aujourd’hui que la déportation est possible, quelle est des deux peines celle qui doit être appliquée à ceux qui subissent en ce moment la détention perpétuelle ? Sera-ce la détention, c’est-à-dire la peine équivalente, mais purement administrative, si nous pouvons nous exprimer ainsi ? Sera-ce la déportation ? Nous n’aurions pas, quant à nous, hésité à voter dans la seconde délibération de la loi que la déportation pouvait être appliquée aux détenus perpétuels. L’assemblée a eu des scrupules à ce sujet, parce qu’en votant cette application, on votait sur des personnes désignées, et que ce n’est pas la mission du législateur d’appliquer ainsi lui-même la loi aux personnes. Ces scrupules, animés par l’éloquence de M. Odilon Barrot, ont engagé l’assemblée, dans la seconde délibération, à décider que la loi nouvelle ne serait pas applicable aux détenus actuels. L’assemblée a maintenu cette décision. Nous ne nous plaignons pas de cette persévérance, et nous ne croyons pas qu’il faille faire de cette persévérance un grief contre M. Barrot et ses amis. C’est une question sans importance : nous aimons la discipline dans les assemblées, mais la discipline des assemblées ne peut pas sans danger arriver à la minutie des consignes.

Reste la répudiation que l’assemblée a faite avant-hier de l’héroïsme du 24 février. Et à ce propos, qui pousse donc M. Crémieux à se faire en toute occasion le représentant de la révolution de février ? Que peut gagner cette révolution à se transfigurer sans cesse dans la personne de M. Crémieux ? M. Crémieux ne peut même pas, d’après son propre aveu, revendiquer la journée tout entière du 24 février. Il n’est entré dans la république qu’à midi ; il sait l’heure exacte de son dévouement. Et que de choses, a faites M. Crémieux le 24 février ! A peine avait-il cousu la royauté dans son linceul, car c’est M. Crémieux, il le dit, qui a enseveli la monarchie, qu’il a couru bien vite accoucher la république, et nous ne sommes pas bien sûrs que, dans sa précipitation, M. Crémieux n’ait pas pris un peu du linceul de la royauté pour en faire les langes de la république ; cela aura porté malheur à l’enfant qu’a reçu ce jour-là dans ses bras M. Crémieux. — Mais cet enfant, dit M. Crémieux, c’est la république française, c’est nous ! — Non ! la France et l’assemblée nationale ne veulent pas que la république procède de M. Crémieux, même comme sage-femme ; elles ne veulent pas être l’enfant dont le premier regard a rencontré la vue de M. Crémieux ; elles veulent dater du 4 mai, c’est-à-dire de l’assemblée constituante, et non du 24 février. — Et que ferai-je de l’enfant que j’ai dans les bras ? dit M. Crémieux à l’assemblée. — Mettez-le par terre, répond Sganarelle à Martine. — Parlons sérieusement. L’assemblée a voulu rompre tout lien avec le fait du 24 février ; nous nous servons à dessein de ce mot, parce que c’est un mot de M. Ledru-Rollin, qui, défendant la conduite qu’il avait tenue dans la journée du 16 avril. 1848, disait à la tribune de l’assemblée constituante que, jusqu’au 4 mai, tout avait été de fait et rien de droit, et que, s’il avait voulu, le 16 avril, changer par un autre fait le fait du 24 février, cela lui était fort licite. Jusqu’au 4 mai, tout a donc été de fait, rien de droit, et il est aussi licite à l’assemblée de répudier le fait du 24 février et les héroïsmes qui s’y rattachent, qu’il était licite à. M. Ledru-Rollin de substituer à ce fait un nouveau fait qui se serait appelé le fait du 16 avril, et qui n’aurait été ni plus légal ni plus légitime que le fait du 24 février.

On voit que nous voulons parler du rejet que l’assemblée a fait du projet de loi destiné à récompenser les héros de février. L’histoire de ce projet de loi est curieuse, elle marque les diverses phases de la convalescence de la conscience publique. Au premier moment, le gouvernement ne doute pas qu’il ne faille récompenser les héros de février. Il y a, en effet, des héros de février, puisque la révolution de février a réussi ; mais quels sont ces héros ? On charge l’un d’eux de faire la liste. La liste se fait, elle arrive à la connaissance de l’assemblée et du public ; mais, parmi ces héros, il y a des repris de justice. -Eh bien ! faites une autre liste. Cependant la conscience publique, éveillée par tant de révélations, s’écrie qu’il ne faut pas récompenser de pareils héros. Les héros alors se transforment en blessés malheureux. — Mais si nous venons au secours des blessés ; il y a eu, dit-on, des blessés des deux côtés. Les gardes municipaux, qui ont défendu la loi et qui ont été blessés en la défendant, valent bien ceux qui ont été blessés en l’attaquant. Pourquoi donner ainsi une prime d’encouragement aux faiseurs de barricades et d’insurrections ? Voulez-vous savoir ce que produisent ces dangereux encouragemens : les graciés de juin, revenus à Paris, ont cru, ces jours derniers, qu’il allait y avoir une nouvelle insurrection qui serait victorieuse, et, se mettant d’avance en mesure de profiter de la victoire, ils se sont fait délivrer des certificats qui attestent qu’ils ont combattu contre la loi au mois de juin 1848, qu’ils ont été transportés, qu’ils ont souffert enfin pour la cause qui, selon eux, va triompher. C’est ainsi, vous le voyez, que récompenser les blessés de février, c’est du même coup absoudre et encourager les insurgés de juin. L’assemblée, en rejetant le projet de loi, a mis fin à cette propagande que la loi faisait contre elle-même.

Nous avons quelque plaisir à dire un mot de la tournure qu’a prise le différend du gouvernement français avec lord Palmerston. Quand la France, blessée du procédé de lord Palmerston, retira son ambassadeur de Londres, tout le monde pensait que lord Normanby allait aussi quitter Paris. Il n’en arien été, Lord Normanby est resté en France, et lord Palmerston lui a recommandé d’être patient, d’être aimable, et de se réconcilier à tout prix avec la France. À quoi tient cette soudaine humilité de lord Palmerston ? Lord Palmerston est impertinent, mais aux impertinens il faut le succès, sinon les impertinens sont

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.


C’est ce qui est arrivé cette fois-ci à lord Palmerston. Son impertinence n’a pas réussi, et cela grace au bon sens et à la bonne foi de la nation anglaise. Elle a abandonné son ministre, ou du moins elle lui a fait sentir qu’elle ne le soutiendrait pas dans la querelle qu’il s’était faite encore une fois avec la France. Juste expiation de l’amour de la querelle ! Les premières fois, l’Angleterre a pu croire que son ministre ne se querellait qu’à bonnes enseignes ; mais quand elle a vu qu’il se querellait toujours pet avec tout le monde, elle a compris que lord Palmerston ne pouvait pas toujours avoir raison contre tout le monde. Une fois qu’il s’est senti abandonné par l’opinion de l’Angleterre, lord Palmerston a compris qu’il fallait qu’à tout prix il se réconciliât avec la France. De là ses empressemens et ses câlineries. Il nous cède aujourd’hui tout ce que nous lui demandions au commencement du débat ; il cède tout ce que nous voudrons. Quant à nous, nous gardons une attitude froide et réservée, et nous avons raison. À Dieu ne plaise que nous conseillions au gouvernement français d’être impertinent à son tour avec lord Palmerston, quoiqu’il y eût plaisir et justice ! nous devons, derrière lord Palmerston, considérer toujours l’Angleterre et lui savoir gré de l’esprit de justice qu’elle a montré dans cette affaire ; nous devons même, nous le pensons, attendre la discussion qui doit avoir lieu dans le parlement, afin de mieux voir éclater cet esprit d’équité ; et de modération. C’est là la satisfaction que nous devons obtenir et que nous préférons aux satisfactions empressées que nous offre lord Palmerston. Le jugement du parlement anglais sur la conduite de lord Palmerston, dût ce jugement être accompagné de toutes les réserves qu’impose au parlement britannique le soin de la dignité et même du point d’honneur national, ce jugement est pour nous une réparation honorable et suffisante. Sachons donc l’attendre, puisque lord Palmerston le craint.

Nous ne voulons pas finir nos réflexions sans exprimer les regrets que nous avons sentis en apprenant la mort du général de Barral, mort en Afrique dans une expédition contre les Arabes. Le général de Barral était un de ces hommes formés à cette grande école de guerre et de gouvernement que le destin nous a ouverte en Afrique, et d’où sont sortis les généraux et les soldats qui ont sauvé la société depuis deux ans. Nous suivons avec un vif intérêt l’histoire de l’Algérie, et nous aimons à voir s’y former une seconde génération d’officiers hardis et éclairés qui viendraient à leur tour au secours de la patrie, s’il en était encore besoin. C’est une arrière-garde qui se prépare pour la défense de la société, et qui s’instruit, par ses luttes contre la barbarie d’avant la civilisation, aux luttes qu’elle aurait à soutenir contre la barbarie d’après la civilisation, c’est-à-dire contre la pire de toutes les barbaries.

On ne s’attendait guère à voir revivre en plein XIXe siècle, et au milieu de cette civilisation dont nous sommes si fers, les mœurs et les entreprises des boucaniers. L’Amérique mous ménageait cette surprise. Le 10 ma dernier, les paisibles habitans de New-York, en passant dans la rue de Nassau, virent flotter au-dessus des bureaux du journal le Sun un immense drapeau formé de cinq bandes horizontales, trois bleues et deux blanches alternées ; près de la hampe était un triangle rouge ayant au milieu une étoile blanche. Sur les bandes blanches du drapeau étaient écrits ces mots : République libre de Cuba. Le même jour, le Sun faisait distribuer dans New-York un numéro qui débutait par un article de quinze lignes imprimées en grandes capitales, avec les points d’exclamation obligés et toutes les fioritures typographiques dont les journaux américains ornent leur première page, quand ils ont une nouvelle importante et qu’ils veulent, amorcer les acheteurs. Cet article annonçait que le général Lopez venait de partir pour arracher Cuba au joug espagnol, que tous les navires de l’expédition avaient réussi à mettre à la voile, et devaient croiser en ce moment sur les côtes de Cuba ; que la vigilance des agens espagnols et des ennemis de la liberté de Cuba avait été déjouée par l’admirable organisation de l’entreprise ; que Lopez se bornait à faire savoir à ses amis que tout allait bien, mais que les prochaines nouvelles feraient connaître le succès complet de l’expédition.

L’apparition de cet article causa une grande rumeur dans New-York. Les confrères du Sun n’hésitèrent point à déclarer sa nouvelle fausse, et l’accusèrent d’inventer une expédition contre Cuba, comme, il y a dix ans, il avait inventé l’existence des habitans de la lune. Cependant des lettres de la Nouvelle-Orléans apprirent que le général Lopez s’était en effet embarqué le 8 mai, dans cette ville, avec plusieurs centaines d’hommes, et que le consul d’Espagne avait inutilement offert six mille dollars au capitaine de navire à vapeur qui voudrait porter une lettre à la Havane. Les journaux de Washington arrivèrent avec la nouvelle que le président, au sortir d’une entrevue avec le ministre d’Espagne, M. Calderon de la Barca, avait envoyé chercher au temple, au milieu de l’office divin, malgré la solennité du dimanche, le ministre des finances, M. Meredith, et avait réuni son conseil de cabinet, à la suite duquel des ordres avaient été expédiés à toutes les autorités maritimes de l’Union. Ils publiaient en même temps une proclamation du président, flétrissant en termes énergiques la tentative dirigée contre Cuba, et sommant tous les bons citoyens d’y mettre obstacle.

Le doute n’était plus possible, et l’incrédulité fit place à une sorte de stupeur. Les révélations d’ailleurs affluaient. On se souvint alors qu’à plusieurs reprises des aventuriers armés s’étaient rassemblés à Long-Island, en face de New-York, et s’étaient embarqués pour la Californie, que de nombreuses acquisitions d’armes et de munitions avaient eu lieu avec la même destination apparente. On apprit que, pendant les deux semaines précédentes, plusieurs navires avaient quitté la Nouvelle-Orléans à destination de Chagres, emportant de nombreux émigrans, mieux pourvus d’armes que de marchandises ou d’argent, et qui, sous prétexte de se rendre à Panama, s’étaient sans doute fait transporter à un lieu de rendez-vous ignoré. Un journal de la Nouvelle-Orléans, le Delta, tout-à-fait favorable à l’expédition, le Sun de New-York, qui s’en était déclaré l’organe officiel, un journal espagnol de la même ville, la Verdad, plein d’une orgueilleuse confiance, multipliaient les détails. Le Delta, pour donner une idée du mystère et de l’habileté avec lesquels toute l’entreprise avait été conduite, racontait que plus d’une fois un navire destiné à faire partie de l’expédition était demeuré désert jusque dix minutes avant son départ et sans qu’un seul homme se montrât même sur le quai, mais qu’au sifflet du capitaine, plusieurs centaines d’individus étaient accourus de toutes les maisons voisines du quai ou étaient arrivés en canots, et que le temps de lever l’ancre avait suffi pour remplir le navire. Les mêmes journaux ajoutaient que l’expédition se composait de quatre régimens formés avec les anciens soldats de la guerre du Mexique, et portant les noms de Louisiane, Mississipi, Kentucky et Tennessée, suivant l’origine des volontaires, que ses forces totales ne s’élevaient pas à moins de dix mille hommes, que son débarquement serait le signal d’une insurrection générale à Cuba, et que les autorités espagnoles, prises au dépourvu, ne pouvaient manquer de succomber.

Les débats du congrès, la question de l’esclavage, la Californie elle-même, tout pâlit un moment devant l’expédition de Cuba, devenue la préoccupation de tous les esprits. Les têtes s’échauffèrent, des meetings eurent lieu à New-York et ailleurs en l’honneur des libérateurs de Cuba. Quelques journaux cependant eurent le courage de réprouver énergiquement l’expédition et de la montrer sous son vrai jour, c’est-à-dire comme une agression injustifiable contre un pays ami et comme un véritable acte de piraterie, qui entraînait pour ses auteurs la perte de leur nationalité et la pénalité des crimes de haute trahison. La plupart des feuilles américaines ne partageaient point d’ailleurs la confiance du Sun. Les nouvelles de la Havane apprenaient en effet que le capitaine-général, loin d’être pris au dépourvu, était instruit de ce qui se préparait, et avait des moyens de résistance plus que suffisans. Il avait sous ses ordres au moins vingt mille hommes de troupes régulières, vieux soldats venus d’Espagne et choisis avec soin, bien vêtus, bien nourris, recevant une paie triple de celle du soldat anglais et double de celle du soldat américain, n’ayant par conséquent aucun motif d’être infidèles à leur devoir. L’île en outre était gardée par six frégates, et l’on y attendait de jour en jour le comte de Mirasol, parti de Barcelone au commencement d’avril avec deux frégates et cinq bâtimens de guerre à vapeur portant six mille hommes de troupes fraîches. Il paraissait donc évident que les aventuriers américains recevraient une chaude réception, et les journaux des États-Unis blâmèrent énergiquement les chefs de l’expédition, non pas d’avoir formé une entreprise digne des forbans du XVIe siècle, mais d’avoir entraîné à une perte presque certaine tant de braves gens qui auraient pu faire réussir un projet mieux combiné.

Un des bateaux à vapeur qui font le service entre Chagres et New-York, et qui touchent à la Havane, l’Ohio, arrive bientôt à New-York, et son capitaine déclare n’avoir pu obtenir la permission d’entrer à la Havane, ni même d’y débarquer les sommes considérables qu’il avait pour plusieurs négocians de cette place. Il ajoute que toutes les transactions étaient interrompues, que la Havane était en état de siège et l’île entière en état de blocus, que la milice était sous les armes, et qu’un corps de troupes régulières était dirigé contre Lopez, qui, après avoir débarqué à Cardenas, s’était emparé de cette ville, et marchait sur Matanzas, à la tête de deux mille hommes. Cette nouvelle, sans rendre plus probable le succès de l’expédition, donnait à croire cependant que les aventuriers n’échoueraient qu’après une lutte sanglante. On était loin de prévoir le dénouement ridicule de l’entreprise.

Mais, avant de raconter l’issue de cette entreprise, il convient peut-être d’en faire connaître l’origine. C’est une curieuse histoire, qui nous révèle un côté tout nouveau des mœurs américaines. L’idée première de l’expédition a été conçue, il y a trois ans, à la conclusion de la paix avec le Mexique. Les soldats licenciés après la guerre renoncèrent avec peine à un métier qui leur avait rapporté, outre une paie élevée, d’abondantes dépouilles. On en vit quelques-uns émigrer en Californie, d’autres aller vendre leurs services dans les guerres civiles de l’Amérique centrale ; d’autres, au nombre de plus de mille et sous le commandement d’un de leurs anciens officiers, se mettre à la solde des colons de l’Yucatan, incapables de réprimer une révolte générale des Indiens. Des officiers supérieurs, et entre autres le général Shields et le colonel Derussy, conçurent le projet, soit de ressusciter la guerre avec le Mexique par un nouveau démembrement de cette république, soit de conquérir Cuba, et une association se forma, sous le nom de les Merles et les Hiboux, pour organiser une expédition militaire, ou, comme disent les Américains de l’ouest dans leur langage figuré, une chasse au buffle. On vit donc un jour paraître simultanément dans presque tous les journaux un avis signé du « Grand-Scribe des Merles et des Hiboux. » Ce personnage inconnu invitait toutes les personnes désireuses de prendre part à une grande chasse au buffle dans la vallée du Rio-Grande de lui écrire poste restante pour lui faire connaître leur nom, leur résidence et le nombre d’hommes qu’elles pourraient conduire à la chasse, si un commandement leur était donné. Le but ostensible de l’expédition était de provoquer pet de soutenir un mouvement insurrectionnel dans les provinces septentrionales du Mexique, et d’ériger ces provinces en un état indépendant, sous le nom de République de la Sierra Madre. Le but réel était d’envahir l’île de Cuba. Aucune tentative n’eut lieu, parce que le général Shields fut élu sénateur par l’état d’Illinois et abandonna l’entreprise. La retraite de leur chef ne découragea point les Hiboux ; ils continuèrent à recruter des adhérens dans toute l’étendue de l’Union, et s’organisèrent de telle sorte qu’un mot d’ordre expédié par la poste luit en une semaine réunir sept ou huit mille hommes sur un point quelconque d’embarquement.

Pendant que les Hiboux complétaient leur organisation, une autre association se formait au commencement de 1849, moitié à la Nouvelle-Orléans et moitié à New-York, entre des Américains propriétaires de plantations à Cuba, des planteurs mécontens et des créoles exilés de Cuba pour causes politiques. L’association avait pour chef le général Lopez et pour agent principal l’un des propriétaires du journal le Sun de New-York, M. Moses Beach, qui avait rapporté d’un voyage à la Havane la pensée de l’entreprise. Des enrôlemens furent faits à la Nouvelle-Orléans et à New-York, et le point de ralliement était une petite île appelée Round-Island, un peu au-dessous de la Nouvelle-Orléans. Déjà plusieurs centaines d’hommes et trois navires à vapeur étaient réunis à Round-Island, lorsque deux navires de guerre vinrent bloquer l’île et obliger les aventuriers à se disperser. En même temps, le président faisait saisir à New-York deux navires frétés par eux.

Les Hiboux désavouèrent toute participation à l’entreprise manquée. De son côté, Lopez laissa dire qu’il renonçait désormais à ses projets, et que les 3 millions dépensés inutilement avaient épuisé les ressources de ses amis. Néanmoins les chefs des deux associations entrèrent en pourparlers, et convinrent bientôt de réunir leurs fonds et leurs forces et de reprendre à frais communs le projet d’envahir Cuba. La junte directrice fut établie à la Nouvelle-Orléans, sous la présidence de Lopez. Celui-ci est un homme jeune encore. Il est né à Caracas, dans le Venezuela. Il avait quinze ans, quand les colonies espagnoles se soulevèrent contre la métropole ; il s’enrôla aussitôt et prit parti pour l’Espagne. Il s’acquit promptement une assez belle réputation militaire, et parvint au grade d’officier-général. Quand l’Espagne fut obligée de reconnaître l’indépendance de ses colonies, elle récompensa magnifiquement les services de Lopez en lui accordant de grandes concessions de terres à Cuba et le titre de sénateur. Lopez jouissait de sa fortune depuis plusieurs années, lorsqu’une sorte d’agitation fut organisée à Cuba pour arracher au gouvernement espagnol l’abandon de prés que toute son autorité sur l’île, et surtout l’abandon des droits de douane qu’il perçoit. Lopez se mit à la tête de ce mouvement, fut envoyé en députation à Madrid, et, au retour de ce voyage inutile, se jeta dans une conspiration qui le fit expulser de Cuba. C’est alors qu’il a juré, dit-on, de consacrer sa fortune et sa vie à enlever à l’Espagne la reine des Antilles.

À coté de Lopez se trouvaient dans la junte un riche Havanais réfugié, nommé Gonzalez, le général Henderson, qui a commandé les milices du Mississipi, et qui a représenté cet état au sénat de Washington, M. D.-J, Ségur, l’un des propriétaires du journal le Delta, et enfin le grand-scribe des Hiboux. Une seconde junte fut établie à New-York ; elle avait pour membre principal Moses Beach, rédacteur du Sun, et pour secrétaire M. Tolon, rédacteur du journal la Verdad, fondé par les Havanais réfugiés aux États-Unis. Les autres membres n’en sont pas encore connus, attendu que les actes de la junte de New-York n’ont porté que la signature du secrétaire. L’entreprise fut organisée sur l’échelle la plus vaste. Aussitôt après l’établissement du gouvernement provisoire dont Lopez aurait été président, les colonels de l’expédition devaient recevoir 30 000 dollars, les capitaines 10 000 et les lieutenans 5 000. Des concessions de terres étaient garanties à tous les officiers et soldats ; on ne s’étonnera pas que des promesses semblables aient séduit beaucoup d’aventuriers, lorsque des hommes distingués des États-Unis s’y sont laissé prendre. Le colonel O’Hare du Kentucky et le colonel White de la Louisiane avaient accepté des commandemens sous Lopez, et l’un des lieutenans du général Taylor dans la guerre du Mexique, le général Quitman, en ce moment gouverneur du Kentucky, s’était engagé à donner sa démission et à aller prendre la direction des opérations militaires aussitôt que Lopez se serait établi sur un point. Il s’était engagé en outre à emmener avec lui un corps de réserve, levé parmi ses compatriotes et ses anciens compagnons d’armes. Enfin on assure que l’un des membres du cabinet, M. Crawford, ministre de la guerre, sans être dans le secret du complot, était tout-à-fait favorable à l’entreprise.

C’est le 8 mai que Lopez quitta la Nouvelle-Orléans avec près de six cents hommes sur le navire à vapeur la Créole. Il se dirigea sur l’île de Contoy qui, avec l’île de Las Mugeres ou des Femmes, est située à la pointe septentrionale de l’Yucatan : en prenant cette route, il était certain d’éviter la croisière établie par les Espagnols entre la Havane et la pointe de la Floride. On ne sait s’il n’a pas trouvé à l’île de Contoy les navires qui devaient l’y avoir précédé, ou s’il les a dirigés sur d’autres points ; toujours est-il que la Créole parut seule, le 19 mai, à trois heures du matin, devant la petite ville de Cardenas, située à quatre-vingt-dix milles de Matanzas : c’est une ville ouverte dont le commandant, don Florencio Ceruti, n’avait à sa disposition que dix-sept hommes de troupes régulières. Les aventuriers, à peine débarqués, assaillirent la prison qu’ils prirent pour une caserne, et, après avoir chassé à coups de fusil les gardiens, ils mirent les détenus en liberté. Le commandant accourut avec ses soldats, que Lopez voulut haranguer, et qui répondirent par une décharge ; les Espagnols, en présence de leur infériorité numérique, se retranchèrent dans la maison du gouverneur, à laquelle les Américains mirent le feu ; ils se retirèrent alors successivement dans trois maisons d’où le feu les chassa. Cernés enfin dans la quatrième et à bout de munitions, ils furent obligés de se rendre.

Lopez fit occuper alors les bâtimens de la douane, et se saisit de 50 000 dollars qu’il trouva dans la caisse du percepteur. Les habitans de Cardenas s’étaient réfugiés partie à bord des navires en rade, partie dans la campagne ; les détenus mis en liberté par les aventuriers avaient eux-mêmes refusé de se joindre aux Américains. Lopez envoya une partie de ses gens pour pousser une reconnaissance au dehors de la ville, et pour enlever les rails du chemin de fer de Matanzas ; mais ils furent rencontrés par le commandant de la ville voisine, qui accourait à la tête de vingt lanciers et d’une trentaine de paysans à cheval, qui les chargea et les repoussa dans la ville. Déjà les aventuriers avaient perdu courage. Lopez leur avait promis que tout le pays se soulèverait à leur approche, et que les soldats espagnols eux-mêmes se joindraient à eux. Loin de là, les habitans prenaient la fuite, et les soldats les accueillaient à coups de fusil. Ils devaient s’attendre à voir arriver d’heure en heure sous les murs de Cardenas le gouverneur de Matanzas avec des régimens de troupes régulières, et à voir entrer dans le port quelqu’un des bâtimens de la croisière espagnole. Ils exigèrent donc un rembarquement immédiat, et, avant l’expiration de vingt-quatre heures, ils étaient remontés à bord de la Créole. Ce bâtiment ne tarda pas à être poursuivi par le bateau à vapeur espagnol le Pizarro, qui lui donna vivement la chasse ; mais la Créole réussit à atteindre la pointe de la Floride et à se jeter dans le port de Key-West. Les douaniers américains se saisirent aussitôt du navire, et s’engagèrent à le remettre au premier navire de guerre américain qui se présenterait. Sur cette assurance, le Pizarro consentit à ne point saisir la Créole dans les eaux américaines, et reprit la mer. Au milieu de la confusion produite par l’entrée simultanée des deux navires dans le port, Lopez et son aide-de-camp Sanchez-Iznaga s’étaient jetés dans un canot et avaient pu se faire conduire à bord du paquebot l’Isabelle, alors en relâche à Key-West, et qui les transporta à Savannah.

À peine arrivés dans cette ville, tous deux furent arrêtés par le marshal des États-Unis, qui demanda au juge du district l’autorisation de les emprisonner ; mais, comme le marshal ne pouvait produire aucun témoin qui déposât des faits dont Lopez et Iznaga s’étaient rendus coupables, le juge ordonna leur mise en liberté. Quoiqu’il fût déjà plus de minuit, une foule innombrable encombrait le prétoire ; elle accueillit la décision du juge par des acclamations, et elle reconduisit Lopez en triomphe à son hôtel. Bien plus, Lopez dut paraître sur le balcon et haranguer la multitude. Il déclara, au milieu des applaudissemens, qu’il ne renonçait point à son entreprise, et qu’il continuerait de poursuivre par tous les moyens l’affranchissement de Cuba. Le lendemain il partait pour Mobile et la Nouvelle-Orléans.

Pendant que Lopez recevait une ovation populaire pour des actes de brigandage et de piraterie, que devenaient ses compagnons ? Un certain nombre d’entre eux étaient restés au pouvoir des habitans de Cardenas. Lopez, quelques heures après s’être rembarqué, avait renvoyé à Cardenas, sur un bateau pêcheur qu’il rencontra, le commandant et deux officiers espagnols, à la condition de s’interposer en faveur des Américains prisonniers. On ne sait quel a été le résultat de cette intervention. La frégate à vapeur le Pizarro a pris et conduit à la Havane un brick et un trois-mâts qui faisaient partie de l’expédition. Le capitaine-général, après avoir fait décimer les équipages, a donné ordre de les enfermer au château de Moro, qui défend le port de la Havane. Enfin il paraît qu’un millier d’hommes a débarqué le 20 mai à San-Antonio. On ignore s’ils se sont avancés dans les terres, s’ils ont été prévenus à temps de la déroute de Lopez, et s’ils ont réussi à se rembarquer.

Voilà les détails connus de cette expédition, si complètement en dehors de nos mœurs et de nos idées. L’enquête judiciaire ordonnée par le président Taylor contre ceux qui ont dirigé et favorisé l’entreprise jettera sans doute de nouvelles lumières sur le complot et en dévoilera toutes les ramifications. Les journaux de New-York citent des négocians dont les uns ont risqué toute leur fortune, dont les autres ont aventuré jusqu’à 800 000 francs dans cette entreprise de piraterie gigantesque ; mais cela ne suffit point à expliquer l’origine des sommes énormes qui ont dû être englouties dans l’expédition. D’où provient cet argent ?

Ce n’est pas là d’ailleurs la question la plus curieuse. Existe-t-il déjà aux États-Unis cette classe d’aventuriers et de soldats mercenaires qui ont été le fléau des républiques de la Grèce, de Carthage et enfin de Rome elle-même ? Quelle est ou la probité ou la faiblesse d’un gouvernement sous les yeux duquel une expédition de boucaniers petit s’organiser paisiblement pendant des années entières, et qui ne peut empêcher qu’il sorte de ses ports des milliers de pirates ? Quelle est la moralité d’une nation où des flibustiers obtiennent les sympathies de la multitude, les encouragemens de la presse, le concours des magistrats, des officiers, des législateurs, et même des membres du gouvernement ? C’est là un curieux sujet d’études pour qui voudrait rechercher l’influence de la démocratie sur les mœurs politiques d’un pays.


L’intérêt de la France dans la question du Schleswig-Holstein [1]. — Parmi les singularités de ce temps-ci, l’histoire enregistrera certainement le démêlé que les révolutions d’Allemagne ont fait naître entre la Prusse et le Danemark. Un gouvernement étranger, une royauté intéressée au maintien de l’ordre en Europe, se faisant ouvertement, les armes à la main, l’auxiliaire et, peu s’en faut, l’humble servante de sujets en révolte contre leur légitime souverain, c’est là un de ces spectacles qui feraient douter que la civilisation ait en rien contribué au progrès de la morale politique. Quand cessera ce différend, qui, depuis deux ans, tient en péril l’existence du Danemark et l’équilibre de l’Europe septentrionale ? Tous les essais que le cabinet de Copenhague a tentés jusqu’à ce jour pour aplanir les difficultés en sauvegardant son droit ont échoué par suite du mauvais vouloir du cabinet prussien. Les Allemands des duchés, se sentant appuyés par la présence de l’armée prussienne et par la complicité des généraux qui la commandent, sont restés sur le pied de guerre, dans l’attitude de la provocation. Plusieurs fois ils ont annoncé l’intention de traiter directement avec le gouvernement danois. Celui-ci s’y est toujours prêté avec une complaisance exemplaire qu’il aurait pu très justement refuser à des sujets rebelles. Tout récemment encore il est entré en pourparlers avec les hommes de confiance députés à Copenhague par les Allemands des duchés ; mais les diplomates de l’insurrection, pleins de l’idée qu’ils ont derrière eux la Prusse, ont continué d’afficher des prétentions inacceptables. Le but de leurs propositions était toujours d’obtenir l’organisation en commun des deux duchés sur un principe d’autonomie limitée seulement par l’union personnelle avec la dynastie danoise, afin d’arriver plus sûrement par là à l’indépendance absolue. En un mot, ils n’avaient renoncé à aucune de leurs primitives prétentions.

C’est donc avec raison que le gouvernement danois vient encore une fois de repousser des propositions qu’il ne pouvait accepter ni sans humiliation ni sans péril. Aussi bien, depuis quelques semaines, les rebelles du Holstein semblent avoir repris une nouvelle hardiesse. Le concours que la Prusse ne cesse de leur prêter ranime leurs espérances, et, loin d’être disposés à céder, ils redoublent de zèle pour agiter l’opinion en leur faveur, au dehors comme au dedans. Particulièrement blessés de la sympathie avec laquelle la cause du Danemark a été accueillie en France, soit par le gouvernement, soit par la presse, mécontens de n’avoir rencontré nulle part de sentimens pareils, malgré une prodigieuse dépense de brochures, traduites en français pour notre usage, ils ont depuis quelque temps entrepris une nouvelle campagne en envoyant à Paris l’un de leurs principaux publicistes, M. Schleiden.

M. Schleiden, dont la modestie s’est cachée sous le voile de l’anonyme, est surtout préoccupé de prouver que l’insurrection des duchés ressemble à celle de la Belgique en 1831, et que la France a intérêt à prendre, comme elle le fit alors, le parti du peuple soulevé. Il commence par affirmer compendieusement que le Danemark aurait lui-même provoqué la révolte en annonçant le projet de dénationaliser les Allemands des duchés ; mais on sait que l’agitation d’où est née cette révolte existait et se produisait ouvertement bien avant que les révolutions de France et d’Allemagne vinssent donner aux chefs du parti allemand la hardiesse de se jeter dans la lutte. On sait, par la correspondance du duc d’Augustenbourg et de son frère, avec quelle joie ils accueillirent la nouvelle des événemens qui allaient leur fournir une si belle occasion d’agir ; on se rappelle que le gouvernement danois, bien loin de s’être rendu coupable de quelque affreux projet de centralisation et d’unité, a bien plutôt mérité le reproche d’une trop longue complaisance pour les fonctionnaires publics nommés par lui, et qui, dans les duchés, avaient pris ouvertement le parti de l’opposition. La patience du gouvernement n’était-elle pas allée au point que les populations danoises avaient fini par concevoir des alarmes, et que les paysans du Schleswig septentrional, en même temps que la bourgeoisie de Copenhague, avaient cru devoir avertir la royauté et la solliciter de prendre des mesures pour prévenir la dissolution du royaume ? Enfin la révolte qui éclata le 23 mars à Kiel n’a-t-elle pas été spontanée ?

Les fauteurs de ce mouvement ont essayé de le justifier ; ils ont répété ce qu’ils avaient dit dès l’origine, pour soulever le peuple, que le roi de Danemark, dominé par le parti danois, avait cessé d’être libre, qu’un coup d’état menaçait de frapper les duchés, qu’ils n’avaient voulu que prendre leurs précautions pour l’empêcher. Ces craintes étaient simulées : ce n’était pas au moment où le mot de liberté mettait l’Europe en feu, ce n’était pas au commencement d’un règne qui s’annonçait de lui-même sous les couleurs les plus libérales, que le gouvernement danois, la veille tolérant jusqu’à l’imprudence, pouvait avoir le projet de porter atteinte à la situation des duchés. Il faut donc que les gens du Schleswig-Holstein se résignent à être tenus pour des insurgés ; c’est le nom sous lequel ils sont destinés à figurer dans l’histoire confuse et vulgaire de ce temps : encore seront-ils rangés parmi ceux qui auront montré le moins d’originalité et de vigueur.

Voilà les hommes pour lesquels l’écrivain anonyme conseille à la France d’oublier ses traditions d’amitié envers le Danemark. M. Schleiden professe un grand dédain pour la politique de sentiment ; il semble ne pas comprendre que l’on s’intéresse à un petit état qui ne peut jouer dans le monde qu’un rôle secondaire. Il oublie que ce pays renferme une des populations les plus braves et les plus éclairées de l’Europe. Ne parlons point du sang que le Danemark a loyalement versé au temps de l’empire français, et de celui qu’il a prodigué avec un enthousiasme chevaleresque dans sa dernière guerre contre l’Allemagne. N’a-t-il pas brillé aussi dans les arts ? n’a-t-il pas enfanté le second des sculpteurs de ce siècle et l’un des poètes les plus harmonieusement inspirés de notre époque ? Mais, sans parler des raisons de sentiment qui rendent le Danemark digne de toute l’attention de la France, les raisons politiques qui militent en sa faveur ne sont pas moins évidentes. Copenhague occupe dans le nord une position analogue à celle de Constantinople en Orient. Il importe donc que ces points stratégiques soient maintenus en la puissance d’états qui ne soient ni assez forts pour en abuser, ni assez faibles pour les laisser tomber en des mains plus redoutables. Ces considérations empruntent une force nouvelle à la situation particulière que les traités de 1815 ont faite à la France sur le Rhin. En supposant que ces traités dussent être améliorés dans un esprit plus favorable aux idées de race, ces changemens devraient-ils avoir lieu d’abord en faveur de l’Allemagne au profit de laquelle les conventions de 1815 ont été faites ? La France n’aurait-elle pas le droit d’entraver ces modifications jusqu’au moment où elle serait en mesure de trouver de son côté des dédommagemens ? Pour que l’Allemagne soit autorisée à s’annexer de nouveaux territoires au nom de l’idée de nationalité, il faut que la France puisse elle-même jouir du bénéfice de cette idée : c’est un principe du droit des gens ; les traités ne peuvent pas être changés ait profit de ceux en faveur desquels ils ont déjà été établis : or la France, tout en détestant les traités de 1815, suivant l’expression de M. Thiers, les observe ; bien qu’un manifeste fameux les ait déclarés nuis en droit, ils existent encore de fait ; ils sont encore la règle des rapports internationaux, et nous semblons encore loin du temps où ils pourront être brisés et refondus. Certes l’Allemagne n’est point disposée à renoncer à son empire sur la rive gauche du Rhin ; pourquoi donc le veut-elle étendre dans le Schleswig ? La France ne peut pas le permettre, sans faire une complète abnégation de ses intérêts et de ses droits.

M. Schleiden semble attacher une grande importance à infirmer la garantie de possession accordée par la France au roi de Danemark en 1720. Comment, dit-il, recourir à des argumens de cette date ? On pourrait trouver l’objection étrange de la part d’un publiciste et d’un parti qui, pour principale pièce à l’appui de leurs prétentions, n’ont encore allégué que des chartes du XIVe et du XVe siècle ; mais, sans remonter jusqu’à la garantie très sérieuse et très valable de 1720, nous trouverions dans les traités de 1815 eux-mêmes de bonnes raisons de vouloir le maintien de l’unité danoise. C’est bien le moins que nous ayons en ce point le bénéfice d’arrangemens qui, à tant d’autres égards, nous sont onéreux. Le doute est impossible ; les faits parlent d’eux-mêmes et avec une telle évidence, que la division des partis, si féconde en dissidences de toute nature, ne saurait elle-même créer à ce sujet de divergences d’opinions. Aussi est-ce là peut-être la seule question sur laquelle tous les esprits se soient entendus au milieu de nos querelles intestines, et, en dépit de l’influence que les écrits de M. Schleiden auront pu exercer sur quelques écrivains obscurs, espérons que la même unanimité subsistera jusqu’à la solution du différend.


Souvenirs de l’année 1848, par Fanny Lewald (Erinnerungen aus dem Iahre 1848) [2]. — Ce livre, malgré son titre, n’est point à proprement parler un livre de politique. Mlle Fanny Lewald est une personne d’un sens très vif et presque toujours très droit, qui, ne visant point à régenter le monde, s’est trouvé l’esprit assez dégagé pour le regarder marcher avec quelque sang-froid dans cette mémorable année 1848, où tant de gens s’étaient donné la mission de le conduire.

La nouvelle de la révolution du 24 février l’a surprise à Brème ; elle est venue voir à Paris les débuts de la république, mais sans oublier d’admirer en passant le carnaval de Cologne et les charmans paysages que le chemin de fer traverse entre Verviers et Liége. À Paris, elle se laisse bien un peu enguirlander par les airs chevaleresques des héros de barricades qui tendent la main aux belles dames pour les aider à monter sur leurs pavés, et elle n’est pas tout-à-fait exempte d’un des sentimens les plus curieux qui aient caractérisé l’hébétement universel de ce temps-là, je veux parler de la singulière reconnaissance dont les citoyens paisibles honoraient leurs concitoyens qui ne l’étaient point, parce que ces derniers, à condition toutefois d’être les maîtres, daignaient ne pas décréter le pillage et la guillotine. Sauf ces faiblesses dont l’expression ne manque pas de piquant sous la plume d’une étrangère, Mlle Lewald reste d’ordinaire assez à court d’enthousiasme ; on dirait l’attitude d’un soldat l’arme au pied devant une extravagante fantasia. En sa qualité de femme de lettres, elle a cependant l’occasion et même quelquefois l’obligation de frayer avec ses sœurs, et quelques-unes ont compté parmi les exaltés de l’époque. Mlle Lewald, qui est très polie et ne parait pas tenir beaucoup à se procurer des inimitiés littéraires, enregistre avec une courtoisie particulière les visites qu’elle rend aux muses ; mais c’est tout, et sa courtoisie l’échauffe aussi médiocrement qu’il sied à quelqu’un qui, dans l’intervalle de ces solennelles rencontres, a causé une heure ou deux avec Henri Heine.

Survient la révolution du 18 mars à Berlin, et Mlle Lewald s’empresse de regagner ses pénates pour observer encore sur ce nouveau théâtre le grand tremblement de terre qui secoue l’Europe. Là seulement ses observations deviennent moins désintéressées et son humeur moins égale. Mlle Lewald appartient à double titre, par son talent et par son origine, à une catégorie justement célèbre dans la société berlinoise ; elle est une de ces juives spirituelles et lettrées qui, depuis la fin du dernier siècle, ont toujours en dans cette société une place aussi originale que brillante. Les juifs, qui ont fourni tant d’illustrations à la Prusse tandis que la Prusse s’obstinait à leur refuser tous les droits, se sont nécessairement rangés de bonne heure dans le camp libéral : les auteurs du mouvement d’opposition qui date de 1840 furent, en première ligne, deux israélites, M. Jacoby et M. Henri Simon. Cette opposition a été trop souvent justifiée par les caprices et par les chimères d’un absolutisme où il y avait toujours plus d’imagination que d’autorité ; mais elle n’a pas su se défendre elle-même contre la pression brutale de la démagogie, et elle a plus d’une fois pactisé ou capitulé avec l’émeute. Les opinions très nettement libérales de Mlle Lewald se ressentent de cet inconvénient. Je lui pardonne de grand cœur le peu de goût qu’elle manifeste pour la permanence du régime de l’état de siège et pour le retour du gouvernement paternel et chrétien, tel que le professent, à Potsdam, les artistes en moyen-âge. Je ne voudrais pas que cette aversion bien naturelle la jetât dans les thèses rebattues de l’extrême démocratie. Elle n’y tombe jamais à propos de nous ; elle y tombe parfois à propos de son pays ; elle se souvient trop des griefs de sa race et peut-être donne-t-elle plus raison qu’elle ne devrait et même ne voudrait à ces conservateurs bornés qui, dit-elle, accusent les juifs d’avoir causé tout le tapage en Allemagne pour satisfaire des ambitions et des mécontentemens de litterat.

Je reproche donc à Mlle Lewald d’être trop juive en ce sens-là ; je dois aussi lui reprocher d’avoir été d’autre part trop allemande dans quelques-unes de ses appréciations d’ailleurs très générales au sujet des affaires courantes. Je le répète, la politique n’est pas le fond de son livre ; l’auteur n’a pas le tort de monter en chaire, et on lui devine un esprit trop juste pour ne point l’arrêter à temps, si par hasard elle commençait à disserter ex professo sur des matières viriles. La politique arrive comme autre chose dans cette série d’impressions de voyage, plus souvent qu’autre chose, parce que la politique court tous les chemins en cette heureuse année, mais sans plus d’affectation. Ainsi, c’est avec une naïveté fort peu systématique que Mllr Lewald s’abandonne çà et là aux fictions ou aux songes du patriotisme teuton. Elle a cru de tout son cœur au parlement de Saint-Paul, et elle est convaincue de l’honneur qu’il y aurait pour le futur empire germanique à s’arrondir aux dépens des traîtres Danois. Je dois, du reste, avouer en bonne conscience, et pour ne pas la faire plus coupable qu’elle ne m’apparaît, que ses susceptibilités ou ses entraînemens sur ce chapitre-là ne proviennent pas de l’excitation artificielle du travail littéraire. Elle ne parle pas là-dessus en femme savante ou en femme politique, mais bien, s’il vous plaît, en femme du monde. Les Allemands mêlent volontiers les femmes à toutes leurs émotions publiques ; les femmes y participent du moins chez eux beaucoup plus que chez nous par des manifestations extérieures ; elles continuent en masse, jusque dans les conditions prosaïques de notre histoire la plus moderne, le rôle de leur patronne Velléda. Elles ont offert des calices et des burettes à l’abbé Ronge (hélas ! encore un fantôme évanoui, mais à quoi bon, puisqu’il en revient toujours d’autres ?) Elles ont organisé des souscriptions pour doter l’Allemagne d’une flotte, avant même qu’elle eût des ports ; elles ont brodé des écharpes et des drapeaux pour la loyale confrérie de la fidélité monarchique ; les filles enfin n’ont pas craint de s’engager authentiquement à promettre leur main aux héros de la guerre du Schleswig. Mlle Fanny Lewald a subi la contagion de ces idées bourgeoises, et ce qu’il en perce dans ses pages se sera dit vingt fois chez telle ou telle conseillère intime le jour où elle donnait le café à ses amies voilà pourquoi je n’en sais pas plus mauvais gré à l’auteur ce n’est pas lui que je sens là, c’est le philistin, et l’on n’est jamais fâché de reconnaître cette marque honnêtement vulgaire, lorsqu’on s’attendait peut-être à quelque raffinement trop quintessencié.

Là où je retrouve l’auteur, et j’en suis sincèrement charmé parce qu’il a les qualités d’une manière tout ensemble ingénieuse et naturelle, c’est à la façon dont Mlle Lewald décrit les personnages et les scènes qu’elle rencontre sur sa, route. La situation politique ne l’absorbe pas au point de lui fermer les yeux sur tout le reste. Elle est encore à Berlin en temps utile pour assister au contrecoup de la révolution du 18 mars, pour voir le pillage de l’arsenal et autres exploits populaires ; elle est à Francfort presque au lendemain des tristes événemens de septembre ; elle retourne à Berlin fort à propos la veille de la dissolution du parlement : mais tant de tracas et de rumeurs ne l’empêchent pas de se distraire, elle et son lecteur, soit avec les curiosités du château de Tegel, l’agréable résidence de la famille de Humboldt, soit avec les merveilles gastronomiques de Hambourg. Le récit de nos journées de juin s’intercale même assez singulièrement dans ces lettres écrites au jour le jour : c’est une sorte de commentaire explicatif d’un tableau de Rodolphe Lehmann. Enfin, au plus vif de ces combats de la tribune et de la rue, un caprice de la voyageuse nous transporte avec elle sur le paisible rocher d’Héligoland, et vraiment il n’y a pas lieu de regretter cette excursion, qui nous vaut une marine bien touchée. Ces pérégrinations peu révolutionnaires nous montrent suffisamment que Mlle Lewald garde toute la liberté de son esprit au milieu de la tourmente européenne, dont elle est un des plus modestes et des plus amusans témoins.

Il y a cependant encore un côté de son livre, et c’est le plus intéressant, qui prouve peut-être davantage en faveur de cette tranquillité d’ame dont je la félicite. Elle trace si nettement les portraits des acteurs du drame qui se joue devant elle qu’on dirait les découpures d’un emporte-pièce ou les contours aigus des silhouettes. On ne dessine pas avec cette précision quand la main tremble, et, sauf les deux points où je l’accuse d’avoir été par trop sentimentale, on peut croire que Mlle Lewald n’a tremblé ni de joie ni de peur en face des tragi-comédies de ces dernières années. Son crayon assurément n’est pas toujours impartial, mais il a une vigueur pittoresque qui ne s’allierait pas avec une admiration béate, et cette fermeté de style qui fait honneur à l’écrivain révèle aussi le sens critique de l’observateur. Mlle Lewald nous dit elle-même qu’elle voudrait nous faire voir son monde comme dans une chambre obscure. J’aime mieux la sérénité de cette méthode très objective que le parti pris d’un raconteur qui s’exaspère ou s’enthousiasme d’un point de vue trop subjectif. On y gagne toujours d’éviter les déclamations, le plus mortel ennui qu’il y ait sur terre, particulièrement quand elles sont en langue allemande, la langue française étant à peu près la seule qui se prête adroitement à cet emploi.

Pour compléter l’idée que l’on peut maintenant se former des deux volumes de Mlle Lewald, il faudrait encore mettre l’œil à la fenêtre de cette chambre obscure où elle a tâché de disposer ses personnages, ainsi qu’elle se souvenait d’avoir contemplé jadis en pareille machine l’humanité tout entière « depuis Adam et Ève jusqu’à l’empereur Napoléon et au feld-maréchal Blücher, depuis la mort d’Abel jusqu’à l’assassinat de Kotzebüe. » Commençons par les figures qui sont le plus de notre connaissance. En voici une que Mlle Lewald laisse se peindre elle-même ; tout ce qu’elle en dit de son propre chef, c’est qu’elle a dû cette liaison à certaine dame russe de haut parage, et la qualité de l’intermédiaire lui répond de reste, ajoute-t-elle, que la personne avec laquelle on l’a liée ne saurait être du commun. Puis, pour tout souvenir de cette amitié, Mlle Lewald cite in extenso la lettre qui l’a commencée. Je ne puis croire que cette citation ne soit pas une malice ; elle est du moins un portrait qu’il eût été charitable de ne pas exposer avec tant de complaisance, l’auteur s’étant représenté là un peu trop en pied. La citation vaut cependant la peine qu’on la reproduise ; c’est une bonne page de plus dans la littérature des bas-bleus socialistes ; on y sent un mélange de réclame et de grandiose tout-à-fait caractéristique de l’espèce. Quant au nom de la correspondante ainsi sacrifiée par l’indiscrétion passablement ironique de Mlle Lewald, le lecteur le retrouvera plus d’une fois au bas des vieilles images du Charivari.

« Mademoiselle, l’amie selon mon cœur, celle que j’appelle mon bon ange. (la princesse russe), a désiré en partant que je fisse votre connaissance. Je serais allée sans retard vous porter sa lettre, si je pouvais sortir, mais je rédige et dirige un journal quotidien, la Voix des Femmes, et je suis esclave de mon œuvre. Vous qui êtes libre, venez à moi, et, femme de lettres, pardonnez-moi de vous appeler soeur. Nous avons toutes besoin de nous parler, de nous entendre ; notre mission de paix commence ; si nous sommes fortes, l’humanité sera grande. Venez à nous ! Je vous adresse un numéro de notre, de votre journal. Veuillez le lire, veuillez le faire connaître ; il faut qu’il ait des appuis. Toutes ensemble, nous devons concourir à sa rédaction sans distinction de patrie. Il n’y a que des sœurs dans l’humanité. »

N’a-t-on pas aussi rencontré dans l’œuvre éphémère de nos modernes caricaturistes un type de matrone lettrée qui domine d’un air superbe deux ou trois débutantes rangées autour d’elle et porte fièrement sur sa forte carrure une tête à expression, ornée de cheveux courts ? Mlle Lewald a beaucoup vu le modèle primitif, mais tout ce qu’elle nous rapporte de ses conversations, c’est une vignette pour laquelle la muse a certainement donné séance. La vignette est plus flatteuse que les charges auxquelles nous sommes habitués ; la voyageuse d’outre-Rhin l’appelle un magnifique tableau ; seulement il y a bien dit convenu dans cette magnificence, et Mlle Lewald ne semble pas éloignée de penser qu’elle est arrangée tout à point. Quelle autre idée avoir de cette belle femme, aux traits vigoureusement marqués, aux cheveux déjà grisonnans, coupés à la façon des hommes, couverte de vêtemens sévères, assise dans un cabinet d’étude décoré en style du moyen-âge, avec un lévrier blanc étendu à ses pieds sur un tapis de couleur sombre ? La figure et le cadre sont évidemment faits l’un pour l’autre. Mlle Lewald, n’ayant pas trouvé George Sand à Paris, s’est rabattue sur Daniel Stern et l’a pris pour sujet, je ne veux pas dire pour victime d’une de ses portraitures. Faute d’avoir pu joindre l’original, elle s’est contentée de la copie, et s’est vengée sans doute de sa découverte par toutes les petites perfidies dont elle a émaillé son panégyrique.

Quelque chose de plus intéressant que ces méchancetés plus ou moins involontaires, ce sont les saillies de Henri Heine qui nous sont rendues avec l’intelligence d’un auditeur très capable de n’en rien perdre. Il y a là de jolis mots, tels qu’ils ont dû sortir de la bouche du poète, de ces fines moqueries d’humoriste qui tombent si juste et si délicatement. Il y a aussi par places un écho touchant de la douceur résignée que ce vif esprit sait opposer à ses maux. J’aime ce railleur au milieu de sa souffrance, entre une larme et un sourire : « Ah ! les dieux du paganisme n’auraient pas traité un poète comme je le suis ! il n’y a que notre vieux Jéhovah pour porter de ces coups ! Les lèvres mêmes d’où se sont échappés tant de baisers et de vers, je les ai maintenant à moitié paralysées. Maintenant que je pense d’heure en heure à ma mort, je cause d’ordinaire très sérieusement avec Jéhovah pendant mes nuits sans sommeil. Et il m’a dit : « Tu pouvais être n’importe quoi, cher docteur, un républicain, un socialiste, mais pour un athée, non ! »

Enfin, passons un peu en Allemagne et suivons Mlle Lewald à Berlin ou à Francfort, le long de cette riche galerie qu’elle a peuplée de personnages politiques. Ce sont d’abord les salons du ministre des finances issu de la révolution de mars, de M. Hansemann. M. Hansemann donne sa première soirée ministérielle ; il n’y a guère que des députés qui répondent à son invitation ; mais autour de ceux-là glissent pourtant encore quelques rares conseillers intimes, semblables à ces feuilles jaunies de l’automne que les vents ont épargnées : ils sont tout recroquevillés, ils ont la tête basse ; on aperçoit qu’il leur manque la conscience de leur infaillibilité ; on croirait que leur aigle rouge sur son ruban blanc et orange partage lui-même leurs tristes pensées. Leurs regards adoucis trahissent néanmoins la stupéfaction dont ils ne peuvent se défendre en voyant les bottes ferrées des députés paysans rayer les parquets précieux d’un salon officiel de l’état chrétien. Se présenter en bottes fortes à la réception d’une excellence ! Mlle Lewald trace ainsi un vrai tableau de genre dans une manière à la fois très légère et très ferme. Ces députés paysans lui font grand plaisir à rencontrer sur ce terrain où la révolution les a lancés ; mais elle n’est pas dupe de son admiration jusqu’à les diviniser mal à propos. Elle les voit comme ils sont à cette heure de gala : le député Mros, de la Haute-Silésie, vêtu d’une culotte de toile grise et d’une jaquette de drap bleu, perché sur de grandes bottes de pêcheur, et balançant dans ses lourdes mains une assiette de cerises confites dont il laisse tomber plus qu’il n’en mange ; le député Kiul Bassan, un Polonais qui ne sait pas un mot d’allemand et boit sa carafe d’orgeat du même air dont le géant Schlagadrodo dans lmmermann boit ce fameux thé qui n’est pour lui que de la lavure, quoiqu il l’ait saturé de rhum. Ce Kiul Bassan est arrivé à la chambre par une singulière bonne fortune. Il était entré ivre dans la réunion électorale ; le sous-préfet (Landrath) qui la présidait lui cria brutalement d’ôter son bonnet. Kiul Bassan se leva comme un furieux contre le magistrat, et les paysans enchantés de dire aussitôt : « Voilà notre homme ! S’il a seulement vis-à-vis du roi la moitié de l’audace qu’il a montrée en face du sous-préfet, il faudra bien qu’on nous entende. »

Tels sont donc les hôtes de M. Hansemann. À côté de ces agrestes citoyens, Mlle Lewald esquisse habilement des physionomies plus sérieuses : M. Hansemann lui-même, l’ennemi de la politique idéaliste, l’homme pratique jusqu’à l’excès, le bonhomme un peu finassier ; M. le comte Schwerin, avec sa large tête plantée presque sans cou sur ses puissantes épaules, avec sa mine ouverte et loyale de seigneur du moyen-âge, un personnage tout pareil à ceux de Holhein et de Lucas Cranach ; les deux frères d’Auerswald, qui représentent la noblesse bureaucratique, comme M. de Schwerin représente la noblesse terrienne et M. Hansemann les classes industrielles ; MM. Milde, Camphausen et tant d’autres. L’excursion de Mlle Lewald à Saint-Paul n’est pas moins féconde en dessins vigoureux. Là lui apparaissent à tour de rôle les principaux membres de l’assemblée : M. de Vincke, M. de Schmerling, M. de Beckerath, le poète Uhland, dont la figure prêterait trop à supposer que ce n’est pas lui qui a pu faire de si amoureuses poésies. N’oublions pas le vieux Jahn, qui revient, comme un fantôme du temps passé, sous l’habit long à la mode antique, son col de chemise étalé sur les épaules, sa tète chauve coiffée d’une casquette d’étudiant, sa barbe blanche inondant sa poitrine.

Ces indications fourniront peut-être une idée suffisante d’un livre qui a réellement plus d’intérêt que sa forme décousue et hâtée ne permettrait au premier abord de lui en attribuer. Nous aurons d’ailleurs bientôt l’occasion de parler plus longuement de Mlle Lewald ; elle a publié dans le courant de l’année dernière un roman qu’il ne serait pas juste de passer sous silence : des critiques anglais l’ont très sévèrement jugé ; nous ne croyons pas que cette sévérité ait été fort équitable. Il y a de vrais mérites dans le Prince Louis-Ferdinand ; il y a surtout celui-là, qu’écrit en 1849, ce roman échappe à toutes les suggestions mauvaises de la saison où il est né. Nous devons ce témoignage à Mlle Fanny Lewald, qu’elle n’est point un bas-bleu humanitaire.


A. T.

M. Sébastien Cornu vient de terminer les peintures murales qu’il avait été chargé d’exécuter dans une des chapelles de l’église de Saint-Merry. Ces peintures se composent de trois grands sujets historiques tirés de la vie de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, instauratrice de l’ordre des Carmélites en France, une des dernières venues au calendrier des saints, car elle est de la fin du XVIe siècle, et le décret de sa béatification n’a été rendu qu’en 1791. La bienheureuse Marie se nommait dans le monde Mme Accarie. Elle était fille d’Avrillot, seigneur de Champlâtreux, et femme d’un maître des comptes, un des plus furieux meneurs de la ligue, bonne ligueuse elle-même, car nous voyons que, pendant le siège de Paris, elle avait transformé sa maison en hôpital pour les soldats de Mayenne et les Espagnols blessés. Après l’entrée d’Henri IV, Mme Accarie, retirée dans son intérieur, se consacra exclusivement à l’éducation de ses enfans et à la pratique des bonnes œuvres. Le souvenir de sa charité s’est transmis traditionnellement dans le quartier qu’elle a habité, et l’on conserve d’elle, à Saint-Merry, un portrait authentique qui est en grande vénération. Mme Accarie, devenue veuve, entra dans la communauté des Carmélites, et mourut au couvent de Pontoise en 1618.

Dans cette vie pleine de vertus, mais dépourvue d’incidens, le peintre a choisi pour motifs l’exercice des trois principales vertus dites théologales : la foi, la charité, l’espérance. Il a représenté, dans sa première composition, Mme Accarie menant au sacrement de la communion ses enfans et ses domestiques ; dans la seconde, elle soigne les blessés ; dans la troisième enfin, la bienheureuse Marie, étendue sur son lit de mort, au milieu de ses religieuses, voit le ciel s’ouvrir et les anges venir à sa rencontre.

L’œuvre de M. Cornu décèle, au premier aspect, une juste entente des conditions de la peinture murale, conditions dont semblent ne pas se douter certains artistes, qui composent et exécutent un sujet sur un mur absolument comme s’il devait être placé dans un cadre de bois doré. On y trouve la sobriété du coloris, la simplicité et le calme du dessin, et surtout l’unité de composition et un certain agencement des groupes et des personnages qui met en accord les lignes du tableau avec celles de l’architecture qui l’encadre. Dans la communion et dans la visite aux soldats blessés, la figure de Mme Accarie, objet principal, occupe sans affectation le centre de la composition ; elle vient bien en avant et relie harmonieusement entre eux les personnages placés à droite et à gauche. Ces personnages sont en général naturellement posés, d’une attitude vraie et d’un air de tête bien choisi. Dans la mort de la bienheureuse Marie, qui occupe le troisième compartiment, au-dessus de l’autel, deux ou trois têtes d’anges rappellent le grand style des maîtres et la bonne tradition italienne. Il en est de même de la sainte Thérèse, figure à la fois sévère et gracieuse, noblement drapée dans son manteau brun de carmélite. Nous demanderons cependant à M. Cornu si le bras gauche de sa sainte Thérèse n’est pas un peu court, et surtout si la main qui le termine n’est pas d’une petitesse un peu exagérée.

En somme, ce qui distingue particulièrement M. Cornu, c’est l’alliance d’une manière noble, soutenue et inspirée par l’étude réfléchie des maîtres avec un sentiment naïf, une idée toujours simple et vraie : chez lui pas d’emphase ou de prétexte de style, rien de théâtral, et il ne vise pas plus au pittoresque qu’a l’ascétisme archaïque, deux écueils entre lesquels les peintres modernes passent rarement sans encombre ; il est lui-même, et, dans notre époque, cela vaut la peine d’être remarqué. Messieurs du clergé et de la fabrique de Saint-Merry, qui font preuve d’un goût si louable en décorant successivement de peintures à fresque les murs de leur église, ont eu la main heureuse cette fois, et peuvent à bon droit s’applaudir d’un travail qui réunit à la gravité que commandent le lieu et le sujet la simplicité savante qui rend une œuvre d’art accessible à la foule aussi bien qu’aux esprits éclairés.



  1. Brochure in-8° ; Paris, chez Fimin Didot.
  2. 2 vol. Brunswick, chez Frédéric Vieweg, 1850 ? – Paris, chez F. Klincksiek, rue de Lille, 11.