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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1858

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Chronique n° 628
14 juin 1858


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin 1858.

Nous trompons-nous ? L’événement le dira ; mais il nous semble que les intérêts politiques sont destinés à prendre bientôt une plus large place dans les préoccupations publiques. Nous n’avons point la prétention d’être prophète, encore moins nous plairions-nous au rôle de prophète de malheur. Aussi n’est-ce point d’incidens fâcheux que nous attendons le réveil de l’esprit politique en France. Pour pressentir que cet assoupissement de lassitude et de dégoût qui avait succédé à de confuses et pénibles agitations aura un terme prochain, nous n’avons qu’à observer la maturité des situations, à nous souvenir des enseignemens de l’histoire, à croire à la sève de l’esprit français, et à nous fier à cette indomptable nécessité de progrès qui fait vivre d’une vie si rapide les sociétés du XIXe siècle.

Parmi les intérêts auxquels les hommes de notre temps sont le plus attachés, il n’en est point qui ne devienne question de gouvernement et n’aboutisse à la politique. Pour un peuple éclairé comme le nôtre, pénétré jusqu’à la moelle de l’esprit d’égalité, émancipé par plusieurs révolutions de la tutelle arbitraire des individus ou des classes privilégiées, il n’y a quant à ces questions sans cesse renaissantes, et auxquelles sont suspendues toutes les existences, de bonnes solutions que celles qui s’élaborent au sein de l’opinion publique, édifiée par les informations les plus complètes, éprouvée par les discussions les plus franches et les plus libres. Les gouvernemens modernes, quelle que soit leur forme, n’ont de vitalité que dans la mesure on ils inspirent l’opinion et s’inspirent d’elle. Si ce combustible de la vie politique, la discussion, venait à être étouffé et à s’éteindre, ce ne serait point impunément. Il en résulterait une paralysie de la vie sociale et politique, des dissonances entre la marche des gouvernemens et le mouvement instinctif et latent de l’opinion, de vagues inquiétudes, un malaise sourd, puis à l’improviste des éclats désordonnés, des explosions destructives. Certes bien des esprits en France se sont effrayés, après 1848, de cette enquête continue, de cette délibération permanente, qui se poursuivaient par la presse et par la tribune, et ont cru devoir réclamer, dans l’intérêt de la sécurité sociale, quelques années de silence pour notre pays. Nous ne serions point surpris, pour notre compte, qu’un sentiment contraire ne s’éveillât bientôt chez ces vieux amateurs du silence ; nous ne serions point étonnés qu’à son tour le silence, dont ils ont pu se repaître à leur aise, ne leur devînt un objet de trouble et d’alarme, et qu’ils n’en vinssent eux-mêmes à demander aux discussions régulières et assidues une garantie plus saine et plus efficace de l’ordre moral et de la conservation sociale.

Ce besoin instinctif de savoir, pour parler trivialement, où l’on en est et où l’on va, se révèle depuis quelque temps, par de nombreux symptômes, à peu près partout en Europe. Tout assurément est calme à la surface, et pourtant je ne sais quelle curiosité non satisfaite travaille au fond les esprits. C’est cette curiosité inassouvie qui est la vraie cause des fausses rumeurs, des bruits absurdes qui trouvent une circulation si rapide et si choquante en France et à l’étranger. C’est ce souci du mystère qui imprime à l’opinion une crédulité si prompte à l’alarme. On dirait que l’opinion s’est mise à plaider le faux pour savoir le vrai : mauvaise disposition qui ne saurait échapper aux observateurs de l’histoire contemporaine, que nous n’indiquons nous-mêmes qu’avec une extrême réserve, et que l’on ne redressera, suivant nous, qu’en donnant une plus large satisfaction à ces aspirations libérales, à ces grands et généreux besoins d’information universelle et de délibération publique qui sont inhérens au génie de notre époque.

Ce ne sont point assurément les conférences de Paris qui nous suggèrent ces réflexions. Si le mystère conserve encore quelque part un légitime empire, c’est sans contredit au sein d’un congrès ; s’il est un sphinx qu’il serait impertinent de vouloir faire parler avant son heure, c’est la diplomatie. Aussi n’avons-nous point la prétention de connaître les travaux de la conférence. C’est des journaux autrichiens que le public a appris le peu qu’il en sait. Or, à en juger par le langage de la presse allemande, notamment par un article assez gaillard du Journal de Francfort qui trahit son origine, l’Autriche serait en train de faire en ce moment une hardie campagne contre la France. On ne comprend pas, prétend le publiciste viennois, ce que veut la France : elle défend, selon lui, la cause de la Russie, qui, occupée de ses réformes intérieures, efface au lieu d’accuser ses convoitises à l’égard de l’empire ottoman. L’Angleterre, aux mains d’un ministère qui ne dispose pas d’une majorité parlementaire, n’intervient dans le débat qu’avec mollesse. La Prusse aurait de bonnes intentions, mais le caractère provisoire de son gouvernement actuel l’empêche d’agir. Il ne reste à la Turquie qu’un vigoureux défenseur, c’est l’Autriche, laquelle se dit prête à affronter la France et à lui porter les coups les plus directs. Il est vrai que le cabinet de Vienne, en même temps qu’il prend ces vaillantes attitudes, se hâte de nous rassurer. Ce n’est point d’un duel qu’il s’agit, c’est simplement, il le déclare, d’une lutte de plaidoiries. De même que deux confrères de la robe échangent de gros mots sous le couvert de la querelle de leurs cliens, sans rien perdre de leur estime mutuelle et en conservant, malgré le procès, toute la chaleur de leur amitié, — de même, disent les Viennois, une fois la conférence finie, et quelle que soit la cause qui triomphe, l’Autriche et la France se retrouveront dans les meilleurs termes. Nous acceptons bien volontiers cette assurance du Journal de Francfort ; mais n’est-il point plaisant de voir l’Autriche se poser en interprète et en champion exclusif de la politique de la guerre d’Orient ? L’Europe n’a donc rien compris à cette lutte, qui a coûté à la France et à l’Angleterre tant de sang et de millions. C’est l’Autriche qui a posé des ultimatums à la Russie, l’Autriche qui l’a forcée à repasser le Pruth, l’Autriche qui a pris Sébastopol !… Sérieusement, si le cabinet de Vienne avait les visées qu’on lui prête, nous lui conseillerions d’envisager sa situation actuelle avec plus de modestie. Nous ne sommes point de ceux qui, pendant que sévissait la guerre d’Orient, se sont mépris sur les vraies tendances de la politique autrichienne ; nous avons été des premiers à reconnaître les services que le cabinet de Vienne rendait alors à sa manière à la cause occidentale et à la politique qui plaçait l’épée de la France au service de l’équilibre européen ; mais plus nous avons mis alors de complaisance et d’équité à pardonner à l’Autriche ses tergiversations apparentes et sa timide inaction militaire, plus nous serions révoltés de l’outrecuidance du cabinet de Vienne, s’il se targuait d’être aujourd’hui le seul champion de l’équilibre, et s’il avait l’injustice de méconnaître non-seulement l’importance du rôle que la guerre d’Orient assigne à la France, mais les devoirs généreux que cette guerre nous a légués. Nous ne saurions l’oublier : en maintenant un empire musulman contre les usurpations de la Russie, nous avons contracté envers les populations chrétiennes qui couvrent cet empire des devoirs impérieux et sacrés. Notre honneur ne permet point que l’empire ottoman, après avoir été couvert par nos armées et nos flottes victorieuses, fasse un sort plus misérable qu’autrefois aux populations chrétiennes. Conserver au nom de l’équilibre une souveraineté musulmane au milieu de millions de chrétiens et en même temps relever le moral de ces chrétiens, faire respecter leurs droits, seconder leurs progrès, c’est assurément une tâche difficile, la plus difficile peut-être qui ait été imposée à la politique moderne. Cette œuvre ne peut s’accomplir par des coups de violence ; elle demande une rare combinaison de patience et de fermeté, une vigilante sollicitude, un esprit d’autorité et de conciliation. Telle qu’elle est cependant, avec ses difficultés et malgré ses contradictions apparentes, il faut que cette tache s’accomplisse. Le gouvernement de la France, nous n’en doutons point, comprend en cela sa vraie mission, et il n’y aurait qu’à le féliciter si c’est sa résolution à la remplir qui lui vaut aujourd’hui les ridicules sarcasmes de la presse autrichienne.

La presse autrichienne continue aussi de se livrer aux conjectures de toute sorte à propos du Monténégro. Chacune des circonstances du conflit provoqué si légèrement par la Turquie est discutée et commentée dans un sentiment peu favorable soit aux Monténégrins, soit aux puissances qui se sont interposées entre eux et la Turquie. Nous avons déjà dit que le cabinet de Vienne, tout en regrettant certainement que le débat n’ait pas pris une autre tournure, ne paraît pas cependant partager les appréciations des journaux autrichiens. Nous répéterons que si, du point de vue de la politique son intérêt semble en souffrir pour le moment, sous un autre rapport la direction imprimée à cette affaire lui est, en dernière analyse, avantageuse. La reconnaissance de la suzeraineté de la Porte imposée au Monténégro avec l’appui du cabinet de Vienne aurait pu produire dans les provinces chrétiennes de la Turquie d’Europe une agitation extrême, qui eût été pour lui un embarras. Il eût, dans tous les cas, partagé l’impopularité de cette pression. Il était dans le vrai en 1853, lorsqu’il envoyait le comte de Linange à Constantinople pour éclairer la Turquie sur les dangers d’un envahissement du Monténégro, et qu’il obtenait d’elle un arrangement basé sur le maintien du statu quo. La France, qui a dû prendre le rôle auquel l’Autriche renonçait de propos délibéré, n’a fait que procéder d’après le principe qui avait inspiré la mission du comte de Linange, en demandant une délimitation sur la base du statu quo de 1856, et sauf les conséquences générales de cette interversion des rôles que le cabinet de Vienne ne peut reprocher qu’à lui seul, le résultat sera le même : l’ordre sera rétabli sur le point où il importe à un si haut degré à l’Autriche qu’il ne soit pas troublé.

Quel a été dans cette circonstance l’objet spécial du gouvernement français ? Nous croyons qu’il n’est nullement nécessaire d’être initié au secret des chancelleries diplomatiques pour se rendre compte de la conduite qu’il a adoptée. Il a suivi la voie qu’indiquait le simple bon sens ; il a voulu arrêter la Turquie sur la pente dangereuse d’une entreprise qui pouvait être extrêmement humiliante, si elle ne réussissait pas, et qui, en cas de succès, devenait nécessairement odieuse. Il a voulu rester fidèle à la seule politique possible pour lui dans les affaires d’Orient, et qui consiste à défendre la Turquie non-seulement contre ses ennemis du dehors, mais contre ses propres erreurs, et notamment contre celles de toutes qui pourraient lui être le plus funestes, les erreurs de conduite dans ses rapports avec les populations chrétiennes. Certainement, s’il est une puissance qui ait ce droit, c’est la France. Elle l’a chèrement acquis, et il faut convenir qu’elle l’a exercé avec modération. Devant l’opposition irritante que ses conseils ont rencontrée à Constantinople dans la plupart des questions relatives à l’exécution de la paix, elle aurait pu légitimement ne pas conserver toujours le calme qu’elle a montré, et si, dans la nouvelle crise suscitée par l’expédition contre Grahovo, elle a pris une attitude plus sévère, l’urgence de la situation justifiait le langage pressant qu’elle a tenu et la démonstration maritime dont elle l’a appuyé.

Une méprise d’un autre genre vient d’être commise par le Times et à sa suite par quelques membres du parlement anglais à l’endroit de la France. Nous ne sommes point de ceux qui aiment à trouver le Times en défaut. Ce journal est une si puissante expression de la presse libre, il rend de tels services par l’abondance et la qualité de ses informations, il prête à la raison publique un si vigoureux concours, que nous saluerions plutôt dans ce colosse de la presse une véritable institution, dont l’influence dépasse les limites de l’empire britannique et profite à la liberté du monde. C’est dire assez le regret que nous avons éprouvé en voyant le Times, victime d’une lourde erreur, dénoncer les prétendus arméniens de la France. Le Times, il faut bien le dire, depuis cette déroute de l’opposition qui a suivi la motion Cardwell, participe au désarroi où cette fausse manœuvre a laissé les amis de lord Palmerston. On sait que le Times a dû sa puissance à la sagacité et à la souplesse avec laquelle il a su jusqu’à ces derniers temps s’adapter aux mouvemens de l’opinion. La raison de son immense crédit, c’est qu’il était le journal de l’opinion générale, le journal du public, et non le journal d’un parti. Le Times semble avoir dérogé dans ces derniers temps à cette indépendance absolue qui a été le secret de sa fortune. Il avait, par ses rédacteurs, contracté des liens étroits avec le ministère de lord Palmerston. On assure qu’un de ses collaborateurs les plus assidus et les plus puissans dans la polémique est M. Lowe ; or M. Lowe n’emprisonne point ses remarquables talens dans la sphère de la presse anonyme, il est membre de la chambre des communes, et lord Palmerston l’avait attaché à son gouvernement en le nommant vice-président du bureau du commerce. M. Lowe, malgré ses fonctions officielles, n’avait point abandonné la rédaction quotidienne du Times. C’est en grande partie à cette liaison intime du Times avec l’ancien ministère Palmerston que l’on a attribué la véhémence avec laquelle ce journal a attaqué, à propos des affaires de l’Inde et de la motion Cardwell, le cabinet de lord Derby. Le public a pu s’apercevoir que, dans cette circonstance, le Times manquait à son rôle naturel, et devenait le journal d’un parti. Les intéressés, les hommes politiques qui étaient en butte aux violens assauts du Times n’ont pas manqué d’ailleurs d’exciter à cet égard les défiances de l’opinion. M. Bright n’a pas craint, en pleine chambre des communes, de faire allusion aux liens personnels qui unissent le redoutable journal aux adversaires du cabinet : les rires de la chambre et les regards braqués sur M. Lowe traduisaient spontanément l’allusion. Le combat fini, M. Disraeli, dans cette fanfare triomphante qu’il a exécutée devant ses électeurs à Slough, a repris ce procès que l’opinion fait au Times, et a marqué de son trait fantasque et comique la fausse position du journal-géant. Ces petites blessures, venues à la suite de la mésaventure de la motion Cardwell, qu’il avait si chaudement épousée, ne sont qu’un léger accident dans les destinées du Times. Ce journal, nous n’en sommes point en peine, saura bien se raccommoder avec l’opinion et le succès du jour ; mais il n’est pas encore remis, il n’a pas recouvré son aplomb : c’est évidemment à son indécision et à sa mauvaise humeur passagère qu’il faut attribuer sa boutade sur les arméniens de la France.

Les dénonciations du Times, portées à la chambre des communes par sir Charles Napier, ont eu deux résultats heureux : elles ont été réfutées avec autorité par deux membres du ministère, M. Disraeli et sir John Packington, et elles ont provoqué un démenti catégorique du Moniteur, En prenant acte et se déclarant satisfait des explications de M. Disraeli, le Times cherche à placer les faits inexacts qu’il avait avancés sous la sanction d’une soi-disant notoriété européenne. La notoriété, cependant lui donne tort. S’il est un fait notoire pour ceux qui ont suivi la discussion du budget de l’armée au corps législatif, c’est que, loin de vouloir augmenter cette année notre effectif militaire, le gouvernement était disposé à le diminuer dans une proportion excessive. La commission du budget elle-même, malgré son goût pour les économies, s’est émue de la disproportion que le gouvernement était disposé à laisser entre les cadres et le nombre des hommes gardés sous les drapeaux, et c’est sur ces observations que le gouvernement a consenti à augmenter de quelques milliers de soldats l’effectif arrêté dans son premier projet. La notoriété réduit également aux proportions les plus modérées nos arméniens maritimes. L’Angleterre, à la fin de la guerre d’Orient, est restée avec une flotte formidable ; tout le monde sait au contraire que la guerre d’Orient avait laissé la France dans un état d’appauvrissement maritime sur lequel nous ne pouvions nous endormir sans manquer aux premières notions de la prudence et au sentiment de notre dignité. Nous avions à reconstituer notre matériel naval, nous avions à opérer la transformation de notre flotte en adaptant la vapeur à nos vaisseaux à voiles. C’est à ce travail de réparation et de reconstitution du matériel naval que se bornent les efforts de la France depuis la paix. Voilà la vérité des faits. Quant aux causes morales où le Times puise la justification de ses inquiétudes, nous ne les croyons pas plus réelles. Il faudrait enfin cesser d’attribuer à la France entière les manifestations intempérantes qui ont ému la nation anglaise il y a plusieurs mois. — Le poids des intérêts, le sentiment élevé de la civilisation, le bon sens honnête, auront toujours une influence prépondérante sur les résolutions de la France, et sont une meilleure garantie conte les inquiétudes que l’on s’efforce périodiquement de répandre en Angleterre que des millions gaspillés pour le stérile armement des côtes britanniques.

Nous avions laissé, il y a quinze jours, la politique intérieure de l’Angleterre dans une situation aussi bizarre que neuve, à laquelle on chercherait vainement des précédens à travers l’histoire parlementaire de ce pays. Cette situation se dessine chaque jour davantage dans le sens que nous avons indiqué. Elle est assez intéressante pour qu’il vaille la peine d’en marquer avec plus de précision les tendances caractéristiques.

Le cabinet de lord Derby ne sera décidément point un accident et un simple interrègne entre deux ministères de lord Palmerston. Il vivra du moins jusqu’à la prochaine session, et son existence donnera lieu à un déclassement et à un reclassement des partis qui divisent la chambre des communes. L’habile chef du ministère et du parti tory dans la chambre des communes a eu, comme tacticien, le mérite de comprendre le parti qu’on pouvait tirer de cette crise des alliances politiques. Il l’a peut-être hâtée en laissant voir, pendant la discussion de la motion de M. Cardwell, la perspective d’une dissolution ; mais elle était depuis longtemps dans la nature des choses, et devait éclater inévitablement un jour. Elle n’a plus maintenant qu’à se développer : elle finira, lorsque de nouvelles combinaisons se seront formées et cimentées, par une infusion nouvelle et rajeunissante de sève démocratique dans l’antique constitution anglaise.

Le caractère actuel de cette crise parlementaire, c’est la scission opérée entre le groupe des libéraux indépendans et des radicaux et les divers groupes qui se rallient autour de lord Palmerston et de lord John Russell. Les froissemens qui ont peu à peu divisé ces deux grandes fractions du parti libéral anglais sont d’ancienne date : ils proviennent de questions de principes et de questions de personnes. La session qui a son origine dans les questions politiques s’explique aisément. Il y a dans le libéralisme anglais des hommes considérables par l’étendue de l’intelligence et par les facultés oratoires, qui placent leur ambition plus haut que la possession du pouvoir, c’est-à-dire dans le succès de leurs idées de progrès et de réforme ; il y a aussi dans le parti libéral des hommes également distingués, mais qui, habitués aux fonctions ministérielles, sont enclins à subordonner aux nécessités pratiques du pouvoir l’accomplissement des réformes et la marche du progrès. Tels sont, au premier rang, lord Palmerston, lord John Russell, avec le cortège de parens et d’amis qui depuis trente ans les accompagnent au ministère, et à leur suite la clientèle routinière qui obéit à leur direction. Il y a pourtant une distinction à faire entre ces deux hommes, remarquables à divers titres. Lord John Russell porte dans les questions intérieures une hardiesse et une persévérance qui le rapprochent davantage du corps des libéraux indépendans. C’est un vieux réformiste, toujours capable de se replacer au plus épais de la phalange progressiste par des résolutions soudaines et des coups de tête imprévus. Lord Palmerston au contraire, si téméraire, si actif, si acharné dans la politique étrangère, ne déguise guère la sceptique indifférence que lui inspirent les progrès politiques poursuivis à l’intérieur. Son dernier ministère a donné, sous ce rapport, aux libéraux indépendans, la mesure de lord Palmerston. Le noble lord s’était fait une tactique habituelle de battre les mesures présentées par les libéraux avec le concours des tories. C’est une représaille de cette manœuvre que les libéraux appliquent aujourd’hui à lord Palmerston en protégeant contre son opposition le cabinet de lord Derby. À cette pratique, qui a fini par lasser un grand nombre de libéraux, lord Palmerston joignait le tort de ne point épargner aux orateurs les plus éminens de cette section de son parti, à M. Bright surtout, les railleries humoristiques où il se complaît, et où il excelle avec une verdeur juvénile. M. Bright ne semble point avoir oublié ces plaisanteries caustiques, et il est devenu la hache des discours et des manœuvres de lord Palmerston. Nous arrivons ici aux griefs personnels des libéraux indépendans. Ces griefs n’attaquent pas seulement la froide fierté de lord John ou l’humeur sardonique de lord Palmerston, ils ont une portée plus élevée. Lord John et lord Palmerston ont pris l’habitude de laisser l’accaparement des fonctions ministérielles à un petit état-major aristocratique, éternellement composé des mêmes membres de leurs familles ou de leurs coteries intimes. La morgue exclusive des whigs est une des plus vieilles accusations qui aient été portées contre ce parti aristocratique et libéral ; c’est encore l’objet des reproches que leur adressent les libéraux indépendans et les radicaux. Aussi ceux-ci semblent-ils décidés à profiter de l’occasion que leur fournit la situation des partis dans la chambre pour constater leur importance et contraindre désormais lord John Russell, lord Palmerston et l’aristocratie whig à compter à la fois avec leurs idées et avec leurs personnes.

La motion de M. Cardwell a été pour eux un prétexte tout naturel de montrer leur nombre et de faire sentir leur puissance. Lord Palmerston avait, à propos de cette motion, passé chez lui une revue de ses forces. Deux cents membres s’étaient rendus à son appel. Les libéraux indépendans opposèrent une contre-manifestation à la réunion de Cambridge-House. Ils se rassemblèrent dans un bureau de la chambre, dans le committee-room n" 11, local voué désormais à une célébrité historique. Ils étaient cent vingt, résolus à empêcher la formation d’un nouveau ministère Palmerston et à voter contre la motion de M. Cardwell. Cette réunion décida du sort de cette motion et assura l’existence du ministère Derby. Pour nous, qui pouvons juger ces mouvemens de partis avec un entier désintéressement d’esprit, nous regardons cette manifestation des libéraux indépendans et la scission temporaire qu’elle a opérée au sein du grand parti libéral comme un acte utile, et qui profitera au progrès politique et au rajeunissement des partis en Angleterre.

C’est notre conviction que dans un pays avancé, chez un peuple parvenu à sa majorité politique et qui se gouverne par l’opinion, les partis doivent passer alternativement du pouvoir à l’opposition. Cela est salutaire pour les politiques représentées par les partis, cela est bon pour les personnes qui dirigent les partis et sont appelées à exercer le pouvoir, cela est nécessaire pour réconcilier les diverses humeurs de l’opinion publique et les intérêts changeans qui la dominent tour à tour avec la conservation de la constitution en vigueur. La prolongation actuelle du cabinet de lord Derby et l’éloignement temporaire du pouvoir de lord Palmerston, de lord John Russell et des whigs, nous paraissent devoir être profitables à l’Angleterre à ce triple point de vue. Les tories, aux prises avec les nécessités du pouvoir, seront obligés de pactiser avec l’esprit réformateur de l’époque. Lord Palmerston, lord John Russell et les Whigs, retombés dans l’opposition, se dérouilleront des routines de la vie officielle, et, pour reconquérir leur ascendant sur le parti libéral, seront poussés vers des progrès nouveaux. Voilà le profit des partis. Conférer, d’une part, les jouissances et la gloire du pouvoir à des hommes qui ont consacré leur vie aux affaires publiques, dont l’exercice du pouvoir fortifiera et complétera le talent, et qui accroîtront ainsi dans l’avenir le bataillon disponible des serviteurs capables du pays ; laisser, d’un autre côté, les hommes d’état vieillis dans les fonctions se retremper quelque temps dans la vie privée, devenir plus accessibles aux exigences légitimes de leurs associés politiques, voilà la justice due aux personnes. Enfin ces changemens dans le personnel gouvernemental ne sont pas moins prescrits par l’intelligence des sentimens publics, par la connaissance éclairée du tempérament de l’opinion. L’humanité est de sa nature essentiellement dramatique. Dans les sociétés civilisées, le gouvernement n’est point seulement une affaire, la plus grande de toutes ; il est encore un spectacle, et le plus intéressant de tous les spectacles. Aussi est-il dangereux pour les gouvernemens déjouer trop longtemps la même pièce avec les mêmes acteurs. Hélas ! nous en avons fait nous-mêmes la triste expérience. Si le dernier ministère du roi Louis-Philippe n’avait pas duré huit ans, un changement forcé de cabinet eût-il été le signal d’une révolution ?

Au surplus, les effets que nous attendons de la position respective des partis anglais commencent déjà à se produire. Le ministère de lord Derby paraît être disposé à faire des concessions libérales qu’on ne lui eût point arrachées dans l’opposition. La question de l’admission des israélites dans la chambre des communes va sans doute être résolue : les membres du ministère opposés à cette dernière conquête de la liberté religieuse font taire leurs répugnances, et la chambre des lords se ralliera probablement à un bill de lord Lyndhurst qui permettra enfin au baron Lionel de Rothschild de prendre possession du siège que les électeurs de la Cité de Londres lui ont donné à la chambre des communes. Les libéraux indépendans ont obtenu dans cette chambre plusieurs succès, soit avec je concours, soit par l’abstention silencieuse des ministres. Ainsi sir John Trelawny a fait voter un bill sur l’abolition des taxes levées : pour la construction des églises, des church-rates, taxes odieuses aux dissidens, que par une injustifiable anomalie l’on oblige à concourir à l’entretien d’un culte auquel ils sont étrangers. Ce bill, voté par les communes, sera sans doute rejeté par les lords ; mais ce premier succès des adversaires des church-rates mûrit la question et accélère l’inévitable succès de cette réforme. Trois discussions et trois votes importans ont entamé partiellement la question de la réforme électorale. C’est d’abord l’abolition de ce qu’on appelle en Angleterre la qualification, ce que nous appelions le cens d’éligibilité exigé des candidats à la députation. Désormais les membres de la chambre des communes ne seront plus tenus de justifier de la quotité de propriété qui était censée assurer leur indépendance. Cette justification de propriété était souvent illusoire ou vexatoire, et le gouvernement, par l’organe de M. Walpole, y a renoncé. Une seconde question électorale plus importante, qui a été soulevée par la motion annuelle de M. Berkeley, a servi aux libéraux indépendans pour indiquer aux whigs le terrain sur lequel ils leur offraient la paix ou la guerre. C’est la question du ballot ou du scrutin secret substitué au vote public dans les élections. M. Bright a prononcé dans cette discussion un de ses meilleurs discours, et c’est lui qui a posé aux whigs les conditions de l’alliance. Lord John Russell ne s’est pas rendu à cet appel ; il a combattu le ballot. La motion a été rejetée, mais elle a obtenu la plus forte minorité qu’elle ait encore réunie. Enfin M. Locke King a vu la majorité se prononcer en faveur de la seconde lecture du bill qu’il présente chaque année pour modifier le cens électoral dans les comtés. Ces discussions, auxquelles les membres les plus importans du ministère n’ont pas pris part, préludent à la grande mesure d’une nouvelle réforme électorale que le ministère se dispose évidemment à présenter dans la prochaine session. La réforme électorale si des événemens imprévus ne l’ajournent point encore une fois, sera le grand débat anglais de l’année 1859, et c’est la question qui rétablira les classifications régulières des partis.

Si M. Bright et ses amis n’ont pas à se plaindre jusqu’à présent des résultats de l’évolution parlementaire qu’ils ont accomplie, il est juste de reconnaître que le ministère de lord Derby, par le zèle qu’il a déployé dans la conduite de certaines questions diplomatiques et par les succès qu’il a obtenus, a mérité les suffrages des membres impartiaux et indépendans du parlement. Lord Malmesbury a été notamment habile et heureux dans l’affaire des mécaniciens anglais et du Cagliari. Il serait à désirer que l’arrangement de cette délicate affaire, dans laquelle les bons offices de la France ont secondé les efforts du cabinet anglais, lut un acheminement au rétablissement des relations diplomatiques entre la cour de Naples et les puissances occidentales. Malgré l’émotion causée aux États-Unis par les visites vexatoires que les croiseurs anglais de la côte de Cuba ont fait subir à des navires américains, émotion qui a eu d’abord un sérieux retentissement à la bourse de Londres, ce nouveau conflit n’aura pas de suites graves. Avec une unanimité merveilleuse et qui révèle leur sens pratique, les Anglais dans le parlement et dans la presse se sont montrés disposés à donner sur ce point à leurs turbulens cousins d’Amérique toutes les satisfactions raisonnables. L’opinion en Angleterre commence à se lasser des sacrifices et des tribulations que s’impose la marine anglaise pour faire la police répressive de la traite des noirs. On ne doute guère que les navires américains visités sur la côte de Cuba ne se livrassent au commerce des nègres. Que les Américains importent des nègres chez eux, si cela leur convient, disent certains organes radicaux anglais, il n’y a qu’à les laisser faire. Les embarras que leur suscitera l’augmentation de la population noire vengeront assez sûrement la cause de l’humanité. C’est peut-être le moyen le plus court de hâter aux États-Unis l’abolition de l’esclavage.

S’il est en France un ordre d’intérêts qui, dans ces derniers temps, ait eu à souffrir de ce malaise de l’opinion dont nous parlions en commençant, ce sont assurément les intérêts financiers. La vaste diffusion des valeurs mobilières qui s’est opérée depuis peu d’années a créé en France une classe de capitalistes éminemment sensible aux fluctuations de la fortune publique, parce qu’elle éprouve à la fois et dans tous ses rangs le contre-coup d’influences dont la nature lui est inconnue, et qu’elle subit passivement dans la dépréciation de sa fortune. Les esprits sensés qui ont observé le mouvement des affaires depuis 1852 ont accusé d’exagération dans l’optimisme les spéculations qui ont signalé le début de cette période ; nous croyons que l’on pourrait reprocher une exagération en sens contraire au découragement qui depuis le commencement de cette année s’est emparé des spéculateurs et des capitalistes. Nous reconnaissons que les circonstances politiques ont pu avoir sur ce découragement une influence sérieuse ; mais nous ne pensons point qu’il soit possible de le justifier par des raisons puisées dans un examen attentif de la situation financière. La France a traversé sans doute depuis huit mois une crise commerciale qui n’a point eu d’analogue dans le passé : cette crise a restreint les travaux de notre industrie, les opérations de notre commerce ; mais un autre résultat de la crise a été de dégager beaucoup de capitaux de la liquidation des anciennes opérations, et d’augmenter par cela même la masse des capitaux disponibles prêts à s’engager dans des placemens nouveaux. La crise commerciale de la fin de l’année dernière ne suffit donc point à expliquer l’abstention défiante des capitaux et la dépréciation continue des grandes valeurs mobilières qui représentent une portion si considérable de la richesse française. Il faut avouer d’un côté que le vrai mal de cette situation fausse est un mal d’opinion ; mais si d’un autre côté l’on observe les conséquences de ce mal d’opinion, si l’on considère que non-seulement il propage et entretient un mécontentement vague dans la couche la plus sensible et la plus active de la société, mais qu’il mine le crédit d’une de nos industries les plus vitales, l’industrie des chemins de fer, et qu’il tend à restreindre les ressources nécessaires à l’achèvement de notre réseau, on voit qu’il est urgent de porter remède à cette erreur des esprits. On annonce que le gouvernement y travaille sérieusement, et qu’il ne tardera point à adopter des mesures qui seraient de nature à rendre la confiance et la sécurité aux propriétaires des actions de chemins de fer.

Chose curieuse ! le découragement du public touchant l’avenir financier des chemins de fer a commencé au moment même où l’état, par le remaniement des concessions effectuées l’année dernière, arrêtait et consolidait définitivement le partage de notre réseau entre six grandes compagnies. Or, en établissant ce système de concentration, l’état assurait l’avenir des actionnaires des compagnies existantes, puisqu’il les protégeait contre toute concurrence future, et que c’était surtout par la concurrence, l’exemple de l’Angleterre en faisait foi, que pouvaient être compromis les capitaux engagés dans ces entreprises. Il avait fait plus : dans un esprit de prévoyance et de justice, pour empêcher que les sections nouvelles, dont l’exploitation au début est toujours plus coûteuse et moins rémunératrice, ne vinssent peser sur les revenus acquis aux actionnaires par l’exploitation de l’ancien réseau, il avait, pour un laps de temps considérable, admis la séparation du compte d’exploitation des anciennes lignes d’après lequel se partageaient les profits acquis aux actionnaires et le compte d’exploitation des sections nouvelles. Chose curieuse, nous le répétons, ces sages précautions, inspirées par une sollicitude éclairée pour les capitaux engagés dans l’industrie des chemins de fer, ont été le point de départ de la défaillance de ces capitaux. Des fantômes de toute sorte ont été évoqués pour les effrayer sur le fardeau des concessions nouvelles. Les nouvelles lignes ne rapporteraient point des revenus proportionnés aux dépenses de construction qu’elles coûteraient ; le déficit que creuserait l’exploitation des embranchemens, vainement reculé par la séparation des comptes, dévorerait un jour les dividendes des actionnaires. C’en était fait des chemins de fer français. Ils étaient destinés au même sort que les chemins du royaume-uni. Démoralisé par ces prédictions répétées partout et sur tous les tons, l’esprit d’association était sur le point de faire défaut à l’achèvement de ce merveilleux système de voies de communication et de transport qui, même incomplet, a déjà donné une si puissante impulsion à la fortune de la France !

Si les intentions du ministre des travaux publics sont telles qu’on les représente, nous espérons qu’il aura enfin raison de ces inquiétudes et de ces doutes. Le plan que l’on prête au gouvernement consisterait en effet à détourner cette menace inconnue que l’on fait peser, aux yeux des actionnaires, sur l’avenir des nouvelles lignes à construire. Pour cela, il recourrait à la combinaison qui a été déjà si efficace à l’origine des entreprises de chemins de fer parmi nous, à la garantie d’intérêts donnée par l’état aux capitaux engagés dans la construction des lignes nouvelles. Avec cette garantie d’intérêts que l’état n’aura probablement pas plus à appliquer en fait aux sections nouvelles qu’il n’a eu à la réaliser pour les lignes mères, tous les doutes, toutes les incertitudes s’évanouissent, et les intérêts immenses attachés aux destinées de nos compagnies de chemins de fer sont assurés de leur avenir. C’est un remède d’opinion contre un mal d’opinion, Il ne nous reste qu’à faire des vœux pour que la décision du gouvernement à cet égard soit promptement arrêtée et communiquée au public. e. forcade.


REVUE LITTERAIRE


Lorsqu’en 1631, Théophraste Renaudot, avec la protection du cardinal de Richelieu, fondait le premier journal qui parut en France, le rôle réservé à la presse était encore bien vague ; rien ne faisait présager les immenses services qu’elle allait rendre à la pensée et à l’industrie humaines, ni surtout les droits éternels que ces services devaient lui assurer. Quoiqu’il soit de mode aujourd’hui de dédaigner, d’attaquer même, en niant jusqu’à son utilité, cette publicité périodique à laquelle la France doit sa vie parlementaire et sa véritable gloire, je crois qu’il serait puéril de relever un système de dénigrement qui est loin d’avoir pour excuse le désintéressement ou la bonne foi de ses partisans. « Avec celui qui me demande quel est l’intérêt de l’Angleterre à ce que la Russie possède ou non Constantinople, je ne discute même pas ! » s’écriait lord Brougham. La presse est également une de ces grandes réalités sur le principe desquelles la discussion n’est pas permise. Sans doute il est possible de voir son importance momentanément et en apparence amoindrie ; mais que peut-on en conclure contre elle ? Par le fait même des événemens qu’elle doit apprécier, devenue un instrument de lutte, elle est sujette à être parfois accablée, mais non vaincue.

Les plus grandes choses souvent ne sont à l’origine que de petits faits successivement élargis par la généralité des applications ou par le vaste appareil des conséquences. Sur la multitude de graines que peut produire une fleur, quelques-unes seulement rencontrent un peu de poussière, et y germent ; les autres se perdent on ne sait où, avec leur embryon. Le hasard est pour beaucoup dans tout cela. Sait-on à quel caprice d’oiseau, à quel souffle de vent, tel chêne a dû de s’élever en tel endroit ? L’apparition des idées nouvelles a pour cause première la transformation des besoins les plus généraux, mais pour condition nécessaire la pression des circonstances. La presse (et par ce mot je n’entends pas seulement la feuille imprimée, mais la propagation des idées, de quelque manière qu’elle se fasse), la presse est un des faits qui correspondent toujours exactement aux nécessités actuelles, qui par conséquent ne sont jamais en dehors des circonstances. C’est qu’il n’y a pas de société possible sans opinion publique, et que porter atteinte aux manifestations de celle-ci, c’est compromettre le salut de celle-là. Soutenue ainsi par le système social et le soutenant en même temps, la presse se distingue par un caractère de nécessité permanente de ces grandes idées qui n’apparaissent qu’à des momens variables. Elle suit l’opinion publique en même temps qu’elle la gouverne, elle grandit avec elle, et ne perd de sa force que le jour où cette opinion perd de sa dignité.

Ainsi apparaît-elle à distance et dans l’ensemble de ses résultats. À l’examiner de plus près, on n’est que plus frappé de sa grandeur en présence des obstacles et des difficultés qu’ont à surmonter ceux qui concourent à cet immense travail. Rien mieux que le journal ne réussit à faire rapidement ressortir les écrivains qu’il met en lumière, et ce succès même est souvent une redoutable épreuve. Cette opinion publique, qui est leur appui, leur gloire, leur consolation, est en même temps leur abîme, leur désespoir, leurs gémonies. Il leur faut supporter toute la responsabilité des vérités qu’ils démontrent, soit que la mauvaise logique de la foule en exagère l’application, soit que sa mobilité, en donnant raison à des faits opposés, aille jusqu’à les transformer en erreurs publiques, j’allais dire en crimes. Encore est-ce quelque chose que de tomber de haut et devant tous ; mais les alternatives secrètes de découragement et d’espoir, les luttes intérieures et quotidiennes, n’est-ce pas le rocher de Sisyphe, remonté sans cesse, sans cesse retombant ? Où trouver des compensations ? Il faut se réfugier dans la seule conscience de ses droits, dans la tâche qui reste à remplir, dans les dangers même qui l’entourent. Et certes il faut avant tout s’armer de courage et de foi, car si, au milieu de la carrière, on vient à jeter un regard derrière soi, je ne sais si la satisfaction du devoir accompli, si intime qu’elle puisse être, n’est pas surpassée par la profondeur d’un inévitable découragement.

Ces réflexions nous sont inspirées par la préface dont M. de Sacy a fait précéder deux volumes d’articles qu’il vient de réunir et de publier [1]. M. de Sacy, qui n’a jamais voulu être autre chose « qu’un journaliste, » à qui cette seule qualité a ouvert les portes de l’Académie française, est l’un des plus anciens rédacteurs d’une feuille quotidienne dont l’honneur est d’avoir toujours conservé dans la même mesure ses traditions politiques et littéraires. Depuis 1828, époque où il entra au Journal des Débats, sous le ministère de M. de Martignac, M. de Sacy est resté sur la brèche, et, en compagnie d’hommes éminens, il a continué de combattre pour des convictions qu’il est doublement honorable de partager à une époque où il est si facile de compter le petit nombre d’organes périodiques qui n’ont pas dévié de leur voie. Le libre examen, le régime constitutionnel et parlementaire sont demeurés pour ceux-là les conditions idéales et les ressorts nécessaires de tout gouvernement. Ce n’est pas, nous pouvons le dire, sans d’amères déceptions, sans de cruelles tristesses, qu’il est possible de persévérer dans un rôle dont le moindre inconvénient est de provoquer le dédaigneux sourire des adorateurs du succès. En retraçant en quelques pages sa carrière de publiciste, M. de Sacy remarque particulièrement que la révolution de 1830, nécessaire cependant, amena dans son esprit de profondes défiances. Depuis lors, ce qu’il combattit surtout, ce fut l’esprit révolutionnaire. Ce mot n’est peut-être pas très juste, ou du moins contient-il une ellipse qui devrait être interprétée. Il faut comprendre que M. de Sacy a combattu l’esprit despotique appliqué à la révolution et non pas les tendances rénovatrices, indispensables à tout progrès, dont il a été lui-même le champion à certains jours. Oui, ce qu’il a combattu, ce n’est certainement pas la base de ses convictions et des nôtres, ce n’est pas l’esprit de Voltaire, de Mirabeau, encore moins celui qui présida aux journées de 1830 : c’est l’esprit d’autorité absolue et aveugle, de quelque part qu’il vienne, aussi terrible et aussi aveugle lorsqu’il s’appuie sur la multitude que lorsqu’il n’a pour raison d’être que le caprice d’un seul.

Depuis quelques années, M. de Sacy s’est retiré forcément de la discussion quotidienne et politique, et il a comblé ses loisirs obligés par les essais littéraires qu’il offre aujourd’hui au public. Sur ce terrain, l’honorable membre de l’Académie française nous semble moins heureux que sur le terrain politique. J’avoue que ce n’est pas sans étonnement et sans chagrin que j’ai lu dans sa préface cette phrase qui, dominant un recueil d’études littéraires, ne peut nous laisser indifférens : « Il y a une foule de livres très bons que tout le monde connaît et avec lesquels je ne ferai jamais connaissance. » Que M. de Sacy, homme du monde et écrivain politique, avoue ses préférences exclusives pour les vieux modèles, je l’admets volontiers, non sans quelque réserve toutefois ; mais que M. de Sacy, après avoir accepté les devoirs de la critique quotidienne, affiche ainsi à l’égard des œuvres modernes un parti-pris d’éloignement, je ne comprends plus ce que je suis tenté d’appeler une inconséquence littéraire. Sur quelles frivolités alors, indignes des honnêtes gens, s’est donc exercé le talent des Villemain, des Sainte-Beuve, des Gustave Planche ? Quoi ! vous passez sous silence toute la littérature du XIXe siècle et ce qui fait sa plus grande gloire, la poésie et le roman ! Quoi ! aucun nom à qui vous puissiez accorder des éloges, même tempérés ? Ni Victor Hugo, ni Alfred de Musset, ni Mme Sand ! Et vous accorderez quinze pages à je ne sais quels morceaux choisis de littérature qui ne sont en définitive que l’œuvre d’un compilateur souvent peu intelligent ! La liste des auteurs vers lesquels vous poussent sans relâche vos instincts classiques est sans doute bien choisie ; pourquoi cependant parmi ces écrivains assez nombreux ne voyons-nous pas le plus grand de tous, Molière ? Je sais pourquoi vous ne l’aimez pas, c’est par la même raison qui vous fait préférer Racine à Corneille, Athalie à Polyeucte. Molière n’est pas consolant, dites-vous ; mais Pascal, un de vos préférés, est-il plus consolant que Molière ? Et pour la fermeté des idées, l’auteur de Tartufe et de Don Juan n’est-il pas à la hauteur du philosophe qui n’eut pas le courage complet de sa philosophie ?

Le système exclusif adopté par M. de Sacy dépouille ses études littéraires de ce qui devrait en constituer le principal intérêt, l’opportunité. Procéder ainsi, n’est-ce pas condamner en littérature les doctrines qu’on soutient en politique, et trop oublier que le progrès est parallèle dans toutes les manifestations de l’intelligence humaine ? Chaque époque apporte avec elle de nouveaux élémens qui transforment certains côtés de l’art, et donnent aux nouvelles faces de la pensée une raison d’être logique et supérieure à toute critique. Pour ne citer qu’un écrivain sur le mérite duquel par exemple tout le monde est d’accord, est-ce que Théodore Hoffmann ne représente pas une imagination entièrement indépendante de la tradition ? Et sans parler d’artistes souverains et entièrement créateurs, n’y a-t-il pas des esprits secondaires sur lesquels il n’est pas permis de passer dédaigneusement, sinon parce que leurs œuvres ont un mérite intrinsèque dont il faut absolument tenir compte, du moins parce qu’elles représentent, à leur insu même, les tendances de leur époque, et qu’elles reflètent en tout ou en partie les dispositions de l’esprit public ?

Voici par exemple un roman de M. Ernest Feydeau [2] où le style et la composition ne me paraissent pas irréprochables, mais qui n’est pas indigne de louange à une époque où la production littéraire est si mince. Il y a d’abord dans ce livre une sobriété d’action et de personnages un peu étudiée peut-être, et qui fait un heureux contraste avec ces récits où sont prodigués les accessoires et les comparses. C’est une scène de la vie réelle, que l’auteur a tâché d’abstraire le plus possible de la réalité en lui imprimant ce cachet de généralité que Benjamin Constant a, par le même procédé, donné à Adolphe. Séparé de l’éloquente interprétation de Gustave Planche, Adolphe, à son origine, eut besoin, pour réussir, de répondre à cette disposition intime des esprits qui avait fait le succès de Werther, et qui, en s’élevant de plus en plus vers la pure contemplation, devait faire quelques années après le succès des premières Méditations. Pour moi, le meilleur et le plus complet de ces écrits qui analysent le tempérament moral de toute une époque est un livre qu’on ne cite guère aujourd’hui, bien qu’il soit suffisamment connu, la Confession d’an Enfant du siècle. La difficile intelligence de ce livre, plus moral et plus profond que tous les aphorismes de Vauvenargues et de Pascal, paraît réservée à un petit nombre d’adeptes qui savent creuser la lettre et trouver, sous des détails en apparence exclusifs et singuliers, toutes les variations, toutes les défaillances, tous les combats de cette personnalité morale, particulière à notre siècle, dont Alfred de Musset fut par lui-même le type le plus réel.

En disant que Fanny appartient à la même famille, je ne prétends pas, tant s’en faut, mettre le livre de M. Feydeau au même rang que celui d’Alfred de Musset. La différence du style, ce laisser-passer purement littéraire sans doute, mais indispensable, s’y oppose. M. Feydeau a d’ailleurs trop spécialisé son sujet pour qu’il soit possible de le généraliser au-delà de certaines limites. Il a pris pour texte un fait qu’on a déjà souvent traité, et de toutes les façons, l’adultère. En reconnaissant que le choix d’un pareil sujet crée à l’auteur de graves difficultés, il faut aller droit au livre et ne désespérer en aucun cas d’y trouver quelque chose de nouveau. L’adultère est, comme l’amour, un fait toujours semblable à lui-même, mais que les individus, les circonstances, les motifs qui l’accompagnent peuvent et doivent éternellement varier. Pour que le sujet soit neuf, il faut donc qu’il soit soutenu par une idée nouvelle, ou du moins par les nouvelles faces d’une idée déjà vulgarisée. L’idée du nouveau roman est le dégoût de l’adultère. Or ce que l’auteur imagine pour inspirer ce dégoût, ce n’est pas le repentir, effet très moral, mais peu vrai ; ce n’est pas la lassitude réciproque, résultat plus vrai que le précédent, mais souvent étudié : c’est l’adultère lui-même heurtant l’égoïsme, excitant la jalousie, contrariant sans cesse la personnalité de celui qui en jouit, et par la succession de ses hontes secrètes, par les déchirures continuelles faites à son orgueil, le contraignant à tout abandonner et à chercher dans la solitude un repos qui le fuira toujours. En faisant abstraction des autres causes qui peuvent amener le dégoût dans l’adultère, M. Feydeau a grandi son sujet, loin de le diminuer. En la débarrassant d’influences secondaires, en la mettant en dehors des circonstances contingentes, il a seulement opposé l’individualité humaine à elle-même, il fa montrée sa combattant elle-même et ne cherchant qu’en elle ses armes les plus meurtrières. Il a ainsi fait ressortir d’une certaine façon toute la puissance de notre être intérieur, où chacun peut trouver, sans autre aide que la propre transformation de ses sentimens, son plus cruel ennemi. En un mot, souffrir de la possession par la possession, voilà ce qui résume toute l’étude.

D’ordinaire la possession amène la satiété, ou du moins l’habitude émousse le plaisir : tel est le cours naturel des choses humaines. Ici l’ennui de l’esprit est produit par d’autres causes. Le doute, loin de s’attaquer au plaisir défendu, s’attaque à la personne qui en est la source. Roger se tâte, s’examine : il n’a pas de remords, il n’en a pas soupçonné davantage chez sa maîtresse. Cette simple constatation est l’origine de son supplice. C’est alors que ses joies commencent à être empoisonnées par le nescio quid amari dont parle Lucrèce. Sa maîtresse n’a pas de remords ; elle devrait en éprouver, pense-t-il. Et de ce qu’elle est toute à lui, il s’irrite. La vue du mari de Fanny vient le plonger dans un nouvel ordre de souffrances. Pourquoi l’a-t-elle trompé ? se demande-t-il. Il ne songe pas à la belle et simple réponse qu’elle peut lui faire, qu’elle lui fera plus tard : parce que je t’aimais ! Cette idée calmerait sans doute sa vanité, mais ce n’est pas de lui-même qu’il doute, c’est d’elle. Fanny l’a aimé pour changer ou pour compléter son idéal ; l’inquiétude de Roger le fait se blesser lui-même dans sa vanité, et, comme il ne peut consentir à porter seul la peine de cette blessure, il tourmente cette femme. Sa jalousie l’emporte, il la questionne, et cette curiosité lui enlève jusqu’à l’ombre du doute : Fanny, obligée de se partager entre son mari et lui, descend du piédestal où il l’avait placée. Dès lors l’amour de cœur se change peu à peu en un amour de tête où la jalousie est tout. L’égoïsme, cette loi de notre nature qui domine tous nos actes et que nous essayons en vain de voiler, possède entièrement Roger. Il vient à découvrir que Fanny a des raisons pour se plaindre de son mari, et cette découverte ne lui inspire ni pitié, ni redoublement de tendresse. « Dans ma démence, s’écrie-t-il, il me semblait que l’amour de Fanny perdait d’autant plus de son prix qu’elle était plus malheureuse. » Comment aussi ne reconnaîtrait-il pas chez les autres son propre égoïsme, quand, demandant à sa maîtresse de s’enfuir avec lui, il la voit hésiter, penser à ses enfans, à son mari même, puis refuser ? Il lui arrache cependant une promesse qui doit la séparer de son mari, tout en vivant sous le même toit ; mais à son tour l’amour de cet homme pour une femme étrangère inspire la jalousie de Fanny, qui, tout en trompant son mari, ne veut pas être trompée par lui. Craignant d’être quittée, elle est obligée de violer la promesse qu’elle a faite à Roger. Celui-ci, à qui cette dernière croyance vient à manquer, n’a plus la force de rien supporter. Il voudrait revenir aux jours passés qu’il ne le peut plus. L’ambition de ses désirs, les exigences et les tyrannies de son égoïsme lui ont créé des besoins que ni Fanny, ni une autre femme ne peut plus satisfaire. Et pour avoir manqué d’abord aux conventions sociales, pour avoir ensuite, dans cet amour illicite même, manqué aux devoirs moraux, il ne sait plus où se prendre, et va dans la solitude expier la recherche d’un idéal dont les rapports humains lui ont démontré trop tard le néant.

Nous n’avons pas tenu compte de certains détails (ils sont rares cependant) que M. Feydeau eût mieux fait de laisser deviner au lecteur ; ce qui importait, c’était la seule conception d’une œuvre que l’auteur a justement appelée une étude. C’est un livre où l’analyse intervient, mais où la méthode analytique fait encore défaut. Ce qui lui manque, ce ne sont pas des épisodes, ils sont en nombre suffisant : c’est le style. On est d’autant plus frappé de ce défaut que le style de M. Feydeau dans Fanny n’est pas véritablement le sien : c’est un style imité, maniéré, auquel il a voulu donner une couleur particulière qui n’est pas dans son tempérament, et qui l’entraîne parfois à de singulières naïvetés d’expression. Si M. Feydeau veut continuer à faire du roman, il a tout intérêt à ne pas imiter le style d’une certaine école raffinée qui met des paillettes à tout ce qu’elle touche : témoin le Roi Voltaire [3] de M. Arsène Houssaye.

M. Houssaye est un homme d’un esprit aimable sans contredit, et la grâce mignarde ne lui manque pas ; mais il n’a pas de véritable science. Il aime ce qui est beau et grand, mais il l’aime à sa façon ; il ne comprend guère que le côté brillant, que la forme extérieure des belles et grandes choses. Ne lui demandez pas des idées, encore moins une théorie. Pour lui par exemple M. Emile Augier et M. Ponsard sont de la même école. En outre il est certain que M. Houssaye a des convictions philosophiques encore moins arrêtées que ses convictions littéraires, et c’est pour toutes ces raisons que personne moins que lui n’était propre à faire une étude générale sur Voltaire. L’auteur de Candide devait doublement tromper son historiographe, d’abord par le côté brillant de sa vie, ensuite par le vague apparent de sa philosophie. Ce que la plume de M. Houssaye nous a déjà donné pouvait faire ainsi préjuger du livre qu’il allait publier, et le livre n’a pas trompé ce que je ne veux pas appeler mes espérances. Certes c’est bien Voltaire que M. Houssaye nous montre. Il est né en 1694, et sa dynastie devance celle des Pharaons ; il s’est incarné comme Satan dans tous les esprits ; il est à la fois Moïse, Hésiode, Aristophane, Lucrèce, César, Lucien, Luther !… Enfin c’est le Voltaire des gens du monde, c’est-à-dire un Voltaire apocryphe. — La plus curieuse transformation que M. Houssaye ait fait subir au roi Voltaire, c’est, après lui avoir donné pour prédécesseur Louis XIV, de lui donner pour successeurs Napoléon et M. Edmond About. De ces deux plaisanteries, je ne relèverai que la première. Napoléon continuant Voltaire ! J’avais bien raison de refuser des idées sérieuses à l’auteur de Philosophes et Comédiennes. C’est en s’amusant, avec de pareilles antithèses, à relier entre elles des ressemblances gratuites qu’on arrivé encore à faire de l’auteur du Dictionnaire philosophique une espèce de philosophe platonicien. Il ne faut pas chercher à relever Voltaire de certaines choses : il n’en a pas besoin. Son fameux vers sur la nécessité d’un Dieu va de pair avec certaines tirades de la tragédie de Mahomet. N’est-il pas ridicule que M. Houssaye prête à Voltaire des inspirateurs tels que saint Jean et saint Augustin, et qu’il le fasse s’écrier : « O mon Dieu ! je te cherche, où es-tu ? » en se promenant dans son parc ? Que Voltaire ait été un grand seigneur philosophe, je l’admets. En écrivant l’Essai sur les Mœurs, il n’avait pas le peuple en vue, non plus que Brutus en tuant César ; mais il ne pouvait pas travailler pour le peuple à une époque où la classe moyenne n’était pas encore constituée. Napoléon successeur de Voltaire ! Mais M. Houssaye le dit lui-même, quand Napoléon tomba, ce fut Voltaire qui détermina sa chute. Voltaire ne représentait-il pas, dans la classe moyenne émergée avec Mirabeau, la liberté, la tolérance, la discussion, tandis que le peuple, aveuglé de gloire, combattait pour l’homme du 18 brumaire ? — Voltaire est certainement peu connu de ceux mêmes qui aiment à aller chercher de l’ombre sous son nom. Qu’on soit avec lui ou contre lui, il faut le discuter sérieusement ; sinon, lorsqu’il s’agit d’écrire un volume à l’éloge de ce grand railleur, on arrive à des naïvetés comme celle-ci : « Il a les vertus de l’apôtre, mais il n’a pas la poésie des paraboles et du style évangélique. » Cependant le livre de M. Houssaye est singulier et amusant ; il donnera certainement des vues profondes, des opinions faciles et beaucoup d’esprit à ses nombreux lecteurs !… Quelques-uns peut-être s’étonneront que l’auteur ait daté sa préface du quatre-vingtième anniversaire de la mort de Voltaire. Encore un éloge funèbre comme celui-là, et Voltaire, passant par toutes les phases de la métempsychose, sera rendu méconnaissable. — « Tout cela est bel et bon, dit Candide, mais cultivons notre jardin. »

Avons-nous été trop sévère pour une œuvre dont l’auteur dit lui-même : « Ne voyez dans ce livre que le sentiment d’un poète sur une philosophie qui a renouvelé le monde… mais je n’en suis pas plus voltairien pour cela ? » Que signifient alors ces apothéoses, sinon exagérées, du moins mal raisonnées, et qu’on a le droit, d’après ces paroles, de ne pas croire sincères ? C’est avouer qu’on se laisse éblouir sans se laisser convaincre, et le moindre inconvénient de cette faiblesse est de donner naissance, par réaction, à je ne sais quels pamphlets grotesques où toute la philosophie moderne est insultée d’une manière que je m’abstiens de qualifier. Les Philosophes au Pilori, tel est le titre que porte l’un de ces libelles, m’ont rappelé une toile assez connue où les illustres martyrs de la pensée de tous les pays et de tous les siècles sont attachés sur un échafaud que gardent ces quatre monstres, ces quatre tyrans : la Misère, la Violence, l’Ignorance et l’Hypocrisie.

La philosophie heureusement n’en est pas encore réduite à invoquer contre ses adversaires le secours de la fantaisie ; les argumens de la discussion demeurent toujours ses meilleures armes. Je n’en veux pour preuve que le remarquable livre que vient de publier M. Ausonio Franchi sous ce titre : le Rationalisme [4]. M. Ausonio Franchi, directeur du journal la Ragione, qui se publie à Turin, s’est déjà fait connaître par de bons travaux sur la philosophie kantienne, dont il est au-delà des Alpes le plus actif propagateur. Il s’est fait surtout remarquer par la précision de son raisonnement et l’excellence de sa méthode. Que faut-il entendre par rationalisme ? C’est la première question qu’il se pose et que nous devons nous poser avec lui. Ce n’est pas le rationalisme d’une certaine école allemande, qui tend à l’impossible conciliation de la Bible avec la science moderne et avec la raison. À ce sujet, les opinions intéressées de l’illustre Cuvier ne doivent pas nous aveugler, et si elles n’étaient contredites par ses travaux mêmes, elles trouveraient de suffisantes réfutations dans les inductions géologiques et zoologiques des Geoffroy Saint-Hilaire et des Élie de Beaumont. Ce n’est pas le rationalisme français, qui, théorie toute psychologique et non religieuse, n’a été qu’une réaction contre la doctrine qui fait découler nos connaissances de l’expérience sensible, et s’est vu obligé d’admettre des idées innées que le principe spirituel est réduit à puiser directement en lui-même. Ce n’est pas le rationalisme italien de Rosmini, qui donne exclusivement au raisonnement abstrait le pouvoir de démontrer, sans données expérimentales, la réalité objective des substances et l’existence des premières manifestations de l’intellect. Le rationalisme de M. Ausonio Franchi roule sur le critérium qu’on doit adopter dans l’examen des théories religieuses ; il tend à prouver que les dogmes théologiques, à quelque religion qu’ils appartiennent, ne procèdent point d’une révélation divine, mais qu’ils ont pour source la nature même de l’homme ; en un mot, il a pour but de « retracer l’origine naturelle et d’expliquer la génération psychologique des idées que la théologie transforme en dogmes divins et révélés. »

Il faut regarder le chapitre où M. Franchi expose cette curieuse transformation comme l’une des plus remarquables dissertations qu’on ait écrites sur le même sujet. Si M. Franchi s’élève avec raison contre certaines fusions ridicules qui ne sont autre chose que de honteux compromis, s’il démontre l’impossibilité logique d’une sorte de mariage mystique entre la philosophie et la théologie, il ne procède pas davantage par un système d’exclusions non motivées, de négations absolues, dans lequel la philosophie critique aurait le tort de se réfugier. Ce n’est pas en se contentant de déclarer absurdes certaines croyances qu’elle en démontrera l’absurdité. Comme l’erreur l’a précédée, elle ne doit pas craindre de venir sur le terrain de l’erreur et de l’y combattre avec ses propres armes, avec ses propres argumens. En s’attaquant à un système de croyances surnaturelles que l’humanité croit généralement consacrées et imposées par la tradition, il ne faut pas oublier que, si la nature humaine n’est pas infaillible, elle n’est pas non plus complètement absurde. Elle ne se trompe jamais entièrement, et ses erreurs, — qu’on nous pardonne cette espèce de naïveté, — ne sont que des altérations plus ou moins confuses de la vérité.

« Tout l’édifice théologique a été construit d’après l’idée de Dieu considérée comme l’idée de l’homme : » telle est la vérité que M. Franchi a essayé de dégager de ces erreurs. Certes, dans la théologie même, ce n’est pas Dieu qui a fait l’homme à sa ressemblance, c’est l’homme qui a fait Dieu à son image ; il n’a pu se rendre compte de l’essence divine qu’en la déterminant par des attributs humains, élevés, il est vrai, à leur suprême expression. De cette manière, la religion, procédant par l’anthropomorphisme, a fait de la Divinité l’idée collective, mais suprême, de nos sentimens et de nos qualités. L’homme a séparé de lui-même sa forme, sa personnalité, tout son être enfin, et il s’est mis sous la dépendance abstraite de ce nouveau subjectif, après l’avoir doué d’une abondance infinie d’attributs qui se résument tous dans l’idée générale de perfection. Passant ensuite des conceptions générales aux faits plus immédiats, M. Franchi a examiné les conséquences, soit abstraites comme théologie, soit concrètes comme dogmes, qui résultent de la notion de Dieu interprété comme individualité suprême, c’est-à-dire de la Providence, de la révélation, des miracles, etc. En se tenant sans cesse sur un terrain sérieux, il a donné à ses argumens une force qui ne permet plus d’en nier la vérité. Cette manière équitable de procéder est un progrès de la critique moderne sur celle du XVIIIe siècle. Une chose qui irrite notre bon sens ne doit pas seulement provoquer de notre part comme moyen d’opposition une moquerie d’un goût quelquefois contestable. Quelque répugnance que notre esprit éprouve à discuter, le raisonnement ne perd jamais ses droits, et il ne faut pas que, par une puérile négligence de la discussion, on puisse accuser désormais le libre examen de mauvaise foi ou d’impuissance. En abordant, comme il vient de le faire, avec dignité et rigueur ces questions ingrates, M. Franchi a bien mérité de la philosophie.

Je terminerai néanmoins par une observation que je crois nécessaire. Je ne trouve pas que l’ouvrage de M. Franchi conclue suffisamment dans le sens de l’affirmation. L’auteur avait du reste prévu cette objection, et il a soin de dire que démontrer par une critique rigoureuse l’impossibilité de résoudre certains problèmes, ce n’est pas douter, c’est se reposer au contraire sur une grande certitude. Cela ne me suffit pas, je l’avoue, dans certaines questions. Je ne demande pas qu’on réédifie l’édifice que l’on vient de détruire, mais j’attends après toute négation l’affirmation corrélative qui lui est opposée. Or, si, abandonnant les questions religieuses, nous abordons les questions purement rationnelles, je ne me rends pas compte de ce que pense M. Franchi sur certains points fondamentaux. Vous admettez la spiritualité de l’âme, et vous prouvez en même temps la pauvreté des argumens spiritualistes : où est la démonstration qui vous est particulière ? L’idée de la création est absurde, dites-vous, et, selon vous, l’éternité de la matière ne résiste pas à la critique : comment vous tirez-vous de ce défilé ? Il y a là tout un système de contradictions philosophiques dont M. Franchi nous donnera, je l’espère, une satisfaisante antinomie. Après le Rationalisme, on est en droit de la lui demander, tout en reconnaissant que de tels travaux, même incomplets, sont le meilleur moyen d’établir les droits et de maintenir la vitalité de la discussion philosophique.


EUGENE LATAYE.


- Dans l'Etude sur Gustave Planche, publiée dans notre dernier n°, il nous est échappé, page 669, lignes 24 et 25, une inexactitude involontaire que nous nous empressons de rectifier. L'auteur de cette étude a été trompé par les initiales L. V., qui désignaient dans la pensée de Gustave Planche, non pas M. Ludovic Vitet, mais un homme aussi d'un rare et brillant esprit, mort prématurément et trop vite oublié, M. Loève-Veimars, un des collaborateurs les plus actifs de la Revue dans les premières années de son existence, et sur lequel nous nous proposons de revenir un jour.


V. DE MARS.


  1. 2 vol. in-8°, Didier.
  2. 1 vol. in-12, Amyot.
  3. Un vol. in-8°, Michel Lévy.
  4. 1 vol. grand in-12 ; Paris, Bonne et Schultz.