Chronique de la quinzaine - 14 juin 1882

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Chronique n° 1204
14 juin 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Que n’a-t-on pas dit aux partis qui règnent depuis quelques années en France au sujet des dangers qu’ils créent au pays, qu’ils se créent à eux-mêmes avec leurs entraînemens, leurs passions, et leurs turbulences agitatrices ? On leur a fait observer qu’ils abusaient de la domination, qu’ils désorganisaient ou divisaient la société française tout entière en soulevant sans cesse les questions les plus graves, les plus irritantes et qu’ils n’arrivaient qu’à mettre la confusion dans la vie publique. On leur a dit aussi qu’affaiblir une nation cruellement éprouvée en la tourmentant, en la soumettant à de perpétuelles expériences, c’était un médiocre moyen de la préparer à reprendre un rôle actif parmi les peuples, à retrouver son crédit, son influence dans le monde. Plus d’une fois on leur a fait remarquer que tout se tenait, qu’un gouvernement qui ne savait pas se fixer et se conduire à l’intérieur n’avait ni autorité ni direction à l’extérieur. Les partis sont toujours les mêmes, ils n’écoutent que ceux qui les flattent. Dès qu’ils sont au pouvoir, ils ont tous les emportemens, toutes les infatuations du succès. Ils se figurent que tout leur est permis, qu’ils seront plus habiles que leurs prédécesseurs, et un jour vient bientôt où ils ont accumulé assez de fautes, assez de méprises pour ne plus savoir où ils en sont, pour se trouver comme perdus dans la confusion de leurs propres œuvres. Le fait est que la politique suivie depuis quelques années n’est pas pour le moment dans un brillant état, qu’elle en est plutôt, au contraire, à la phase des mécomptes. Elle a passé par toutes les transformations, par toutes les épreuves ; elle est allée de ministère en ministère, du cabinet de M. Jules Ferry au cabinet de M. Gambetta, du cabinet de M. Gambetta au ministère de M. de Freycinet, qui règne aujourd’hui. Elle s’est essayée à tout au risque de se laisser entraîner aux plus dangereuses ou aux plus vaines entreprises. Elle a touché ou elle a laissé toucher à tout, à la paix des consciences, à l’armée, à la magistrature, aux lois économiques, à l’organisation administrative ; elle a eu aussi le goût des aventures militaires et diplomatiques avec la Tunisie, avec l’Egypte. Elle a eu toutes les tentations, et le résultat le plus clair, le plus immédiat de cette politique sans prévoyance et sans direction à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est que la France, menacée dans son organisation, se trouve de plus engagée pour le moment dans ces complications égyptiennes, qui ont pris depuis quelques jours une évidente gravité, qui sont désormais une affaire européenne d’une certaine importance.

Aujourd’hui, en effet, il n’y a plus à s’y méprendre, cette affaire égyptienne prime toutes les autres. Elle prend même à l’heure qu’il est un intérêt plus douloureux par les massacres qui viennent d’ensanglanter Alexandrie, qui ont coûté la vie à nombre d’Européens et qui vont peut-être contraindre les cabinets à sortir de l’expectative, à hâter leurs résolutions. Malheureusement, il est certain que si ces affaires d’Egypte sont arrivées à se compliquer si étrangement et à prendre le caractère plus aigu qu’elles ont aujourd’hui, c’est qu’il y a eu des déviations ou des variations ou des défaillances de politique parmi les gouvernemens les plus intéressés à prévoir l’aggravation d’une crise qu’on voyait se préparer. Entre la France et l’Angleterre il y a eu manifestement des malentendus, des divergences au sujet des conditions précises d’une entente dont les deux puissances reconnaissaient la nécessité. Les tergiversations de la France et de l’Angleterre ont eu pour conséquence tout à la fois de laisser aux élémens insurrectionnels, révolutionnaires le temps de se développer en Egypte et d’offrir à la Porte des occasions d’intervenir, d’exercer ses droits de suzeraineté. La marche des événemens a provoqué l’attention des cabinets européens garans des traités généraux qui consacrent la situation de l’Egypte. Tout est allé en se compliquant par degrés, de sorte que ce qui n’était à l’origine qu’un incident, peut-être facile à prévenir ou à dominer, est devenu une affaire des plus sérieuses, jusqu’à ces dernières scènes sanglantes qui viennent d’émouvoir la ville d’Alexandrie, qui retentissent maintenant en Europe.

Précisons les faits et la part des gouvernemens dans une crise qui a visiblement déconcerté leur prévoyance, dont il est désormais difficile de calculer les suites. Cette question d’Egypte, elle n’est point nouvelle sans doute. Depuis plus d’un demi-siècle, elle a périodiquement occupé les cabinets. Il y a eu des momens où elle a failli être le prétexte, de redoutables conflagrations en Europe. Puis elle s’est apaisée, elle a été réglée par la diplomatie, qui a constitué à Alexandrie et au Caire une semi-indépendance sous la suzeraineté nominale de la Sublime-Porte. Elle n’a commencé à se réveiller, à reprendre un caractère sérieux qu’il y a un peu plus d’un an, par cette insurrection militaire qui a fait d’un soldat ambitieux, d’Arabi-Bey, une sorte de dictateur, et qui a été le préliminaire d’une subversion complète de la vice-royauté. La sédition soldatesque du 1er février 1881 n’a pas tardé à se renouveler et est devenue rapidement une révolution qui a menacé l’ordre de choses établi en Egypte, qui a même affecté un caractère sensible d’hostilité contre l’Europe. En présence d’événemens révolutionnaires qui tendaient à mettre en question tout ce qui existe, les engagemens internationaux aussi bien que l’autorité du khédive, la France et l’Angleterre ne pouvaient évidemment rester indifférentes. L’Angleterre, comme maîtresse de l’Inde, est intéressée à tout ce qui se passe dans la vallée du Nil. La France, comme maîtresse du nord de l’Afrique et maintenant de la Tunisie, est intéressée à ne pas laisser s’établir un foyer d’anarchie ou d’hostilité dans cette région méditerranéenne du monde musulman. La France et l’Angleterre ne sont pas seulement engagées par des intérêts généraux, elles sont liées par toute leur politique, par des traditions d’influence et de protectorat, par leur participation à l’avènement du khédive actuel Tewfik-Pacha, par le contrôle financier qu’elles exercent en commun à Alexandrie.

Tout devait donc réunir les deux puissances qui ont été autrefois des rivales passionnées dans ces contrées du Nil, qui depuis longtemps se sont fait des habitudes d’action commune, qui ont fini par reconnaître qu’elles avaient le même intérêt à sauvegarder l’indépendance égyptienne. Voilà des années qu’en principe elles sont d’intelligence. Jusqu’à quel point cependant l’entente a-t-elle été sérieuse et efficace dans la phase récente des affaires égyptiennes ? C’est là ce qu’on pourrait appeler l’histoire des désillusions de l’alliance anglo-française, histoire écrite tout au long dans les documens britanniques qui viennent d’être publiés. A la lumière de ces documens, on peut dire que l’entente n’est pas allée au-delà d’une certaine limite. Elle s’est manifestée, il est vrai, par des notes identiques, par des démarches amicalement concertées, par l’envoi de quelques navires dans les eaux d’Alexandrie, où ils peuvent certes plus que jamais être utiles. À Londres et à Paris, on a jugé les événemens de la même manière, on a vu du même œil les dangers, on a senti également la nécessité de se mettre en garde contre des complications qui pouvaient porter atteinte aux intérêts européens, aux droits reconnus des deux puissances, au contrôle financier qu’elles exercent depuis quelques années. En définitive, l’accord est toujours plus apparent que réel ; les intentions de bonne intelligence ne vont pas jusqu’à se traduire en un système d’action précisent décisive, elles s’arrêtent en chemin !

L’Angleterre, pour sa part, a sans doute souvent varié. Elle a ses objections et ses réserves, même quand elle se prête à quelque e démonstration ; on sent qu’elle craint de s’engager, qu’elle est plutôt préoccupée sans cesse de se dégager, au risque de paraître se désavouer. Le secret des variations apparentes de l’Angleterre est bien simple : le cabinet de Londres veut se ménager tous les moyens pour mieux sauvegarder ses intérêts. La France, elle aussi, a certainement varié. Elle a des nuances différentes d’attitude et de langage, selon les ministères présens au pouvoir.

M. Barthélémy Saint-Hilaire a été le premier ministre des affaires étrangères ouvrant une négociation pour prêter appui au khédive contre l’anarchie militaire, pour mettre en sûreté, dans tous les cas, les intérêts des deux puissances, et il n’a pas eu le temps de réaliser ses idées ; il n’est pas allé au-delà de quelques propositions vagues ou préliminaires. — Avec le cabinet du 14 novembre, la politique change, ou, si l’on veut, la politique de la France s’anime et s’accentue. M. Gambetta s’émeut de la situation de l’Egypte, de l’arrogance de la sédition militaire qui menace de détruire l’équilibre égyptien, de l’intervention de la chambre des notables qui peut mettre la main sur le budget et annuler le contrôle européen. Il cherche à se faire des idées, à éviter tout à la fois une intervention turque et une délibération européenne, en réservant la question à la France et à l’Angleterre. Il n’est point douteux que M. Gambetta, inquiet de la précipitation et de la gravité des événemens, a cru pouvoir amener l’Angleterre à une coopération plus décidée. Dans sa pensée, la note collective du mois de janvier, qui offrait au khédive l’appui des deux puissances, — avec cette réserve singulière toutefois qu’on ne s’engageait pas sur le « mode d’action, » cette note n’était qu’un prélude. Le président du conseil du 14 novembre se trompait, il risquait de se jeter seul dans une aventure s’il avait voulu aller plus loin : une dépêche de lord Granville, récemment publiée, atteste assez qu’il n’aurait pas été suivi. Dans tous les cas, M. Gambetta représente évidemment l’idée d’action poussée jusqu’à l’intervention militaire, jusqu’à l’occupation de l’Egypte. — Avec M. de Freycinet, la politique change encore une fois : elle se retire ou s’efface. La politique du nouveau cabinet a même peut-être changé plusieurs fois, elle paraît sensiblement modifiée à quelques semaines de distance. Lorsqu’il y a un peu plus d’un mois, le gouvernement était interpellé sur ces affaires égyptiennes, comment s’exprimait M. le président du conseil ? « Nous sommes préoccupés, disait-il, de conserver à la France la situation particulière, la situation privilégiée, justement prévilégiée, qu’elle a en Egypte, l’influence prépondérante que lui ont acquise les concours de toute nature qu’elle a prodigués-à ce pays depuis plus d’un siècle, l’influence que lui assure la présence d’une colonie française qui porte haut et ferme et avec dignité le drapeau de la France… » Il n’y a que quelques jours, une interpellation nouvelle s’est produite, et si M. le président du cabinet n’a pas précisément désavoué ce qu’il avait dit il y a un mois, il a mis un zèle si fougueux à restreindre la défense de cette « influence prépondérante » de la France dont il avait parlé, à repousser toute idée d’intervention, à se retrancher à l’abri du concert européen, qu’il a fait souffrir quelque peu l’amour-propre national. Il a eu le chaleureux appui de ceux qui ont peur d’une action extérieure quelconque et aussi de ceux qui ont craint de voir M. Gambetta retrouver quelque popularité par ses hardiesses ; en réalité, il n’a que médiocrement réussi à déguiser les déconvenues, les mécomptes d’une diplomatie embarrassée et évasive.

Ainsi, en peu de temps, la politique française, représentée par plusieurs ministres successifs, passe par toutes les phases. Elle commence par les illusions ; elle se flatte d’exercer une « influence prépondérante, » de maintenir pour la France une « position privilégiée. » Elle essaie de lier partie avec l’Angleterre pour résoudre la question par l’autorité des deux puissances, par des démonstrations diplomatiques ou navales sans le secours de la Turquie et de l’Europe. Il n’y a pas plus d’un mois, elle répète encore par l’organe de M. le président du conseil que les autres puissances « ne font aucune difficulté d’abandonner aux deux cabinets de Londres et de Paris la direction de la politique » en Égypte, que « dans la solution de la question égyptienne l’avis de la France et de l’Angleterre, d’accord entre elles, devra prévaloir… » Il est trop clair qu’on n’en est plus là. On se trouve ramené de position en position à une sorte d’expectative impuissante et, pendant que cette retraite s’accomplit, les événemens suivent leur cours sans nous, peut-être contre nous. La révolution égyptienne, qu’on a cru intimider ou dominer, reste plus que jamais menaçante. L’intervention turque, qu’on se promettait d’abord d’exclure, qu’on a réussi un moment à détourner, il y a quelques mois, se réalise aujourd’hui sans contestation. La conférence européenne, dont on aurait voulu pouvoir se passer, devient une dernière ressource pour les politiques dans l’embarras. Tout cela, il faut l’avouer, ne ressemble point à un succès, à l’attestation victorieuse d’une « position privilégiée. »

Oui sans doute, M. Gambetta, avec ses velléités d’action, pouvait aller trop loin et se laisser emporter trop aisément par des témérités d’imagination. Il risquait de lancer la France dans une inextricable aventure où n’auraient pas tardé peut-être à se trouver compromis tous les intérêts de notre pays. Soit ! En revanche, M. de Freycinet, pour mieux se distinguer peut-être de M. Gambetta, s’efface un peu trop aujourd’hui ; il paraît trop facilement résigné à ce qu’il ne peut pas empêcher. M. le président du conseil va quelquefois lui-même un peu loin, et lorsqu’il y a quelques jours, il mettait tant de zèle à désavouer toute pensée d’intervention au nom de la France, à accepter la solidarité, la responsabilité des décisions de la prochaine conférence, il donnait raison à ceux qui lui reprochaient de divulguer le secret de ses faiblesses, de désarmer d’avance la diplomatie française dans le congrès. Les déclarations de M. le président du conseil n’ont rien perdu à être commentées par M. Ribot et ramenées à des termes plus mesurés, plus prudens. La vérité est qu’après s’être trop avancé d’abord, on est trop porté à reculer maintenant pour échapper à des complications qu’on n’avait pas prévues et que, si notre politique semble assez troublée au milieu de ses perpétuelles oscillations, c’est qu’elle est peut-être depuis quelques années mal engagée dans toutes ces affaires d’Orient.

Qu’on ne s’y méprenne pas, en effet. Ce qui arrive pour nous aujourd’hui en Egypte n’est que la conséquence d’une déviation, d’une erreur de la diplomatie française. Depuis la guerre qui a dépouillé l’empire ottoman d’une partie de ses provinces, qui a eu son dénoûment au congrès de Berlin, on dirait que nos gouvernemens se sont crus obligés de s’associer à tout ce qui a été fait pour achever la ruine de la Turquie ou pour aggraver ses revers. On a pris un rôle actif dans toutes les démonstrations organisées pour exercer une pression sur la Porte. On a fait la brillante campagne de Dulcigno en faveur du Monténégro. On a mis tout en œuvre pour favoriser les agrandissemens de la Grèce au détriment de l’empire. Notre diplomatie n’a eu que de bonnes intentions, c’est possible ; elle a manqué à coup sûr de jugement ou de prévoyance, d’abord parce que ce n’était pas à la France de s’associer au démembrement d’un grand pays, ensuite parce qu’il s’agissait d’un vieil allié avec lequel notre pays avait des liens traditionnels, qui reste, même après ses défaites, une puissance en Orient. Cet empire turc, il est plein d’incohérences et de barbaries tant qu’on voudra ; il n’a pas la civilisation européenne. Il est malade, il y a longtemps qu’on le dit. On l’a cru mort de ses derniers malheurs ; il n’est pas si facile à tuer, peut-être un peu parce qu’il n’est pas facile à remplacer, mais aussi parce qu’après tout, il garde les deux forces qui soutiennent longtemps les états, — la vigueur militaire et le génie diplomatique. On n’a pas réfléchi qu’avec ces deux forces doublées par le fanatisme religieux, un pays, fût-il cruellement éprouvé, se relève quelquefois assez rapidement, qu’il ne tarde pas du moins à retrouver un rôle. De plus, on n’a pas pris garde que, si les Turcs se voyaient abandonnés par d’anciens alliés, ils chercheraient bientôt de nouveaux appuis et qu’à Constantinople d’autres ne tarderaient pas à prendre notre place. C’est un peu l’histoire de ces derniers temps. On sait bien aujourd’hui quelles influences rognent à Constantinople, qui s’est fait l’ami, le protecteur des Turcs, qui envoie des officiers, des administrateurs, des agens de toute sorte pour aider à une certaine réorganisation de l’empire ottoman.

Ce qui n’est point douteux, c’est que ces Turcs, qu’on croyait abattus pour longtemps, si ce n’est pour toujours, qui semblaient menacés de mort prochaine, n’ont pas tardé à reparaître dans la politique de façon à obliger tous les cabinets à compter avec eux. Ils ont été servis par les circonstances sans doute. Ils ont pour eux un puissant protecteur qui trouve évidemment aujourd’hui son intérêt à les soutenir. Ils ont été favorisés par toutes les rivalités européennes, par les tergiversations de la France et de l’Angleterre dans les affaires égyptiennes. Tout les a servis sans contredit : ils ont eu aussi assez d’habileté pour se servir de tout, pour saisir les occasions où ils pouvaient prendre position sans péril. Ils ont su profiter des fautes des uns, des embarras des autres. Ils se sont montrés incontestablement en tout cela d’habiles diplomates. Le résultat est ce qu’on voit en ce moment même : les Turcs ont reconquis une sorte de suprématie dans les affaires de l’Egypte ; ils ont au Caire un commissaire impérial, Dervisch-Pacha, qui est la représentation vivante de l’autorité du sultan aux bords du Nil. Ils ont pour le moment le premier rôle dans l’imbroglio égyptien, et cette intervention turque, elle ne se fait pas assurément au profit de notre influence. S’il en est ainsi d’ailleurs, il faut bien avouer qu’on y a un peu aidé depuis quelques années par une politique qui n’a su ni concevoir ni réaliser un dessein, — ni ménager d’anciens amis, ni se créer des amis nouveaux.

Et maintenant que cette intervention turque est un fait accompli, qui d’ici à peu sans doute sera suivi de la réunion d’une conférence européenne à Constantinople, que sortira-t-il de tout cela ? D’abord, par le mouvement même des choses, depuis les incidens qui se sont succédé dans ces dernières semaines et surtout depuis les scènes qui viennent d’ensanglanter Alexandrie, la question a évidemment changé jusqu’à un certain point de caractère. Elle est sortie du domaine des conflits obscurs et des négociations restreintes pour devenir définitivement l’affaire de l’Europe, un objet de délibération universelle. Il ne s’agit plus de savoir ce que feront la France et l’Angleterre, ce que veut la Porte elle-même : c’est désormais l’Europe qui est juge. Que les Turcs, qui ont l’air de prendre une revanche, essaient de profiter jusqu’au bout de ce retour de fortune et s’efforcent de tirer parti des circonstances pour restaurer dans son intégrité la domination du sultan sur les bords du Nil, pour ressaisir le gouvernement direct de l’Egypte, cela se peut. Le commissaire impérial, Dervisch-Pacha, aurait déjà laissé entendre, dit-on, que les rapports de la vice-royauté avec la cour suzeraine pourraient être modifiés. La diplomatie ottomane, à Constantinople comme dans les capitales du continent, met toute son habileté à rappeler que l’Égypte n’a cessé d’être une partie intégrante de l’empire, que la situation de la vice-royauté du Nil est une affaire tout intérieure sur laquelle le sultan seul peut prononcer dans sa souveraineté. Oui, sans doute, le sultan est souverain ou suzerain, personne ne le conteste ; mais il est bien clair, il est bien entendu aussi que la Porte ne peut rien de sa propre et unique autorité, qu’elle ne pourrait même prolonger ou étendre son intervention qu’avec l’assentiment des puissances et que pour l’Europe l’indépendance ou la semi-indépendance de l’Egypte reste sous la sauvegarde du droit public. Il n’y a d’autre ordre légal à Alexandrie et au Caire que l’ordre établi par les traités, par les firmans diplomatiquement enregistrés, par tout un ensemble d’engagemens internationaux. Il s’agit de fortifier cet ordre de choses, de l’entourer de garanties nouvelles, non de l’abolir. M. le président du conseil de France répétait l’autre jour que c’était la condition première des délibérations de la conférence qui va se réunir. Le gouvernement anglais, lui aussi, l’a dit sous toutes les formes dans le parlement comme dans ses dépêches. Le ministre des affaires étrangères d’Italie, M. Mancini, le déclarait hier encore dans un récit un peu extraordinaire des dernières négociations. Tous les cabinets sont d’accord sur ce point. Au fond, la Porte elle-même, malgré ses réserves, n’en disconvient pas absolument. La question est de savoir comment la conférence arrivera à tout concilier en Egypte et comment ses résolutions seront exécutées. Il est certain que si d’une part le problème s’est simplifié en passant des délibérations de deux puissances qui l’ont laissé échapper sous la juridiction de l’Europe, il n’est pas d’un autre côté plus facile à résoudre. Il reste provisoirement une obscurité, un point noir dans l’atmosphère européenne.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas dire que, depuis le premier jour jusqu’au dernier, notre gouvernement ait été, pour sa part, très heureux dans toute cette affaire égyptienne, pas plus qu’il ne l’a été l’an passé dans les affaires de Tunis. Il est trop évident, au contraire, qu’il n’a réussi à rien, qu’il se débat assez tristement dans toutes ces questions de diplomatie, et s’il manque de suite, de netteté, de prévoyance dans ce maniement aussi délicat que compliqué des intérêts extérieurs, c’est qu’il ne sait pas toujours où il en est à l’intérieur. M. le président du conseil se figure peut-être que c’est une politique de rechercher les faveurs d’une assemblée en flattant ses passions et quelquefois ses instincts les plus médiocres. Il croit se créer une force parlementaire, une sorte de popularité en se distinguant ou en se séparant de M. Gambetta, en ralliant autour de lui toutes les hostilités que le ministère du 14 novembre a soulevées à son passage et qui lui ont survécu. Soit ! c’est, à ce qu’il parait aujourd’hui, une mode ou une tactique d’entrer en lutte avec M. Gambetta. L’autre jour, cet antagonisme a éclaté d’une manière presque violente, en plein parlement, entre le président du conseil du 14 novembre et le président du conseil du 30 janvier à propos des affaires d’Egypte. On a eu un moment un duel curieux, saisissant, visiblement provoqué avec intention entre la « politique d’aventures » attribuée à M. Gambetta et la politique infiniment plus modeste, plus résignée de M. de Freycinet. La rupture a été éclatante. Hier encore, M. le ministre de l’intérieur, en défendant ses projets de décentralisation, sa loi sur l’élection des maires dans une ville de l’Ouest, où il était en voyage, a lancé quelques traits acérés contre ceux qui lui « opposent si bruyamment aujourd’hui la politique d’autorité et qui non-seulement manquent à leurs doctrines, mais méconnaissent les véritables intérêts de la France. » L’allusion était transparente et allait droit à M. Gambetta, à sa politique et à ses amis.

Il est certain qu’on a beau jeu, avec ce ministère du 14 novembre, que M. Gambetta, comme chef de cabinet, n’a pas laissé de brillans souvenirs. Il a été une immense déception, et ce qu’il y a de plus dangereux pour lui, ce qui fait qu’il est tombé sans doute pour longtemps, qu’il reste, dans tous les cas, avec une autorité politique singulièrement diminuée, c’est que même encore aujourd’hui il ne se rend peut-être pas compte des causes de sa chute. Il serait prêt à recommencer, à choisir des collègues aussi sérieux que ceux du 14 novembre, à reprendre les mêmes projets, à commettre les mêmes fautes. Que le nouveau cabinet tînt à ne pas ressembler à cet étrange prédécesseur, qu’il voulût avoir une politique supérieure ou différente, à la fois plus libérale et plus mesurée, ce serait assurément ce qu’il aurait de mieux à faire ; mais c’est là justement la question ! Est-ce que le ministère d’aujourd’hui est si différent de celui qui l’a précédé ? Est-ce qu’après tout il ne suit pas la même politique avec quelques faiblesses ou quelques confusions de plus ? Est-ce que, sous prétexte de retenir autour de lui toutes les fractions d’une majorité incohérente, il ne livre pas au hasard des prises en considération, et l’organisation administrative, et le concordat, et les institutions militaires, et les institutions judiciaires ? Et ce qu’il y a de plus curieux ou de plus instructif, c’est que, même en se prêtant à tout, même en multipliant les concessions, il ne réussit pas à satisfaire cette majorité, à exercer sur elle quelque influence, à se garantir des échecs de scrutin à propos de toutes les fantaisies réformatrices. Il livre tout et il n’obtient rien.

On vient de le voir une fois de plus avec cette loi de prétendue réforme judiciaire qui, depuis quelques jours, a occupé et occupe encore le parlement, qui semble déjà destinée à se perdre dans le tourbillon des œuvres ambitieuses et stériles, après avoir soulevé sans profit toutes les questions. M. le garde des sceaux, Humbert, a cru sans doute simplifier la réforme en la limitant et gagner la faveur de la chambre, s’assurer une majorité en offrant une satisfaction à des ressentimens, à des préjugés républicains invétérés, à une des passions les plus vivaces d’une assemblée ombrageuse et vulgaire. Il a espéré particulièrement sauver l’inamovibilité en la suspendant temporairement, en accordant trois mois d’arbitraire pour la révision du personnel. À vrai dire, ce n’était là qu’un expédient peu sérieux arraché à la faiblesse ministérielle, imaginé pour déguiser une capitulation. L’inamovibilité existe ou elle n’existe pas. Elle n’est une garantie efficace dans l’administration de la justice que si elle est inviolable, si elle échappe aux représailles des partis, à toutes les pressions qui peuvent peser sur la conscience du juge ; elle est sans vertu si elle peut être périodiquement suspendue, s’il dépend d’un gouvernement, d’un ministère, d’une chambre passionnée d’accorder trois mois de révision discrétionnaire de la magistrature. L’atteinte, pour être partielle et temporaire, n’est pas moins réelle et meurtrière. Encore si on était au début d’un régime, au lendemain d’une révolution, dans une de ces circonstances exceptionnelles, extraordinaires dont parlait l’autre jour M. le garde des sceaux, cela se comprendrait ; mais on n’en est plus là apparemment. Il y a déjà douze années que la république existe ; il y a sept ans que la constitution a été votée, qu’elle est devenue la loi souveraine du pays ; il y a cinq ans qu’il y a un président républicain à l’Elysée, une majorité républicaine à la chambre, des politiques républicains dans tous les ministères. Dans cet intervalle de dix années, dont cinq au moins appartiennent au gouvernement des républicains, la plupart des magistratures se sont renouvelées ; le personnel des juges a changé, il change encore tous les jours par le mouvement naturel des choses.

Est-ce que, dans de telles conditions, M. le garde des sceaux a pu parler sérieusement l’autre jour de « nécessités sociales et politiques » pour légitimer ou pallier ce qu’il a lui-même appelé une « dérogation regrettable » à un principe salutaire ? La faiblesse, l’erreur de M. le garde des sceaux a été de ne pas défendre résolument, dès le début, l’intégrité du principe, de faire à des passions frivoles, à des préjugés vulgaires une concession qu’il désavoue dans sa pensée. Et à quoi lui a-t-elle servi, cette concession ? Elle n’a été peut-être qu’un encouragement, un stimulant. Le gouvernement proposait la suspension de l’inamovibilité ; la commission, de son côté, a proposé la suppression définitive et absolue, — et c’est la suppression que la chambre a votée sans s’inquiéter de l’opinion de M. le garde des sceaux. Ce n’est pas tout : une fois dans cette voie, une autre question plus grave, plus délicate peut-être encore, s’est élevée aussitôt. Un député s’est hâté de proposer par amendement le régime de l’élection pour la magistrature, et l’élection a été votée comme le reste, — de sorte que, chemin faisant, la question s’est étrangement compliquée. Elle s’est si bien compliquée que chambre et ministère ne savent peut-être plus où ils en sont.

À parler franchement, il y a bien une certaine logique et même quelque chose de spécieux dans ce double vote auquel on ne s’attendait pas. Il est bien certain que la suppression de l’inamovibilité, avec le droit de nomination laissé au pouvoir exécutif, livre au gouvernement, à tous les gouvernemens, le corps judiciaire tout entier ; elle crée une magistrature sans indépendance, ce que M. le garde des sceaux a appelé des « juges-commissaires. » Si l’inamovibilité est supprimée, il faut chercher quelque autre garantie, il faut donner au juge une autre origine, — l’élection. Voilà qui est dit et voté ! Seulement le malheur ici est que, pour échapper aux conséquences d’une première faute, d’un vote d’imprévoyance, on court à une autre faute plus grave encore, on se précipite tête baissée dans l’inconnu, dans la plus périlleuse des confusions. Il n’y a point à s’y méprendre, en effet : avec l’élection, c’est la magistrature livrée aux passions, aux caprices, aux captations, aux corruptions, à toutes les influences qui président à un vote. Les députés sont bien nommés par le suffrage populaire, dit-on. Sans doute ; mais les députés sont élus justement pour représenter des opinions, même quelquefois des passions politiques, et la justice soumise aux influences politiques, c’est la plus odieuse des tyrannies. Qu’en sera-t-il de tout cela ? M. le garde des sceaux a cru devoir donner sa démission, il a du moins pris un congé. La commission parlementaire de son côté s’est remise à l’œuvre, et la question a désormais des chances d’échouer même à la chambre, — dans tous les cas au sénat. C’est peut-être un ajournement indéfini ; mais dans tous les cas il reste un mal présent, de plus en plus sensible, c’est l’instabilité que ces procédés agitateurs introduisent dans l’organisation de la justice. Quelle est la situation d’une magistrature qui se sent livrée à toutes les suspicions, incessamment menacée ? Que peut-il en être de juges qui ne savent pas ce qu’ils seront demain, qui sont exposés aux épurations et aux révisions ? Peu importe, la chambre vote ! elle vote la suppression de l’inamovibilité et l’élection des juges. Elle votera peut-être demain des réformes militaires qui aideront à la désorganisation de l’armée. Il n’est point impossible qu’elle vote la révision du concordat. Elle satisfait ses caprices, sans rencontrer une bien vive résistance dans le ministère, et, chemin faisant, elle se livre à des démonstrations de fantaisie, elle prend le deuil à l’occasion de la mort de Garibaldi, qui vient de s’éteindre à Caprera. C’est le courant du jour !

Ch. de Mazade.