Chronique de la quinzaine - 14 juin 1886

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Chronique n° 1300
14 juin 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

C’est certainement une grande pitié de voir ce que les passions les plus vulgaires et les plus aveugles peuvent faire de la politique d’un pays comme la France. C’est une grande misère morale que tous les intérêts d’une nation, intérêts de paix intérieure, intérêts de considération extérieure, puissent être oubliés, méconnus ou mis en suspens parce que quelques boutefeux de parti poussent un cri de guerre contre des princes, hôtes paisibles de leur patrie, et parce qu’un gouvernement n’ose pas résister à des violences dont il sent lui-même l’iniquité.

Aujourd’hui encore, même aujourd’hui, après ce qui vient de se passer, il n’est douteux pour personne que M. le président du conseil, avec un sentiment plus fier de sa position et de son rôle, aurait pu détourner de la France, nous pourrions dire de la république, l’humiliation ou l’amertume d’un retour soudain à la politique des mesures exceptionnelles en pleine paix. Il l’aurait pu en montrant dès le premier jour quelque fermeté, en opposant une attitude nette et décidée à un mouvement tout factice suscité par des passions extrêmes et des calculs inavoués, en restant sur le terrain où il s’était placé il y a trois mois. Il n’avait qu’à le vouloir, il aurait probablement tout arrêté, en déconcertant d’un seul coup les violens et les tacticiens. Le malheur est que M. le président du conseil n’a pas l’habitude des longues résistances, que les partis connaissent la mesure de ses résolutions, qu’ils savent la manière d’avoir raison de cette volonté flexible et prompte aux capitulations. M. de Freycinet a cru plus habile de capituler pour n’être pas battu, d’enlever à des adversaires plus ou moins déguisés une question irritante dont ceux-ci pouvaient se servir contre lui, de suivre le troupeau républicain pour rester son chef. Il s’est hâté de proposer lui-même ce qu’il avait refusé il y a trois mois, une loi d’expulsion, — et alors on a eu sous les yeux, une semaine durant, cet étrange spectacle d’une crise où la liberté des princes est devenue l’objet d’une sorte de marchandage entre républicains au milieu de toutes les intrigues. L’exil serait-il total ou partiel ? Serait-il facultatif ou obligatoire ? Pendant quelques jours une commission a passé son temps à changer d’avis et de rapporteur, au risque de mêler la comédie à l’affaire la plus sérieuse. Il fallait cependant en finir, c’est bien certain. La question est passée de la commission devant la chambre, où, après un débat passionné, l’alliance s’est faite entre le facultatif et l’obligatoire, et le vote a prononcé : l’ère des proscriptions est rouverte en France après quinze années pendant lesquelles la paix publique n’a été troublée ou menacée que par ceux qui proscrivent aujourd’hui les princes !

Que l’exil frappe tous les princes, qu’il n’atteigne que les « chefs des anciennes maisons régnantes et leurs héritiers directs par ordre de primogéniture, » comme on le dit assez singulièrement dans une loi républicaine, c’est toujours la proscription ; c’est le retour à la politique des mesures exceptionnelles sans nécessité évidente, sans raison, et M. le président du conseil, avec ses roueries de langage, avec toutes les habiletés d’une parole doucereusement violente, n’est pas arrivé à démontrer comment ce qu’il jugeait lui-même inutile il y a trois mois est devenu tout à coup nécessaire pour la sauvegarde de la république. Ces princes qu’on bannit ou qu’on menace de l’exil ont-ils conspiré ? Ont-ils réclamé quelque privilège ou prétendu se mettre en dehors des lois communes et se dérober à leurs obligations de Français ? Un n’a pas même hasardé cette accusation ; M. le président du conseil n’a su trouver que cette éternelle histoire de l’hôtel Galliera, comme si c’était un attentat contre la république d’inviter des ministres étrangers à aller saluer une jeune princesse destinée à porter la couronne de Portugal ! La seule raison vraie, décisive, naïvement avouée par M. Madier de Montjau, celui que ses amis appellent « le vieux fleuve, » c’est que les républicains éprouvent le besoin de se débarrasser de ces princes qui les gênent, — et M. le président du conseil est trop obligeant pour ne pas se rendre à ce désir. L’aveu est certes précieux. Seulement les républicains, comme on le leur a objecté, oublient qu’ils ont pu, eux aussi, être gênans pour d’autres gouvernemens, qu’ils pourraient le redevenir, — qu’ils justifient par leurs actions tout ce qu’on a fait, tout ce qu’on pourrait faire encore contre eux, — et c’est ainsi que les violences s’enchaînent, qu’on tourne toujours dans ce cercle de proscriptions si justement caractérisé par la vive et ferme parole d’un jeune orateur, M. Piou. C’est ainsi qu’au lieu de créer une république libérale, tolérante, ouverte à tout le monde, on renoue la tradition de fructidor, comme l’a dit M. Albert de Mun dans un discours d’une sérieuse et pathétique éloquence. Et quel profit espère-t-on tirer de cette politique ? Ne voit-on pas que tout ce qu’on a fait ne sert et ne peut servir qu’à accentuer, pour ainsi dire, la position de M. le comte de Paris devant la France, à le désigner au pays par une persécution imméritée, à émouvoir l’opinion ? Ne s’aperçoit-on pas, d’un autre côté, que par ce triste système on risque de placer la France dans la situation la plus délicate vis-à-vis de toutes les puissances du monde, qui ne peuvent voir dans de tels actes qu’un signe d’instabilité, une menace de violences nouvelles ou un sentiment de crainte et de faiblesse ? Voilà tout ce qu’on gagne à s’engager dans des voies où l’on cède pour vivre, pour un reste de pouvoir, à des entraînemens sans noblesse et sans sincérité ! M. le président du conseil a cru peut-être se tirer d’embarras et se donner une apparence de force. À entendre ses discours, il se serait flatté de prouver que la république sait se faire respecter et ne veut pas paraître contestée ; il aurait eu l’intention de dissiper tous les doutes, au dedans et au dehors, sur la solidité des institutions présentes de la France, de mettre fin à ce qu’il appelle un mal chronique de déconsidération pour la république. M. le président du conseil se Latte de bien des choses ; il n’a fait en réalité que compliquer la situation, semer des irritations nouvelles, se donner l’air de braver ce mouvement d’opinion du 4 octobre dont il a parlé, qui n’avait pas précisément pour objet des expulsions et des proscriptions. Parce qu’on aura banni une famille de princes, croit-on qu’on aura supprimé les difficultés qui se pressent de toutes parts, qu’on s’est créées, et en sera-t-on plus avancé ? Est-ce que toutes ces crises de finances, d’industrie, qui sont nées d’une fausse direction des affaires publiques ont perdu tout à coup de leur vivacité et de leur intensité ? Est-ce que ces guerres religieuses qu’on a allumées gratuitement, sans raison, sans prévoyance, cessent d’être un péril pour la paix morale du pays ? Est-ce que ceux-là mêmes à qui M. le président du conseil vient de donner de tristes gages par ses faiblesses n’en sont pas déjà à lui demander des épurations nouvelles et ne supprimaient pas lestement il y a quelques jours, dans une commission, le budget des cultes ? Ces difficultés, elles sont aujourd’hui ce qu’elles étaient hier ; elles ne sont point assurément simplifiées, elles ne sont qu’aggravées par ce système de concessions qu’on ne cesse de pratiquer, et ce n’est pas parce que M. le comte de Paris aura passé la frontière que la république se trouvera tout à coup plus libre, plus respectée, plus dégagée des périls que les républicains eux-mêmes lui créent.

Ce qu’il y a de plus curieux au milieu de ces violences et de ces confusions accumulées à plaisir, c’est que des hommes de ces partis qui ne sont étrangers à aucun des égaremens de la politique du jour semblent se réveiller de temps à autre et s’apercevoir subitement que tout va à la dérive. Ils évoquent plaisamment l’ombre de M. Gambetta ! Ces docteurs naïfs et prétentieux découvrent tout à coup que la république a besoin d’être gouvernée aussi bien que la monarchie, que l’anarchie n’est pas un régime des plus sains, qu’un gouvernement doit être un gouvernement. C’est à merveille ! Il faut un gouvernement, il y a longtemps qu’on s’en doute. Seulement, — et ici on ne peut séparer les ministres et les députés, — si depuis dix ans tout dépérit et s’énerve dans la direction des affaires publiques, qui donc l’a voulu ? Depuis dix ans on est occupé à réaliser cet idéal qu’un spirituel Espagnol, d’autrefois, appelait le « dégouvernement absolu ; » on passe son temps à dissoudre les forces de l’état, à désorganiser les pouvoirs publics, à livrer l’administration, la magistrature, l’enseignement, la paix religieuse, les finances aux partis qui prétendent imposer leur domination. On recueille aujourd’hui ce qu’on a semé. Ce sont les radicaux qui commandent ; les ministres n’ont plus qu’à obéir, vivant au jour le jour dans une oscillation perpétuelle, entre les violences et les faiblesses. Assurément, s’il y avait eu un gouvernement, cette triste affaire des princes ne se serait jamais produite, et en dehors même de cette affaire, on n’a que le choix des faits, des incidens où se manifestent à la fois le désordre des esprits, la confusion des idées, l’impuissance de l’autorité publique ; on a sous les yeux ces deux exemples où semblent se résumer et se concentrer tous les caractères de la politique du jour.

Voilà plus de trois mois déjà qu’a éclaté cette pénible grève du bassin de l’Aveyron, de Decazeville. Évidemment s’il n’y avait eu qu’une question de salaires ou de relations de travail entre la compagnie des mines et ses ouvriers, elle aurait pu être résolue en quelques jours. Si elle dure encore, c’est que les agitateurs sont allés s’abattre dans cette malheureuse contrée pour organiser, à l’occasion d’un différend industriel, une sorte de campagne socialiste et révolutionnaire. Tout le monde s’en est mêlé. Des députés, des journalistes se sont chargés de faire de la politique agitatrice à Decazeville aux dépens de toute une population, d’entretenir la grève en laissant espérer aux ouvriers tantôt les secours qu’on ne manquerait pas de leur envoyer, tantôt les sympathies et l’appui du parlement. Ils n’ont que trop réussi à tout envenimer, à exciter les passions ; mais, certainement, de tous les incidens de cette déplorable affaire, un des plus bizarres est l’intervention d’un député radical, M. Laur, qui n’est pas le premier venu comme M. Basly, qui doit avoir quelque instruction puisqu’il est ingénieur, et qui du premier coup a trouvé le moyen de montrer ce qu’il peut y avoir de désordre dans une tête républicaine. M. Laur avait imaginé de se proposer comme arbitre, comme pacificateur, et, à voir comment il entendait son rôle, on comprend aisément que la compagnie ne se soit pas pressée d’accepter sa médiation. Il ne s’est pas tenu pour battu, et puisqu’on ne voulait pas de son arbitrage officiel, il s’est donné la mission d’un arbitre officieux. Il est allé à Decazeville pour prêcher la paix aux ouvriers et il leur a prêché la paix d’une étrange façon, en leur disant, il est vrai, qu’ils n’avaient rien de mieux à faire qu’à reprendre leur travail, mais qu’ils devaient en même temps créer une caisse de résistance pour se préparer à des grèves nouvelles, pour soutenir la guerre contre l’oligarchie financière. M. Laur, pour mieux encourager les grévistes à rentrer dans les mines, avait découvert une belle combinaison : il leur proposait de suppléer à ce que la compagnie leur refusait par une souscription publique, par des subsides que le parlement ne manquerait pas de leur accorder à première réquisition. Il leur a tenu bien d’autres discours : il leur a dévoilé la grande conspiration des « orléanistes » de la compagnie, qui ont juré de faire haïr la république en les affamant et de renouveler les journées de juin en faisant tirer sur le peuple ! M. le député radical Laur a continué avec avantage M. Basly et les autres. C’est ainsi que, depuis trois mois, on cherche un remède à la crise industrielle et on rétablit la paix ! Les agitateurs triomphent : ils ont prolongé la grève le plus qu’ils ont pu et, pendant ce temps, la misère a envahi la contrée ; toute une population industrieuse reste ruinée pour des années.

Eh bien ! en présence de ces menées cruelles des agitateurs, de toutes ces tentatives pour dénaturer et envenimer une crise toujours assez grave par elle-même, qu’ont trouvé à dire ces républicains qui demandent qu’on gouverne ? Qu’a fait le gouvernement, s’il y a un gouvernement ? Il a maintenu l’ordre matériel, à la vérité, grâce à un commandement militaire aussi prudent que ferme. Il a laissé faire tout le reste, pour clore cette malheureuse campagne par des cotes mal taillées en proposant une nouvelle loi sur les mines pour faire plaisir aux radicaux et en nommant une commission d’ingénieurs chargée de supputer des équivalences de salaires. La grève finit maintenant d’épuisement : l’œuvre de démoralisation et de ruine reste dans tous les cas accomplie.

Autre exemple qui n’est pas moins curieux et moins significatif. Paris, on le sait bien, est en possession d’un conseil municipal qui a tous les privilèges, y compris le privilège du ridicule. C’est entendu depuis longtemps, cet étrange conseil ne craint rien ; il a le droit de se livrer à toutes les fantaisies et même d’exposer la ville qu’il représente à devenir un objet de suspicion ou de dérision pour le monde. Il prétend tout régler, tout trancher, et il se moque parfaitement de la loi, des pouvoirs publics, des intérêts traditionnels de la cité aussi bien que des convenances. Il vote, il manifeste, il ne connaît pas d’obstacles. Depuis quelques jours surtout, la représentation est complète. Oh ! par exemple, s’il s’agit d’une institution d’humanité destinée à porter le nom d’un homme qui par son génie scientifique est l’honneur de la France, qui est entouré des sympathies et du respect du monde entier, les édiles parisiens, qui ne reconnaissent pas l’aristocratie du génie et de la gloire, feront des façons ; ils marchanderont leur souscription et les terrains de la ville à M. Pasteur. Ils sont méticuleux pour une œuvre qui n’intéresse que la science et l’humanité ! Pour tout le reste, ils ne s’arrêtent devant rien, ils poursuivent leur œuvre en maîtres omnipotens.

Ils envoient des secours à tous les grévistes et ils se votent à eux-mêmes des subsides pour leurs voyages. Ils traduisent au besoin devant leur tribunal d’inquisition les particuliers, dont ils ne craignent pas d’éplucher la fortune. Ils prétendent gouverner l’enseignement, ils s’occupent aussi de remplacer les armées permanentes par une garde nationale d’un nouveau genre sous le nom de bataillons d’adultes. Ils n’ont pas manqué surtout de délibérer sur l’expulsion des princes et sur la confiscation de leurs biens. Tout cela se passe sous les yeux d’un préfet qui proteste timidement, vainement, en attendant que le conseil municipal ait son pouvoir exécutif, qu’il finira peut-être par obtenir, comme il va avoir un de ces jours ses séances publiques. Alors rien ne lui manquera, et si on lui objecte encore qu’il manque à la loi, il répondra, comme il l’a fait ces jours derniers, que c’est la faute de la loi. — Eh bien ! devant cette anarchie, devant cette force usurpatrice d’un pouvoir qui n’est que ridicule aujourd’hui, qui peut être tyrannique demain, que fait le gouvernement ou ce qu’on peut appeler encore de ce nom ? Il ne fait rien, à peu près rien et il laisse tout faire ou à peu près. M. le président du conseil parle d’un gouvernement en expectative qui menacerait la république, qu’il aurait entrevu quelque part, un peu à l’hôtel Galliera ou à Eu ; il se trompe parce qu’il le veut bien. Le gouvernement qui peut être le plus vrai danger pour la république est là, à l’Hôtel de Ville, avec son organisation, avec son budget, avec son arrogance, — et avec la liberté qu’on lui laisse, à la première crise, il serait tout constitué !

C’est l’éternelle faiblesse des républicains de n’écouter que leurs passions, de ne pas vouloir s’avouer que, s’il n’y a pas aujourd’hui un gouvernement, c’est qu’ils ne font rien pour le créer, que le mal dont ils ont, par intervalles, le vague sentiment, est tout entier non là où ils le cherchent, mais dans leurs fautes, dans leur politique. Ils peuvent essayer encore quelquefois de faire illusion à l’opinion, de se faire illusion à eux-mêmes par des déclamations, par des démonstrations de force ou de majorité. Ils peuvent se figurer qu’ils suppléeront à tout ou qu’ils en imposeront par des violences, par des expulsions de princes. C’est une dernière méprise. Il y a deux points sur lesquels les républicains devraient être bien fixés. Le premier, c’est que le pays ne se laisse plus abuser. Il commence à voir clair dans ses affaires ; il sait que si le malaise est partout, si sa paix morale est troublée, si ses finances sont épuisées, si son industrie et son commerce souffrent, si le crédit de la France a diminué dans le monde, c’est le résultat de toute une politique aveugle de parti. Il n’y a que quelques jours, dans une réunion d’honnêtes industriels, de simples fabricans de jouets, un homme tout pratique, ayant un grand négoce, M. Lourdelet, le disait sans détour : « Au lieu de s’adonner à l’étude des questions d’affaires, on consacre le temps à des discussions irritantes. … » Et comme on l’interrompait, il ajoutait aussitôt : « Il suffit de sortir de nos frontières pour savoir ce qu’on pense au juste de ceux qui nous gouvernent. Ceux de nos compatriotes qui sont à l’étranger n’ont que trop de raisons de n’être fiers ni du gouvernement ni du parlement… » Voilà la vérité ! Il y a un autre point sur lequel les républicains ne peuvent avoir d’illusion : c’est qu’avec des violences ils ne remédieront à rien, et ils n’intimident plus personne. L’opinion française ne se laissera pas arrêter par des brutalités de parti ; le pays se sent assez maître de lui, assez fort pour avoir raison des fous et de ceux qui, par faiblesse, seraient les complices des fous.

En a-t-on fini, cette fois, sérieusement fini avec cette éternelle affaire d’Orient, objet des soucis de la diplomatie ? La paix de l’Europe, qui n’est jamais assurée tant que tout n’est pas réglé et qu’il reste une petite issue pour l’imprévu, cette paix, dont tout le monde s’occupe, est-elle définitivement à l’abri de surprises nouvelles ? On peut le croire, puisque le dernier incident de la crise orientale, l’incident hellénique, semble clos maintenant sur la frontière de l’Épire, comme dans les eaux du Pirée, puisque la Grèce a commencé son désarmement et que les cinq puissances alliées pour ramener le peuple hellène à la raison ont atteint le but de leur campagne diplomatique et navale. Ce n’est pourtant pas sans peine qu’on a fini par arriver à un dénoûment. Les puissances ont paru d’abord décidées à garder leur menaçante attitude, à ne pas lever le blocus des ports helléniques, tant que la Grèce ne leur aurait pas notifié, par voie officielle et authentique, son désarmement. Le chef du nouveau cabinet d’Athènes, M. Tricoupis, de son côté, voulait bien désarmer, mais sans se croire obligé à une notification qui pouvait ressembler à une soumission mortifiante, presque à une aliénation d’indépendance. Cela aurait pu durer longtemps ainsi. Le nouveau ministre des affaires étrangères du roi George, M. Dragoumis, a heureusement trouvé un moyen indirect de donner une sorte d’authenticité au désarmement et, ce qu’il y a de plus curieux et de plus piquant dans cet épilogue d’une singulière campagne de diplomatie, c’est qu’au dernier moment, le secours le plus empressé et peut-être le plus efficace est venu à la Grèce de la puissance avec laquelle elle avait failli être en guerre. C’est la Turquie elle-même qui est intervenue, sans rancune, pour hâter la solution dans l’intérêt de la Grèce, et de fait, le blocus a été levé ; lord Rosebery l’a annoncé il y a peu de jours au parlement anglais. C’est donc le dernier mot, la fin des fins, on peut le croire, et de cet épisode il ne reste plus que le souvenir d’une assez médiocre campagne où les puissances ont obtenu ce qu’elles voulaient sans avoir le droit d’être bien triomphantes, où la France elle-même n’a peut-être pas fait une figure bien digne d’elle. C’est l’impression qu’on garde encore à la lecture de ce « livre jaune, » que notre gouvernement vient de publier, et qui n’est que l’histoire d’une assez maussade aventure de diplomatie.

La grande lutte qui passionne l’Angleterre bien plus que l’incident grec, qui depuis quelques mois agite le parlement, l’opinion, et a déjà passé par tant d’émouvantes alternatives, cette lutte vient d’avoir son dénoûment, ou tout au moins ce qu’on pourrait appeler un premier dénoûment. La politique de l’home rule a essuyé une défaite signalée dans la chambre des communes. Il s’est rencontré une majorité de trente voix pour refuser d’admettre à la seconde lecture le bill proposé par M. Gladstone pour l’émancipation de l’Irlande.

Jusqu’au dernier moment, il est vrai, la question a pu paraître incertaine. D’un côté, les scissions s’accentuaient dans le camp libéral. Lord Hartington et ses amis du vieux parti whig s’étaient nettement et irrévocablement décidés ; ils conduisaient la campagne de l’opposition. M. Chamberlain et les radicaux, après avoir paru un instant hésiter, se prononçaient à leur tour plus vivement que jamais il n’y a que quelques jours, à la veille de la bataille décisive. Le ministère avait perdu ses amis traditionnels et ses nouveaux alliés du radicalisme ; il ne pouvait plus même compter sur M. Bright. — D’un autre côté, M. Gladstone gardait encore un tel ascendant qu’il semblait suffire à lui seul, avec la puissance de sa parole, avec son habileté, pour rallier l’armée ministérielle et retenir la victoire. Il ne négligeait certes rien, en tacticien savant qu’il est, pour voiler ou atténuer les dissidences, pour reconquérir les libéraux ou les radicaux qui se séparaient de lui. Il s’étudiait à les désarmer en leur montrant qu’il ne s’agissait, après tout, à cette seconde lecture, que du vote d’un principe, que le bill serait ensuite retiré et remanié, que le parlement restait libre. Il mettait toute sa dextérité à gagner du temps, dans l’espoir de lasser l’opposition, d’entraîner l’opinion. C’était sa tactique évidente depuis quelques semaines. Jusqu’à quel point avait-il réussi ? On ne le savait pas. Le jour où la discussion définitive s’est ouverte à Westminster, la scène était assurément dramatique. Un des chefs du libéralisme dissident, M. Goschen, a engagé le feu avec autant de vigueur que de talent contre la politique irlandaise du cabinet. Le chancelier de l’échiquier dans le dernier ministère conservateur, sir Michael Hicks-Beach, a continué le combat énergiquement, avec assez de réserve toutefois pour ne pas effaroucher les libéraux. M. Parnell, à son tour, s’est jeté dans la mêlée pour l’Irlande, pour le ministère. M. Gladstone, enfin, s’est chargé de résumer le débat et de dire le dernier mot ou de porter le dernier coup, sans dissimuler le chagrin qu’il éprouvait de rencontrer d’anciens amis parmi ses adversaires. Quand tout a été dit, à une heure du matin, le scrutin s’est ouvert au milieu d’une indescriptible émotion, et on n’a pas tardé à savoir que le ministère n’avait que 311 voix, que l’opposition avait 341 suffrages : c’était la défaite de l’home rule ! Aussitôt, les cris ont éclaté parmi les Irlandais et les ministériels, qui ont salué M. Gladstone de leurs acclamations et poursuivi les vainqueurs de leurs murmures, accompagnés de grognemens de toute sorte. Le résultat n’était pas moins acquis, et, avant de se dérober aux tumultueuses ovations des Irlandais, M. Gladstone n’a eu que le temps de demander au parlement de s’ajourner jusqu’aux résolutions qui deviennent inévitables après le dernier vote.

Quelles seront maintenant ces résolutions ? On ne peut plus évidemment sortir de là que par une dissolution du parlement. Le principal chef de l’opposition victorieuse, lord Hartington, eût-il été appelé au pouvoir par la reine et eût-il réussi à former un ministère en s’alliant avec les conservateurs, ce n’eut été qu’un cabinet de coalition qui n’aurait bientôt plus eu de majorité, s’il en avait eu une dès le premier jour, qui était lui-même obligé de dissoudre le parlement. Cette dissolution, elle était dans toutes les prévisions ; elle s’imposait aux libéraux dissidens ou aux conservateurs arrivant au pouvoir, comme elle s’impose à M. Gladstone gardant le ministère. De toutes parts, on n’a cessé de répéter depuis quelque temps que le pays n’avait pas été consulté sur la politique nouvelle proposée pour l’Irlande ; le dernier vote de la chambre des communes ne fait que précipiter cette consultation. La question a été agitée et provisoirement tranchée dans le parlement, elle passe désormais devant le pays : la lutte entre dans une phase nouvelle. C’était inévitable ; il n’est pas moins vrai que cette dissolution, devenue aujourd’hui une nécessité, acceptée ou subie par la reine, préparée et conduite par M. Gladstone, s’accomplit dans des conditions singulièrement redoutables pour l’Angleterre. Au premier abord, la lutte qui se prépare, pour laquelle tous les partis s’organisent déjà, semble assez simple : elle s’engage entre deux politiques, entre ceux qui suivent passionnément M. Gladstone, qui, sur la foi de sa parole, prennent pour programme l’émancipation de l’Irlande, et ceux qui, plus préoccupés de l’unité de l’empire, fidèles aux vieilles traditions britanniques, résistent à ce qu’ils considèrent comme une utopie périlleuse pour les trois royaumes. On votera pour le home-rule ou contre le home-rule, c’est le double mot d’ordre ! Cela paraît simple : au fond, personne, pas plus M. Gladstone que les autres politiques anglais, personne ne sait quelles seront les conséquences de cette dissolution, comment l’Angleterre sortira de cette crise où elle est entraînée par la généreuse et aventureuse audace d’un vieillard. On sent bien qu’après le signal donné par M. Gladstone, on ne peut plus revenir en arrière, que la politique de coercition est épuisée à l’égard de l’Irlande ; on ne voit pas où peut s’arrêter une réforme qui attaque l’intégrité de l’empire, comment on peut faire les concessions imposées par les circonstances sans mettre en péril la puissance anglaise.

On est en plein inconnu ! Et ce qui ajoute à la gravité de la situation, c’est que si la lutte, tout en étant passionnée, peut rester encore pacifique en Angleterre ou en Ecosse, elle menace d’être à la fois passionnée et sanglante en Irlande, où la guerre civile est pour ainsi dire organisée, où les loyalistes anglais, les orangistes, semblent résolus à se défendre, et où les nationalistes irlandais ont en ce moment toute l’irritation d’une espérance déçue. À peine le dernier vote de la chambre des communes a-t-il été connu, l’agitation s’est plus que jamais ravivée en Irlande. Les orangistes ont triomphé ; les nationalistes, qui ont cru un instant avoir la victoire et qui se sentent soutenus par un premier ministre, ont recommencé leurs manifestations violentes. Un peu partout, à Belfast, à Lurgan, à Monaghan, les rixes et les conflits ont éclaté ; des usines ont été incendiées, le sang a coulé. Les partis, en effervescence et toujours prêts à courir aux armes, se préparent étrangement au scrutin ! M. Gladstone, en engageant cette lutte, se flatte, comme il l’a dit, d’avoir le cœur du peuple, d’entraîner les Anglais, d’apaiser les Irlandais par la libéralité de sa politique. Il est possible qu’il ait cette victoire de scrutin, qui ne serait pas d’ailleurs encore un dénoûment ; il est bien possible aussi que beaucoup d’Anglais, même parmi ces millions de nouveaux électeurs appelés à la vie publique par la dernière réforme, se sentent un peu troublés, qu’ils reculent devant les scènes de désordre qui précéderont et accompagneront peut-être les élections en Irlande. C’est là la question d’où dépend l’avenir de l’Angleterre.

Ce ne serait pas la première fois que les politiques excessives et les agitations auraient cet effet de réaction. Tout ce qui trouble ou menace la paix d’un pays réveille les instincts conservateurs, et une des manifestations les plus curieuses, les plus significatives de cette vérité est certainement ce qui vient de se passer en Belgique à l’occasion du renouvellement de la moitié de la chambre des représentans. Il y a deux ans, aux élections de 1884, les libéraux, qui étaient depuis longtemps au gouvernement, se voyaient tout à coup vaincus et dépossédés par les conservateurs, qui retrouvaient un avantage assez marqué pour reprendre la direction des affaires. Les libéraux avaient toutefois encore la ressource de se figurer qu’ils avaient été victimes d’une surprise ; ils se plaisaient à croire que le pays s’était laissé tromper, que les catholiques revenus au pouvoir ne tarderaient pas à compromettre et à perdre par leurs fautes une victoire éphémère. Leurs calculs ne se sont pas précisément vérifiés. Deux années se sont écoulées sous un ministère catholique ; le scrutin s’est rouvert il y a quelques jours, le 8 juin, pour une nouvelle réélection partielle de la chambre des représentans belges, et cette fois la défaite est plus accablante encore qu’il y a deux ans. Les libéraux avaient cinquante-deux représentans dans la dernière chambre, ils n’en ont plus que quarante et un et peut-être trente-neuf. Les catholiques sont au nombre de près de cent ; ils ont dans le parlement une majorité qui dépasse toutes les majorités qu’ils ont eues depuis 1830. Le mouvement conservateur persiste et continue par le désastre aggravé du parti libéral. Cette évolution d’opinion accomplie en pleine liberté publique ne peut donc plus passer comme il y a deux ans pour une surprise.

Elle a plus d’une raison, elle a d’abord son explication dans les fautes que les libéraux ont commises quand ils étaient au pouvoir, dans leurs abus de domination, leurs guerres aux croyances et leurs dépenses imprévoyantes, dans les gages qu’ils ont donnés au radicalisme tout en prétendant se séparer de lui. Ce sont les libéraux qui ont préparé leur propre défaite ; ce sont les radicaux qui l’ont précipitée et aggravée depuis deux ans par leurs agitations, par leurs jactances anarchiques, par leurs propagandes, et il n’est point douteux que les mouvemens révolutionnaires qui se sont produits il y a quelques mois ont singulièrement servi à réveiller, à accentuer les sentimens conservateurs du pays. C’est une explication évidente ; mais il y a une autre raison : c’est que le ministère catholique qui est depuis deux ans au pouvoir sous la présidence de M. Beernaert a su gouverner avec une modération habile, en évitant d’inquiéter les instincts libéraux et de céder à des entraînemens de réaction. Les conservateurs ont au- jourd’hui le pouvoir, ils l’ont au moins jusqu’à une élection nouvelle, jusqu’en 1888, et comme tous les partis victorieux ils peuvent évidemment à leur tour abuser de leur succès. S’ils sont à demi prévoyans cependant, ils comprendront que la meilleure politique pour eux est de ne pas compromettre par des exagérations ce qu’ils ont conquis et affermi par la modération.

ch. de mazade.