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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1896

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Chronique n° 1540
14 juin 1896


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 juin.


Nous disions il y a quinze jours que la période qui se terminait avait été une période de préparation et d’attente. Les vacances parlementaires prenaient fin ; les Chambres venaient de rentrer en session. Ce n’était pas faire concurrence à ces prophètes dont nous possédons à Paris, en ce moment même, un curieux spécimen, que d’annoncer, de la part des radicaux et des socialistes, toute une série d’interpellations. Le passé nous répondait de l’avenir. Au reste, quelques-uns des principaux orateurs de l’opposition, et entre autres le plus sonore d’entre eux, M. Jean Jaurès, n’avaient pas attendu le retour des Chambres pour faire part par écrit au gouvernement de leur intention de l’interpeller. C’est à M. Barthou, ministre de l’intérieur, que M. Jaurès avait adressé sa lettre : il se proposait de l’interroger sur la portée politique du mouvement administratif. À défaut de ce thème oratoire, M. Jaurès en aurait certainement trouvé un autre à développer, et peut-être même aurait-il bien fait de le chercher, car celui-là n’était pas très bon ; mais il fallait bien que le nouveau cabinet essuyât tout de suite le premier feu de ses adversaires. Les radicaux socialistes s’étaient autrefois légèrement amusés de la bonne composition de quelques-uns de nos amis, qui avaient cru devoir laisser vivre le ministère Bourgeois pendant un certain temps avant de l’attaquer. Ces procédés de temporisation ne sont pas à leur usage. Dès le premier jour, ils choisissent leur terrain, ou du moins ils prennent une position d’attaque sur le premier qui se présente, et ils adressent de là leurs sommations au gouvernement. C’est ce qu’a fait M. Jaurès. Toutefois, à mesure qu’on se rapprochait de la rentrée des Chambres, et surtout lorsque cette rentrée a été effectuée, l’embarras des socialistes est devenu de plus en plus manifeste. Il s’est traduit par des ajournemens successifs de leurs interpellations. Comment faire un grief sérieux à M. le ministre de l’intérieur d’avoir procédé à un mouvement administratif ? N’était-ce pas son droit ? Tout cabinet qui arrive aux affaires n’en a-t-il pas fait autant ? M. Bourgeois n’en a-t-il pas fait beaucoup plus que M. Barthou ? Et celui-ci ne s’est-il pas exposé aux justes reproches de ses amis pour n’en avoir pas fait assez ? Les interpellateurs socialistes n’ont pas tardé à s’apercevoir qu’ils n’aboutiraient à rien, sinon à grouper tout de suite autour du gouvernement sa majorité encore un peu diffuse. Aussi ont-ils reculé de jour en jour leur manifestation, prolongeant les délais comme s’ils attendaient quelque chose, et n’attendant rien d’ailleurs que ce hasard heureux qui vient parfois au secours des partis en détresse. Subitement, ils ont cru être servis à souhait ; un évêque venait de prononcer un discours.

Aussitôt M. Rivet s’est substitué à M. Jaurès pour interpeller le ministère. Le prélat dont il s’agissait, Mgr Mathieu, avait présidé, dans une chapelle privée, une cérémonie religieuse à laquelle un prince de la maison d’Orléans avait pris part. Mgr Mathieu a cru devoir adresser au jeune prince et à sa famille les complimens de simple et juste courtoisie que réclamait la circonstance. Quelques-unes de ses expressions ont-elles peut-être passé légèrement la mesure ? C’est ce qui peut arriver à tout le monde dans la chaleur de l’improvisation. En tout cas, il avait déjà désavoué, et dans les termes les plus formels, toute intention inconstitutionnelle : il s’était déclaré partisan très convaincu, très dévoué, très fidèle de la politique du Saint-Père, et observateur respectueux des instructions qui en dérivent. N’importe ; les paroles de Mgr Mathieu, transportées du milieu où elles ont été prononcées, et où elles n’avaient aucune signification politique, dans un milieu tout différent, celui de la presse et de la Chambre, ont paru prendre un autre caractère. Au même moment, Mgr Mathieu a été nommé archevêque de Toulouse. Archevêque de Toulouse ! Un homme qui avait tenu un pareil langage ! Sur ces entrefaites n’a-t-on pas découvert, et on n’a pas manqué d’en tirer parti, que Mgr Mathieu, le 1er janvier dernier, dans une réception où il recommandait les pouvoirs publics aux prières de son clergé, avait dit de la Chambre qu’elle en avait particulièrement besoin ? Peut-être n’avait-il pas eu tout à fait tort ; mais il faut convenir que ses expressions avaient été, cette fois, aussi sévères qu’elles sont devenues plus tard obligeantes lorsqu’elles se sont adressées aux princes et aux princesses de la famille royale. Cela prouve sans doute que Mgr Mathieu croit devoir la vérité aux puissans de la terre. Ou plutôt, et pour parler franchement, cela ne prouve rien du tout. Mgr Mathieu est, de l’aveu de tous ceux qui le connaissent, un prélat très libéral. En admettant qu’il n’eût pas trouvé, dans une circonstance particulière, les paroles les plus justes et les mieux appropriées, celui-là seul qui est sans péché du même genre aurait eu le droit de lui jeter la pierre. La vérité est que, pas plus à gauche qu’au centre ou à droite, il ne s’agissait du discours lui-même de Mgr Mathieu, seulement, les radicaux espéraient trouver dans ce discours des armes contre le ministère qui avait appelé son auteur de l’évêché d’Angers à l’archevêché de Toulouse. M. Léon Bourgeois a profité de l’occasion pour dire qu’il n’aurait jamais commis une pareille faute : on ne peut, il est vrai, le juger que sur celles qu’il a commises, mais il y en a assez pour croire qu’il aurait pu commettre même celle-là, si c’en est une. M. Faberot en a profité à son tour pour déclarer, dans une interruption, qu’il n’y avait pas de sang royal, ce qui a fait rire tout le monde. M. Rambaud, ministre des cultes, a indiqué à la Chambre les raisons sérieuses qui l’avaient déterminé à proposer le choix de Mgr Mathieu comme archevêque. Enfin, et là surtout a été l’intérêt de la séance, M. Méline, président du Conseil, entraîné par les développemens que prenait le débat, a exposé en quelques mots précis et énergiques la politique du gouvernement. On l’accusait d’être le prisonnier de la droite cléricale et monarchique. « J’ai planté, a-t-il répondu, mon drapeau au milieu de cette Chambre ; j’accepte tous les concours de bonne volonté pour m’aider à le maintenir. »

Cette déclaration, faite avec un accent d’honnêteté et de courage auquel les Chambres sont toujours sensibles, a produit une très vive impression. Il y avait longtemps qu’un ministère n’avait tenu un pareil langage. Tous avaient plus ou moins dit qu’ils faisaient une politique d’idées et de principes et non pas une politique de personnes et de groupes ; mais tous, en réalité, s’étaient particulièrement préoccupés des groupes et des personnes à rallier ou à repousser, et encore plus à repousser qu’à rallier. Ils avaient cherché à donner satisfaction à telle fraction parlementaire plutôt qu’à une autre, ou même spécialement à l’exclusion de cette autre. M. Méline n’exclut de sa majorité que ceux qui s’en excluent eux-mêmes. Il a un programme et il s’y tient, sans se croire obligé de le défendre par des excommunications individuelles. L’accepte qui veut. M. Méline ne fait de marchandage avec qui que ce soit ; on n’a pas essayé de lui imposer des conditions, et si on l’essayait, il ne les accepterait pas ; il est et il restera ce qu’il est, un républicain ferme et modéré, fidèle exécuteur de toutes les lois, réformateur dans une mesure qu’il croit sage et prudente et qui, en tout cas, est nettement déterminée, point clérical, mais respectueux de l’idée religieuse et de la liberté de conscience : tel qu’il est, tel qu’il se montre, il a demandé à la Chambre de lui donner sa confiance, et la Chambre la lui a donnée.

Elle l’a fait à deux reprises différentes, une première fois sur l’interpellation de M. Rivet relative à l’incident de l’archevêque de Toulouse, une seconde fois sur l’interpellation de M. Jaurès relative au mouvement préfectoral. Car il a bien fallu, en fin de compte, que cette interpellation se produisit au grand jour d’un débat public. À vrai dire, venant après celle de M. Rivet elle était moins dangereuse encore qu’auparavant. Toutes les fois que l’opposition réussit adonner aune affaire une couleur anticléricale, la majorité du gouvernement tombe à son étiage inférieur. Bien que les passions d’autrefois se soient, comme on a pu le voir, en grande partie calmées, il reste encore beaucoup de situations particulières gênées et embarrassées. C’est là-dessus que comptaient les radicaux lorsqu’ils interpellaient le gouvernement au sujet de Mgr Malhieu ; aussi le ministère n’a-t-il eu, ce jour-là, que 50 voix de majorité, chiffre minimum de sa majorité actuelle. Le surlendemain, à propos de l’interpellation Jaurès, la majorité s’est élevée à 80 voix, ce que nous ne regardons pas encore comme le maximum qu’elle puisse atteindre, mais ce qui est déjà un chiffre très respectable. Avec 80 voix de majorité au point de départ, un ministère peut gouverner longtemps. Quant à l’interpellation même de M. Jaurès, il y a peu de chose à en dire. Elle a donné l’occasion à M. Barthou de prononcer un excellent discours, dans lequel il a revendiqué tous les droits du gouvernement en matière administrative. La bonne administration du pays serait impossible si le ministre de l’intérieur n’avait pas toute liberté de changer ses préfets de place sans être obligé d’apporter leurs dossiers à la tribune et de les discuter avec la Chambre. C’est affaire de confiance entre le ministre et la majorité. De telles vérités sont à ce point élémentaires qu’on ne pouvait pas les contester. Aussi ne l’a-t-on pas fait. Mais, tout de suite, le débat, comme l’avant-veille, a pris un caractère plus général, et cette fois, au bleu du cléricalisme et de l’anticléricalisme, c’est le socialisme et l’antisocialisme qui se sont trouvés en présence. Entre les deux, la Chambre a été mise en demeure de choisir. Elle l’a été d’abord par M. Jaurès, il faut le reconnaître, mais aussitôt après par MM. Barthou et Méline, qui ont relevé le défi et qui, à leur tour, l’ont porté à leurs adversaires.

Le débat qui s’est produit à la Chambre avait été préparé par des discours et par des polémiques au dehors. Le premier de ces discours en date est celui que M. Léon Bourgeois a prononcé à Melun, et dont nous avons déjà parlé il y a quinze jours. On ne prévoyait pas à ce moment que cette harangue, dans laquelle l’ancien président du Conseil avait cherché un peu timidement à se séparer, ou plutôt à se distinguer des socialistes ou peut-être seulement des collectivistes, produirait parmi ceux-ci autant d’impression qu’il l’a fait. Il n’y avait en somme rien de nouveau dans cette production oratoire ; M. Bourgeois avait déjà dit plusieurs fois ce qu’il a répété à Melun ; mais on l’avait peut-être oublié, ou même, pendant qu’il était ministre, on n’avait pas voulu l’entendre. Les socialistes en auraient été gênés pour soutenir le cabinet radical. Dès qu’ils n’ont plus eu cette préoccupation, ils ont repris leurs coudées franches, et ils ont entamé entre eux une campagne de publicité, à la suite de laquelle un véritable schisme a éclaté dans le parti. N’étant plus groupés dans une même majorité gouvernementale par la nécessité de se faire des concessions réciproques, ils se sont mis à parler avec une grande abondance et se sont adressé les uns aux autres des imprécations très instructives pour la galerie. M. Bourgeois avait dit ou paru dire qu’il y avait quelque différence entre le socialisme et le collectivisme, et, s’il désavouait le second, il montrait une certaine faiblesse envers le premier. M. Millerand, secondé bientôt par M. Jaurès, a déclaré que cette différence n’existait pas, et que l’identité était parfaite entre le socialisme et le collectivisme. On ne pouvait pas être partisan du premier sans l’être du second. Nous sommes volontiers de cet avis, et nous ne sommes pas les seuls. Malgré les protestations de M. Mirman qui a écrit une lettre officielle à M. Millerand pour se séparer de lui sur ce point particulier, tout le monde commence à confondre les deux systèmes. Le socialisme peut être une tendance humanitaire et vague ; le collectivisme en est la mise en œuvre logique et concrète. En tout cas, si ce n’est pas l’opinion de M. Mirman, c’est celle de M. Jules Guesde, le représentant du vieil esprit collectiviste, qui a donné à M. Millerand une sorte d’estampille officielle, avec un air rogue, il est vrai, comme il convient à un ancêtre naturellement grondeur à l’égard des générations plus jeunes et plus alertes, mais enfin avec toute l’autorité dont il dispose. Les manifestations extra-parlementaires de MM. Millerand, Mirman, Guesde, Jaurès, etc., ont été l’objet de nombreux commentaires ; elles ont fait couler beaucoup d’encre. Toute l’attention publique, ou du moins ce qui en était pour le moment disponible, s’est porté sur les disputes des socialistes et des collectivistes, et le sujet était en somme plus digne d’intérêt que le déplacement du préfet du Tarn. Ce déplacement était, à la vérité, le principal grief de M. Jaurès au début de son discours, mais M. Jaurès a l’esprit trop généralisateur pour s’attarder à ces détails d’ordre secondaire. Il a demandé nettement au ministère : Etes-vous pour ou contre le socialisme ? en ajoutant qu’il ne saurait plus y avoir d’autre question.

MM. Méline et M. Barthou ont accepté la question ainsi posée, et ils ont reconnu du même coup l’identité établie entre le socialisme et le collectivisme. Dès lors, M. le ministre de l’intérieur a pu dire que toute hésitation à l’égard de ces doctrines serait « criminelle ». C’est la lutte contre le collectivisme que le gouvernement a entamée avec une résolution, une vigueur de ton, une netteté d’altitude des plus honorables de sa part. En quelques heures de discussion, beaucoup de nuages ont été dissipés, et aussi un certain nombre de situations se sont trouvées modifiées. On a vu se dessiner une classification des partis toute nouvelle, avec des mots d’ordre qui, de part et d’autre, n’avaient pas été entendus jusqu’ici. Et, symptôme plus remarquable encore, on a entendu résonner les mots d’ordre d’autrefois sans qu’ils produisissent le moindre effet. Ils se sont en quelque sorte perdus dans le vide.

Il y a un homme dans la Chambre auquel sa situation de président de groupe a donné une importance toute représentative, c’est M. Isambert. M. Isambert préside le groupe Isambert : on n’a pas pu donner au groupe un autre nom que celui de son président, car on ne savait comment le qualifier. Ce groupe est un lieu de refuge placé entre le centre et l’extrême gauche, et qui recueille tous ceux qui évoluent entre ces divers points topographiques. Il comprend des modérés, des radicaux, des socialistes, à la condition pourtant qu’ils ne soient pas trop exclusivement ou ceci ou cela, mais c’est une condition que beaucoup de gens remplissent aisément. On peut d’ailleurs appartenir au groupe Isambert et, en même temps, à tous ceux qui l’avoisinent. L’utilité de ce groupe apparaît tout de suite : il sert de trait d’union entre la majorité du centre et les élémens plus avancés de la gauche, sans que l’on sache au juste jusqu’où il se prolonge dans ce dernier sens. Ses frontières sont toujours restées indécises. Le groupe Isambert a joué un rôle considérable sous le ministère Bourgeois : c’est là qu’était fixé le pivot, d’ailleurs tournant, de la majorité radicale. En d’autres termes encore, M. Isambert servait de centre de ralliement à une agglomération parlementaire qui comprenait les radicaux et les socialistes. Mais à quoi servira-t-il désormais, si les socialistes se mettent en dehors de la majorité et si le gouvernement leur souhaite bon voyage en s’applaudissant du débarras ? C’est bien le danger que M. Isambert a aperçu ! Aussi s’est-il précipité à la tribune pour y parer, se croyant sûr qu’avec un des vieux refrains de jadis il réunirait les tronçons éparpillés de la concentration républicaine, et il a dit : Ne pensez-vous pas, messieurs, que le cléricalisme, voilà l’ennemi ? À sa grande surprise, l’effet a été nul : on était à cent lieues de penser au péril clérical. Alors, il a voulu préciser, et il a parlé de la loi militaire et de la loi scolaire : on lui a fait observer doucement qu’elles n’étaient pas en cause, que personne n’en avait demandé l’abrogation, et qu’il était seul à penser à elles. La déconvenue de M. Isambert a augmenté ; il ne reconnaissait plus la Chambre ; il ne savait plus par quel bout la prendre. Autrefois, lorsque le gouvernement était dans l’embarras, ou lorsqu’un député voulait se donner à bon compte vis-à-vis de ses électeurs le mérite de faire voter une motion, il proposait de se prononcer, toute affaire cessante, sur la nécessité de maintenir énergiquement les lois militaire et scolaire. Le procédé était infaillible. On abandonnait immédiatement la discussion en cours pour voter les lois dites républicaines, sans qu’on ait jamais bien su pourquoi elles s’appelaient ainsi. Elles ont été ainsi votées et revotées une vingtaine de fois, peut-être davantage ; mais l’autre jour la Chambre a paru stupéfaite qu’on pût la convier encore à ce jeu innocent. Alors, M. Isambert a lâché le grand mot ; il a reproché au gouvernement de s’appuyer sur la droite et d’être le prisonnier de M. de Mackau. Cette accusation, qu’il avait gardée pour la fin comme une dernière cartouche, n’a pas produit dans la Chambre plus d’impression que les autres. M. le président du Conseil a répondu qu’il n’était le prisonnier de personne, que la droite ne lui avait rien demandé, qu’il ne lui avait rien promis, et qu’elle restait libre de voter suivant le sentiment et la conscience qu’elle avait des véritables intérêts du pays. Et ces paroles ont été couvertes d’applaudissemens. Et le ministère, comme nous l’avons dit, a eu une majorité de 80 voix. Il faut avouer que M. Isambert avait bien quelques excuses, et que, s’il ne reconnaissait pas la Chambre, c’est que celle-ci n’est plus tout à fait la même qu’il y a trois mois. Que faut-il en conclure, sinon que les socialistes ont effrayé la Chambre aussi bien que le pays, et qu’elle juge suffisante l’expérience qui vient d’être faite d’un gouvernement vivant sous leur patronage. Elle ne montre aucun désir de la recommencer. Elle n’a pas osé renverser le ministère Bourgeois, et il a fallu que le Sénat vint à son aide et prît pour lui toute la responsabilité. Mais maintenant elle fait, et elle continuera sans doute de faire tout son possible pour échapper à une seconde épreuve. La première a coûté assez cher.

Et puis, la Chambre tient à discuter le projet de loi sur les quatre contributions directes qui lui a été présenté par M. le ministre des finances. Peut-être n’en est-elle pas très enthousiaste ; mais lorsqu’elle le compare au projet d’impôt sur le revenu que M. Doumer lui avait soumis, elle n’hésite pas à lui donner la préférence. Il est probable que M. Cochery bénéficiera de ces dispositions. Sur bien des points les craintes inspirées par l’ancien ministère rendent l’œuvre de celui-ci plus facile. À force de répéter que notre système fiscal est plein d’imperfections et qu’il faut absolument faire quelque chose pour les corriger, — on ne sait pas très bien quoi, mais on est sûr qu’il faut faire quelque chose, — on a fini par le faire croire au pays, bien plus peut-être qu’on ne le croit soi-même. Rien n’a été plus imprudent que cette campagne contre nos contributions directes, et surtout contre deux d’entre elles, l’impôt des portes et fenêtres et l’impôt personnel mobilier. On a donné à l’impôt des portes et fenêtres une si mauvaise réputation qu’on se trouve aujourd’hui obligé de le supprimer. Pourquoi ? Parce qu’on a dit qu’il était un impôt sur l’air et sur la lumière : il a suffi d’un mot, et de ce qu’on peut appeler un mot d’auteur, pour condamner une taxe qui reposait sur un des signes les plus certains et les plus évidens de la fortune. On remplacera ces signes par d’autres, qui ne vaudront pas mieux : amour du changement beaucoup plus que des réformes véritables. N’est-ce pas encore l’amour du changement et aussi de l’imitation, mais d’une imitation imparfaite, qui nous porte à distribuer nos impôts en diverses cédules, sous prétexte d’atteindre toutes les sources du revenu, ou du moins des revenus du capital, car les revenus du travail restent exempts ? Mais l’impôt personnel-mobilier disparaît-il comme l’impôt des portes et des fenêtres ? Non, il change seulement de nom, il s’appellera l’impôt de la cédule supplémentaire, il reposera sur de nouveaux signes extérieurs de la richesse. Après avoir supprimé quelques-uns de ces signes, il a bien fallu les remplacer par d’autres ; quant à savoir si les nouveaux sont plus heureusement choisis, plus exacts, plus adéquats au revenu que les anciens, il reste permis d’en douter.

Au surplus, ce n’est pas sur l’innovation des cédules, ni sur la manière dont on les a remplies, que portera l’opposition principale contre le projet du gouvernement. Tout le monde s’attend à ce que la grande bataille aura pour objet l’impôt sur la Rente. Encore un impôt dont personne n’est et ne peut être enthousiaste, mais qui n’en sera pas moins voté, du moins cela est probable, parce que la majorité pensera qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, et que l’impôt sur la Rente est incontestablement un moindre mal que l’impôt général sur le revenu, lequel comprend l’impôt sur la Rente d’abord, et beaucoup d’autres choses ensuite. Les esprits sont très divisés sur la question de savoir si l’État, qui à l’égard du rentier est un simple débiteur, a le droit de retenir à son profit une partie du revenu qu’il s’était engagé à payer. Malgré les argumens plus ou moins subtils dont on enveloppe la question, elle n’en reste pas moins claire à nos yeux. La Rente est le résultat d’un contrat, et un contrat ne peut être modifié que du consentement des deux parties. Lorsque l’État fait une conversion, il ne manque pas à un contrat qui prend fin, il en fait un autre, et il offre au rentier qui ne voudrait pas l’accepter de lui rendre son argent. Rien n’est plus légitime. On n’aurait rien à dire si, en établissant un impôt sur la Rente, l’État faisait au rentier mécontent une offre du même genre, car la conversion et l’impôt produisent des effets analogues ; ils diminuent le revenu du rentier et augmentent la part que l’État s’attribue. La seule objection à l’offre de remboursement accompagnant l’établissement de l’impôt est qu’on n’a pas le droit de la faire avant l’expiration de la période où on s’est engagé à ne pas convertir, et cela précisément parce que conversion et impôt opèrent de la même manière, la première tous les dix ans environ, et le second tous les ans. C’est bien à tort qu’on a dit de la Rente qu’elle ne payait pas d’impôt ; elle en paie un, et le plus lourd de tous, au moment où elle est convertie. On veut aujourd’hui l’atteindre par un autre procédé : nous restons convaincu que le premier valait mieux, qu’il ménageait plus habilement le crédit public, qu’il était plus conforme aux principes. Au surplus, l’expérience le recommandait. On n’y renonce d’ailleurs pas, on a bien la prétention de faire dans l’avenir de nouvelles conversions en même temps qu’on prélèvera l’impôt ; mais il est évident qu’on fera des conversions moins nombreuses ou moins avantageuses, et que le bénéfice en sera diminué du petit profit que l’État, mangeant son blé en herbe, aura prélevé ou prélèvera par le moyen de l’impôt annuel. Le projet du gouvernement dissimule ce qu’a d’autoritaire et de vexatoire l’impôt qu’il établit, en le mettant sous le couvert d’un impôt général sur les valeurs mobilières, françaises et étrangères. Après avoir posé le principe de cet impôt, il se demande pourquoi la rente seule y échapperait, et il conclut qu’elle ne doit pas le faire. Le détour est peut-être ingénieux, mais c’est un détour un peu trop visible. Voilà ce que tout le monde se dit à la Chambre et au Sénat, même parmi ceux que des considérations politiques amèneront à voter l’impôt sur la Rente. Si le ministère Méline était renversé sur cette question, on verrait presque inévitablement revenir les radicaux, et ils auraient cette fois une force beaucoup plus grande pour faire passer leur impôt général sur le revenu. Ils auraient la force qu’un parti retire de l’impuissance constatée du parti adverse et de l’avortement de ses projets. Ah ! si la Chambre arrivait à la conviction qu’on s’est trompé, qu’il n’y a rien à faire, ou du moins rien d’important, ni de profond, pour réformer notre système fiscal ; si elle se rendait compte de la valeur intrinsèque de ce système, le meilleur à nos yeux qui soit au monde ; si elle revenait à cette parfaite sagesse dont elle s’est trop éloignée, tout serait pour le mieux. Mais cela n’est pas présumable. Quelque désagréable que soit le calice que nous tend M. Cochery, il faudra sans doute le vider, car on aperçoit tout à côté M. Doumer avec un autre calice encore plus amer et beaucoup plus grand. C’est là ce qui désarme, ou du moins ce qui affaiblit les modérés dans l’opposition qu’ils auraient pu faire, et à laquelle beaucoup d’entre eux ont renoncé. Les radicaux et les socialistes leur ont appris comment on soutient un ministère : cette leçon de dure discipline n’a pas été tout à fait perdue.

Si M. Léon Say ne nous avait pas été enlevé, l’impôt sur la Rente n’aurait pas eu de plus ardent ni de plus éloquent antagoniste que lui. On se rappelle les études qu’il a publiées ici même sur cette question qui le passionnait [1]. Mais il n’est plus. Au regret que nous cause sa perte s’ajoute en ce moment celui que nous inspire la mort de M. Jules Simon. Ce n’est pas dans une chronique qu’on peut tracer de M. Jules Simon un portrait digne de lui. Si d’ailleurs nous étions tenté de le faire nous craindrions, sur plus d’un point, de dire les mêmes choses que M. Etienne Lamy dans un article sur le gouvernement de la Défense nationale qu’on peut lire en tête de cette livraison même de la Revue, et de les dire moins bien. Nous ne pouvons cependant pas laisser disparaître M. Jules Simon sans rappeler d’un mot sa longue existence de travail ininterrompu, de dévouement aux plus nobles causes, et de désintéressement absolu.

Pendant toute sa vie, il a défendu la liberté ; il y croyait en philosophe, il a voulu la pratiquer en homme politique ; et il a tout sacrifié à cette préoccupation chez lui dominante, même sa popularité, qui, en de certains momens, a été si brillante, et qui peu à peu s’est obscurcie et presque éteinte sous l’injustice de son propre parti. On lui a reproché comme un crime l’opposition qu’il a faite à l’article 7 et aux décrets. Quoi de plus conforme que cette opposition aux principes de toute sa vie ? Il n’y a mis aucune amertume contre les personnes ; pourquoi en a-t-on mis autant contre lui ? C’est que, sous des formes douces et presque caressantes, il cachait une volonté d’autant plus ferme qu’elle se rattachait chez lui à des convictions immuables. On sentait qu’il ne céderait pas, et même qu’il ne plierait que jusqu’à un certain point bien vite atteint. Les partis ont des exigences impitoyables ; ils prétendent imposer une docilité dont une âme un peu fière et un esprit vraiment libre sont incapables. Enfin, il faut bien le dire, M. Jules Simon a rencontré sur son chemin plus qu’un adversaire, un ennemi, chez l’homme le plus puissant qui ait été à la tête du parti républicain pendant une dizaine d’années. Gambetta est mort avant l’heure, M. Jules Simon a été politiquement usé avant d’avoir pu donner toute sa mesure, et voilà comment les hommes manquent à leur pays, à leur parti, tantôt par la fatalité qui les enlève prématurément sans que nous puissions rien contre elle, et tantôt par suite de la guerre cruelle qu’ils se font entre eux. Il n’est resté à M. Jules Simon que sa plume d’écrivain, et surtout son talent de parole qui a fait de lui, non seulement à la tribune parlementaire, mais dans les académies et jusque dans la conversation familière, un des plus merveilleux artistes que sa génération ait produits et que la nôtre ait entendus. Sa voix n’était pas sans défauts, mais elle était pénétrante, et il s’en servait, il en jouait avec une habileté de diction incomparable. Le gouvernement et le parlement ont décidé que ses funérailles auraient lieu aux frais de l’État. Parmi les raisons qu’il en a données, après avoir rappelé d’un mot le grand rôle que M. Jules Simon avait joué dans les lettres et dans la politique, M. le président du Conseil a dit de lui qu’il n’avait « jamais cessé de se dévouer, avec le plus parfait désintéressement, à l’amélioration du sort des humbles. » Cela est vrai. M. Jules Simon a été un apôtre de la charité ; il s’est prodigué pour les autres ; il s’est oublié lui-même. Et de tous les traits qui honorent sa mémoire, celui-là surtout méritait en ce moment d’être relevé.

Au dehors, les affaires d’Egypte et du Soudan, et les rapports de l’Angleterre et de l’Italie à propos de ces affaires, ont plus particulièrement attiré l’attention pendant ces derniers jours. On se trouve là en présence d’un imbroglio qui n’est pas encore complètement dénoué : cependant, les documens commencent à abonder. Ils sont venus surtout d’Italie. Le duc di Sermoneta, ministre des affaires étrangères du cabinet Rudini, a publié un Livre vert des plus instructifs et des plus complets, qui ne paraît pas avoir produit en Angleterre une bonne impression. Il n’en avait pas été de même des publications antérieures de M. Crispi : soigneusement émondées et expurgées, elles avaient pris à tache de tout ménager, d’abord la situation personnelle de M. Crispi, mais aussi celle de ses amis ou alliés de Londres, et la vérité y avait été mesurée avec tant de parcimonie qu’il était difficile de l’y bien reconnaître. Le ministère actuel a montré moins d’hésitation : il a tout dit ou à peu près tout. Il résulte de ses confidences faites au public que les conversations entre le cabinet anglais et le gouvernement italien ont eu, à diverses reprises, le caractère de la plus grande intimité. De cela, on se doutait bien, mais on ne savait pas exactement jusqu’où cette intimité avait été poussée, quelle forme elle avait eue, quels liens en étaient résultés entre les deux gouvernemens. Lorsqu’on a vu, par exemple, que le brouillon d’une lettre adressée par lord Salisbury au ras Mangascia était soumis au préalable au ministère italien, que celui-ci dictait les corrections à y faire, et que ces corrections y étaient faites, on a compris qu’il s’agissait de quelque chose de plus sérieux qu’on ne l’avait cru d’abord.

Il est hors de doute aujourd’hui, et cette constatation n’est pas pour déplaire en Italie, qu’entre Rome et Londres il y a eu constamment échange de vues, afin d’établir et de maintenir un parfait accord politique. On s’est rendu des services réciproques ; on a discuté et préparé des plans d’action commune ou concertée. L’occupation de Kassala parait avoir été un des points sur lesquels on est revenu le plus souvent. Nous avons déjà signalé le peu d’intérêt que cette occupation avait pour l’Italie, même à ses propres yeux ; mais il n’en était pas de même aux yeux de l’Angleterre. Celle-ci y attachait une grande importance, sans doute pour le développement ultérieur de projets encore mal connus. Quoi qu’il en soit, l’entente entre les deux gouvernemens est devenue très étroite. Aussi lorsque l’Italie a soudainement éprouvé les désastres que l’on sait, n’a-t-elle pas hésité à se tourner vers l’Angleterre pour lui demander un concours sur lequel elle croyait bien pouvoir compter, et qui d’ailleurs ne lui a pas fait complètement défaut. On assure toutefois, — nous laissons cet incident de côté, d’abord parce qu’il ouvrirait des questions nouvelles, et ensuite parce qu’il n’est pas encore tout à fait éclairci, — on assure que l’intervention de l’Allemagne n’a pas été inutile pour amener l’Angleterre à franchir le pas et à annoncer au monde un peu étonné qu’elle allait, sans plus de retard, entreprendre une expédition sur Dongola. Mais était-ce bien dans l’intérêt de l’Italie que cette expédition allait être entamée, ou n’y avait-il pas d’autres motifs encore de la faire, et des motifs supérieurs ? Les ministres anglais ont fourni à ce sujet les explications les plus confuses. Tantôt ils ont parlé de l’Italie qu’il fallait dégager de l’étreinte des derviches, et tantôt de l’Egypte à laquelle il fallait donner du côté du Soudan une frontière plus solide. Cette dernière considération a fini par occuper la première place dans les explications des ministres de la reine. Il le fallait bien. Comment faire admettre qu’on imposât à l’Égypte, ou plutôt à ses créanciers, l’obligation de payer une entreprise militaire qui aurait pour objet principal de secourir les Italiens ? Cette proposition n’était pas soutenable : aussi a-t-on assuré qu’il s’agissait avant tout de l’Égypte.

Malheureusement la publication du Livre vert a fait naître quelques doutes à cet égard. S’il est vrai, au surplus, que l’intervention allemande ait été pour quelque chose dans le coup de surprise qui a accompagné l’annonce de l’expédition de Dongola, il y a tout lieu de croire qu’elle a été déterminée surtout par la préoccupation des intérêts italiens. Cette préoccupation a donc pris, au moins pour un jour, le pas sur toutes les autres. Mais ce n’est pas ainsi que le gouvernement anglais entendait présenter l’affaire à l’opinion européenne, et c’est pourquoi il y a eu, entre Rome et Londres, un échange d’explications qui n’a pas dû manquer de vivacité, si on en juge par les éclats dont les Chambres ont retenti. Les ministres anglais ont été si durs pour les ministres italiens, lesquels auraient manqué d’après eux à tous les usages diplomatiques en publiant leur Livre vert, que ceux-ci ont fini par se fâcher et par déclarer qu’ils avaient parfaitement su ce qu’ils faisaient. M. di Rudini en a pris toute la responsabilité, et il s’est plaint à son tour des récriminations auxquelles M. Curzon et M. Balfour avaient jugé à propos de se livrer publiquement. Il nous semble bien, en effet, qu’on a manqué aux usages à peu près également de part et d’autre, mais cette querelle n’intéresse en somme que les ministres en cause ici et là, et l’amitié des deux i>ays est assez solide pour n’en subir aucune atteinte grave.

Sur ces entrefaites est survenu le jugement du tribunal mixte du Caire au sujet de l’affectation que le gouvernement égyptien, derrière lequel il faut voir, bien entendu, le gouvernement anglais, a faite à l’expédition de Dongola des fonds de réserve de la Caisse de la dette. On sait que les commissaires français et russe avaient protesté contre cette affectation : leur protestation suffisait à la rendre irrégulière. Le syndicat des porteurs français a intenté un procès au gouvernement égyptien pour s’entendre condamner à restituer les sommes qu’il avait indûment détournées de leur destination normale, et comme il y a des juges au Caire, ils ont gagné leur cause. Le gouvernement khédivial en appelle, dit-on, devant la cour d’Alexandrie ; tout fait croire qu’il n’y sera pas plus heureux. La seule conclusion à tirer pour aujourd’hui de ces divers incidens, est que le gouvernement anglais s’est fort mal engagé dans cette affaire. Il n’a pas dit toute la vérité au pays. On ne sait pas encore très bien, parmi les mobiles qui l’ont déterminé, quels sont ceux qui ont agi plus spécialement sur lui, et le but véritable de sa politique reste assez confus. Pressé de questions à ce sujet par l’opposition libérale, il a fini par refuser de répondre. À supposer qu’il sache exactement ce qu’il veut faire, bien qu’il ne veuille pas encore le dire, il s’est au moins trompé sur la légitimité de quelques-uns des moyens qu’il a employés : le jugement du tribunal du Caire en est la preuve. On sait, au surplus, que rien n’est sérieusement commencé au point de vue de l’expédition militaire : la saison s’y oppose, et elle s’y opposera jusqu’à l’automne. En attendant, qu’a fait l’Angleterre ? Elle a fait occuper Souakim par des troupes venues de l’Inde, en remplacement de la garnison égyptienne qui a reçu l’ordre de se replier sur le Nil. On assure qu’un tel acte a froissé à Constantinople des susceptibilités très naturelles. Souakim n’appartient pas au khédive au même titre que le Caire, et l’autorité du sultan s’y exerce d’une manière plus directe. Il y a eu de la part de l’Angleterre quelque chose de brutal dans l’occupation qu’elle en a faite. Quel est son dessein ? Veut-elle établir à Souakim un des points de départ et une des bases de ses opérations futures ? Cela est possible, et expliquerait l’espèce d’entorse qu’elle a donnée au droit des gens. Mais ici on se demande encore avec quel argent seront payées les troupes indiennes en garnison à Souakim. Sera-ce avec les ressources du budget indien ? Le gouvernement de l’Inde proteste contre ce nouvel accaparement, le moins justifiable de tous, car s’il est difficile d’admettre que les créanciers de l’Egypte paient une expédition dont un des objets principaux est de secourir les Italiens, il l’est encore bien plus de faire entendre aux Indiens qu’ils doivent concourir à cette même œuvre, non pas seulement de leur sang, mais encore de leurs deniers. Et quand même il s’agirait de l’Égypte et non pas de l’Italie, ce ne serait pas au budget de l’Inde à supporter les frais de l’expédition. On le voit, les diverses initiatives prises par le gouvernement de la Reine avec une réflexion peut-être insuffisante soulèvent un grand nombre de questions délicates. L’opinion, même en Angleterre, commence à s’en émouvoir, et on n’est encore qu’au début. On a des difficultés avec l’Italie ; on en aura avec d’autres puissances ; elles ne se dénoueront heureusement que si tout le monde y met du sien. Le défaut capital de la politique anglaise est de vouloir se cacher, ruser, biaiser, même avec l’opinion du pays, même avec la majorité du parlement, alors que l’écheveau, si embrouillé aujourd’hui, des affaires de l’Egypte et du Soudan, ne pourra se démêler qu’avec le concours sincère et loyal de toute l’Europe.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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  1. Voyez la Revue du 1er octobre 1894.