Chronique de la quinzaine - 14 mai 1856

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Chronique n° 578
14 mai 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mai 1856.

Le monde ne se remet pas en un instant d’une secousse qui a duré plusieurs années, et qui a fait passer l’Europe par une des épreuves les plus décisives de ce siècle. Cet ébranlement d’une grande crise à la suite d’une longue paix, laisse des traces profondes dans toutes les relations, dans toutes les situations, même quand la cause première de l’anxiété universelle, a disparu, même quand la guerre n’est plus là, toujours présente aux imaginations par les sacrifices qu’elle impose, et plus menaçante encore par ses redoutables éventualités. Il est vrai, le congrès de Paris a eu l’heureuse fortune, due à la sagesse des plénipotentiaires, de faire tomber les armes des mains des combattans. Convoqué pour résoudre un des problèmes les plus épineux de la politique contemporaine, il a atteint, dans la mesure des choses possibles du moins, le but désigné à ses efforts : il a marqué son passage par le traité du 30 mars ; mais cette œuvre de la diplomatie une fois débattue et signée il y a tout un travail d’apaisement et en quelque sorte de réorganisation qui ne s’accomplit que peu à peu. Il reste bien des questions qui forment le complément de la guerre et de la négociation, qui sont la moralité de l’une et de l’autre. Quelle influence cette paix va-t-elle exercer sur la politique générale ? dans quelles conditions nouvelles place-t-elle l’Europe au point de vue des rapports des peuples et des alliances des gouvernemens ? À côté des problèmes qu’on peut considérer comme résolus, n’y a-t-il pas d’autres problèmes qui s’élèvent, et qui deviennent les élément essentiels de cet ordre nouveau ? Ce sont là les questions qui naissent inévitablement au lendemain, des grandes luttes, et sur lesquelles chaque jour jette quelque lumière nouvelle par la divulgation successive des faits aussi bien que par l’expression de la pensée des gouvernemens et par les commentaires des assemblées délibérantes. Les actes du congrès, livrés complètement au public, sont venus dévoiler toutes les parties de cette longue négociation, et si la vivacité de la discussion a été adoucie pour qu’il ne restât point de traces d’irritations passagères, ainsi que l’a dit lord Clarendon, il est facile d’apercevoir du moins tout ce qu’il y a eu de sérieux parfois dans ces débats intérieurs de la diplomatie. Le parlement britannique a abordé cette question de la paix, et en définitive la politique de l’Angleterre et de la France, les stipulations du 30 mars, vigoureusement soutenues par lord Palmerston et lord Clarendon, sont sorties intactes des controverses des partis, d’ailleurs peu hostiles. Le parlement sarde à son tour a eu ses discussions, où le président du conseil, M. de Cavour, a exposé la participation du Piémont aux conférences, principalement en ce qui concerne la question italienne. Évidemment c’était là le grand, l’unique but pour le cabinet de Turin. Le parlement de. Bruxelles lui-même enfin est intervenu au nom de la Belgique, dont le nom avait été prononcé à occasion des excès de la presse. Ainsi de toutes parts l’œuvre du congrès de Paris a été commentée, scrutée, interrogée dans son esprit et dans ses conséquences. Chacun y a vu naturellement ce qui était fait pour le toucher. Quel que soit l’avenir promis à cette œuvre, il est certain du moins que dès ce moment elle est l’expression visible d’une transformation ; graduelle dans la politique générale de l’Europe et dans la situation respective des diverses puissances mises en contact par les armes ou par les négociations.

Ce traité, qui vient d’être signé, peut être en effet envisagé sous plus d’un aspect. Il peut être observé dans ce qu’il dit explicitement et dans ce qu’il indique, dans son texte et dans son esprit. Considérée au point de vue de la question même qui a mis les armes dans les mains de l’Occident, la paix de Paris a pour premier mérite de constituer, si l’on peut ainsi parler, la défense de l’empire ottoman. Sans imposer aucun sacrifice d’honneur à la Russie, elle lui fait accepter en quelque sorte un désarmement d’ambition, elle suspend l’essor de cette politique conquérante qui depuis plus d’un siècle agite et menace l’Orient. Les moyens d’agression matérielle, elle les neutralise par un système de mesures préservatrices. Aux moyens d’influence religieuse et morale elle oppose une barrière de la même nature, des réformes bienfaisantes, une grande tentative de régénération intérieure en Turquie. Aux privilèges d’un protectorat exclusif et dominateur, elle substitue une protection collective exercée dans un esprit généreux et libéral. À côté des forces que conserve le tsar, elle place une force européenne. Sans s’aveugler sur la Turquie, l’Occident veut la faire vivre. Manquait-il encore une garantie à cet ensemble de stipulations soigneusement calculées ? Cette garantie dernière, qui assure toutes les autres, est inscrite dans le traité particulier que la France, l’Angleterre et l’Autriche ont signé le 15 avril 1856, traité en vertu duquel les trois puissances s’engagent solidairement à considérer comme un cas de guerre toute violation des arrangemens auxquels se lie aujourd’hui la paix générale. Ce n’est point un acte d’hostilité contre la Russie ; c’est une conséquence du traité du 2 décembre 1854, une manifestation de plus de l’alliance des trois états, survivant aux causes qui l’ont produite et restant comme la garantie des résultats acquis. La paix, on le voit donc, crée tout un ensemble de points défensifs autour de l’indépendance de l’empire ottoman, et, sous ce rapport, l’œuvre du congrès de Paris est le couronnement naturel de la lutte soutenue en commun par la France et l’Angleterre. Mais ce n’est pas seulement l’Orient qui est transformé dans ses conditions d’existence ; le grand, le sérieux résultat de ces deux années de guerre, c’est d’avoir modifié profondément tous les rapports généraux des états, d’avoir laissé la place libre pour des combinaisons nouvelles, et d’avoir du même coup atteint la Russie dans sa prépondérance en Orient et dans la situation démesurée qu’elle avait prise en Europe. Il n’est point douteux que la Russie s’était singulièrement agrandie depuis le commencement de ce siècle. Elle n’avait pas seulement acquis des territoires qu’elle a invariablement conservés depuis ; elle avait su s’attribuer surtout une position politique et morale considérable, et tandis que les nations occidentales se débattaient dans leurs révolutions et dans leurs querelles, elle se concentrait dans son mystère et dans son unité, jouant merveilleusement son rôle, assouplissant sa politique à toutes les nécessités d’une ambition persévérante. Les rivalités de la France et de l’Angleterre ont servi à rehausser sa puissance aussi bien que les révolutions du continent. Les premières lui permettaient de poursuivre sans dévier l’accomplissement de ses desseins en Orient ; les révolutions avaient pour effet singulier de la constituer gardienne de l’ordre européen. Elle était l’âme de cette alliance du Nord qui a survécu, même quand la sainte-alliance n’a plus existé. Son influence s’étendait partout en Allemagne ; elle pénétrait dans tous les conseils et devenait une sorte d’arbitre paternel entre les états germaniques. Lorsque les événemens de 1848 éclataient, ce rôle s’agrandissait encore. Restée seule intacte au milieu d’un ébranlement universel, la Russie apparaissait un moment comme la dernière ressource de la conservation sociale. Elle venait en aide à l’Autriche pour l’empêcher de disparaître, elle appuyait ceux qui chancelaient ; elle intervenait avec autorité entre le gouvernement de Vienne et la Prusse pour faire tomber les armes de leurs mains. Cette alliance du Nord subsistait il y a trois ans encore. L’idée de la puissance russe était passée véritablement à l’état de fanatisme dans l’esprit de l’empereur Nicolas. Le dernier tsar s’était tellement accoutumé à ne point rencontrer de résistance, à dicter ses volontés, à braver même impunément les nations de l’Occident, qu’il put croire le moment venu de frapper un grand coup. Il tenta l’entreprise, mais ce fut l’heure du réveil.

Qu’on examine aujourd’hui la situation que la guerre a créée en Europe et la place qu’elle fait à la Russie. Cette place n’est point sans grandeur évidemment, elle peut suffire à une ambition même considérable ; mais il y a.de moins pour la Russie le prestige d’une puissance irrésistible. L’Allemagne n’est point sans doute hostile à sa redoutable voisine ; seulement elle a moins d’enthousiasme, les cabinets se sont refroidis, et il est bien clair maintenant que si la politique russe n’a rien à craindre de l’Allemagne, elle n’a rien à en attendre. Au lieu de l’alliance du Nord, il n’y a plus que des rapports difficiles et problématiques. La Russie garde visiblement le souvenir de la conduite de l’Autriche, qu’elle considère comme une défection après les services rendus par elle à cet empire. L’Autriche, de son côté, ne peut méconnaître l’impossibilité de renouer avec Saint-Pétersbourg, et c’est la sans doute la raison du prix qu’elle a attaché à signer le traité du 15 avril, dont la pensée lui appartient plus particulièrement. Quant à la Prusse, partagée entre des craintes diverses, elle se trouve avoir coopéré au désarmement de la Russie, sans être intimement rattachée aux puissances occidentales, et sans être sûre de ses rapports avec l’Autriche. Cet accord des trois états, dont s’est si longtemps servi le cabinet de Pétersbourg, n’existe donc plus, on peut le dire. Enfin, dans la Baltique, le traité signé entre la Suède, la France et l’Angleterre est une nouvelle barrière, d’autant plus efficace, que la Suède est désormais intéressée à ne point séparer sa cause de la cause européenne. Cette situation nouvelle a sans doute son côté pénible pour le tsar, et toutefois elle a aussi son avantage. Elle débarrasse d’abord la Russie de cette espèce de pontificat assez gênant dont l’avait investie l’empereur Nicolas. L’empire des tsars redevient simplement une puissance de premier ordre renfermée dans ses limites naturelles. Ses rapports avec les grands états germaniques changent de nature, il est vrai ; mais en définitive cette alliance a été souvent plus onéreuse que profitable à la Russie. Le seul avantage qu’y pût trouver la Russie, c’était de pouvoir réaliser ses projets en Orient en échange de l’appui qu’elle prêtait à la Prusse et à l’Autriche. Or il est bien clair désormais que ces projets rencontreront toujours une coalition invincible, et que l’Autriche ne paiera jamais à ce prix une alliance, même intime, avec le cabinet de Pétersbourg. Par le fait, la Russie reste libre dans ses mouvemens, dans le choix de sa politique, n’ayant à consulter que ses convenances et ses intérêts pour nouer des alliances nouvelles.

Si on l’observe bien, tel est l’état de l’Europe après ces deux années de guerre. La Russie reste non pas diminuée précisément, mais désarmée et convaincue peut-être de l’utilité qu’il y a pour elle à songer avant tout à son développement intérieur. Les combinaisons diplomatiques qui créaient au nord une force toujours menaçante n’existent plus. La France sort de la lutte victorieuse, après avoir inspiré à tous les peuples l’idée de sa puissance et de sa modération ; elle a conquis de nouveau le prestige des grands succès militaires sans dépasser les plus strictes limites de la prudence politique. Au lieu des coalitions sourdement entretenues sur le continent, la seule force constituée en Europe est l’alliance de l’Angleterre et de la France, — alliance à laquelle on ne pouvait croire, que la guerre a rendue intime, et qui a certainement assez de raison d’être pour ne se point démentir dans la paix. Le bon accord des deux puissances éclate dans tous les protocoles des négociations ; lord Clarendon le confirmait l’autre jour dans le parlement anglais. La France et l’Angleterre se sont trouvées en parfaite intelligence sur tous les points que le congrès a eu à débattre : le règlement de la question d’Orient d’abord, la proclamation d’un nouveau droit maritime qui garantit l’inviolabilité des neutres, les affaires d’Italie évoquées au dernier instant comme un des élémens les plus graves de la situation nouvelle où se place aujourd’hui l’Europe.

Ce n’est donc point sur un objet spécial que s’est concentrée l’attention du congrès de Paris. En réalité, la question de la guerre une fois résolue, les plénipotentiaires ont passé une sorte de revue des principales affairés qui à des degrés divers peuvent intéresser le repos de l’Europe : l’état de la Grèce, la question italienne, les abus de la presse en Belgique. Le protocole du 8 avril révèle ou indique du moins ce qui a eu lieu au sein du congrès. C’est M. le comte Walewski qui a pris l’initiative sur ces divers points ; mais par le fait, en ce qui touche l’Italie d’abord, on sent bien que le principal débat était entre les plénipotentiaires autrichiens et les plénipotentiaires sardes, et comme les représentans de l’empereur François-Joseph ont déclaré n’avoir point d’instructions de leur souverain à ce sujet, toute discussion devait être sans issue. La question reste donc entière, et même, si elle a été pendant quelque temps éclipsée par les affaires d’Orient, elle semble prendre aujourd’hui une gravité nouvelle. Les discussions qui viennent d’avoir lieu dans le parlement de Turin ne sont point de nature à en amoindrir l’intérêt M. de Cavour a exposé avec une singulière netteté la politique du Piémont dans le congrès. Sa pensée, ses propositions, et de plus ses actes, ont été à peu près unanimement approuvés par le parlement, après de brillans discours prononcés par M. Mamiani dans la chambre des députés, par M. d’Azeglio dans le sénat.

Au fond, voici les faits simplement exposés : plusieurs états de l’Italie sont dans une situation des plus dangereuses, que personne n’a sérieusement contestée. L’occupation étrangère est en permanence à Rome, dans les Légations, à Parme. Si les armées étrangères se retirent, il n’est point douteux que la révolution ne tardera pas à éclater, et que la démagogie reprendra possession de ces contrées ; d’un autre côté, la présence d’une force étrangère ne sert qu’à entretenir le trouble dans les esprits, à alimenter les passions révolutionnaires. Enfin, en présence de ces deux faits également redoutables, le danger d’une explosion et la permanence de l’occupation autrichienne dans les états voisins, le Piémont a le droit de s’inquiéter. Quel est le remède à cet état de choses ? C’est ce que M. de Cavour a entrepris de chercher. Deux pièces caractérisent la participation du plénipotentiaire sarde aux discussions qui ont eu lieu dans le congrès sur les affaires italiennes. Avant que le congrès ne se fût occupé de cette question, le chef du cabinet de Turin communiquait aux gouvernemens de la France et de l’Angleterre une note verbale où il proposait la sécularisation des Légations et leur organisation sous une forme semi-indépendante comme moyen de pacifier le pays et de mettre un terme à l’occupation étrangère. Lorsque l’impossibilité d’arriver à une solution a été reconnue, M. de Cavour a remis aux cabinets de Londres et de Paris une seconde note, où il expose tous les dangers de ce résultat négatif, la gravité croissante de la situation de l’Italie et les devoirs qui peuvent en découler pour le Piémont dans l’intérêt de sa sécurité. Ces deux documens, disons-nous, caractérisent la politique piémontaise dans les conférences, et laissent entrevoir l’attitude que le cabinet de Turin est décidé à prendre. M. de Cavour ne tenait point sans doute essentiellement à ses propositions au sujet des Légations ; elles n’avaient à ses yeux qu’une importance secondaire, et elles pouvaient subir toutes les modifications possibles. Ce que voulait avant tout le plénipotentiaire sarde, c’était faire reconnaître le droit du cabinet de Turin à parler au nom de l’Italie, et montrer aux yeux des Italiens le Piémont prenant en main leurs intérêts, après avoir acheté de son sang le droit de se faire entendre dans les conseils de l’Europe. M. de Cavour avait une autre pensée. En abordant lui-même la question italienne, il voulait l’arracher aux mains de la révolution pour la mettre dans celles du parti conservateur, qui garde l’espoir de régénérer le pays sans passer encore à travers les épreuves de l’anarchie. Il croyait qu’amener les gouvernemens européens à intervenir, à faire quelque chose pour le bien de l’Italie, c’était diminuer l’influence des partis violens. C’était un calcul habile et hardi, et peut-être les plénipotentiaires autrichiens, en refusant d’entrer dans toute discussion, ont-ils servi ce calcul. Ils ont autorisé M. de Cavour à dire dans sa note que l’Autriche n’avait pas même voulu accepter l’examen des moyens propres à remédier à l’état de l’Italie. Quoi qu’il en soit, le Piémont a pu se faire écouter au nom de l’Italie ; il a fait entendre sa voix à la péninsule entière. C’est certainement une situation favorable qu’il doit à la guerre. On ne peut se dissimuler cependant que cette situation a ses périls, et qu’après la hardiesse il y a pour le Piémont un autre devoir : c’est celui de la modération. Qu’il n’aime point l’Autriche soit, — l’Autriche le sait sans nul doute ; mais il y a une limite au-delà de laquelle la politique du cabinet de Turin deviendrait une périlleuse chimère, et M. de Cavour est assez habile pour éviter le piège.

Quant à la partie des conférences qui concerne les abus de la presse en Belgique, cet incident a semblé sur le point de prendre des proportions singulières. Des interpellations ont eu lieu dans le parlement de Bruxelles, et le ministre des affaires étrangères, M. le comte Vilain XIIII, a déclaré avec une solennité particulière que le cabinet ne consentirait jamais à un changement dans la constitution. Cependant les paroles du ministre des affaires étrangères de la Belgique étaient plus simples et plus sages que des commentaires trop prompts ne le laissaient croire. M. le comte Vilain XIIII était très fondé à dire que rien ne lui avait été notifié, et c’est ce qui paraît être encore la vérité. Seulement peut-être aurait-il mieux valu alors ne point annoncer qu’on avait déjà rédigé une réponse. De plus, le ministre des affaires étrangères belge a bien déclaré qu’il ne consentirait jamais à un changement dans la constitution ; mais dans une note du journal officiel il se réserve le droit de proposer des modifications dans la loi sur la presse. En y regardant de près, un peu de calme n’eût-il pas été plus utile qu’une émotion trop prompte ? Par le fait, il rie serait point impossible que cet incident ne finît par exercer quelque influence sur les élections qui auront lieu prochainement en Belgique. Il se pourrait bien que le parti catholique eût quelque avantage, que le cabinet actuel, trop engagé par ses paroles, se retirât, et qu’un ministère nouveau, présidé par M. de Muelenaere, vînt, dans les limites tracées par la constitution, proposer quelques mesures législatives pour réprimer les excès de la presse. Le meilleur remède encore, ce serait que la presse, éclairée enfin, se réprimât elle-même, et ne mît pas ses passions en balance avec les plus sérieux, les plus légitimes intérêts.

Le premier effet du l’établissement de la paix en Europe a été de suspendre ce travail universel d’armement poursuivi jusqu’au jour où les négociations ont laissé apparaître quelque lueur favorable. En France, comme en Angleterre et en Russie, la même pensée s’est traduite par des actes semblables. Diverses mesures sont venues ramener notre armée à un chiffre plus régulier et surtout moins dispendieux, supprimer des régimens dont la création avait été nécessitée par la guerre, réorganiser quelques autres corps dans des conditions nouvelles. En ce moment encore, l’effectif militaire demandé pour l’année courante est diminué, de même que des contingens des années antérieures ont été renvoyés dans leurs foyers. C’est une conséquence de la paix, qui étendra nécessairement son influence sur l’ensemble de la situation politique et économique du pays. S’il est du reste un trait de nature à caractériser le moment où nous vivons, c’est le contraste qui n’a cessé de régner entre le bruit, l’éclat des affaires extérieures dans ces derniers temps et le calme uniforme de la vie intérieure, — contraste rendu en quelque sorte plus sensible par le développement simultané de ces deux ordres de faits, les délibérations diplomatiques du congrès et la session législative. Les travaux législatifs se sont effacés devant l’œuvre du congrès, qui a été un moment la grande assemblée délibérante de l’Europe. Ce n’est pas cependant que dans le cours de cette session il ne se soit produit diverses questions qui touchent à des intérêts de plus d’un genre, et même à des faits de la vie politique. Le corps législatif, qui est réuni depuis le mois de mars, a eu à délibérer sur plusieurs lois d’une certaine importance économique. La première loi proposée à son vote, et adoptée en effet a été l’établissement d’une taxe municipale sur les voitures. Une disposition semblable devait réveiller toutes les contradictions sur les différentes natures d’impôts. Établir une contribution sur les voitures, c’est-à-dire sur le luxe, n’était-ce pas entrer dans la voie des impôts somptuaires ? Et de plus, en prétendant atteindre le luxe, ne risquait-on pas d’atteindre l’industrie elle-même, le travail ? On pouvait objecter d’un autre côté que cette mesure, qui n’est point absolument nouvelle, n’avait d’autre résultat que d’égaliser une taxe déjà payée par certaines catégories de voitures, et que dans tous les cas un impôt, qui est sans doute une charge comme tous les impôts, mais qui ne peut jamais dépasser des limites assez restreintes, n’est point propre à diminuer le nombre des voitures. La nécessité de créer des ressources nouvelles pour la ville de Paris a été un argument en faveur de la taxe, qui est sortie facilement victorieuse de la discussion et a été législativement ratifiée.

Une autre loi plus récemment votée se distingue par un caractère particulier, par ses rapports étroits avec tous les intérêts agricoles et industriels du pays. C’est un remaniement des tarifs de douane. Le gouvernement, depuis quelques années, on le sait, a rendu successivement divers décrets qui diminuent les droits d’entrée sur certains objets de consommation ou d’industrie. Il a pris ces mesures souvent sous le coup d’une nécessité impérieuse, en présence de besoins économiques qui demandaient une satisfaction. Des dégrèvemens de ce genre ont été opérés sur les céréales pour faire face à une crise prolongée des subsistances. Des diminutions ont été faites également sur les laines, les fers et autres matières. Ces divers décrets, qui se sont succédé pendant plusieurs années, qui ont pu être expérimentés, il s’agissait de les coordonner, de les dégager de ce qu’ils pouvaient avoir de transitoire et de leur donner un caractère plus permanent en les transformant en loi. C’était là l’objet de la mesure proposée par le gouvernement au corps législatif, et ici encore se trouvaient en présence les deux systèmes, le système protecteur et le système de la liberté commerciale. Ce n’est pas que la loi proposée soit une satisfaction donnée à une théorie quelconque. Son mérite au contraire est de passer à travers toutes les théories, de concilier autant que possible l’intérêt de la consommation universelle et l’intérêt de la production nationale, de diminuer les tarifs sans cesser d’étendre une protection suffisante sur l’industrie française, et ce système de réformes lentes, graduelles, est peut-être la seule solution pratique de tous ces grands problèmes sur le libre-échange et la protection. Le corps législatif est entré dans la voie qu’on lui ouvrait en votant la loi, et l’expérience fera plus sans doute que toutes les discussions théoriques, ou du moins elle servira à les éclairer, à les rectifier, à les tempérer dans ce qu’elles ont d’absolu.

Deux autres actes législatifs sont à noter. L’un est un projet, présenté également au corps législatif, qui confère à l’empereur le droit d’accorder à de grands fonctionnaires de l’état ou à leurs veuves des pensions qui n’excéderont pas vingt mille francs. Jusqu’ici, ces pensions étaient décernées par une loi spéciale soumise au vote des chambres. L’autre acte est un sénatus-consulte sur la liste civile et la dotation de la couronne. D’après le nouveau sénatus-consulte, l’administrateur de la dotation de la couronne a seul qualité pour procéder en justice dans les instances relatives à la propriété des biens faisant partie de cette dotation. Il a seul qualité également pour consentir les actes relatifs aux échanges du domaine de la couronne, de même que pour consentir les expropriations, recevoir les indemnités, sous la condition de faire emploi de ces indemnités soit en immeubles, soit en rentes sur l’état, mais sans que le débiteur soit tenu de surveiller le remploi. Il y a au moment présent un fait qui n’est pas moins remarquable. On sait à quel point se sont développées toutes les entreprises industrielles. Ces entreprises ont dû vraisemblablement prendre un caractère plus dangereux et plus compromettant que profitable, car le gouvernement est intervenu pour manifester son improbation de toute immixtion de fonctionnaires publics dans ce genre d’affaires, et depuis lors les désaveux infligés aux compagnies industrielles se succèdent. On dit même que le gouvernement est décidé à adopter des mesures pour imposer aux compagnies des obligations plus étroites, qui leur assureront plus d’autorité en leur donnant un caractère plus sérieux. C’est le symptôme d’une maladie de la société contemporaine qui peut se guérir par des lois sans doute, mais surtout aussi par la discipline morale, par l’assainissement des âmes et des esprits.

Quand les lettres, quand l’histoire, la poésie, la philosophie, au milieu des affaires et des diversions d’un temps, n’auraient d’autre avantage que de montrer les hommes agités d’instincts plus élevés, de pensées supérieures aux intérêts vulgaires et matériels, elles y trouveraient encore leur puissance et leur lustre, elles seraient la dignité et la force d’une société. L’histoire représente les hommes à l’œuvre dans le passé comme dans le présent ; la philosophie exprime le travail de leur raison ; la poésie reflète la vie mystérieuse des imaginations. L’histoire surtout, la véritable histoire, a le mérite d’être encore de la politique, une politique dégagée des passions et des versatilités des contemporains. C’est un livre toujours ouvert, où tout le monde ne lit pas, il est vrai, mais où les esprits éminens savent aller chercher le secret des hommes et des choses. Ainsi fait M. Guizot dans cette sévère et éloquente composition sur le protectorat de Richard Cromwell et le rétablissement des Stuarts, qu’il vient de publier. Ainsi fait également M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de l’Empire, dont il met au jour le treizième volume. Les révolutions ne suivent pas toutes le même chemin, et cependant elles sont conduites par les mêmes lois, au point d’offrir souvent de saisissantes analogies à travers tous les contrastes que comporte la différence des temps et des pays. Il en est de même de ces époques qui suivent les révolutions, qui aspirent à les clore, comme le premier empire en France. M. Thiers poursuit son œuvre avec la fermeté d’un esprit éprouvé. À mesure qu’il avance, on dirait que la route s’allonge et que le sujet s’étend. Trois événemens surtout remplissent ce volume : la réunion du concile de Paris, la continuation de la guerre d’Espagne, le commencement de la fatale campagne de Russie. La guerre d’Espagne n’a plus rien de nouveau ici ; elle n’est plus qu’un ennui pour le maître glorieux de la France, qui détourne les yeux de ce champ de bataille comme d’une image obsédante de la mauvaise fortune. Les deux autres faits mettent à nu la politique impériale à ce moment décisif ; ils dévoilent les entraînemens de ce génie qui n’eut point d’égal. Certes, quand il réunissait le concile de Paris, Napoléon ne se doutait point de la portée de cet acte. Il voulait mettre fin à ses démêlés avec le pape, retenu à Savone. Qu’arrive-t-il cependant ? À peine le concile est-il réuni, le danger apparaît. Vainement on menace les évêques, vainement on en enferme quelques-uns à Vincennes. « Querelle de prêtres ! » disait dédaigneusement Napoléon ; il ne s’apercevait pas qu’il se trouvait en présence de cette chose si simple, si insaisissable et si redoutable, — la conscience religieuse. Bien mieux, comme l’indique M. Thiers, par cela même que ces vieux prélats représentaient la conscience religieuse, ils représentaient aussi en ce moment la liberté. Ils offraient le spectacle d’une assemblée qui n’obéissait pas, qui discutait, quoique en secret, dans un état où l’empereur ne voulait d’autre puissance délibérante que sa volonté. Quelle que fût la solution désormais, le coup était porté. Les préparatifs de la campagne de 1812 n’offrent pas un spectacle moins curieux dans un ordre différent. Quelle fut la raison vraie de ce choc gigantesque entre les deux empereurs, Napoléon et Alexandre ? Aucun des deux ne pouvait se l’avouer, on ne l’aperçoit bien qu’aujourd’hui. Alexandre était évidemment mécontent des suites de l’alliance de Tilsitt. Il croyait avoir acquis des droits à entrer en possession de la Moldavie et de la Valachie. Cette conquête, il la poursuivait, il ne l’avait pas obtenue. La résistance des Turcs, les obstacles que rencontraient ses armées sur le Danube, l’irritaient. De plus, dans ce partage du monde, qui avait pu un moment flatter son orgueil, il voyait assez clairement que pour Napoléon il y avait trop de deux maîtres. De là sa résolution dissimulée, inquiète, ferme pourtant, de livrer au moins un dernier combat. Napoléon, de son côté, eût été inexcusable de faire la guerre à la Russie pour la contraindre à observer strictement le blocus continental, qu’il n’observait pas lui-même. Au fond, il voyait que, malgré tout, la Prusse et l’Autriche même soumises, il restait encore au nord une puissance qu’il avait vaincue, mais qui demeurait intacte, et qu’il avait acceptée pour égale. De griefs légitimes, de raisons plausibles, il n’y en avait guère d’aucun côté, il n’en était point question. C’étaient deux forces qui sentaient qu’elles ne pouvaient vivre ensemble, et qu’une fatalité inexorable conduisait au combat. Fatalité en effet, car à partir de ce passage du Niémen, ainsi que le dit M. Thiers, il y a encore de la gloire, il n’y a plus de bonheur pour la France jusqu’à la fin du drame.

Dans cette époque si remplie de coups de foudre et tout occupée par l’activité d’un homme, il y a un fait qui semble expliquer tous les événemens et qui ressort des récits de M. Thiers. Ce fait, qui est la première cause des catastrophes, impériales, c’est que Napoléon avait fini par trop s’isoler dans sa puissance et dans sa volonté. Chose étrange, il était plus isolé en 1812 qu’au commencement de sa carrière merveilleuse ! Cet isolement politique : et moral naissait de ce qu’il en était venu, il faut bien le dire, à ne plus tenir assez de compte de la dignité des hommes, même dans la soumission. M. Thiers en cite un exemple bien frappant à l’occasion du concile de Paris : c’est le traitement infligé à M. Portalis au sein du conseil d’état. Napoléon chassa M. Portalis comme un serviteur infidèle. Chacun fut consterné, il y eut un peu de honte sur tous les visages, même chez Napoléon, dont l’intelligence incomparable était aussi prompte à se retrouver qu’à s’oublier. L’excès de la volonté s’était montré à découvert. Il en était de même de sa politique à l’égard des peuples. Napoléon comptait dans ses armées en 1812 des soldats de bien des nations, il avait des alliés partout, l’Autriche lui avait même garanti par un traité l’intégrité de ses possessions ; mais la première condition pour maintenir ces alliances, c’était de ne point essuyer un revers, car à la première infidélité de la fortune, toutes ces armes pouvaient se tourner contre la France. Que faut-il conclure de ces faits ? Il en ressort une vérité bien simple, c’est que la meilleure politique pour les gouvernemens est d’accepter les hommes avec leur dignité, et même avec leur indépendance, comme aussi c’est leur devoir de respecter les susceptibilités des peuples. M. Thiers dévoile le secret de bien des choses, quand il fait remarquer que Napoléon aimait tout ce qui pouvait se trancher et détestait ce qui ne pouvait que se dénouer. Par malheur, dans ce monde rien ne se tranche impunément, tout peut se dénouer au contraire avec succès et c’est même alors, à vrai dire, que les difficultés sont le mieux tranchées.

Rien dans ce monde, en effet, ne se plie absolument à la volonté impérieuse d’un homme. Quel que soit le génie de cet homme, il ne peut à son gré détourner le cours des choses. Tout se noue et se dénoue, tout s’enchaîne et se déroule selon sa loi. Il en est de la politique comme des mœurs, qui ne se transforment pas subitement, qui se modifient par degrés sous une influence invisible. Depuis le commencement du siècle surtout, ce changement s’opère jour par jour ; on peut en suivre les progrès, les phases diverses comme on suit un drame étrange et merveilleux. Encore, dans les premières années du siècle, y a-t-il bien des traits qui ont à peine changé, et qui restent des traits tout à fait propres au temps où nous vivons. Quand M. Thiers raconte les scènes d’agiotage, les spéculations effrénées qu’on vit un moment sous l’empire, et qui irritaient Napoléon, c’est presque un chapitre de notre histoire qu’il écrit. Seulement ici, dans le domaine des mœurs et de la vie sociale, s’il y a la part de l’histoire, il y a aussi la part de l’observation, de la comédie, de la satire. Les mœurs industrielles appartiennent au génie comique, elles sont sa propriété légitime et son royaume, comme lui appartiennent tous les vices, toutes les passions et les ridicules des hommes. Le développement de ces mœurs est certes un des faits les plus saillans de la vie contemporaine. L’esprit de travail a fait place à l’esprit de spéculation, enflammé par l’espoir d’un gain rapide. Avant tout, il s’agit de découvrir une combinaison miraculeuse, une idée qui parle à l’imagination publique. Industrie, commerce, mines, navigation, crédit, que reste-t-il à organiser, à mettre en actions ? Il y a une entreprise sérieuse, mille sont la chimère des inventeurs de recettes merveilleuses. Et où tout cela va-t-il aboutir ? Au lieu unique et consacré, au temple de la fortune et de la spéculation, à la Bourse. Là s’allument les fièvres du jeu et de la richesse ; là les effroyables catastrophes côtoient les prospérités subites. Le progrès du reste est visible en tout. Autrefois il n’y avait que les gens de finance qui fréquentaient la Bourse. Aujourd’hui il y a des ouvriers et des domestiques qui jouent, il y a même des femmes. La cote des chemins de fer et des actions d’industrie est la lecture souverainement instructive de bien des gens chaque jour. C’est donc une pensée heureuse au fond qu’a eue M. Ponsard de faire de cette fièvre dangereuse et ridicule le thème de sa comédie nouvelle, — la Bourse ; mais il fallait une singulière puissance ou une rare faculté d’ironie pour étreindre un tel sujet, pour féconder ces élémens et tracer un tableau à la fois risible et triste. M. Ponsard n’a par malheur ni la verve inventive et bouffonne d’un Aristophane, ni la profondeur comique d’un Molière, ni la gaieté vive et mordante d’un Regnard. L’auteur de Lucrèce est un esprit grave et honnête qui suit son chemin sans s’aventurer dans des inventions trop hardies. Son vers est un peu traînant et lourd, et même quand il rit, il semble encore composer une tragédie.

La nouvelle comédie de M. Ponsard, à vrai dire, est née de la même inspiration qui a produit l’Honneur et l’argent. Seulement l’Honneur et l’Argent avait cette supériorité qu’a souvent la première œuvre comique d’un esprit peu fécond par sa nature. Où sont les élémens d’intérêt de la Bourse ? Le sujet est d’une simplicité extrême. C’est un jeune homme qui, pour pouvoir se marier avec une jeune fille qu’il aime et de qui il est aimé, va tenter la fortune à la Bourse. Le principal inconvénient de tous les personnages de M. Ponsard, c’est qu’ils n’ont point de relief ; ils n’ont point un caractère réellement comique, ils manquent même souvent de vérité. C’est certainement une idée singulière, et qui n’a aucun rapport avec la comédie, de mettre dans la bouche d’un agent de change la description de tous les dangers de la Bourse. Pourquoi ces personnages divers créés par M. Ponsard ont-ils un rôle dans la comédie ? Ils n’ont visiblement d’autre mission que de venir successivement dire un mot sur le sujet même de la pièce. L’un se plaint au nom de la propriété que la Bourse absorbe les capitaux ; l’autre met en parallèle le travail fortifiant de l’ouvrier et les émotions malsaines du jeu. Chacun a sa moralité, qui pourrait se résumer en ceci : c’est que la Bourse est sans doute un lieu où se font des opérations utiles, mais qu’il ne faut pas en abuser. Sans être absolument neuve, la morale de M. Ponsard est certainement des plus saines, des plus honnêtes, et même elle prend parfois un accent presque éloquent ; mais dans une peinture de la vie humaine la moralité doit moins ressortir du discours que du jeu des caractères, du mouvement de l’action. C’est ce qui fait que l’œuvre nouvelle de M. Ponsard, tout en réunissant les qualités habituelles de l’auteur, n’est point cependant la comédie qui se fera quelque jour sur la Bourse et sur les mœurs industrielles, sur cette corruption qui est l’une des causes les plus frappantes de la faiblesse des mœurs publiques.

Ce siècle a vu bien des faits extraordinaires en Europe aussi bien que dans le Nouveau-Monde ; il a vu se mêler au mouvement général des choses bien des épisodes surprenans, des révolutions, des tentatives à main armée, des invasions de flibustiers : il compte cependant jusqu’ici peu d’événemens aussi étranges que ceux qui se déroulent dans l’Amérique centrale, et en particulier dans un petit état de cette contrée, — le Nicaragua. Voici déjà quelques mois qu’un aventurier yankee, William Walker, à la recherche d’un pays à envahir et connu pour une tentative semblable dans la Basse-Californie, a réussi à s’introduire dans le Nicaragua à la faveur d’une de ces guerres civiles qui désolent toujours ces républiques en détresse. Walker s’est fait le protecteur du parti démocratique, et il a décidé sa victoire en lui amenant des côtes de l’Océan-Pacifique un essaim d’aventuriers comme lui. Cela fait, il a organisé un gouvernement provisoire sous ses auspices ; il s’est contenté pour lui-même du titre de général en chef de l’armée du Nicaragua, il a créé une force américaine qu’il grossit le plus qu’il peut ; en un mot, il est le maître dans un pays désorganisé par vingt ans de guerre civile. Il a fait fusiller de malheureux hommes qui n’avaient d’autre tort que de tenir à l’indépendance de leur pays. Il trouble le commerce de toutes ces contrées. Walker a espéré sans doute au premier moment obtenir l’aveu et le concours des États-Unis. Il a été désavoué au contraire, et par une partie de la presse de l’Union, et par le cabinet de Washington, qui ne pouvait ouvertement patroner une telle aventure. Il n’est pas moins vrai que l’entreprise du flibustier yankee n’est que la pratique simple, audacieuse et sans scrupules des doctrines américaines. On peut pressentir du reste l’émotion profonde que devait jeter dans les autres parties de l’Amérique centrale cette domination étrangère exercée par des aventuriers dans le Nicaragua. Walker se trouvait placé dans l’alternative de se faire accepter par les autres états, ou d’avoir bientôt à rompre et à lutter avec eux. C’est la rupture qui a éclaté, et la guerre s’est allumée immédiatement. Walker, ou le gouvernement provisoire qui fonctionne sous sa haute protection, avait imaginé d’expédier des ambassadeurs dans les autres pays de l’Amérique centrale pour se faire reconnaître, et c’est la justement ce qui est devenu une occasion d’hostilités. C’est la plus petite des républiques centre-américaines, celle de Costa-Rica, qui a donné le signal de la résistance à cette invasion de flibustiers, en refusant de recevoir l’envoyé de Walker, un certain colonel Schlesinger. Chose remarquable, la république de Costa-Rica, qui s’est toujours distinguée par sa régularité et par son calme, qui a joui jusqu’ici d’une fortune exceptionnelle dans l’Amérique espagnole, a été la première aussi à ressentir la violence faite à l’instinct national. Le président de ce petit état, M. Rafaël Mora, ne se dissimulait nullement d’ailleurs que c’était la guerre qu’il acceptait. Immédiatement il réunissait le congrès en session extraordinaire, et il se faisait autoriser à négocier des alliances avec les autres pays également menacés, à prendre toutes les mesures nécessaires pour rejeter les flibustiers hors de l’Amérique centrale. Muni de ces pouvoirs, le président Mora, homme d’énergie, quoique simple négociant, portait l’effectif de l’armée à neuf mille hommes, décrétait un emprunt de deux millions de réaux, et il publiait une proclamation qui était le signal de la guerre. Walker, de son côté, a répondu par d’autres proclamations où il menaçait d’extermination tous les serviles de l’Amérique centrale, tous ceux qui se disent partisans des pouvoirs légitimes, et la guerre s’est allumée. Il en était ainsi dès les premiers jours de mars ; les forces ennemies étaient déjà en présence. Qu’a produit la guerre jusqu’ici ? Costa-Rica paraît être sortie victorieuse des premiers engagemens, Walker n’a eu d’autre ressource que de faire traduire son auxiliaire, le colonel Schlesinger, devant un conseil de guerre, pour s’être laissé battre par les troupes du président Mora, et de se mettre lui-même, à la tête de ses aventuriers. Dans cette lutte singulière, si elle se prolonge, la république de Costa-Rica finira sans doute par obtenir le concours actif des autres états, de Guatemala, de Honduras, de Salvador, et cette coalition suffira pour dissiper cette bande d’oiseaux de proie qui se sont abattus sur ces contrées. En tout état de cause, ces événemens, quelque lointains et quelque obscurs qu’ils soient, n’ont-ils aucun intérêt pour l’ancien monde ? Il y a deux ans, c’était un navire de guerre de l’Union qui brûlait la ville de San-Juan ou Greytown, et portait un coup sensible aux affaires des sujets de tous les pays. Depuis plus de six mois, le commerce est bouleversé par cette domination de hasard. Si Walker venait à triompher dans les autres états de l’Amérique centrale, il en résulterait à coup sûr, pendant un temps indéfini, un redoublement d’insécurité pour tous les intérêts nationaux et étrangers. Maintenant qu’elles n’ont plus leurs regards forcément tournés vers l’Orient et que la guerre est terminée, la France et l’Angleterre ont dans ces contrées, non certes une guerre nouvelle à entreprendre, mais une mission protectrice à remplir.

CH. DE MAZADE.



Mémorie sull’ Italia e specialmente sulla Toscana, dal 1814 ‘‘al 1850, di G. Montanelli, ex-presidente del consiglio, ex-triumviro del governo provvisorio Toscano, 2 vol., Turin 1853-55.


Il y a dans l’histoire des révolutions toute une partie qu’on néglige trop. Il ne suffit pas de nous montrer comment agissent les hommes emportés par la lutte révolutionnaire ; il faut nous apprendre comment ils se forment, et souvent dans l’histoire d’un individu c’est la destinée d’un parti tout entier qui nous apparaît avec sa grandeur et sa faiblesse, avec ses momens d’exaltation héroïque et ses puériles divisions. Tel est, ce nous semble, l’intérêt du livre où l’un des tribuns et des soldats de la dernière révolution italienne a réuni ses souvenirs sur les crises qui, de 1847 à 1850, ont agité si douloureusement son pays. Nous laissons ici de côté les opinions politiques représentées par M. Montanelli. Ce que nous voulons, ce sent des accens sincères sur les influences morales au milieu desquelles luttent et agissent les partis : politiques au-delà des monts. La jeunesse de l’auteur, ses premières années passées à Pise et à Florence, son rôle dans la révolution, tels sont les traits qui dans son récit, nous arrêteront surtout, parce qu’ils sont en quelque sorte des traits généraux, où s’accuse mieux qu’en aucune autre partie du livre le caractère italien.

L’éducation de la jeunesse, soumise aux influences les plus contraires, est pour l’Italie une première cause de faiblesse. La génération à laquelle appartient M. Montanelli a été élevée au milieu d’une société dont l’attitude calme et résignée ; cachait un sourd mécontentement. Rien de plus paisible en apparence, que la Toscane au commencement de ce siècle. Né en 1813, à la veille du jour où le calme de l’opinion allait devenir plus profond encore M. Montanelli, fils d’un musicien de Fucecchio, n’était d’abord qu’un jeune virtuose dont le précoce talent musical faisait l’admiration des curés du voisinage. Ses oncles, deux chanoines, n’entendaient pas toutefois que leur neveu négligeât la musique pour les lettres et l’enfant qui à neuf ans jouait encore dans les vertes campagnes de Fucecchio dut parcourir en trois ans le cercle entier des études latines, grecques et philosophiques ! Quel fruit avait pu retirer d’études si incomplètes et si hâtives le jeune fils du musicien de Fucecchio ? Aucun sans douter et en revanche il avait vu déjà ses croyances religieuses fortement ébranlées par ces mille pratiques de dévotion dont l’abus est encore plus sensible en Italie que partout ailleurs. C’est ainsi désarmé, sans avoir eu le temps d’emprunter à la philosophie une armure nouvelle qu’il entrait sans transition dans la vie indépendante et libre des universités. On voit que les institutions politiques n’ont pas seules besoin de réformes en Italie.

Malgré une grande prédilection pour la médecine, M. Montanelli dut se soumettre à la volonté de ses parens et étudier le droit. Dès lors, au lieu de cette Italie paisible qu’il avait connue, un monde nouveau apparut au jeune homme. Des influences singulières agirent sur son esprit. Ici encore, l’histoire de l’auteur des Mémoires est celle de presque tous ses compatriotes. La lecture de l’Encyclopédie, la propagande saint-simonienne, portèrent le trouble dans l’âme de l’étudiant. Devenu avocat, M Montanelli était déjà, malgré une rare douceur de caractère, entraîné vers les luttes politiques. En 1840, la chaire de droit commercial à Pise lui était offerte, et des ovations bruyantes inauguraient son enseignement. De 1840 à 1847, le succès du professeur se maintenait au milieu d’un pays de plus en plus troublé et mécontent. C’est à ce moment de sa vie que M. Montanelli nous ramène au début de ses Mémoires. Qu’on se reporte à la situation de l’Italie à cette époque. Les sociétés secrètes poursuivaient encore leurs travaux souterrains, mais dès 1843 la direction en était tombée aux mains des exilés. Le jeune professeur imagina ; de les remplacer par une association nouvelle dite des Frères Italiens. Le but de l’association était de donner pour basera la régénération nationale la régénération individuelle. C’était bien poser la question. Relever les caractères, n’était-ce pas le premier service à rendre à la malheureuse Italie ?

Nous n’entrerons pas dans le détail des mille manifestations plus ou moins sérieuses qui précédèrent, de 1843 à 1847, la dernière révolution italienne. Les mémoires de M. Montanelli sont très explicites à cet égard. Tantôt c’est la restitution du réfugié Rienzi faite par le ministère toscan au gouvernement romain qui fournit un thème à des proclamations politiques multipliées sur les murs de Pise et de Florence ; tantôt c’est la congrégation du Sacré-Cœur, derrière laquelle on croit entrevoir l’influence de la compagnie de Jésus, et dont on demande l’expulsion, ou bien les Polonais, en faveur desquels on ouvre une souscription. On finit par comprendre l’inutilité de ces manœuvres un peu puériles, et on en vient à saisir une arme plus redoutable, la presse. Malheureusement c’est la presse clandestine, car le gouvernement ne reconnaît pas le droit d’écrire sur les matières politiques. La presse clandestine n’était pas une nouveauté en Italie ; mais jusqu’alors ce n’était qu’en passant et avec une violence indigne de la bonne cause que les libéraux de la vieille école avaient lancé leurs provocations écrites. Un mystérieux journal rédigé par M. Montanelli étonna ses lecteurs par l’extrême modération du langage et des idées. Le désappointement fut général parmi les patriotes, mais c’était précisément l’effet que le nouveau patriote voulait produire. Demander des réformes visiblement insuffisantes, c’était amener le public pour lequel on écrivait à comprendre et à proclamer la nécessité de réformes plus radicales. Les vœux de M. Montanelli n’eurent pas longtemps d’ailleurs à se produire sous cette forme assez bizarre. Le mouvement remarquable que ses Mémoires nous signalent dans la presse clandestine coïncida avec l’avènement de Pie IX, et ne précéda pas de beaucoup l’apparition d’une loi qui permettait aux écrivains toscans la discussion respectueuse des actes du gouvernement grand-ducal. Plus de vingt journaux se fondèrent aussitôt ; mais il ne fut donné qu’à trois seulement d’atteindre à une grande publicité et à une réelle influence. L’école doctrinaire libérale eut pour organe la Patrie, rédigée par M. Salvagnoli, le parti démocratique l’aube, avec M. La Farina, le libéralisme modéré l’Italie, avec M. Montanelli. Dès-lors on rêva des transformations, on crut à des changemens pacifiques ; mais on se trompait, on était à la veille d’une révolution.

Cette révolution, qui n’en connaît les tristes et curieuses péripéties ? Un premier moment d’enthousiasme, une guerre contre l’étranger entreprise avec plus de courage que de prévoyance, bientôt des divisions funestes succédant à l’élan viril des premiers jours, et la réaction victorieuse frappant enfin et dispersant les principaux acteurs du drame ! Deux momens surtout ont été saisis dans ce drame et retracés avec une émotion pénétrante par l’auteur des Mémoires sur la Toscane. La confiance dans la cour de Rome, la confiance dans les efforts des volontaires italiens, ce furent la deux sentimens que M. Montanelli partagea en 1847 et 1848 avec plusieurs de ses compatriotes. Laissons-le s’exprimer ici lui-même. L’histoire de ses rapports avec Pie IX et de sa campagne en Lombardie est une des parties les plus instructives de son livre.

« Le 2 novembre (1847) au soir, grâce au ministre de Toscane Bargagli, j’obtins une audience du pape. Je ne fis pas longtemps antichambre… Pie IX était, quand je l’aperçus, devant une table de travail que couvraient de nombreux papiers et quelques livres. L’appartement n’était ni grand ni petit ; une lampe unique l’éclairait faiblement. Pour me tirer d’embarras et entrer tout de suite en conversation, Pie IX me demanda quelle chaire j’occupais ; mais je n’avais pas l’intention de perdre le temps à des discours insignifians. J’abrégeai donc ce qui m’était personnel, et je demandai au pape la permission de lui communiquer en toute liberté quelques réflexions sur les questions politiques. Il se montra disposé à m’écouter. Je voulais persuader au pape de faire de larges concessions politiques, afin d’en finir avec le reproche qu’on fait à l’église catholique d’être incompatible avec la liberté… J’essayai de montrer à Pie IX qu’à la fin il faudrait choisir entre la censure et la presse. À tous mes argumens il en opposa un qui coupa court à la discussion : « Comme pape, disait-il, je suis le père des princes étrangers ; comment voulez-vous que je permette à la presse de les outrager dans la capitale du monde catholique ? » Il voyait bien que la guerre de l’indépendance était inévitable, et il disait qu’en sa qualité d’Italien il désirait l’expulsion de l’étranger ; mais ici encore il alléguait sa paternité universelle, et avouait que, comme pape, il ne saurait déclarer la guerre à l’Autriche.

« — Mais quand toute l’Italie, lui disais-je, est transportée d’enthousiasme pour la guerre, quand la Lombardie se lève et appelle à son secours toute la jeunesse italienne, les peuples italiens des états de votre sainteté n’entreront-ils pas dans l’alliance ?

« — Je vois bien, répondit-il, qu’il serait impossible de les retenir. Ils iront !…

« Quand j’eus quitté Pie IX, je m’arrêtai sur la place du Quirinal, et me représentai, dans le calme solennel de la nuit, interrompu seulement par le bruit de l’eau qui jaillissait des fontaines, les frémissemens d’espérance que les traits de Pie IX donnant la bénédiction au peuple du haut de son balcon ravivaient de temps en temps dans tous les cœurs. Je n’avais jamais cru que Pie IX fût un esprit supérieur ; mais son œil éteint, sa voix sans vibration affectueuse, ses discours où l’ironie était plus sensible que la bonté, malgré la bienveillance qu’il m’avait témoignée, ne me permettaient pas même de voir en lui ce que je m’étais figuré d’après ses premiers actes, une grande âme capable de comprendre son siècle par l’intelligence du cœur. Je ne voyais plus dès-lors, et c’était la perte de la moitié de mes illusions, qu’un prêtre bien intentionné, plus impressionnable que sensible, jeté dans un monde qu’il ne comprenait pas, quelque peu malin, très affable, bien aise d’être aimé et disposé à se laisser aller aux applaudissemens populaires plus qu’aux conseils des cardinaux. »

Quelques mois plus tard, M. Montanelli n’avait plus les yeux tournés vers Rome, mais vers la Lombardie. Il partait comme simple soldat au milieu d’une colonne de volontaires. « Oh ! qu’elles étaient merveilleuses à voir, s’écrie-t-il, ces légions improvisées où le médecin, l’avocat, l’artisan, le noble, le riche, l’indigent, le prêtre, le maître et le serviteur marchaient unis par amour pour l’Italie ! Oh ! quelle joie de sentir qu’enfin nous étions les soldats de l’Italie ! Au moment du départ, nous reçûmes les vœux et les serremens de main de la foule qui se pressait dans les rues ; sur notre passage s’agitaient les mouchoirs des dames debout sur leurs balcons et oubliant les douleurs de l’adieu en pensant à l’amour de la patrie, à l’auréole de gloire dont elles entouraient à l’avance la tête de leurs fils, de leurs époux, de leurs frères ! Ceux qui restaient promettaient de s’occuper des familles des artisans qui consacraient à la guerre leurs bras, leur unique gagne-pain. Pendant la marche, les colonnes parties de la ville rencontraient des groupes de volontaires accourus des pays d’alentour, et quand nous traversions un, village, les cloches sonnaient leurs plus joyeuses volées, les fleurs pleuvaient sur nos baïonnettes, que faisait briller le soleil du printemps ! »

C’était là un poétique départ ; mais hélas ! tout l’enthousiasme du monde ne saurait tenir lieu de connaissances positives, et la générosité des sentimens ne pouvait suppléer à cette pénurie d’idées qui fut alors, de l’aveu même de M. Montanelli, le malheur de l’Italie. Ces braves gens allaient périr victimes non moins de leur propre incapacité militaire que de celle de leurs chefs. Des levées en masse, comme chez nous en 1792, auraient pu seules intimider un ennemi qui affichait le plus profond dédain pour tant d’inexpérience ; or on n’avait à lui opposer qu’une poignée d’hommes. Ce n’est pas sans raison que M. César Cantù reproche à un grand nombre de robustes jeunes gens d’être restés chez eux au moment du danger, et d’avoir cru faire assez pour leur pays lorsqu’ils s’étaient enrôlés dans les rangs sédentaires de la garde nationale. Le gouvernement toscan n’était que trop sûr de trouver des appuis dans une partie des citoyens, quand il envoyait aux colonnes expéditionnaires à peine arrivées à Massa l’ordre de s’arrêter. Il fallut obéir. Quelques-uns cependant refusèrent de prendre leur part d’une semblable tâche. De ce nombre fut M. Montanelli. Sans s’inquiéter de savoir si ce premier exemple d’indiscipline ne serait pas funeste à la cause italienne, il se hâta de quitter ses compagnons, et poursuivit seul son chemin vers la Lombardie. On voit que la petite armée toscane se composait bien réellement de volontaires. À Brescia, il reçoit commission de parcourir le Tyrol italien, d’apprendre aux montagnards quels événemens venaient de s’accomplir en Lombardie, de les préparer à bien recevoir les corps francs, et de concerter avec les principaux patriotes du pays la réorganisation des bandes alpestres. Après s’être acquitté de sa tâche, M. Montanelli voulut voir s’il était possible de réveiller Trente. À peine avait-il fait cent pas dans la ville, que la police l’arrête, et M. Montanelli n’échappe à un sort trop facile à prévoir que grâce au dévouement d’un soldat-citoyen de la ville, qui favorise son évasion. La petite armée des corps francs, au nombre de trois mille hommes, guerroya bravement dans le Tyrol et y remporta même quelques avantages. Bientôt cependant l’étoile de l’Autriche reparut à l’horizon : il fallut regagner la plaine pour y défendre la cause sainte, déjà perdue dans les montagnes. Tout semblait avertir les patriotes que leur dévouement ne sauverait pas l’Italie. Loin de s’associer à eux, les paysans lombards laissaient passer l’ennemi avec indifférence et sans l’inquiéter. Les gouvernemens, soit manque de coup d’œil, soit pénurie de généraux, donnaient pour chefs à leurs bataillons des hommes profondément incapables, qui laissaient les soldats sans habits, et ne s’inquiétaient même pas de leur procurer des munitions. En racontant ces misères, M. Montanelli a le tort de crier à la trahison, comme l’ont fait la plupart de ses compatriotes. La trahison n’explique rien ; elle dispense seulement de rechercher les véritables causes de la défaite. Le gouvernement toscan ne montra dans cette circonstance ni habileté ni ardeur ; néanmoins, poussé par la nécessité ; il fit quelques efforts. Il ordonna une levée de 12,000 hommes sur le contingent de 1849 ; il augmenta d’un tiers une partie des impôts ; il ouvrit un prêt volontaire de 60,000 écus ; ne dédaignant même pas les moindres ressources, il frappa d’une retenue les appointemens des fonctionnaires. Ces mesures étaient sans doute bien insuffisantes ; mais sauf l’appel à la constituante, qu’on ne pouvait raisonnablement attendre d’un prince, les divers ministres qui succédèrent à M. Ridolfi ne firent guère plus que lui.

Quoi qu’il en soit, les Toscans étaient enfin en présence de l’ennemi ; mais ils étaient seuls. Battus par le général Nugent, les volontaires romains étaient réduits à l’impuissance, et leur vainqueur venait d’opérer sa jonction avec Radetzky. D’autre part, la contre-révolution, qui venait de triompher à Naples le 15 mai, rappelait le contingent napolitain, et les Piémontais, qui avaient promis des secours, avaient assez à faire de tenir tête aux ennemis qui leur étaient opposés. La victoire était donc impossible ; mais, à vrai dire, les Toscans ; et en général les Italiens y songeaient peu. Ce qu’ils voulaient, c’était démentir, au prix de leur sang, l’opinion peu favorable qu’avait l’Europe de leur courage et de leur aptitude militaire. Ils allaient se battre un contre six ; ils se seraient battus un contre mille. Leur résolution était le produit de l’entraînement plutôt que de l’héroïsme : l’héroïsme ne vint qu’à l’heure du combat.

« Notre camp, dit M. Montanelli, était à la droite de l’armée piémontaise, entre Goïto et le lac de Mantoue. Nous occupions, avec l’avant-garde, Curtatone et Montanara, deux petites localités à trois milles environ de Mantoue ; et à un mille et demi l’une de l’autre. Nous étions un peu plus de cinq mille fantassins, dont trois mille volontaires, avec cent soixante chevaux et neuf pièces d’artillerie ; Campés avec si peu de forces devant une citadelle formidable qui donna tant de mal au premier capitaine de notre temps, nous avions derrière nous le large et profond ruisseau de l’Osone, avec un pont étroit pour unique passage avec une berge très élevée du côté de Mantoue et point du tout sur le bord opposé, ce qui rendait la retraite extrêmement difficile ; aussi les mauvaises langues disaient-elles que nous étions allés nous jeter dans la gueule du loup. Ajoutez à cela l’incapacité de notre général ; l’inexpérience de son état-major ; le manque d’ingénieurs militaires et de tout ce qui fait les armées fortes. Ajoutez que Radetzky avait trente-deux mille hommes ; quarante pièces d’artillerie et toute sorte d’instrumens de destruction… Et cependant, joyeux comme ceux d’un premier amour, reviennent à l’esprit de l’exilé les souvenirs du camp, des nuits passées aux écoutes sur les poétiques rives du Mincio, où Virgile et Sordello chantèrent, de nos audacieuses excursions du matin jusque sous les murs de Mantoue, de ces tours noires sur lesquelles nous espérions planter le drapeau tricolore, et, dans le silence de la nuit, du cri de la sentinelle ennemie qui se mêlait aux doux gazouillemens du rossignol.

« Le matin du 29 mai, toute l’armée ennemie tomba sur nous. O âmes courageuses, âmes antiques qui, à ce soleil du 29 mai, vîtes tomber l’orgueil de Barberousse, venez voir célébrer dignement l’anniversaire de Legnano [1] ! « Vers les neuf heures, nous fûmes appelés aux armes. Il faisait un temps magnifique. Nous attendions depuis une heure le premier coup de canon, lorsque le colonel Campia, commandant des milices de Curtatone, me demande si notre compagnie oserait aller à la découverte de l’ennemi. Malenchini prend avec lui dix ou douze hommes et sort de la tranchée. Moins de dix minutes après commençait la fusillade. D’Arco Ferrari, notre général, n’avait pas voulu raser la campagne, par égard pour les propriétaires, en sorte que les tirailleurs ennemis venaient jusque sous les parapets, à la faveur des blés qui les cachaient. Bientôt aussi le combat s’engagea à Montanara. Laugier, qui remplaçait d’Arco Ferrari, avait résolu de tenir bon jusqu’à ce que les secours piémontais que lui annonçaient des dépêches répétées fussent arrivés. Au milieu du bruit des mousquets et des canons, il sort à cheval de nos retranchemens, et son exemple est pour nous une exhortation au courage. Partout sur son passage on ne voyait que képis agités à la pointe des baïonnettes, on n’entendait que crier vive l’Italie ! Parvenu à Montanara, il demande à Giovanetti, qui commandait de ce côté-là, pourquoi il fait combattre ses tirailleurs à découvert. Giovanetti répond en souriant : Les Italiens doivent montrer la poitrine à l’ennemi !

« Plusieurs fois les Autrichiens nous assaillirent, et plusieurs fois nous les repoussâmes… Le bataillon des étudians, qui formait l’arrière-garde, en entendant le tumulte de la mêlée et en voyant porter les premiers blessés, ne put contenir son ardeur. Au moment où Laugier lui envoya l’ordre de venir à son tour payer à la patrie le tribut du sang, il était déjà au fort de la mêlée.

«… Deux pièces d’artillerie avec lesquelles le lieutenant Niccolini faisait un mal infini aux ennemis sont réduites au silence. Un accident met le feu à la caisse aux poudres, et l’incendie tue ou blesse la plupart des artilleurs. Niccolini est blessé. C’était là que je combattais. Je pouvais me croire en enfer. La voûte sereine des cieux voilée par la fumée, une maison et un tas de paille en flammes, l’air étincelant et embrasé, le bruit du canon qui redouble, les balles qui sifflent, les bombes qui pleuvent, les artilleurs victimes de l’incendie qui courent çà et là, l’un déjà nu, l’autre déchirant ses habits que le feu dévore ! Et néanmoins dans cet enfer rayonne sur le visage des combattans une joie céleste ; des enfans combattent comme des lions, et les cris de vive l’Italie ! raniment l’enthousiasme, comme si la bataille ne faisait que de commencer.

« Laugier, ne voyant pas arriver les Piémontais, pensa à battre en retraite. Le combat durait depuis plus de six heures. Le prolonger, c’eût été répandre inutilement un sang précieux. D’autre part, la retraite avec des troupes rassemblées au hasard, avec des chefs peu au fait des exercices militaires, sans réserve ni artillerie pour protéger le passage du pont, risquait de se changer en déroute. Sur ces entrefaites arrive à Laugier un messager de Giovanetti, qui demande s’il doit se replier. Le général répond affirmativement, et la décision prise pour les combattans de Montanara, il l’étend à ceux de Curtatone. Il demande Campia, Ghighi. Campia était blessé. Ghighi vient au-devant de Laugier, la main gauche enlevée par un boulet, et, agitant avec sang-froid son moignon sanglant, il s’écrie : Vive l’Italie ! Malédiction à ceux qui crient sur la place publique et qui ne viennent pas sur le champ de bataille ! — Après avoir placé deux compagnies d’infanterie derrière le pont, Laugier se porte de sa personne vers la droite, et à voix basse ordonne à chacun de battre lentement en retraite ; mais à peine eut-on vu reculer la droite, que les rangs se rompirent de toutes parts ; des bandes en désordre accoururent sur le pont et le traversèrent l’une après l’autre. De braves jeunes gens réussirent à sauver les canons.

« La compagnie de Malenchini tenait ferme à la tranchée, et dérobait à l’ennemi la vue de ce désordre. Malenchini nous commande de le suivre. J’étais si loin dépenser à la retraite, que je croyais que nous allions pousser une pointe en avant. Arrivé au pont, je vois la retraite s’opérer confusément ; il me semble entendre derrière moi la cavalerie des hulans ; je me représente les railleries des Allemands s’ils nous voient prendre la fuite. L’orgueil italien m’inspire ; de dessus le pont je harangue mes compagnons : je leur crie que l’instant est venu de montrer que nous sommes dignes de nos pères, que c’est à tort qu’on nous accuse de ne faire nos révolutions que par des chants ; je leur crie que quiconque se sent un cœur italien doit revenir avec moi mourir sur les tranchées. Une petite troupe d’hommes résolus se groupe alors autour de moi, Pietro Parra, Paolo Crespi, Giovanni Morandini, Luigi Binard, Sacconi, Malenchini et Pierotti, qui me suivait avec une généreuse ardeur, bien qu’il eût la face tout en sang. Nous parcourûmes le champ de bataille jonché de cadavres pour chercher l’endroit le plus propre à la défense. Les balles brisaient les branches des arbres et les arbres eux-mêmes avec le bruit d’une forêt qu’agite l’ouragan. À chaque instant, quelqu’un de nous tombait frappé d’une glorieuse mort. Tout à coup arrive un volontaire napolitain qui m’annonce que les Autrichiens débouchent du côté du lac. Il y avait par-là un moulin qui recevait les eaux de ce lac. « Au moulin ! au moulin ! » m’écriai-je… Et tous d’y courir.

« J’avais à côté de moi Pietro Parra, le plus cher de mes amis, mon compagnon inséparable dans cette campagne. Je venais de lui parler ; je me retourne pour lui parler encore ;… étendu à terre, il n’était plus qu’un cadavre. O saint guerrier de l’Italie ! en montant avec la palme du martyre au ciel des braves, tu as senti la blessure de mon cœur, quand je t’ai vu passer en un instant de la plénitude de la jeunesse et de la vie à la froide immobilité de la mort !… Il me semblait impossible que, délicat et maladif, je survécusse à tant de jeunesse et de vigueur. En me voyant tout d’un coup privé d’un ami si cher, je me laissai un instant aller au désespoir. J’exposai ma poitrine à l’endroit où le mur était le plus criblé de balles ; je les sentais siffler à mes oreilles comme une douce harmonie ; j’en appelais une qui m’envoyât rejoindre mon cher Pietro dans les régions de l’immortalité. Cependant bientôt je me reproche un tel oubli de l’idée pour laquelle j’étais là. Combattre et non gémir, voilà ; ce que demandait l’Italie. Je me remets donc au combat. Mon fusil n’allait plus : je saisis le fusil de mon ami ; mais au moment où j’allais tirer, une balle me traverse l’épaule gauche. Je sentis comme un coup d’une barre de fer. Je fléchis, je ne tombai pas. Je demande à un voisin où j’étais blessé, et celui-ci, ne voyant que le trou par où la balle était sortie, me répond : « Derrière l’épaule. » Malenchini accourt pour me secourir ; il voulait m’emmener. Je résiste, me croyant encore assez de forces pour poursuivre le combat. Pendant ce court débat, mes yeux se voilent, une sueur glacée court par tous mes membres ; je crus que ma dernière heure était venue. Oh ! que la mort est belle sur le champ de bataille. Un léger nuage troublait seul ma joie de mourir en combattant, c’était de croire que j’étais blessé par derrière. Il me semblait entendre mes ennemis politiques m’accuser d’être mort d’une blessure ignominieuse. C’est pourquoi je dis à Malenchini ces paroles qu’il répétai religieusement plus tard : « Tu témoigneras que je suis tombé en regardant l’ennemi. »

« De ceux qui étaient restés pour défendre le moulin, presque tous étaient morts ou blessés, les autres se retirèrent avec beaucoup de peine ; mais ce combat avait donné le temps de battre régulièrement en retraite. Les combattans de Montanara, moins heureux, perdirent leur artillerie et furent faits en grande partie prisonniers. »

Ce récit prouve clairement que M. Montanelli n’entend rien aux choses de la guerre. Le plan, les manœuvres de la bataille lui échappent : il n’en voit que les épisodes ; mais c’est peut-être ce qui fait ici le charme de ses souvenirs. Ce n’est pas un tacticien qui expose ou qui démontre, c’est un témoin, c’est un acteur, c’est un des héros de la lutte qui nous raconte le combat tel qu’on le voit quand on y prend part, qui s’enthousiasme encore ou pleure tour à tour an souvenir de ces heures de gloire, et qui nous fait partager ses mobiles impressions : Toutefois une pénible réflexion se présente à l’esprit. Cette incapacité militaire, si sensible dans les pages qu’on vient de lire, n’est pas personnelle à M. Montanelli : elle est le malheur de tout ce noble peuple italien. Dans cette généreuse guerre de 1848, il s’est cru obligé de donner des preuves de sa bravoure, comme si les luttes ardentes qu’il soutint au moyen âge, comme si sa coopération aux grandes campagnes de l’empire ne répondaient pas hautement pour lui. Ce qu’il avait à prouver, et ce qu’il n’a malheureusement pas prouvé, c’est qu’il eût acquis quelque intelligence de la guerre, comme l’entendent et la font les nations modernes. Il ne s’agit plus maintenant de bandes et de condottieri, d’escarmouches et de coups de main ; il s’agit de tactique, de discipline. Il faut surtout, comme l’avait bien compris M. Montanelli, que le caractère de cette nation, abaissée pat une longue servitude et par une défiance exagérée d’elle-même, se relève, se retrempe dans les études les plus sévères, dans les méditations en apparence les plus désintéressées. Alors seulement tant d’efforts généreux ne seront pas perdus pour la cause italienne, et il sera permis d’en espérer le succès.

Revenons à M. Montanelli. Il gisait mourant dans une des chambres du moulin. Deux de ses compagnons d’armes étaient restés auprès de lui ; ils aimaient mieux partager sa captivité que de l’abandonner dans un état si déplorable. Une horde de Croates envahit le triste asile. « Faites ce que vous voudrez de nous, s’écrient ces deux braves gens ; mais sauvez notre blessé ! — Ne craignez rien, répondit le capitaine, nous sommes tous chrétiens. » Ces chrétiens cependant séparent M. Montanelli de ses amis. Sans égards pour ses souffrances et pour son malheur, ils hurlent à ses oreilles, par dérision, le cri de Vive Pie IX, et l’emportent dans un des hôpitaux de Mantoue. À Florence, on le crut mort. Ce fut un deuil public dans toute la Toscane. On lui fit de magnifiques funérailles. La ville de Brescia sollicita l’honneur de rester dépositaire de ses restes mortels. Les journaux de l’Italie et même les journaux étrangers, partageant l’erreur commune, payèrent au généreux combattant de Curtatone un juste tribut d’éloges. La postérité avait déjà commencé pour lui.

La mise en liberté de M. Montanelli à la suite de l’armistice Salasco, son entrée dans le parlement de Florence, le rôle qu’il joua comme gouverneur de Livourne d’abord, puis comme dictateur, enfin son exil, nous montrent les dernières scènes et le dénoûment du drame, commencé au milieu des brillantes manifestations de Rome et des combats héroïques livrés dans les plaines lombardes. Nous sommes là au milieu d’épisodes trop connus pour qu’il soit utile d’insister sur cette dernière partie d’un livre que nous avons voulu faire juger par quelques-unes de ses pages les plus caractéristiques. Si nous avons parlé des Mémoires de M. Montanelli, c’est surtout, nous le répétons, à cause des aveux sincères qu’ils contiennent sur les causes de faiblesse contre lesquelles doivent se prémunir les partis italiens. Il y a aussi dans ce livre, outre l’intérêt politique, un intérêt littéraire que nous ne saurions omettre de constater en finissant. Deux styles, on pourrait dire deux langues, se partagent la littérature italienne. Il y a la langue académique et la langue populaire. Les Mémoires de M. Montanelli sont un plaidoyer en faveur de cette dernière. Quelle est la portée du débat que ce livre soulève ? Pour la bien préciser, il faut se rappeler que la langue académique, la langue des grands écrivains de l’Italie, est si peu conforme au génie analytique des temps modernes, que partout elle a cédé la place aux dialectes provinciaux. En Toscane même, la seule province où il n’y ait pas de dialecte, la langue parlée diffère profondément de la langue écrite. Le moment ne serait-il pas venu cependant de faire cesser ce divorce ? Si la langue écrite se rapprochait de la langue parlée, ne ferait-elle pas disparaître les dialectes, et cette réforme favorable à l’unité politique ne serait-elle pas, en définitive, bienfaisante aussi pour les lettres ? Telle est la question qui se pose depuis quelques années dans la’ littérature italienne. Nous pensons, quant à nous, que la réforme en question doit être encouragée par tous les amis de l’Italie. Il ne s’agit point pour elle d’ailleurs de renoncer à ses traditions littéraires : l’illustre académie de la Crusca saura toujours les maintenir ; il s’agît seulement d’introduire dans le domaine de la littérature la langue parlée, la langue populaire, à côté de la langue académique, et c’est aux Toscans qu’il appartient surtout de réaliser cette réforme, à eux qui ont toujours parlé la langue des maîtres sans la transformer en patois. Si les esprits peuvent se partager sur la puissance des moyens de régénération politique proposés par les divers représentai du libéralisme italien, il ne peut y avoir qu’une opinion sur l’utile influence de la réforme littéraire dont M. Montanelli s’est fait l’avocat. Sur ce terrain, il ne saurait, nous le croyons, trouver de contradicteurs, et son livre, à ce point de vue encore, mérite d’être consulté avec intérêt par tous ceux qui veulent suivre le mouvement de la pensée italienne.


J.-T. PERRENS.


Nous avons déjà entretenu nos lecteurs d’une réclamation de M. Madrazo au sujet d’un article de M. Gustave Planche sur l’exposition des beaux-arts en 1855. Les explications que nous avons données dans la Revue du 1er janvier 1856 n’ont pas paru satisfaisantes à M. Madrazo. Nous regrettons qu’il ait prêté à un de nos collaborateurs une intention qui n’a jamais existé, celle de porter atteinte à sa considération personnelle, et nous insérons aujourd’hui la lettre de M. Madrazo. Du reste, pour éclairer complètement le lecteur sur cette réclamation, nous rétablissons ici le texte même dont s’est plaint M. Madrazo, en laissant le public juge entre nous.

Dans la Revue du 1er octobre 1855, en parlant des tableaux envoyés d’Espagne à l’exposition, M. Gustave Planche a dit à propos des portraits inscrits au livret au nom de M. Madrazo : « Je ne veux parler ni de la reine Isabelle, ni de son mari don Francisco, qui n’offrent pas au pinceau d’abondantes ressources : ce serait me montrer trop sévère à l’égard de M. Madrazo que de lui demander pourquoi il n’a pas fait du roi et de la reine d’Espagne deux portraits magnifiques ; mais parmi les femmes de la cour qui ont posé devant lui, il y en a de charmantes, qui tenteraient à bon droit le pinceau le plus habile, et quel parti en a-t-il tiré ? » etc., page 149.

Voici maintenant la lettre de M. Madrazo, que nous n’avons pas insérée d’abord à cause de la suppression de deux membres de phrase, qui tendait à nous faire dire ce que nous n’avions pas voulu dire. Ainsi le commencement et la fin de l’argumentation, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la pensée de l’écrivain, sont omis dans la lettre de M. Madrazo, que nous publions intégralement.

Monsieur le directeur,

Dans un article de M. Gustave Planche publié dans l’un des derniers numéros de votre Revue, on lit les lignes suivantes :

« Ce serait me montrer trop sévère à l’égard de M. Madrazo que de lui demander pourquoi il n’a pas fait du roi et de la reine d’Espagne deux magnifiques portraits. »

Sans m’arrêter à l’opinion exprimée par M. Planche, je crois utile que l’on sache que le portrait de la reine d’Espagne, dont il parle, ne figure point à l’exposition ; que ce portrait, à peine ébauché, est encore dans mon atelier à Madrid, et que c’est par erreur qu’il est indiqué sur le catalogue de l’exposition.

Permettez-moi de compter sur votre équité et d’espérer que vous voudrez bien faire insérer cette lettre dans le plus prochain numéro de votre Revue.

Agréez, monsieur le directeur, l’expression de mes sentimens distingués.

FEDERICO DE MADRAZO.

Ce 20 novembre 1855.


V. DE MARS.


  1. Victoire remportée par les Milanais sur Frédéric Barberousse, le 29 mai 1176.