Chronique de la quinzaine - 14 mai 1858

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Chronique n° 626
14 mai 1858


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1858.

Le monde n’est pas livré à la domination exclusive des intérêts, comme on le dit quelquefois. Même quand ces intérêts semblent victorieux, et lorsqu’ils paraissent tout envahir, ils ne donnent pas la raison de tous ces mouvemens confus, de ces crises mal dissimulées et de ces oscillations qui se manifestent de temps à autre dans la politique. Le secret de ces phénomènes est dans l’ordre moral. C’est une loi de cet ordre qui suit son cours à travers tout, et c’est parce que cette loi ne s’accomplit pas toujours, parce qu’il y a des droits méconnus, des principes froissés, des situations contraintes, des aspirations légitimes trompées, que l’Europe ressent parfois de ces malaises toujours plus faciles à observer qu’à définir. Les intérêts ont sans doute dans les sociétés actuelles une importance et une force qui éclatent à tous les yeux. Par eux-mêmes, ils sont ennemis des complications, ils rapprocheraient les peuples au lieu de les diviser ; il est bien clair néanmoins que, malgré leur puissance et leur extension, ils ne peuvent ni empêcher, ni diriger, ni expliquer les événemens, et c’est encore l’honneur de la nature humaine d’obéir dans ses résolutions à des mobiles d’un autre caractère, fût-ce au prix de difficultés et d’épreuves incessamment renouvelées. Si le moindre incident qui surgit en Italie éveille toutes les attentions et devient facilement un sujet d’inquiétude, c’est évidemment parce qu’il y a là un grand problème moral indépendant de tous les intérêts, et bien fait pour entretenir une incertitude permanente. Pourquoi l’état de l’Orient est-il une difficulté si épineuse et si redoutable pour l’Europe ? Cela ne peut être douteux, c’est parce que l’Occident n’a pas seulement à maintenir, comme une barrière ou comme une sauvegarde, l’intégrité des distributions territoriales actuelles ; — il est aussi de son devoir de seconder les populations chrétiennes de ces contrées dans leur affranchissement graduel, dans leurs efforts pour s’élever vers une condition meilleure, et tant qu’il n’en sera point ainsi, les affaires de l’Orient resteront un embarras pour toutes les politiques. Dans toutes les questions qui s’agitent, dans tous les incidens qui se succèdent, on retrouverait de même une cause morale dominant et expliquant ces difficultés et ces troubles, qui, depuis quelque temps, laissent planer comme une ombre vague sur l’Europe. Au fond, quand on considère de près la situation générale aujourd’hui, quels sont les élémens essentiels qui apparaissent ? Il y a tout d’abord un premier fait sur le point de s’accomplir : c’est la réunion de la conférence au sein de laquelle vont se résoudre toutes les complications diplomatiques suscitées par l’exécution du traité de Paris, et autour de ce fait principal viennent se grouper quelques autres incidens, l’un relatif aux rapports de la Turquie avec le Monténégro et se rattachant encore aux affaires d’Orient, l’autre issu de la querelle survenue si étrangement entre le Piémont et Naples. Il est vrai qu’au-dessus de tout plane toujours une bien autre question, celle des rapports généraux entre les puissances européennes, dont les divergences et les rivalités sont un embarras de plus, et même le seul qui puisse donner une certaine gravité à la situation actuelle.

Le moment où la conférence va se réunir ne peut qu’être très prochain désormais. Tous les travaux préliminaires sont achevés. On n’attendait, à ce qu’il semble, que l’arrivée en France du représentant de la Turquie pour fixer le jour de la réunion, et ce représentant est maintenant à Paris. C’est à la diplomatie qu’appartient aujourd’hui la mission de trancher souverainement les questions demeurées pendantes à l’époque de la dernière paix, celles de l’organisation des principautés et de la navigation du Danube. On ne peut prévoir assurément les résolutions qui triompheront en ce qui touche l’organisation des principautés, il serait même difficile de préciser les dispositions des cabinets au moment de l’ouverture des conférences. Ces négociations nouvelles ont eu cependant pour prologue un assez curieux épisode, qui s’est produit dans le parlement anglais, et qui ne laisse point de jeter quelque jour sur les sentimens réels d’une partie de l’Angleterre. M. Gladstone a pris en effet l’initiative d’une motion entièrement favorable au principe de l’union des deux provinces du Danube, et, pour donner plus de force à sa motion, il n’a eu qu’à l’appuyer sur l’opinion exprimée, il y a deux ans, par lord Clarendon dans le congrès de Paris. Ce point de départ admis par M. Gladstone, l’Angleterre ne faisait évidemment que marcher dans une voie où elle s’était engagée. Malheureusement deux années sont un long espace, et les variations sont à l’usage de toutes les politiques. D’ailleurs lord Clarendon, ne faisant pas partie de la chambre des communes, n’a point eu l’embarras d’être mis en présence de son ancienne opinion. C’est lord Palmerston qui s’est chargé du rôle de contradicteur de M. Gladstone. Lord Palmerston, comme il le fait quelquefois, a répondu moins par des raisons sérieuses que par des assertions tranchantes, et, à vrai dire, fort contestables, se préoccupant très peu de savoir si son avis d’aujourd’hui s’accorde avec son avis d’autrefois. Quelle est cependant l’opinion du cabinet actuel ? On ne peut trop le dire, même après ce débat. Toujours est-il que la motion de M. Gladstone, appuyée par lord John Russell, eût peut-être triomphé, malgré le secours que le ministère a trouvé dans la parole de lord Palmerston, si, au dernier moment, M. Disraeli n’était venu déclarer à la chambre des communes que l’Angleterre et la France s’étaient mises complètement d’accord sur la question des principautés. M. Disraeli était-il bien sûr de ce qu’il disait en cette occurrence ? Il lui a suffi sans doute d’obtenir le succès qu’il cherchait en écartant la motion de M. Gladstone. Une chose pourtant paraît bien certaine, c’est que la France n’a renoncé à aucune de ses idées, et que si cet accord invoqué si à propos par M. Disraeli existe réellement, il n’a pu s’établir que dans un sens favorable à l’union des principautés. Quelle raison aurait donc eue la France d’abdiquer ses premières opinions ? Tout jusqu’ici justifie ses prévisions. On a voulu connaître les vœux des populations roumaines ; ces vœux ne sont plus un mystère. Les principautés ont été interrogées, elles ont répondu. La valeur de la combinaison à laquelle se ralliait lord Clarendon reste la même. S’ensuit-il que l’union des principautés s’accomplira ? Il est bien clair qu’on n’entre pas en négociation entre grandes puissances pour persister jusqu’au bout dans une opinion absolue, qui rencontrerait en face une opinion également absolue et également obstinée. Les principautés n’auront peut-être pas l’union qu’elles souhaitent, cette union qui est un signe de nationalité et d’indépendance ; elles auront du moins, jusqu’à un certain point, l’union administrative, une sorte d’unité de législation et d’intérêts, en un mot tout ce qui prépare une fusion plus complète. Tels seront sans doute les élémens de la transaction qui achèvera l’œuvre pacificatrice commencée il y a deux ans.

Sans se rattacher absolument aux affaires sur lesquelles la diplomatie européenne a une décision à rendre, l’existence du Monténégro dans ses rapports avec l’empire ottoman n’est pas moins une sorte de dépendance de la question d’Orient, et la réunion si prochaine de la conférence donne un caractère d’autant plus étrange aux mesures militaires par lesquelles la Turquie semble aujourd’hui menacer ce petit pays. Il y a deux points essentiels, comme le dit le Moniteur dans un article récent. D’un côté, le Monténégro tient à l’empire ottoman par un lien très vague. Ce n’est point le rapport du vassal au suzerain, puisque le droit de suzeraineté n’est consacré par aucun titre, par aucune convention. Les Turcs invoquent le droit de conquête, et en effet ils ont envahi quelquefois le Monténégro, mais sans jamais s’y fixer, sans donner à leur occupation le caractère de la permanence. C’était, si l’on veut, une conquête intermittente, accomplie par la force, cessant avec les circonstances, et qui ne crée point évidemment un droit de souveraineté. Il serait en vérité trop étrange aujourd’hui, de la part du gouvernement ottoman, de faire revivre des prétentions qui n’ont jamais été reconnues, et de vouloir se montrer en maître sur un territoire qui lui est fermé depuis un siècle. C’est cette indépendance du Monténégro que l’Autriche défendait par la mission du comte de Leiningen à la veille de la dernière guerre. Le principe de l’intégrité de l’empire ottoman n’est donc nullement à invoquer ici. Cependant d’un autre côté, entre le Monténégro et les provinces voisines de la Turquie, il y a des difficultés traditionnelles de délimitation. Les Monténégrins envahissent les provinces turques, et les Turcs envahissent à leur tour le Monténégro. De là des luttes sanglantes qui se renouvellent sans cesse, et qui sont devenues plus graves au milieu des troubles qui ont agité récemment l’Herzégovine et la Bosnie. La Turquie a saisi cette occasion pour faire revivre ses vieilles et douteuses prétentions, et pour menacer le Monténégro d’une invasion nouvelle ; elle a rais en mouvement des forces militaires, en un mot elle semble se préparer à trancher souverainement une question qu’on pouvait croire tout au moins réservée, puisque, dans le congrès de Paris, le représentant de la Porte prenait l’engagement de respecter la situation actuelle. Il y a visiblement en présence ce qu’on nomme le principe de l’intégrité de l’empire ottoman et le droit du Monténégro, qui, si petit et si modeste qu’il soit, est toujours le droit. Or sur ce point les puissances européennes ne sauraient différer. Ici c’est le gouvernement français qui atteste qu’il y a une identité complète de vues entre l’Angleterre et la France, et il est probablement mieux informé que M. Disraeli lorsqu’il parlait des principautés. Quant à l’Autriche et à la Russie, leur opinion actuelle est garantie par tous leurs antécédens. Le moyen que propose le gouvernement français est bien simple : il consiste à nommer une commission européenne chargée de résoudre, de concert aji^ec la Porte, toutes ces questions territoriales, qui ont été jusqu’ici un élément de discorde sur la frontière indécise du Monténégro. Le gouvernement français a mieux fait, puisque dès ce moment il publie son opinion, et cette manifestation significative suffira sans doute pour retenir la Turquie dans les limites d’une prudente modération.

Dans la situation de l’Europe, telle que les circonstances l’ont faite, on pourrait dire qu’il n’y a pas de petites questions, et de là vient cette sorte d’importance qu’a prise la querelle suscitée entre Naples et le Piémont par la capture du Cagliari. Déjà délicate par elle-même, l’affaire s’est compliquée en chemin de toutes les divergences qui se sont élevées entre l’Angleterre et la Sardaigne dans l’appréciation des droits respectifs et des procédés du roi de Naples. Le cabinet de Turin, trop confiant peut-être dans l’appui de l’Angleterre, était allé un peu loin dans ses discussions et dans ses interprétations du droit public, lorsque tout à coup il est resté seul dans sa position avancée, par suite de la retraite mal dissimulée du gouvernement britannique. Le cabinet actuel de Londres a trouvé cette difficulté en montant au pouvoir, et il en est visiblement embarrassé. Il cherche à se dégager sans donner trop d’éclat à sa marche rétrograde ; il ne veut pas abandonner le Piémont, et il ne veut pas pousser à fond une querelle avec Naples. En fin de compte, il est arrivé à une opinion moyenne qui est peut-être la plus vraie, qui est probablement admise dans les chancelleries, mais qui devra imposer certains sacrifices aux principaux intéressés. Il fait la part des torts. Le roi de Naples exerçait un droit à l’origine en saisissant un navire qui venait d’être l’instrument volontaire ou involontaire d’une agression contre les côtes napolitaines, et il n’est plus dans son droit aujourd’hui en prononçant la confiscation. Le Piémont avait tort, au premier moment, de mettre en doute la légalité de la capture du Cagliari, et il est fondé à protester maintenant contre la confiscation. Comment sortir de là ? Le congrès de Paris a indiqué un moyen heureusement invoqué par le gouvernement anglais en cette circonstance : c’est la nécessité de faire appel à la médiation d’une puissance amie avant de recourir à la cruelle extrémité de la force. Une médiation sera donc sans doute le dénoûment de ce démêlé. C’est une question secondaire en apparence, et cependant elle est grave par les conséquences qu’elle pourrait avoir. C’est en Italie surtout qu’il n’y a pas de petites questions. Ainsi que le disait lord Malmesbury dans le parlement, si le Piémont est en guerre avec Naples, l’Autriche ne restera pas certainement inactive ; si l’Autriche vient en aide au roi de Naples, la France descendra des Alpes, elle ne laissera point se résoudre sans être présente tous ces problèmes de la situation de l’Italie, et c’est ainsi que les petites affaires se transforment par la force des choses en difficultés redoutables que l’Europe entrevoit toujours, et qu’elle doit écarter sans cesse par lin conseil prudent.

Sur tous ces points, l’Angleterre est engagée, elle a ses intérêts et sa part de responsabilité ; mais avant tout il y a, pour le cabinet de Londres, une première question, celle de savoir s’il vivra, s’il surmontera la tempête qui vient de l’assaillir. Né de circonstances imprévues, soutenu au pouvoir moins par sa propre force que par l’indécision et les divisions de tous les partis, n’ayant pas même une majorité réelle, le ministère de lord Derby a mené jusqu’ici une existence assez problématique, se pliant aux nécessités d’une situation difficile, et évitant surtout les aventures. Au lieu d’appeler la lutte, il l’éludait soigneusement. Ce système d’atermoiement n’a servi peut-être qu’à créer pour lui un danger plus sérieux. L’orage est né des affaires de l’Inde. Le ministère a bien fait ce qu’il a pu pour se mettre à l’abri de l’attaque des partis ; toutes ses habiletés ont échoué en présence d’un fait inattendu qui a ranimé toutes les luttes politiques. Quel est donc ce fait ? Le gouverneur-général de l’Inde, lord Canning, a communiqué au cabinet de Londres une proclamation qu’il se proposait d’adresser aux habitans du royaume d’Oude. Cette proclamation annonçait que toutes les propriétés du royaume étaient confisquées au profit du gouvernement britannique ; six rajahs ou zemendars étaient seuls exceptés de cette mesure générale. Confisquer tout un royaume, même après une insurrection comme celle qui a éclaté, c’est là sans doute un acte singulier ; si l’on veut atténuer le caractère violent de cette confiscation universelle, il faudra se rappeler que, dans le royaume d’Oude, la propriété est concentrée entre les mains de quelques petits tyrans féodaux, maîtres de tout le territoire et surpris évidemment en flagrant délit de révolte. D’ailleurs lord Canning laisse entrevoir que la mesure pourra n’être point rigoureusement exécutée à l’égard de ceux qui feront une prompte soumission, et qui donneront de nouveaux gages de fidélité en concourant au rétablissement de la paix. Devant un tel fait, bientôt divulgué à Londres, le cabinet s’est engagé, sans trop de réflexion peut-être, dans une voie hasardeuse. Pressé par les interpellations qui n’ont pas tardé à l’assaillir dans le parlement, il a d’abord déclaré qu’il avait blâmé la proclamation de lord Canning dès qu’il l’avait connue ; bientôt il est allé plus loin, en publiant la lettre par laquelle il désavoue l’acte du gouverneur-général de l’Inde. Or cette lettre ne blâme pas seulement lord Canning, elle reconnaît jusqu’à un certain point la légitimité de l’insurrection, elle condamne le système suivi depuis longtemps par l’Angleterre, et il ne faudrait pas un grand effort de logique pour conclure du texte que l’annexion de l’Oude a été parfaitement illégale.

Qu’on observe de près la situation qui résulte de ces faits. Cette lettre paraît avant même qu’on sache si la proclamation de lord Canning a été publiée ; de plus, le bruit des débats actuels va retentir dans l’Inde, et il ne restera plus qu’une autorité énervée et nominale entre les mains du gouverneur-général, désavoué dans un moment où la pacification est loin d’être complète. Le ministère a fait évidemment une chose légère, et les partis se sont hâtés de saisir cette arme qui] tombait si heureusement entre leurs mains. M. Gardwell a proposé à la chambre des communes une résolution tendant à exprimer un blâme énergique sur la conduite du cabinet. Dans la chambre des pairs, lord Shaftesbury a déposé une motion semblable. C’est là ce qui menace aujourd’hui le ministère. Il est vrai qu’au dernier moment, voyant l’orage grossir, le président du bureau de contrôle, lord Ellenborough, a pris le parti d’assumer personnellement la responsabilité de la lettre écrite à lord Canning, et il a donné sa démission. Il s’est sacrifié à l’existence du ministère ; mais cela suffira-t-il ? Jusqu’ici, le cabinet trouvait à quelques égards un gage de sécurité dans les divisions qui existaient entre lord Palmerston et lord John Russell. Aujourd’hui la question qui vient de s’élever efface momentanément ces divisions. Tout le parti libéral et les peelites paraissent marcher du même pas contre le ministère, dont l’existence tient à l’issue de la lutte engagée dans les deux chambres.

De quoi se compose la marche du monde, si ce n’est du mouvement permanent des relations internationales et du travail des institutions intérieures ? Les conditions sont différentes et offrent un champ inégal aux luttes des partis ; l’essence de la vie publique est la même, puisque partout il s’agit d’arriver à cet équilibre tant désiré, si souvent troublé, entre les prérogatives du pouvoir et la libre discussion, le libre contrôle exercé par chaque peuple sur ses affaires. Le corps législatif de France vient de mettre fin à ses travaux de la session et de rentrer, jusqu’à un appel nouveau, dans le sein du pays. Élu il y a un an, le corps législatif se réunissait peu après, mais simplement pour se constituer ; la vraie session ne commençait qu’au mois de janvier, et, si l’on s’en souvient, elle s’ouvrait alors dans des circonstances sérieuses, au lendemain d’un événement qui a retenti en Europe, qui a eu son action sur la politique intérieure de la France. Cette session, peu occupée d’abord, plus active à la fin, n’a point offert sans doute les spectacles émouvans des grandes luttes parlementaires. Le corps législatif se meut dans une sphère soigneusement circonscrite. Les affaires étrangères échappent à son contrôle ; la direction de la politique intérieure est indépendante de son examen ; ses discussions arrivent au public tempérées par une rédaction uniforme. La session qui vient de finir est loin cependant d’avoir été infructueuse ; elle présente un certain faisceau de travaux utiles accomplis sans bruit et embrassant des questions bien diverses. Nouvelle loi pénale militaire, mesures économiques pour l’exécution ou l’extension des travaux de drainage, développement des œuvres de viabilité commencées dans Paris, affaires financières, budget, rétablissement des pénalités contre l’usurpation des titres ou des signes de distinction honorifique, le corps législatif a étudié, modifié ou voté tous ces projets, et les discussions ont été le plus souvent sérieuses et développées. Le cours des choses a naturellement rejeté vers la fin de la session les principales de ces lois, celle qui a trait aux titres de noblesse et les lois financières : les unes et les autres donnent la mesure de l’intervention du corps législatif dans les affaires, et elles mettent peut-être en relief plus d’une nuance caractéristique de la société actuelle.

Dans un temps où on parle si peu de toutes choses, et particulièrement des plus graves, on a beaucoup parlé de la loi sur les titres de noblesse ; les brochures se sont succédé. Quelle était en réalité la question bien simple qui se débattait ? Le gouvernement avait proposé le rétablissement d’un article du code pénal qui réprime l’usurpation des titres, article inscrit dans la législation par l’empire, maintenu par la restauration, et aboli au lendemain de la révolution de 1830. Le corps législatif, s’inspirant d’une pensée plus générale, s’est rallié à une disposition qui punit les usurpateurs de titres et même tous ceux qui, pour s’attribuer une distinction honorifique, modifient ou altèrent leur nom. Est-ce donc là un fantôme de restauration féodale ? La loi nouvelle, fût-elle impuissante ou difficile à exécuter, ne répond-elle pas à un mal assez visible ? Il y a toujours en France deux sentimens également vifs, et entre lesquels on flotte sans cesse. Nous avons la passion de l’égalité, cela n’est pas douteux. Nous voulons être égaux, surtout quand nous nous sentons en présence d’une supériorité quelconque. Pour l’égalité, nous renonçons à tout, même à la liberté ; mais en même temps il y a une fureur immodérée et puérile de distinctions et d’honneurs. Un titre est d’un si merveilleux effet ! Et au besoin même, faute d’un titre, on fera subir à son nom toute sorte de métamorphoses, d’où il sortira rajeuni et illustré des signes de la noblesse. Ce n’est pas une mode d’aujourd’hui : avant 1789, le généalogiste Chérin disait avec douleur déjà, en voyant se multiplier les parvenus : « Hélas ! toute la bourgeoisie y passera ! » Que dirait-on de nos jours ? Il semble même qu’après chaque révolution il y ait une nouvelle génération d’anoblis inconnus la veille, et c’est ainsi que notre société s’encombre véritablement de titres et de noms de fantaisie. Le ridicule ne suffit-il pas, dira-t-on, pour faire justice de cette efflorescence aristocratique ? Non, il ne suffit plus. Et où voit-on que depuis longtemps il ait tué aucune vanité ? On prend un titre, on change son nom, le monde rit un jour, puis il cesse de rire, et il y a un noble de plus. S’il en est ainsi, pourquoi n’invoquerait-on pas la loi comme un frein ? Mais alors, ajoute-t-on, c’est une atteinte aux principes de 1789, une reconnaissance de la noblesse ? On oublie que la vraie et légitime révolution a voulu abolir des privilèges onéreux ; elle n’a point entendu supprimer dans l’histoire et dans la vie sociale des titres qui sont un symbole du passé, ou qui rappellent des services contemporains. Le corps législatif a donc pu voter la loi ; la reconstitution de la féodalité et des majorats ne sera point la conséquence nécessaire du nouvel article du code pénal. Il est bien plus à craindre que le culte des souvenirs historiques ne diminue chaque jour, et qu’il n’y ait bientôt plus de noblesse faute de nobles. Les nobles jouent à la Bourse ; sous prétexte d’être utiles et de se mêler à toutes les œuvres contemporaines, ils prêtent complaisamment leur nom à la spéculation ; facilement oublieux, il en est qui vendraient jusqu’à la maison de leur père pour ajouter à leur capital disponible. La loi peut protéger encore leurs titres, et elle le fait justement ; mais c’est à la vraie noblesse de marquer sa place et son rôle dans la vie sociale.

Il est un antre genre d’affaires où le corps législatif a porté un zèle tout spécial d’étude et d’investigation scrupuleuses. Les finances, les projets de travaux publics, impliquant des dépenses nouvelles et une participation de l’état, ont été l’objet d’un examen où se révèle un esprit de prudence et d’économie qui n’aurait peut-être qu’à persister pour avoir quelque etïïcacité. Le corps législatif n’a point sans doute fait accepter tout ce qu’il proposait. Il a obtenu néanmoins certaines réductions dès ce moment, et il a insisté assez vivement sur la nécessité d’arriver par degrés à la diminution du nombre des emplois, surtout dans les administrations centrales. Il a aussi fait réduire de 10 millions le chiffre de la subvention accordée par l’état à la ville de Paris pour les grands travaux qui vont s’accomplir, ou plutôt qui vont continuer, et même dans la discussion on n’a pas dissimulé les inconvéniens possibles de ces vastes systèmes de transformation matérielle qui déplacent subitement tant d’intérêts, amassent à Paris des agglomérations flottantes et dangereuses, et créent pour toutes les classes de la population sédentaire d’incessantes difficultés de vivre. Au surplus, ce qui est à remarquer dans cette fin de session, c’est moins le succès de certaines propositions que le désir visible du corps législatif d’intervenir utilement et sérieusement dans le contrôle de toutes les affaires. Sans franchir les limites qui lui sont tracées, en usant simplement de ses droits, il peut exercer une action profitable et décisive. Il sera certainement soutenu par l’opinion, et dans l’intervention indépendante du corps législatif le gouvernement lui-même ne peut voir que le jeu naturel des institutions actuelles.

La politique de l’Espagne est depuis quelques mois livrée aux incidens et vit au jour le jour, non que la situation, telle qu’elle existe à Madrid, soit extérieurement troublée ; mais chaque incident, fût-il le plus imprévu, réveille naturellement toutes les questions qui préoccupent les esprits : tout devient matière à crises ministérielles. En certains momens, les luttes d’opinion n’ont besoin que d’un aliment pour se ranimer aussitôt. Qu’un crime soit commis dans les rues de Madrid contre un colonel député, l’esprit de parti cherche à s’emparer d’une affaire qui a probablement un caractère tout privé. Qu’une interpellation se produise dans le congrès au sujet de la publicité exceptionnelle donnée à un discours prononcé, il y a trois mois, par M. Bravo Murillo, ce simple fait, facile à expliquer en quelques paroles, devient le point de départ d’une discussion de plusieurs jours sur toute la politique de l’Espagne. L’érection d’une statue à M. Mendizabal prend subitement une importance politique ; elle occupe longuement le sénat, elle provoque une sorte d’ébranlement du ministère, et le cabinet n’échappe à ce premier danger que pour tomber dans une crise nouvelle, à l’occasion d’une question de règlement parlementaire. La politique marche ainsi au-delà des Pyrénées, sans agitation apparente il est vrai, mais aussi sans trop de fixité. De tous ces incidens qui composent aujourd’hui la politique espagnole, l’un des plus curieux certainement est celui qu’a fait naître le projet d’élever une statue à M. Mendizabal sur une place de Madrid. Ce projet ne date pas d’aujourd’hui, il remonte à la dernière révolution, et il avait même été primitivement sanctionné par un décret de la reine. Or le parti modéré, revenu au pouvoir, s’est ému de cette sorte d’apothéose décernée à l’ancien ministre progressiste. En présence de l’érection prochaine de la statue, des sénateurs ont protesté, et le cabinet, vivement pressé, s’est vu conduit à présenter aussitôt un projet établissant qu’aucun honneur public ne peut être rendu, qu’aucun monument ne peut être élevé, si ce n’est en vertu d’une loi. Ce qui compliquait la question, c’est que, peu de jours auparavant, le président du conseil, M. Isturitz, dans une communication, avait paru sanctionner la pensée du monument projeté en faveur de M. Mendizabal. Là était le point délicat, c’est-à-dire la possibilité d’une divergence, soit entre les membres du ministère, soit entre le cabinet et le sénat. Ce premier nuage n’a pas tardé à se dissiper, puisque le ministère tout entier est venu soutenir la loi sur les honneurs et les monumens publics. M. Isturitz n’a point hésité à sacrifier à la raison politique l’opinion qu’il avait exprimée d’abord. M. Mendizabal n’a point obtenu sa statue dans le sénat ; mais le ministère demeurait intact. Le cabinet paraissait du moins raffermi, lorsqu’un incident imprévu venait tout remettre en doute. C’est une simple question de règlement intérieur qui s’est agitée dans le congrès. Le gouvernement se prononçait pour une certaine interprétation du règlement ; la majorité, par le fait, sanctionnait cette interprétation. Il y avait cependant une minorité assez nombreuse, et parmi les dissidens se trouvaient quelques hauts fonctionnaires de l’état, M. Martinez de la Rosa, M. Posada Herrera, M. Gonzalez Bravo. De là venait une crise nouvelle. Le soir même du vote, une réunion avait lieu chez un membre de la majorité ; le ministre de l’intérieur était présent, et dans cette conférence il était décidé qu’on presserait le gouvernement de donner à sa politique un caractère plus net, plus énergique, qu’on demanderait notamment au cabinet la destitution des députés qui avaient voté contre lui. Le ministre de l’intérieur, M. Ventura Diaz, se faisait l’organe de ces résolutions dans le conseil, et ses propositions n’ayant point été acceptées, il a donné immédiatement sa démission. Sera-t-il suivi par quelques-uns de ses collègues ? C’est ce qu’on ne peut savoir encore. Toujours est-il que cette crise est devenue assez sérieuse, et que, pour ne point la laisser se compliquer d’autres élémens, le cabinet a pris le parti de suspendre momentanément les séances des chambres. Que peut-il sortir d’ailleurs de cette situation ? Le roi favoriserait peut-être de son influence le retour au pouvoir du général Narvaez ; mais la reine a, dit-on, quelque répugnance à rappeler son ancien président du conseil. M. Bravo Murillo est aussi un candidat naturel ; il reste à savoir si le moment est venu pour lui de reprendre la direction des affaires. Il y a toujours sans doute une fraction absolutiste influente et active au palais de Madrid ; cependant la reine sent au fond tout le péril de telles aventures. Dans ces conditions, M. Isturitz a quelque chance de rester au pouvoir, justement en raison de son esprit conciliant ; mais M. Isturitz lui-même, que peut-il faire aujourd’hui ? Son premier embarras est dans les chambres, dont la majorité irait beaucoup plus loin que lai dans la voie de la réaction, de telle sorte que si M. Isturitz reste au pouvoir, il est difficile que la suspension momentanée des chambres ne devienne pas définitive, au moins pour cette session.

Étudier notre temps dans tous les faits qui se succèdent, dans les discussions qui s’agitent, dans le travail confus des idées et des intérêts, c’est embrasser d’un regard l’histoire de tous les jours, une histoire que rien n’interrompt, qui recommence à chaque instant et va d’un autre côté se relier au passé. Quand on observe le présent, les événemens nous apparaissent avec ce qu’ils ont d’incomplet et de nécessairement inachevé ; ils ne sont souvent que le vague dessin des choses futures ; dans le passé, tout est irrévocablement accompli. Rien ne peut plus altérer le caractère essentiel de ces époques historiques qui sont derrière nous ; mais’dans ce passé même, dans ce passé si souvent et si curieusement interrogé, il s’en faut que tout soit connu. Plus nous avançons, plus les documens se pressent, et en se multipliant ils dévoilent des aspects nouveaux, ils initient au secret des combinaisons de la politique, ils replacent les hommes dans la vérité de leur rôle et de leur caractère. C’est là l’intérêt de cette grande enquête qui se poursuit sous nos yeux sur le premier empire, enquête où le livre des Mémoires et Correspondance du prince Eugène figure comme l’un des plus précieux et des plus récens témoignages. Ces Mémoires dont le second volume vient de paraître, ne dévoilent nécessairement qu’un côté de la politique impériale. Ils ont cela d’utile et de nouveau cependant, qu’ils montrent mieux cette politique dans ses rapports avec l’Italie. C’est le prince Eugène, on le sait, qui, pendant tout l’empire, a exercé le souverain pouvoir dans le royaume dont Milan était le siège. C’était là, nous le disions récemment, une des créations impériales qui auraient pu vivre ; par elle-même, elle n’avait rien que de pratique et de possible. Ce n’est point par un vice propre, par une impossibilité essentielle de durée, que le royaume d’Italie a disparu ; c’est parce qu’il est resté jusqu’au bout dépendant de ce vaste système qui froissait trop d’intérêts et violentait trop d’instincts pour ne pas provoquer une immense réaction de haines. Si Napoléon n’eût pas hésité, comme il hésitait toujours quand il fallait se dessaisir d’une conquête, s’il eût sanctionné l’indépendance du nouvel état lorsqu’il mariait Eugène, avec la princesse de Bavière, ou même dans les années suivantes, qui sait ? peut-être le royaume d’Italie eût-il survécu à l’heure des grands désastres, et par là se trouvait résolue une question qui est encore la plaie saignante de la politique contemporaine.

Les Mémoires du prince Eugène montrent combien l’Italie était une vive préoccupation pour Napoléon, et même combien l’empereur était attentif à tout ce qui pouvait relever ce malheureux pays. Napoléon, il est vrai, comprenait ce rajeunissement de l’Italie à sa manière, et il prétendait l’accomplir par des procédés que seul il était capable d’imaginer ou d’imposer. Il faut bien en prendre son parti avec ce terrible génie. Pour lui, les hommes ne sont pas des hommes ; ce sont des chiffres qu’il groupe et qu’il fait mouvoir. En Italie comme partout, il ne reconnaît que la puissance de sa volonté, dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, et au milieu de la guerre, en distribuant des couronnes, il s’occupe encore de façonner les nobles italiens à l’exercice de la chasse pour développer leur activité et les distraire des femmes. C’était un terrible père des peuples, dont le système n’est pas absolument recommandé par l’expérience ; mais, en faisant toujours la part de ce qui manquait trop souvent à la dignité des hommes dans cette puissante et despotique organisation de l’empire, il faut bien admirer aussi la prodigieuse activité qui dévorait cette nature infatigable de l’empereur. On en vient à se demander comment un seul homme a pu tant écrire, tant dicter et accomplir tout à la fois tant d’actes qui changeaient la face de l’Europe. En administrateur scrupuleux, il n’hésitait pas quelquefois à faire de rudes justices, et dans ce dernier volume des Mémoires du prince Eugène, il amenait à restitution quelques-uns de ses généraux les plus illustres, qui avaient littéralement accablé l’Italie de leurs déprédations. Napoléon n’oubliait qu’une chose, c’est que ces déprédations étaient une conséquence des guerres permanentes de conquête qu’il entretenait, de la domination exclusive de l’esprit militaire qui était son plus puissant instrument. Aussi, après avoir puni sévèrement, était-il obligé de finir par fermer les yeux. C’est là une des tristes pages des Mémoires du prince Eugène, d’où se dégageront sans doute de nouvelles lumières à mesure que des faits nouveaux se succéderont.

La littérature vit de l’histoire comme elle vit de l’analyse de tous les faits moraux et intellectuels, ou de l’observation de toutes les nuances de la vie humaine. Faire pénétrer partout des leçons utiles, aider les hommes à se comprendre et à chercher le bien dans la condition où ils vivent, éclairer ou charmer par des récits vrais et fidèles, par de fines études morales, c’est là certainement l’un des objets de la littérature, d’une littérature qui n’a rien de spéculatif, qui s’inspire d’une pensée pratique. M. l’abbé Bautain fait mieux encore : il veut donner un attrait de circonstance à une œuvre récente sur laquelle il fonde, on n’en peut douter, de grandes espérances de prosélytisme chrétien. La Belle Saison à la campagne, n’est-ce pas là un titre tout du moment, habilement trouvé pour déguiser un recueil de conseils spirituels ? Et le livre répond au titre. C’est, si l’on peut ainsi parler, un code en action de l’art de bien vivre loin du bruit des villes, au milieu de la paix des champs. Seulement, quand on y regarde de plus près, on se trouve tout d’abord en présence d’un sérieux embarras, car, pour mettre en pratique les conseils de M. l’abbé Bautain, la médiocrité de la fortune ne suffit pas, la richesse est une première condition essentielle. Il faut un château, de grands parcs, une vie somptueuse, une riche bibliothèque, de l’or à répandre en fondations de charité, et au milieu de tout cela que deviennent ceux qui n’ont qu’une modeste et simple maison où ils vont chercher l’air et le repos après un hiver laborieux ? Ceux-là n’ont évidemment qu’à bien cultiver leur jardin. Les conseils de M. l’abbé Bautain ont-ils l’efficacité qu’il leur attribue ? C’est une question à débattre entre le maître et le disciple auquel s’adresse son livre. Il est pourtant une chose qui nous arrête encore : c’est l’article des lectures qui doivent occuper les loisirs de la campagne, c’est la partie littéraire. La littérature moderne n’a point évidemment la faveur de M. l’abbé Bautain. Que peuvent être des écrivains aujourd’hui, si ce n’est des mercenaires qui se mettent à faire des pages et des livres le plus qu’ils peuvent ? Rien n’est plus misérable, selon M. l’abbé Bautain, que d’écrire pour se faire une réputation quelconque ou un revenu. Il est vrai que l’auteur daigne faire quelques exceptions, parmi lesquelles il se place sans contredit. De tels jugemens, empreints de cette légèreté dédaigneuse et d’un goût plus que douteux, ne sont pas moins un fait curieux à observer. M. l’abbé Bautain, il faut le présumer, a pensé que les lettres étaient trop en lionneur de nos jours, et il a voulu les rappeler chrétiennement à l’humilité. Seulement, en diffamant la profession et en faisant du bout des lèvres une sorte de réserve en faveur de quelques exceptions, il n’a pas vu qu’il disait le contraire de ce qu’il voulait dire sans doute, ou du moins de ce qui est vrai. Qu’il y ait dans les lettres des plumes mercenaires, c’est un fait malheureusement trop réel, et M. l’abbé Bautain pouvait trouver, s’il le voulait, à exercer ses justices ; mais où donc ce sévère moraliste a-t-il vu que, parce qu’on écrivait périodiquement, on faisait nécessairement de la littérature un trafic ? Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, lorsqu’il s’agit du professeur, également obligé de parler à jour fixe et de se hâter dans son travail, l’auteur voit dans cette nécessité une excitation salutaire, un aiguillon généreux. D’où vient donc la différence qu’il met dans ses jugemens ? C’est qu’il ne se souvient peut-être que de sa qualité de professeur, sans remarquer l’intime solidarité qui existe entre toutes les manifestations de la pensée. À tout propos, ce noble et difficile métier d’écrire devient l’objet des tristes querelles de M. l’abbé Bautain, et, à voir les étranges idées que l’auteur de la Belle Saison à la Campagne professe sur les écrivains, on doit croire qu’il tient à leur ressembler aussi peu que possible. S’il a donné à son livre un titre attrayant, s’il le met au jour à l’heure précise où la société parisienne va se disperser, ce n’est point évidemment pour saisir la circonstance et pour fixer l’attention ; c’est uniquement pour faire plus de bien, en attirant un plus grand nombre de lecteurs ! S’il publie une œuvre littéraire, il est bien clair qu’il n’entend en retirer aucun fruit, et que les pauvres seuls profiteront du succès. C’est du moins ce qu’on pourrait conclure des sévérités de M. l’abbé Bautain, et voilà comment des intelligences d’ailleurs distinguées mettent parfois un triste zèle à diminuer les lettres, lorsque tous les efforts sincères et sérieux devraient tendre à les relever, en réveillant le sentiment de la puissance et de la dignité de l’esprit.

Nous n’avons pas fini cependant avec les morts et les deuils dans les lettres. Depuis quelque temps, des poètes, des historiens, des critiques, des artistes, s’en vont l’un après l’autre, comme un pâle et funèbre essaim. Ils étaient d’une même génération, ils ont vécu à l’air d’une même époque, et la plupart de ces ouvriers de l’intelligence et de l’imagination disparaissent prématurément sans arriver à la fin de leur active journée. Le dernier de tous ces morts est un poète d’une sobre et pénétrante inspiration, c’est Auguste Brizeux, l’auteur de Marie et des Bretons, qui vient de rendre son âme loin de Paris et loin des siens, dans le midi, où il était allé chercher la santé. Il y a vingt-huit ans déjà que dans le bruit du lendemain d’une révolution paraissait ce petit poème de Marie, œuvre d’un art délicat et émouvant, où une sorte de grâce virgilienne s’allie si bien à la vieille inspiration celtique : c’était assez pour révéler un poète. Tel se montrait Brizeux dès le premier jour, tel il est resté depuis, esprit ingénu et scrupuleux, cœur timide et fier, imagination gracieuse et mesurée, poète et rien que poète. C’est ainsi que, sans se livrer à toutes les diversions contemporaines, il a écrit peu à peu Marie et les Bretons, Primel et Nola, les Histoires poétiques. C’est peu si on compte les vers ; cela suffit pour qui recherche la pureté du sentiment, la finesse exquise de la forme, l’originalité de la couleur. Brizeux n’était point en effet un de ces esprits amis de l’éclat et du bruit, faits pour la popularité ; il avait un idéal mystérieux, et il le suivait. Il s’était fait le poète de la Bretagne, la terre de granit recouverte de chênes, et, de bonne heure enfermé dans sa contrée natale, il s’est mis à chanter la vieille Armorique, sa foi, ses paysages, ses coutumes, le presbytère et la vie du pêcheur, les solitudes des grèves, la mer et les îles sauvages. Même quand le poète est en Italie, l’esprit du pays vient le visiter. Marie elle-même, qu’est-ce autre chose que l’image de la Bretagne, image modeste et rustique, voilée par la tristesse et toujours gravée dans l’âme du Breton ? Ce mélange de beauté et de tristesse, d’idéal et de passion, qui fait le fond du génie celtique, Brizeux le reproduit merveilleusement. Et ne croyez pas que ce soit là un poète exclusivement local, car, sans sortir de la Bretagne, ce qu’il chante après tout, c’est Dieu, la patrie, le foj’er domestique, la nature, tout ce qui élève et fortifie l’âme humaine. C’est ainsi que dans un cadre modeste, dans cette épopée familière de la Bretagne, on retrouve l’expression des plus pures, des plus idéales émotions. On dit souvent que l’Académie est embarrassée à la poursuite des candidats, et qu’elle rechercherait même au besoin des poètes ; l’Académie n’est pas toujours heureuse, elle a découvert l’auteur des Doigts de Fée, mais elle n’a pu découvrir l’auteur des Bretons qui n’eût aspiré qu’à ce dernier prix d’une fidélité constante à la poésie. Le pauvre Brizeux s’en est allé sans avoir franchi le seuil de l’Institut, et peut-être même est-il des académiciens qui n’ont pas lu ses ouvrages. Il était parti récemment pour Montpellier, espérant retrouver sous un climat bienfaisant ses forces défaillantes et la vie qui lui échappait ; il n’a trouvé que la mort, une mort obscure et presque solitaire. Heureusement il s’est rencontré là un autre écrivain, un ami, pour lui fermer les yeux et lui faire de touchantes funérailles. C’est M. Saint-René Taillandier qui s’est chargé du soin pieux de représenter la famille du poète et les lettres, et en rappelant quelques-uns des plus beaux vers de l’auteur de Marie, il a pu lui rendre cet éloquent hommage, que, s’il y a eu dans notre siècle des imaginations plus variées, plus éclatantes, aucune n’a été plus chaste et plus pure. Le dernier vœu de l’aimable poète était d’aller reposer en Bretagne, et c’est là qu’il va être transporté. Des tombeaux et des deuils, est-ce donc là l’unique tristesse de la vie littéraire ? Non, par malheur ; il est des choses dont on voudrait n’avoir rien à dire et qu’on ne sait comment omettre, témoin la souscription ouverte en faveur de M. de Lamartine. Des compatriotes, des amis de l’illustre poète, se sont réunis pour demander au gouvernement la faculté d’ouvrir cette souscription, dans la pensée d’alléger ainsi le fardeau d’une situation de fortune compromise. C’était déjà beaucoup, on en conviendra, de divulguer d’une façon si notoire les délabremens domestiques d’un homme qui a joué un si grand rôle ; du moins ceux qui prenaient une telle initiative étaient autorisés par l’exemple de M. de Lamartine lui-même. Depuis quelques années, l’auteur des Méditations a multiplié les plus tristes confidences sur sa position matérielle ; il a voulu dévoiler à tous les yeux les détresses de son foyer, se représentant comme un manœuvre condamné à un travail ingrat, accusant un peu tout le monde de lui marchander L’air et la vie. La souscription n’a fait que répondre à ces aveux, devenus chaque jour plus pressans, et certes devant une telle situation on ne voudrait point retenir une main prête à déposer son offrande. Que la souscription suive simplement son cours, qu’elle produise le plus possible, rien de mieux, il faut le désirer ; il faudrait cependant éviter des glorifications inutiles. — Le malheur, le vrai malheur de M. de Lamartine, c’est d’avoir des amis dangereux qui changeraient volontiers pour lui l’ordre moral. Ce n’est point le moment de discuter ce qu’on appelle les services de l’auteur des Girondins ; c’est une histoire trop récente, trop contemporaine encore pour qu’on puisse la juger et surtout l’illustrer par des monumens. Ces services d’ailleurs, fussent-ils aussi éclatans qu’on l’affirme, il est des confusions qu’on ne peut admettre sans se faire une trop singulière idée du rôle des hommes publics et de toutes les grandeurs morales. Il est heureusement des choses qui ont échappé jusqu’ici à tous les tarifs, et c’est une étrange manière de servir M. de Lamartine que de le transformer en héros civil venant présenter la facture de son héroïsme et de son éloquence. Ne voit-on pas qu’il y aurait quelque chose d’aussi choquant que l’ingratitude publique ? Ce serait l’insistance à parler sans cesse de ce qu’on nomme des bienfaits, en assignant un prix matériel à toutes les actions humaines. Les peuples sont quelquefois oublieux et ingrats, cela est possible ; ils ne le sont pas toujours cependant autant qu’on le pense. Si les sentimens qu’a longtemps inspirés M. de Lamartine, si ces sentimens se sont refroidis, qui donc a mis un zèle cruel à dissiper toutes les illusions ? Puis, en fin de compte, l’auteur des Girondins n’a-t-il pas mis la main à ces révolutions qu’il devait décorer de son éloquence et de son héroïsme ? Le monde est tiède pour M. de Lamartine, dit-on ; par malheur, le monde est tiède pour bien d’autres choses qui sont supérieures à tous les hommes, que l’illustre poète n’a pas sauvées, qu’il a peut-être compromises au contraire en se compromettant lui-même avec elles.

CH. DE MAZADE.


ESSAIS ET NOTICES.
LES ROMANS NOUVEAUX.


Il semble que la pure création intellectuelle prenne de plus en plus le roman pour unique refuge. Tout le monde essaie d’y accommoder son imagination. Autrefois on se réservait pour un début poétique, aujourd’hui c’est le cadre du récit que recherchent les vocations naissantes ; mais si les jeunes écrivains trouvent dans le roman aussi bien que dans la poésie ample matière à de nombreuses réminiscences, leur inexpérience, plus visible ici, ne peut plus être rachetée par un sentiment lyrique, qui, naturel à de certaines organisations, avait pour se produire moins besoin d’être cultivé, et quelquefois n’attendait pas le nombre des années. Si les idéales conceptions dont la poésie fait une loi n’ont pu, en aucun temps, désespérer de détestables rimeurs, que faut-il attendre de productions d’un ordre plus accessible en apparence, où le goût peut être plus impunément bravé, où l’imitation, plus libre, perpétue plus aisément de fâcheuses traditions, grâce à ce misérable attrait qu’offrent au vulgaire ce qu’on est convenu d’appeler des péripéties émouvantes? Ce que la poésie ne pouvait exposer, le roman l’étalé; le goût public aidant, la corruption se gagne de proche en proche. J’ignore en vérité si cet état, qu’il faut déplorer, tient à l’impuissance, à l’aveuglement, ou encore à la coupable insouciance des producteurs; il est en effet difficile de le rapporter à une cause unique. Agissent-ils par naïveté, agissent-ils par calcul, ceux qui se laissent gagner par la corruption au lieu de chercher à la combattre? Il faut admettre, je crois, ce double motif. Tout en faisant des réserves justes et nécessaires pour certaines individualités, on est amené à diviser les autres en deux groupes : les gens naïfs et ceux qui ne le sont pas. Si le nombre est grand des écrivains qui se font illusion sur leur propre valeur, le nombre de ceux qui ont conscience de leur peu de mérite n’est pas moins considérable. Des vues en apparence élevées, une volonté extérieurement bien dirigée, des intentions annoncées comme bonnes, quel qu’en soit le motif, sincérité ou hypocrisie, ne sont que des voiles qui servent à cacher la plus déplorable faiblesse d’exécution; aussi la critique littéraire ne peut, ce qu’on ne devrait pas oublier, faire, comme la juridiction criminelle, la part de l’intention. Elle n’a pas de mesure relative, elle ne connaît absolument que du résultat qui lui est soumis.

A cette faiblesse trop générale se rattachent encore des causes plus immédiates qui pèsent sur l’art aussi bien que sur la littérature, causes infimes et presque ridicules dont en des temps plus heureux ou eût dédaigné de parler, en les attribuant à de bizarres influences ou à des singularités isolées, mais dont il faut bien tenir compte aujourd’hui. Je ne crois pas que la centralisation littéraire ait des résultats bien solides, lorsqu’elle n’a d’autre origine que l’admiration plus ou moins désintéressée de satellites obscurs qui ne sauraient accomplir librement leur évolution sans avoir un astre quelconque pour foyer de leur orbite. Nous avons eu des exemples de ces absorptions opérées autour d’eux par certains esprits, absorptions toujours fâcheuses, parce qu’il n’est donné à personne de contenir toutes les spécialités, et que, semblables à certaines plantes qui attirent à elles la sève de leurs voisines, ces génies nécessairement égoïstes n’élaborent qu’en vue de leur propre développement l’excès de vie qui leur est généreusement abandonné.

Il est une centralisation bien autrement nécessaire aux œuvres de la pensée; celle-ci repose sur des vérités générales dont l’observation doit servir de règle à tous ceux qui essaient de mettre en pratique leurs facultés intellectuelles. La présence de ce type éternel, de cet idéal permanent, est la condition première de tout ordre et de toute beauté ; vient-il à s’obscurcir, l’anarchie se montre aussitôt. Et ce n’est pas seulement dans la conscience de-l’écrivain que la présence de cet idéal est nécessaire, il faut aussi qu’il soit la mesure à laquelle la conviction des esprits critiques sache rapporter tout ce qui est soumis à leur examen. L’ignorance de l’artiste est peut-être pour l’art un moindre danger que la négligence de la foule, avide de subir une impression quelconque et craignant de plus en plus la fatigue qu’entraîne avec soi toute comparaison. Aussi, en vue d’un prompt succès, n’ose-t-on point réagir contre la dépravation inévitable d’un public dont le goût se modifie continuellement au contact des plus frivoles circonstances. Absence de critique, partant nullité de production. Il arrive même qu’on ne s’inquiète plus d’une opinion générale qu’on sait ne pas exister. On écrivait autrefois pour cette portion du public qui juge, qui raisonne son jugement, et dont la décision fait autorité; aujourd’hui, quand on n’écrit pas pour la foule, on n’écrit plus guère que pour une coterie, — moins encore, — pour deux ou trois amis intimes. On remplit son volume d’allusions microscopiques, visibles seulement pour quelques yeux prévenus, on y ensevelit de pauvres paradoxes morts-nés, on l’émaille de plaisanteries équivoques destinées à n’amener le sourire que sur un petit nombre de lèvres, et néanmoins on s’imagine avoir créé un monument plus durable que l’airain. Malheureusement la peau du lion ne recouvre pas exactement ce mannequin gonflé de vent, et ce que tout le monde aperçoit d’abord, c’est ce petit bout d’oreille qui dépassait exprès pour quelques amis.

On a trouvé plus d’un nom pour l’espèce de littérature que je désigne ici : je l’appellerais volontiers la littérature éphémère. Ceux qui s’y livrent l’acceptent résolument comme telle. Au jour le jour il leur faut composer, au jour le jour ils composent. Esclaves de l’à-propos, il leur est expressément interdit de chercher d’avance et de mûrir une idée. La postérité est loin d’exister pour eux, ils n’ont même pas de lendemain. Ne les plaignez pas, vous plaindriez des gens résignés, je dirai plus, des gens satisfaits. Vous les voyez contens d’eux-mêmes, contens des autres, pourvu que leur marchandise soit vite enlevée. Leur prend-il fantaisie de sortir de leurs habitudes et de se livrer d’aventure à quelque composition de longue haleine, ils se garderont bien de changer de procédé. Vous croyez, à en juger quelquefois par la bonne volonté de leurs préfaces, qu’ils vont brûler leurs vieilles idoles : erreur! c’est un temple plus large qu’ils leur élèvent. Langage, exécution, artifices, rien ne change ; sagement inspirés, ils obéissent au précepte de La Fontaine : « Ne forcez point votre talent ! » Ils arrivent enfin au bout de leur tâche, et tentent aussitôt la publicité ; ils envoient leur petit livre affronter sur cette mer fertile en naufrages les écueils de la critique et les rochers de l’indifférence. Qu’ont-ils à redouter? Il serait aussi difficile de rendre compte de certaines œuvres, — les Inutiles, de M. Angelo de Sorr, par exemple, — que de croire que l’auteur s’est soumis pour les composer, je ne dirai pas à une idée, mais à un plan quelconque.

D’autres, moins naïfs, sentent parfaitement le vide qui les entoure et leur propre impuissance. Soit qu’ils désespèrent de se faire une place au soleil, soit qu’ils aient en vain essayé de donner une forme précise et durable à leurs vagues aspirations, ils cherchent par une théorie arbitraire à justifier leur triste situation et l’incomplet qu’ils trouvent en eux-mêmes. Tandis que les premiers se livrent de tout cœur à des productions dont ils n’aperçoivent ni l’anachronisme ni les plagiats, ceux-ci, qui sont peut-être en mesure de distinguer le bon du mauvais, s’étudient de parti-pris à des œuvres d’une couleur tranchée en complète opposition avec celles qui les dépassent, et qu’ils jalousent. Ils commettent sciemment des maladresses critiques dont le ton est calculé de telle sorte que si le public vient à en reconnaître la fausseté, il ne puisse les accuser que de convictions malheureuses. Cette excuse toute prête, ils laissent courir, à travers ce qu’ils donnent comme uniquement soumis aux pures exigences de l’art, le souffle de la plus âpre critique. Quel que soit le sujet qui les inspire, on trouve sur chacune de leurs pages les traces mal dissimulées d’un mécontentement qui constitue en grande partie la personnalité de l’auteur. Néanmoins ils ont su d’avance s’abriter contre l’appréciation sévère que doit leur attirer un clairvoyant examen, et, grâce à leur habileté, il leur reste toujours la ressource de se poser en victimes auprès des lecteurs superficiels.

Le public même n’est-il pas trop souvent le complice involontaire de ces calculs? N’est-ce pas sous son influence que s’établissent certaines distinctions dont on ne se fût pas avisé même à la fin du dernier siècle? Il y a trente ans encore par exemple, toute femme introduite dans le roman ou sur la scène obtenait par ce fait des lettres de haute naturalisation. Manon Lescaut valait Mlle de La Chaux, Pauline tendait la main à Phèdre; mais aujourd’hui Mlle de La Seiglière n’est pas sur le même plan que la baronne d’Ange. Elle est en-deçà ou au-delà, suivant la place choisie par le spectateur. Cette séparation, de date récente, ne tient pas tant à la différence morale des types étudiés qu’à une tendance exclusive adoptée ouvertement par le public, et pour cette raison caressée par les auteurs. Il est un certain monde dont les mœurs forment certainement un curieux sujet d’étude, et que l’observateur a sans doute le droit de mettre en lumière tant que dans cette reproduction il ne vient se mêler aucun élément étranger à l’art. Cette condition était indispensable; mais, le public aidant, on n’en a plus tenu compte, et la culture de ce genre interlope est devenue la grande affaire du moment.

Je veux bien cependant que le profit ne soit pas la raison suprême de ces productions douteuses; j’admets que, sauf quelques exceptions, on ne fasse pas avec de telles œuvres une fortune plus rapide qu’avec des œuvres plus sérieuses, et je crois de plus que si cette marchandise est beaucoup demandée, elle est encore plus offerte, ce qui, d’après les lois de l’économie, amène le rabais que vous savez. Je comprends moins alors la nécessité de s’attaquer à de pareils sujets d’étude, et pour m’en expliquer la vogue, je suis forcé de la rapporter à l’attrait particulier et sui generis qu’ils renferment. Si cette cause est réelle pour beaucoup d’écrivains, elle ne prouve pas en faveur, je ne dirai pas de leur moralité, — laissons de côté cette question, et renfermons-nous dans des limites purement littéraires, — mais de leur goût. Un motif plus fâcheux encore, toujours au seul point de vue de l’art, c’est la trop grande facilité à rencontrer dans ces sortes d’études des épisodes bizarres, des singularités d’habitudes, des contradictions morales dont l’examen peut être intéressant, mais dont la réelle existence offre à ceux qui les introduisent dans leurs récits une notable économie d’imagination. Avec ces quatre puissantes liaisons, — goût public, profit pécuniaire, attrait personnel, paresse, — nous sommes édifiés maintenant sur la propension invincible qui pousse certains écrivains qu’on a spirituellement appelés des modistes à ne déshabiller que certaines créatures. En intitulant un de ses derniers volumes les Femmes honnêtes, M. Achard a-t-il obéi à une pensée de réaction contre les goûts d’un certain public? Nous le pensons. Malheureusement les qualités inhérentes au sujet choisi ne suffisent pas toujours là où le travail individuel est nécessaire pour les mettre en relief. L’auteur des Femmes honnêtes l’a un peu oublié. M. Achard est un esprit posé, délicat, qui étudie de préférence les sujets de high life, et qui réussit quelquefois à douer sa forme d’une certaine élégance et d’une certaine pureté. Malheureusement il y a deux hommes en lui, celui qui voudrait bien faire et celui qui aime à faire vite. Il a sans doute assez d’expérience pour savoir que les deux choses sont incompatibles ; mais comme il ne s’est pas encore décidé à adopter l’une ou l’autre, la lutte entre l’improvisateur et l’artiste est visible dans chacune de ses œuvres, qui ne donnent encore trop souvent, comme impression générale, qu’une correcte facilité. S’applique-t-il à être quelque peu substantiel et concis, on sent bien vite en lui l’impatience et la gêne d’un gentilhomme campagnard qui a revêtu l’habit noir pour quelque cérémonie officielle, et qui regrette l’ample jaquette de chasse avec laquelle il court les champs. Ainsi fait M. Achard. A peine a-t-il composé quelque récit où il lui a fallu dépenser un peu de travail et d’imagination, comme la Robe de Nessus, par exemple, ou Mademoiselle Du Rosier, que, pour se remettre et prendre l’air, il monte à cheval et court le feuilleton sur les brisées de M. A. Dumas.

Ce sont encore des femmes honnêtes que nous présente la Maison de Penarvan, due à la plume de M. Jules Sandeau. Le nouvel élu de l’Académie française est un des rares écrivains qui ont constamment su se respecter et respecter le public. Il ne nous appartient pas de vanter ce roman, comme nous le voudrions. Les lecteurs de la Revue n’ont pas attendu notre appréciation pour rendre justice à la finesse, à la pureté, au charme, qui sont les qualités habituelles de M. Sandeau ; mais n’est-ce pas le louer indirectement que de s’occuper d’une œuvre sœur de la sienne? C’est avec un plaisir très vif que nous avons retrouvé dans l’ouvrage de Mme Emilie Carlen <<ref> Deux jeunes Femmes, ou un An de Mariage, par Emilie Carlen, traduction de Mlle Marie Souvestre, 1 vol. gr. in-18, Michel Lévy. </ef> une chose dont on nous a déshabitués, et qui pourtant constitue le roman même, l’analyse morale. Le sujet est simple et peut se raconter en quelques lignes. Un mariage vient de se conclure, mariage de convenance et de raison, où les contractans, personnes sérieuses et réfléchies, éprouvées déjà par de grandes souffrances, ont fait volontairement abstraction de leur cœur. Le soir même, subitement épouvantées de l’indifférence qu’elles ressentent réellement l’une pour l’autre et croyant ne pouvoir ajouter dans l’avenir aucun lien moral à leur union légale, elles conviennent de se séparer après une année d’une vie commune accordée au respect public. L’année se passe, et ces deux âmes faites pour se comprendre se sont comprises : il n’est plus question de divorce; mais ce n’est pas sans luttes, sans défiances, sans hésitations, que ce résultat est obtenu. Toutes les angoisses qui déchirent un cœur tremblant de tromper l’autre et craignant de se tromper lui-même sont décrites avec un charme et une délicatesse infinis. Un autre ménage fait antithèse à celui-ci : commencé sous de gracieux auspices, il a pourtant une fin malheureuse. Ce second dénoûment, moins bien justifié que le premier, vient un peu pour les besoins de la cause. C’est l’unique reproche de composition que je doive adresser à Mme Émilie Carlen, dont la manière est essentiellement sobre et mesurée. On pourrait encore lui demander plus de vivacité, car, bien que la forme possède toute la légèreté que permet la gravité germanique, ce n’est certainement pas une œuvre qui ait le diable au corps ; peut-être ne s’en porte-t-elle que mieux. L’auteur a visiblement suivi le procédé adopté par Goethe dans ses Affinités électives, où les personnages, désignés presque uniquement par leurs titres sociaux, passent à l’état de perpétuelles abstractions. Ce procédé, dont l’usage général aurait dans le roman de graves inconvéniens, constitue en réalité une assez sûre pierre de touche. Si les personnages se tirent sains et saufs d’une pareille épreuve, l’idée qu’ils représentent est à la fois bonne et bien conduite. Je ne puis juger du style de Mme Emilie Carlen, mais je dois louer la traduction due à Mlle Marie Souvestre, qui a fait preuve dans ce travail de beaucoup de finesse et d’habileté : une partie de ces qualités doit être rapportée évidemment à l’original.

Voilà cependant les fleurs les plus saines de notre récolte printanière ; nous retombons ensuite dans un milieu impossible à décrire, milieu d’horreurs et d’extravagances, où les auteurs, désespérant de donner à leurs œuvres un intérêt moral dont ils ont laissé s’altérer la formule, cherchent à remédier à leur impuissance par la bizarrerie de l’action, le chatoiement et les singularités du style ; encore les illustres seuls arrivent-ils à cette triste originalité ! Aussi bien quittons-nous la série des femmes honnêtes ; il s’agit maintenant des autres. Les perfidies et les roueries de ces nouvelles héroïnes sont pour nous d’un très médiocre intérêt : point n’est besoin pour les exposer d’un long volume. Ce sont des situations qu’un mot suffit à décrire, et tel crayon de Gavarni en dit plus long à ce sujet que trente volumes in-octavo. Cependant je ne leur refuse pas absolument droit de cité, s’il m’est permis, après lecture, de faire abstraction de leur position équivoque et de retrouver dans mon esprit l’empreinte d’un caractère bien étudié. Je ne vois donc de salut pour ces sortes d’œuvres que dans l’analyse morale, dans la logique de la conception. Si l’auteur se contente de faire passer devant mes yeux une série de simples faits, une suite de tableaux repoussans, si chacun de ses personnages ne m’explique pas sa conduite et ne justifie pas, pour ainsi dire, le dégoût qu’il m’inspire, je ne puis évidemment me contenter de son orgueilleux je suis celui qui suis, et je lui refuse précisément le droit d’être, s’il ne me donne pas la clé de son existence. Tel est l’effet produit sur moi par la Pénélope normande de M. Alphonse Karr et par la Vieille Maîtresse de M. Barbey d’Aurevilly. Ce n’est pas que l’ouvrage de M. Karr ne renferme quelques observations d’un véritable esprit et d’un véritable bon sens ; mais de bonnes qualités mal employées ne forment jamais que des circonstances aggravantes. Quant au roman de M. Barbey, qui passa justement inaperçu à sa première apparition, il s’est fait autour de lui un certain bruit, grâce à je ne sais quel rôle critique pris par l’auteur. En réimprimant ce livre, le moraliste catholique n’a certainement pas prêché d’exemple. Le sujet choisi prêtait cependant à l’analyse : c’était le repentir sensuel, c’était la lutte, la vieille lutte entre la chair et l’esprit, entre les sens et le cœur, entre le démon et l’ange, lutte toujours nouvelle, puisqu’elle est éternellement variée par les circonstances. Malheureusement les détails où s’est complu l’auteur en ont entièrement changé le sens.

Que dire des Païens innocens [1] de M. Hippolyte Babou? Ce livre est donné comme un retour dans les œuvres d’imagination à des formes purement romanesques, et comme une protestation contre la peinture de mœurs dans le roman. M. Babou me semble être tombé dans un excès opposé à celui qu’il prétend combattre. Ce ne sont point les matériaux qu’il faut prendre à partie, mais uniquement l’ouvrier. Si l’on borne son horizon à la Princesse de Clèves, la logique pousse à condamner aussi bien dans la poésie lyrique Alfred de Musset au nom de Louis Racine que dans le roman Mme Sand au nom de Mme de La Fayette, dans la musique Beethoven au nom de Lulli. C’est justement par l’assimilation des élémens nouveaux que lui fournit la succession des années et des circonstances que l’art se transforme et se recompose des formes nouvelles parfaitement justifiées et parfaitement régulières. Les Païens innocens ont été écrits avec une arrière-pensée de réaction et de critique qui a nui à l’exécution et qui a contraint l’auteur à se priver volontairement de certaines ressources. L’idée d’ailleurs que représente le titre ne comportait pas, dans les limites où elle a été conçue, l’étendue que lui a donnée M. Babou. Il est arrivé que la première inspiration s’est presque nécessairement trouvée heureuse. La Gloriette, qui est en tête du volume, ne manque ni de sensibilité ni de fraîcheur; mais en élargissant de parti-pris un cadre naturellement étroit, l’auteur est tombé dans la monotonie et dans l’obscurité. Ajoutez-y une misanthropie littéraire qui s’y trouve à l’état latent, et le reste du volume devient d’une lecture difficile. Le style pourtant ne manque ni de substance ni de fermeté.

Voici maintenant un roman où j’ai cru trouver de sérieuses qualités [2], C’est, m’assure-t-on, le début d’un jeune écrivain qui aborde la littérature avec de sincères convictions. Du reste, il prend soin de les exposer lui-même dans une de ces préfaces solennelles dont la mode semble un peu passée. Qu’est devenu le temps, presque regrettable pour l’influence de la pensée, où les préfaces étaient de véritables professions de foi, de brûlantes proclamations lancées avec la plus naïve sincérité? J’avoue que je n’aime guère ces longs discours, quand ils ne tendent pas exclusivement à expliquer l’ouvrage, quand ils ne sont pour l’auteur qu’une occasion d’étaler ses opinions générales. La préface de M. Walras me paraît sincère; mais, si je suis d’accord avec lui sur l’idée qui la domine, je ne puis m’empêcher de la considérer comme un hors-d’œuvre. Si je suis obligé de souhaiter que l’auteur justifie un peu mieux la faveur qu’il paraît accorder au suffrage universel, s’il me faut lui demander quelques explications plus claires sur ce qu’il entend par les transformations de l’art, je ne considère plus que l’homme, et l’idée que je me fais de ses opinions personnelles altère nécessairement, et presque malgré moi, le jugement que je dois porter sur la partie du livre où il met en scène des personnages fictifs. La raison veut que l’artiste ne se montre que dans sa création et qu’il sache s’y montrer tout entier : c’est au public de traverser l’œuvre pour aller à l’ouvrier; on ne peut du reste le contraindre à tenir compte d’une personnalité qu’il doit supposer décrite avec assez de complaisance pour exciter ses défiances.

Dans son roman, M. Walras, laissant de côté les considérations qui remplissent inutilement sa préface, aborde une question à la fois morale et sociale, dont il plaide chaleureusement les deux faces avec une satisfaisante impartialité. Si le problème n’est pas neuf, il est du moins éternellement nouveau, et l’auteur a su le rajeunir en le maintenant dans des limites faciles à mesurer, en l’entourant de circonstances qui, sans être banales, sont accessibles à chacun de nous. La durée de la passion, l’opposition des devoirs sociaux avec les sentimens individuels, la fatalité morale, il y a là pour l’analyse une matière inépuisable. Un jeune homme aime une jeune fille. Après deux années pendant lesquelles ils ont librement joui de tout le bonheur que peut donner la passion, la mère vient un jour trouver son fils, et elle lui dit avec l’accent d’une triste conviction : Vous n’avez encore vécu que pour vous, mon fils; il vous faut vivre maintenant pour le monde, il vous faut subir des sacrifices qui vous seront payés plus tard. La nature n’a créé que la passion et l’amour, la société a constitué la famille en la fondant sur le mariage. L’amour n’est pas éternel, et puisque celle que vous aimez ne peut être votre femme, quittez donc la passion avant que la passion ne vous quitte. — Toute l’idée du roman est dans la lutte du droit individuel avec les exigences sociales, et si M. Walras ne l’a pas considérée sous toutes les faces, s’il s’est montré un peu trop sobre d’épisodes significatifs, il a traité avec assez de fermeté et de précision la part qu’il s’est réservée. Son roman eût sans doute gagné à être remanié, car je ne trouve point qu’il présente tous les développemens que le sujet comportait; mais, tel qu’il est, il faut regarder Francis Sauveur comme un essai d’analyse qui mérite d’être encouragé.

Je ne me suis occupé, on le voit, que du roman, et j’en ai donné la raison. Si l’examen auquel je me suis livré n’a pas été fertile en résultats satisfaisans, il ne faut pas en tirer des conclusions contre cette forme littéraire. Le roman a donné sa mesure depuis longtemps; mais il faut dire que par la multitude d’élémens dont il doit offrir la synthèse, il contient, plus que toute autre production intellectuelle, des germes nombreux de corruption et de dépravation. Les énoncer, ce serait condamner le lecteur à subir la plus fastidieuse des énumérations. Il convient mieux, je crois, de rappeler ce qui fait à la fois la base et la sauvegarde du roman : c’est l’étude de la personnalité humaine. Tant que les écrivains ne rechercheront la variété des circonstances que pour mieux faire ressortir la vérité des caractères, tant qu’ils n’étudieront la réalité que pour la soumettre à leur interprétation individuelle et la transformer par l’harmonie de la composition, le roman restera ce qu’il doit être : l’expression la plus complète de l’art. Rien ne paraît plus simple que ces conditions, rien n’est aussi plus difficile.


EUGENE LATAYE.


V. DE MARS.

  1. 1 vol. in-12, Poulet-Malassis et de Broise.
  2. Francis Sauveur, par Léon Walras, 1 vol. gr. in-18, Dentu.