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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1861

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Chronique n° 698
14 mai 1861


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1861.

Nous sommes contraints de répéter une plainte que nous avons déjà exprimée depuis le commencement de la session des chambres françaises : nous ne comprenons point l’indolence avec laquelle se traîne chez nous cette année la vie parlementaire. Il nous avait semblé que la session qui suivait le décret du 24 novembre 1860 devait être marquée par une activité particulière. Ne s’agissait-il pas de l’inauguration d’un nouveau régime ? N’y avait-il pas, dans les nouveaux développemens donnés ou promis à la vie constitutionnelle, de quoi stimuler l’émulation des membres de nos assemblées ? Il y a un contraste pénible, et dont l’opinion en France est frappée chaque jour, entre le retentissement des délibérations des grandes assemblées de l’Europe et le silence singulier de notre corps législatif. Voilà le parlement d’Angleterre. On y parle à tout moment des grandes questions qui préoccupent le monde, de celles même qui nous intéressent au premier chef. Affaires d’Italie, d’Amérique, d’Autriche, d’Orient, de Syrie, les explications échangées à la chambre des lords et à la chambre des communes les parcourent tour à tour, et fournissent à la curiosité ou à l’anxiété du public européen la mesure d’éclaircissemens nécessaire. Nos chambres se taisant, c’est sur le marché anglais que nous sommes obligés d’aller chercher ces produits de la libre discussion dont les intérêts de nos sociétés industrielles ont besoin pour se conduire, et qui sont une des conditions essentielles de la sécurité des esprits.

Nous avons eu, depuis un mois, un singulier exemple de l’infériorité que nous subissons à cet égard. Pour nous faire croire à la durée de la paix, il a fallu que lord Palmerston nous garantît pour une année contre les périls de guerre. Nous ne voulions pas nous fier à notre propre jugement, nous ne voulions pas nous laisser rassurer par des déclarations semi-officielles sorties de notre propre terroir ; mais aussitôt que le premier ministre anglais a eu prophétisé la paix, un prodigieux fiât lux s’est accompli, les intérêts financiers et commerciaux ont repris confiance sur le continent, et de tous côtés les bourses d’Europe se sont mises à monter. Nos protectionistes et nos libre échangistes, qui affichent des prétentions si patriotiques dans leurs contestations mutuelles, feraient bien assurément de prendre garde à ce monopole moral et politique dont l’Angleterre a pu s’emparer depuis le déclin des institutions libres en France. Les partisans de la libre concurrence devraient aspirer à rendre à notre pays le moyen d’entrer en compétition pacifique avec nos rivaux dans l’élaboration de la pensée publique ; les partisans de la production nationale devraient déplorer passionnément l’infériorité où nous sommes placés à un point de vue si important. Le gouvernement du monde moderne appartient à l’activité de l’esprit et à la diffusion de la parole. En abdiquant l’initiative qu’elle était autrefois si fière d’exercer dans les controverses européennes, en se fermant la bouche ou en se résignant à ne parler qu’après coup, la France perd volontairement une grande part de son influence naturelle. Il serait temps d’y aviser. Parler après coup, tel est notre lot, quand l’occasion de parler nous est par hasard rendue, et quand, par un hasard plus rare, nous retrouvons assez d’énergie pour prendre la parole. Dans ces affaires d’Italie qui nous émeuvent diversement, et qui couvrent notre avenir d’incertitudes, qu’avons-nous fait, sinon de parler après le fait accompli, c’est-à-dire lorsque nos opinions ne pouvaient plus rien sur les événemens ? Dans la question du traité de commerce avec l’Angleterre, qu’avons-nous fait encore ? Tout était consommé, notre système commercial était irrévocablement changé, lorsqu’il nous a été donné de critiquer ou de justifier les nouveaux principes de notre politique commerciale. Hier encore, au sénat, à propos d’une pétition, un grand débat s’est engagé sur une des dispositions complémentaires de ce traité de commerce. Il s’agissait de l’abaissement du droit sur l’introduction des poissons provenant des pêcheries étrangères. Les amiraux qui font partie du sénat ont pris avec une conviction profonde et chaleureuse la défense des pétitionnaires. Ils nous ont donné, par la vigueur de leur argumentation et l’élévation de leurs sentimens, l’idée de ce que pourrait être dans nos assemblées la grande et noble discussion de nos intérêts et de nos affaires, si la discussion, surtout se produisant à temps, avait quelque chance d’influer sur les décisions du gouvernement. Le discours de l’amiral Cécille a été d’une solidité remarquable. Le rapport et les discours de M. Romain-Desfosses sont des modèles d’argumentation substantielle et lucide, et le brave et habile amiral s’est élevé par momens jusqu’à la véritable éloquence. L’amiral Rigault de Genouilly a ému le sénat par les accens les plus généreux. La thèse de nos illustres marins était simple. Nos pêcheurs, disent-ils, ceux de la Manche surtout, sont un des meilleurs élémens de notre inscription maritime. L’inscription, grâce à laquelle la France constitue sa réserve navale et peut aspirer à une puissance maritime efficace, place nos hommes de mer sous un rude régime d’exception ; par justice et par politique, on leur doit une compensation aux rigueurs de ce régime, et cette compensation, c’est la protection de l’industrie de la pêche, d’une des industries qui les font vivre quand ils ne sont pas au service de l’état, d’une industrie où se forment des recrues si utiles, si nécessaires à la puissance navale de la France. La convention supplémentaire de novembre 1860 a substitué, sur l’entrée des poissons étrangers, à un droit presque prohibitif un droit qui, suivant nos amiraux, ne protégera plus nos pêcheurs de la Manche contre la concurrence des pêcheries anglaises. D’après eux, par conséquent, cette convention ne consacre pas seulement une injustice contre une portion notable et intéressante de nos inscrits maritimes ; mais en décourageant nos pêcheurs, en détournant nos populations de la Manche d’une industrie de mer qui employait et recrutait un grand nombre de bras, elle, compromettrait un Intérêt politique de premier ordre, elle affaiblirait la réserve, déjà trop restreinte, où la marine de l’état prend ses matelots.

Nous le répétons, cette thèse est simple, plausible, spécieuse : elle prête à des développemens émouvans si l’on songe à l’intéressante et intrépide population maritime dont elle plaide la cause, à des considérations hautes et fortes si l’on prend garde aux grands intérêts politiques engagés dans la question du recrutement de nos flottes. Nous sommes d’autant moins suspects dans les hommages que nous rendons au talent et à la chaleur communicative déployés par nos braves amiraux dans la défense de cette cause qu’au fond nous ne partageons point leur opinion. Nous croyons leurs alarmes exagérées ; nous pensons que le droit stipulé dans la convention de novembre est suffisamment protecteur. Les règlemens imposés à nos pêcheurs au nom des intérêts de l’inscription maritime nous paraissent oppressifs, et l’industrie de la pêche n’aura qu’à gagner à s’en voir affranchie en compensation de l’excès de protection qu’on lui retire. Enfin la condition même de l’inscription maritime, s’il fallait dire toute notre pensée, place nos hommes de mer sous un régime si contraire au droit commun et si rigoureusement exceptionnel, qu’il nous semble que les esprits prévoyans ne devraient plus croire à sa longue durée, et feraient bien d’aviser à trouver d’autres combinaisons pour assurer la puissance maritime de la France. Personnellement, nous nous rallierions donc volontiers aux argumens présentés par M. Rouher avec un remarquable talent ; mais on nous traitera d’esprits chimériques, et nous le souffrirons avec résignation, car nous reconnaissons que notre avis est loin encore d’être celui de la majorité touchant cette importante et délicate matière. Quoi qu’il en soit, la seule conclusion que nous voulions, pour le moment, tirer de ce débat sur la pêcherie dont le sénat a été le théâtre, est celle-ci : la discussion, a été très belle, elle a montré la profondeur et la hauteur avec lesquelles nous pouvons en France discuter les grands intérêts du pays, les exposer au public, et y associer l’opinion, sérieusement éclairée par une controverse contradictoire. Malheureusement tout ce travail d’information et d’argumentation, toute cette éloquence, tout ce talent ont été prodigués en pure perte, car, au lieu de précéder et de déterminer la solution de la question, ils ne viennent qu’après cette solution et n’y peuvent plus rien changer. Pourquoi l’amiral Romain-Desfossés vient-il nous dire aujourd’hui qu’il n’est pas un marin dans notre pays qui, plutôt que de voir perdre une portion aussi considérable de notre personnel d’élite, ne préférât voir détruire par l’incendie tout notre matériel flottant, parce qu’avec de l’argent il ne faut qu’un peu de temps pour refaire un matériel, tandis que la plus haute sagesse humaine ne pourrait remplacer le personnel perdu ? Pourquoi, dans un mouvement touchant parce qu’il était sincère, s’est-il écrié : « Si cette transaction devait demeurer un fait accompli, quant à moi, messieurs les sénateurs, défenseur insuffisant, mais profondément convaincu, d’une grande et juste cause, il ne me resterait qu’à me plaindre à Dieu d’avoir assez vécu pour voir frapper au cœur cette marine de France à laquelle j’ai consacré avec enthousiasme plus de cinquante années de ma vie ! » Pourquoi, prêtant son organe à l’émotion du sénat, M. Dupin a-t-il accueilli ces paroles par une exclamation de gratitude ? Le fait n’est-il pas consommé ? Est-il maintenant possible de revenir sur un traité signé et ratifié ? Le sénat a renvoyé la pétition si chaleureusement recommandée par les amiraux aux ministres des affaires étrangères, du commerce et de la marine. 95 voix ont voté ce renvoi : 12 voix seulement, parmi lesquelles étaient celles de 3 ministres, ont voté contre ; mais quel est l’effet pratique de ce vote ? En déclarant qu’il ne s’opposait point au renvoi aux ministres, M. Rouher a clairement laissé voir que ce renvoi n’aurait pas de suite. La question est de celles qui sont en permanence à l’ordre du jour, elle y restera jusqu’à ce que l’expérience ait prononcé ; M. Rouher ne doute point que l’expérience ne lui donne raison, et il accueille la pétition qui lui est envoyée par le sénat pour la confronter avec le verdict de l’expérience, qui en sera, il se le promet, la réfutation éclatante.

Voilà donc le sort de ces discussions rétrospectives : elles sont frappées d’avance de stérilité ; c’est en vain que l’on y porte les fruits de l’étude, l’ardeur des convictions, l’effort et l’éclair du talent ; pour la vertu fécondante de la discussion, le moment utile est passé. Au lieu d’être un enseignement profitable à l’action, le débat rétrospectif n’est plus qu’un prétexte à doléances ou à justifications. Si la solution qui l’a précédé au lieu de le suivre est mauvaise, il faut se résigner à en attendre les fâcheux effets, au lieu d’avoir l’espérance courageuse de les prévenir. Même si elle est bonne, il reste toujours ce mécontentement, ce doute, cette amertume, que nourrissent les esprits et les cœurs blessés, lorsqu’au lieu d’obtenir leur libre assentiment par la persuasion, on les a courbés sous un acte de pouvoir et sous la force du fait accompli. C’est dans cette pensée que nous-mêmes nous répudions pour les causes que nous aimons le profit des solutions qui devancent le débat, au lieu d’en être la libre, naturelle et légitime conséquence. Ce n’est pas là qu’est le bon succès qu’il faut souhaiter aux bonnes causes. Nous avons toujours pensé que M. Cobden compromettait en France la liberté du commerce par le dédain qu’il affectait pour les formes libérales et tutélaires qui doivent, dans un pays aussi avancé que la France, et qui, comme le nôtre, a pendant longtemps connu et pratiqué la liberté, présider à toutes les grandes mesures de réforme. Le dédain pour la liberté est un des vices de l’école de Manchester, elle en est punie en Angleterre même par la répugnance croissante qu’elle y inspire aux esprits élevés ; elle en est punie en France par l’antipathie qu’elle y excite, en dépit des sentimens qu’elle professe pour notre alliance et pour la paix. Le beau triomphe pour M. Cobden ! Il est l’apôtre de la paix, il prétend travailler à la réconciliation permanente de l’Angleterre et de la France : il est sincère, nous en sommes persuadés, dans ces aspirations généreuses ; mais il n’a point eu de ménagement pour les susceptibilités du public français, il n’a pas voulu comprendre que la discussion libre et préalable était le seul moyen honorable d’amener une grande nation à changer son régime économique. Et aujourd’hui un des représentans les plus éminens de la France, un des chefs les plus distingués de notre savante et vaillante marine, l’amiral Romain-Desfossés, aux applaudissemens presque unanimes du sénat, marque sa place à côté de Nelson, le plus violent et le plus redoutable ennemi que la race française ait rencontré devant elle dans ses luttes contre l’Angleterre !

C’est au moment même où nous écrivons qu’a lieu au sénat la discussion de la pétition relative aux affaires de Syrie. Ce débat aussi, l’on en conviendra, arrive bien tard. S’il en est ainsi, ce n’est certes pas la faute de l’honorable président de l’association qui a présenté cette pétition, ce n’est pas la faute de M. Saint-Marc Girardin, qui a épousé avec une sollicitude généreuse la cause si sympathique à la France des chrétiens de Syrie. Déjà, depuis plusieurs jours, nous sommes prévenus, par les explications données au parlement anglais, des résolutions qui mettent fin à notre expédition de Syrie, et des arrangemens préparés pour l’administration future du Liban. Le droit d’initiative dont jouissent les chambres anglaises a été, dans cette question, manifestement utile à la politique du gouvernement britannique. Le ministère anglais a eu l’air d’être plus poussé encore que soutenu par les représentans naturels du pays, et aujourd’hui, en annonçant les solutions préparées pour les affaires de Syrie, lord John Russell et ses collègues paraissent donner satisfaction aux vœux qui ont été exprimés à diverses reprises par la chambre des lords et la chambre des communes. Est-il probable qu’un effet semblable résulte pour la France des explications qui seront présentées au sénat à propos de la pétition sur la Syrie ? Nous craignons que non. Qu’on le remarque, chez nous le droit d’interpellation n’appartient point aux membres des assemblées. À vrai dire, le droit d’interpellation se confond avec le droit de pétition, et sous cette dernière forme il est réservé aux simples citoyens ; mais il est difficile que les citoyens s’appliquent, en s’adressant souvent et avec opportunité au sénat, à faire sortir de l’exercice du droit de pétition les avantages que produirait pour la conduite des affaires et l’information de l’opinion publique le droit d’interpellation parlementaire. Il résulte de cet état de choses plusieurs inconvéniens qui se révèlent à l’occasion de la pétition sur la Syrie dont le sénat s’occupe aujourd’hui. D’abord les pétitionnaires, faute de lumières ou par suite de l’organisation des travaux du sénat, sont exposés à manquer l’à-propos. En outre, n’étant pas bien au courant de l’état des questions qui les intéressent, ils peuvent exprimer des exigences qui gênent, au lieu de la seconder, la politique du gouvernement. Ce sont là justement les inconvéniens que nous appréhendons de la part de la pétition syrienne : arrivant à la discussion quand tout est a peu près fini et résolu, elle ne peut plus donner lieu à une manifestation d’opinion favorable à la politique du gouvernement ; elle est intempestive. Puis elle émane de la portion de l’opinion qui en France a pris le plus vif intérêt aux affaires syriennes, elle exprime les réclamations absolues de cette opinion, qui aurait voulu prolonger indéfiniment l’occupation du Liban par la France. Ces prétentions, se présentant trois semaines avant la retraite décidée de nos troupes, produisent un contraste pénible. Il y a là une illusion d’optique : la France a l’air de renoncer, devant une influence étrangère, à la politique qui avait ses sympathies ; elle a l’air d’avoir voulu une chose et d’en faire une autre ; la satisfaction que cause à l’Angleterre son départ de Syrie devient pour elle en apparence une mortification. L’on eût échappé à cette fausse position, si l’on avait pu tenir officiellement par des explications parlementaires le public français au courant de l’état de la question syrienne. L’on eût dit, ce qui est vrai, que le corps français qui est en Syrie accomplit un mandat européen, que quand l’on remplit un mandat, il n’y a ni loyauté ni dignité à vouloir en dépasser les conditions et les termes sans l’aveu et contre le gré de ceux de qui on l’a reçu, que les puissances qui sont parties à la convention en vertu de laquelle nos troupes ont débarqué en Syrie trouvant que les causes qui ont motivé notre expédition ont cessé, nous n’avons plus qu’à nous retirer sans avoir par là rien à souffrir dans notre amour-propre. En même temps l’on eût appris au public que les choses prennent dans le Liban un aspect plus pacifique et plus rassurant, qu’il n’y a pas lieu d’appréhender le retour des affreux désordres qui nous avaient appelés au secours des chrétiens. Enfin l’on eût donné un aperçu des combinaisons au moyen desquelles on espère assurer la tranquillité du Liban. Le système des trois caïmacans qui avait été proposé pour placer chaque section religieuse sous un chef distinct ayant été abandonné, on est revenu à l’idée de placer toutes les populations sous un seul chef, qui sera chrétien. Quel sera ce chef ? Faut-il le prendre dans la famille Chéab, au risque de provoquer les réactions dont les restaurations sont ordinairement accompagnées, surtout dans les pays barbares ? C’est le point qui demeure encore indécis. On le voit, en tenant le public au courant, par quelques communications faites, sur leur demande, aux membres de nos assemblées, on l’eût éclairé sur la portée qu’il devait donner à ses exigences ; on lui eût montré que la France ne devait ni ne pouvait songer à une prolongation indéfinie de son expédition, on eût enlevé aux interpellations des chambres anglaises leur caractère déplaisant. Nous n’eussions eu l’apparence de faire que ce que nous voulions faire en réalité, nous n’eussions eu l’air de céder à aucune pression ; nous aurions quitté la Syrie simplement et dignement, comme nous le ferons en effet, avec le sentiment et l’honneur d’avoir rempli un devoir d’humanité, sans avoir par conséquent à essuyer aucun échec d’influence.

Les représentans du pays étant rarement mis en mesure de parler avec opportunité sur les questions qui nous intéressent, on s’explique, tout en le regrettant, le peu d’activité des travaux parlementaires et les longs silences de notre chambre des députés. On s’explique aussi, puisque nous sommes condamnés aux choses rétrospectives, ce goût qui entraîne les esprits distingués et le public éclairé à leur suite vers les souvenirs du régime constitutionnel dont la France a fait l’essai pendant trente-cinq ans. Le travail politique du temps présent s’accomplit de la sorte avec une application soutenue dans les voies de l’histoire presque contemporaine. C’est ainsi que M. de Viel-Castel vient d’ajouter à son Histoire de la Restauration deux volumes nouveaux où l’on rencontre cette sûreté d’informations et cette droiture d’appréciations qui marqueront à son œuvre une place élevée parmi les livres où la France devra s’instruire à de nouveaux efforts vers la liberté : M. de Nouvion a aussi fait un pas de plus dans l’instructive et consciencieuse histoire qu’il a entreprise du règne de Louis-Philippe ; mais parmi ces sérieuses publications il faut signaler surtout celle que M. de Barante a consacrée à la mémoire de Royer-Collard. Lorsque les institutions libérales auront enfin pris racine dans notre pays, Royer-Collard est un des grands noms que la France devra compter parmi les fondateurs de sa liberté. C’est entre nos maîtres un des plus robustes et des plus sains. M. de Barante nous donne de ce puissant esprit ce que nous devions avoir le plus à cœur de conserver ses discours. M. Royer-Collard, en faisant allusion aux opinions recueillies de plusieurs orateurs de son temps, plaignait le sort de leurs discours, qui avaient, suivant lui, perdu le feu et la saveur qu’ils tenaient des circonstances au milieu desquelles ils avaient été prononcés ; il semblait croire qu’ainsi se faneraient les restes de son éloquence. M. Royer-Collard se trompait : il n’était pas seulement orateur, il était écrivain ; ses discours étaient assurés de vivre, non-seulement par la hauteur et la force des pensées, mais par la pure et mâle concision du style. M. de Barante n’en a pas moins rendu à ces belles harangues un service dont lui seront reconnaissans tous les amis des lettres libérales en les encadrant dans un intéressant récit qui les replace sous la lumière dont les éclairaient les événemens et le milieu politique d’où elles sortirent. Nous possédons désormais, Royer-Collard, non-seulement l’un des maîtres vigoureux de l’éducation politique de la France, mais l’un des derniers classiques de notre littérature.

Malgré la torpeur politique où nous languissons, nous ne tarderons point, nous l’espérons, à voir s’ouvrir, à propos du vote du budget, la discussion la plus urgente et la plus nécessaire à notre instruction qui puisse être engagée cette année : nous voulons parler de la discussion de notre situation financière. Nous souhaitons qu’enfin l’on puisse arriver à exposer clairement l’état des finances françaises. Le reproche d’obscurité que nous adressons à nos finances paraîtra peut-être injuste à quelques esprits que par représailles nous nous permettrons de trouver pédans. Nos finances sont obscures, bien que l’arrangement de nos budgets passe pour une merveille d’ordre et de régularité. La tenue des livres est assurément une belle chose et qui sert admirablement à l’élucidation des résultats des opérations commerciales ; personne pourtant ne se contenterait de renvoyer purement aux livres d’une société industrielle le public inexpérimenté qui aurait besoin de se rendre compte de la situation complète et vraie des entreprises de cette société. Nous en dirons autant de nos budgets. Par les nécessités mêmes de la régularité des écritures, ils sont hérissés de détails et de complications qui les rendent inaccessibles. Il faut savoir les lire, et, ce qui est moins facile peut-être, il faudrait savoir les traduire ; il faudrait en outre, dans cette traduction, débrouiller les enjambemens des règlemens de compte d’une année sur l’autre, et ramener dans l’unité des exercices les excroissances des crédits supplémentaires. Ce travail est moins difficile qu’on ne pense ; cependant celui qui le tentera une fois d’une façon complète, et qui présentera au public en pleine lumière les articulations de notre système financier, aura beaucoup fait pour l’éducation politique du pays et pour le progrès de notre politique financière. Jusqu’à ce que cette tâche soit accomplie, on ne verra point clair dans ce mystérieux arcane de l’équilibre de nos budgets, qui donne lieu à des controverses si insipides et si stériles, parce qu’elles sont incertaines et partielles ; on ne pourra pas d’une main autorisée et sûre refréner les dépenses ou exciter l’élasticité des ressources. Jusque-là, on laissera les dépenses se produire pour ainsi dire au hasard : on continuera à pourvoir aux dépenses ordinaires par des ressources extraordinaires ; on laissera, avec une insouciance coupable envers les générations futures, croitre la dette consolidée, ou, avec une témérité compromettante pour le présent, s’enfler la dette flottante. Au lieu de s’appliquer aux réductions de dépenses, aux dégrèvemens de taxe, qui sont, en temps de paix, l’œuvre non-seulement utile, mais glorieuse, d’une société qui sait se gouverner, on cherchera à grossir le revenu par des moyens empiriques ; on s’ingéniera à inventer de nouveaux impôts : on songera, par exemple, à taxer les allumettes chimiques !

C’est un lieu-commun de s’étonner des dissemblances si profondes qui séparent deux pays aussi voisins que le sont la France et l’Angleterre. Le contraste que présentent en ce moment les deux gouvernemens dans leurs tendances financières est un nouvel exemple de ces nombreuses et surprenantes différences. Tandis que l’on s’occupe chez nous d’étendre ce que nos voisins appelleraient le domaine de l’excise, c’est-à-dire des taxes sur les produits intérieurs, en établissant un impôt sur les allumettes chimiques, le ministère anglais travaille à retrancher des ressources de l’excise un impôt qui ne produisait pas un revenu annuel de moins d’un million et demi de livres sterling, l’impôt sur le papier. C’est le point le plus attaqué du budget de M. Gladstone. Le chancelier de l’échiquier a présenté son budget, on le sait, avec un excédant de plus de 2 millions de livres des recettes sur les dépenses, et il a appliqué cet excédant à dégrever d’un penny l’income-tax, et à supprimer l’impôt du papier. M. Gladstone a en cette circonstance agi avec son audace accoutumée. Son plan soulevait plusieurs graves questions. D’abord le surplus de ressources qu’il annonçait était-il bien réel ? Des financiers sérieux de la chambre des communes le contestent. Puis, en admettant la réalité du surplus, l’abolition de l’impôt sur le papier est-elle le meilleur emploi qu’on en puisse faire ? Les adversaires de M. Gladstone disent que l’impôt du papier existe, que la nation, qui y est accoutumée, le supporte sans murmurer, qu’une fois aboli, il ne pourra plus être rétabli, que si les prévisions du ministre étaient trompées ou par une insuffisance de recettes ou par un accroissement extraordinaire de dépenses, le droit sur le papier étant supprimé, il faudrait chercher des ressources dans l’augmentation d’un autre impôt, dans la taxe aggravée et si odieuse du revenu. On voit là l’esprit du système que M. Gladstone a récemment adopté de concert avec MM. Bright, Milner Gibson et l’école de Manchester, système qui tend à l’abolition des impôts indirects, et se propose au contraire de rendre permanente la taxe directe du revenu. Par cette concession à l’école de Manchester, M. Gladstone attaque et irrite les intérêts représentés par le parti tory. La situation des tories dans cette circonstance était compliquée et bizarre. Leurs chefs sont sincères quand ils protestent qu’ils ne désirent point arriver en ce moment au pouvoir ; mais ils forment déjà bien près de la moitié de la chambre des communes, et le coup porté à leur politique par M. Gladstone était trop direct pour qu’ils pussent renoncer à se défendre et refuser le combat. Cependant M. Gladstone passe pour avoir imposé son budget à ses collègues, à lord Palmerston surtout, qui ne l’approuvait point, par la menace de sa démission. Le ministère s’étant ainsi, bon gré, mal gré, rallié au plan de M. Gladstone, la retraite du cabinet tout entier devait être la conséquence du rejet de l’abolition du droit sur le papier. Une crise ministérielle dans les circonstances présentes ne convenait point à lord Derby et à M. Disraeli ; la chute de lord Palmerston surtout eût été contraire au sentiment public, qui eût mal accueilli la formation d’un cabinet tory. La question ministérielle s’est donc engagée au milieu de circonstances singulières, et il semble que l’opposition, malgré le nombre imposant de ses membres, retenue par un secret embarras, n’ait point apporté dans la lutte cette ardeur qui entraîne la victoire. M. Disraeli, qui a eu à conduire cette difficile manœuvre, a cru devoir s’abstenir de contester le surplus de ressources qu’annonçait le budget de M. Gladstone. Ses amis et lui, admettant la réalité du surplus, n’ont porté le débat que sur l’usage qu’il en fallait faire. Au lieu de la suppression de la taxe du papier, ils ont proposé, par l’organe de M. Horsfall, le dégrèvement des droits qui frappent le thé. Assurément la proposition des tories était la plus conforme à l’intérêt et au vœu populaires. Un dégrèvement de l’impôt du thé eût été bien plus profitable à la masse des consommateurs que l’abolition de l’impôt sur le papier. On pouvait d’ailleurs espérer que le trésor regagnerait par l’accroissement de la consommation une partie de la remise qui serait faite par l’abaissement du droit. Ce système était donc plus favorable à l’intérêt immédiat du trésor. Plusieurs membres dans le parti whig, indisposés par les prétentions de M. Bright, eussent préféré le système des tories au plan de M. Gladstone : celui-ci même, malgré la séduction d’un talent de parole qui grandit sans cesse, choque une section importante du parti ministériel autant par la témérité de sa politique financière que par la versatilité de ses opinions ; mais la question ministérielle était posée. L’opinion a mieux aimé, comme on dit en Angleterre, Palmerston avec l’impôt du papier aboli que Disraeli avec le thé à bon marché. La majorité, mais une majorité de 18 voix sur une chambre de près de 600 membres, s’est prononcée en faveur du ministère. Cette majorité est bien faible assurément ; elle présage, sinon la chute prochaine de lord Palmerston, du moins un déplacement probable du centre de gravité du ministère. Évidemment lord Palmerston doit, pour se maintenir, s’appuyer davantage sur les élémens conservateurs de la chambre. Il est douteux qu’il puisse sans danger faire des concessions nouvelles à M. Bright et à l’école de Manchester. Quelle que soit au surplus la portée de ces incidens au point de vue politique, le public anglais n’en obtient pas moins en ce moment une réduction considérable d’impôts. L’Angleterre, dans la situation tourmentée où est l’Europe, n’en donne pas moins au monde l’exemple d’un gouvernement qui diminue les charges des contribuables. C’est un honneur pour elle et pour son gouvernement. Plût à Dieu que cela piquât l’amour-propre de la France et nous décidât à remettre dans les cartons du ministère cette belle invention d’une taxe sur les allumettes chimiques, que l’on a, dit-on, soumise à l’examen du conseil d’état !

Le conflit qui déchire l’Amérique du Nord prend malheureusement les proportions d’une lutte qui ne peut finir que par la défaite violente de l’une des parties de l’ancienne Union américaine. La démence des états du sud, en forçant le président Lincoln à sortir de sa politique de temporisation, a provoqué de la part des états du nord un élan qui sera irrésistible. Déjà les états libres ont assuré la défense de Washington. La possession de cette ville ne présente point un intérêt stratégique ; mais, voisine des états du sud, touchant à deux états douteux, le Maryland et la Virginie, elle pouvait être l’objet d’un coup de main, et c’eût été pour les états du nord, qui défendent la constitution américaine et s’abritent sous le glorieux drapeau étoilé, une humiliation trop douloureuse de laisser tomber aux mains des états à esclaves la capitale de la république. Des membres considérables du parti démocrate ont abandonné avec éclat la cause du sud et se rallient à la cause de l’union. On peut citer entre autres M. Douglas et l’ancien président, le général Pierce. L’initiative du nord ne s’arrêtera point aux mesures de défense prises à Washington ; il faut s’attendre à voir le blocus mis prochainement devant les plus importantes villes maritimes du sud. Peut-être l’énergie du nord étonnera-t-elle les états à esclaves ; peut-être aidera-t-elle, dans plusieurs de ces états, les classes éclairées et modérées à se soustraire à la tyrannie du mob, et à faire prévaloir leur sympathies pour le maintien de l’union.

Dans les relations de l’Autriche et de la Hongrie, les conseils de la modération et de la prudence semblent prévaloir des deux côtés. Sans doute le manifeste de M. Deak ne permet point d’espérer que les Hongrois consentent de longtemps à se confondre dans l’unité constitutionnelle de l’empire ; il y a pourtant, dans la thèse soutenue avec une remarquable puissance d’argumentation par M. Deak, un esprit de véritable conservation qu’un souverain établi sur le principe de la légitimité tel que l’empereur d’Autriche ne pourrait méconnaître sans une inconséquence périlleuse. C’est un principe légitimiste que défend au fond M. Deak, le principe d’une constitution historique contre l’innovation d’une constitution octroyée. Heureux les peuples qui peuvent en effet appuyer leurs droits politiques sur la tradition de leur histoire ! Ce ne sont pas ceux-là, l’exemple de l’Angleterre le prouve depuis deux cents ans, qui sont dangereux pour les souverains. La logique aussi, bien que la prudence, conseille donc à l’empereur d’Autriche de traiter avec les Hongrois sur le terrain où ils se placent avec M. Deak, au lieu de chercher à les en faire sortir par la violence. Que la transformation de l’empire d’Autriche et la renaissance de la Hongrie s’accomplissent pacifiquement ! N’est-ce pas la leçon que semble donner la fin lamentable du comte Téléki ? Le noble patriote, en se donnant la mort, ne semble-t-il pas avoir voulu s’offrir comme la seule victime de la rédemption de sa patrie ?


E. FORCADE.

L'ACADEMIE FRANCAISE ET LE PRIX DECENNAL.

Depuis plus d’un mois, l’Académie est le théâtre d’une lutte qui a vivement ému l’opinion publique, et qui soulève des controverses en sens très divers. D’ordinaire les querelles intérieures de l’Académie ne sortent pas de son enceinte ; mais cette fois la dispute a trouvé de l’écho à l’extérieur. Le monde littéraire a compris dès le premier jour que c’était là un débat dans lequel il était nécessaire de prendre parti, car quelques-uns de ses intérêts et de ses droits les plus chers s’y trouvaient engagés.

L’enjeu décerné est un prix de 20,000 francs que l’Institut est chargé de décerner à l’auteur dont les œuvres honorent le plus l’esprit humain, dans quelque genre que ce soit. Ainsi s’exprime le programme impérial. Pour éviter les malentendus, les controverses, les jugemens, qui pourraient être soumis à cassation, il a été décidé que le prix, qui devait n’être distribué d’abord que tous les cinq ans, tantôt aux sciences, tantôt aux lettres, serait distribué tous les deux ans, et par chacune des cinq classes de l’Institut successivement. Cette nouvelle décision a été dictée par l’impartialité et l’équité la plus louable, et nous ne pouvons qu’applaudir. En effet, il eût été bien difficile d’éviter les jalousies et les récriminations, si l’on s’était tenu aux premiers termes du décret. Je suppose que l’Institut, ayant à se prononcer sur l’œuvre qui honore le plus l’esprit humain, ait eu à choisir entre l’Esprit des Lois, les tragédies de Racine, les opéras de Mozart et les travaux de Du Cange, quel qu’eût été son choix, il eût toujours été injuste, car l’Esprit des Lois n’honore pas moins l’esprit humain que les opéras de Mozart, et les travaux de Du Cange sont presque un aussi grand service rendu aux lettres que les tragédies de Racine. Injuste, ce choix eût encore eu un tort plus grave, celui d’être parfaitement arbitraire, car il n’existe aucune raison sérieuse d’exclure Montesquieu au profit de Mozart ou Du Cange au profit de Racine. Entre des œuvres si diverses, il n’existe qu’un seul rapport, c’est qu’elles sont également des produits de l’activité intellectuelle, s’exerçant dans les diverses provinces du monde moral. Le décret a voulu que ces diverses manifestations de l’activité intellectuelle fussent également respectées, que Racine fût couronné sans humilier Du Cange, et Montesquieu sans nuire à Mozart. Pour atteindre ce but, il a été décidé que chacune des cinq classes de l’Institut proposerait à tour de rôle ce prix décennal de 20,000 fr. D’après cette combinaison, généreuse autant qu’équitable, l’Académie des Inscriptions pourra couronner Du Cange deux ans après que l’Académie des Sciences morales aura couronné Montesquieu. Cette année, c’est l’Académie française qui est appelée à couronner Racine.

Couronner Racine ! J’insiste à dessein sur ce nom-là : c’est-à-dire qu’elle est appelée à couronner un auteur qui soit plus ou moins pour notre époque ce que Racine fut pour la sienne, un poète, un peintre des passions et des mœurs. La combinaison nouvelle lui en fait un devoir, car, à notre avis, cette combinaison a singulièrement restreint les œuvres soumises au choix de l’Académie française. Montesquieu lui a été enlevé ainsi que Du Cange : l’un a été rendu à l’Académie des Sciences morales et l’autre à l’Académie des Inscriptions. Si donc, sous le prétexte que Montesquieu appartient à la littérature aussi bien que Racine, elle couronne Montesquieu, elle commettra sciemment cette fois une injustice volontaire et qu’il ne lui sera pas permis de réparer, à moins que, par un renversement de toutes les lois du bon sens et de la logique, l’Académie des Sciences morales ne se décide, dans deux ans, à couronner Racine. Ou la nouvelle combinaison n’a aucun sens, ou elle a eu précisément pour but d’éviter que cette injustice pût être commise, même involontairement. Si l’Académie garde la liberté de couronner, comme par le passé, Montesquieu ou Du Cange, qu’y a-t-il de changé dans les termes du programme ? Il était inutile de faire un nouveau décret, l’ancien suffisait. l’Esprit des Lois et les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains sont certainement de belles œuvres littéraires : eh bien ! d’après les termes du nouveau décret, il nous semble que l’Académie française n’aurait pas plus le droit de les couronner, si elles lui étaient présentées aujourd’hui, que l’Académie des Sciences morales n’aurait, dans deux ans d’ici, le droit de couronner Phèdre ou Athalie. S’il en est autrement et si le choix de l’Académie peut se porter indifféremment sur des œuvres appartenant à tous les genres, à quoi sert-il d’avoir décidé que chaque classe de l’Institut aurait à tour de rôle le droit de présenter ses candidats ?

Trois candidats ont été proposés : ce sont trois candidats diversement et inégalement célèbres. Je ne veux pas discuter leur mérite respectif ; je ne veux chercher qu’à me rendre compte d’une seule chose, à savoir quel est de ces trois concurrens celui qui représente le mieux Racine, celui qui s’est montré le peintre le plus profond, le plus délicat et le plus vrai des mœurs et des passions humaines. Des trois candidats présentés, un seul remplit ces conditions : c’est Mme Sand. Ses romans sont nos Bérénice, nos Phèdre et nos Andromaque, à nous bourgeois du XIXe siècle ; personne ne le contestera, j’espère, à l’Académie moins encore que partout ailleurs. Je m’en tiens à ce point unique, et, ne voulant rien dire de désobligeant pour les deux autres candidats, je ne chercherai pas quel est celui des trois concurrens qui mérite le titre d’illustre, et dont les œuvres honorent le plus la France et l’esprit humain, pour prendre les propres expressions du programme, quoique la question ait bien aussi son importance, si l’on tient à rester fidèle à la lettre du décret. Je ne blesserai personne, j’imagine, en disant que Mme Sand est le seul de ces trois candidats qui soit vraiment un écrivain de génie, et qu’il y a entre elle et ses rivaux la différence qui sépare la gloire de la notoriété. J’écarte à dessein cette question pour mieux faire ressortir ce point de droit, que, les trois candidats fussent-ils tous trois également doués de génie, c’est encore Mme Sand qui devrait l’emporter. Les deux autres concurrens pourraient être des publicistes aussi profonds que Montesquieu et des historiens aussi éminens que M. Guizot, que leur génie ne pourrait en bonne équité leur donner droit à la récompense que l’Académie est chargée de décerner. Ils devraient être exclus du concours à cause des genres mêmes dans lesquels leur génie se serait déployé, genres qu’une autre académie est spécialement chargée de couronner. Il nous semble aussi injuste pour le moment que les concurrens viennent disputer le prix à Mme Sand qu’il serait injuste que dans deux ans d’ici Mme Sand vînt réclamer à l’Académie des Sciences morales une récompense à laquelle ils ont droit. En vertu de quel privilège les historiens et les publicistes auraient-ils deux académies à leur service, lorsque les poètes et les romanciers n’en auraient qu’une ? Je ne dis pas que les concurrens de Mme Sand n’aient pas droit à une récompense de 20,000 francs, je dis qu’ils n’ont pas droit aux mêmes 20,000 francs qu’elle. Des trois candidats entre lesquels hésite encore l’Académie, Mme Sand est le seul qui, en bonne logique, devrait être maintenu, et cela en vertu, non de son génie, qui est incontestable, mais des œuvres mêmes dans lesquelles ce génie s’est manifesté ; cependant c’est elle qu’il s’agit d’exclure de la liste au bénéfice de rivaux que leurs œuvres recommandent à une autre académie que l’Académie française !

Si on veut disputer le prix à Mme Sand, on le peut aisément. Elle ne représente pas à elle seule la gloire littéraire de la France ; il y a d’autres poètes illustres qui ont des titres à la récompense qu’il s’agit de décerner, des titres qui peut-être valent les siens. Oui, mais tous ces poètes font partie de l’Académie française, et, par un scrupule qui l’honore, l’Institut a exclu ses membres de tout droit à la récompense en question. C’est donc en dehors de son enceinte qu’il lui faut absolument trouver un écrivain littéraire, — littéraire, retenons bien le mot, — dont les œuvres fassent honneur à l’esprit humain. Or il y a un grand écrivain auquel son sexe interdit l’entrée de l’Académie, c’est Mme Sand. Il n’y en a qu’un seul peut-être ; mais il y en a un, voilà ce qui est incontestable, et ce que l’Académie elle-même a reconnu, dit-on, par l’organe d’un de ses plus illustres membres, M. Guizot. L’Académie se trouve donc enfermée dans ce dilemme, ou de décerner le prix au seul grand écrivain qui ne fasse pas partie de l’Institut, ou de ne pas le décerner du tout. Ne pas décerner le prix est une solution, j’en conviens, et cependant c’est une solution qui laisse beaucoup à désirer. Il ne lui est permis de ne pas décerner le prix qu’à une seule condition : c’est qu’il n’y aura en dehors d’elle aucun candidat qui réunisse les conditions exigées ; s’il en existe un seul, elle est forcée de le couronner. Existe-t-il oui ou non, un grand écrivain qui ne fasse pas partie de l’Institut ? — Oui. — Eh bien ! couronnez-le ! — Mais la morale…

Avant de nous engager dans cette question, écartons de notre chemin un tout petit détail qui a bien pourtant son importance. L’Académie a été assez scrupuleuse pour exclure du concours ceux de ses membres qui avaient légitimement droit à la récompense impériale. Quand on est scrupuleux, il faut l’être jusqu’au bout. Elle a été un peu trop dure pour elle peut-être ; ce n’est pas une raison pour être trop complaisante pour ceux qu’elle honore de son affection. Puisqu’elle a cru convenable de s’exclure du concours, pourquoi n’en aurait-elle pas exclu également ses lauréats ordinaires, ceux qu’elle a déjà récompensés une et plusieurs fois ? Le cumul, tant de fois attaqué dans les chambres législatives, va-t-il fleurir à l’Institut sous une nouvelle forme ? Y aura-t-il désormais une oligarchie de lauréats qui accaparera toutes les récompenses, et allons-nous voir dans le monde littéraire l’opposition de la race d’Abel et de la race de Caïn ? L’Académie veut-elle faire dire qu’elle est une mère faible et trop indulgente, et qu’elle a ses enfans gâtés ? Les deux concurrens de Mme Sand ont été déjà couronnés plusieurs fois. Je sais que ces récompenses antérieures ne les excluent pas légitimement de la récompense aujourd’hui en litige ; cependant, en bonne équité, ne sont-ils pas exclus par cela même qu’ils ont déjà reçu ce qu’ils méritaient de recevoir ? Pourquoi donc certains écrivains seraient-ils récompensés deux et dix fois, tandis que tant d’autres, et non des moins illustres, certes plus illustres que ceux-là, ne le sont pas même une fois ? C’est un petit scrupule que je livre à la conscience des membres de l’Académie.

Il a été beaucoup parlé de morale à l’Académie à propos de Mme Sand. La Question de la moralité dans les œuvres littéraires est une très grosse question, dans laquelle nous nous garderons bien d’entrer, car il nous serait impossible de la traiter convenablement dans les quelques pages qui nous sont accordées. Qu’est-ce qu’une œuvre morale ? Qu’est-ce qu’une œuvre immorale ? En quoi consiste précisément la moralité d’une œuvre littéraire ? Autant de questions aussi difficiles que délicates. Pour nous, la moralité d’une œuvre consiste non dans le choix du sujet, dans les passions qu’elle exprime, mais dans la sincérité avec laquelle ce sujet a été traité, et dans le ton sur lequel s’expriment ces passions. Toute œuvre sincère est nécessairement morale ; toute œuvre est relativement morale ou immorale en proportion du degré de sincérité de l’artiste qui l’a créée. Il n’y a dans les œuvres d’art d’immoral que le mensonge, qu’il soit cynique ou décent, peu importe. Voilà, en deux mots, notre avis, que nous résumons faute de ne pouvoir le développer convenablement, en renvoyant ceux de nos lecteurs qui par hasard seraient curieux de le connaître à quelques pages insérées ici même, il y a un an, sur le roman contemporain. Mais, pour sortir des théories générales et pour nous en tenir à l’espèce en question, comme on dit au palais, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’exagération dans tout le bruit qu’on a fait sur l’immoralité des romans de Mme Sand. Mme Sand, dit-on, a attaqué l’institution du mariage. Pour ma part, je n’ai jamais vu dans ses œuvres rien de pareil. Qu’est-ce donc que Mme Sand nous apprend sur le mariage que nous ne sachions tous aussi bien qu’elle, et qui ne fasse l’objet des conversations ordinaires du monde ? Que nous apprend Indiana par exemple, un des romans les plus incriminés ? Il nous apprend que l’union d’une jeune femme et d’un vieillard est presque toujours malheureuse, et que de ces sortes d’unions il ne sort que de détestable, ménages. Qui niera le fait, et qui donc s’aviserait de trouver immoral l’homme qui dans le monde émettrait une pareille opinion ? Ce qui serait immoral, ce serait, non pas de condamner de telles unions, mais de déclarer qu’elles sont nulles, une fois contractées, par cela seul qu’elles sont mauvaises, d’encourager Indiana à rompre son serment et de l’applaudir pour l’avoir rompu ; or il n’y a que la mauvaise foi qui puisse trouver quelque chose de pareil dans le roman de Mme Sand. Jacques est considéré comme le plus direct des plaidoyers de Mme Sand contre le mariage, et pourtant qu’y a-t-il au fond de ce roman qui n’ait mille fois attiré dans le monde l’attention de ceux qui savent observer ? Qui ne connaît quelqu’une de ces unions malheureuses, parce que les époux se sont laissé égarer par une illusion noble de l’âme, et qu’ils n’ont pas assez consulté les oracles de la nature, qui sont toujours si clairs et si précis ? Jacques et Fernande ont cru qu’ils pouvaient s’aimer malgré l’âge et l’expérience qui les séparaient, et nul parmi ceux qui les entouraient n’a rien vu qui s’opposât à cette union ; mais, comme cette alliance reposait sur une illusion de l’âme, la nature, qui n’a pas été consultée, se venge : il y a toujours entre les époux une distance que l’amour ne suffit pas à supprimer. Qui ne sent la vérité profonde de cette donnée, et qui donc est assez myope pour n’avoir pas mille fois observé de ses propres yeux un pareil spectacle ? L’immoralité consisterait-elle par hasard à dire ce que tout le monde sait et même ce que tout le monde dit tout haut sans se gêner ? Il serait singulier que les écrivains eussent moins de droits que le premier observateur ou le premier causeur venu. Tous les autres romans de Mme Sand, si on y regarde bien, nous enseignent des erreurs aussi monstrueuses que les précédentes ! Valentine nous enseigne par exemple que souvent une femme résiste dans sa force et succombe dans sa faiblesse ; je copie la pensée qui sert d’épigraphe au livre. Eh bien ! après ? Lélia, la froide Lélia, nous enseigne que l’exercice ardent des facultés intellectuelles suspend presque toujours la faculté d’aimer. Quelqu’un l’ignore-t-il ? S’il l’ignore, peut-être qu’il l’apprendra un jour ou l’autre, et que l’occasion se présentera pour lui de combler cette lacune de son expérience. Leone Leoni nous révèle, il est vrai, une chose beaucoup plus grave que les précédentes, une chose vraiment immorale cette fois, immorale comme Manon Lescaut ; mais qu’y faire ? Ce n’est pas Mme Sand qui a inventé Juliette et Leone, pas plus que l’abbé Prévost n’avait inventé Manon et Desgrieux ; c’est la nature elle-même.

Au reste, je ne prétends pas faire des romans de Mme Sand un traité de morale pour faire suite aux Essais de Nicole et à la collection des sermonnaires français. Elle a bien ses péchés, ses sophismes, ses erreurs et ses paradoxes. Plus d’une fois, comme nous tous peut-être, elle a parlé lorsqu’elle aurait aussi bien fait de se taire, et elle s’est tue lorsqu’elle aurait dû parler. Plus d’une fois, dans le choix de ses sujets, dans sa manière de les traiter, dans la prédilection qu’elle a laissé percer pour certains personnages et certaines doctrines, elle a obéi à des curiosités équivoques et à des entraînemens fâcheux. Qui ne le sait ? Eh bien ! que ceux des membres de l’Académie qui savent vraiment ce que c’est qu’un artiste ou un poète lui jettent la première pierre !

Il y aurait bien des pierres, je le crains, à jeter dans le jardin de l’Académie, si ses membres devaient être jugés selon les principes que l’on a fait valoir pour écarter la candidature de Mme Sand. Sur les trente-neuf membres existans, j’en pourrais bien nommer une vingtaine qui ont commis les mêmes péchés que Mme Sand ou un des péchés analogues, et qui ont fait à la morale les mêmes accrocs qu’on lui reproche. Combien d’entre eux ont été au moins une heure en leur vie, factieux et révoltés ! combien se sont élevés contre un préjugé régnant ! combien, dans leur désir de gloire, ont touché aux sujets défendus et fait résonner des cordes que personne n’avait osé faire résonner avant eux ! Je crains que l’anathème lancé contre l’immoralité de Mme Sand ne retombe tout droit sur quelques-uns des membres les plus illustres de cet aréopage. Là a siégé M. de Chateaubriand, l’auteur de René et d’Atala, le chantre des passions dangereuses, le peintre immortel des âmes ardentes jusqu’à l’inceste, exclusivement il est vrai. Là siège M. de Lamartine, l’inventeur de la mélancolie poétique, le chantre de Jocelyn le lévite amoureux et de l’ange tombé du ciel. Là siégeait naguère le révolutionnaire poétique par excellence, M. Victor Hugo, l’auteur des hardiesses du Roi s’amuse, de Ruy Blas et de Notre-Dame de Paris. Là siègent M. Sainte-Beuve, auteur de Joseph Delorme et de Volupté ; M. Prosper Mérimée, auteur de la Double Méprise, d’Arsène Guillot et de l’Abbé Aubin. Là siégea le grand poète Alfred de Musset, l’auteur des Contes d’Espagne et de Namouna. Je n’ai nommé que des poètes, mais ce ne sont pas les poètes seuls qui ont le privilège des doctrines immorales au sens où certains orateurs de l’Académie entendent, paraît-il, ce mot d’immoral. Parmi les écrivains politiques qui font partie de l’Académie, je trouve MM. Thiers et Mignet, les semi-apologistes de la terreur, de la montagne, du comité de salut public, de la fête de l’Être suprême et du décret par lequel la convention voulut bien consentir à reconnaître l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. J’y rencontre aussi le nom de M. de Falloux, qui a fait l’apologie de l’inquisition et qui a trouvé dans son esprit fertile en ressources des excuses pour la Saint-Barthélemy. Il y a dans l’histoire des événemens d’une moralité douteuse, et sur lesquels le monde discute encore : telles sont la terreur et la Saint-Barthélemy. Il est parfaitement permis, selon nous, de professer une opinion favorable à ces événemens ; mais beaucoup de gens ne sont pas de notre avis. Demandez à certains légitimistes ce qu’ils pensent de l’indulgence de M. Thiers pour la politique du comité de salut public, et à certains libéraux de quelle épithète ils décorent la tendresse de M. de Falloux pour l’inquisition. Je ne veux pas entrer dans ces discussions, j’ai voulu simplement faire remarquer que cette accusation d’immoralité pouvait être étendue à de bien autres matières que le mariage ou l’amour, et que la philosophie et la politique n’en garantissaient pas mieux que la poésie et l’art. Cependant ni leurs œuvres, ni leurs opinions n’ont empêché les hommes justement illustres que nous avons cités d’entrer à l’Académie. Ils ont été reçus dans son sein, non pas malgré ces œuvres et ces opinions, mais à cause de ces œuvres et de ces opinions mêmes. Il est donc bien permis de demander pourquoi l’Académie se montrerait plus scrupuleuse lorsqu’il s’agit de couronner un écrivain que lorsqu’il s’agit de se recruter et d’introduire un nouveau membre dans son sein. Et puis, faut-il tout dire ? je crains que l’Académie ne puisse jamais décerner dignement le prix promis aux lettres, si elle doit continuer à faire de cette question un peu vague de morale la condition de ses faveurs, car jamais elle ne trouvera un écrivain méritant ce nom, un écrivain de génie, qui n’ait pas attaqué quelqu’un ou quelque chose, un abus, un mensonge légal, une tyrannie politique, une hypocrisie sociale quelconque. Tout véritable écrivain est nécessairement agressif ; c’est là son rôle dans le monde, c’est pour cela qu’il a été créé et sacré par Dieu. Un véritable écrivain, quel que soit son caractère, violent ou pacifique, doux ou ardent, vient toujours, selon le mot de l’Évangile, apporter non la paix, mais la guerre ; il vient, non pour se conformer servilement aux opinions reçues, mais pour les contrôler, les éprouver à la pierre de touche de sa raison individuelle ou de son expérience, non pour répéter sous une forme plus ou moins fleurie et brillante ce que tout le monde dit, mais pour dire tout haut ce que d’autres que lui pensent tout bas, pour exprimer ce que les autres hommes ne sauraient, ne pourraient ou ne voudraient pas exprimer. Je n’apprendrai rien aux membres de l’aréopage académique en leur disant qu’ils ne trouveront jamais un écrivain digne de ce nom qui n’ait pas rempli plus ou moins le rôle que nous indiquons. Si ce rôle leur fait peur ou leur paraît un motif légitime d’exclusion, ils doivent dès aujourd’hui se résigner à ne couronner jamais que des comparses, car dans dix ans, comme aujourd’hui, la question se présentera toujours sous le même aspect. Si, dans dix ans, il se rencontre un véritable écrivain, et que ses titres soient discutés devant l’Académie comme ceux de Mme Sand le sont aujourd’hui, soyez sûr qu’on lui découvrira les mêmes péchés. Cela dit, il ne nous reste plus qu’à attendre le jugement de l’Académie ; nous espérons trop de ses lumières pour croire qu’elle voudra faire un motif d’exclusion de ce qui est la raison d’être, la condition nécessaire de l’existence de tout véritable écrivain.


EMILE MONTÉGUT.


V. DE MARS.

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