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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1868

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Chronique n° 866
14 mai 1868


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1868.

Quand les événemens n’ont pas cette puissance de réalité qui captive et absorbe les esprits, on s’attache à l’ombre des événemens ; on la cherche dans les variations de l’opinion ou dans les paroles de ceux qui ont cet étrange et dangereux pouvoir de disposer de la destinée d’un pays. On interroge les froncemens de sourcils des Jupiters de la politique. On se donne volontiers les émotions de l’attente et des conjectures, et, faute de mieux, on passe son temps à se demander, comme on l’a fait tout récemment pendant quelques jours : l’empereur va-t-il parler à Orléans, dans cette fête agricole qui coïncide avec une commémoration de Jeanne Darc, et où il a accepté de se rendre ? gardera-t-il le silence au contraire ? Les rôles étaient distribués. Ceux qu’agitent toujours les pressentimens belliqueux croyaient à un discours qui allait dissiper toutes les incertitudes et réveiller tout à coup l’opinion. D’ailleurs n’y avait-il pas ici ou là quelque prétexte tout trouvé, quelque occupation présumée de Mayence par les Prussiens, quelque manifestation du parlement douanier de Berlin ? Cela suffisait, et puis est-il tant besoin de prétexte quand on a une belle et vaillante armée, l’envie de s’en servir et l’espoir du succès ? Ceux qui ont les goûts plus pacifiques étaient pour un silence qu’ils trouvaient plus rassurant ; ils demandaient le silence parce qu’après tout il est toujours plus facile de ne rien dire en se taisant qu’en parlant. Eh bien ! l’empereur n’a donné raison ni aux uns ni aux autres ; il a parlé et il n’a pas parlé, c’est-à-dire qu’il a parlé aussi peu que possible ; il n’a surtout pas renouvelé la surprise d’Auxerre, il y a deux ans, à pareille époque. Non, en vérité, dans la double allocution par laquelle il a signalé son rapide passage à Orléans, l’empereur n’a fait ni à M. l’évêque ni à M. le maire la confidence d’aucun mystère politique ; il ne les a entretenus ni des traités de 1815, suffisamment détruits, à ce qu’il semble, depuis Auxerre, ni de la manière de les remplacer. L’empereur a parlé simplement en homme, en souverain qui rend politesse pour politesse, qui vient de recevoir d’un prélat un compliment bien tourné et d’un maire une harangue officielle relevée à la fin par le mot de libéralisme. C’est tout au plus si en réponse à M. Dupanloup, qui venait de rappeler Jeanne Darc, il a évoqué à son tour le souvenir des brigands de la Loire, opposant tradition à tradition. Ceux qui trouveraient dans les discours impériaux prononcés à Orléans un encouragement pour leurs rêves belliqueux seraient évidemment des hommes à l’imagination véhémente et facile à enflammer ; en revanche ceux qui se hâtent de découvrir dans ces discours une éclatante garantie de paix sont très certainement des esprits de bonne volonté qui voient tout sous la couleur de leurs espérances. S’il est vrai, comme on le dit souvent, qu’il y ait autour et au-dessous de l’empereur deux courans contraires, l’un nous conduisant à la guerre, l’autre s’efforçant de nous retenir dans la paix, rien ne sera changé, nous en avons l’idée, par les harangues d’Orléans; ces deux courans continueront à tournoyer et à se croiser, comme d’autres courans contraires se croisent dans nos affaires intérieures, et se manifestent dans cette dernière discussion sur la presse qui vient d’émouvoir la gravité du sénat, dans ce grand et sérieux débat qui se déroule encore aujourd’hui au sein du corps législatif sur le régime économique de la France.

Elle est donc votée enfin, cette loi sur la presse, malgré tous les fâcheux pronostics qui semblaient lui prédire un mauvais sort devant le sénat. Elle a passé par toutes les formalités, elle a épuisé toutes les épreuves de l’interprétation, de la délibération et du scrutin. C’en est fait, le régime administratif de l’autorisation préalable et des avertissemens a vécu. La loi nouvelle est définitivement promulguée depuis trois jours, et, s’il fallait juger de la perfection d’une œuvre législative par le temps passé à la méditer, à la corriger, à la préparer, les citoyens français pourraient s’avouer modestement qu’ils sont en possession de l’œuvre la plus parfaite. S’il était vrai aussi que les réformes les plus sérieuses, les plus durables, sont celles qui sont accomplies sans enthousiasme, auxquelles on se borne à donner un passeport de complaisance ou de tolérance, nous pourrions être contens; le régime actuel de la presse pourrait se promettre une longue vie, car, de toutes les lois qui ont été faites depuis longtemps, il n’en est pas qui ait eu à essuyer plus de sévérités, qui ait été accueillie avec moins de bonne grâce, qui ait rencontré plus de résistance, de mauvais vouloir et d’antipathie. Ah! si on avait osé, c’est-à-dire si on avait pu suivre son penchant sans se mettre en contradiction avec le gouvernement, sans paraître témoigner plus de sagesse et de prévoyance que l’empereur! C’est là en définitive le mot de la dernière discussion du sénat. Ce n’est point que, même dans ce débat de quelques jours, la presse n’ait trouvé dans la grave assemblée d’habiles défenseurs. M. Bonjean et M. Boinvilliers ont parlé en jurisconsultes distingués et ont émis des idées aussi justes que libérales. M. de La Guéronnière a relevé les services de la presse, et s’est fait le champion de l’empire progressif avec une chaleur sûrement excitée par la certitude de n’être pas désagréable. M. Sainte-Beuve a prononcé « pour le public, » comme il l’a dit, non pour le sénat, qui ne l’a pas entendu, un discours qui est une étude d’une pénétrante finesse et d’un ingénieux bon sens. M. Rouher à son tour est venu porter le dernier coup, le coup décisif, en mettant une vigoureuse et infatigable éloquence au service de cette loi qu’il avait déjà sauvée d’une mésaventure imminente devant le corps législatif; mais enfin ce n’était pas là l’esprit du sénat, et tout ce qui ressemblait à une parole libérale se perdait visiblement dans une atmosphère peu favorable. M. Bonjean paraissait un démagogue, et M. Rouher lui-même était tout au moins un homme fort téméraire. L’organe le plus fidèle de la pensée intime du sénat, c’est M. de Maupas avec sa démonstration résolue en faveur du régime discrétionnaire, ou M. Ferdinand Barrot avec ses perplexités. Une seule chose est étonnante, au milieu des sentimens de défiance et d’inquiétude qui dominaient si visiblement dans le sénat, c’est que la discussion n’ait pas fini par le renvoi de la loi de la presse à une délibération nouvelle. C’était la conclusion naturelle et logique. Bien au contraire, tout s’est terminé le plus doucement du monde par un vote d’une aimable unanimité, contre lequel vingt-trois sénateurs ont protesté seulement par leur abstention. Ce sont les derniers Romains, les purs du régime administratif et discrétionnaire. Les votes ne sont pas la chose la plus importante en pareille affaire; ils sont déterminés le plus souvent par des considérations très diverses et très complexes qu’il serait difficile d’analyser et de préciser; les discussions restent comme le symptôme d’une situation, comme la révélation du véritable état des esprits.

En vérité, un singulier spectacle est offert depuis quelque temps, et ce spectacle serait fait pour inspirer quelque orgueil à la presse, si elle n’était ramenée à la modestie par le sentiment des épreuves qu’elle a subies et qu’elle peut subir encore. Ce simple fait d’une loi sur la presse tient en émoi depuis plus d’un an tous les pouvoirs publics ; il devient une occasion de conflit d’opinion à peine dissimulé entre le gouvernement et les assemblées; il provoque presque des crises, il trouble la sérénité des satisfaits du régime discrétionnaire. La presse ne se considérerait pas elle-même comme une puissance qu’on le lui rappellerait assez par la façon dont on la traite : puissance malfaisante bien entendu, mais enfin c’est une puissance redoutée, redoutable, qui en vient à inspirer un effroi presque risible, à causer de véritables insomnies, car, cela est bien clair, tout ce qu’il y a de catastrophes dans le monde, c’est la presse qui l’enfante! Elle propage l’incendie, elle ravage tout, elle dévaste tout sur son passage ! Avec elle, rien n’est possible, aucun gouvernement ne peut vivre, aucune institution n’est en sûreté! Il y a cependant une réflexion bien simple à faire et qui a été justement faite, c’est que le monde n’a pas attendu qu’il y ait des journaux pour être troublé par les passions des hommes, pour s’agiter dans les convulsions, et, sans sortir de cette laborieuse période de transformation où nous vivons encore, quelle a donc été cette action de la presse dans toutes les crises qui se sont succédé? Ce n’est pas sans doute la presse qui a fait la révolution de 1789, puisqu’elle n’était pas même née, et, si cette révolution s’est précipitée dans ses tragiques excès, les assemblées y ont assurément contribué plus que les journaux. La presse n’existait pas sous l’empire, et ce n’est pas elle probablement qui a provoqué les catastrophes de 1815; elle les eût détournées, selon toute apparence, si elle eût existé. La presse n’a pas été étrangère à la ruine de la restauration et à la révolution de 1830; mais en définitive est-ce que c’est elle qui a détruit ce malheureux gouvernement des Bourbons? Toute sa force est venue de la loi, qu’elle représentait en face d’une autorité discrétionnaire qui s’élevait au-dessus de la constitution elle-même. Et quant à la monarchie de 1830, c’est une idée assez vaine de ne voir dans sa chute de 1848 que le résultat de l’action dissolvante de quelques journaux ennemis. La presse est une puissance, nous en convenons, et même elle peut devenir irrésistible; mais elle est une puissance parce qu’elle répond désormais à un besoin profond des sociétés modernes, et elle ne devient irrésistiblement dangereuse que lorsqu’elle a l’opinion pour complice, lorsqu’elle est l’expression d’un juste et légitime mouvement des esprits. On a fait curieusement le calcul que depuis quatre-vingts ans la presse a été plus souvent et plus longtemps sous le régime administratif que sous un régime de liberté légale : eh bien! à quoi cela a-t-il servi? Quel est le gouvernement qui a été sauvé par cette puérile et exorbitante prétention de dominer l’opinion en tenant les journaux sous la férule administrative?

Ce qu’il y a d’étrange dans cette vie publique si tourmentée, si agitée et pourtant si singulièrement monotone de la France, c’est la promptitude avec laquelle tout s’oublie, c’est la facilité avec laquelle les idées les plus justes, les mieux démontrées, les plus ordinaires même, s’altèrent et se perdent après quelque temps de silence, si bien que le moment vient où il faut se mettre à reconquérir pied à pied tout ce qu’on croyait à jamais conquis, où l’on se retrouve en face de résistances, de préjugés surannés qu’on croyait à jamais vaincus, et où un gouvernement peut retomber tout à coup dans une de ces conditions qu’on croyait certes ne jamais voir se reproduire. Le sénat de 1868 est sans nul doute parfaitement sincère dans ses alarmes, dans ses sentimens d’orthodoxie conservatrice; il se figure qu’il sauve la société et l’empire d’un cataclysme imminent, il croit peut-être même être très nouveau en prenant cette attitude d’indépendance morose vis-à-vis des témérités libérales du gouvernement. Hélas! il n’y a rien de nouveau, pas même cette situation bizarre où un gouvernement, qui ne va pourtant pas bien loin dans ses réformes politiques, se trouve en face d’une assemblée moins libérale que lui. Sauf la différence des temps et des hommes, c’est tout juste la situation où se trouvait, il y a un peu plus de cinquante ans, le gouvernement naissant de la restauration en face d’une chambre tellement exceptionnelle par son esprit conservateur qu’elle a gardé dans l’histoire le nom d’introuvable, A cette époque aussi, c’était le roi qui se montrait à demi libéral, qui voulait marcher; c’était la chambre qui représentait la réaction et la résistance, qui aurait refait, si elle avait pu, l’ancien régime. Ce fut l’origine de l’ordonnance du 5 septembre 1816, qui mit fin au conflit en dissolvant cette chambre plus royaliste que le roi. Le sénat d’aujourd’hui est heureusement plus sage-, il parle, il fait de son mieux pour convaincre le gouvernement qu’il a tort de s’engager dans cette voie libérale si dangereuse, puis il vote avec une unanimité résignée. Et quand M. de Maupas l’aurait emporté sur M. Rouher dans l’esprit de la grave assemblée, quand on aurait réussi à écarter par un ajournement indéfini cette loi sur la presse, la belle victoire vraiment pour le sénat !

Ainsi donc, selon M. de Maupas, qui a trop visiblement arrêté sa montre au 2 décembre 1851, il y aurait deux choses également certaines : la première c’est que le régime discrétionnaire fait partie intégrante de la constitution, c’est que le décret de 1852 sur la presse s’identifie avec l’empire au point de ne pouvoir en être détaché; la seconde chose qui n’est pas moins démontrée, c’est que l’empire serait incompatible avec la liberté de la presse telle qu’on l’a entendue jusqu’ici, c’est que la loi nouvelle devrait conduire inévitablement un jour ou l’autre à une de ces catastrophes qui se sont trouvées sur le chemin de tous les gouvernemens. Et si tout cela était vrai, si un ami du gouvernement qu’il serait certes injuste de soupçonner de tiédeur peut accréditer de telles choses, on pourrait se demander ce que ferait de mieux un ennemi de l’empire qui voudrait insinuer à l’opinion publique qu’elle n’a rien à attendre, rien à espérer.

Une des raisons les plus habituelles et les plus vaines de tous les défenseurs attardés de l’absolutisme pour demander que le gouvernement reste entier dans son omnipotence, c’est la situation de l’Europe: il semblerait que, pour jouer le rôle qui nous appartient dans les affaires extérieures, nous devons commencer par abdiquer toutes nos libertés à l’intérieur, même le droit de penser tout haut et de parler sans autorisation administrative. C’est au contraire une des raisons les plus fortes pour faire rentrer la France dans la pratique virile de toutes les libertés, puisque c’est l’associer elle-même aux devoirs comme aux responsabilités de sa politique, que nul jusqu’ici, pas même l’empereur Napoléon Ier au temps de sa grandeur, n’a portés sans fléchir. Ce n’est qu’en étant libre chez elle, libre par sa tribune, par sa presse, par toutes ses institutions, que la France peut jouer utilement et grandement son rôle dans cette situation de l’Europe, où il n’y a du reste pour le moment que des apparences, beaucoup de signes d’incertitude, des incidens plutôt que des événemens. Nous appelons un incident pour la France, comme pour les autres puissances qui s’y trouvent engagées avec elle, cette querelle, plus bruyante que sérieuse, née à Tunis du mauvais vouloir d’un assez triste débiteur qui donne hypothèque à plusieurs créanciers sur les mêmes ressources. Que la France défende les intérêts de ses nationaux et la convention récente qui les garantit, que l’Angleterre et l’Italie agissent de même en défendant à leur tour la validité de leurs propres conventions, rien n’est plus simple; mais ce n’est pas là évidemment une de ces questions faites pour susciter même un ombrage entre des cabinets bien intentionnés, placés à distance et au-dessus de ces petits chocs d’intérêt et d’influences rivales.

Le seul point réellement sérieux pour la France, c’est toujours ce qui se passe sur le continent, surtout au centre de l’Europe, et là même rien de grave, rien de caractéristique, rien au moins d’immédiatement pressant n’apparaît. C’est un travail qui se poursuit péniblement, obscurément, sous le regard de puissances qui pour l’instant sembleraient plus disposées à étouffer qu’à allumer l’incendie. Nous vivons, il est vrai, dans une de ces périodes où les événemens peuvent échapper subitement à toutes les directions et à toutes les prévisions. Lorsque le parlement douanier de l’Allemagne s’est réuni récemment à Berlin, n’a-t-on pas pu se demander un moment si à propos de tarifs et d’intérêts matériels la question allemande n’allait pas renaître tout entière? Le parti national avait manifesté l’intention de présenter au roi Guillaume une adresse affirmant l’unité politique de l’Allemagne en des termes qui ne laissaient plus aux états du sud qu’une ombre d’indépendance, et qui devaient inévitablement appeler l’attention de l’Europe. M. de Bismarck n’est pas sans doute si impatient d’en finir; puis les députés du sud ont résisté, ils ont menacé de se retirer, si l’adresse était votée, et en fin de compte la difficulté a été tranchée par un simple ordre du jour. Il y a du reste un fait qui a été révélé dans ces débats et qui a bien une certaine signification, c’est que dans une partie de l’Allemagne du sud, principalement dans le Wurtemberg, les élections au parlement douanier se sont faites sous l’influence d’un sentiment assez marqué d’antipathie contre la Prusse. Il n’en faudrait certes pas conclure que l’unité allemande s’arrêtera en chemin; mais c’est au moins l’indice des difficultés qu’elle peut encore avoir à vaincre. Il reste à savoir comment l’Autriche se dispose à ces événemens qui peuvent l’atteindre de toute façon. Elle s’y prépare par une sorte de réparation intérieure en mettant la liberté dans ses institutions, en faisant alliance avec les nationalités les plus vivaces de l’empire, les Hongrois d’abord, les Polonais de la Galicie ensuite, et en Hongrie comme en Galicie elle retrouve avec des élémens de force une popularité presque inespérée.

Que résultera-t-il de ces déplacemens de puissance dont nous sommes les témoins ? Il y a dans les affaires humaines d’étranges combinaisons. Pendant que la Russie pousse jusqu’au bout son système et s’efforce d’en finir avec la Pologne, dans le royaume et dans ses provinces occidentales, cette nationalité polonaise revit en Galicie à l’abri d’une politique redevenue protectrice, comme s’il devait toujours se produire un de ces événemens faits pour entretenir cette inépuisable espérance que le prince Ladislas Czartoryski exprimait récemment dans un discours prononcé à Londres à l’occasion d’un anniversaire patriotique. C’est bien peu de chose en apparence que cet émigré parlant de son pays abattu au milieu de la libre et fière Angleterre. En réalité, il représentait un droit qu’aucune prescription n’efface, un peuple qui ne s’abandonne pas, et il parlait avec autant de patriotisme que d’intelligence politique de cette situation nouvelle où l’attitude de l’Autriche peut conduire à des combinaisons inattendues.

Les idées ne font pas leur chemin en ce monde sans produire des crises et quelquefois d’étranges confusions dans les affaires d’un pays. L’Angleterre est un peu dans une de ces crises née des derniers débats sur une des plus grandes questions qui puissent agiter les hommes, la question des rapports de l’église et de l’état. Elle s’est réveillée tout d’un coup dans l’anomalie parlementaire, dans le désarroi des partis, et la voilà depuis quelques jours offrant le bizarre, le curieux spectacle d’un ministère qui se voit battu, assailli d’échecs, sans se laisser désarçonner, sans faire mine de se retirer, et d’une opposition qui triomphe, qui harcèle le ministère, qui ne lui laisse ni paix ni trêve, sans être au fond bien impatiente peut-être de le remplacer. La partie est singulièrement engagée entre les tories et les libéraux, et, pour résumer la lutte en deux noms d’hommes, entre M. Disraeli et M. Gladstone, transformés en champions de deux idées opposées. C’est la destinée de cette malheureuse Irlande d’être pour l’Angleterre un embarras par ses misères et même par les inspirations de libérale équité qu’elle provoque. Ses misères aboutissent au fenianisme ; la réparation d’une des plus choquantes iniquités qui pèsent sur elle devient une menace pour la constitution religieuse de l’Angleterre et une cause immédiate de crise parlementaire. On sait comment s’est engagée cette question, qui met aujourd’hui toutes les opinions et tous les intérêts aux prises. M. Gladstone présentait, il y a quelque temps à la chambre des communes trois résolutions qui pouvaient se résumer en ceci : 1° que l’église protestante d’Irlande cesserait d’exister comme établissement de l’état, sauf garantie assurée aux droits acquis ; 2° que toute création de nouveaux droits ou de nouveaux intérêts personnels serait suspendue jusqu’à la décision du parlement ; 3° qu’une humble adresse serait présentée à la reine pour la prier de mettre des ce moment à la disposition du parlement son intérêt dans les bénéfices temporels des archevêchés, évêchés et autres dignités ecclésiastiques en Irlande M. Gladstone, en proposant ces trois résolutions, obéissait sans nul doute à une sérieuse inspiration de libéralisme et d’équité, il tranchait dans le vif de la question irlandaise en se ralliant à un grand principe mais il agissait certainement aussi en chef de parti qui ne résiste pas à la tentation de mettre le gouvernement dans l’embarras. En un mot il avait bien l’idée qu’il ne faisait pas les affaires de M. Disraeli, et il a réussi plus qu’il ne l’espérait peut-être lui-même. Sa motion est sortie triomphante des luttes qui se sont engagées dans la chambre des communes, elle a passé victorieusement avant les vacances de Pâques et après les vacances à une majorité toujours croissante malgré les efforts du ministère. Le tacticien libéral a battu le tacticien tory dans cette première partie de la campagne.

Moralement, c’est une évidente et complète victoire pour les idées dont M Gladstone s’est fait le promoteur, et on peut même dire que c’est dès ce moment la déchéance de l’église d’Irlande. Cette église irlandaise en effet était une de ces institutions qui ne peuvent vivre qu’a la faveur d’une sorte de complicité unanime de l’opinion, tant qu’elles ne sont pas discutées ; le jour où on les discute, où l’on appelle la lumière sur elles, c’est le commencement de la fin. Les protestans d’Irlande l’ont bien senti, et ils sont restés dans la stupeur ; ils ont compris qu’ils étaient définitivement abandonnés par une portion de l’opinion anglaise, et qu’un ministère ne pouvait plus les sauver. Moralement donc, c’est une question tranchée ; mais il reste le côté politique et parlementaire de cette situation si soudainement misé à mal par la double victoire de l’opposition. Que pouvait faire le ministère ? Se retirer en laissant à M. Gladstone le difficile honneur d’appliquer ses idées, c’était ce qui semblait le plus régulier et le plus simple. Au fond, M. Disraeli n’en avait pas la moindre envie ; M. Disraeli se trouve bien au ministère dans son rôle de premier, et il lui faut une signification plus catégorique pour qu’il quitte la plus belle place du monde. Désarmer l’opposition en lui prenant son système ou une partie de ses idées, comme dans le bill de réforme, M. Disraeli était bien homme à ne pas reculer devant une évolution de ce genre ; mais il s’était trop engagé, et il n’eût pas évité sans doute un échec plus humiliant encore. Dissoudre le parlement, c’est ce qu’il a conseillé à la reine, et il est revenu devant la chambre des communes avec ce pouvoir de dissolution ; mais c’est ici justement que cette situation se complique de la plus étrange façon. Une élection immédiate était à peu près impossible ou du moins très difficile, parce qu’il y a un certain nombre d’affaires courantes à expédier, et parce que d’un autre côté, si le bill de réforme est voté pour l’Angleterre, il ne l’est pas pour l’Ecosse et pour l’Irlande. Le bill pour l’Irlande et l’Ecosse est en ce moment même soumis au parlement. L’élection devrait donc se faire sous des régimes différens ou avec la perspective de se renouveler l’année prochaine. Or en Angleterre c’est une affaire grave, les élections coûtent cher. C’est de cet ensemble de circonstances que M. Disraeli a tiré merveilleusement parti, faisant luire aux yeux du parlement cette arme bien affilée de la dissolution immédiate ou à terme, se donnant cavalièrement de l’espace et du temps jusqu’à l’automne, mettant d’ailleurs ses adversaires au défi de proposer un vote formel de non-confiance qui trancherait tout. Par le fait, ses adversaires ont reculé jusqu’ici, de telle sorte que, si l’opposition garde la victoire, M. Disraeli garde le pouvoir.

Il en résulte seulement une situation singulièrement tendue, passionnée et violente, où le premier ministre actuel de l’Angleterre, avec toute son habile dextérité, a fort à faire pour se défendre contre les rudes assauts qui viennent troubler sa confiante bonne humeur. Il s’est vu accusé de se mettre au-dessus de toutes les règles constitutionnelles, de manquer à tous ses devoirs en engageant le nom de la reine pour abriter son ambition, et, il y a peu de jours, M. Bright, dans un mouvement de fougueuse éloquence, lançait tout simplement contre M. Disraeli les mots de « trahison et de félonie envers la souveraine et envers le pays. » Il lui reprochait durement de dire par son attitude au peuple irlandais : « Votre reine tient le drapeau sous lequel nous, les ennemis de l’égalité religieuse et de la justice, nous sommes enrégimentés… » M. Disraeli, dans ces cas-là, n’est pas d’habitude en reste de sarcasmes ; il a répliqué avec toute l’audace de sa verve railleuse, et en définitive il ne s’est laissé persuader ni par M. Gladstone ni par M. Bright qu’il devait quitter le pouvoir. Il laisse passer cet orage parlementaire, raillant l’opposition et l’attendant à un vote de défiance, si elle se décide à en faire la motion. Il compte peut-être un peu sur le temps pour affaiblir ses adversaires d’ici aux élections, et il se dit qu’après tout il a encore des ressources, qu’il a pour complices des intérêts puissans qui ont été un peu surpris, mais qui ne resteront pas inactifs. S’il y a des meetings pour l’abolition de l’église d’Irlande, il y en aura aussi pour le maintien de l’église d’état en Irlande comme en Angleterre, et dans le lieu même où, il y q quelques semaines, lord John Russell allait porter le secours de sa parole et de son adhésion aux opinions de M. Gladstone, à Saint-James’ Hall, une réunion avait lieu tout récemment, où assistaient le duc de Northumberland, lord Colchester, le comte d’Harrowby, l’archevêque de Cantorbéry, le lord-maire et l’évêque de Londres, l’évêque d’York, l’évêque d’Oxford, le doyen de Westminster.

C’est ce qu’on a appelé le meeting de l’église. Ce qu’ont pu être les résolutions de ce meeting, dont on ne saurait méconnaître l’importance, on peut le deviner sans peine. elles ont été tout en faveur de l’union de l’église et de l’état. Si habiles et même si sincères qu’aient pu être les chefs de l’opposition dans la chambre des communes quand ils ont déclaré que le résolutions de M. Gladstone ne concernaient que l’Irlande les personnages du meeting de Saint-James’ Hall ne pouvaient s’y méprendre ; ils sentaient bien qu’un principe de cette nature a d’irrésistibles conséquences, et que le coup porté aujourd’hui à l’église d’Irlande devait tôt ou tard atteindre l’église d’Angleterre; ils pensaient, ils devaient penser ainsi dans leur situation, et, si on se rend compte de ce qu’est encore l’établissement ecclésiastique anglican malgré les fissures qui s’y manifestent, il est clair que le ministère doit trouver encore dans le clergé un puissant auxiliaire. M. Disraeli a compté aussi sur les divisions qui ne pouvaient manquer d’éclater parmi ses adversaires, et il est bien homme à aider de son mieux à ces divisions, a les envenimer, s’il peut. Déjà dans une séance récente de la chambre des communes ont commencé de se manifester des divergences sur les suites possibles de l’abolition de l’église d’Irlande, et M. Disraeli s’est hâté de constater ironiquement que les propositions de M Gladstone n’aboutissaient qu’à jeter la confusion et le trouble dans la chambre. Pure tactique, si l’’on veut! la tactique peut réussir, si elle ne rencontre une fermeté résolue et disciplinée dans l’opposition. La lutte est dons engagée entre M. Gladstone s’armant d’un principe nouveau de liberté, ralliant une majorité dans un parlement menacé de mort prochaine ayant encore à faire triompher sa cause devant le pays, et M. Disraeli s’obstinant à rester ministre, s’appuyant sur l’église, décide probablement a user de toutes ses ressources, si on ne l’arrête en route.

Il ne faut pas s’y tromper cependant : l’Angleterre assite à cette lutte avec curiosité, mais elle la suit peut-être sans passion, sans entrain. Si justement populaire que soit M. Gladstone, si habile qu’il se soit montré à rallier le parti libéral à un mot d’ordre et sous un drapeau choisis à propos, il n’est pas parvenu à s’emparer complètement des esprits peu préparés par ses opinions d’autrefois à ses opinions d’aujourd’hui sur l’église établie. De son côté, M. Disraeli n’inspire peut-être pas une confiance absolue au parti tory, qui le suit sans fanatisme, sans trop savoir où il va. M. Disraeli a déployé plus de passion, de talent et de ressources pour conquérir le premier rang que pour s’y établir fortement, et dans ce poste que lui a légué lord Derby, où il est monté tout à coup, il s’est montré, on le dirait du moins jusqu’ici, plutôt tacticien habile et homme d’esprit que véritable homme d’état. En un mot, il est à craindre que ces dernières crises n’aient pas grandi, au moins sous le rapport de l’autorité, les hommes qui y ont joué le rôle le plus saillant. Malgré tout néanmoins à considérer les choses de haut, toutes les chances sont en faveur de M. Gladstone, en faveur aussi de ces idées de liberté religieuse dont il a planté le drapeau en plein parlement, qui feront inévitablement leur chemin dans la libérale Angleterre. Une fois proclamées avec cet éclat, ces idées ne reculeront pas; elles pourront avoir encore plus d’une bataille à livrer, elles finiront par s’imposer, non-seulement comme une mesure de politique prévoyante et réparatrice envers l’Irlande, mais comme une vérité plus générale, et il n’y a pas à s’y méprendre, c’est le commencement d’une révolution qui dans l’ordre moral n’est pas moins grande que la révolution accomplie, il y a vingt ans, dans l’ordre économique par la proclamation de la liberté commerciale’.

Ces questions de liberté religieuse d’ailleurs, elles s’agitent aujourd’hui un peu partout; elles apparaissent dans toute la noblesse de la vie Parlementaire comme à Londres, ou dans de vulgaires et répugnans épisodes de persécution comme en Moldo-Valachie. Depuis quelque temps en effet, c’est là ce qui remue intérieurement les principautés et ce qui met du même coup le gouvernement roumain dans une situation difficile au moins très délicate vis-à-vis de la diplomatie européenne, qui ne peut véritablement admettre que, dans un état instituerons ses auspices. Il y ait aujourd’hui une persécution organisée contre les juifs S’il est des pays ou la tolérance devrait être populaire, où les idées de liberté religieuse devraient s’imposer naturellement, ce sont ces contrées orientales, qui ont eu si souvent à souffrir dans leur conscience, dans leur loi, sur lesquelles a pesé l’oppression musulmane. Il n’en est cependant rien, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce système de persécution contre les juifs est audacieusement pratiqué, ou toléré et dissimulé avec toute sorte de ruses par un ministère qui se dit libéral, à la tête duquel est M. Bratiano. Déjà l’an dernier des actes de violence isolés s’étaient produits sur quelques points, notamment à Galatz, et avaient appelé l’attention des consuls européens. L’Autriche était intervenue avec une certaine insistance pour obtenir la répression de ces violences des enquêtes avaient eu lieu, et en définitive on n’était arrivé à rien : le cabinet de Bucharest s’ingéniait à tout rejeter sur les Turcs; mais c’est depuis quelques mois surtout que les faits sont devenus plus nombreux, plus crians, et qu’ils ont pris en quelque sorte un caractère systématique. Dans le district de Bakou notamment, de véritables scènes de barbarie populaire se sont produites ; les juifs ont été expulsés en masse, et les autorités elles-mêmes procédaient à ces expulsions. S’il n’y avait eu qu’un déchaînement passager de populations ignorantes et aveuglées par des ressentimens contre les juifs, ou un excès de zèle de quelques autorités locales, ce ne serait rien encore; quelque démonstration ferme du gouvernement aurait ramené la paix sans livrer les malheureux Israélites ; mais c’est ici précisément que commence la gravité de l’affaire. Ce n’était nullement un accident de persécution populaire, c’était le résultat de toute une situation. Pendant que ces faits se passaient, trente et un députés présentaient à l’assemblée de Bucharest un projet de loi tendant à régulariser l’expulsion des juifs, à organiser cette sorte d’ostracisme. Or ces députés appartenaient à la majorité ministérielle; ils semblaient tout simplement exécuter une manœuvre préparée, concertée d’avance, et il y avait en cela quelque chose de vrai, qui tient à la situation politique des principautés, particulièrement à celle du ministère actuel.

Ce ministère a été une victoire du parti démocratique sur le parti des anciens boyards. Depuis qu’il a été appelé au pouvoir l’an dernier par le prince Charles de Hohenzollern, il ne s’est occupé que d’une chose, affermir sa position, s’assurer des cliens, renouveler la chambre pour trouver dans une assemblée élue sous ses auspices un appui plus sûr. A l’époque des dernières élections, M. Bratiano craignait, non sans raison de rencontrer en Moldavie une opposition des plus vives; alors il s’occupa de se créer des partisans parmi les fermiers, les petits industriels, les commerçans, les instituteurs, qui ont joué le principal rôle dans les persécutions contre les juifs, et il s’assura leur appui en promettant de faire voter les mesures qu’ils demandaient contre ces malheureux. C’est de là que naissait le projet présenté à la chambre de Bucharest par les trente et un députés, et qui est devenu le scandale de l’Europe. M. Bratiano ne pouvait ignorer les propositions que ses amis se préparaient à soumettre à la chambre. Avec un peu plus de prévoyance, il aurait aperçu les embarras qu’il se créait, l’effet que de tels procédés ne pouvaient manquer d’avoir dès qu’ils seraient connus. La vérité est qu’il ne prévoyait pas un si grand retentissement et qu’au fond il ne désapprouvait pas entièrement le projet, ou bien il se sentait lié par ses engagemens avec ses dangereux amis. Il ne s’est ravisé que lorsqu’il a vu le soulèvement de l’Europe, et alors il s’est efforcé de tempérer le zèle de ses amis, de les engager à retirer leur projet en leur demandant, selon l’habitude, de se confier en lui; mais il était trop tard, le bruit était fait. De toutes parts arrivaient représentations et réclamations. M. Bratiano a-t-il du moins pris une attitude nette et rassurante dans ces circonstances? Nullement; il a éludé, il a tergiversé; il a nié des faits que les consuls étrangers avaient constatés après une enquête soigneuse. Il a eu l’air de vouloir destituer le préfet de Bakou, M. Lecca, et il l’a nommé pour toute punition préfet le police de Bucharest. Aujourd’hui il est à bout de moyens. Tardivement éclairé, le prince Charles a voulu se rendre lui-même à Bakou. Il est parti accompagné de M. Bratiano ; pendant son excursion il a voulu interroger les faits; il a écouté les plaintes des Israélites qui lui ont été présentés. Quant à M. Bratiano, il a été de son côté l’objet de manifestations passionnées qui ne ressemblaient nullement à de l’enthousiasme. Il paraît que, pour ces braves habitans de la Moldavie, le ministre de l’intérieur n’avait pas assez fait; il avait eu tort surtout de déplacer M. Lecca, homme fort populaire à Bakou, et il n’a eu que le temps de se sauver. Voilà devant quelles passions le gouvernement s’arrête. D’un autre côté, l’Europe a désormais les yeux ouverts. M. Bratiano n’a qu’une ressource, c’est d’appeler à son secours la Russie, qui s’est tenue soigneusement à l’écart de toutes les démarches récentes des agens européens. La Russie lui donnera peut-être l’indépendance complète de la Roumanie, à laquelle il aspire; en revanche, elle ne lui demandera que de se laisser protéger par elle !

Ce serait pourtant singulier qu’à côté de la Roumanie se livrant à d’odieuses persécutions religieuses, l’empire turc lui-même en vînt à tenter un effort énergique de réformation intérieure. Le voyage que l’empereur Abdul-Aziz a fait l’an dernier à Paris pour visiter l’exposition paraît avoir porté ses fruits ; c’est particulièrement depuis le retour du sultan que le cabinet turc s’est mis avec une apparence de bonne volonté plus active à réaliser des réformes que l’Europe a bien souvent demandées en vain, et qu’on unissait par croire impossibles, tant l’apathie turque reculait jusqu’ici devant les difficultés de cette œuvre. Une de ces réformes est la création d’un conseil d’état à la tête duquel a été placé un homme d’intelligence; mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce conseil d’état vient d’être inauguré ni plus ni moins qu’une assemblée politique de l’Occident par le sultan lui-même prononçant un discours tout comme un souverain constitutionnel. Garantir l’indépendance des différens cultes, assurer la liberté et les droits de tous les sujets, fonder l’égalité entre les races de l’empire, développer la prospérité publique en protégeant le travail et l’industrie, consacrer la séparation des pouvoirs exécutif, judiciaire et religieux, voilà en vérité un programme qui suffit pour faire toute une révolution en Turquie. Si la moitié seulement s’accomplit, ce sera encore un immense progrès, et, de toutes les solutions de la question d’Orient, celle-là sera certes là plus inattendue, si parfaitement inattendue qu’elle peut trouver plus d’un sceptique. ch. de mazade.

ESSAIS ET NOTICES.

Mélanges biographiques et littéraires, par M. Guizot, 1 vol. in-8°; Michel Lévy.


Quelques-uns des portraits réunis dans ce volume sont déjà connus de nos lecteurs. La Revue a eu l’heureuse chance de les faire passer sous leurs yeux séparément, à diverses reprises, et nous aimons à reconnaître que, rassemblés ainsi, ils se prêtent un charme et un intérêt tout nouveaux. C’est une galerie, une suite de peintures à la fois intimes et historiques, instructives et attrayantes. Une pensée touchante les unit; l’auteur nous dit, et nous le comprenons, qu’il n’a pu se défendre d’un sentiment mêlé de douceur et de tristesse en ravivant ainsi ces hommages rendus à de chers contemporains, ces images de sa vie passée, de ses affections perdues, ces souvenirs des meilleures, des plus sûres, des plus délicates relations. Il est de ceux qui ne se resignent pas à perdre pour toujours les amis dont la mort nous sépare, à ne les croire immortels que dans notre propre pensée, dans notre souvenir, qui sait même, dans nos rêves! il repousse ces subtiles transactions, ces explications nébuleuses d’une vaine science qui ne s’applique à ces grands problèmes que pour donner le change aux instincts de l’humanité ; c’est dans les espérances et les mystères de l’immortalité personnelle qu’il se repose et se confie. De là l’émotion contenue qui règne dans ces notices, et qui leur donne un si grand prix, indépendamment même d’on talent que personne n’ignore et qu’il est superflu de louer.

Nous n’entrons dans aucun détail, et par conséquent nous ne parlons ni du plus étendu de tous ces morceaux, le travail sur M. de Barante, appréciation si vraie, si fine, si pénétrante de l’homme et de ses écrits, ni des études sur Mme de Boigne et sur Mme Récamier, perles charmantes dont le souvenir est ici encore présent à tout le monde : nous nous arrêterions plutôt à des essais plus anciens, dont la première confidence ne nous a pas appartenu. Ainsi la Revue n’était pas née, il s’en faut de beaucoup, lorsque fut publié pour la première fois l’étude sur Gibbon, placée en tête de ce volume. Cette notice remonte à près d’un demi-siècle, et la reproduction en a cela de particulier que l’auteur des Méditations chrétiennes s’est fait comme un devoir de la donner telle qu’elle parut, sans retrancher un mot des éloges accordés par lui à l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain. Seulement il ajoute dans un lumineux post-scriptum que, si encore aujourd’hui il retrouve dans ce célèbre ouvrage les mérites qu’en 1812 il y avait signalés, il aperçoit bien mieux ceux qui lui manquent, et les regrette tout autrement Nous voudrions citer les pages où, exposant les lacunes et les erreurs de Gibbon, il démontre en traits saisissans que l’empire romain, même au sein d’une grandeur longtemps croissante et malgré l’apparence de quelque temps d’arrêt, ne fut dès le premier jour, faute de vie morale, qu’une époque de décadence progressive vers une chute complète et misérable, tandis que le christianisme, dont Gibbon déplore le triomphe, était pour le vieux monde romain « la source d’eau vive sur le sol desséché, » la résurrection de la vie morale, de la vie nécessaire, en même temps qu’il en était l’aurore pour « ce jeune monde barbare venant à son tour conquérir ses conquérans. »

Parmi d’autres notices biographiques qui, bien que de date plus récente, n’ont pas emprunté non plus l’hospitalité de la Revue, nous ne pouvons passer sous silence celle qui, à notre avis, l’emporte sur toutes les autres par l’exquise sobriété de la touche et par la finesse du trait. Nous parlons du portrait de Mme la princesse de Lieven, hommage digne de la personne, empreint de son esprit même, vif, naturel, sincère, sans pompe, sans emphase, simple et profond comme un vrai souvenir.

Cette publication n’ajoute rien sans doute aux titres de l’auteur, à l’éclat d’une illustration qui ne saurait s’accroître : elle confirme seulement par un nouvel exemple la variété féconde de ce puissant esprit, et démontre une fois de plus cette vérité déjà vieille, qu’il n’y a de grands, de vrais peintres de portraits que les peintres d’histoire.


L. VITET.



Alexandre Vinet d’après ses poésies, étude, par M. E. Rambert; 1 vol. in-18. Meyrueis, 1868.


Le nom d’Alexandre Vinet éveille des souvenirs si respectables, que nous n’avons pu nous défendre d’une sorte de recueillement en ouvrant ce volume. A ce recueillement, il faut le dire, se mêlait aussi beaucoup de curiosité. On connaissait bien de Vinet quelques cantiques répandus çà et là; mais quelle serait la valeur de ces poésies inédites que M. Rambert livre à la publicité? Allions-nous nous trouver en face d’un vrai poète? Ces vers jetteraient-ils au moins sur Vinet quelque lumière inattendue? Hélas! dès les premières pages, il ne nous est resté qu’une impression de désappointement; cette publication posthume vaut ce que valent d’ordinaire les publications posthumes. M. Rambert a cédé à une faiblesse malheureusement commune à notre époque, faiblesse qui consiste à réunir après la mort d’un écrivain tous les fragmens inachevés, tous les essais, toutes les notes, que cet écrivain même jugeait indignes d’être mis au jour; c’est ainsi que, sous le prétexte de découverte littéraire ou d’analyse psychologique, on publie chaque année quantité de lambeaux perdus des gens célèbres, bons tout au plus à réjouir les collectionneurs d’autographes. Il faut pourtant le reconnaître, M. Rambert a apporté dans son travail une piété qui désarme presque la critique; mais on gâte son héros lorsque l’on en veut tout louer, et c’est surtout un mauvais moyen de forcer l’admiration que d’étaler dans un volume les côtés les plus faibles d’un personnage. Il paraît que le comité qui s’est chargé de publier en Suisse les œuvres de Vinet hésite encore à imprimer ses poésies; grâce à M. Rambert, l’expérience est faite, nous espérons qu’il n’hésitera plus. Aux yeux du grand public du moins, cette publication serait une faute.

Quelle est la valeur littéraire des poésies dont M. Rambert donne d’assez nombreux fragmens? Il y a ici deux périodes bien distinctes. M. Rambert s’appesantit trop longuement sur la première, qui est celle des vers de jeunesse, écrits pour la plupart sur les bancs mêmes de l’école. Cela ne vaut ni plus ni moins que ce que font d’ordinaire les écoliers, et nous croyons qu’il est plus respectueux pour Vinet de n’en rien citer. Point d’originalité, point de fraîcheur, une inspiration de seconde main qui s’exerce sur tel ou tel vieux motif poétique, enfin ce que Boileau nommait abondance stérile. Quant aux productions poétiques de la seconde période, elles ne serviront guère mieux la gloire de Vinet. La pensée y demeure banale, et l’auteur en revient toujours aux lieux communs de sa jeunesse; même lorsqu’il sent fortement, il ne trouve pas le mouvement qui entraîne. Gresset, Delille, Millevoye, Fontanes, étaient, paraît-il, les inspirateurs de Vinet; ses poésies ne sont qu’un écho très affaibli de faibles échos.

Il est d’ailleurs probable que Vinet lui-même ne s’est pas abusé sur le mérite de ces productions. Noter en vers au jour le jour les impressions d’une âme tendre et généreuse, ce fut pour lui d’abord un délassement, puis une habitude. Il adressait à sa femme, à ses parens, à ses amis, à ses élèves, des épîtres ou des couplets dans certaines circonstances de la vie ou à certaines époques de l’année; mais il n’attachait certainement pas à ces envois plus d’importance littéraire que nous n’en attachons aux simples épanchemens de l’amitié. Pour ses cantiques, ils rappellent ceux que composaient autrefois les missionnaires, et qu’inspiraient, sans nulle prétention poétique, les besoins du moment et le désir d’exalter par des chants la dévotion des fidèles. Reste à savoir si dans tout ceci nous trouverons sur l’homme lui-même quelque véritable clarté. Or il en coûte de le dire, mais, à ce point de vue encore, rien n’apparaît de bien frappant, et nous ne pouvons, par exemple, admettre un parallèle que M. Rambert reproduit jusqu’à quatre fois dans son livre : c’est celui de Vinet et de Pascal.

M. Rambert cherche plutôt à faire ressortir les différences qui séparent deux natures d’esprit si diverses qu’à nous montrer beaucoup de points de ressemblance et de contact; mais, parce que Vinet a pu éprouver certaines hésitations dans sa jeunesse et qu’aux derniers temps de sa vie sa piété est devenue plus absorbante et plus profonde, ce n’est pas un motif qui justifie à un degré quelconque une telle comparaison. On a peut-être remarqué chez Vinet quelques instans d’incertitude et, si l’on veut, de scepticisme, au moment de ses premiers rapports avec le monde. Cela s’explique d’une façon très naturelle. Jusqu’à vingt ans, il n’avait connu que son père, homme d’une austère et modeste vertu, et sa volée, nom charmant dont on désignait à Lausanne la classe, le groupe d’étudians du même âge qui doivent prendre ensemble leur essor. Qu’on se mette à la place d’un jeune homme tel que Vinet, à l’âme tendre, au cœur honnête, à l’imagination prompte à s’enflammer pour le bien. Qu’arrive-t-il? On a eu trop de foi dans la vertu, dans la jeunesse; on s’est figuré que, dans le monde ainsi que parmi sa volée, le succès se fondait sur le seul mérite, le bonheur sur des amitiés sincères et de chauds désintéressemens; on a substitué son propre rêve à l’image de la vie réelle; on ne s’est interdit aucun espoir, et, s’élançant à l’aventure, on est allé heurter à tous les durs obstacles des nécessités sociales son innocente pauvreté. Quel désenchantement! quelle surprise! et comme on s’exagère encore la laideur des hypocrisies qui vous coudoient, des égoïsmes qui vous froissent! Vinet cependant triomphe de l’épreuve; la foi, la piété, amortissent le coup qui l’étonné; il repart donc rempli non plus de confiance, mais d’évangélique charité. Tel est le trait marquant que présentent ses vers, trait qu’on retrouvera d’ailleurs dans ses ouvrages comme dans les notices de ses biographes.

Somme toute, cet hommage rendu à Vinet n’est pas heureux : non que ce soit une faute bien répréhensible d’avoir composé de mauvais vers, les hommes les plus distingués par le talent, le caractère, même le génie, peuvent être de méchans poètes comme de méchans musiciens; cela ne tire pas à conséquence, et Fénelon, par exemple, a fait un cantique qui ne vaut certainement pas mieux que ce que nous venons de lire. Dans l’auteur de Wallstein, qui reconnaîtrait Benjamin Constant? Lorsqu’ils veulent entrer de force dans l’assemblée des poètes, les meilleurs esprits courent de grands risques, parce qu’ils laissent à la porte leur naturel, semblables à d’honnêtes gens de province, excellens d’ailleurs et pleins de mérite, qui tomberaient au-dessous d’eux-mêmes dans une cour délicate et raffinée. Alexandre Vinet fut provincial en ce point; était-il nécessaire de nous le rappeler? Heureusement pour lui, sa réputation est assez solide pour ne pouvoir être ébranlée, même par des poésies d’outre-tombe.


EUGENE LIEBERT.


L. BULOZ.