Chronique de la quinzaine - 14 mai 1918

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Chronique n° 2066
14 mai 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




« Nous allons assister ces jours-ci à de grands événement, » écrivait le général von Ardenne dans le Berliner Tageblatt du 11 avril. Il est à supposer que « ces jours-ci » devaient être compris dans la plus prochaine quinzaine, et nous avons en effet assisté à quelques événemens, mais qui n’ont pas été très grands. S’ils ne l’ont pas été, on peut croire encore que c’est contrairement à la volonté, aux désirs, aux efforts des Allemands. Leur état-major s’en promettait et en avait préparé d’autres. Le maréchal sir Douglas Haig, dans une proclamation à ses troupes, définissait ainsi les desseins de l’ennemi, qu’il avait, à dire d’expert, parfaitement pénétrés : « S’emparer de la côte du canal de la Manche, et séparer l’armée anglaise de l’armée française. On veut l’annulation totale de la première, suivie d’un blocus direct et immédiat de l’Angleterre et de l’Irlande. Pour cela, on n’hésite pas à jeter bataillons sur bataillons sur un front étendu et à marcher d’un côté vers la Belgique, de l’autre vers Amiens. » Ce double objectif géographique, les ports du Pas-de-Calais, Amiens, cet objectif stratégique plus considérable encore, séparer les armées alliées, mettre hors de cause l’armée anglaise, Ludendorff a beau gonfler ses bulletins de victoire, il ne se vante pas de les avoir atteints. Seulement il fait donner par ses officieux une explication à la fois commode, optimiste et flatteuse, une de ces explications dont un général qui sait son métier et sa langue ne se trouve jamais à court après une affaire manquée. Comment son plan aurait-il échoué, puisque, précisément, la supériorité du Haut Commandement allemand, la marque de son génie, est de ne point avoir de plan ? Avec un but permanent, il n’a que des « moyens provisoires. » Le but, assurent les critiques militaires des journaux d’Outre-Rhin, apparaît peu à peu. « De toute la force de ses poings, Hindenburg a secoué le front occidental. Il le fait trembler, tout en le laissant dans l’incertitude du point où il lui portera le dernier coup. » Mais « les coups portés par Hindenburg entre l’Oise et l’Aisne, à l’Ouest de Lille et à Armentières, sont les moyens provisoires dont parlait Moltke. Il n’a pas de plan arrêté, comme on en avait au temps de Louis XIVe » C’est nous qui sommes les Anciens, et les Allemands sont les gens de maintenant ! « Les Alliés, au contraire, ont des idées préconçues. Ils ont à défendre un point fixe, bien défini, Paris. C’est le pôle immuable au milieu des événemens fugitifs. » Comme sous Louis XIV! Fatalité de la nature et de l’histoire. Mais, par exemple, est-ce que Paris ne serait pas le but permanent de l’État-major allemand, dont Amiens et Calais ne sont que « les moyens ou des moyens provisoires, » car peut-être en changera-t-il encore? L’incertitude du point où le dernier coup sera porté, « cette incertitude énerve terriblement le Haut Commandement ennemi, et plus particulièrement le généralissime Foch, placé en face d’un problème presque insoluble. » Il est vrai qu’on ne s’aperçoit guère que le généralissime Foch soit énervé, et les Allemands ne crient si fort qu’il l’est que parce que c’est eux qui le sont. Que va faire Foch ? Où sont les réserves de Foch? De combien de divisions dispose-t-il ? Pourquoi ne les a-t-il pas engagées? La crainte de Foch tourne chez eux à l’obsession. Ils sentent très bien que, tandis qu’ils dépensent les hommes sans compter, avec une profusion folle, le général Foch en fait une sévère économie. Et ils enragent de l’entendre dire qu’il veut jouer non pas leurs cartes, mais les siennes. Leur impatience est un bon signe. « Fais toujours, recommandait l’Autre, ce que ton ennemi voudrait que tu ne fisses pas. »

Cela une fois bien posé, que le Haut Commandement allemand n’a pas atteint son but s’il n’en a qu’un, ses buts s’il en a plusieurs; aucun de ses objectifs, ni Calais, ni Amiens, ni, par derrière, Paris; qu’il n’a ni séparé les Anglais des Français, ni annulé l’armée britannique, la chronique de ses hauts faits, toute en actions de détail, ne serait presque qu’une chronologie. L’absence de plan arrêté y éclaterait avec évidence, si ces actions ne se groupaient simultanément ou alternativement en deux secteurs : les Flandres, la Picardie. Toujours Calais et Amiens; les Anglais et les Français, la mer et Paris. L’idée fixe, c’est eux qui l’ont ; mais ils en ont deux, et n’en changent pas, quoiqu’ils passent sans cesse de la première à la seconde, pour retourner tout de suite de la seconde à la première. Ce sont les secousses par lesquelles Hindenburg se pique de nous « énerver, » mais « secoue » surtout ses régimens passés à l’état de colis, comme s’ils ne s’usaient pas dans ces voyages, et condamnés, avant le massacre, à une perpétuelle navette. Parce qu’il manœuvre sur lignes intérieures, il abuse à leur détriment de la liberté de déplacer constamment la bataille. Il ne se peut pas que ces mouvemens de possédé, cette suite dans l’incohérence, ne lui procurent çà et là quelques avantages, mais petits, brefs et de tout près circonscrits. Dans les Flandres, l’intention immédiate et locale des assauts, montés massivement, violemment conduits, à la manière prussienne, n’était pas douteuse: il s’agissait de faire tomber Ypres, ou ce qu’il en reste (et il n’en reste que des ruines), en débordant par le Sud et par l’Ouest l’emplacement où jadis une ville s’élevait, Même limitée à ce résultat médiocre, l’opération a échoué, et le Haut Commandement allemand, qui pratique lui aussi le régime des Ersaetze, des substitutions d’objectifs, a dû recourir une fois de plus à l’expédient des « moyens provisoires. » Anglais, Français et Belges firent, coude à coude ou de proche en proche, l’épreuve de ces accès délirans de fureur teutonique. Anglais, Français et Belges y résistèrent avec un courage égal et un égal bonheur. C’était ensuite la ligne des monts de Flandres qui était convoitée et menacée : Hazebrouck avec sa quintuple ou sextuple étoile de chemins de fer, et tout le pays que Hazebrouck ouvrait. Vainement partout. En vain au Mont des Cals, en vain au Mont-Rouge, en vain à Voormezeele, en vain sur le canal ; en vain contre Hazebrouck et en vain contre Ypres. Ils n’ont point passé. A la fin d’avril, au commencement de mai, la ligne décrivait une courbe, concave, par rapport à nos positions, de l’Ouest de Bailleul à Voormezeele, par Locre, Scherpenberg, la Clytte, le Sud de l’étang de Dickebusch; convexe, de Voormezeele à Verlorenhoek, par l’Est de l’étang de Zillebeke et Hooge. Pour un temps du moins, l’attaque allemande, ou plutôt les attaques allemandes, étaient « fixées, » immobilisées dans les Flandres.

Elles l’étaient aussi, et bien plus serrées encore, et avec beaucoup-moins de jeu, autour d’Amiens. Ici, la ligne n’a pour ainsi dire plus bougé. On a vu chaque jour reparaître dans les communiqués les noms de Villers-Bretonneux et de Hangard, avec quelques autres aux environs, Fouilloy, Warfusée-Abancourt, Cachy, Gentelles, Thennes. L’ennemi, par intermittences, pointe une flèche tantôt au Nord, vers Corbie, tantôt à l’Ouest, vers Amiens. Pour tromper sa déception, il bombarde de loin, avec ses grosses pièces, la cathédrale, qu’il aurait une joie sadique à mettre dans l’état où il a déjà mis cet autre chef-d’œuvre de l’art, cet autre sanctuaire de l’âme et de l’histoire françaises, la cathédrale de Reims. Mais il n’avance pas. Il ne débouche de nulle part, il piétine, il est contenu. Le Kronprinz ronge son frein entre Montdidier, Lassigny et Noyon. De quelque côté qu’il nous tâte, sur l’Ailette ou sur l’Oise, il trouve le morceau trop dur. Le quartier-maître impérial a mal étreint, ayant voulu trop embrasser. Bien qu’il n’ait pas de plan « arrêté, » pourtant il avait un dessein. Quand il a bâti, ébauché ou échafaudé son projet, il avait en face de lui deux ou trois armées sous des chefs différens. Il avait compté sans le commandement unique, dont il croyait l’institution impossible chez ses adversaires. Désormais, les bienfaits de l’unité se font sentir à notre profit et à ses dépens. Si les réserves de Foch l’inquiètent jusqu’à l’anxiété, ce n’est pas seulement parce qu’il ne sait pas où elles sont ni combien elles sont; c’est d’abord parce que ce sont des réserves. Feintes, sondages, attaques, assertions, insinuations, appels, provocations, il n’épargne rien, ne néglige rien, ni sur le terrain, ni à l’arrière, pour forcer Foch à découvrir et à abattre son jeu. Mais le généralissime du front occidental est absolument résolu à jouer son propre jeu, avec ses propres cartes. Il n’ignore pas plus que Ludendorff que le dernier quart d’heure décidera du sort de la guerre, et qu’en ce sens la victoire est une question de réserves. Les « moyens provisoires » de ses adversaires, en leurs transformations successives, ne l’étonnent ni ne le déconcertent; leur défaut de plan arrêté, loin de l’intriguer et de le troubler, le rassure, car il connaît de vieille date que l’Allemand ne brille pas par la souplesse et n’est pas grand improvisateur. Lui-même, s’il a son plan, il a aussi « son moyen provisoire, » qui est de garder, tant qu’il le faut, le plus qu’il le peut, ses réserves intactes. Et ce moyen n’est pas le plus mauvais, le moins efficace, puisque les Allemands cachent à peine qu’ils en redoutent l’emploi opportun, et font mille horreurs, après mille grâces, pour le « brûler» avant le dernier quart d’heure.

La preuve que les choses ne vont pas admirablement à leur gré est dans la pression qu’ils tâchent d’exercer sur les neutres, leurs plus proches voisins, sur la Suisse, la Hollande, et tel ou tel des États Scandinaves. Dès que l’Allemagne n’a pas de quoi s’exalter et s’étaler, elle se rencogne, se renfrogne et devient plus hargneuse. Si sa chance insolente se lasse ou la boude, elle en accuse tout le monde, sauf elle seule, et elle prétend en faire supporter le dommage aux autres. Il faut toujours qu’elle triomphe : quand ce n’est pas de l’ennemi, c’est des neutres : au moins ne s’abuse-t-elle pas là-dessus, qu’elle a pour ennemis, déclarés ou non, tous les peuples dont se compose le genre humain. Ce qui ne signifie pas que tous les peuples sont ses ennemis déclarés, mais qu’elle est l’ennemie virtuelle et secrète de tous. Il y a des années et des années que, de toutes ses chaires, tous ses pédans lui chantent un grossier : Tu, regere imperio populos... Surhomme, Surétat, l’Allemand et l’Allemagne professent et travaillent à appliquer la plus naïve comme la plus féroce doctrine de « prépotence. » Et cette doctrine s’exprime, avec une sorte de fatuité ingénue, qui serait risible, si elle n’était odieuse. Il faut, c’est le mot, il faut que, si l’Allemagne veut passer, et partout où il lui aura plu de passer, elle passe. En août 1914, elle ne pouvait pas passer par les Vosges et par les Hauts-de-Meuse : il a fallu qu’elle passât par La Belgique. Elle n’a pu, depuis bientôt quatre ans, forcer la serrure de Belfort : elle a certainement songé, et il n’est pas certain qu’elle ne songe pas encore à passer par la Suisse. Il ne lui suffit plus, pour ravitailler et réapprovisionner en munitions ses armées monstrueuses, pour entretenir en hommes ces armées mêmes, de passer par la Belgique et par le Luxembourg ; il faut qu’elle passe par l’Escaut et par le Limbourg hollandais. Ses mésaventures maritimes et aériennes, s’ajoutant à ses déboires terrestres, les accidens, parfois les catastrophes, qui font tourner en échec complet ses demi-succès, accroissent pour elle cette nécessité, mais, pour elle aussi, on le sait, nécessité n’a pas de loi. L’arrêt de toutes ses offensives, l’ « embouteillement » ou « l’embouteillage. » ne fût-il que provisoire, d’Ostende et de Zeebrugge, la destruction, ne fût-elle que partielle, des ateliers et des hangars de Friedrichshafen, la pressent et la poussent, la jettent dans les voies hasardeuses, n’importe par où il lui semble que la force allemande pourrait passer. Aussi, de quel ton parle-t-elle aux neutres qui ont le tort d’être en travers de son chemin? Puisque le reste du monde a secoué sa tyrannie, qu’elle retombe et pèse sur les neutres de tout son poids! Ils apprendront que, lorsqu’il faut que l’Allemagne passe, elle ne connaît plus de neutres, et que, pour garder la neutralité, on doit être deux, celui qui se reposait en elle, et celui qui est tout prêt à la violer.

Envers les Pays-Bas, l’Allemagne a commencé par vouloir exploiter, selon son habitude, ses premiers succès de Picardie et des Flandres, son avance surprise ; puis, à mesure que ses armées se sont figées sur place, comme les vagues d’une mer qui gèlerait, et qu’elles ont senti le terrain mouvant sous elles, ses réclamations se sont faites plus impérieuses. Les motifs ou les prétextes invoqués se sont peu à peu élargis ; en fin de compte, d’après les meilleures informations, ils auraient été formulés en cinq points : 1° reprise intégrale, illimitée et sans contrôle, des transports de sables et de graviers ; 2° abolition des mesures prises par le gouvernement hollandais sur la frontière allemande et ayant pour objet d’empêcher la contrebande; 3° nouvelle interprétation, favorable à l’Allemagne, de la convention. du Rhin; 4° Concessions en ce qui concerne le transport des civils sur certaines lignes de chemins de fer ; 5° Mise à la disposition de l’Allemagne d’une partie du tonnage hollandais dès la conclusion de la paix. Deux de ces motifs sont nés de besoins urgens : la reprise du transport dessables et des graviers ; le libre usage de certaines lignes de chemins de fer. Quelles lignes ? Il n’y a qu’à ouvrir un atlas et à regarder la carte des régions entre Rhin et Meuse. De Rheydt, un peu au-dessous de Müchen-Gladbach, une voie ferrée pique tout droit sur Anvers par Dahlen, Roermond (ou Ruremonde), Weert et Herenthals. De l’autre côté de Gladbach, à l’Est, c’est Düsseldorff, et ce sont les profondeurs de l’Europe centrale. Non seulement, c’est Düsseldorff, mais c’est le chemin le plus rapide d’Essen à Anvers. Tandis que, d’Essen à Anvers, par Aix-la-Chapelle, Liège et Louvain, on compte 302 kilomètres, il n’y en a que 218 par Munchen-Gladbach et Ruremonde. L’unique difficulté est que cette dernière ligne traverse, sur une longueur de 48 kilomètres, entre l’Est de Ruremonde et l’Ouest de Weert, le Limbourg hollandais, dont les limites informes séparent, comme un coin, le territoire allemand du territoire belge envahi par les Allemands. Quant au transport des sables et des graviers qui serviraient à réparer les routes et à consolider les positions, à cimenter, à bétonner tranchées et plates-formes à la mode allemande, il ne se ferait sans doute pas par-là, car l’Allemagne émet la prétention supplémentaire, que ces matériaux, la Hollande fasse plus que de les lui transporter, qu’elle les lui fournisse. C’est à quoi seraient employés les grèves, les fleuves et les canaux. Le chemin de fer de München-Gladbach, pour sa part, transporterait surtout des hommes; il est vrai que ces hommes ne pourraient être, si l’on s’arrange, que des civils; mais c’est pure question de costume, qui s’ôte et se remet vite: l’habit fait le civil comme il fait le moine ; et, l’uniforme dépouillé, personne ne ressemble plus à un civil qu’un militaire.

Pour les trois autres articles, la tolérance et en quelque sorte l’autorisation de la contrebande a également un caractère d’urgence : l’Allemagne, très gênée, très privée, sinon affamée, ne peut dédaigner aucun moyen de se nourrir; ce qui entre par petits paquets, dans le sac des ouvriers vrais ou faux qui, passant quotidiennement la frontière, vont plus ou moins travailler en terre d’Empire, est toujours autant de pris. A nous, aux Alliés, de veiller à ce que ce ne soit pas autant de pris sur nous. Nous avons de grand cœur accepté d’aider à ravitailler la Hollande, quand ce serait un peu à notre détriment, mais non pour qu’elle contribue à ravitailler l’Allemagne. Le gouvernement des Pays-Bas promet de s’opposer de tout son pouvoir à la réexportation frauduleuse des marchandises que nous lui laissons importer ; mais, outre que ces denrées venues du dehors permettent d’exporter les produits du sol, sa loyauté se heurte à une impossibilité géographique, dans un pays où tout est ligne d’eau, et où toute ligne d’eau est un chemin qui marche. Les denrées n’ont que quelques portes pour entrer dans la Hollande à moitié bloquée, mais elles ont mille portes pour en sortir. Le seul moyen d’empêcher les fuites, de l’avis de Hollandais mêmes, serait d’en couper radicalement l’accès. Il nous répugnerait d’en user, et nous n’en userions jamais que contraints et forcés. Même alors, nous serions désolés que l’Allemagne eût forcé la Hollande à nous y forcer: nos sentimens à son égard n’en demeureraient pas moins amicaux, mais nous nous battons pour la vie.

Sur les deux derniers points, qui touchent à l’avenir, une interprétation germanophile de la convention du Rhin, la mise à la disposition de l’Allemagne d’une partie des navires hollandais, nous nous contenterons de noter que la question du Rhin, fleuve international et non fleuve allemand, sera en effet une des grandes questions posées devant la future conférence de la paix, une de celles où le monde entier, tous les Alliés, y compris l’Amérique, sont le plus intéressés ; et que l’Allemagne, dès ce moment (en quoi l’Entente devrait bien l’imiter), fait la guerre pour la guerre et pour après la guerre. La Hollande a trouvé ces pilules amères ; elle s’est débattue ; une crise ministérielle a failli éclater; on a mandé à la Haye le représentant des Pays-Bas à Berlin ; par son intermédiaire et personnellement, la reine Wilhelmine s’est adressée à l’empereur Guillaume; des précautions militaires ont été prises; on a cru un instant que tout allait rompre : il parait à présent que quelque chose a plié. Notre diplomatie, à son tour, pourrait avoir son mot à dire.

L’affaire suisse est la répétition exacte de cette affaire hollandaise. Toute la différence est qu’à la Haye, c’était une question de sables ou de graviers; qu’à Berne, c’est une question de charbon. Mais à Berne, sous le charbon, comme à la Haye, sous le sable, il y a pour l’Allemagne le problème, l’énigme, l’angoisse de la nourriture. Il faut que l’Allemagne tire de la Suisse comme de la Hollande, et, par la Suisse comme par la Hollande, de l’univers extérieur qui lui est fermé, de quoi subsister, pendant qu’elle donne son suprême effort, et jusqu’à ce qu’elle ait fait pousser dans les plaines fertiles de l’Orient le blé qu’elle n’y a point trouvé.

Glissons sur les détails de la négociation, qui seraient fastidieux, ont empli les journaux, et sont du reste sans importance. Dans les accords qui sont intervenus ou sur le point d’intervenir entre l’Allemagne et la Hollande, entre l’Allemagne et la Suisse, il y a deux choses : il y a ce qui est dedans, et il y a ce qui est derrière. Dans l’accord avec la Hollande, il y a le chemin de fer du Limbourg ; dans l’accord avec la Suisse, il y a ou il y aura l’approvisionnement en charbon de certaines industries helvétiques, au prix fort, par faibles quantités, sous des conditions draconiennes, quelques facilités, rigoureusement réglées, accordées, dans la guerre sous-marine, au ravitaillement de la Confédération par le port de Cette ; dans l’un et dans l’autre, une sollicitation et une pollicitation indirectes de provision alimentaire. On ne veut pas dire que tout cela ne compte pas, mais tout cela, néanmoins, est secondaire. Derrière l’un et derrière l’autre, c’est la neutralité elle-même qui est visée, neutralité de droit de la Suisse, neutralité défait de la Hollande, en tant qu’elle peut être un obstacle aux desseins allemands pour aujourd’hui ou pour demain. Voilà, au fond, pourquoi l’Allemagne a fait ses plus gros yeux et sa plus grosse voix. Le langage qu’elle a tenu, à la Haye et à Berne, celui du moins qu’elle y a fait entendre par ses gazettes inspirées, est à peine croyable, même de sa part. N’est-elle pas allée jusqu’à menacer la Suisse de son super-canon, de son « canonissime, » comme disent plaisamment les Italiens? « Notre canon à longue portée a fait en notre faveur une très sérieuse propagande sur les bords du lac Léman, s’est permis d’imprimer le Tag, qui ne se permet rien sans y être invité ou autorisé. Les gens de Lausanne et de Vevey sont devenus tout à coup fort soucieux. Ils se disent qu’un pareil canon pourrait très facilement tirer par-dessus la Suisse, jusqu’en Savoie, sur la rive française du lac de Genève, et qu’un tel instrument de guerre à Lorrach ou à Waldshut serait un mauvais voisin. » Les gens de Lausanne, de Vevey, et d’ailleurs, n’avaient pas attendu le gros canon pour savoir que l’Allemagne est une mauvaise voisine. Mais ils en sont de jour en jour mieux persuadés, et nous savons, nous, par expérience, que, touchée au corps et à la tête, elle essaie ou elle essaiera de projeter ses tentacules de tous côtés.

Nous le savons; mais à ses efforts dispersés, à ses mouvemens qui ressembleront de plus en plus à des spasmes, nous opposons un bloc de plus en plus compact, de plus en plus dense, de plus en plus homogène. Nombre de faits récens ont concouru à augmenter la solidité de l’Entente, à multiplier ses facultés de résistance, par ce qui, en dépit de l’arithmétique, multiplie le plus politiquement et militairement, par l’unité. A la conférence d’Abbeville, « M. Orlando a officiellement accepté, au nom de l’Italie, que le commandement en chef des armées alliées en France soit confié au général Foch. » De telle sorte qu’il n’y a plus en France, sous un chef unique, qui est Français, mais qui est le généralissime commun, qu’une armée unique, composée d’élémens français, anglais, portugais, américains et italiens, eux-mêmes amalgamés, fondus en une chair commune, dans un commun esprit. Entre les peuples alliés, les malentendus qui pouvaient contenir des germes de dissension, peut-être de conflit, se dissipent : le Congrès où se sont rencontrés à Rome les délégués de plusieurs des nationalités opprimées par l’Autriche a heureusement acheminé vers la conciliation les anciennes intransigeances, en sens contraire, des Italiens et des Yougo-Slaves. Sans doute, pour ne rien dissimuler, il y a, en Grande-Bretagne, on ne dira pas le point noir, mais le point vif ou le point névralgique de l’Irlande. L’île-sœur, sous des influences, où il est regrettable d’en voir se mêler à de moins pures quelques-unes qu’on est accoutumé à respecter, soulève contre la conscription obligatoire une opposition active et quasi révolutionnaire. Cependant la plaie ne semble pas s’être envenimée, et de sages mesures, prises à temps, suffiront peut-être à ramener l’apaisement, à amener le consentement. La résolution des Alliés s’affirme très haut et très clair, dans les discours des hommes d’État et des chefs de partis, par les paroles de M. Lloyd George, de lord Robert Cecil, de M. Daniels, ministre américain de la Marine, de M. Compers, président de la « Fédération des travaillistes américains. » Le changement qui s’est produit dans le Cabinet japonais, le remplacement par M. le baron Goto de M. le vicomte Motono, pour cause de maladie, n’ébranle nullement l’Entente, même en ses plus lointaines assises ; au minimum, la coopération du Japon reste et restera ce qu’elle était: mais les empiétemens de l’Allemagne en Russie, au mépris du traité de Brest-Litovsk, tant de provocations impudentes, tant de périls à l’horizon, devraient et probablement pourront, sous la direction d’un homme d’État qui a fait de la Mandchourie sa spécialité, l’exciter à donner plus que ce minimum.

A l’extérieur donc, c’est-à-dire entre les nations de l’Entente, de nation à nation dans l’Entente, harmonie parfaite. L’union aboutissant à l’unité et s’exprimant à l’unisson. Par quelle aberration, par quel coup de folie, au sein de la nation même qui porte plus que toute autre le fardeau de la guerre, une faction «présomptueuse et turbulente a-t-elle failli, en un geste impie, déchirer le pacte sacré? L’idée qui était venue aux socialistes de célébrer publiquement le centenaire de la naissance de Karl Marx, discutable en tout autre temps, devenait, dans les circonstances où nous sommes, une pensée criminelle. Ce n’est pas au parti socialiste qu’il est nécessaire de rappeler que les Allemands sont à Noyon. Il en tire assez fréquemment argument pour ses polémiques. S’il eût persévéré dans le projet auquel il s’était rallié d’enthousiasme, nul doute que le gouvernement, sous la main énergique de M. Clemenceau, n’aurait connu et accompli son devoir. Mais il n’en sera pas besoin. Le sentiment national a réagi spontanément avec une si grande force, que le parti lui-même a senti le scandale d’une commémoration trop solennelle. La cérémonie se bornera à la lecture dans les sections d’un manifeste dont la rédaction a été confiée à la piété filiale de M. Jean Longuet et à l’atticisme de M. Bracke. Ainsi Marx ne sera pas fêté par les socialistes dans leur temple, mais il sera recommandé dans leurs sacristies. Leur excuse, c’est que, pour la plupart, ils ont la foi du charbonnier. Karl Marx est ce qu’on peut appeler un auteur difficile ; quatre-vingt-dix-neuf adhérens du parti sur cent sont incapables de le lire, et le centième n’est pas sûr de l’avoir compris. Il y a notamment un troisième volume de ses Œuvres qui est un affreux casse-tête! Mais c’est le moins qu’on ait à lui reprocher.

Quand Marx n’aurait été qu’un Allemand illustre, l’heure serait singulièrement choisie, pour des Français, de lui élever un autel dans la France souillée et meurtrie par ses compatriotes. Pour son malheur et le nôtre, il a été plus : ce théoricien de l’Internationale a été le serviteur conscient ou inconscient de l’impérialisme germanique. Non pas de l’impérialisme prussien, comme on l’a écrit quelquefois à tort, mais tout de même d’une espèce d’impérialisme germanique. Né à Trêves, d’une famille qui n’était allemande que par immigration, pour se faire pardonner de n’être qu’un demi-Allemand, il s’est fait Allemand et demi. Il a vécu dans la haine, ou, ce qui est pis, dans un mépris transcendant de la France, que cet internationaliste sacrifiait délibérément, avec toutes les nations, à la prépondérance de l’Allemagne, comme ses disciples allemands ont travaillé à dresser contre les autres classes la classe ouvrière, dans tous les pays, excepté dans le leur. A son aboutissement extrême, le marxisme a produit Lénine et Trotsky, qui sont des marxistes maximalistes, mais des marxistes authentiques. N’est-ce pas de quoi détourner du dieu et dégoûter du culte ?

Célébrer ce culte chez nous, dans le sang de nos fils qui coule à flots par l’épée allemande, eût été un défi, qui n’eût pas été toléré. Une calamité civile et nationale en aurait pu sortir. Le silence relatif du parti socialiste nous l’épargnera : félicitons-nous-en. Mais, parmi ses membres, comment ne se rencontre-t-il pas un homme pour voir tout ce qu’il aurait pu gagner à renouer les traditions du socialisme français, et, en cette exaltation du patriotisme blessé, à replonger le socialisme lui-même et à le retremper, par un nouveau baptême, dans le courant patriotique? Pour des raisons que ce n’est pas le lieu d’examiner, le parti socialiste se serait retrouvé après la guerre moins atteint que les partis bourgeois, numériquement; placé, par son audace, son habileté, son art et son soin de la réclame, en bonne posture électorale vis-à-vis de sa clientèle; en butte seulement aux méfiances instinctives, à l’hostilité sourde de la masse paysanne, où pourtant il ne désespérait pas de pénétrer. Il n’avait qu’à redevenir nettement et exclusivement français, à jeter par-dessus bord, avec l’idole ou la momie de Karl Marx, son internationalisme infecté de virus germanique, et haïssable par-là même à tout ce qui est français en France. Il ne l’a pas vu, ne l’a pas su ou ne l’a pas pu. Il ne l’a pas voulu, ou ne l’a pas osé. Il a perdu une belle occasion. Sa tare lui a été plus chère que sa fortune. Nous qui ne sommes pas sous le charme de ses mythes, n’avons pas charge de son avenir, et ne tenons pas à vivre de la vie qu’il nous réserverait, nous nous consolons en songeant que cet internationalisme sans bords et sans arêtes, où la victime embrasse le bourreau, c’est ce qui le paralyse et peut-être ce qui nous en délivrera.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.