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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1853

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Chronique n° 502
14 mars 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1853.

Il règne en Europe un souffle singulier qui ne saurait rien changer sans doute, du moins d’un instant à l’autre, au fond de la situation générale du continent, mais qui court à la surface, suscite les incidens, modifie incessamment l’aspect des choses, et tient les esprits en suspens par la rapidité même avec laquelle se déplacent ou se renouvellent les questions. Un jour, les symptômes d’une certaine gravité s’accumulent, les complications se multiplient et semblent prendre une intensité presque redoutable ; le lendemain, ces symptômes s’évanouissent ou diminuent tout au moins ; ces complications entrent dans une voie de tranquille arrangement, la paix reprend le dessus, — et l’esprit public se calme. Il y a peu de temps encore, à peu de jours de distance, l’insurrection de Milan et l’odieuse tentative dont l’empereur François-Joseph a failli être victime venaient révéler le secret et opiniâtre ravage des passions révolutionnaires. Tandis que l’Autriche infligeait à la Suisse les sévérités d’un blocus pour sa participation présumée au soulèvement lombard, une démarche collective des grandes puissances continentales semblait imminente pour demander à l’Angleterre d’éteindre ce foyer permanent de propagande que la liberté de ses institutions entretient et développe. Au milieu de ces complications, déjà assez sérieuses par elles-mêmes, se réveillait, au sujet du Monténégro ou des lieux saints, cette grande et éternelle question de l’intégrité ou de la dissolution de l’empire ottoman. Ajoutez à la réalité ce que l’imagination invente si aisément ; il y avait assurément de quoi ne point envisager un avenir tout prochain sans quelque anxiété. Aujourd’hui l’affaire de Milan s’assoupit au milieu des répressions et des représailles de l’Autriche. Le jeune souverain de Vienne se rétablit d’une blessure plus grave peut-être qu’elle n’a paru au premier abord. Une note officielle, en retirant la France de ce concert supposé entre les cabinets du continent pour agir auprès de la Grande-Bretagne, ôte du moins quelque gravité à cette démarche, si elle a lieu ; enfin les différends autrichiens avec la Turquie viennent de s’apaiser. Il n’y a nullement à s’y méprendre au surplus. Cela peut témoigner des tendances et des dispositions des gouvernemens. Les difficultés elles-mêmes, en ce qu’elles ont d’essentiel, ne laissent point de survivre sous plus d’un rapport. En observant de près quelques-uns des plus récens incidens, la manière dont ils naissent, dont ils sont conduits et dont ils se dénouent, peut-être pourrait-on arriver à une autre conclusion encore : c’est que les gouvernemens ne sont point, à coup sûr, sans savoir sur quel terrain ils marchent. Ils sont dominés par toutes ces grandes questions qui sont en quelque sorte dans l’air en Europe, et qui se représentent sous toutes les formes. À chaque occasion nouvelle de résolutions décisives, ils sentent ce qu’il y a au bout de ces résolutions ; ils sont moins puissans pour agir que pour se neutraliser mutuellement.

Que reste-t-il donc des complications diverses qui ont un moment surgi ? Il reste indubitablement vrai, au point de vue de l’ordre public européen, qu’il y a eu la préméditation, l’espérance d’un mouvement dont les ramifications étaient loin de se borner à une seule ville, à un seul pays. Il suffirait pour le prouver de cette étrange simultanéité entre l’échauffourée de Milan, l’attentat de Vienne et l’agitation qui s’est tout à coup manifestée à Pesth ou sur d’autres points. Maintenant, après l’insuccès, nous voyons se dérouler l’édifiant épisode des récriminations démagogiques, bouffonne comédie après la tragédie sanglante. Les Jupiters olympiens de la révolution se querellent et se foudroient dans leur défaite ; que serait-ce donc après la victoire ! Ils échangent d’assez aigres paroles enveloppées de déclamations fraternelles. Dans le fait, il y a là un curieux spécimen des procédés révolutionnaires. M. -Kossuth, il y a quelque deux ans ou plus, pendant qu’il était à Kutaya, signe un manifeste quelconque. Changez la date, ajoutez ou supprimez quelques mots de circonstance, laissez cette creuse emphase qui est toujours la même : c’est le manifeste de l’insurrection de Milan. M. Kossuth, qui paraît n’avoir point été consulté sur ces transformations de son éloquence, trouve le procédé léger, à quoi M. Mazzini répond en se couvrant la tête de cendres : — Et vous aussi, mon ; frère et vous aussi vous faites comme le premier bourgeois venu, comme les conservateurs et les réactionnaires ; vous dites : Malheur aux vaincus ! — Pour réclamer ainsi le bénéfice de cette pitié et de ce respect qui s’attachent au malheur, M. Mazzini semble oublier qu’il y a de son fait et du fait de tous les siens bien d’autres victimes, bien d’autres vaincus dans le monde auxquels le sentiment public a bien assez à faire de s’intéresser. Il y a la sécurité universelle, l’ordre social ; il y a la liberté elle-même qui n’a jamais été plus vaincue que dans ces dernières années, à Vienne, à Berlin, à Paris, à Francfort et à Rome, par la république mazzinienne. L’ex-triumvir romain oublie que ses triomphes sont la déroute des sociétés, et que ses défaites sont la victoire de l’ordre général, victoire parfois chèrement achetée ; c’est ce qui fait que cet intérêt réclamé par M. Mazzini pour lui-même, il est permis de le réserver pour des occasions meilleures et de plus illustres victimes, et qu’il est en même temps du devoir de l’Europe de se prémunir contre ces tentatives d’où la liberté et la justice sortent chaque fois plus meurtries.

Si, d’un autre côté, au point de vue du mouvement des influences et des intérêts internationaux, l’aspect de l’Europe semble s’éclaircir ; si quelques-unes des difficultés récentes semblent s’apaiser, il reste évidemment encore le germe de bien d’autres complications. Telle est, à n’en point douter, la question d’Orient, suprême pierre de touche peut-être de la paix européenne. Aujourd’hui, il est vrai, la Turquie s’est rendue à l’ultimatum de l’Autriche, porté récemment à Constantinople par le comte de Leiningen ; mais on pourrait se demander combien il faudrait de soumissions de ce genre pour que l’indépendance de l’empire turc ne fût plus qu’un, mot. Il y a des esprits qui pensent que les choses ont duré longtemps ainsi pour l’empire ottoman et dureront longtemps encore. C’est justement parce qu’elles ont duré beaucoup que le dénoûment doit être plus prochain ; c’est justement parce qu’on a essayé de tout que le doute s’accroît et se propage sur l’intégrité et l’indépendance de la Turquie. Le vieux parti ottoman et ce qu’on a nommé le parti réformiste ont été vus à l’œuvre, et il n’est pas facile de dire s’il y a eu beaucoup moins d’impuissance et de corruption d’un côté que de l’autre. La France une fois a cru voir en Égypte un moyen de rajeunissement pour le vieil empire, et il s’est trouvé que ce n’était qu’un mirage, l’artifice puissant d’un homme énergique qui a emporté avec lui son secret. Il est peu présumable au reste que les gouvernemens de l’Europe abordent de front cette terrible et inévitable question ; mais il ne serait point impossible qu’ils ne marchassent au même but d’une manière détournée, en favorisant, comme on le fait aujourd’hui, la création de principautés à demi indépendantes, semblables à celles du Monténégro. Quelle peut être dans ces complications la politique de la France ? C’est une politique toute tracée, dira-t-on : elle consiste dans le maintien de l’intégrité et de l’indépendance de l’empire ottoman. Oui, c’est toujours le mot officiel qui est dans la bouche des cabinets ; mais si cette indépendance arrive insensiblement à n’être plus qu’une fiction par une série de démembremens indirects, il s’ensuivra que la question aura été résolue en dehors de toute participation de notre pays. Le malheur pour la France, c’est que depuis longtemps les révolutions sont venues fausser sa politique extérieure ou la réduire à l’impuissance ; elles ont créé à notre pays cette situation singulière et anormale où l’action isolée serait la plus périlleuse des tentatives, outre son impossibilité même, et où il n’est pas moins difficile de fonder une politique efficace sur des alliances vraies, sincères et durables. Et cependant plus que jamais aujourd’hui il y a pour la France une invincible nécessité de porter un regard ferme et prudent sur ces crises qui se préparent, que la sagesse peut ajourner encore, mais qui viendront infailliblement, à un instant donné, faire subir à l’équilibre de l’Europe la plus solennelle et la plus décisive des épreuves.

À travers cet ensemble de faits et d’incidens de nature à affecter la situation générale de l’Europe, chaque peuple conserve sans doute son existence individuelle ; mais, même dans cette existence, il est encore plus d’un trait commun à tous les pays. Il n’est personne qui n’ait pu observer le singulier développement qu’ont pris depuis quelques années les questions religieuses. En Angleterre, ces questions se retrouvent partout dans la politique ; elles ont excité plus d’une fois les passions populaires et elles les exciteront probablement encore. Dans le Piémont, on sait quels sérieux et pénibles conflits se sont élevés entre l’église et le pouvoir temporel sur les points les plus délicats de la législation. Notre pays n’est point le dernier, on le pense, où se soit réveillée l’ardeur des discussions religieuses. Voici quelques années déjà que cette lutte se prolonge, passant par des alternatives diverses, alimentée par toute sorte de sujets ; dans ces derniers mois particulièrement, elle a pris un degré nouveau de vivacité. Ce n’est plus même dans les journaux et sous la forme des polémiques ordinaires qu’elle s’agite, c’est dans des mandemens, dans des actes émanés de l’autorité ecclésiastique. Il semble que l’esprit de discorde se soit glissé dans l’épiscopat. Quel a été le point de départ de cette phase nouvelle ? C’est l’interdiction lancée par Mr l’archevêque de Paris sur le journal l’Univers. La majeure partie de l’épiscopat français, d’après tous les indices, a approuvé la mesure prise par le prélat parisien. Il y a eu cependant des dissidences, et de là est né un nouvel incident plus grave que le premier sans nul doute. Mr l’archevêque de Paris a cru devoir déférer au saint-siège un mandement par lequel Mr l’évêque de Moulins se constituait en quelque sorte le juge d’un acte de sa juridiction, et opposait doctrine à doctrine. Nous n’avons point le dessein, on le conçoit, d’entrer ici dans un débat de cette nature. À travers tout, c’est toujours la guerre des doctrines gallicanes et des doctrines ultramontaines ; c’est la vieille lutte entre ceux qui reconnaissent et observent les traditions d’une église de France et ceux qui remonteraient aisément au-delà du concordat, au-delà même de Bossuet. En représentant dans cette mêlée l’intérêt gallican, Mr l’archevêque de Paris ne faisait rien que de simple et de naturel. Chose étrange cependant, et comme il est vrai que l’air de notre temps exerce partout son influence ! N’est-il point remarquable que M. Sibour cède justement lui-même à cette ardeur de polémique qu’il reproche à M. de Dreux-Brézé ? N’est-il point bizarre que sa correspondance avec Rome arrive au public français avant de parvenir au saint-siège ? Maintenant tous ces incidens sont portés devant le souverain pontife ; quelques-unes des personnes qui ont figuré dans ces polémiques ont même été déjà reçues, assure-t-on, par Pie IX, qui aurait gardé une attitude de réserve dont il ne se départira pas probablement. Et dans le fait, quelle décision pourrait-on lui demander ? Il est infiniment présumable qu’il répondra aux uns et aux autres par ce mot que citait récemment un prélat : Pax vobis ! C’est la meilleure réponse qu’il puisse faire, il nous semble. N’y a-t-il pas en effet dans ces déchiremens quelque chose de nature à affaiblir l’action de l’église elle-même ? Il pourrait bien, au surplus, ressortir de tout ceci une moralité : c’est que, si les journalistes n’ont point à se transformer en docteurs et en évêques, les évêques et les ecclésiastiques doivent à leur tour le moins possible se faire journalistes, c’est qu’en un mot chacun doit rester à sa place et à son rôle. Il arrive trop souvent que les journalistes sont d’assez mauvais évêques sans que les abbés soient de très bons journalistes.

Tels sont les déplacemens qui s’opèrent parfois dans le mouvement de la vie. L’agitation est aujourd’hui dans les sphères religieuses ; elle est bien loin, on le sait, d’être à un égal degré dans les régions politiques. Ici au contraire la paix règne, les polémiques sont rares, les conflits de pouvoirs ne sont guère possibles. Tandis que le corps législatif, réuni déjà depuis un mois, poursuit une session dont les alimens n’ont pas été nombreux jusqu’ici, le gouvernement continue à agir, à administrer, à appliquer ses idées dans les divers services publics ; il nomme des sénateurs, il institue par un décret une exposition universelle de l’industrie pour 1855 ; il s’occupe surtout du budget, qui vient d’être élaboré et discuté par le conseil d’état sous les yeux même de l’empereur, avant d’être soumis au corps législatif. Il ne faut pas s’étonner que l’intérêt, se détachant des luttes politiques, se reporte vers les affaires matérielles et financières. En définitive, c’est le dernier ordre de questions auxquelles un pays cesse de s’intéresser ; c’est celui où il éprouve toujours le besoin de voir clair. Un budget n’est-il point, à vrai dire, le livre de la fortune publique ? Chacun de ces chiffres qu’il contient ne va-t-il pas toucher aux plus intimes ressorts de l’existence nationale ? Le prochain budget d’ailleurs, à ce qu’il paraît, doit atteindre un but depuis longtemps poursuivi sans succès : il doit réaliser pour 1854 l’équilibre entre les recettes et les dépenses. Ainsi du moins l’annonce une communication officielle. Certes on ne saurait demander mieux, à la condition qu’aucun intérêt considérable n’en souffre, et que rien ne vienne déranger cet équilibre souhaité. Dans tous les cas, on peut toujours y voir l’influence du retour vers l’ordre et vers la sécurité. La communication dont nous parlions disait qu’il était dans l’intention de l’empereur que le budget fût désormais une vérité. À la bonne heure, que cet équilibre existe en effet, qu’il soit une vérité mieux que cette charte dont les révolutions seules ont fait un mensonge, et le résultat sera d’autant plus remarquable, qu’il coïncidera avec le maintien des réductions opérées dans plusieurs impôts depuis quelques années : réduction de l’impôt du sel et de la taxe des lettres, réduction de 27 millions sur la propriété foncière, abandon du dixième appartenant à l’état dans le produit des octrois. Dans leur ensemble, ces réductions ne s’élevaient à rien moins qu’à 96 millions. L’état a retrouvé un peu plus de 50 millions par le remaniement de l’impôt des boissons et de certains impôts indirects, par l’augmentation de certains droits d’enregistrement. Il reste donc pour le pays un dégrèvement réel de près de 45 millions. Le gouvernement a le soin de multiplier les exposés où se retrouvent les élémens de notre situation financière, et il n’a pas tort assurément. Les discussions prochaines du corps législatif ne feront sans nul doute qu’éclairer de lumières nouvelles ce progrès dans les finances publiques.

Si le gouvernement voulait répondre à un désir, à un besoin du pays, il n’en pouvait rencontrer un plus réel et plus vif que celui de voir s’accomplir des améliorations de ce genre. Ce n’est pas qu’il n’y en ait bien d’autres également légitimes qui doivent être le souci d’une administration juste et vigilante ; mais comment arrivera-t-elle à les découvrir pour les satisfaire ? Là est la question. Peu après le 2 décembre, on s’en souvient, le chef de l’état, en créant le ministère de la police, avait attaché au nouveau ministère des inspecteurs-généraux dont les attributions étaient peut-être un peu difficiles à définir. Ces nouveaux fonctionnaires, outre une mission de sécurité publique, étaient chargés d’une sorte d’enquête permanente sur les besoins, les intérêts, les tendances des populations ; mais il était aisé de voir qu’ils pouvaient n’être qu’une superfétation ou un embarras, leur action risquait de se confondre avec celle des préfets ou de s’en trop séparer. Il faut bien que quelques-uns de ces inconvéniens se soient manifestés, puisqu’un décret vient de supprimer les inspecteurs-généraux, en ne laissant subsister que des commissaires départementaux placés sous les ordres des préfets. Cela suffit bien d’ailleurs. Il est seulement à souhaiter que cette vaste et vigoureuse surveillance organisée dans le pays fasse moins sentir ce qu’il y a en elle d’étroit et de vexatoire que ce qu’elle a d’utile et de salutaire. On ne pourrait se plaindre certainement qu’elle s’appliquât à purger le pays de ces influences occultes qui vont ravager les âmes simples dans les campagnes. Nous tenons, quant à nous, pour une juste et morale mesure celle qui vient d’interdire la circulation par le colportage de tous ces récits de procès criminels et de causes prétendues célèbres. N’admire-t-on point en effet quelle saine et substantielle nourriture peuvent trouver des intelligences ignorantes dans toutes ces perversités ? Nous ne savons même jusqu’à quel point est utile la publicité donnée par la presse aux causes criminelles, du moins dans tous leurs détails. C’est là après tout un goût de décadence que ce besoin, de voir à nu les hontes, les scandales, les infamies secrètes de la vie sociale, ce penchant à s’intéresser aux meurtres romanesques. Il y a eu cependant un jour où les savans artifices d’une empoisonneuse ont réussi à tenir l’attention universelle en suspens, tandis que l’Europe était sur le point de s’enflammer ! Et qu’a-t-il fallu en 1848, si l’on s’en souvient, pour balancer l’intérêt de cette seconde et minutieuse profanation de la publicité imprimée au corps vierge d’une jeune fille, pour secouer l’opinion occupée à épier les gestes et les pâleurs d’un accusé ? Il n’a fallu rien moins qu’une révolution : digne réveil d’un plaisir de bas empire !

Voilà donc avec quel genre de récits prétend lutter une certaine littérature qui se dit populaire, parce qu’elle se vend bon marché, — plus encore qu’elle ne vaut. Heureusement ce n’est point là qu’il faut chercher les véritables symptômes littéraires, et, quelle que soit l’incertitude qui se fasse parfois sentir, l’esprit conserve un domaine inaccessible à de telles influences. Il vit par lui-même et pour lui-même. Nous parlions l’autre jour des tendances qui se dégagent du chaos contemporain, des écoles qui tendent à se former, des talens nouveaux qui s’élèvent et mûrissent. Soit, entrons donc dans cette région des tentatives nouvelles. Aussi bien il est on ne peut plus vrai qu’il existe une littérature différente de celle d’il y a vingt ans. Fit-elle les mêmes choses, elle les fait d’une autre manière. On la voit tour à tour s’inspirer de la réalité, de la fantaisie ou du bon sens ; elle réunit même parfois la finesse d’une observation pénétrante et une certaine grâce idéale de l’imagination, et ce qui prouve que ce sont là des qualités qui conservent encore leur attrait et leur empire, c’est le succès obtenu par les Scènes et Proverbes de M. Octave Feuillet, qui viennent d’être publiés de nouveau. M. Feuillet est une de ces rares natures auxquelles la vulgarité répugne, et qui portent dans les choses littéraires une distinction charmante. Il a su être original dans ses proverbes après M. Alfred de Musset. Si la Crise, le Pour et le Contre, la Clé d’or, sont des fruits cueillis au même arbre que le Caprice, ils gardent du moins leur propre et intime saveur. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’aucun théâtre n’ait songé encore à transporter sur la scène quelques-unes de ces esquisses où une juste et délicate moralité s’enveloppe d’esprit et de bonne grâce. N’y aurait-il point là une épreuve des plus curieuses et qui serait certainement favorable à l’auteur ? Le public y trouverait de son côté une de ces fêtes du bon goût auxquelles ne l’ont point accoutumé les mille inventions vulgaires dont la scène se remplit tous les jours. C’est donc un succès légitime et consacré aujourd’hui que celui des Scènes et Proverbes, — succès qui indique à M. Feuillet la voie qu’il doit suivre : il n’a qu’à demeurer fidèle à son talent et à écouter cette ingénieuse et délicate inspiration qui fait l’attrait et la vie de ses élégantes études.

Quant à M. Champfleury, qui apparaît au pôle littéraire opposé et dont le talent assurément n’est point ordinaire, c’est un réaliste d’instinct et de système ; c’est là son malheur. Le réalisme, qu’est-ce autre chose en définitive que l’absence complète de l’art ? Ceux qui ont fait cette belle découverte dans la littérature, comme dans la peinture, ne remarquent point que tel détail observé dans un paysage ou dans la vie peut exister bien réellement et n’être point vrai cependant dans un sens général, parce qu’il n’est qu’une étrangeté, une bizarrerie, une discordance. Or le but essentiel de l’art, c’est de rechercher et de reproduire une certaine vérité générale dans la nature physique comme dans la nature morale, dans la combinaison des lignes comme dans la combinaison des sentimens et des caractères. Qu’importe que l’être auquel l’imagination rend la vie ait existé ou non, s’il est vrai humainement, moralement, dans les conditions où il se trouve placé ? Maintenant que dirons-nous des Contes du Printemps de M. Champfleury et des Aventures de mademoiselle Mariette ? C’est une étude faite sur le vif de ce monde interlope peuplé d’artistes au chapeau pointu et de femmes qui pratiquent le communisme sans l’avoir inventé. M. Champfleury est très certainement persuadé que ce qui fait l’intérêt de son histoire, c’est ce monde qu’il peint et le soin qu’il met à reproduire la réalité nue et sans voiles, comme il dit. Il se trompe singulièrement cependant. La vérité est que, pour s’intéresser aux aventures de Mlle Mariette, il faut surmonter un certain dégoût. Le côté remarquable de cette étude, c’est qu’il y a réellement, en dépit de tout, une rare faculté d’observation. Gérard et Mariette peuvent être des héros très authentiques de la Bohême ; mais on sent en même temps, à travers toute cette corruption, palpiter en eux quelque chose de vrai et d’humain. Pour être un si bon réaliste d’ailleurs, il est toute une face de cette histoire de la Bohême que M. Champfleury ne peint pas, et qui nous était révélée l’autre jour par ce navrant récit qu’on a pu lire. C’étaient deux pauvres jeunes gens envoyés peut-être à Paris pour faire des études sérieuses. Ils écrivaient ou ils faisaient de l’art, eux aussi. Chaque soir, ils allaient s’établir dans un café ; ils y trouvaient un abri contre le froid, ils buvaient un peu d’eau-de-vie et dévoraient à la dérobée cette râpure qu’on répand sur les tables de jeu : c’était là toute leur nourriture ! Un jour, le maître du lieu s’aperçoit de ce triste manège, et, touché de leur détresse, il les engage à prendre part à son repas. Il les engage une seconde fois, puis ils ne reviennent pas, honteux d’avoir été découverts, — et quand on se met à leur recherche, on les trouve l’un et l’autre sur un grabat achevant de mourir de misère et d’inanition. Si l’histoire n’est point vraie, elle n’en a pas moins son prix. Voilà bien aussi de la réalité, et qui a de plus le mérite de jeter un jour sinistre sur toute une région de la vie littéraire, de cette Bohême où la pauvreté n’est pas toujours aussi gaie et aussi facile à supporter que dans les romans de M. Champfleury ! Misère ou non, au surplus, ce n’est point là, à coup sûr, une atmosphère où le talent puisse trouver un aliment salutaire et fortifiant.

Savez-vous où le talent peut gagner ? C’est quand il se mêle au monde, quand il ne borne point son horizon à ces régions malsaines, quand il se retrempe dans l’action. Il est rare que l’action, dans ce qu’elle a de plus viril, n’exerce point une influence heureuse sur l’esprit, même sur l’esprit appliqué aux choses littéraires ; elle lui donne une allure plus nette, plus précise et plus ferme. Le talent de M. de Molènes a certainement grandi dans une épreuve de ce genre. Les révolutions ont parfois d’étranges résultats ; il semble qu’elles viennent mettre chacun en demeure de recommencer une nouvelle vie. Quand vint 1848, M. de Molènes était simplement un écrivain ; la révolution en fit un soldat, un volontaire de la garde mobile, de cette garde dont il a retracé l’existence avec une mâle et poétique vigueur, après avoir eu sa part dans les luttes de juin et avoir été gravement blessé. Bientôt la garde mobile perdit la faveur publique, et alors M. de Molènes embrassait la véritable carrière du soldat ; il entrait dans l’armée, où il est encore. Les Caractères et récits du temps ne sont autre chose que le fruit de cette phase nouvelle de son talent retrempé dans la vie active. Et en effet, dans beaucoup de ces pages, dans bien des analyses de passions féminines ne sent-on pas comme une main hardie et cavalière ? Il passe à chaque instant comme une vision de la vie militaire ; on a pu lire ici la plupart de ces esquisses : la Garde mobile, la Comédienne, la Légende mondaine, les Soirées du Bordj. Ce qui fait le mérite de ces récits, c’est encore l’observation, mais l’observation appliquée à un certain monde, à une certaine espèce de natures élégantes et fières, nerveuses et ardentes. L’auteur a certainement des types qui n’appartiennent qu’à lui, et où on retrouve un mélange singulier de passion, de poésie, d’ironie, de voluptueuses ardeurs. C’est un monde tout à la fois plein de réalité et de fantaisie. Poursuivons encore ce domaine, où l’observation se mêle à la fantaisie capricieuse. C’est une chose à observer : depuis quelque temps, la nouvelle fleurit avec une merveilleuse abondance. Tout prend la forme de la nouvelle et se plie à ce cadre léger et facile. D’un côté, ce sont les Sorcières blondes, de M. Emmanuel de Lerne ; de l’autre, ce sont les Femmes de vingt-cinq ans, de M. Xavier Aubryet, et ce qu’il y a de particulier, c’est qu’aucun de ces livres n’est sans talent. Ce qui manque, c’est la vive originalité, cette originalité qui se retrouve après tout dans M. Champfleury. Il serait difficile de classer avec précision les Sorcières blondes aussi bien que les Femmes de vingt-cinq ans. L’un de ces recueils est empreint d’une certaine distinction élégante ; l’autre est une lointaine et subtile imitation de l’analyse de Balzac : ce n’est point du réalisme, ce n’est point tout à fait de la fantaisie ; mais il y a encore plus loin de là à l’école du bon sens, qui avait l’autre soir sa fête à l’Odéon par la représentation de la comédie nouvelle de M. Ponsard.

Nul écrivain n’est assurément plus digne que l’auteur de Lucrèce d’intéresser les esprits sérieux à ses tentatives. Aussi n’est-ce point sans une curiosité singulière qu’on voyait la toile se lever sur ce tableau nouveau de la vie humaine que M. Ponsard a essayé sous le titre de l’Honneur et l’Argent. Lorsque le bruit s’est répandu que l’auteur d’Ulysse travaillait à une comédie, il a pu, certes, très légitimement s’élever un doute assez grave, doute fondé sur la nature même du talent du poète, sur les habitudes de son esprit, sur ce qu’il a essayé, sur ce qu’il a fait jusqu’ici. Avec la meilleure volonté du monde, en effet, après Lucrèce comme après le poème d’Homère, après Charlotte Corday comme après Horace et Lydie, on ne saurait trouver dans M. Ponsard l’invention, la verve, le don de vive observation, le trait rapide et ferme, et moins encore cette libre et puissante humeur qui élève un Molière au-dessus de tous les génies, et pourtant ne faudrait-il point tout cela pour tenter la forte et saisissante comédie du XIXe siècle ? Toutes ces qualités ne seraient-elles pas nécessaires surtout là où la nouveauté est loin d’être dans le sujet ? L’honneur et l’argent ! c’est une vieille histoire, c’est le contraste éternel entre l’existence laborieuse et difficile et les honneurs facilement acquis, entre la probité indigente et le vice fastueux, entre les insolens dédains de la richesse et les pudeurs de la pauvreté, entre l’instinct qui nous dit d’aller là où le bien nous appelle, et l’instinct qui nous pousse là où sont le luxe, la fortune, l’influence, le pouvoir, et avec eux l’hommage universel. Quelque vieille que soit cette histoire, nous ne disons point qu’elle n’ait sa nouveauté et son à-propos. De tous les dieux en honneur de notre temps, l’argent est assurément celui qui a le plus de sectateurs ; mais enfin cette histoire, il faut la rajeunir, la rendre plus saisissante par la forme, par les caractères, par l’action. Or l’action est justement ce qui manque le plus à la comédie de M. Ponsard. C’est ce qui fait qu’on ne sait pas trop parfois ce que sont ces personnages qui s’agitent, d’où ils viennent et où ils vont. Les effets les plus saillans naissent moins de l’action elle-même que d’un laborieux artifice. Tenez, il y a là un homme d’état, il n’a point d’autre nom : c’est un type, sans doute ; à quel propos vient-il ? — Pour offrir au héros de la pièce, tombé dans la misère, une place d’expéditionnaire ! On ne saurait certainement employer de plus grands moyens pour amener un petit effet. En réalité, l’œuvre nouvelle de M. Ponsard est moins encore une comédie qu’une satire dialoguée, qui tombe parfois dans l’épître morale. C’est un cadre commode où l’auteur développe sous ses faces diverses l’idée de ce contraste perpétuel de l’honneur et de l’argent. Il y a sans nul doute dans les développemens de M. Ponsard des traits heureux, des accens élevés, une certaine verve d’honnêteté contre toutes les capitulations intéressées de la conscience, contre la mollesse des âmes que l’appât du bien-être corrompt ; mais en ceci même, par malheur, M. Ponsard ne s’élève point au-dessus du niveau d’une nature peu inventive par elle-même. Il va souvent droit contre recueil habituel de son talent, le lieu commun. M. Ponsard, il faut le dire d’ailleurs, porte en ce genre une certaine naïveté qui lui fait remplir ses ouvrages d’une foule de vérités qu’on est à coup sûr charmé de retrouver, mais qu’on connaissait depuis longtemps. L’Honneur et l’Argent contient une infinité de ces vérités trop vraies et auxquelles la poésie de l’auteur n’ajoute aucun attrait nouveau. Que si on compare au surplus l’Honneur et l’Argent à bien d’autres comédies contemporaines, l’œuvre de M. Ponsard est assurément supérieure, tout en étant loin de réaliser encore l’idée d’une comédie originale et puissante. — Chose étrange cependant ! nous en étions tout à l’heure à l’état de l’Europe, aux luttes du monde religieux, et nous voici au théâtre, à ses tentatives, à ses popularités éphémères. N’est-ce point là la vie sociale dans sa diversité, embrassant tous les intérêts, s’étendant à toutes les préoccupations, passant d’une impression à l’autre,.faisant sans cesse marcher ensemble les plaisirs intellectuels et l’observation, de tous ces pays qui ont aussi, comme la France, leur existence, et leurs intérêts propres ?

Le mouvement général suit son cours en effet : il ne change point dans son essence, la forme seule varie. Chaque pays a son rôle et son attitude dans cette mêlée contemporaine. Un des traits les plus caractéristiques peut-être de la situation actuelle de l’Angleterre, c’est la discussion qui a eu lieu dans le parlement au sujet de l’intervention possible des gouvernemens de l’Europe auprès du cabinet anglais pour réclamer des mesures contre les réfugiés. Lord Aberdeen dans la chambre des lords, lord Palmerston dans la chambre des communes ont eu à répondre sur ce point à des interpellations parlementaires. Le fond des déclarations des deux ministres est le même sans doute ; mais c’est la réponse de lord Palmerston qui est, on le pense bien, la plus nette et la plus décisive. Cette réponse, facilement prévue, c’est que l’Angleterre n’avait aucune mesure à prendre contre les réfugiés, qu’elle n’avait point à s’occuper de la sécurité intérieure des autres états. Aucune loi d’ailleurs ne permettrait ces mesures, et le cabinet anglais n’est nullement dans l’intention de réclamer du parlement de nouveaux moyens d’action contre les réfugiés. Le seul correctif apporté par lord Palmerston dans sa déclaration, c’est que les réfugiés, à leur tour, ne doivent point abuser de la libérale hospitalité qui leur est offerte, et qu’il est de leur honneur de ne point faire du sol britannique un foyer de permanentes hostilités, contre les alliés de l’Angleterre. Depuis quelque temps déjà, au reste, l’opinion publique s’était émue de cette question. L’inviolabilité du droit d’asile est un de ces privilèges dont le peuple anglais est jaloux. Et ici, qu’on le remarque, l’intervention de la presse et de la tribune, de l’opinion publique en un mot dans les affaires de diplomatie, est souvent périlleuse ; elle risque de nuire aux intérêts qu’elle prétend servir ; elle refroidit les relations des cabinets et embarrasse leur action. N’admire-t-on pas cependant ce que l’opinion publique, avertie et éclairée, peut prêter de force, quand elle se tient, en quelque sorte, derrière un gouvernement et lui sert de permanent auxiliaire ! L’Angleterre a réalisé plus d’une fois ce rare et puissant phénomène, qui est dans ses habitudes. Maintenant quelle sera la décision de l’Autriche en présence de ces fins de non-recevoir opposées par anticipation à ses réclamations ? S’arrêtera-t-elle, ou poursuivra-t-elle la démarche diplomatique dont on lui prête la pensée ? Dans tous les cas, on sait déjà la réponse. Tel est donc, vis-à-vis de l’Angleterre, l’état de la question en ce qui concerne les réclamations possibles de l’Autriche.

Mais ce n’est point, on le sait, le seul côté par où cette triste échauffourée de Milan ait soulevé des difficultés ; il vient même d’en surgir une nouvelle qui n’est pas la moins grave peut-être. Après la dernière tentative qui a ensanglanté la Lombardie, au milieu du calme de la masse des populations, on a pu se demander si la modération n’était pas, pour le gouvernement autrichien, le meilleur moyen de pacification. Malheureusement L’Autriche est comme conquérante en Lombardie ; elle sent bien que dans tout soulèvement il y a quelque chose de plus qu’une émeute ordinaire : il y a le péril permanent d’une explosion de l’instinct national ; de là ce besoin ardent de détruire tous les élémens de résistance, d’atteindre et de frapper tout ce qui peut lui créer un danger, et dans cette voie les rigueurs engendrent les rigueurs. Aux sévères mesures que l’Autriche a déjà prises, elle vient d’en ajouter une bien faite pour tendre encore plus cette situation critique : elle vient de mettre sous le séquestre les biens de tous les émigrés lombards répandus aujourd’hui soit dans les autres pays de l’Italie, soit dans le reste de l’Europe. Mais c’est ici que s’élève une complication nouvelle. Beaucoup de ces réfugiés, et les plus éminens, notamment le comte Borromeo, le duc de Litta, sont aujourd’hui sujets sardes ; ils sont sous la protection du gouvernement piémontais, et ne sont plus même émigrés, à vrai dire. Le cabinet de Turin peut-il laisser violer dans leur personne les privilèges de la nationalité piémontaise ? Il y a là, on le comprend, une des questions les plus délicates, non point qu’elle soit douteuse en droit, mais en raison de la situation réciproque de l’Autriche et du Piémont en Italie. C’est ainsi que le gouvernement de Turin, après avoir agi avec une énergique loyauté dans l’affaire de Milan, se trouve engagé dans une complication inattendue. Déjà, on a dit qu’il s’était adressé à l’Angleterre comme puissance médiatrice. Ce ne serait peut-être pas en ce moment le meilleur moyen d’arriver à un facile dénoûment. Cela suffit dans tous les cas pour faire sentir une fois de plus combien de périlleux élémens peuvent se retrouver dans les relations de l’Autriche et du Piémont. Quant à la Suisse, le blocus du Tessin n’a point cessé, et rien ne démontre que les mesures rigoureuses qui semblent être dans la pensée du gouvernement autrichien ne doivent, jusqu’au bout, recevoir leur exécution. Le conseil fédéral a espéré un moment désarmer l’Autriche en prescrivant l’internement de tous les réfugiés ; mais cela n’a point suffi, et la question se trouve aujourd’hui plus compliquée que jamais. Le conseil fédéral a essayé, après une vaine tentative de conciliation, de protester tant contre le blocus du Tessin que contre l’expulsion de ses nationaux de la Lombardie, il a même distribué une somme de 10,000 francs aux expulsés tessinois, comme pour confirmer ses protestations ; mais cela évidemment ne résout rien. La question reste entière. Aujourd’hui c’est aux gouvernemens européens, et particulièrement à l’Angleterre et à la France, que le conseil fédéral fait appel, assure-t-on. La Suisse a par malheur réussi à se rendre suspecte, depuis que les gouvernemens révolutionnaires l’ont en quelque sorte subjuguée, et c’est ce sentiment de défiance qui est indubitablement le plus efficace auxiliaire de l’Autriche.

L’Espagne est heureusement à l’abri de ces agitations où se trouve engagée jusqu’à un certain point la paix, ou du moins les bons rapports de plusieurs pays ; mais elle en a qui lui sont propres. La crise où elle est entrée depuis quelque temps n’est point arrivée à son terme ; elle continue au contraire. Il est seulement permis d’espérer aujourd’hui qu’une politique ferme et modérée à la fois réussira à ôter à la situation du pays ce qu’elle a eu un moment de critique et de périlleux. Des élections ont eu lieu récemment, comme on sait, et la majorité qui en est sortie en faveur du ministère n’est point douteuse. Les oppositions réunies dans le congrès ne forment point un corps assez compacte pour tenir en échec le cabinet. Elles ne dépassent point d’ailleurs, dans leur ensemble, le chiffre de quatre-vingts voix, et ce qu’on a pu remarquer, c’est la défaite électorale de quelques-uns des membres les plus éminens du parti progressiste, de M. Olozaga, de M. Escosura notamment. Par contre, le ministre de l’intérieur de l’ancien cabinet, M. Bertran de Lis, a également échoué dans les élections. C’est, à ce qu’il paraît, une chose passée en usage, que cette mésaventure des ministres de l’intérieur quand ils quittent le pouvoir. Déjà, il y a deux ans, après la retraite du cabinet Narvaez, dont il faisait partie, M. le comte de San-Luis avait subi le même sort, et il est aujourd’hui rentré au congrès. C’est le 1er mars que se sont réunies les chambres, et la session est maintenant en pleine activité. Le premier acte du congrès a été la nomination à la présidence de M. Martinez de la Rosa, qui était le candidat du ministère, et qui d’ailleurs a réuni à peu près l’unanimité des voix. Aujourd’hui le congrès est absorbé par le lent et ingrat travail de la vérification des pouvoirs. Chose étrange, quelque vivacité qui éclate parfois dans ces discussions, ce n’est point cependant au congrès qu’ont eu lieu jusqu’ici les débats les plus ardens et les plus animés, c’est dans le sénat. Le sénat semble être plus particulièrement le foyer d’une opposition active et impatiente, et c’est pour cela probablement que le cabinet a pris soin de nommer un certain nombre de nouveaux sénateurs qui viendront heureusement rétablir l’équilibre. Déjà deux graves discussions ont eu lieu au sénat, l’une au sujet d’une proposition de M. Peña-Aguayo, touchant le dernier décret sur la presse, l’autre à l’occasion d’une réclamation adressée à la haute chambre par le maréchal Narvaez sur les mesures dont il a été récemment l’objet. La première de ces discussions a été résolue dans un sens favorable au ministère ; l’autre a amené simplement, avec l’adhésion du gouvernement, la nomination d’une commission chargée d’approfondir la question. Dans tous ces débats, au surplus, on peut le remarquer, il y a de la part des oppositions une certaine impatience ardente et mal contenue, un penchant perpétuel à multiplier les discussions irritantes. Il semble que les partis sont sous l’obsession de ces projets de réformes constitutionnelles dont il a été si souvent question. Ces projets, en effet, paraissent devoir être prochainement présentés. Les principales modifications, assure-t-on, doivent consister dans la prérogative accordée à la reine de nommer des sénateurs héréditaires, et dans un changement de la loi électorale, qui étendrait le droit d’élection dans la classe des propriétaires et le restreindrait dans les autres classes. Il est aisé de voir que, même dans ces conditions nouvelles, le régime constitutionnel subsisterait tout entier. Le meilleur moyen, au reste, de recommander ce genre de gouvernement et de le préserver de tout danger, ce n’est point de consumer des séances entières, comme semblent vouloir le faire les oppositions de l’Espagne, en stériles débats, tels que celui de savoir comment il faut introduire une interpellation ; c’est de le pratiquer avec modération, avec prudence, et surtout avec un esprit de juste et féconde conciliation.

Au milieu des alternatives de notre temps et des chances diverses des régimes politiques, on pourrait se demander, sans trop de prétention, s’il n’est point des pays qui, par leur caractère, semblent plus spécialement propres à cette vie constitutionnelle que l’Espagne travaille péniblement à maintenir et à régulariser chez elle. La Hollande serait assurément un de ces pays. Les chambres de La Haye poursuivent leurs travaux sérieux et pratiques. Un nouveau projet sur le régime des pauvres vient d’être soumis à la seconde chambre par le ministre de l’intérieur. La charité individuelle ou particulière ne tombe pas sous le régime de la loi, qui est appelée seulement à régir les institutions destinées à secourir les pauvres d’une manière permanente au nom de l’état. La loi nouvelle ne s’applique à aucune des manifestations isolées ou collectives de la charité privée, non plus qu’aux institutions de secours d’une communion religieuse ayant pour but de venir en aide aux pauvres de cette communion. Ces institutions ont leur administration propre. Le projet actuel, qui s’applique aux maisons de charité dirigées par l’état, les provinces et les communes, tend moins au reste à instituer de nouvelles règles qu’à réunir en une seule loi des dispositions jusqu’ici éparses. Il ne crée rien véritablement ; mais il donne plus de force et d’unité à la surveillance publique, et il permet au gouvernement, d’après les communications qui devront lui être faites par les administrations de charité, de constater avec exactitude l’état du paupérisme dans le pays.

Ce n’est pas d’ailleurs sur ce seul point que le gouvernement fait un utile et fructueux appel à la statistique et à la publicité. Les documens sur les finances, sur le commerce, se succèdent et témoignent tous d’un progrès remarquable. D’après l’une de ces publications, les recettes de l’état en 1852 se sont élevées au-dessus de celles de 1851 et ont dépassé de 1,943,000 florins les prévisions budgétaires, résultat d’autant plus notable qu’il coïncide avec des dégrèvemens d’impôts qui ont eu lieu dans la même période. Le commerce, depuis trois années surtout, est dans la même voie d’agrandissement régulier. Tout vient ainsi attester un mouvement matériel qui ne peut nécessairement que s’accroître et recevoir une impulsion nouvelle des plans que médite en ce moment même l’esprit d’entreprise. Il s’agite, en effet, en Hollande, divers projets qui ont tous pour but d’étendre les relations du commerce. L’un, qui s’est produit à Rotterdam, a pour objet de multiplier et d’activer les communications par la vapeur avec l’Angleterre et la France, la Baltique, Copenhague et Saint-Pétersbourg, la Méditerranée et les Indes. À Amsterdam, une commission vient d’élaborer un projet pour rapprocher cette capitale de l’Océan par un canal à travers les dunes jusqu’à Wyck, où seraient exécutés de grands travaux hydrauliques, et où un port de mer serait établi. Bien que ce projet grandiose ne soit encore que sur le papier, on voit comment dans ce pays les idées prennent une direction d’utilité publique, et tendent à s’élever au niveau des progrès contemporains de toutes les nations commerciales et industrielles. Ne sont-ce pas là les signes de ce développement modéré et paisible qui semble si bien dans le caractère néerlandais ? D’un autre côté, le gouvernement vient de mener à bonne fin une négociation d’un assez sérieux intérêt : il vient de conclure un nouveau traité avec la Société de Commerce au sujet de la dette de dix millions de florins contractée par l’état envers cette société et de la vente de produits coloniaux. L’intérêt de la dette est diminué. Le bénéfice de la société sur la vente des produits dont elle a le monopole sera de 2 1/2 pour 100 au lieu de 2 3/4. En 1855, cet intérêt ne sera plus que de 2 pour 100. En outre, une grande quantité de produits coloniaux devra être vendue aux Indes même, ce qui amènera nécessairement une plus grande affluence de capitaux à Java. C’est la solution d’une question qui était depuis longtemps pendante.

La Hollande, qui n’est pas seulement un pays d’industrie et de commerce, vient de perdre coup sur coup quelques-uns de ses hommes politiques et de ses écrivains les plus distingués. C’est d’abord M. Van Lennep, poète octogénaire qui, pendant un demi-siècle, avait été professeur de littérature ancienne à l’athénée de La Haye. Poète latin, poète national d’une rare élégance, doué d’un patriotisme éclairé, d’un esprit religieux et plein de tolérance, Van Lennep a exercé longtemps une réelle influence. Son Chant des Dunes marque dans la poésie hollandaise moderne. Ses recherches archéologiques et linguistiques lui assignent une place parmi les savans de son pays, où il a contribué à propager l’amour des études classiques. Un autre de ces hommes éminens que la Hollande a récemment perdus, c’est M. le baron Van Doorn. M. Van Doorn avait été gouverneur des Flandres avant la révolution belge, et il avait su jusqu’au dernier moment maintenir l’autorité hollandaise. Il fut depuis successivement ministre de l’intérieur et vice-président du conseil d’état. Ce n’est qu’en 1848 qu’on lui enleva ces dernières fonctions par un acte qui entre peu dans les habitudes hollandaises, et le roi, pour lui témoigner sa confiance, le nomma grand maréchal de sa maison. M. Van Doorn joignait à une grande activité dans les affaires un goût remarquable pour les sciences et les lettres ; c’est à ce dernier titre qu’il était un des curateurs de l’université de Leyde.

La Turquie vient de traverser une crise délicate, malheureusement elle n’en est pas sortie à son avantage. L’Autriche a pris une revanche de l’échec qu’elle avait éprouvé dans l’affaire des réfugiés hongrois. Il y avait longtemps que cette puissance cherchait à se relever d’une humiliation qui lui tenait au cœur ; les fautes de la Turquie sont venues à propos lui en fournir l’occasion. Il faut convenir, en effet, que, parmi les exigences récemment formulées à Constantinople par le comte de Leiningen, toutes n’étaient pas sans fondement. Sans doute, l’Autriche a profité de la circonstance pour articuler des griefs d’une légitimité au moins contestable ; mais, sur d’autres points, la Turquie avait des torts graves, et elle s’était ainsi exposée à voir la diplomatie autrichienne blessée répondre à quelques dénis de justice par des réclamations exorbitantes. Les entraves imposées par Omer-Pacha au commerce autrichien en Bosnie, la présence de réfugiés hongrois et polonais dans l’armée ottomane lancée contre le Monténégro, enfin cette expédition elle-même, qui était de nature à créer quelque agitation sur les frontières de l’Autriche, donnaient assurément quelque apparence de raison à la plupart des représentations portées à Constantinople par le comte de Leiningen. Il nous paraît, à la vérité, beaucoup plus difficile de justifier les prétentions de l’Autriche sur les deux petits ports de Kleck et de Sotorino, dont elle réclame la possession, ou du moins dont elle voudrait régler l’usage, dans le cas où ils resteraient aux mains de la Turquie. Ces ports ont toujours passé, jusqu’à présent, pour être la propriété incontestée de la Porte-Ottomane. Cette situation est assurément gênante pour l’Autriche, car ces deux ports coupent en deux points différens le territoire de la province autrichienne de Dalmatie. C’est une anomalie, sans nul doute, et l’on conçoit sans peine que l’Autriche cherche à y remédier. Cette anomalie cependant est un fait consacré par les traités, et qui ne peut être l’objet d’un ultimatum. L’Autriche peut ouvrir des négociations pour acquérir la possession de Kleck et de Sotorino, nécessaire à ses communications avec l’extrémité de la Dalmatie, et c’est ce qu’elle paraît avoir essayé de faire à d’autres époques ; mais aucune considération de droit des gens ne l’autorise à sommer la Porte de renoncer à une possession sur laquelle il ne s’était élevé aucune incertitude jusqu’à ce jour. Quelle a été, à cet égard, la réponse de la Porte aux injonctions du cabinet autrichien ? C’est ce qui reste encore incertain après les explications données par la presse autrichienne sur le résultat de la mission extraordinaire du comte de Leiningen. Il n’est pas douteux toutefois que la Turquie n’ait cédé sur tous les autres points, et notamment sur l’expédition du Monténégro. C’est cette expédition fâcheuse qui a évidemment fourni à l’Autriche ses meilleurs prétextes, et la Turquie doit comprendre aujourd’hui pourquoi ceux qui lui souhaitent de la stabilité et de l’avenir s’alarmaient de cette guerre si imprudemment entreprise. Encore n’est-elle pas au bout de tous les chagrins que la guerre du Monténégro lui vaudra. Voici que la Russie va venir à son tour réclamer non plus seulement la suspension des hostilités, mais l’indépendance des Monténégrins. Tel semble du moins être le principal objet de la mission du prince Menschikof à Constantinople. Voilà des difficultés d’où la Turquie est loin d’être sortie, et qu’elle eût évitées avec plus de prévoyance.

Il y a ceci d’étrange et de saisissant dans cette revue des choses contemporaines, que, pour peu qu’on ne se contente pas d’observer autour de soi et qu’on étende le regard au loin, il y a toujours à faire la part des révolutions. Quand ce n’est pas en Europe, c’est au-delà des mers ; quand ce n’est pas nous qui imitons le Mexique, c’est le Mexique qui nous imite. Les révolutions mexicaines passent en peu de temps par bien des phases, qui ne conduisent toutes malheureusement qu’à un résultat, la décomposition du pays. On a vu déjà que le président, le général Arista, avait donné sa démission et avait été remplacé par M. Cevallos, qui a fait un coup d’état en supprimant le congrès. M. Cevallos, à son tour, n’a pas duré longtemps. À peine l’un des chefs de l’insurrection, le général Uraga, a-t-il été arrivé à Mexico, que M. Cevallos, déjà discrédité et impuissant, a été obligé d’abdiquer le pouvoir au profit d’un dictateur provisoire, le général Lombardine ; maintenant c’est le général Santa-Anna qu’on attend. Des députalions sont parties de la Vera-Cruz pour aller le chercher à New-York. Santa-Anna est d’habitude l’homme des situations extrêmes au Mexique. Le malheur est que quand il a le pouvoir depuis six mois, il ne sait plus qu’en faire. Sa dernière dictature n’a pas laissé de bons souvenirs ; elle date de 1846, de la guerre avec les États-Unis, et on sait comment cette guerre se termina. Santa-Anna aurait beaucoup à faire pour être plus heureux cette fois. Bien des esprits, nous le savons, au-delà de l’Atlantique et en Europe trouvent qu’il n’y a qu’un remède à cette incommensurable anarchie : c’est la création d’une monarchie au Mexique. Oui, sans doute, la monarchie eût été une ancre, une garantie de stabilité et de durée pour ce monde hispano-américain, si on eût tenté de l’y établir à l’issue de la guerre de l’indépendance : la meilleure preuve, c’est que le Brésil, qui s’est trouvé dans ces conditions, est parvenu à s’asseoir sur des bases solides et fortes ; mais, depuis plus de trente ans, les anciennes colonies espagnoles, la plupart du moins, sont en proie aux bouleversemens, aux révolutions, à la dissolution. Entre le moment où la monarchie eût été possible et raisonnable - et aujourd’hui, il y a un intervalle pendant lequel les esprits se sont désaccoutumés de toute autorité, de toute règle, de tout frein. Au Brésil, au contraire, il n’y a eu nulle interruption, nul interrègne, entre la royauté ancienne et la royauté nouvelle. C’est ce qui fait que le Brésil prospère, paisible et calme, sous le juste et libéral gouvernement d’un souverain intelligent ; c’est ce qui fait que, indépendamment de l’immensité de son territoire, il jouit d’une supériorité réelle, comme état régulier, dans l’Amérique du Sud. Depuis trois ans, le Brésil a eu moins de changemens de ministères qu’il n’y a eu de révolutions au Mexique ou dans la République Argentine, par exemple.

Nous laissions, il y a peu de jours encore, la guerre allumée entre le général Urquiza et le nouveau gouvernement formé à Buenos-Ayres à la suite du mouvement révolutionnaire opéré au mois de septembre. Maintenant c’est au sein même de ce gouvernement que la discorde a éclaté. Les rues de Buenos-Ayres ont été ensanglantées au point que les résidens étrangers ont dû s’armer pour leur sûreté. Le gouverneur de la province, le docteur Valentin Alsina, s’est vu contraint de donner sa démission, et a été remplacé par le général Pinto, président de la salle des représentans. Les chefs de l’insurrection n’étaient autres que le ministre de la guerre lui-même, le général José-Maria Florès, et le colonel Lagos. C’est le 1er décembre qu’a éclaté ce nouveau mouvement. Le général Florès était sorti de Buenos-Ayres pour organiser des forces qui devaient aller rejoindre le général Paz, envoyé contre Urquiza. La réalité est qu’il se mettait à la tête de ces forces pour proclamer la déchéance du gouvernement et assiéger la ville de Buenos-Ayres. Les conditions posées par lui se résumaient en ceci : envoi de députés au congrès de Santa-Fé, éloignement de tout emploi public, pendant un an, du docteur Alsina et du colonel Mitre, ministre de l’intérieur et des affaires étrangères ; déclarer glorieux, comme d’habitude, le soulèvement du 1er décembre, payer les frais du soulèvement par-dessus tout, renouveler par moitié la chambre des représentans et élire un nouveau gouverneur. Les négociations engagées dans ces termes entre les chefs insurgés et les autorités restées à Buenos-Ayres n’ont en définitive abouti à rien, et divers combats livrés aux environs de la ville ne semblent pas avoir eu plus de résultat jusqu’ici. Que peut-il maintenant sortir de ces complications nouvelles, qui ne sont qu’un accès nouveau d’anarchie ajouté aux accès précédens ? Nul ne saurait le dire. Ce qui semble le plus probable, c’est que toute cette impuissance et ces violens déchiremens pourraient bien rendre des chances au général Urquiza.

Il s’en faut, en effet, que le général Urquiza fût aussi près de sa ruine qu’on le disait. Les nouvelles qui le représentaient comme vaincu et désarmé par les généraux Madariaga et Hornoz venaient de Buenos-Ayres. Voici cependant que le jour vient du côté opposé. D’après d’autres témoignages et d’autres journaux de l’Amérique, ce n’est point Urquiza qui aurait été battu, c’est lui, au contraire, qui aurait dispersé les forces de Madariaga et Hornoz, lesquels se seraient enfuis, l’un vers Corrientes, l’autre vers Buenos-Ayres. Le général Paz lui-même, envoyé contre Urquiza, aurait complètement échoué dans sa mission. En même temps, le congrès général, réuni à Santa-Fé le 20 novembre, sanctionnait la politique du directeur provisoire. Cette politique, politique au reste, est loin d’avoir été malhabile depuis quelques mois. Urquiza semble s’être proposé d’éloigner la guerre civile, d’empêcher la révolution de s’étendre aux autres provinces, et d’abandonner Buenos-Ayres à son propre sort. Il paraît avoir voulu laisser la révolution de Buenos-Ayres se consumer, s’épuiser, se dévorer elle-même. C’est ce qui est arrivé à peu près. L’insurrection du 1er décembre, si elle réussit, ne peut avoir d’autre résultat que de rattacher Buenos-Ayres à d’autres provinces, et de favoriser la politique du général Urquiza. D’ailleurs, ce pouvoir d’Urquiza régularisé était sans doute à l’origine la meilleure condition pour ce malheureux pays. À l’abri de cette autorité nouvelle, on eût pu travailler sérieusement, activement, au développement matériel de ces contrées ; on eût pu suivre la voie tracée par l’intelligente mesure qui avait déjà ouvert au commerce les rivières argentines. Aujourd’hui cela est plus difficile, car toute autorité qui s’élèvera à Buenos-Ayres se trouvera au milieu de partis divisés, déchirés, envenimés. C’est ainsi que chaque révolution vient retarder encore malheureusement la civilisation de ces pays, qui attendent le travail de l’homme, et à qui on donne sans cesse le sang versé dans les guerres civiles.           ch. de mazade.


astronomie descriptive [1]

L’astronomie, ainsi que plusieurs des sciences d’observation qui sont susceptibles d’applications mathématiques, peut être étudiée ou exposée à trois degrés divers de difficulté. D’abord on peut faire connaître, ou pour ainsi dire raconter les résultats de cette belle science en exigeant du lecteur une confiance aveugle dans les calculs et les observations des savans. C’est proprement alors la science descriptive, qui enregistre toutes les conquêtes de l’esprit humain et connaît l’univers par ouï-dire. Suivant le précepte d’Horace, celui qui entreprend cette exposition difficile doit avoir principalement pour but la clarté du sujet qu’il veut développer, et abandonner les objets sur lesquels il désespère de jeter de l’éclat. Sous ce point de vue, les célèbres leçons de M. Arago et le Cosmos de M. de Humboldt sont des modèles parfaits. Une seconde manière bien plus sérieuse d’étudier l’astronomie exige l’emploi des formules mathématiques, en général assez simples, au moyen desquelles les astronomes praticiens enchaînent les observations pour en déduire les lois des mouvemens célestes. Ici on peut vérifier soi-même, en partant des observations consignées dans les registres des grands établissemens, toutes les déductions précédemment admises, et même tirer de ces observations les conséquences nouvelles qui auraient échappé à ceux qui les premiers ont eu ces registres à leur disposition. L’astronomie est tout entière dans cette union de calculs suffisamment élevés pour utiliser les données de l’expérience avec les observations portées par la sagacité, l’habileté et la persévérance des astronomes au plus haut point de précision qu’il soit donné à l’homme d’atteindre.

Le troisième degré d’études astronomiques est pour ainsi dire tout à fait


  1. Voyez un premier article, l’Astronomie en 1852 et 1853, dans la Revue du 15 janvier.