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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1856

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Chronique n° 574
14 mars 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1856.

Se résigner à ne rien savoir dans un moment où le destin de l’Europe est en suspens, et où l’Occident tout entier est intéressé à la solution du problème que la diplomatie tient en ses mains, interpréter des signes fugitifs, souvent peut-être contradictoires, attendre chaque soir ou chaque matin que quelque éclair de lumière jaillisse, c’est là une condition que l’opinion subit, c’est même, peut-on dire, une des nécessités des circonstances actuelles. Rien de sérieux en effet, rien de décisif ne s’est accompli ostensiblement depuis quelques jours. Tout ce qu’on peut savoir, c’est que les séances du congrès se succèdent, entremêlées de réceptions et de fêtes, et que les délibérations suivent leur cours. Quant aux objets directs de ces délibérations et aux résultats acquis, là commence le domaine des conjectures, — domaine très vaste, en vérité, où les imaginations inventives peuvent se donner libre carrière. Chose à remarquer du reste : à mesure que les conférences se prolongent, il semble s’opérer un mouvement singulier. On dirait que les esprits se calment et deviennent moins impatiens. Ce silence obstiné du congrès est moins irritant ; on finit par s’accoutumer aux lenteurs inévitables et aux mystères d’une négociation laborieuse. Le monde fait fête aux négociateurs en attendant leur œuvre, et c’est peut-être lorsqu’on se sera bien accoutumé à vivre dans l’attente que le dénoûment éclatera tout à coup. Il n’est pas moins vrai qu’il y a peu de jours encore, tandis qu’on attendait patiemment à Paris sans rien savoir, le bruit d’un arrangement définitif se répandait subitement en Europe. Il n’y avait point à en douter, la paix était faite ; le comte Orlof avait prononcé une harangue chaleureuse, qui était fidèlement reproduite, et un traité avait été signé d’enthousiasme. Si on n’en voulait point convenir à Paris, c’est que le chef de l’état s’était réservé le privilège d’annoncer la bonne nouvelle à l’ouverture de la session législative. Sur quoi pouvait reposer ce bruit ? Lord Palmerston n’a point tardé à le dire à Londres : l’acte qu’on était parvenu à exagérer si étrangement, — le seul qui ait été divulgué jusqu’ici avec l’armistice, — c’était l’homologation par le congrès de Paris du protocole qui résumait les conditions acceptées par la Russie, et qui a été d’abord signé à Vienne dès les premiers jours de février ; c’était la transformation de ce protocole en préliminaires de paix. Il y avait un traité si l’on veut ; seulement ce traité préliminaire ne résolvait rien encore, laissait intactes toutes les questions d’où peuvent naître des difficultés, et tandis que lord Palmerston, dans le parlement anglais, réduisait le fait à ses proportions véritables, le chef de l’état en France ne le mentionnait même pas dans son discours à l’inauguration de la session législative, qui avait lieu aux Tuileries trois jours après. Encore une fois il fallait revenir à la réalité.

Au milieu des conjonctures actuelles, le discours de l’empereur à l’ouverture des chambres prenait évidemment une importance particulière. S’il n’a pu faire cesser pour l’instant aucune incertitude, s’il a laissé indécis le problème redoutable de la paix et de la guerre, il a du moins caractérisé l’état présent des choses en quelques traits précis, honorant l’empereur de Russie pour l’opiniâtreté de sa résistance et pour l’esprit de conciliation qu’il a semblé montrer plus tard, indiquant la part de l’Autriche, relevant la politique virile du Piémont, marquant la place de la Suède dans ce grand débat, et mettant au-dessus de tout l’alliance de la France et de l’Angleterre, — alliance formée pour la guerre, maintenue dans les négociations, et faite pour se resserrer encore dans la paix, si la paix se conclut. On pourrait dire que le discours de l’empereur est une profession de foi nouvelle, une déclaration de plus en faveur de l’alliance de la France et de l’Angleterre ; c’est là son importance. Au moment où le chef de l’état parlait ainsi, le congrès s’ouvrait à peine. Depuis ce jour, les conférences ont continué ; elles ont dû toucher à quelques-unes des questions les plus épineuses, et, sans prétendre pénétrer ce grand secret, il est bien clair du moins que les négociations n’ont point rencontré jusqu’ici quelqu’une de ces impossibilités qui rendent désormais tout effort inutile. Or, dans une telle situation, le chemin qu’on ne fait pas vers une rupture, on le fait manifestement vers la paix. Quel que soit le mystère qui plane encore sur les détails des conférences, c’est là l’impression générale, et cette impression n’est point étrangère peut-être à cette patience presque confiante avec laquelle l’esprit public attend la fin du congrès.

Qu’on observe exactement les conditions dans lesquelles se poursuit ce travail diplomatique. L’an dernier, lorsqu’on négociait à Vienne, on délibérait un peu les armes à la main, comme les nobles polonais autrefois dans leurs diètes, ce qui n’était guère un gage de paix. A travers la discussion publique et officielle des conférences, il y avait entre la Russie et les puissances occidentales une sorte de dialogue muet, qui ne laissait pas d’être fort expressif, La Russie semblait dire : Sébastopol n’est point réduit, il est resté debout devant vos forces coalisées ; vous n’avez pas le droit de demander à la diplomatie ce que vos armes n’ont pu conquérir. — Les puissances occidentales disaient à peu près à leur tour : Sébastopol tombera, il doit tomber ; c’est pour nous désormais un des prix de la lutte. — Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. La vigoureuse défense de l’armée russe a désintéressé l’honneur militaire du tsar ; la chute de Sébastopol a désintéressé l’honneur de nos armes. Il reste une question politique, — question immense à la vérité, mais qui ne peut se trancher que par des considérations politiques, et que l’empereur Alexandre ne peut résoudre en ce qui le touche qu’en observant sa situation, de plus en plus isolée, de plus en plus menacée en Europe. D’ailleurs, pour résister au dernier moment, pour reculer devant les plus simples et les plus directes conséquences de ses premières concessions, la Russie est allée bien loin aujourd’hui, et quand des puissances qui se combattaient la veille se sont rapprochées à ce point, il est difficile qu’une entente définitive et plus complète ne renaisse pas. Tout semble donc se réunir pour faire prédominer les chances d’une transaction, les prévisions de la paix. En lui-même, dans son principe, si les apparences ne trompent pas, le conflit actuel est un de ceux qui peuvent recevoir une solution favorable. Il faut s’entendre pourtant : cela ne veut point dire que, le principe d’un arrangement pacifique une fois admis avec ses conséquences principales, toutes les difficultés disparaissent aussitôt ; il en reste d’immenses. La rectification des frontières à l’embouchure du Danube ne pourrait, dit-on, être réglée que sur le terrain même par des commissaires des diverses puissances. L’organisation des principautés soulève des problèmes de toute sorte. Il est enfin une question qui se trouve dès ce moment, il est vrai, résolue en dehors du congrès, mais qui survivra à la guerre comme à toutes les négociations, et qui résume les destinées de la Turquie, de l’Orient tout entier : c’est la question de l’état des chrétiens et des réformes qui viennent d’être consacrées par un acte solennel du sultan.

Ce n’est point la particularité la moins curieuse de cette affaire qu’elle soit réglée justement en dehors de la participation de ! a Russie, c’est-à-dire de la puissance qui a toujours déguisé sous un prétexte de protection religieuse ses prétentions dominatrices en Orient. Le firman du 21 février est certes l’acte de la politique la plus libérale et la plus sage. Il consacre les anciennes immunités des chrétiens, leur droit à pratiquer librement leur religion et à bâtir des églises, leur admissibilité à toutes les fonctions publiques ; il supprime toute distinction ou appellation de nature à placer une classe quelconque des sujets du sultan dans un état d’infériorité vis-à-vis d’une autre classe, en raison du culte, de la race ou de la langue. Les chrétiens seront soumis, il est vrai, à une obligation qu’ils trouveront dure, celle du recrutement. Cette obligation est tempérée par la faculté du remplacement et du rachat. Un des côtés les plus graves du hatt-humayoun du 21 février est ce qui concerne le clergé chrétien. Les patriarches devront être nommés à vie. Ils prêteront serment à leur entrée en fonctions, de même que les métropolitains, archevêques ou évêques. Seulement la forme du serment sera réglée d’un commun accord entre la Porte et les chefs spirituels des diverses communautés. Les redevances ecclésiastiques de toute nature sont supprimées et remplacées par des revenus fixes attribués aux patriarches et par des traitemens en rapport avec l’importance, le rang et la dignité des divers membres du clergé. En un mot, l’église grecque se trouve réformée au profit des populations elles-mêmes, qui avaient trop souvent à supporter de véritables exactions. Aussi n’est-il point étonnant que les réformes nouvelles aient déjà soulevé de vives répulsions dans le clergé grec ; elles rencontrent de l’opposition dans le clergé chrétien comme dans le vieux parti turc et parmi les ulémas, qui voient dans ces libérales mesures le dernier coup porté à l’islamisme par le chef des croyans lui-même. Le hatt-humayoun du sultan d’ailleurs ne touche pas seulement aux conditions des populations chrétiennes ; il consacre le droit de propriété en faveur des étrangers qui ne le possédaient pas ; il confirme l’égalité des contributions ; il décrète la substitution de la perception directe des impôts au système des fermes. Une dotation devra être affectée aux travaux d’utilité publique ; le budget sera publié chaque année, des institutions de crédit seront créées, et pour accomplir toutes ces œuvres, la Porte fera appel à l’esprit et à l’expérience de l’Europe. Comme on voit, c’est tout un ensemble de réformes qui dénote assurément des intentions excellentes. Que manque-t-il donc à ce vaste programme politique ? Il lui manque d’être une réalité, et pour l’appliquer, le gouvernement du sultan aura à assouplir ou à dompter bien des élémens rebelles. Il n’est point douteux que le salut de l’empire ottoman ne soit attaché à cette régénération morale et matérielle, à cette fusion des populations que décrète le dernier firman ; mais le difficile est d’amener cette fusion, de faire vivre ensemble, tout au moins en bon accord, des religions si différentes, des populations entre lesquelles rien n’est commun, ni l’organisation de la famille, ni les rapports sociaux, ni les mœurs, ni les habitudes, ni même les jours du repos et la manière de compter le temps. Il est facile de voir l’immensité du problème qui se pose aujourd’hui en Orient. Ce n’est rien moins que la transformation d’une société tout entière. Quoi qu’il en soit, l’Europe a trouvé le chemin de l’empire turc, et lors même que ses armées ne seront plus en Orient, ses lumières, son intelligence, ses capitaux, ses représentans y seront pour garantir, stimuler et féconder cette réforme, dont il dépend des populations chrétiennes de s’approprier les bienfaits en s’élevant à la hauteur de leur nouveau rôle. Pour elles, le résultat de la guerre, c’est l’émancipation, et dans cette émancipation peut se trouver le secret de la régénération d’un empire oriental.

Un fait aujourd’hui semble indiquer la marche des travaux de ce congrès, où se traitent tant de grandes et décisives questions. La Prusse, jusqu’ici étrangère à toute délibération, vient d’être appelée aux conférences, où elle sera représentée par le président du conseil lui-même, M. de Manteuffel, et par M. le comte de Hatzfeld, ministre du roi Frédéric-Guillaume IV à Paris, Mais dans quelle mesure et à quel titre la Prusse va-t-elle participer aux négociations ? La note officielle publiée à ce sujet semble l’indiquer : c’est comme signataire du traité du 13 juillet 1841 que la Prusse est invitée à se faire représenter, c’est-à-dire sans doute qu’elle est appelée particulièrement à concourir aux modifications dont ce traité sera l’objet. Voilà donc où aboutit la Prusse, même dans ses succès, même dans une circonstance où le vœu secret de son gouvernement peut paraître accompli. Elle réussit à se faire, si l’on nous passe ce terme, une puissance incidente en Europe. Elle entre dans la négociation des grandes affaires du monde, non par l’autorité de sa politique, mais parce qu’elle se trouve avoir signé un acte abrogé aujourd’hui par la force des choses et par la volonté des alliés. Jusqu’à quel point, cette tardive et peu significative intervention du cabinet de Berlin est-elle de nature à satisfaire le légitime orgueil du peuple prussien ? C’est là ce qu’il serait assez difficile de dire. Au fond, le peuple prussien est froissé du rôle qu’on lui a fait jouer, de la politique qu’on lui a fait suivre ; il éprouve, on peut le dire, ce mécontentement indéfinissable que ressentent tous les peuples quand ils se trouvent, par la faute de leur gouvernement, dans une situation quelque peu effacée. Le roi Frédéric-Guillaume lui-même a certainement trop d’esprit pour être bien fier de ses succès diplomatiques ; aura-t-il du moins assez de fixité dans les desseins, de fermeté pour s’assurer et s’affermir dans la position qui lui est rendue aujourd’hui au sein de la conférence ? Si dans toute cette politique fuyante et mobile de la Prusse il y a une gravité réelle, ce n’est pas tant à cause du vide laissé momentanément par l’absence du cabinet de Berlin dans les conseils de l’Europe ; c’est parce que la paix elle-même laissera des difficultés de plus d’une sorte, comme il en reste toujours à la suite des crises où toutes les puissances n’ont pas fait leur devoir. Ces difficultés sans doute s’aplaniront sous quelque rapport dans la phase nouvelle où semblent entrer les négociations ; le germe existe pourtant, et c’est assez pour qu’il ne soit point inutile de noter cet élément essentiel dans la situation générale de l’Europe.

Chose assez curieuse, cette paix vers laquelle se tournent tous les regards n’est point faite encore, on l’attend des délibérations du congrès, et déjà on se demande ce qu’elle produira. Les esprits se mettent à rechercher quelles combinaisons pourront surgir, quelles alliances se formeront, quels événemens vont naître. La littérature politique vivait de la guerre il y a peu de temps ; elle commence à vivre de la paix, de cette paix dont elle salue les perspectives, dont elle calcule les conséquences, avant même qu’elle ne soit faite. Quelles combinaisons prévaudront dans la politique, si la guerre cesse définitivement ? C’est là certes une question immense ; en fait cependant elle se réduit à des termes bien simples pour certains esprits. Il s’agit de savoir s’il y aura un rapprochement plus intime entre la France et la Russie, ou si l’alliance des puissances occidentales survivra au conflit actuel. Il n’est point difficile d’apercevoir que l’auteur de quelques pages sur le Caractère et les Conséquences de la paix future incline vers une intimité avec l’empire du Nord ; seulement M. de Romand ne dit pas les raisons véritables qui peuvent rendre spécieuse cette pensée, souvent reproduite, d’une alliance de la France avec la Russie, et les considérations qu’il émet ou qu’il laisse pressentir sont peut-être de nature à rendre cette alliance singulièrement antipathique à tous les intérêts de notre pays. Évidemment, si la paix se conclut, des relations d’amitié renaîtront sans effort entre la France et la Russie. Ces relations pourront même être d’autant plus cordiales, que les armées des divers pays ont appris à s’estimer, qu’il y a toujours en Russie un goût réel pour la France, et qu’il n’y a parmi nous aucune passion nationale contre nos redoutables adversaires. Est-ce là néanmoins le fondement d’un système ? Pour longtemps encore sans doute, la vraie politique de la France résidera dans son alliance avec l’Angleterre, alliance utile non-seulement aux intérêts des deux pays, mais à la sécurité de l’Europe elle-même. C’est une pensée que M. de Gasparin développe, non sans talent, dans une brochure qui a pour titre : Après la paix, Considérations sur le Libéralisme et la Guerre d’Orient. M. de Gasparin porte quelquefois dans ses considérations une certaine ardeur méthodiste, une sorte de passion de secte : il n’est pas moins vrai, comme il le dit ici avec une grande justesse, que c’est une inspiration libérale qui a réuni la France et l’Angleterre, et que la même pensée doit faire durer leur union pour le maintien, la défense et les progrès de cette civilisation occidentale qu’elles représentent glorieusement. On a pu le remarquer, dans des questions secondaires, l’Angleterre et la France se querellent souvent ; dans les grandes questions, un lien naturel les rapproche, et si elles ne marchent point ensemble, le monde tout entier porte le poids de leurs divisions. Si l’alliance des deux nations eût existé depuis un siècle, il y a des attentats qui n’auraient jamais été commis en Europe ; les causes de la guerre actuelle n’auraient pas même pu se produire. Qu’on fixe un instant son regard sur les commencemens de ce siècle : s’il n’y avait point eu ce gigantesque, ce formidable duel entre la France impériale et l’Angleterre, Napoléon n’aurait pas laissé l’empereur Alexandre envahir et prendre la Finlande, la diplomatie anglaise ne fût point intervenue pour favoriser la paix de Bucharest, qui démembrait les principautés et rapprochait la Russie du Danube. L’alliance actuelle des deux peuples semble un amendement de leurs rivalités et de leurs fautes anciennes, et, ainsi que l’a dit l’empereur, la paix ne peut que mieux faire ressortir les avantages de cette communauté d’efforts et de politique.

C’est donc sous ces auspices que s’est inaugurée la session législative il y a quelques jours. Le corps législatif n’a point, il est vrai, à examiner cette situation dans ses élémens essentiels, dans ce qu’elle a de politique, et on comprend que ses travaux ne soient point de nature à balancer l’intérêt des délibérations du congrès. Les travaux des chambres françaises ont un caractère plus modeste, bien qu’ils se rattachent encore par certains côtés à la grande question qui s’agite. Parmi les projets que le gouvernement a présentés en effet dès l’ouverture de la session, il en est qui sont en quelque sorte une conséquence de la guerre ; d’autres servent à donner la mesure des ressources financières de la France. L’une des premières propositions soumises au corps législatif a pour but d’améliorer la situation des veuves des militaires tués sur le champ de bataille, et c’est là certes une pensée généreuse, qui ne peut même rencontrer de contestation. La pension de la veuve est élevée du quart à la moitié du maximum de la pension d’ancienneté affectée au grade dont le mari était titulaire. Quant à la situation financière de la France, elle se résume dans le budget de 1857, qui a déjà été présenté. D’après les calculs du gouvernement, les recettes devraient s’élever au chiffre de 1 710 474 512 francs, tandis que les dépenses seraient de 1 693 057 164 francs, ce qui constituerait un excédant de recettes de plus de 15 millions. Le progrès croissant des revenus publics autorise sans doute à beaucoup attendre des ressources de la France ; peut-être cependant y aurait-il à faire la part de l’imprévu. Dans ce budget normal, il ne faut point d’ailleurs comprendre les dépenses de la guerre, extraordinaires par leur nature et couvertes à l’aide de ressources extraordinaires. C’est une liquidation qui ne pourra se faire qu’à la paix, lorsque le bruit des armes, cessant tout à coup, laissera les peuples en face de leur situation réelle, de leurs dépenses et de leurs sacrifices.

Si les événemens qui s’accomplissent et qui passent dans la politique sont pour ainsi dire l’expression matérielle et palpable de la vie contemporaine, les œuvres littéraires en sont l’expression idéale. La littérature touche à tout dans ce monde ; elle va de la politique même aux choses les plus frivoles de l’imagination, de l’Académie au théâtre, de l’histoire au roman. Certes on ne peut dire que l’Académie française ne soit au premier rang dans cette vie littéraire. L’Académie est plus qu’un fait accidentel, elle est une institution, et même c’est l’institution la moins éphémère, parce que dans un pays comme la France elle représente ce qu’il y a de plus élevé et de plus durable, toutes les traditions de l’intelligence et du goût. L’Académie a cet avantage de ne point mourir, de revivre et de se renouveler sans cesse au contraire. Elle revit par ces élections qui viennent de temps à autre combler les places laissées vides, en donnant des successeurs à ceux qui s’en vont. Elle exerce un attrait naturel par ces réceptions où se presse d’habitude un monde élégant et lettré. Choix et réceptions, l’essentiel est qu’ils répondent à cet instinct délicat et infaillible de l’opinion, qui juge à son tour les jugemens de l’Institut lui-même. L’Académie recevait l’autre jour un de ses nouveaux élus, M. Ernest Legouvé, nommé pour succéder à M. Ancelot, et c’est un savant, M. Flourens, qui avait à répondre au récipiendaire. M. Legouvé, comme on l’a dit très exactement, n’a pu être élu ni comme politique, ni comme orateur, ni même comme un de ces hommes qui allient une certaine culture littéraire aux traditions d’un grand nom. A quel titre a— t-il donc été choisi ? Est-ce simplement pour l’éclat de ses productions ? Poète assez peu connu ce nous semble, conteur non sans talent, mais sans nouveauté, auteur en participation de plusieurs ouvrages dramatiques qui ont eu quelque succès sans avoir un véritable relief littéraire, moraliste d’une portée douteuse dans un livre sur les femmes, M. Legouvé n’a eu qu’à frapper aux portes de l’Académie pour être accueilli du premier coup comme un génie éminent qui s’impose, ou comme une médiocrité qui réussit à se concilier tous les suffrages. M. Flourens a bien pu lui dire avec quelque raison, en rappelant un mot de Fontenelle : Entrez, monsieur, « notre commerce vous sera utile. » M. Flourens, il faut l’avouer, a eu quelque peine à retrouver les productions de M. Legouvé et à leur donner un lustre suffisant. Le nouvel élu a-t-il du moins justifié par le discours qu’il avait à prononcer le choix dont il a été l’objet ? M. Legouvé a sans doute longuement parlé de son prédécesseur ; il a raconté la vie et les travaux de M. Ancelot, ses tentatives dans tous les genres, ses rivalités et ses déceptions ; il l’a montré faisant plus de quarante mille vers tragiques, épiques ou satiriques, pour aboutir à la notoriété éphémère d’un vaudevilliste. Par malheur, M. Legouvé ne s’est point arrêté là : il a voulu, lui aussi, professer en pleine Académie ses idées et ses doctrines, et c’est là qu’il est allé se heurter contre ce piège éternel des esprits qui ont plus de fantaisies vagues que de pensées justes. Pourquoi M Legouvé ne s’est-il point borné à tracer modestement la biographie de M. Ancelot ? Il eût évité de hasarder sur l’art dramatique des vues qui ont eu du moins le mérite de surprendre, de comparer la tragédie à un aérostat, et de faire dans le domaine de la critique littéraire et histoique des excursions qui l’ont conduit à des découvertes certes fort inattendues. Il eût évité encore de faire devant l’Académie l’apologie de la collaboration en matière de littérature. M. Legouvé voit presque dans la collaboration le grand ressort de la domination de l’esprit français. Une comédie à deux, c’est ce qu’il appelle de la sociabilité en cinq actes. Il n’est point certain que le paradoxe soit même spirituel, et peut-être ce genre d’industrie, que l’auteur appelle de la sociabilité en cinq actes, est-il de nature à profiter à la caisse des auteurs dramatiques encore plus qu’au génie de la France, qui doit assurément à d’autres causes son ascendant universel. Ce n’est pas tout encore cependant. L’Académie a eu par la même occasion à entendre une théorie discrètement développée sur l’amélioration progressive de la condition des femmes et sur ce que le nouvel élu appelle la famille moderne. Hélas ! il y a dans notre temps une foule d’idées qui courent le monde et qui sont comme la pierre de louche des esprits. En présence de ces idées, les esprits justes passent indifférens, les esprits chimériques s’arrêtent et se laissent subjuguer, et bientôt pour toute nouveauté ils se trouvent avoir recueilli dans des amplifications sentimentales et vaguement poétiques quelque chose de ces utopies errantes sur l’émancipation et les droits des femmes, sur l’égalité des sexes et la liberté dans la famille. Ainsi fait un peu M. Legouvé, espérant avoir, lui aussi sans doute, son Mérite des Femmes, et trouver la popularité dans ce monde impressionnable et charmant que flatta son père, et qui plus d’une fois a donné le succès.

Maintenant voilà M. Legouvé rangé définitivement parmi les immortels. Quelle force, quel lustre donne-t-il à l’Académie ? Il y représentera du moins la collaboration en matière d’art littéraire et l’émancipation morale des femmes. L’Académie, on n’en peut douter, se trouve souvent dans un embarras extrême, qui explique peut-être la singularité de ses choix. Si elle recherche la dignité sociale unie à l’intelligence, on raille ses faiblesses aristocratiques. Si elle fait appel à l’éloquence, si elle admet dans son sein des hommes d’état, on lui dit qu’elle entre dans cette région interdite de la politique. Si elle se tourne vers les lettres, elle est plus d’une fois saisie elle-même d’incertitudes d’une autre nature, en songeant que dans cette vie le talent n’est pas tout, que le caractère doit être uni au talent. Voilà bien des causes d’hésitation et de trouble, et l’Académie finit par échapper à son embarras en se réfugiant dans les combinaisons les plus imprévues. Un peu pressée par les circonstances, elle invoquera le nom honorable, mais assez peu littéraire de quelque savant, comme elle a fait un jour avec M. Flourens lui-même. Si elle a plusieurs élections à faire, elle aura les candidatures de son choix, les élus de sa préférence, qu’elle fera prévaloir ou accepter à l’aide d’autres candidatures savamment calculées. On ne comprend pas toujours tous ces calculs, et c’est sans doute la faute de ceux qui n’en connaissent pas le secret. Ne serait-il pas plus simple cependant d’écarter toutes ces considérations étrangères et ces combinaisons évasives, pour consulter uniquement l’intérêt des lettres, pour appeler au sein de l’Académie les talens qui se révèlent, les hommes qui ont marqué ou qui marquent encore par les distinctions de l’intelligence et de l’imagination ? C’est là en définitive, pour la vieille assemblée de Richelieu, le meilleur moyen de maintenir son ascendant, sa dignité, son caractère, qui est de représenter l’esprit de la France dans ce qu’il a de plus éclatant et de plus éprouvé. Éloquence politique ou religieuse, philosophie, histoire, poésie, critique, tout a droit de cité à l’Institut, pourvu que le talent s’y trouve accompagne d’une certaine dignité, et si de nos jours le rang social lui-même n’est point un titre suffisant, il ne peut être non plus assurément un motif d’exclusion. Pour conserver sa grande place, l’Académie n’a qu’à rester elle-même, c’est-à-dire un foyer où se rejoignent tous les rayons épars de l’intelligence française, un asile où se transmettent des traditions, et où l’on retrouve encore en certains jours l’image honorée de Bossuet et de Corneille.

L’Académie, même avec ce caractère collectif que lui donnent ses traditions et la nature de son institution, l’Académie reste encore un lieu très libre, qui laisse à chacun son individualité. Elle ne donne pas le savoir ou l’esprit à ceux qui ne l’ont pas ; elle est en quelque sorte le théâtre naturel de certains talens éminens et épurés qui semblent une personnification vivante de la plus rare culture littéraire. Le secrétaire perpétuel de l’Académie, M. Villemain, est assurément un de ces talens. Historien littéraire abondant et varié, critique pénétrant et fin, penseur prudent et hardi, écrivain consommé, M. Villemain réalise l’alliance d’une pensée toujours active et d’une forme accomplie. Il ne ressemble guère à ceux qui jettent négligemment leurs livres dans le monde en les abandonnant à leur sort. Avec ce respect des lettres qui est le propre des esprits élevés, il revoit sans cesse ses ouvrages, il y ajoute même, comme il vient de le faire encore en rassemblant divers essais dans ses Études d’Histoire moderne. Par une coïncidence singulière, les Études de M. Villemain ont une sorte d’intérêt d’à-propos dans les circonstances présentes : elles traitent presque toutes de la Grèce, des destinées de cette brillante et malheureuse race hellénique, qui n’a cessé de remplir l’Orient de son nom et de ses infortunes. Le tableau du xve siècle, qui ouvre le volume, qu’est-ce autre chose que le prologue de la renaissance, c’est-à-dire de la réapparition du génie grec dans le monde ? Lorsqu’en traçant l’esquisse de Lascaris, M. Villemain rassemble tous les souvenirs d’une érudition choisie dans une fiction simple et modérée, il marque l’heure où le glaive de Mahomet II, abattant l’empire de Byzance, fait refluer jusqu’en Europe tous ces exilés qui portent avec eux les traditions de la civilisation de la Grèce ancienne. Dans son essai sur la domination musulmane, il trace l’histoire des Grecs dans leur oppression jusqu’à l’heure où ils se relèvent pour reconquérir une patrie. Au milieu de ces études, Michel de L’Hôpital fait seul une figure assez étrange, quoique grande d’une autre façon. Tout le reste appartient à la Grèce. L’intérêt de ces tableaux est rendu plus sensible par quelques pages qu’on a lues ici même, et où l’auteur rattache au présent le passé si divers et si agité de la race hellénique. En publiant de nouveau ces œuvres d’autrefois et en les accompagnant d’un commentaire qui les caractérise en quelque sorte, qui ajoute les impressions d’aujourd’hui aux impressions anciennes, M. Villemain donne un exemple salutaire ; il se montre fidèle aux convictions de sa jeunesse. Il ne peut pas reconnaître qu’il s’est trompé en portant intérêt aux Grecs et à leur affranchissement. Il ne désavoue aucune de ses sympathies en présence de la défaveur qui a pesé récemment sur la Grèce. Au fond, M. Villemain ne fait qu’exprimer la pensée de tous les esprits justes qui ont blâmé la politique de la Grèce dans la crise actuelle, qui ont regardé comme un devoir de l’Occident d’arrêter la nation hellénique sur la pente redoutable où elle s’était engagée, mais qui ne considèrent pas moins comme un des grands faits de notre siècle le réveil du peuple grec, ce réveil qui faisait reparaître tout à coup à l’horizon comme une image, rajeunie par l’héroïsme, de cette civilisation grecque, mère de toutes les civilisations, La poésie et l’érudition aujourd’hui, on le sait bien, ne couvrent plus de leur prestige le peuple grec ; on est plus sévère à son égard, on lui demande autre chose que les noms de Thémistocle et de Miltiade. Soit, ce n’est point le desservir que de l’appeler à une vie plus sérieuse et plus réglée, à la condition de tempérer au besoin les critiques par le souvenir des malheurs de la race hellénique et de ce qu’elle a fait pour s’affranchir.

La politique ne se résume pas toujours dans les intérêts généraux et abstraits des peuples. Il est parfois de ces incidens tragiques et tout personnels qui viennent saisir l’imagination d’une façon imprévue. L’un de ces incidens vient d’émouvoir la Prusse et la ville de Berlin. M. de Hinkeldey, directeur de la police générale du royaume, a été tué en duel par M. de Rochow, l’un des plus jeunes membres de la chambre des seigneurs. Les circonstances dans lesquelles le fait s’est produit lui donnent surtout un degré singulier de gravité. Pour comprendre cette gravité, il faut se rappeler que M. de Hinkeldey était un personnage éminent, un homme d’un mérite supérieur, ayant une place parmi les plus hauts dignitaires de l’état. Il ne faut point oublier en outre la lutte sourde, mais continue, engagée depuis plusieurs années entre les fonctionnaires administratifs, représentans et gardiens de la loi, et cette singulière aristocratie de hobereaux qui veut se mettre à tout prix au-dessus de la loi. M. de Hinkeldey, qui avait courageusement combattu et vaincu la démagogie dans les crises révolutionnaires de 1848, combattait non moins énergiquement le parti des hobereaux ; il le forçait de se soumettre à la loi ; il surveillait sévèrement ses réunions de plaisirs. De là des haines profondes, des ressentimens redoutables. Le directeur général de la police était devenu le point de mire de toutes les aversions de ce parti ; de là aussi est né ce fatal duel. Quelle a été la cause directe de cette rencontre ? Il y a eu des versions diverses. M. de Hinkeldey aurait été violemment provoqué ; il a donné sa démission, il s’est battu, et il est mort. M. de Rochow a été arrêté, par ordre de M. Noerner, procureur du roi (Staats anwalt). Quelques heures après, le président de la chambre des seigneurs, le prince de Hohenlohe, est venu le réclamer, prétendant qu’un membre de la chambre haute ne pouvait être jugé que par ses pairs. Le magistrat a répondu qu’il y avait exception à cette règle en cas d’homicide, et que l’accusé appartenait à la justice ordinaire. On affirme qu’il y a eu une scène assez vive entre M. Noerner et le prince de Hohenlohe. M. de Rochow est resté en prison. Au reste, ce qui résultera judiciairement d’une telle affaire est évidemment ici hors de question. Ce qu’il y a de grave dans cet événement, c’est qu’il jette un jour subit sur l’état des partis et sur le violent antagonisme qui divise la Prusse. La fin tragique de M. de Hinkeldey a causé dans Berlin une émotion profonde, telle qu’on n’avait point vu, diton, une agitation semblable depuis 1848, et cet incident douloureux reste un événement véritable pour là Prusse.

La Hollande n’est point agitée de telles émotions. Les plus sérieux débats y sont des débats d’intérêt public, qui occupent sans passionner, sans entraîner surtout de périlleux conflits. La dernière discussion importante qui ait eu lieu dans les chambres de La Haye est celle du budget. Elle n’a duré guère moins de six semaines, entrecoupée, il est vrai, de diverses interpellations et d’incidens dont quelques-uns ont survécu au vote du budget. Le premier point à noter, c’est que la situation du ministère est restée à peu près intacte dans cette discussion. Le cabinet cependant avait à vaincre non-seulement l’opposition des libéraux avancés et des protestans exaltés, mais la tiédeur de quelques-uns de ses amis, toujours assez peu favorables à la grande réforme des impôts adoptée l’an dernier, celle de l’abolition totale, à partir du 1er janvier 1856, des droits de mouture et de tonnage. C’est là encore une sorte de champ de bataille rétrospectif pour les partis. Le parti des protestans exaltés ou réformés historiques reprochait au ministère d’avoir accédé à cette mesure moins par conviction que par faiblesse, d’avoir suivi l’impulsion des libéraux. Le cabinet au contraire a eu à cœur de revendiquer la réforme comme une œuvre mûrement conçue, due à son initiative, et nécessaire dans les circonstances actuelles, en présence de la cherté des denrées alimentaires et de l’état des finances. Par le fait, le budget a été voté à une immense majorité. Il n’est point douteux d’ailleurs que la situation générale des finances hollandaises reste singulièrement favorable. L’année qui vient de s’écouler a été la plus prospère de la dernière période décennale. Les recettes se sont élevées à plus de 59 millions de florins ; elles ont excédé les prévisions de plus de 3 millions, sans compter le boni colonial, qui a dépassé toute attente. Aussi le gouvernement s’est-il décidé à retirer divers projets qu’il avait d’abord présentés pour combler le vide laissé par l’abolition des droits de mouture. La diminution graduelle de la dette publique au moyen de l’amortissement incessant opéré depuis quelques années ne peut que favoriser cette amélioration progressive. Ce sont donc là d’irrécusables témoignages d’une situation matérielle rassurante, et telle que le budget récemment voté ne pouvait devenir un embarras sérieux pour le cabinet hollandais.

Cette discussion financière au surplus, tout importante qu’elle fût, n’a pas seule occupé les chambres de La Haye : il s’est produit dans l’intervalle, comme nous le disions, diverses interpellations, divers incidens qui ont un égal intérêt pour le pays. Le plus grave peut-être de ces incidens parlementaires est une motion provoquée par une proposition antérieure de M. Rochussen et formulant la même pensée d’une façon plus précise. M. van Hoevell, l’auteur de la motion nouvelle, a demandé que l’on nommât une commission pour rechercher les moyens les plus propres à réprimer l’abus des boissons alcooliques. Il s’est formé, il y a quelques années, une société qui s’est donné la généreuse et intelligente mission de combattre ce terrible vice de l’ivrognerie. Qu’on songe en effet qu’il se consomme en Hollande 22 millions de litres de boissons distillées, d’une valeur de plus de 9 millions de florins. D’où sort cet argent ? Cela n’est point douteux, de la bourse des pauvres, de ceux-là morne qui vivent de l’assistance publique. Ils se consolent de la misère par l’ivresse, et l’ivresse les mène à l’abrutissement ou au crime. C’est là le mal qu’a voulu combattre la société de tempérance, et ses efforts ont eu leur écho dans les chambres, qui ont voté la motion de M. van Hoevell dans un sentiment d’intérêt moral. Une autre question récemment agitée et non moins sérieuse, quoique d’un ordre différent, est celle de l’émancipation des esclaves dans les colonies néerlandaises. Cette question, à vrai dire, intéresse seulement les possessions occidentales, le nombre des esclaves dans l’archipel oriental étant fort restreint, et leur situation ne différant guère de celle des domestiques européens. Le parlement néerlandais, par un vote spécial, a insisté auprès du gouvernement pour hâter l’émancipation. Un rapport présenté par une commission d’état demande que cette émancipation soit graduelle, ce qui est toujours d’une politique sage. Quoi qu’il en soit, la nécessité de l’affranchissement des esclaves est universellement reconnue, et une modification partielle qui vient d’avoir lieu dans le cabinet ne change en rien cette situation. Le ministre des colonies, M. Pahud, vient de quitter son portefeuille pour aller prendre le gouvernement général des Indes néerlandaises, et son successeur, M. Myer, jurisconsulte éminent, ancien président de la haute cour des Indes, a déjà exprimé les idées les plus favorables à l’émancipation des esclaves. C’est donc là une question moralement résolue.

Dans ce même ordre d’idées et d’intérêts, il y aurait à constater un autre fait. La Hollande vient de conclure avec le Japon une convention qui lui assure de nouveaux avantages dans ces régions lointaines, et qui laisse même pressentir la négociation d’un traité plus complet. Le gouvernement néerlandais avait envoyé, il y a quelque temps, à l’empereur du Japon un pyroscaphe, le Sœmbing, en le lui offrant comme présent. L’opposition des états-généraux trouva d’abord matière à critique dans cette munificence ; la dépense finit par être sanctionnée, et le résultat est venu justifier le cabinet de La Haye. Le gouvernement du Japon a fait en Hollande des commandes assez considérables pour la marine ; quelques officiers hollandais sont même restés au Japon pour y développer l’instruction navale. Tout semble indiquer des relations nouvelles plus suivies et plus fructueuses pour les deux pays.

Depuis que l’Europe semble au moment de ressaisir la paix, il y a une question sur laquelle l’attention du monde se porte de plus en plus, celle de l’Amérique centrale. Aurons-nous le spectacle d’une guerre entre les États-Unis et l’Angleterre, et verrons-nous deux peuples de même race, unis par les liens les plus forts qui puissent unir les nations, ruiner de gaieté de cœur leurs intérêts pour une question où la vanité a plus de part que tout autre sentiment ? Le plus raisonnable des deux adversaires, le gouvernement anglais, ne demanderait pas mieux que de terminer à l’amiable ce démêlé et il a déjà donné satisfaction sur l’un des deux points, en reconnaissant l’illégalité des enrôlemens faits aux États-Unis ; mais il ne voudrait point que frère Jonathan abusât de la complaisance et du bon vouloir de John Bull pour le traiter comme un barbon dont on peut se moquer sans danger. De son côté, le gouvernement des États-Unis reconnaîtrait bien volontiers que le traité Clayton-Bulwer a subi quelques infractions ; mais il ne veut point renoncer à sa tactique chérie, qui consiste à avoir toujours raison, même contre l’évidence. Au reste nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur cette question ; c’est après Pâques qu’auront lieu au parlement anglais les interpellations relatives à l’Amérique centrale, et les journaux américains nous apprennent que, sous peu de jours, le cabinet de Washington communiquera au congrès les pièces relatives à cette affaire. Quant à l’expédition de Walker, elle marche sans bruit et ne cesse de gagner du terrain. Ce président improvisé jouit de son pouvoir sans obstacle et attend toujours l’attaque des pays voisins, dont on le menace depuis deux mois, mais qui n’arrive jamais. Pour lui, il menace peu ; en revanche il se met en mesure de faire mieux que de menacer. Sa petite armée se recrute incessamment de bandes parties de la Californie ; on estime qu’elle est forte aujourd’hui d’environ douze cents hommes. D’autres bandes plus pacifiques en apparence, mais tout aussi redoutables, sont enrégimentées à la lumière du soleil et envoyées au Nicaragua : ce sont des bandes d’ouvriers et de colons des États-Unis ; dernièrement il en est parti deux cents de New-York. Si ces bandes ne conquièrent pas l’Amérique centrale, fiez-vous à elles en revanche pour conquérir le sol et les industries du pays, pour le coloniser, pour lui imprimer le cachet yankee. Ainsi cette expédition incroyable réussit, le gouvernement de Walker s’affermit, s’étend et fonctionne aussi régulièrement que n’importe quel état de l’Union. Quelle leçon pour le monde, si par hasard on était obligé d’admettre un jour qu’il y a plus d’esprit de gouvernement et de sagesse politique chez un flibustier de l’Amérique du Nord que chez l’Espagnol le plus éclairé de l’Amérique du Sud ! Quel plaidoyer bizarre, mais significatif, en faveur de l’éducation libérale et protestante !

Une autre question, qui reste malheureusement beaucoup trop dans le statu quo, est celle des troubles du Kansas. Voici bientôt un an que, pour la première fois, les bandes armées des Missouriens ont passé sur ce territoire, et le sang n’a cessé de couler depuis. Tout récemment une émeute effroyable a eu lieu dans un des districts de ce pays, à Leavenworth. Les partisans missouriens, ayant redouté un échec dans un vote populaire, ont enlevé et brisé la boite du scrutin, battu les autorités, et, pour rendre cette fête tout à fait complète, commis quelques meurtres. Des assassinats qui s’engendrent les uns les autres ont lieu sur toute l’étendue du territoire ; les partisans de l’esclavage massacrent les partisans de l’état libre, et ceux-ci à leur tour veulent venger la mort de leurs amis et de leurs parens. Pour mettre fin à ces désordres, le président Pierce a lancé récemment une proclamation dans laquelle il annonce que désormais les troubles seront réprimés non-seulement par la milice du Kansas, mais par les troupes régulières de l’Union que le gouverneur du territoire aura à sa portée et à sa disposition. En même temps il ordonne que ces invasions des états voisins sur le territoire du Kansas aient un terme, et qu’on laisse les habitans de ce malheureux pays régler seuls leurs affaires. Il est peu probable que cet appel soit entendu, et il est à craindre que le gouvernement fédéral n’ait à exécuter ses menaces et à appuyer la loi par la force.

Ce terrible problème de l’esclavage sera encore le grand intérêt de l’élection présidentielle ; il s’agira de savoir si la politique qui a inspiré le bill de Nebraska et Kansas sera continuée, ou bien si on s’arrêtera sur cette pente fatale et si on mettra enfin un terme à cette série de compromis qui sont autant de complaisances coupables, et qui, s’ils éloignent la crise dans le présent, la préparent dans l’avenir très redoutable et très sanglante. Tout indique que le combat sera animé, et un des symptômes de ces futures effervescences est la difficulté qu’a éprouvée la chambre des représentans à élire son président. Enfin, au bout de deux mois d’ajournemens, l’abolitionisme et le nord ont triomphé par la nomination de M. Banks, qui n’est pas un noir de couleur, mais un noir d’opinion ; la politique du Nebraska-bill a été ainsi condamnée malgré les efforts des démocrates partisans du général Pierce et d’un certain nombre de know-nothing, trop désireux d’exécuter leur programme et de ne pas distinguer entre le sud et le nord. Cependant c’est l’abolitionisme qui vient aussi de triompher à Philadelphie dans la convention générale des know-nothing, où M. Millard Fillmore a été désigné comme le candidat de ce parti. Ce serait en effet un choix excellent, qui arrêterait la politique américaine sur la pente où l’a laissée glisser l’imprudence du président Pierce, et qui servirait au moins à rétablir entre le nord et le sud l’équilibre malheureusement rompu par le vote du bill de Nebraska.

CH. DE MAZADE

ESSAIS ET NOTICES.

GIOVANNI PRATI ET SES POÉSIES.

Il est dans l’histoire de l’Italie une période assez difficile à retracer : c’est celle qui s’étend de 1814 jusqu’aux approches de 1848. Les historiens en général s’arrêtent volontiers à la disparition de la domination française au-delà des Alpes, ou ne reprennent leur récit qu’à la date des mouvemens récens du peuple italien. Les trente-quatre années qui séparent ces événemens ont été presque complètement négligées. Dans l’intervalle, quelques rares brochures parurent pour rendre compte à l’Europe des tentatives avortées de 1821 et de 1833. C’étaient des notes le plus souvent écrites à la hâte, et où l’on n’aperçoit presque toujours d’autre pensée que le dessein, invariable chez tous les vaincus, de protester contre les vainqueurs. Les uns et les autres se gardent bien d’avouer leurs fautes, de dévoiler leur impéritie ; ils se gardent soigneusement surtout de confier leurs secrets à l’histoire, et de faire appel à l’impartialité de son jugement suprême. Il y a une espèce d’accord tacite entre les gouvernemens et les conspirateurs pour cacher leur pensée et leurs actes. Les uns sont circonspects et muets, parce qu’ils craignent, les autres parce qu’ils espèrent, tous parce qu’ils savent que le dernier mot de leur lutte n’est point dit. L’écrivain qui trouve devant lui le silence et le vide dans toute cette période est porté à l’inscrire en blanc dans ses annales. Ce n’est là pourtant qu’une apparence trompeuse, et si l’Italie semble endormie dans ce long intervalle, si toute action semble suspendue, c’est que la vie se déplace et se transforme. En un mot, à la place de l’action publique et extérieure, il y a l’action mystérieuse et permanente des intelligences et des imaginations. Celui qui voudrait étudier ces trente-quatre années de l’histoire de l’Italie au point de vue moral et intellectuel ferait indubitablement un travail plein d’attrait. Il aurait à ressaisir la nature de ce mouvement, les causes qui lui ont imprimé son caractère, et les circonstances dans lesquelles il s’est produit, surtout ses rapports avec la politique. Ce serait l’histoire tout entière de l’Italie. J’en veux seulement esquisser quelques traits avant d’en venir à Giovanni Prati, qui naissait à peine à l’origine de ce mouvement.

À la chute de l’empire napoléonien, les vieilles dynasties, appelées à remonter sur leurs trônes, ne surent mieux faire que de s’appuyer exclusivement sur leur vieillesse, comme si cette vieillesse était un élément de force. L’exil n’avait point changé leurs anciennes habitudes, et vraiment il n’y avait point à s’y méprendre, rien n’indiquait en elles un rajeunissement d’idées et de vues. La presse, qui n’avait point déjà ses franches allures sous le régime impérial, fut bâillonnée entièrement par les gouvernemens qui lui succédèrent. On se flattait tout au moins de l’avoir fait ; mais l’entreprise n’était pas facile. On avait dit à la littérature et aux écrivains : Vous êtes dans un Éden où il est un arbre dont il vous sera toujours défendu d’approcher, c’est celui de la politique. — Cela dit, tous les écrivains se donnèrent rendez-vous sous le noyer fatal de Bénévent, ceci, bien entendu, sans aucune intelligence secrète, sans préméditation aucune, sans le moindre accord préalable et conventionnel entre tant d’esprits mus par des idées si différentes. Manzoni et Pellico ne sauraient avoir le même but que Niccolini et Guerrazzi. Il est pourtant une heure de la nuit où ils se trouvent tous ensemble autour de l’arbre défendu. Manzoni relève et console l’homme, Guerrazzi lui souffle au cœur le désespoir. Le poète lombard s’élève si haut dans les régions de l’art, qu’il effleure à peine tout ce qui est du domaine restreint du temps et de la patrie. Cependant, après avoir lu l’Adelghis et les Fiancés, qui peut douter des sentimens nationaux de l’auteur ? Le romancier toscan perd de vue l’art, dont il ne s’est jamais fait peut-être une idée bien nette, pour n’avoir d’autre culte que celui de la patrie, et c’est cette muse qui lui donne les quelques bonnes inspirations qu’il a eues. La censure préventive, inventée par les gouvernemens pour mettre les écrivains dans l’embarras, se trouve bien vite embarrassée elle-même. Sur un point ou sur l’autre de cette péninsule, partagée en tant d’états différens, quelque voix s’élève toujours au moment où l’on croit le règne du silence assuré. Il surgit un nom sur lequel se fixeront bientôt les regards de tous les Italiens ! Quoi ! tant de mouvement et tant de veilles au palais Pitti, à la place Château, au Vatican, et voilà le doux Silvio Pellico avec ses Prisons, voici Leopardi avec ses strophes désespérées et ses dialogues des morts ! Plus loin, de la ville des Piombi et des Pozzi, Tommaseo vient apporter, lui aussi, son tribut littéraire à la patrie. Niccolini coudoie à Florence son compatriote Giusti, qui trouve un nouveau genre de poésie pour lancer ses sarcasmes contre les gouvernemens et la domination étrangère. Massimo d’Azeglio cherche dans l’heureuse issue du défi d’Hector Fieramosca un moyen de réveiller l’amour-propre national, tandis que Grossi chante les actions héroïques des Lombards à la première croisade. Toute œuvre, dans quelque région de l’art qu’elle naisse, touchera invinciblement à la politique, et cela, malgré la censure et les membres du bureau de révision, peut-être même grâce à eux ; grâce à eux, dis-je, car il n’est point certain que, durant ces trente années, la censure n’ait contribué à stimuler l’esprit italien. On peut affirmer du moins qu’elle ne l’a point amorti. Les exils et les emprisonnemens n’ont pas eu plus de pouvoir. Bien des vers ont dû à la persécution un prestige qu’ils n’auraient point trouvé dans leur propre valeur.

Vers l’année 1840, ce mouvement littéraire commence à se ralentir. Le philosophe Gioberti, en entrant directement dans la politique, accélérait le dénoûment, donnait un but à la lutte ; les esprits purement littéraires s’arrêtèrent, pressentant ou attendant les événemens. Les gouvernemens eux-mêmes se prenaient à réfléchir, à balancer, à hésiter. Ce fut un temps d’arrêt. À cette même époque, on commença à parler d’une charmante nouvelle en vers, pleine de poésie et de sentiment, l’Edmenegarda. L’auteur avait fait peu de frais d’imagination pour trouver son sujet. Edmenegarda, épouse d’un lord d’Angleterre, se laisse séduire par un jeune patricien de Venise. Repoussée par son mari, elle est bientôt délaissée par Leoni, son amant, et elle meurt sans avoir pu obtenir le pardon de son mari, une caresse de ses enfans. Elle a recours à Dieu, ce refuge de tous les malheureux, et ne trouve qu’en lui la force de mourir sans désespoir. Ce canevas, on le voit, ne brille pas par la nouveauté de la conception. Peut-être même l’auteur n’avait-il pas voulu se donner la peine d’inventer. Comme toutes les âmes jeunes qui sentent en elle un travail mystérieux, il laissait déborder la poésie sans trop s’inquiéter du sujet. Le poème n’avait pas plus de six courts chapitres. Ce n’était pas une épopée, mais bien plutôt un ensemble de chants où il était facile de reconnaître déjà l’abondance de la veine lyrique. Cette œuvre d’un écrivain jusque-là inconnu, venue au jour à ce moment d’attente, devait attirer toutes les jeunes intelligences. Imprimée à Milan en 1841, elle fit aussitôt le tour de l’Italie. Les étudians des universités de Bologne, de Pise, de Turin, en récitaient des fragmens. Ces étudians d’alors sont aujourd’hui des hommes jetés dans des voies bien différentes. Il n’en est pas peut-être un seul qui ne se rappelle ces vers avec un visible bonheur. Un membre du parlement piémontais, appartenant à l’académie des sciences de Turin, mathématicien renommé, me répétait récemment des vers du poème tout en corrigeant les épreuves d’un traité scientifique. L’auteur d’Edmenegarda était M. Giovanni Prati, qui alors achevait à peine ses études de droit à l’université de Padoue. M. Prati s’est fixé depuis à Turin, et il est aujourd’hui le poète casareo de la maison de Savoie, dont il a chanté les espérances et les épreuves douloureuses, comme Métastase, avec lequel il a plus d’une ressemblance, fut le poète cesareo de Marie-Thérèse. Quelle est donc la nature de ce talent, et comment l’auteur d’Edmenegarda a-t-il tenu les promesses que laissait concevoir sa première inspiration ?

Les poètes tout à fait contemporains n’abondent pas au-delà des Alpes, et M. Giovanni Prati, on peut. Le dire, est aujourd’hui l’un des plus distingués. Il est né d’une famille patricienne déchue, à Dascindo, petit village de la province de Trente, le 27 janvier 1815. Son père et sa mère avaient assez de culture d’esprit pour aimer à lire dans les soirs d’hiver, autour du foyer, la Jérusalem du Tasse ou les Vies de Plutarque, les Nuits d’Young, les pièces de Métastase. Né sur les Alpes qui séparent l’Italie de l’Allemagne, ému tour à tour par les traditions de la race teutonique et par les merveilleux aspects d’une nature luxuriante, M. Prati a dû peut-être à ce hasard de sa naissance l’éclat descriptif de son talent et le goût des traditions légendaires qui a inspiré quelques-uns de ses essais. Il quitta bientôt la vie familière et libre des montagnes du Tyrol pour aller suivre un cours de philosophie à Trente. De là il allait étudier la jurisprudence à l’université de Padoue, où il fut reçu avocat, et c’est là qu’il commençait à révéler son instinct littéraire par deux odes sur l’homme et la femme. C’est là aussi qu’il publiait Edmenegarda. Le succès du poème inspira à l’auteur la pensée d’un voyage en Italie. Il parcourut les diverses villes de la péninsule, accueilli et fêté partout, jouissant de sa jeune renommée, mêlant peut-être à ses courses quelques aventures romanesques, mais ne s’endormant pas dans cette première ivresse. M. Prati était déjà un écrivain, et le nom du poète n’a fait que se répandre depuis quinze ans à mesure qu’il multipliait les œuvres où se laissent apercevoir le caractère, la marche, les progrès ou les transformations de son talent. Après l’Edmenegarda paraissaient successivement les Canti lirici, les Canti per il Popolo, les Ballate. Durant un premier voyage en Piémont, M. Prati publiait deux volumes de Nuovi canti, les Memorie e Lacrime et les Lettere à Maria. De Turin, le poète allait dans le canton du Tessin, et de là il retournait encore une fois à Padoue, où il mettait au jour les Passeggiate solitarie, les promenades solitaires. C’est là ce qu’on pourrait appeler la première période de la carrière poétique de M. Prati, le premier essor de son talent.

Tout ici a un caractère de vive et brillante spontanéité. Ces Canti lirici, ces Nuovi canti, ces Memorie e Lacrime ne sont qu’une collection variée de morceaux détachés où se révèle tout entier le talent du poète, talent souple et ingénieux, harmonieux et pénétrant, essentiellement lyrique par-dessus tout, et n’ayant d’autre préoccupation que l’art, l’expression sincère et pure de l’idéal. M. Prati n’a point évidemment la force de la pensée, la puissance de l’invention, mais il a une sorte de grâce émouvante et douce, tempérée parfois d’une certaine ironie humoristique. Il aime à évoquer les souvenirs de la jeunesse, les émotions intimes du cœur, les spectacles merveilleux de la nature, thèmes ordinaires de son inspiration dans ces premiers vers. Un des genres où M. Prati a le plus excellé peut-être est le sonnet ; nul n’a mieux réussi à condenser en quelques traits rapides une impression d’attendrissement ou une pensée fugitive. Tel est le sonnet qui a pour titre un Jour d’hiver. « Toutes les fois que l’heure silencieuse du crépuscule approche, dit le poète, une calme mélancolie s’empare de moi et humecte doucement mes yeux d’une larme de douleur. — Je regarde le feu mourant, et j’éprouve un charme irrésistible à y tenir mon regard fixé tant qu’un peu de braise étincelle encore au milieu des cendres. — Le dernier pétillement de cette vie qui s’éteint, l’ombre qui s’épaissit et la neige qui tombe me serrent le cœur d’une tristesse plus sombre. — Un cri s’échappe de ma poitrine, remplie de terreur : Mon Dieu ! quel rêve que cette courte existence ! mon Dieu ! quelle solitude que cette terre ! » Mettez à côté cet autre sonnet sur l’isolement : « J’aime bien mieux la fleur solitaire que celle qui égaie le sol au milieu de mille autres. J’aime le ruisseau qui coule au milieu des champs dans un tout petit lit, et l’oiseau qui prend un vol court du rameau au rameau, qui épanche en chantant une ancienne douleur. J’aime l’astre qui brille au pôle sans cortège dans le ciel limpide. J’aime le petit nuage qui se teint d’une pâle pourpre et qui court toujours, comme poussé par un désir mystérieux. Je suis épris de toute chose isolée, parce que j’y vois l’image de mon âme isolée pour toujours et affligée. » Tous ces petits poèmes de quatorze vers sont en général ravissans. Ils sont ravissans peut-être parce qu’ils se composent de quatorze vers seulement, et qu’il suffit d’une seule idée bien traduite, bien amenée, pour les rendre charmans. On voit de plus comment l’auteur possède l’art de représenter un objet, de résumer une pensée, un sentiment dans une pure et limpide poésie. C’est de la poésie intime, personnelle, qui diffère assez sensiblement de deux genres dans lesquels le poète s’essayait bientôt, celui de la légende et celui des chants populaires ou du moins des chants destinés au peuple.

Les Ballate de M. Prati n’ont pas eu moins de succès que ses sonnets. Personne dans ce siècle n’avait traité ce genre en Italie. Cesarotti, par la traduction d’Ossian, avait à la fin du siècle dernier essayé d’introduire dans la patrie de Dante les créations du barde du Nord. La tentative de Cesarotti n’avait pas échoué ; son livre fut lu et goûté, mais on s’en tint à l’approuver. Il n’eut pas d’imitateurs, et la raison en était simple. La ballade et les poésies fantastiques prennent leurs sources dans les traditions populaires ; or il n’existe que fort peu de ces traditions au-delà des Alpes. Le poète du Tyrol pouvait mieux que tout autre faire cette tentative. La tournure de son esprit, son talent descriptif et narratif, un certain sentiment puisé dans la vie des montagnes, se prêtaient à chanter les aventures d’amour ou d’héroïsme d’un autre temps. L’ironie qui éclate parfois d’une manière inattendue complète l’heureux mélange de qualités nécessaires pour faire le conteur fantastique. Les Ballate, dont les sujets sont presque tous imaginaires et semblent empruntés aux traditions slaves ou allemandes, ne sont donc pas un essai sans valeur. Ce sont pour la plupart des contes saisissans où les images se succèdent. Une étincelle de sentiment brille à côté d’un sourire railleur. Simple et naïf par momens, l’auteur se montre aussi parfois touchant et émouvant, Seulement les Ballate commencent à révéler que l’invention n’est pas le principal mérite de l’auteur. Dans ses Canti per il Popolo, M. Prati a eu une pensée généreuse en se proposant de rendre la poésie accessible aux classes inférieures. L’auteur n’a point eu sans doute l’intention de créer une poésie populaire, ce qui ne se fait pas ainsi de propos délibéré ; il a eu la pensée plus modeste d’écrire des vers que le peuple pût comprendre, de nature à faire arriver jusqu’à ce lecteur nouveau le charme de la poésie. Mais dans ces limites mêmes a-t-il réussi complètement ? On peut dire que le poète resserre souvent sa pensée de peur de n’être point compris de ceux à qui il s’adresse ; d’autres fois aussi la simplicité dans ses vers ressemble singulièrement à de la recherche et même à l’absence d’idées. Si M. Prati n’a point donné à l’Italie un chansonnier populaire, il est du moins telle de ses chansons qu’on peut sous certains rapports appeler nationale. La Vengeance, le Rapporteur, sont de nobles et morales inspirations qui prennent leur source dans l’amour du peuple et de la nation italienne. Un souffle bien léger encore, et à peine sensible, commence à circuler dans les vers du poète tyrolien. Ce fut assez à cette époque pour que le roi Charles-Albert, qui semblait épier depuis longtemps l’apparition d’un Tyrtée, fît inviter l’écrivain à composer un chant guerrier pour une fanfare militaire. Le poète répondit avec empressement aux désirs du souverain piémontais, et même la pensée de l’hymne était assez claire, assez agressive pour que la diplomatie s’en mêlât. On ne parla plus de la fanfare ni du chant belliqueux, et l’auteur n’a livré son morceau à la publicité qu’après les événemens de 1848. C’est par ce fait que M. Prati commence à se mêler en quelque sorte à la politique. Le roi piémontais, qui nourrissait depuis longtemps ses projets d’indépendance, saisissant toute la valeur de la popularité du chantre d’Edmenegarda, l’avait pris par la main pour l’introduire dans cette voie où l’Italie tout entière allait se précipiter.

Rien jusque-là, il faut le dire, n’avait semblé préparer M. Prati à ce nouveau rôle ; mais le poète, après des compositions nombreuses, arrivait déjà à la maturité du talent, à cette heure où l’esprit sent le besoin d’aspirer à des conceptions plus sérieuses, de se mêler à la vie active et universelle. Le livre de Storia e Fantasia et les Canti politici sont les fruits principaux de cette période de la carrière poétique de M. Prati. Dans le premier de ces ouvrages, l’auteur a visiblement des prétentions philosophiques, il se livre même à des interprétations du catholicisme qui lui ont suscité quelques démêlés fort peu littéraires avec Rome. Quant aux Canti politici, — Chants politiques, — ils sont le vivant témoignage d’une époque qui est déjà loin de nous, et où le poète n’est pas sans avoir eu sa part active. Emprisonné à Padoue par la police de l’Autriche à la veille de la révolution italienne, il était persécuté bientôt à Venise et à Florence par la révolution triomphante, et c’est ce qui donne un cachet de sincérité indépendante aux sentimens de fidélité qu’il a voués à la maison de Savoie. Nés avec les circonstances, à mesure que les événemens se succédaient, et récueillis depuis seulement, les Canti politici sont certainement l’œuvre d’imagination qui reproduit avec le plus de vivacité et d’animation le mouvement italien de 1848.

Tous ces chants divers, l’Hymne à l’Italie, le 8 Février 1848 à Padoue, Nous et les Étrangers, Pie IX, Charles-Albert, ramènent invinciblement à ces temps d’illusions et d’espérances. Un souffle prophétique passe à travers cette poésie. Les soulèvemens populaires ne peuvent longtemps se faire attendre. On sent qu’aux aspirations vont bientôt succéder les faits. L’idée de l’indépendance se dégage enfin, et le mouvement éclate d’un bout à l’autre de la péninsule. Le poète entonne alors son Cantique de l’Avenir, l’hymne Apres la Bataille de Goïto, celui qui a pour titre Chassons l’étranger. Dans ce siècle, où les événemens se succèdent avec une si étonnante rapidité, où les impressions sont si fugitives, il est peu de personnes qui se rappellent d’une manière précise la sensation que produisaient de toutes parts les premières victoires de Charles-Albert. Les Canti politici font revivre dans ce temps. Ce sont bien là les cris de victoire et de joie, les chants de triomphe et la foi aux destinées nationales qui éclataient autour de nous.

On trouve dans ces pages les traces de ce besoin de croire à l’union de tous les Italiens, à la concorde des esprits, — besoin qui était dans toutes les âmes. On pressentait que le danger était là, et M. Prati, fidèle à sa mission de vates, menaçait du haut de son trépied celui qui réveillerait les discordes, qui refuserait de suivre le drapeau du roi de Sardaigne. Le poète avait raison, mais les vers n’arrêtèrent point les partis : sa muse alors prend les voiles de deuil à l’aspect des divisions qui surgissent. M. Prati, se trouvant à Florence au moment où l’on y proclamait la république, se voit en butte aux mauvais traitemens des exaltés. Les chants Tristis anima mea, A Joseph Mantanelli, Armes ! Armes ! Douleurs et Justices, représentent ces tristes journées où les partis, oubliant les victoires de l’étranger, s’entre-déchiraient avec une fureur incroyable. Les uns et les autres s’accusent sans trop savoir pourquoi ; à côté du drapeau constitutionnel qui subit des revers, le drapeau républicain s’élève à Florence, à Rome, à Venise. L’hymne va bientôt se changer en élégie. Au sein du Piémont lui-même, ce dernier refuge de l’indépendance nationale, un esprit de dissolution et de folie commence à pénétrer. Celui qui a entrevu dans son chant prophétique les différentes phases de l’insurrection italienne, qui excitait les peuples à s’unir autour de Charles-Albert et poussait ce roi au-delà du Tessin, va tout à l’heure chanter un chant funèbre sur son cercueil. La mort ne se contente pas de cette proie illustre. Les principaux promoteurs de l’indépendance succombent bientôt et disparaissent successivement : Balbo, Gioberti, Pinelli, Bava, Silvio Pellico, Berchet, Giusti. M. Prati consacre ces noms illustres à des titres différens.

Une des pièces les plus originales des Canti politici est la Statue d’Emmanuel-Philibert et la Sentinelle, que M. Prati faisait en 1849, au moment où il rentrait dans le Piémont pour s’y fixer désormais. C’est une vive et mordante satire. Le héros de Saint-Quentin sur son piédestal s’émeut des idées subversives qui ont envahi toutes les têtes, et il engage une conversation sur les événemens du jour avec la sentinelle qui garde le monument. Dans un premier dialogue, on est à la veille de la bataille de Novare. Emmanuel-Philibert blâme hautement l’imprudence de cette entreprise, la faiblesse du gouvernement et les sottises de la populace. La sentinelle de la garde nationale est un type curieux de bourgeois inepte esquissé en traits rapides, mais plein de vérité. Le soldat-citoyen riposte avec une dignité burlesque à l’amère et hautaine ironie de son royal interlocuteur. Le second dialogue a lieu après la défaite de Novare et entre les mêmes personnages.

« Dans la nuit d’hier, Philibert s’est réveillé de nouveau ; la sentinelle a tremblé, mais elle n’a osé l’interroger ; elle a baissé la tête vers la terre, pressentant l’orage. Déjà il lui semblait entendre ce roi de fer jurer comme un coupe-jarret.

« — Maudite indépendance ! liberté bouffonne ! Nous avons perdu la plante et la graine, nous voilà flambés de la bonne sorte ! — Pardonnez-lui, seigneur ! c’est un moment d’affliction, murmurait le bon soldat, quelque peu scandalisé.

« — Dis-moi donc : le bulletin ? — Majesté,… ce n’est que trop vrai. — L’étranger est donc sur le Tessin ? — L’étranger est sur la Sesia. — Quoi ! Alexandrie serait envahie ?… Ô honte de ma maison ! — Il détourna les yeux du palais royal, et il se mordit les mains avec fureur.

« En ce moment, l’endroit ténébreux s’éclaira d’une pâle lumière ; les pilastres, le monument, le bronze, tout était en feu. Ce nouveau Roland se prend à tempêter, il brise en deux morceaux son ancienne épée, et lance sur la place son grand casque et sa cuirasse.

« — Malheureux ! ne vous l’avais-je point dit ? Cette folle guerre ne pouvait qu’ouvrir des abîmes honteux à mon pauvre pays ! Le roi-soldat vient d’acquérir une belle gloire sur le champ de bataille !… — Majesté, trêve de reproches inutiles. Vous fûtes grand, soyez poli.

« — Tu as raison. Pauvre Albert ! triste jouet d’illustres tromperies ! De quel crêpe viens-tu de te couvrir, ô pensée de dix-huit ans ! La victime insigne est tombée, et c’est toi, fatale Novare, qui as servi d’autel. Maintenant il dirige son pas solitaire vers l’exil, et il va on ne sait où.

« Va, choisis un endroit tranquille, tu n’entendras pas un reproche de moi. La honte ne retombera pas sur toi, mon digne enfant, mais bien plutôt sur l’Italie. Regarde pour quelle contrée lu jouais ton épée et ton bonheur ! Quelle récompense on réservait à tant de foi !

« Ce malheureux et brave enfant de ma race t’a secouée, ô dormeuse ! Tu le trahissais, tu l’accusais, ingrate Italie ! Est-tu contente maintenant ? Sur l’Arno et sur le Capitole, on lui a enlevé son trône et son honneur. Présente donc tes poignets à la chaîne ; ta punition est terrible, mais juste.

« — Majesté, je ne sens que trop la justesse de vos reproches ; j’en ai la rougeur au front. Et maintenant que va dire l’Europe et le monde de nous, lâche troupeau ? On rira sous cape, comme on rirait en voyant un haillon exposé au soleil s’écrier : « Je fus un jour pourpre impériale ! »

« Majesté, le roi Victor est monté hier sur le trône de ses ancêtres ; ne pourrait-il point se faire qu’il eût à nous laver de la rougeur des injures reçues ? Ce jeune rejeton de Savoie a un cœur de lion dans la poitrine, et si la saison devient propice, le lion pourrait bien se réveiller.

« — Silence ! que le caduc maréchal ne t’entende pas au moins, lui qui tire maintenant de nos champs le fourrage pour ses chevaux !

« — Majesté, vous parlez en homme sage ; cependant ce fourrage est une honte : tant que l’on parle, on ne pense point à venger cette honte.

« — Silence ! tissons sans faire de bruit ; malheur à nous si la navette est trop bruyante ! Les belles journées reviendront. — Majesté, vous me consolez, tout espoir n’est donc pas perdu ? — Tais-toi, et ne te montre point trop curieux. Le coq et l’œuf sont encore dans le nid de l’Italie.

« Mais chassez une bonne fois les pharisiens rouges et noirs. Ce sont eux, ces charlatans du bonnet rouge et de l’Agnus, qui ont traîné jusqu’à la honte, par le fil de la marionnette, le royaume subalpin.

« Et toi, monarque qui viens de monter au sommet que ton père descendait tout à l’heure, toi qui as rajeuni mon nom, lion parmi tes légions, fais attention à bien choisir ta voie ; elle est inégale et trompeuse. Ne tiens pas compte des sourires, mais des cœurs ; arrache les masques et regarde aux visages…

«….. Que ta mémoire se rappelle les douleurs d’à présent, et que ton regard soit toujours fixé sur les Alpes et sur la mer. Là où les roses poussent, cherche aussi à entretenir les lauriers. Aime les vaillans, honore les justes, et attends l’heure dans le silence. — Majesté, vos paroles me consolent !

« — Je te console ?… Et pourtant, si je ne me trompe, il y a peu de jours tu te montrais tout épris de la république. On aurait dit que son esprit avait envahi tous tes membres. Bien plus, dans un accès de fureur, tu m’as menacé de ton fusil, et je crois même que tu es allé jusqu’à me dire….. lâche !

« — Je suis un pauvre soldat qui pense fort peu et qui n’y voit pas clair du tout. Ces fripons m’ont donné, je m’en aperçois maintenant, un bien triste credo, que j’ai répété jusqu’ici en vrai perroquet, sans y prendre garde et sans y voir de mal…..

«….. Mais, majesté, si Dieu le veut, le canon ira bien encore au-delà du Tessin. — Trêve aux vains mots ! la jactance sied bien mal au vaincu. Écoute-moi cependant. Si un jour, pour nous laver du double outrage, nous surgissons tous, depuis la mer jusqu’aux Alpes, en peuples véritables et non en taupes aveugles,

« Le vieux Philibert alors saura voler au milieu des cohortes avec Victor et ses preux, avec Fernand et avec Umbert. Je plongerai dans l’Isonzo vaincu ces rênes de bronze, et à défaut de cette épée, que je viens de briser, avec des sanglots de rage,

« Dans cette lutte suprême. Dieu lui-même me fera don à moi, son fidèle, de la sombre épée de l’archange Michel. Le nouveau Lucifer qui empoisonne la fleur du monde sera pour toujours chassé de l’Eden d’Italie.

« Ô cheval de mes gloires, tu ressens ta vieille ardeur. Tu flaires dans le vent l’odeur d’une victoire. Arrête-toi, laisse retomber ta crinière. Étouffe tes hennissemens. Les personnes qui nous entourent, toutes depuis l’enfant jusqu’à l’aïeul, sont maintenant en proie au sommeil.

« Mais si l’Italie ne sait pas, en dix ans, arracher le bandeau qui couvre ses yeux amollis et paresseux, qu’un hurlement sorte de ta poitrine. Que le fer et le feu descendent dans son sein et qu’ils la consument ! Que l’ouragan et l’avalanche se précipitent sur elle, et qu’il n’en reste pas un seul souvenir ! — Majesté, nous sommes d’accord. »

Ce n’est point une certaine originalité vigoureuse, familière, et même parfois presque brutale, qui manque à ces vers, fils d’un moment de passion et lancés au milieu de la mêlée des partis. On voit quel sentiment l’auteur des Canti portait dans la politique de son pays, et en comparant ces derniers chants à ceux par lesquels il débutait, on peut voir aussi le talent de M. Prati se révéler sous ses divers aspects. Dans la première partie de sa vie, c’est un lyrique émouvant, harmonieux, tout personnel, qui semble ne se point douter qu’il y ait au monde des écoles eu lutte, des nations qui souffrent, des dogmes qui se livrent un éternel combat. Dans la seconde période, le poète sent frémir en lui l’ardeur des émotions nationales, et sous ce rapport il se rattache à la tradition de la pensée italienne.

Depuis quelque temps cependant, on dirait que cette double voie ne suffit plus à M. Prati, et que l’auteur d’Edmenegarda s’est mis à la poursuite d’une transformation nouvelle, d’un idéal philosophique. On l’a remarqué, le livre de Storia e Fantasia témoignait déjà de ces tendances, qui n’ont fait que s’accuser de plus en plus dans ces dernières années. Dans un court intervalle, M. Prati a multiplié en effet les tentatives en ce sens. À cette évolution de son esprit se rattachent les poèmes assez récens encore de Rodolfo, la Bataille d’Imera, Satan et les Grâces, et le poète même ne vise à rien moins qu’à composer une vaste épopée sous ce titre grandiose : Dieu et l’Humanité. L’auteur ne dissimule point l’immensité de son dessein ; il veut faire revivre les grandes ères de l’humanité, raconter les époques biblique, grecque, romaine, chrétienne, le moyen âge et les temps modernes, montrer Dieu accompagnant perpétuellement l’homme pour l’aider à combattre le mal, pour le diriger dans la voie de la vérité, de la justice, de la liberté et de la civilisation. C’est la lutte du Tout-Puissant et de Satan décrite dans une œuvre où se mêleront l’élément lyrique, l’élément dramatique, l’élément épique. Il est plus facile, ce semble, de tracer ce programme que de le remplir. Les essais nouveaux de M. Prati ont eu leurs apologistes en Italie, et ils ont eu aussi leurs détracteurs ou leurs juges sévères, chose nouvelle pour un poète dont les vers étaient environnés jusqu’ici d’une popularité universelle. Ils ont été d’autant plus contestés, que l’auteur, en se posant comme l’interprète d’une philosophie catholique, assez vague il est vrai, venait se mêler, sous une autre forme, à toutes les querelles des partis et des opinions. Or, indépendamment de la valeur philosophique des idées du poète, il y a ici un bien autre problème : de telles entreprises sont-elles dans la nature du talent de M. Prati ? Quelque réel que soit le mérite de l’auteur de Satan et les Grâces, quelque généreuse que puisse être dans son principe la pensée qui a dicté ses récentes tentatives, M. Prati n’est point évidemment de cette race de poètes qui embrassent l’horizon intellectuel dans son immensité, qui parviennent à rassembler tous les élémens d’une vaste épopée philosophique. Ses derniers essais ne semblent prouver qu’une chose, c’est qu’il a senti le besoin de chercher à exprimer, lui aussi, une idée, comme il y a la pensée religieuse chez Manzoni, la pensée fataliste chez Leopardi, la pensée purement patriotique chez Niccolini.

Le dernier mot des tentatives épiques de M. Prati n’est point dit encore sans doute ; mais l’originalité, par conséquent l’aptitude réelle de son talent, est facile à saisir dans une carrière qu’on pourrait presque dire privilégiée. Il est peu d’hommes parvenus avec moins de peine à la renommée. La nature a mis un soin extrême à lui frayer la route, à écarter de son chemin les obstacles qui rendent souvent si difficile le début d’un jeune talent. En mère dévouée, après avoir doué cet esprit des qualités les plus propres à rendre toutes les sensations intérieures, elle a choisi son nid pour ainsi dire. C’est sur les Alpes qui séparent la souriante Italie de la rêveuse Allemagne qu’elle plaça le berceau de l’auteur d’Edmenegarda. Dans ces douces années de l’enfance qu’il rappelle si souvent dans ses vers, le poète a pu admirer les tableaux qu’offrait à ses yeux une nature luxuriante ; il a pu aussi pénétrer dans les ruines des vieux châteaux allemands, dont il entendait pendant les nuits d’hiver raconter les légendes. Lorsqu’il exprime toutes les impressions d’une enfance qui s’est développée en plein air, face à face avec les plus belles œuvres de la création, M. Prati est vraiment lui-même. Il est encore dans la vérité de son talent quand il chante les vicissitudes de l’Italie, lorsqu’il reproduit les mystérieuses douleurs de l’homme, ou qu’il raconte les scènes fantastiques des Ballate. Son esprit a la flexibilité, la grâce d’un Métastase, pourvu qu’on y ajoute la vibration de l’instinct national en certaines heures. En attendant que M. Prati ait réalisé ses entreprises épiques, c’est une part suffisante. D’ailleurs, quand l’auteur d’Edmenegarda ne serait ni un philosophe, ni un politique, ni même le créateur d’une épopée nouvelle, quand i ! ne serait qu’un simple poète écrivant des vers pleins d’harmonie, n’a-t-il pas dit lui-même un jour que ce qu’on faisait pour les lettres, on le faisait pour la patrie ?

Marchese.



Zeitschrift fur Deutsche Lythologie und Sittenkunde (la Mythologie, les Traditions et les Coutumes populaires de l’Allemagne), heransgegeben von J.-W. Wolf[1]. — Il fut un temps où tout ce qui était légende faisait fureur parmi nous. C’était une passion de lire Trilby. Nous eussions donné les dieux grecs et la guerre de Troie pour une saga d’Islande. Cette mode nous a passé. En cela comme en beaucoup d’autres choses, un engouement trop vif nous a conduits à une indifférence injuste. Ce serait pourtant, même à l’heure présente, une mine à exploiter que nos traditions populaires, mais il faudrait se hâter. Encore quelques années, et les locomotives, qui vont vite en besogne, auront balayé le peu qui reste de nos vieilles mœurs. L’Allemagne n’a pas cessé au contraire d’exploiter la mine des traditions populaires. Un recueil mythologique y existe depuis deux ans, et il prospère. M. Wolf et ses collaborateurs, parmi lesquels on remarque Jacob et Wilhelm Grimm, se sont mis vaillamment à l’œuvre. Leur principe a été de ne rien négliger, pas même un simple mot de patois provincial, lorsqu’il faisait allusion à quelque usage perdu, ou lorsqu’il rappelait de près ou de loin les anciennes croyances germaniques. Leur méthode a été d’accueillir et d’enregistrer les documens, quels qu’ils fussent et de quelque pays qu’ils vinssent, à mesure qu’ils se produisaient. Tandis qu’ils consultaient la tradition orale, ils relisaient Bollandus et les écrivains arabes, le Talmud et les livres de l’Inde, pour en tirer des points de rapprochement avec les coutumes et les mythes nationaux. Ce sont de telles rencontres qui nous séduisent, parce que ces débris de superstitions ou de croyances primitives qu’on retrouve en tout lieu, parcelles dispersées d’un trésor de symboles et d’idées autrefois commun à l’humanité, attestent dans la variété des races l’identité des origines : témoignage d’autant plus sûr qu’il est plus naïf. Aussi est-il beaucoup de questions débattues entre les savans qu’on réussirait peut-être à résoudre par un parallèle attentif entre des légendes d’époques diverses. Quelle part revient à l’imagination populaire dans l’élaboration des grandes épopées nationales telles que l’Iliade ou les Niebelungen ? Dans quelles proportions et de quelle manière le paganisme expirant s’est-il d’abord mêlé au culte chrétien ? Voilà des problèmes d’un intérêt général que les matériaux rassemblés par M. Wolf contribueront certainement à éclaircir. On peut d’ailleurs, sans s’élancer vers les sommets de l’érudition, apprendre quantité de choses curieuses avec ce recueil mythologique, car c’est encore s’instruire et s’initier d’un degré de plus aux mœurs d’un peuple que de voir par ses légendes de quelle façon il entend et traite le merveilleux. Ce qui domine dans les provinces riveraines de la Baltique et de la Mer du Nord, ce sont les souvenirs des mythes nébuleux de la Germanie barbare. Le chasseur est le héros principal de la Franconie ; le prodige qui s’y renouvelle le plus souvent est celui de la chasse sauvage. Sur le Bas-Danube, les récits populaires, qui ont là un charme particulier de fraîcheur et de nouveauté, nous offrent l’image de ces sociétés primitives, encore à l’état d’ébauche, où il n’y a au plus que trois ou quatre personnages : le boyard, le prêtre, le paysan et le zingaro. Dans la catholique Bavière, l’église joue le beau rôle : l’imagination du peuple n’y est pleine que de châtimens surnaturels infligés à l’impie et au blasphémateur. Près de là, les simples montagnards du Tyrol se consolent de leur misère en redisant, sous vingt formas différentes, les aventures du pâtre qui rencontre une princesse emprisonnée dans le corps d’un crapaud, la délivre et l’épouse. Pauvres, ils croient que le morceau de pain refusé au pauvre se change en serpent pour dévorer l’homme dur qui ne sait pas donner. Fléchissant sous le poids d’une vie de labeur, ils ont un génie propice qui leur garde du moins intactes les heures consacrées au repos. Sont-ce là des inventions de l’art ? Ces traits d’une simplicité pénétrante, un caprice de poète servi par le hasard eût-il pu les créer ? eût-il pu les semer si profondément dans le peuple et les fondre en lui ? La légende, n’est-ce pas l’essence même de la vie populaire ? Admirable pouvoir de l’imagination, ou plutôt admirable candeur des bonnes âmes ! Travail excessif, souffrances, dureté des méchans, aspirations impuissantes vers le bien-être et la richesse, bouffées d’ambition, rien de tout cela n’allume chez elles l’envie ou la haine. Une chanson, et tout est oublié. Un conte, un rêve, une mélodie des montagnes, et tout se dissipe en une vapeur dorée du milieu de laquelle l’essaim des fées bienveillantes sourit à l’homme au cœur léger.

Les collaborateurs de ce recueil ont un grand mérite : ils ne cherchent pas à mettre d’esprit dans ce qu’ils racontent. Un paysan leur dit la légende de son village ; ils la répètent sans y ajouter autre chose que l’orthographe et un peu d’ordre. Nous avons cependant un reproche à faire à M. Wolf. Le degré d’authenticité et le caractère des pièces ou des faits ne paraissent pas toujours suffisamment constatés. Il y a, par exemple, dans son recueil bon nombre de poésies fort gracieuses, intitulées chansons populaires et signées pourtant par des écrivains contemporains. Il est souvent impossible de distinguer si le signataire a emprunté son sujet à la tradition ou s’il l’a tiré de lui-même, s’il a composé les vers qu’il envoie ou s’il les a recueillis tels quels de la bouche du peuple. De même, beaucoup d’apparitions curieuses, qui ne remontent pas au-delà de quelques années, sont relatées pêle-mêle avec des histoires d’hommes changés en bêtes et de bêtes changées en hommes, sans que rien nous assure, je ne dis pas, bien entendu, de la réalité des visions, mais de l’existence et de la bonne foi des visionnaires. De tels faits sont d’un intérêt capital pour la psychologie. Il est fâcheux qu’on ne puisse dire quelle confiance ils méritent.


J.-J. WEISS.


V. DE MARS.

  1. Recueil périodique publié à Gœttingue.