Chronique de la quinzaine - 14 mars 1904

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Chronique n° 1726
14 mars 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.


La Chambre des députés discute le projet de loi relatif à la suppression de l’enseignement congréganiste. Le débat continue encore ; il a été long et brillant et mériterait plus d’attention que le public ne lui en accorde ; mais tous les regards sont tournés vers l’Extrême-Orient, dans l’attente d’un événement quelque peu décisif qui n’arrive pas et ne saurait arriver de sitôt. Au surplus, nous ne nous en plaignons pas. Notre politique intérieure a aujourd’hui quelque chose de bas et de stérile. En la réduisant à la guerre faite aux congrégations religieuses, M. Combes a rétréci l’horizon où nous avions l’habitude de traiter d’intérêts plus nombreux et plus vastes. La guerre, si regrettable à tant d’autres points de vue, a eu du moins l’avantage de faire diversion à nos querelles intestines pour nous mettre en présence des grandes réalités de l’histoire. M. Combes avait fait preuve d’une prodigieuse imprévoyance en croyant qu’il pourrait borner les préoccupations du pays, comme il bornait les siennes, à l’application d’une loi et à l’improvisation de quelques autres, le tout pour fermer quelques écoles et pour séculariser ou laïciser quelques congrégations de plus. Le canon de Port-Arthur a parlé plus haut que lui. Il a été un avertissement, à quelques égards salutaire, à l’adresse de ceux qui croyaient pouvoir restreindre toute la politique à la satisfaction de leurs préjugés et de leurs passions.

La campagne anti-congréganiste, ou, pour mieux dire, anti-religieuse, qui se poursuit à la Chambre a pour objet d’interdire l’enseignement congréganiste d’une manière absolue, sous toutes les formes, à tous les degrés. Il semble qu’une loi nouvelle n’était pas nécessaire pour cela. Après avoir proscrit et dissous toutes les congrégations enseignantes, il devenait assez inutile de leur interdire l’enseignement comme si elles existaient encore. Quelques-unes, à la vérité, avaient échappé au massacre : ce sont celles qui étaient autorisées. Il y avait dans ce cas plusieurs congrégations de femmes, et une seule congrégation d’hommes, celle des Frères des écoles chrétiennes. A quoi bon faire intervenir le législateur contre elles ? Pourquoi ne pas leur retirer par simple décret l’autorisation qui leur avait été donnée ? Le résultat désiré aurait été atteint de plano. Mais le gouvernement n’a pas voulu agir ainsi, soit qu’il ait reculé devant la responsabilité qu’il aurait dès lors assumée à lui tout seul, soit qu’il se soit proposé de faire ce qu’on appelle pompeusement une loi de principe. Il y a une autre explication à sa conduite. M. Charles Benoist l’a donnée dans le solide et brillant discours par lequel il a ouvert le débat : c’est que le gouvernement ne sait pas plus où il va que nous ne savons où il nous mène, et qu’il procède par à-coups, au hasard des impulsions successives qui s’exercent sur lui du dehors. M. Charles Benoist a rappelé que c’est au Sénat, le 12 novembre dernier, que la nécessité de faire une loi d’ensemble pour interdire l’enseignement congréganiste est apparue soudain à l’esprit de M. le président du Conseil. On discutait une loi toute différente, celle dont on a pris et gardé l’habitude d’attribuer la paternité à M. Chaumié, bien qu’elle ait été changée en nourrice. Elle ne visait que l’enseignement secondaire, et ne prononçait l’interdiction d’enseigner que contre les congrégations non autorisées. Ce n’était, comme le disait M. le ministre de l’Instruction publique, que l’application pure et simple de la loi de 1901. Mais déjà les amis du ministère trouvaient que ce n’était pas assez, et deux d’entre eux, appartenant au groupe le plus avancé du Sénat, ont proposé, l’un, M. Alfred Girard, qu’on interdit l’enseignement à tous ceux qui prononceraient les vœux d’obéissance et de célibat ; l’autre, M. Delpech, que l’interdiction fût étendue à toutes les congrégations. L’amendement Girard allait plus loin que l’amendement Delpech, puisqu’il s’appliquait aux prêtres séculiers. Le gouvernement, pour faciliter le vote de sa loi, s’engagea à déposer avant la fin de la session un nouveau projet qui donnerait satisfaction à M. Delpech. Et de là est venue la loi que la Chambre discute.

Nous avons dit que la discussion n’avait pas manqué de quelque éclat. On y a parlé, il est vrai, un peu de tout, et l’auditeur venu du dehors, qui serait entré, sans être averti, dans une tribune, aurait pu se croire tombé au milieu d’une conférence philosophique, ou même d’un congrès des religions. M. Ribot a constaté que nous étions un peuple de théologiens. La théologie est très estimable lorsqu’elle reste à sa place, mais sa place n’est pas dans les assemblées politiques. Elle y devient vite malfaisante. Il y a dans les vérités, et aussi dans ce qu’on nous permettra d’appeler les contre-vérités religieuses, quelque chose d’absolu, et par conséquent d’impérieux et de tranchant, qui convient mal à la politique ; car la politique est le domaine du relatif. On y vit de concessions réciproques et de transactions.

Nous n’étonnerons personne en disant que M. Combes est un théologien. M. Buisson, rapporteur de la loi, en est un autre. La manière dont il argumente sur les trois vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté est toute théologique, scolastique même, et il y a quelque chose de terrifiant, qui rappelle les excommunications du moyen âge, dans la manière dont il retranche de la société laïque les imprudens qui les ont formés. Il est d’accord sur ce point avec M. Combes, pour lequel les moines ont cessé d’être des citoyens : à peine reconnaît-il en eux des hommes. La seule différence entre M. Combes et M. Buisson est que ce dernier, après avoir posé un principe, se rend moins bien compte de ses conséquences, et lâche de biaiser avec elles. M. Buisson s’imagine qu’après avoir retiré tous les droits à la Congrégation, on peut les laisser aux congréganistes. Il considère ces derniers à titre individuel, ut singuli, et ils redeviennent alors à ses yeux des hommes et même des citoyens. Comment s’opère cette métamorphose ? Mystère ! Après avoir affirmé, et mis toute sa force à démontrer que les trois vœux ne laissent rien subsister de ce qui constitue la liberté et la dignité humaines, et que, par conséquent, les congrégations qui les forment se condamnent elles-mêmes à certaines incapacités, M. Buisson fait volte-face et aboutit à la conclusion la plus imprévue. Le caractère nuisible de ces vœux ne se manifeste qu’en société ; le venin en disparaît dès qu’on s’y soumet dans la solitude. M. Buisson est entré, pour justifier cette distinction subtile, dans des explications plus subtiles encore, et a poussé le libéralisme jusqu’à reconnaître que chacun de nous avait le droit, sans s’exposer à une déchéance civique, de se lever dans sa chambre au milieu de la nuit et de s’y livrer à des macérations plus ou moins mortifiantes. Si c’est une concession, il faut l’en remercier ; mais il ne s’agit là d’aucun des trois vœux. Comprenne qui pourra ! M. Aynard, cherchant à le faire, a cru subitement y être parvenu et s’est écrié : J’y suis ; on peut être moine tout seul ! Mais alors, ce ne sont pas les vœux en eux-mêmes que M. Buisson condamne et flétrit comme déterminant chez l’homme une sorte de dégradation qui le rend impropre à certaines fonctions chiques. Et, si ce ne sont pas les vœux, qu’est-ce donc ? Il ne l’a pas dit.

Ce qui est plus grave que cette lacune dans son rapport et dans son discours, c’est qu’il ne paraît avoir bien compris ni la loi de 1901 à laquelle il prétend se rattacher, ni même la loi dont il est le rapporteur. Sa distinction entre la congrégation dont il proclame la déchéance et le congréganiste qui reste personnellement investi de tous les droits du citoyen n’existe que dans sa pensée, et encore n’y existe-t-elle qu’avec les bizarreries que nous venons de signaler : elle n’est pas dans la loi. On s’est demandé, en écoutant un passage de son discours, s’il avait bien lu la loi du 1er juillet 1901. Serait-il vrai qu’elle laisse le bénéfice du droit commun au congréganiste ? Non, certes : elle l’en exclut, au contraire, et c’est bien ainsi que le Conseil d’État et la Cour de cassation en ont jugé. L’article 14 de la loi interdit le droit de diriger une école ou d’y enseigner à toute personne qui appartient à une congrégation religieuse non autorisée. Et que fait la loi nouvelle ? Elle étend l’interdiction aux membres des congrégations autorisées. D’après la manière dont les premiers ont été traités, on peut prévoir ce qui attend les autres. M. Buisson ignore-t-il les innombrables vexations dont les congréganistes sécularisés ont été victimes, et les jugemens ou arrêts qui ont été prononcés contre eux ? Il n’y a malheureusement aucun espoir que ses ingénieux commentaires modifient le sens qu’on a jusqu’ici donné à la loi et changent une jurisprudence qui parait définitivement établie. Qu’arriverait-il si les membres dispersés d’une congrégation dissoute formaient une association de droit commun, soit pour un but religieux, soit pour un but pédagogique ? Si nous avons bien compris M. Buisson, ils auraient le droit de le faire ; mais il est encore plus certain qu’ils n’en auraient pas le pouvoir. M. le procureur de la République les traînerait devant les tribunaux ; M. Buisson n’en saurait douter, car les précédens abondent ; et M. Combes est toujours là qui y tiendrait la main. C’est donc une liberté in abstracto, une liberté toute théorique et platonique que M. Buisson attribue aux congréganistes en dehors et indépendamment de la congrégation. Le texte et l’esprit de la loi lui donnent tort ; car c’est bien une loi d’exception qui a été faite en 1901 contre les congrégations et les congréganistes, et c’en est une autre qu’on fait aujourd’hui.

Ici encore, comment ne pas parler de l’étonnement qu’ont dû causer à la Chambre le rapport de M. Buisson et son discours ? Après avoir dit que chacun était libre de mener chez lui la vie cénobitique ou monastique : « Mais le jour, a-t-il ajouté, où nous demandons à être plus qu’une association ordinaire, le jour où nous demandons à être reconnus comme une congrégation autorisée, formant un être factice doué de capacités juridiques spéciales, ce jour-là l’État a le droit et le devoir d’examiner de près s’il fera bien de nous accorder cette autorisation, et je réponds d’avance : il doit nous la refuser. » Si vous répondez d’avance qu’il doit nous la refuser, à quoi bon l’examiner de près ? Nous voilà loin de la loi de 1901. Elle avait entendu que la demande de chaque congrégation serait effectivement examinée à part des autres, et que l’autorisation serait accordée ou refusée suivant l’intérêt que la congrégation mériterait. On sait ce qui est arrivé ; nous ne reviendrons pas sur cette histoire, qui est d’hier. Mais il faut signaler dans le discours de M. Buisson un étrange renversement des rôles. Est-ce que les congrégations, qui ne sont en somme que des associations d’un caractère plus intime, ont jamais demandé spontanément à être reconnues ? Ce prétendu avantage que l’autorisation leur conférerait, est-ce qu’elles l’ont apprécié comme tel ? Point du tout. On croirait, à entendre M. le rapporteur, que les congrégations ont manifesté un empressement extrême à solliciter des autorisations qui auraient constitué pour elles un « privilège. » Les choses ne se sont point passées ainsi : les congrégations ne demandaient rien. C’est la loi qui leur a imposé l’obligation à laquelle la plupart d’entre elles se sont soumises, et la loi avait moins en vue de leur assurer un avantage que de prendre contre elles une précaution. « La preuve, a dit M. Raiberti, avec beaucoup de bon sens et d’esprit, c’est que la loi de 1901 a imparti aux congrégations qui existaient au moment de sa promulgation un délai de trois mois pour se mettre en règle en sollicitant l’autorisation. Elle a considéré le fait de ne pas la solliciter comme un acte de rébellion et elle a décidé que toute congrégation qui se mettrait dans ce cas serait dissoute de plein droit. Enfin elle a considéré que le fait d’enseigner pour une congrégation non autorisée entraînerait des pénalités d’amende et de prison. Et bien ! je le demande, depuis quand punit-on les gens pour ne pas solliciter un privilège ? Et depuis quand appelle-t-on un privilège une obligation à laquelle les personnes ne peuvent se soustraire sous peine d’amende et de prison ? » La question est posée on ne peut mieux. S’il est vrai, comme l’a dit M. Buisson ou comme il l’a fait entendre, — mais ses paroles ne peuvent avoir un autre sens que celui que nous leur donnons, — s’il est vrai que l’État n’a à connaître des congrégations que lorsqu’elles lui demandent l’autorisation, l’État attendra longtemps. Il attendra jusqu’au jour où il mettra lui-même les congrégations dans l’alternative de solliciter l’autorisation devenue obligatoire ou de se dissoudre. Il faut donc restituer à l’autorisation son caractère propre ; elle est une garantie pour l’État, et nous n’en contestons nullement la légitimité. Mais, cette fois encore, on sait ce qui est arrivé et avec quelle rapidité on s’est éloigné de la loi de 1901.

Il y a dans le discours de M. le président du Conseil un passage dont il n’a pas semblé apercevoir lui-même l’ironie, tant elle est forte. M. le président du Conseil a jugé à propos d’énumérer devant la Chambre les étapes successivement parcourues depuis le vote de la loi primitive, et lorsqu’il en est venu à l’application de cette loi aux congrégations qui n’avaient pas demandé à être autorisées : « Notre étonnement a redoublé, a-t-il dit, quand nous avons dû sévir contre ces établissemens, au nombre de 3 000, qui s’étaient opiniâtrement refusés à régulariser leur situation et à nous faire parvenir, comme la loi les y obligeait, les demandes d’autorisation. » Rien que la mort n’était capable d’expier une telle opiniâtreté ! Les congrégations récalcitrantes s’étaient mises évidemment dans leur tort, et nous-mêmes l’avons reconnu. Que leur demandait-on ? Tout simplement de régulariser leur situation : elles ne l’ont point voulu. On comprend l’indignation que M. le président du Conseil manifeste encore aujourd’hui contre elles. Mais les autres, celles qui se sont inclinées respectueusement devant la loi et qui ont demandé à être autorisées, comment les a-t-il traitées ? Il les a traitées de même, un peu plus tard, il est vrai, à une étape ultérieure, le jour où les injonctions des radicaux socialistes lui en ont fait une loi. Et alors que faut-il penser de la comédie qu’il a jouée devant la Chambre en étalant sa colère rétrospective contre les congrégations qui, prévoyant l’avenir mieux que nous-mêmes, avaient préféré ne pas demander cette autorisation, ce « privilège » que, suivant M. Buisson, « on doit » leur refuser ? M. Combes aurait certainement mieux fait de ne pas rappeler cette histoire, qui a paru gêner son auditoire. Il n’y a qu’un mot, en effet, pour en caractériser l’esprit, et c’est celui de mauvaise foi.

Cette mauvaise foi n’a pas été sans doute dans les intentions initiales de ceux qui ont fait la loi de 1901, ni même de ceux qui l’ont exécutée, ils ont fait, les uns et les autres, les seconds surtout, des concessions successives aux exigences de leurs amis les plus avancés. Mais si la mauvaise foi n’a pas été en quelque sorte préconçue, elle ressort des faits avec une telle évidence que M. Combes aurait agi plus prudemment en jetant un voile sur ce passé, au heu de l’exposer au grand jour. Il a permis par-là à M. Ribot de lui rappeler le sens et la portée précise du mouvement d’opinion d’où est sorti le ministère actuel, et auquel il a depuis fait faux bond.

On parle sans cesse de la volonté du pays, et c’est elle que M. Combes prétend suivre. Si cela était vrai, nous n’aurions qu’à nous incliner. Non pas que la volonté du pays ne s’égare jamais : il lui arrive, au contraire, trop souvent de le faire, et le droit de l’opposition, aussi bien que son devoir, est alors de multiplier ses efforts pour l’éclairer et la redresser. Mais, jusqu’à ce qu’elle y soit parvenue, le rôle du gouvernement est de s’inspirer d’une opinion qui est d’ailleurs la sienne et d’agir en conformité avec elle. Par malheur, les partis, et celui qui est au pouvoir comme les autres, sinon plus encore, ont une tendance naturelle à interpréter à leur manière l’opinion du pays et à y mettre toutes sortes de choses qui n’y ont jamais été. Il faut donc prendre cette opinion telle que le pays l’a exprimée lui-même lorsqu’il a été directement consulté, comme il l’a été aux élections dernières. Que lui a-t-on demandé à ce moment ? On lui a demandé s’il approuvait la politique de M. Waldeck-Rousseau, et, bien que cette politique ne fût pas la nôtre, nous reconnaissons loyalement qu’il peut paraître y avoir adhéré. Si donc le ministère actuel appliquait cette politique, comme il s’était engagé à le faire, nous pourrions continuer de la combattre, mais nous reconnaîtrions qu’il est dans son droit. En est-il ainsi ? Nullement. Au cours de la discussion de la loi de 1901, les idées qui l’ont emporté depuis s’étaient déjà fait jour. M. Zévaës avait proposé par voie d’amendement d’étendre à toutes les congrégations, autorisées ou non autorisées, l’interdiction du droit d’enseigner ; mais le gouvernement avait combattu cette extension et la Chambre l’avait formellement condamnée. L’amendement de M. Zévaës n’avait obtenu que 43 voix. Il était sans nul doute dans les intentions de M. Waldeck-Rousseau d’appuyer devant les Chambres certaines demandes d’autorisation formées par des congrégations enseignantes. On l’a dit, par exemple, de celle des Dominicains, et nous avons lieu de croire qu’il a dit vrai. En tout cas, les congrégations déjà autorisées ne devaient pas être troublées ; elles étaient en possession d’un droit dont l’exercice ne pouvait leur être retiré que si elles en mésusaient d’une manière grave. M. Waldeck-Rousseau avait déclaré en termes formels que la loi nouvelle, en les confirmant dans leur situation acquise, serait désormais leur charte. Ce qu’il voulait, la Chambre le voulait avec lui, et on a vu à quelle majorité écrasante. La politique qui a été soumise au pays et que le pays aurait ratifiée par son vote, c’est celle-là et non pas une autre. M. Combes avait pris l’engagement d’y rester fidèle ; il y a manqué. Celle qu’il suit est toute différente. Qu’en pense le pays ? Nul ne le sait et n’a droit de le dire à sa place : on le verra aux élections générales, dans deux ans. En attendant, M. Ribota affirmé que ce n’était pas la volonté connue du pays qu’on exécutait, mais une volonté hypothétique qu’on essayait de lui inspirer ou de lui imposer par voie de surprise et d’autorité, et qu’on escomptait avec une singulière audace. Il s’est élevé à ce sujet, entre l’extrême gauche et lui, un dialogue qui mérite d’être reproduit. « Comment ! demandait M. Ribot : vous avez déjà mis à néant 10 000 écoles en trois ans et cela ne vous suffit pas ? » « Non ! » répondait l’extrême gauche. « Vous n’avez pas, continuait M. Ribot, longtemps à attendre le jugement que le pays portera sur ce que vous appelez la première étape de votre politique. Pourquoi cette hâte ? C’est que vous voulez placer vos successeurs devant le fait accompli. » « Parfaitement ! » répliquait l’extrême gauche. Cet adverbe dit tout : M. Ribot y a vu un signe de défiance envers le pays, et nous y voyons avec lui une manifestation de cette politique de coups de force à laquelle une majorité sans courage et un gouvernement sans scrupules habituent de plus en plus le pays. Il est douteux qu’en fin de compte la République tire de ces mœurs nouvelles plus de force au dedans, plus de considération au dehors, et plus d’honneur dans l’histoire.

De grands et de beaux discours ont déjà été prononcés au cours de ce débat. Nous avons parlé de ceux de MM. Charles Benoist et Raiberti. Il faut encore citer celui de M. Lerolle, qui a défendu les congrégations au nom des services qu’elles ont rendus dans le passé, avec l’éloquence la plus chaleureuse et quelquefois la plus touchante. Au surplus, ces services, M. Buisson au les nie pas ; il les a presque célébrés lui-même non sans causer quelque surprise et quelque gêne à ses amis. Mais finalement il a dit aux congrégations : — Vous avez été utiles, vous ne l’êtes plus ; nous n’avons plus besoin de vous, disparaissez ! — rappelant le procédé en usage dans ces sociétés barbares où on tue les gens âgés sous prétexte qu’ils ne sont plus bons à rien. Nous aurons à parler dans un moment des discours de MM. Jaurès et Denys Cochin, et aussi de M. Georges Leygues, qui a rendu un réel service. Mais, de tous, celui de M. Ribot a eu certainement le caractère le plus politique. M. Ribot a rappelé la loi de 1886, dont tous les détails n’échappent pas à la critique, mais dont le principe fondamental peut être accepté comme une transaction entre les idées du passé et celles du présent. Cette loi, due à l’initiative de M. Goblet, a eu pour objet et pour effet d’achever la laïcisation de l’enseignement primaire. On comprend très bien que, dans la situation politique où nous sommes, l’enseignement donné par l’État soit purement laïque ; mais à cette laïcisation complète de l’enseignement public doit correspondre la liberté non moins complète de l’enseignement privé. C’est ce que M. Goblet s’était efforcé d’établir. Après avoir organisé laïquement l’enseignement public, il avait reconnu à l’enseignement privé de droit de s’organiser à côté comme il l’entendrait. Si l’on remonte à l’origine des choses et aux premiers principes, comme l’a fait M. Charles Benoist, le droit du père de famille est antérieur à celui de l’État. Ce n’est pas le premier, mais le second, qui est un produit du temps et qui provient d’une conception politique plus ou moins artificielle. Néanmoins le droit de l’État se présente chez nous comme un fait historique dont nous ne contestons pas te bien fondé. Que l’État exerce son droit d’enseigner, rien de mieux ; mais qu’il respecte celui des individus. M. Buisson serait peut-être d’accord avec nous sur ces principes ; c’est seulement dans l’application que les divergences s’accusent. Il jette l’interdit sur les congrégations. Pourquoi ?

Il est difficile d’admettre que ce soit à cause des vœux que font leurs membres, puisqu’il reconnaît à chacun de nous le droit de les faire : c’est donc, à parler sincèrement, parce qu’il estime que la congrégation est un organisme trop puissant, et de là sans doute est venu dans son esprit l’idée d’un privilège qui lui aurait été accordé. L’État n’ayant pas de congrégations à son service, ne veut pas qu’il y en ait en dehors de lui, afin que l’égalité subsiste entre les enseignemens rivaux. Mais y a-t-il vraiment égalité lorsqu’on voit, d’une part, les congrégations dissoutes frappées dans leurs membres de déchéances personnelles, et, d’autre part, l’État qui, pour payer ses instituteurs et ses professeurs, pour construire ses écoles et ses lycées, en un mot pour faire son œuvre enseignante, a toutes les ressources du budget ? Si l’on voulait rétablir quelque égalité entre deux organisations aussi disproportionnées, il fallait laisser vivre un certain nombre de congrégations. Mais on a proscrit toutes celles qui enseignent, et M. Clemenceau continue de pousser au massacre, dans la crainte que quelques-unes n’y échappent par miracle, en répétant qu’il faut laïciser l’État. L’État, dites-vous ? personne ne s’y oppose ; laïcisez l’État autant que vous l’avez fait et plus encore si c’est possible ; mais laissez subsister le principe congréganiste en dehors de lui, tout en surveillant ses applications et en contrôlant ses résultats dans le domaine de l’enseignement. C’était la solution de 1886 ; elle était libérale. C’était, dans une mesure moindre, la solution de 1901 ; la liberté y trouvait un reste de vie. La solution jacobine d’aujourd’hui en fait disparaître les dernières traces, et il restera peu de chose à faire lorsqu’on voudra, en vertu de la logique invoquée sans cesse par les partis extrêmes, aboutir à l’établissement du monopole sur les ruines définitives de l’enseignement privé. C’est à cela qu’on marche. Et alors nous admirons, — en prenant le mot dans son acception la plus haute, — la confiance généreuse de ceux qui s’apprêtent à créer de nouvelles écoles, ou à soutenir celles qu’on menace, en usant des droits infiniment fragiles qu’on veut bien leur reconnaître encore. — Renoncez aux congrégations, dit M. Buisson ; faites des associations. — Qui nous prouve que ces associations seront mieux traitées que les congrégations auxquelles elles sont appelées à succéder ? On les respectera si elles ne réussissent pas, ou si elles réussissent médiocrement : dans le cas contraire, et pour peu que la confiance des familles assure leur prospérité, bien hardi qui répondrait de leur durée ! Et, ici, nous laissons encore la parole à M. Ribot, qui, après avoir rappelé et précisé la situation créée par la loi de 1886, s’exprimait comme il suit : « Je ne prétends point qu’il y ait eu un contrat entre l’État et les catholiques de ce pays. Non, l’État ne fait pas de contrat, mais il prend moralement des engagemens quand il dit par la bouche de ses chefs les plus autorisés, les chefs de tout le parti républicain : Vous jouirez de cette liberté ; n’ayez aucune crainte, fondez des écoles, dépensez des millions, faites cet effort qui par certains côtés est admirable, car il est admirable dans un pays comme le nôtre de voir des citoyens qui, par leur seul effort, créent et soutiennent un aussi grand nombre d’écoles. Vous leur avez dit : Nous ne vous attaquerons pas ; nous n’entraverons pas votre liberté. Voilà l’engagement solennel qui a été pris, et, pour tous les hommes qui ont souci de l’honneur, entendu au sens élevé, de ce grand parti républicain, c’est chose grave de violer un tel engagement ! » On l’a violé pourtant, on le viole tous les jours sous nos yeux. Et, puisqu’on a manqué aux engagemens d’hier, quelle foi est-il permis d’avoir dans ceux d’aujourd’hui ?

Quant au discours de M. Jaurès, il a été un hors-d’œuvre dans la discussion, mais les hors-d’œuvre ont du piquant. C’est un discours de magnificence ; les Chambres sont enchantées d’en écouter de temps en temps de cette belle venue : seulement il leur arrive quelquefois de se demander après coup ce qu’ils signifient. Celui de M. Jaurès se divise en trois parties : la première historique, — M. Jaurès a interprété la Révolution à sa manière : tout le monde n’en fait-il pas autant ? — la dernière purement philosophique et religieuse. La seconde seule se rapportait à la loi en discussion. M. Jaurès s’y est montré aussi étroitement sectaire que personne : « Quiconque, a-t-il dit, n’a pas renoncé doctrinalement et pratiquement à contester la liberté absolue de la personne humaine n’a pas le droit d’enseigner dans une démocratie fondée sur ce principe nécessaire. » Et qui donc conteste la liberté absolue de la personne humaine ! Serait-ce la science déterministe, par hasard ? Non, c’est le christianisme ! Une pareille affirmation surprend, lorsqu’on songe qu’aucune doctrine philosophique ou religieuse n’a plus fait pour la suppression de l’esclavage antique et pour l’établissement de la liberté moderne. M. Jaurès le nie-t-il ? Il le reconnaît, au contraire, très pompeusement ; mais, à côté du principe de liberté que le christianisme a apporté au monde, il aperçoit et bientôt même il voit seulement le principe d’autorité qui ne lui est pas non plus étranger. « Et voilà comment, s’écrie-t-il, par un double effet contrasté, le christianisme a tout ensemble enchaîné et déchaîné l’homme, le liant à des formules d’absolutisme suscitant en lui l’audace de rêves prodigieux, et déconcertant la logique abstraite par sa complication de martyrs et de bourreaux, de servitudes intellectuelles et d’élans passionnés, d’atrocités inquisitoriales et de tendresse mystique, la douce lueur de l’étoile du matin et la flamme sinistre du bûcher ! » C’est l’éloquence de M. Jaurès, beaucoup plus que le christianisme, qui joue ici d’un « double effet contrasté. » Laissons de côté les oppositions de mots et, si l’on veut, d’idées qui remplissent tout son discours comme le passage que nous en avons cité. Ce qui, suivant son aveu, déconcerte sa logique, ne serait-ce pas la richesse des élémens qui composent le christianisme et qui l’adaptent si parfaitement à la complexité de la nature humaine ? L’autorité a sa place en ce monde aussi bien que la liberté, et il en faut surtout dans l’éducation ; mais il n’y a et il ne doit y avoir de véritable autorité que celle qui est librement acceptée. Lorsque les religions, s’appuyant sur le bras séculier, essaient de s’imposer par la force, l’abus est odieux ; mais ce n’est pas celui qui, delà part du christianisme, nous menace le plus aujourd’hui. M. Jaurès croit le contraire. Le principe d’autorité est à ses yeux si nécessaire à l’Église qu’il y doit finir par supprimer le principe de liberté. M. Jaurès est convaincu, beaucoup plus que bon nombre de catholiques, et il affirme avec une véhémence impérieuse, que la révocation de l’Édit de Nantes, le Syllabus, l’infaillibilité du Pape, sont compris dans l’Évangile et en découlent inévitablement. Le catholicisme seul est chrétien, ou pour mieux dire le plus farouche ultramontanisme, et M. Jaurès condamne les sectes protestantes au nom de la logique plus impitoyablement que ne le fait le Pape du haut de son orthodoxie. Ce jeu d’esprit a pour but de déclarer le christianisme incompatible avec la liberté, avec la science, et M. Ribot y a répondu en prononçant deux noms, ceux de Pasteur et de Gladstone, et M. Denys Cochin, en rappelant les grandes choses que le christianisme a faites par le développement du principe de liberté et aussi de charité qui est en lui. Mais qu’importe tout cela à M. Jaurès ? On ne peut s’empêcher de croire en l’écoutant qu’il parle ut declamatio fiat. La déclamation est sonore : en reste-t-il autre chose que le bruit ?

Nous avons signalé l’intervention de M. Georges Leygues. Elle a eu un résultat utile, qui a été de faire rétablir dans le texte du projet la disposition restrictive grâce à laquelle la loi ne s’appliquera qu’à la France : les colonies seront épargnées. M. Leygues avait signalé avec chaleur les inconvéniens qu’aurait la loi pour notre influence au dehors : il a été entendu. M. Noulens a été moins heureux, et, à dire vrai, il avait peu mérité de l’être. M. Noulens est un radical qui a suivi jusqu’à ce jour le ministère dans tous les détails de sa politique et qui continue de partager ses principes ; mais il commence à craindre que l’application n’en coûte trop cher et que ses électeurs ne s’en aperçoivent. Aussi voudrait-il qu’on allât plus lentement, et que le projet fût renvoyé à la commission. M. le président du Conseil s’y est opposé en affirmant une fois de plus que la suppression de l’enseignement libre ne coûterait rien ou presque rien au budget. C’est ce que M. Noulens ne croit pas, et il a laissé échapper de ses lèvres ces mots redoutables : « Je déclare très nettement, en mon nom et au nom d’un certain nombre de mes collègues, que vous nous avez entraînés au-delà de nos promesses et de nos engagemens. » M. Noulens a qualifié la loi en cause de loi « de combat et de menace, » et, répondant au refus de M. le président du Conseil d’en accepter le renvoi : « Vous ne l’avez pas voulu, a-t-il dit ; nous vous laissons la responsabilité de dissoudre le bloc républicain. »

Le bloc républicain, c’est-à-dire ministériel, est-il donc dissous ? Non, car M. Combes a conservé la majorité contre M. Noulens ; seulement elle n’a plus été que d’une quarantaine de voix. Il est triste à dire, mais c’est pourtant la vérité, que, si le ministère est renversé, ce ne sera pas au nom des principes, après un assaut direct, en vertu d’une opposition fondamentale, franchement reconnue, entre sa politique et la conscience d’une partie de ses amis, mais à la suite d’une manœuvre oblique comme celle de M. Noulens. Au moment où nous écrivons, d’autres amendemens ont été déposés, et il est impossible de prévoir quel en sera le sort. M. Caillaux, par exemple, propose d’étendre de cinq à dix ans le délai pour la laïcisation complète de toutes les écoles. L’opération durera davantage ; elle se fera quand même, et M. Caillaux prend bien soin de dire qu’il est d’accord avec M. Combes sur le fond des choses. Il s’inquiète seulement des conséquences financières de la réforme pour les communes, et, sans alléger en rien le poids final, il voudrait le rendre moins sensible en le répartissant sur un plus grand nombre d’années. Nous aurions préféré un contre-projet de M. Colin, qui laissait les congrégations disparaître au fur et à mesure de l’extinction de leurs membres. M. Combes s’y est opposé. Accepte-t-il l’amendement de M. Caillaux ? Non, il s’y « résigne. » Sa résignation laisse la Chambre libre. L’amendement sera probablement voté, et la loi n’en sera pas meilleure ; mais l’application en paraîtra plus douce parce qu’elle sera plus lente. Il y a eu déjà à la Chambre des scènes de désordre qui semblent témoigner que M. Combes ne tient plus aussi solidement sa majorité. Que de gens voudraient le renverser sans être obligés de dire pourquoi ! Il n’a, lui, qu’un mot à la bouche : « Il faut être avec le gouvernement contre la Congrégation, ou avec la Congrégation contre le gouvernement et la République. » Et cela suffit. Les vacances, qui sont prochaines, tireront M. Combes d’affaire, et pendant ces vacances, on fera les élections municipales. Après cela, on verra.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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