Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1834

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Chronique n° 63
14 novembre 1834


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 novembre 1834.

Tous les évènemens de la quinzaine qui vient de s’écouler se résument dans le mouvement ministériel ; on vient d’en lire les différentes phases : nous nous bornerons, en conséquence, à enregistrer quelques faits nouveaux qui, depuis, ont éclaté.

Le ministère, tout incomplet, tout incertain qu’il a été pendant les premiers instans de sa nomination, s’est réuni une seule fois pour adopter un programme et formuler une déclaration de principes.

Le duc de Bassano avait fait un mot il y a trois ans ; il en a fait un autre depuis sa promotion. Il tenait essentiellement que tous deux fussent dans la déclaration de principes.

Ces mots n’ont pas été approuvés par tous ses collègues ; puis, le roi est intervenu personnellement, et sans aborder le plus ou moins d’esprit et d’à-propos des mots de M. Maret, il a fait observer qu’une déclaration de principes, un programme était toujours une chose difficile à formuler et à tenir, surtout au milieu du mouvement si variable des affaires.

Les doctrinaires travaillent le château, cherchent à faire peur au roi. Ils trouvent là de l’écho et des appuis. Tout ce qui approche Louis-Philippe tient plus ou moins à cette cotterie ; les idées qu’elle défend sont les seules comprises et admises par le roi. Aux Tuileries, on considère le cabinet actuel comme un accident qu’il faut subir pour épuiser un parti impuissant à produire, mais excellent pour taquiner le pouvoir.

M. Dupin a cru faire un chef-d’œuvre d’habileté en invitant chez lui les noms les plus opposés d’opinions et de principes ; tous se sont rencontrés dans ses salons : on a été froid, poli, comme gens de bonne compagnie ; mais les convives ont trouvé fort étrange qu’on les mît les uns et les autres en présence, après une crise dans laquelle tout le monde avait quelque grief à se reprocher. Plusieurs ont pris cela pour une mystification et une inconvenance. M. Dupin, qui ne peut pas donner un dîner, préparer un bal costumé, ou porter le cordon d’un dais sans en faire confidence aux journaux, s’est hâté de publier cet habile pêle-mêle. Ne faut-il pas justifier le traitement de 10 mille francs par mois pendant la prorogation de la chambre ?

Tout se résume maintenant dans la question de l’amnistie. Voici un premier projet qui, dit-on, a été présenté au conseil.

« Amnistie pleine et entière pour tout délit politique commis depuis le 29 juillet 1830.

« Est excepté tout crime politique qui se rattacherait à la chouannerie, au pillage des propriétés publiques et privées. Les personnes amnistiées seront tenues de prêter serment d’obéissance à la charte constitutionnelle et au roi des Français. »

Le texte vague de ce projet qui sera soumis aux chambres, permettra de ne point comprendre dans l’amnistie, d’abord par la date du 29 juillet, les ministres qui sont à Ham, et dont le crime est antérieur à cette date : non point qu’on n’ait pour eux une grande bienveillance aux Tuileries ; mais on craint des refus. Il a été dit que le comte de Peyronnet refuserait l’amnistie, si on la lui accordait ; il appelle une révision sérieuse et légale de son jugement.

Par le texte du second article, on veut excepter tous les républicains les plus redoutés. N’est-il pas facile de comprendre tous les condamnés pour émeute aux affaires de Lyon et de Paris dans la catégorie de ceux qui ont attenté aux personnes et aux propriétés ? Ensuite, qu’est-ce que ce serment politique imposé à chaque amnistié ? Sont-ils fonctionnaires publics parce qu’ils ont vécu à Sainte-Pélagie ou au Mont-Saint-Michel ? et au moment où le serment politique est si vivement attaqué, est-il bien légal de l’appliquer dans une circonstance si étrange ?

Au fond, le roi ne veut pas de l’amnistie. Ce n’est ni dureté de cœur ni répugnance pour toute mesure d’humanité et d’indulgence, mais une crainte bien ou mal fondée des hommes qui sont aujourd’hui détenus au Mont-Saint-Michel et à Sainte-Pélagie. On s’imagine qu’entre eux et la royauté c’est une affaire à mort, et qu’ils pourront se venger, une fois rendus à la liberté. C’est là l’explication véritable des répugnances de la couronne, et une des grandes difficultés du cabinet.

De deux choses l’une, ou l’on multipliera les catégories, et alors la gauche, le parti Mauguin attaquera l’amnistie ;

Ou l’amnistie sera absolue, et le roi ne sanctionnera jamais un tel projet.


P. S. Onze heures. — Le bruit courait ce soir au château des Tuileries que le ministère du duc de Bassano n’existait déjà plus.

Les causes générales que nous avons indiquées ont amené cette chute rapide :

Point de confiance de la part du roi.

Impossibilité de formuler des principes.

La non-acceptation de M. Sauzet.

La démission de MM. Teste et Passy.

La baisse à la Bourse.

M. Thiers aurait été chargé de former un cabinet.

La crise ministérielle n’aurait-elle été qu’une plaisanterie pour aboutir à la présidence de M. Thiers ?
ADÉLAÏDE.




Beethoven n’écrivait pas toujours l’ouverture de Coriolan ou la partition de Fidelio ; son âme passionnée, aux heures de quiétude, aimait à rêver dans les bois, à se reposer dans une œuvre douce et facile du grand travail des symphonies. Alors s’éveillaient en lui des voix mélodieuses qu’il revêtait pour nous d’une forme visible, chastes créations qu’il pétrissait avec une larme. Dans le moindre jet de l’arbre du génie, on retrouve la sève qui monte aux divins rameaux dont il fait sa couronne. Les cantates et les fragmens de Beethoven, comme les poèmes et les sonnets de Shakspeare, suffiraient à la gloire immortelle d’un homme. Maintenant qu’elle est cette Adélaïde, cette dame mystérieuse qu’il chante avec tant d’amour aux heures de loisir ? Qui nous l’expliquera ? Il est de par le monde des êtres inquiets, peu nés pour la poésie, avides surtout de science, occupés sans cesse à remuer le sol, au lieu de respirer les lis qui fleurissent à la surface ; esprits possédés par le démon de l’analyse, incapables de s’asseoir près du lac et de rester un jour à contempler le beau ciel qui se mire dans la sérénité des flots ; non, il faut qu’ils aillent chercher le sable et les graviers du fond, au risque de troubler en plongeant le beau cristal limpide. Si vous leur demandez ce que c’est qu’Adélaïde, ils vous répondront que c’est une allégorie de l’amour de la nature, une incarnation du panthéisme ; ils ont bien prouvé que Béatrix, c’était l’empire ; Laure, la théologie ! que sais-je ? Pour moi, ces préoccupations me troubleraient singulièrement dans l’étude d’une œuvre de poésie. Ah ! que j’aime bien mieux voir dans Adélaïde une chaste et douce créature que Beethoven aimait. N’est-ce pas, Beethoven, que tu l’as aimée Adélaïde ? Elle avait quinze ans quand elle mourut, et depuis le souvenir de cet être charmant est resté dans ton ame. Chaque fois que le dieu te laissait en repos, cette image gracieuse et consolante venait s’asseoir à tes côtés, et sa pensée a germé en ton cœur, jusqu’à ce qu’un matin de rêverie et d’amour, elle ait pris son efflorescence en cette divine cantate que nous adorons tous. Un jeune homme est assis au bord d’une prairie heureuse, le soleil se lève, les oiseaux commencent à chanter, et la nature, dans les mille facettes de son divin miroir, semble ne refléter que sa pensée. L’instrument ne vibre que sous sa main. Le souvenir de sa dame emplit le monde, il respire son haleine dans les fleurs, voit son front gracieux dans chaque perle de rosée, et suit les plis flottans de sa robe dans les vapeurs que le matin dissipe. Qui ne connaît cette chanson divine où Pétrarque raconte les mille apparitions de sa Laure chérie ? Il va par la campagne et l’aperçoit accoudée sur des touffes de lilas et de roses ; les rameaux se ploient et s’inclinent pour caresser son front ; les fleurs lèvent la tête pour répandre leur rosée à ses pieds ; la nature et lui la complimentent. Eh bien ! Adélaïde est une inspiration de ce genre ; seulement la forme qui la revêt est plus vague et flottante. La poésie de Pétrarque est naïve et pure, pleine de calme et de sérénité ; la musique de Beethoven a plus de tristesse et de mélancolie. Ces œuvres jumelles, quant au fond, se séparent par l’exécution de toute la distance qui existe entre l’esprit italien et le génie allemand. Le vêtement de Laure est fait de lin ; la robe qui flotte autour d’Adélaïde est toute de vapeur. On sent dans la chanson l’influence du ciel qui mûrit les oranges ; dans la cantate, on respire l’exhalaison humide qui s’élève au matin des campagnes du Nord. Adélaïde est une inspiration tout allemande, et c’est pourquoi les paroles du traducteur italien ont si mauvaise grâce. La langue italienne, arrêtée et sonnante, ne s’accommode nullement au caractère mélancolique de cette rêverie. Il semble qu’une main ait enlevé quelque chose au parfum primitif de la fleur pour y verser une essence étrangère. A cette mélodie ample et traînante, il faut de simples ornemens, des perles d’une lueur timide et tremblottante ; les joyaux italiens ont un éclat trop vif dont le regard s’offense. Rubini rend la pensée de Beethoven avec un sentiment admirable ; il y met toute sa voix, toute sa passion, toutes ses larmes. L’idéal serait atteint, s’il pouvait un jour la chanter dans la langue de Beethoven. Maintenant, qui que tu sois, Adélaïde, grâce à ton amant divin, une auréole harmonieuse te sanctifie, et ta place est marquée au ciel sur un trône de lumière entre la Laure de Pétrarque et la Béatrix d’Alighieri.


H. W.

REVUE MUSICALE




Le zèle de la troupe italienne est infatigable : deux mois sont à peine écoulés, et déjà six opéras ont été mis en scène, tous dignes d’être entendus trois fois, et remarquables par la beauté de la musique ou l’éclat inouï d’une exécution non pareille. A la Gazza ladra a succédé le Barbier, composition charmante et rajeunie encore par la verve entraînante et l’agilité du brillant Figaro ; ensuite nous avons entendu la Straniera et ses deux admirables cavatines, la Somnambula a passé comme pour révéler à ceux qui l’ignoraient encore tout ce qu’il y a d’expression douce et mélancolique dans cette voix de Rubini ; le maestro Campanone est venu à son tour, suivi de son poète, et les rires ont éclaté avec les applaudissemens. Enfin, aujourd’hui, voici Mose. O prodige ! le même homme qui, vêtu d’une façon grotesque, imitait hier à s’y méprendre la grâce affectée et les minauderies de la belle prima donna, revêt ce soir la robe grise du prophète, et chante au nom de Jehovah. Lablache, qui jouait Campanone, représente Mose ; son visage, si parfaitement ridicule et bouffon, contemplé à travers un nuage de poudre, est devenu calme et grave tout-à-coup ; ses yeux semblent illuminés d’une lueur morne et terrible, sa démarche est auguste et solennelle, et tant de majesté l’environne, qu’on tremble à chacune de ses paroles, comme s’il avait en lui quelque étincelle du buisson ardent. Certes il y a loin du vieux Campanone au révélateur hébreu, aussi loin que du plâtre de Dantan au marbre de Michel-Ange, et cependant Lablache a franchi d’un pas la distance. La partition de Mose, tout incomplète qu’elle est au théâtre Italien, n’en reste pas moins une des plus belles de Rossini. L’introduction du premier acte, le quatuor du second, la prière, sont des morceaux d’un sentiment profond et vrai, admirables surtout par la constante élévation du style. La phrase que chante Elicia sur le corps foudroyé du jeune roi est d’une expression déchirante ; c’est ainsi que doivent éclater les regrets de la Juive amoureuse ; son désespoir s’élève et grandit jusqu’au délire ; c’est bien là le transport d’une âme ardente qui se révolte et blasphème avant que de se résigner. Mais sa colère tombe ; ses larmes ruissellent, et le verset divin qu’elle chante dans la prière au milieu du désert vient expier ce qu’il y avait d’amer dans la première effusion de sa douleur. A part quelques marches banales et quelques motifs vulgaires jetés çà et là comme par négligence, Mose est une œuvre élevée et qui se maintient presque toujours dans une sphère idéale et poétique. On y respire je ne sais quel parfum oriental ; on sent que cette musique se chante dans la ville du Pharaon, au pays du désert et des sphynx de granit. Certes jamais musicien au monde ne fut moins que Rossini préoccupé du caractère de son œuvre, et cependant d’où vient que sa musique vous ravit comme par magie au lieu de l’action ? d’où vient que les chœurs de Sémiramis vous font rêver aux magnificences d’Orient, à toutes les splendeurs des fêtes de Tyr et de Babylone ? d’où vient que, pendant l’introduction de Mose, vous êtes pris de terreur comme si vous lisiez les pages de la Bible où les fléaux sont racontés ? d’où vient que durant tout le premier acte de Guillaume Tell, sur cette mélodie heureuse et calme, il vous arrive comme une sereine fraîcheur du lac et des montagnes ? C’est que le génie est doué d’une force d’instinct merveilleuse ; qu’il s’élève tout à coup par l’inspiration sur des sommets que la science met cent ans à gravir ; qu’il porte en lui la connaissance innée de toutes les sources de la couleur et de la vie, et tantôt plonge dans la lumière des soleils, tantôt se route sous la neige des montagnes.

Avec cette partition du Mose italien, Rossini avait fait un chef-d’œuvre en l’augmentant il y a quelques années d’un duo, d’un air et du plus beau final qu’il ait peut-être jamais écrit ; cependant, si nous entendons encore aujourd’hui cette musique, c’est grâce aux chanteurs italiens. Du Moïse français, il n’en faut plus parler : il est enfoui dans la même poussière que la Vestale et Guillaume Tell. Au moins, ces deux derniers ouvrages n’ont pas été retirés complètement du répertoire, il en reste encore quelque chose, et, de loin en loin, lorsqu’on ne peut jouer ni le Philtre, ni la Bayadère, il en paraît un acte. Je demanderai la même faveur pour Moïse ; les admirateurs de Mlle Elssler en seront quittes pour arriver une heure plus tard ; quant à ceux qui aiment encore la divine musique, ils y gagneront une grande jouissance, et l’administration ne perdra rien à les satisfaire. O Rossini ! c’était donc pour l’ensevelir que tu parais ton œuvre avec magnificence, pour l’ensevelir que tu couvrais ses bandelettes avec les plus beaux diamans de la couronne ? L’exécution de l’ouvrage italien est admirable ; c’est Lablache qui représente aujourd’hui le prophète, et grâce à cette voix puissante, aux élans sublimes de ce grand tragédien, le rôle a repris toute son importance. En effet, c’était pitié, les autres années, de voir ce pauvre Moïse toujours dominé par Pharaon, et ne lever les mains que pour faire descendre la lumière ou recevoir des chaînes ; maintenant il parle, il chemine, il se mêle aux Hébreux, et cependant le drame est toujours resté le même, l’action ne s’est pas retrempée aux sources bibliques. Mais Lablache, artiste intelligent, s’est inspiré des beautés de l’œuvre musicale, et les rend par son geste énergique et son regard, non moins que par sa voix mâle et profonde. L’air qu’il chante au second acte étonne et ravit ; jamais cet organe sans pareil n’avait éclaté avec plus de véhémence ; jamais aussi l’enthousiasme du public n’avait été plus grand. En effet, on avait déjà souvent entendu les belles notes de cette voix formidable sonner au milieu d’un final ; mais c’était la première fois qu’on le voyait aux prises avec un air impétueux et rapide, et qu’il s’en tirait si vaillamment. On a beaucoup blâmé Lablache d’avoir introduit dans le chef-d’œuvre de Rossini une assez pitoyable cavatine d’un auteur étranger. J’avoue, en effet, que la musique de Pacini est commune et vulgaire ; c’est là une de ces cavatines comme en écrivent tous les jours par centaines les imitateurs de Rossini ; mais Lablache a deux bonnes raisons à donner : la première, c’est qu’il la chante, cette cavatine ; la seconde, que l’air original de la partition est un des plus faibles de Rossini. D’ailleurs, c’est Rossini qui l’a conseillé dans cette affaire, il ne nous appartient pas d’être plus sévères que lui. Le duo de Mose est devenu trop célèbre aujourd’hui pour qu’on en parle encore ; tout le monde en connaît les merveilles. On sait avec quel art chantent ces deux rivaux, comment, dans cette lutte harmonieuse, la note passe d’une voix à l’autre sans jamais altérer sa transparence et roule à l’infini, trouvant à chaque instant des sons et des effets inattendus, pareille aux gouttes de cristal qui tombent des cascades et vont se nuançant toujours d’une teinte nouvelle.

Le concert donné au bénéfice des inondés de Saint-Etienne est jusqu’ici la plus brillante réunion musicale de la saison.

Rubini, Tamburini, Mme Damoreau, en ont fait les honneurs. Mais ce qui avait surtout attiré les artistes, ce qu’ils attendaient avec plus d’impatience que le duo de Moïse tant de fois applaudi, c’était l’Adélaïde de Beethoven que devait chanter Rubini ; Adélaïde, rêverie adorable, étoile sereine qui ne luit et ne tremble au ciel de l’art qu’à de si lointaines distances.

Après une absence de plusieurs mois, Mme Damoreau est rentrée à l’Opéra. Sa voix, qui d’abord semblait s’être altérée, a bientôt eu repris son timbre et sa sonorité. Elle a chanté Zerline, dans Don Juan, avec une grâce charmante, une finesse exquise, dont elle seule est capable aujourd’hui. Aux dernières représentations du Comte Ory, Mlle Falcon s’est emparée avec honneur du rôle de la comtesse, l’un des plus difficiles du répertoire de Mme Damoreau. Pour qui avait assisté aux débuts de cette jeune cantatrice, ou l’avait entendue chanter cette grande musique de la Vestale, il était clair que c’était là un talent énergique et vrai ; mais, tout en admirant la puissance et la vibration de cette voix si pleine, on pouvait encore douter de son agilité. L’exemple de Mme Devrient était là tout récent ; on se souvient de la belle Allemande habituée aux chants simples de Beethoven et de Weber, et de son embarras lorsqu’il lui fallut assouplir sa voix et la ployer à toutes les délicatesses du chant italien. Le rôle de la comtesse a donné à Mlle Falcon l’occasion de faire briller un côté de son talent qui jusqu’ici était resté dans l’ombre.

M. Berlioz a donné son premier concert. La lutte que ce jeune homme soutient depuis long-temps, est âpre et rude, et ne paraît pas devoir bientôt finir. La haine que lui portent tous les directeurs de spectacle, est héréditaire ; celui qui se retire la transmet à son successeur. Je suis certain que M. Paul, avant de céder sa place à M. Crosnier, l’aura conduit dans le magasin du théâtre pour lui faire jurer sur quelque vieux autel haine mortelle à Berlioz. A voir l’effet terrible et spontané que le simple nom de Berlioz produit sur le plus mince comparse, on dirait que les murailles doivent crouler le jour où l’on entonnera sa musique ; de telle sorte que, toutes les fois que ce jeune homme impatient veut se faire entendre du public, il rassemble une troupe de musiciens, et donne un concert dont il supporte à lui seul toute la responsabilité. Il faut que certains esprits médiocres, envieux de toute gloire qui s’élève, exercent une influence bien profonde sur la volonté des hommes qui dirigent nos théâtres, pour les empêcher de comprendre qu’il est même de leur intérêt le plus matériel de représenter un ouvrage de M. Berlioz.

L’empressement du public et des artistes à ses concerts prouve assez que ce n’est pas un de ces hommes qu’on accueille avec indifférence. La première séance était composée en entier de morceaux déjà connus. La symphonie a produit son effet accoutumé, et cette audition nouvelle a confirmé la haute admiration que nous avions déjà pour certaines parties de cette œuvre. L’ouverture du Roi Lear est d’une belle ordonnance. C’est là un morceau qui se développe et se conclut. Aujourd’hui que les tristes musiciens, maîtres de notre scène, se sont mis à composer leurs ouvertures avec de vulgaires motifs de leurs opéras, qu’ils nous font entendre ainsi deux fois lorsque c’était déjà trop d’une, il faut louer ce retour vers la manière large et consciencieuse de Mozart et de Beethoven. La phrase qui naît vers les dernières mesures, est surtout pleine de mélancolie et de fraîcheur. Je n’aime pas le chant de Sara ; la teinte gothique jetée sur ce morceau, n’est pas d’un effet heureux : on dirait que c’est là une mélodie écrite il y a vingt ans, et qui depuis a vieilli. En général, je crois que les jeunes musiciens feront bien de se défier à l’avenir de la strophe poétique ; ce rhythme, qui d’abord séduit, les contraint à n’employer jamais que la même formule, et leur musique en devient parfaitement monotone. M. Berlioz annonce, pour ses prochains concerts, un grand nombre de compositions nouvelles. C’est un spectacle intéressant que le développement successif d’une intelligence en progrès. Le public verra sans doute avec plaisir le jeune maître abandonner les tournures bizarres qu’il affectait d’abord, pour le style simple et vraiment beau. Nous avons foi dans l’avenir de M. Berlioz. Sous les fils les plus embrouillés de ses œuvres premières, on sentait déjà se débattre le papillon divin qui tôt ou tard ouvrira ses ailes.


B. H.




SUITES A BUFFON ; — Depuis l’époque où nous avons entretenu nos lecteurs pour la dernière fois de cette belle collection, elle s’est accrue de deux livraisons nouvelles concernant la botanique. Elle est aujourd’hui parvenue à sa huitième ; celle-ci forme l’introduction à l’étude des végétaux. L’auteur, M. Adolphe Decandolle, fils de l’illustre botaniste de Genève, et professeur à l’Académie de cette ville, s’est montré dans ce travail le digne héritier des vastes connaissances et des idées philosophiques de son père sur la botanique. Les ouvrages de celui-ci, qui contiennent les développemens les plus complets sur les parties essentielles de cette science, et surtout des vues générales au moyen desquelles on peut apprécier sainement les faits et les théories qui chaque jour sont mis en avant sur les végétaux, lui ont servi de base et de point de départ. Les auteurs de traités élémentaires sur la même branche des sciences naturelles, notamment MM. Lindley, en Angleterre, et A. Richard, en France, ont été mis à profit par M. A. Decandolle, mais seulement au même titre que les innombrables mémoires spéciaux qui paraissent chaque jour en Europe sur quelques points d’anatomie ou de physiologie végétale. Prenant dans chacun d’eux les découvertes qui ont subi la révision des personnes compétentes, y ajoutant les siennes propres, et disposant le tout avec une méthode toujours claire, il a fait un ouvrage original, propre à servir d’introduction aux commençans et de résumé pour les personnes déjà initiées à la botanique. Aujourd’hui que les travaux scientifiques deviennent de jour en jour plus nombreux, et se disséminent dans une multitude de collections académiques ou de journaux, les résumés du genre de celui-ci sont d’une nécessité absolue à de certains intervalles.

La livraison qui a précédé celle dont nous parlons contient la suite des végétaux phanérogames par M. Spach, et en particulier la riche classe des malpighinées, dans laquelle se trouvent compris la plupart des arbres qui font l’ornement de nos jardins par leur port magnifique, ou qui fournissent les bois les pi us précieux à nos habitations, tels que le magnolia, l’acajou, les différentes espèces d’érables, etc. Sur chacun d’eux et ses usages particuliers, M. Spach donne des détails qui justifient les éloges que nous avions déjà accordés aux deux premiers volumes de son travail.


Le Trésor de Numismatique, commencé il y a six mois à peine, n’a démenti aucune des promesses de son début. Les quatre grandes collections qui vont s’achever ce mois-ci : les bas-reliefs du Parthénon, les sceaux des rois et reines de France, les médailles de Dupré et de Warin, et enfin les Pisans, sont un gage assuré que la précision et la pureté ne manquera pas aux copies qui suivront, — Le procédé mis en usage par les éditeurs donne à la reproduction des modèles un caractère d’authenticité mathématique. Jamais le burin, conduit par la main la plus habile, n’aurait pu atteindre à cette rigoureuse littéralité.

Ce qu’il faut louer dans cette entreprise, ce n’est pas seulement la beauté de l’exécution. La surveillance sévère exercée par M. Henriquel Dupout ne laissait rien à craindre de ce côté. On était sûr d’avance que sa vigilance ne serait pas une seule fois en défaut, et qu’il ne signerait pas de son nom une publication boiteuse. Mais le choix des modèles mérite aussi de grands éloges. Jusqu’ici nous n’avons eu que des choses dignes d’étude.

Si, comme nous l’espérons, le Trésor de Numismatique obtient les encouragemens auxquels il a droit de prétendre, ce monument, une fois achevé, sera pour les artistes, les historiens et les poètes, un répertoire immense et fécond en enseignemens, facile à consulter, un guide sur et qu’ils auront toujours sous la main. — Nous reviendrons sur le caractère distinctif des gravures exécutées par le procédé de M. Colas, et nous expliquerons en quoi ces gravures diffèrent du burin ordinaire.


NOUVEAUTES LITTERAIRES DE LA QUINZAINE.

— Parmi les livres publiés cette quinzaine, on remarque un roman nouveau de l’écrivain anglais Morier, déjà connu en France par ses ouvrages de Zohrab et Haggi-Baba ; ce roman nouveau a pour titre Ayesha ou la jeune fille de Kars.

Histoire parlementaire de la révolution française, par MM. Buchez et Roux, dont les livraisons se succèdent chez le libraire Paulin.

— Une nouvelle édition des Impressions de voyages, d’Alexandre Dumas, bien connues de nos lecteurs, qui a paru chez le libraire Magen.

— Une nouvelle édition de l’Itinéraire d’Espagne, de M. Alexandre Delaborde, publiée à la librairie de Mme Delamotte.

— Une nouvelle édition des Œuvres de M. de Marchangy, qui paraît par livraisons chez le libraire Hivert. Le premier volume, composé de la Gaule poétique, est en vente.

— Un nouveau roman de M. Touchard-Delafosse, intitulé Les jolies filles, publié par le libraire Lachapelle.

— Une traduction nouvelle des œuvres complètes de Walter Scott, par M. Benjamin Laroche, avec des notices sur chaque roman, par M. Frédéric Soulié. Outre le bon marché de cette édition qui coûte 2 sous la livraison de 16 pages, la nouvelle traduction, confiée au talent du traducteur des œuvres de Bentham, ne laissera rien à désirer, et sera, dit-on, supérieure aux autres. (Paris, chez Firmin Didot et Charpentier.)