Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1843

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Chronique n° 278
14 novembre 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 novembre 1843.


La majorité de la reine d’Espagne vient d’être proclamée, et Isabelle a prêté serment devant les cortès. Quelques anarchistes à part, ainsi que quelques-uns de ces étroits logiciens qui préfèrent un syllogisme à la patrie, toutes les opinions, tous les partis, s’accordaient à reconnaître qu’il n’y avait pas un autre moyen de salut pour l’Espagne. Personne n’était plus en état d’en garder ou d’en prendre le gouvernement. De tous les côtés, on n’apercevait plus que des ruines ; le trône seul restait debout. C’est autour du trône constitutionnel que devaient se rallier à la hâte tous ceux qui ne voulaient pas livrer leur pays aux derniers égaremens de l’anarchie, et préparer ainsi le retour du pouvoir absolu ; car il reste toujours une chance au despotisme : la chance de se voir rappelé comme un moyen de délivrance. Les nations avant tout, veulent exister, et lorsque la liberté dégénère en un profond et incurable désordre, elles préfèrent la servitude à la mort.

Les cortès ont bien mérité de la patrie. La majorité de la reine a été proclamée à la presque unanimité. C’était évidemment le verdict du pays. Aucun parti ne peut revendiquer l’honneur ni les avantages de la mesure : elle leur appartient à tous. Le décret des cortès est un fait éminemment national. C’est l’Espagne déclarant formellement à don Carlos, à Espartero, la république, qu’ils sont tous également repoussés par le pays.

L’ordre légal recommence enfin en Espagne. Un gouvernement régulier se mettra à l’œuvre, et il trouvera devant lui une tâche bien difficile et bien rude. Le désordre est au comble dans les finances, dans l’administration dans l’armée. Partout les traditions du despotisme et les désordres de se sont mêlés d’une si étrange façon, que l’ordre et la liberté en ont également disparu. La bureaucratie n’a de puissance que pour égarer les administrés dans un dédale inextricable de difficultés et de lenteurs, et pour vendre ses services au plus offrant. L’armée, surchargée d’officiers sans troupe, créatures de tous les pouvoirs éphémères qui se sont rapidement succédé en Espagne, a besoin d’une main ferme et prudente qui la réorganise. Le pouvoir municipal déborde de toutes parts et paralyse à chaque instant les forces du gouvernement national. Si les cortès ne trouvent pas le moyen de ramener ce pouvoir dans ses justes limites, si elles acceptent ce retour du moyen-âge avec tous ses principes dissolvans, c’en est fait de l’unité espagnole, de la force du pays, de la grandeur de l’Espagne. Royaume nominal, elle ne serait en réalité qu’une permanente anarchie, comme les royaumes du XIIIe siècle.

A ces graves difficultés viennent s’ajouter les rivalités des partis et les dissentimens des hommes considérables du pays. La coalition a fait son œuvre, il est juste de le reconnaître : elle a tenu ses promesses, la reine est majeure ; l’Espagne a un gouvernement régulier. Cependant on espérait plus encore du parti parlementaire ; on espérait que par l’accord de ses chefs, par leurs forces réunies, il offrirait à la reine les moyens de réaliser le bien que l’Espagne attend du nouvel ordre de choses. Ces espérances paraissent vaines : le parti parlementaire est déjà brisé. M. Olozaga et M. Cortina ne marchent plus ensemble ; l’ambition les sépare. Le gouvernement de l’Espagne ne leur paraît pas une assez grande chose pour pouvoir tous s’y placer en même temps et s’y trouver à l’aise. Il est juste cependant d’ajouter que ce n’est pas à M. Olozaga qu’on doit imputer la rupture. Il n’en est pas l’auteur, l’auteur direct du moins. II paraissait au contraire disposé à accepter le concours de son rival en talent et en influence, M. Cortina ; mais il a oublié peut-être combien il faut de mesure, de ménagemens et de prudence pour qu’une alliance de cette nature devienne possible et obtienne quelque durée. Sans doute, la parfaite égalité de situation de deux ministres dirigeans dans un même cabinet est une chimère. Au fait, il est impossible que l’un ne finisse pas par se placer quelque peu au-dessus de l’autre, ou par ses talens, ou par ses antécédens, ou par ses liaisons politiques, bref par une circonstance quelconque, ne fût-ce que par un caprice de l’opinion. C’est là le danger de ces alliances, danger certain, inévitable, permanent comme l’amour-propre de l’homme. A Dieu ne plaise que nous refusions de croire la vertu ! mais la vertu est chose admirable parce qu’elle est bonne et belle en soi, parce qu’elle est rare, et parmi les actes de dévouement le plus rare, le plus difficile est celui qui consiste, non à faire une fois un grand et éclatant sacrifice, mais à ne pas sentir les piqûres de tous les instans, à se dissimuler à soi-même ce à quoi personne ne fait attention et dont nul ne nous sait gré, pas même celui qui profite de votre résignation Quoi qu’il en soit, c’est surtout au début que les ménagemens sont nécessaires, lorsque les circonstances du pays exigent un ministère de coalition composé d’hommes nouveaux. Aucun d’eux n’ayant encore de titre reconnu et incontestable à la première place, chacun rencontre des amours-propres prêts à se révolter, des chefs dont l’armée partage et irrite les passions. C’est un camp féodal : on croyait aujourd’hui marcher demain tous ensemble à l’ennemi ; demain chaque bannière reprend le chemin de son manoir, heureux encore si les confédérés ne tournent pas leurs armes les uns contre les autres.

Ces observations ont peut-être échappé à M. Olozaga dans le moment décisif. Ambassadeur en France, investi de hautes fonctions dans la maison de la reine, peut-être a-t-il cru et laissé trop entendre que sa place était marquée, et qu’il ne pouvait en exister une autre au même niveau.

Quoi qu’il en soit, toujours est-il que M. Cortina n’a point accepté la situation quelque peu secondaire que M. Olozaga paraissait lui laisser. Il a été franc et sincère, il n’a pas su être généreux dans l’intérêt de son pays. Avocat de renom et de grande clientelle, M. Cortina n’a pas hésité. Il a préféré le gouvernement de l’opposition, qui lui laisse son cabinet d’avocat, au gouvernement du pays, qui le lui enlevait sans lui donner ni une pleine satisfaction d’amour-propre ni une garantie de durée. Une fois sa résolution prise, nul n’a pu certes l’accuser de duplicité. Il a brusquement, nettement changé de situation et de langage. Il est rentré dans son camp particulier, et il n’est pas besoin d’ajouter qu’il y a ramené la plupart de ses amis. C’est là ce qui rend la position difficile pour tout le monde, car M. Olozaga appartenait au même camp. Il y trouvait, lui aussi, son importance politique et ses forces. Tout naturellement leurs amis communs se sont divisés comme les chefs ; mais tout naturellement encore les tendances des progressistes étant vers l’opposition, le gros bataillon est probablement resté avec M. Cortina, et M. Olozaga ne peut amener au parti gouvernemental que quelques hommes fatigués du rôle d’opposans ou dévoués à sa personne. S’il en est ainsi, la situation de M. Olozaga lui-même se trouverait profondément altérée. N’amenant aux modérés qu’un faible renfort, il n’est plus le maître de la position ; il doit recevoir plus qu’il ne donne. Au lieu d’être le chef vrai et reconnu du parti gouvernemental, il n’en serait plus que l’homme d’affaires et l’instrument.

C’est dire que la situation politique à Madrid est loin d’être simple et facile. Elle amènera peut-être plus d’une péripétie. Nous croyons néanmoins que tout s’y passera dans les limites de la légalité. Nous persistons à penser que l’Espagne touche aux derniers jours de sa longue et sanglante anarchie. Le vote sur la question de la majorité de la reine a suffisamment démontré que les partis ayant quelque force et quelque avenir ne veulent désormais se rencontrer et se mesurer que sur le terrain de la monarchie constitutionnelle et par des débats parlementaires. Les partis ont une sagacité instinctive qui ne les trompe guère. Ils sentent que le pays est fatigué de guerre civile, et que, loin de leur prêter aide et appui, il prendrait en horreur les auteurs de nouvelles luttes et de nouveaux désordres.

Les évènemens de la Catalogne et de l’Aragon ont dû dessiller les yeux de quiconque a conservé en Espagne quelque peu de raison et quelques sentimens honnêtes. L’isolement où le pays a laissé ces bandes de frénétiques prouve aussi que leur drapeau n’est pas le drapeau national. Les rebelles avaient affaire à un gouvernement provisoire, faible, incertain de lui-même ; ils n’ont pu néanmoins le détruire. Leur exemple, leurs succès momentanés, n’ont séduit personne. Ils se sont trouvés renfermés par la force des choses comme dans un cercle de fer ; ils ont laissé au gouvernement, tout le temps qui lui était nécessaire pour réunir ses forces, pour organiser la résistance. La révolte ne succombe pas sous un coup d’éclat, elle meurt d’épuisement et d’impuissance. C’est alors, et ce n’est qu’alors que l’ordre public peut compter sur l’avenir. Un autre fait vient de prouver que la faction anarchiste est aux abois. Ce fait, c’est l’assassinat qu’on vient de tenter sur Narvaez : c’est l’histoire de toutes les factions qui n’ont d’autre principe, d’autre but que l’anarchie. Après l’insurrection, l’assassinat. C’est par l’assassinat qu’elles achèvent de se démasquer et de se perdre car ce jour-là le pays les prend en horreur ; elles ont profondément blessé la conscience publique : plus de doute, plus de prestiges, les formes et les apparences de la guerre ne sont plus là pour faire illusion aux esprits et jeter le doute dans les consciences. Ceux qui, dans un moment d’exaltation, d’égarement, acceptent le rôle et le nom de combattans, fût-ce même contre les lois de leur pays, ne veulent pas du nom d’assassins. Ne calomnions pas la nature humaine : l’assassinat, surtout lorsqu’il n’est pas revêtu des formes légales, n’est jamais résolu que par un petit nombre d’hommes. Il est le fait de quelques individus, il n’est pas le fait d’un parti, du moins d’un parti nombreux. Les assassins s’isolent, leurs amis eux-mêmes les abandonnent ; non-seulement ils ne veulent plus être leurs alliés, ils ne veulent pas même l’avoir été.

Les affaires d’Orient paraissent devoir présenter sous peu de nouvelles difficultés et de graves complications. Sans se manifester encore par des faits considérables, éclatans, la décadence progressive de la Turquie se révèle par des signes non équivoques. Le gouvernement, est sans prévoyance et sans force : il n’est plus occupé qu’à réprimer tardivement, honteusement, les désordres qu’il est hors d’état de prévenir. Comment en serait-il autrement ? Quelle force, quelle dignité peut avoir un gouvernement qu’hier encore la Russie foulait, pour ainsi dire, aux pieds dans les affaires de la Serbie ? Les Turc, à la fois orgueilleux et barbares, s’irritent d’une faiblesse, d’une décadence qu’ils ne peuvent pas ne pas apercevoir, mais dont ils sont loin de comprendre les causes. Ils l’attribuent au contact de la Porte avec les puissances chrétiennes. Ce qui est une nécessité, et ce qui leur serait un moyen de salut, s’ils pouvaient en profiter, ne leur parait qu’une faute dont s’indigne leur brutale arrogance. De là ces insultes aux pavillons chrétiens, de là ces odieuses et sanglantes exécutions qu’impose au pouvoir une intolérance qui n’est plus de notre siècle, même en Turquie. La Porte finira par lasser la patience, presque infinie cependant, des cabinets européens. D’un autre côté, ses sujets bravent tous les jours plus ouvertement un pouvoir qui ne sait plus ni les gouverner ni les défendre. Les insurrections ne peuvent pas ne pas se multiplier dans l’empire ottoman. Les deux élémens qu’il renferme et que la force a pu seule contenir jusqu’ici dans la même enceinte sont aujourd’hui aux prises, et la lutte ne peut finir que par leur séparation. Il est aujourd’hui impossible qu’aux portes de l’Europe des millions de chrétiens demeurent asservis par des Turcs. Ce sont là des faits d’une autre époque, qui se prolongent sans doute, pendant quelques années, dans l’époque qui les repousse, mais ils se prolongent en s’affaiblissant, et rien ne peut leur rendre la puissance et la vie. C’est ainsi qu’on retrouve encore en Europe quelques restes de la féodalité ; cependant le principe féodal n’existe plus, et il n’est donné à personne de le faire revivre. La domination musulmane sur les peuples chrétiens aura dans sa chute un cours beaucoup plus rapide que la féodalité, non-seulement parce que les idées et les faits marchent plus vite aujourd’hui qu’ils ne marchaient il y a trois siècles, mais aussi parce que cette domination a moins de forces propres et plus d’ennemis que n’en avait le système féodal.

La Porte ne peut plus compter que sur la prudence des cabinets européens. Pour en profiter, il lui faudrait une habileté et une réserve qu’elle n’a pas. Sa faiblesse, ses imprudences et ses intrigues font sans cesse éclater l’insurrection et le désordre sur tous les points de l’empire. Aujourd’hui les Bosniens, demain les Albanais ; aujourd’hui un pacha, demain un autre : l’insurrection est la pensée commune ; on veut toute chose, hormis le gouvernement de la Porte. Dans ce moment, c’est le gouverneur du Sennaar. Ahmed-Pacha, qui lève l’étendard de la révolte, non à la vérité contre le sultan, mais contre le vice-roi d’Égypte. Aussi doit-on se demander avant tout si ce n’est pas là l’effet de quelque intrigue, une révolte commandée, et dont peut-être la Porte elle-même serait complice. Nous ne pouvons rien affirmer ; mais si, par aventure, le divan avait trempé dans ce complot, il aurait bien mal compris les intérêts de l’empire ottoman. Ce n’est pas en excitant des troubles, en amenant des chocs, en forçant les puissances à s’occuper de ses affaires, qu’il en prolongera la chétive existence. C’est au contraire en s’abstenant de tout mouvement brusque, en ne faisant pas de bruit, en se laissant en quelque sorte oublier. La Porte ne devrait avoir qu’une seule pensée : la réforme de son administration intérieure ; mais très probablement nous lui demandons l’impossible. Toute réforme sérieuse et efficace suppose lumières et puissance.

Quoi qu’il en soit, nos espérances et nos vœux ne sont pas là. Ils sont en Grèce, dans ce petit royaume qui est, à nos yeux, comme le germe du grand état qui doit un jour hériter de tout ce que l’empire ottoman renferme d’européen et de chrétien. Un jour, la question sera nettement posée, c’est la question de savoir si la succession doit s’ouvrir au profit de la Russie ou du royaume grec, bien petit état sans doute en comparaison de son terrible compétiteur ; mais, selon toutes probabilités, le petit état aura pour lui l’Europe, et l’équilibre sera ainsi rétabli. La Russie, dit-on, voit de très mauvais œil la révolution grecque et l’établissement d’une constitution. On peut le croire sans peine ; il serait ridicule à la Russie de s’en montrer satisfaite. Pourtant, si l’Angleterre et la France sont d’accord, c’est à peu près comme si la Russie était seule de son avis. Si l’Autriche et la Prusse ont pu ne pas approuver le mouvement grec, elles n’ont aucun intérêt à se séparer, dans ce cas, de l’Angleterre et de la France. La Grèce constitutionnelle et paisible leur vaut mieux que la Grèce agitée et pouvant d’un instant à l’autre devenir la cause d’un embarras pour l’Europe.

C’est aux Grecs qu’il appartient de se tenir sur leurs gardes et de ne pas donner prise à leurs ennemis. En se jetant dans l’anarchie, ils compromettraient un noble et brillant avenir. La chrétienté a les yeux sur eux, prête à les maudire s’ils se montrent indignes du grand rôle que la Providence paraît leur avoir réservé.

On dit qu’une vaine tentative de contre-révolution a eu lieu à Athènes dans la nuit du 9 au 10 octobre, et on ajoute que l’auteur de cette tentative se trouve aujourd’hui à Munich, qu’il est traité avec une grande distinction, qu’il habite le château, et sort dans les équipages de la cour. Rien de plus naturel et de plus légitime que d’accueillir un réfugié politique ; mais il est moins naturel, si le fait est vrai, d’en faire l’hôte et le protégé du père du roi Othon.

Le jury a prononcé à Dublin la mise en accusation d’O’Connell. En lisant les détails de cette procédure, en voyant à quelles minuties on s’attache de part et d’autre, en se représentant le bouillant agitateur tranquillement assis à côté de son avoué qui soulève je ne sais quel minime incident de forme, on est tenté de se demander si on n’a pas été dupe d’une illusion, si cette bruyante affaire du repeal a été autre chose qu’une comédie. Voilà le maître de l’Irlande, l’idole de ce peuple si vif et si dévoué, traduit à la barre d’un tribunal, accusé, et il n’y a pas même l’indice d’une émotion publique, et les choses se passent plus paisiblement qu’elles ne se passeraient chez nous, si cinq ou six communes étaient intéressées dans une question de vaine pâture. Est-ce sagesse ? est-ce indifférence ? ou bien le peuple aurait-il reconnu qu’on l’avait mené trop loin, par cela même que la justice du pays vient demander compte des faits du repeal à ceux qui en ont été les principaux auteurs ? Ce qu’il y a de remarquable, c’est que les accusés ne paraissent pas désirer une prompte solution de la question judiciaire. Évidemment ils ont cherché des moyens dilatoires. Dans quelle vue ? dans quel but ? Toute conjecture serait hasardée. Cela peut tenir à des circonstances toutes particulières, et dont il est impossible à un étranger de se rendre compte. Toujours est-il que ces incidens, ces retards et ces petites combinaisons judiciaires prouvent qu’un verdict d’acquittement ne peut pas être enlevé de haute lutte, qu’il faut calculer ses chances et ne rien négliger ; bref, que c’est un procès comme un autre.

Il n’est pas moins vrai que le gouvernement anglais doit plus que jamais fixer son attention sur l’état du pays, non-seulement en Irlande, mais dans la Grande-Bretagne tout entière. Évidemment, le pays se couvre d’associations plus ou moins redoutables. Sans doute, leur but n’est pas le même, et la diversité de leurs vues en atténue les dangers en en divisant les forces. Elles ont cependant un point commun, la haine de ce qui existe. Ici les Irlandais, là les chartistes, ailleurs les pauvres, et puis l’association pour le suffrage universel, et puis d’autres associations encore, toutes organisées nombreuses, actives, remuantes. Ce n’est pas là un fait sur lequel des hommes d’état puissent fermer les yeux C’est le travail de la société anglaise qui aspire au principe moderne de l’égalité civile. Le problème, à nos yeux, est toujours le même. Il ne s’agit pas de savoir si l’Angleterre atteindra ou non ce but : sa haute civilisation lui en fait une nécessité ; il s’agit de savoir si elle parviendra la première à l’atteindre sans secousse et bouleversement, sans révolution. C’est là un magnifique exemple à donner au monde, une sublime mission à remplir. L’Angleterre y travaille depuis vingt ans. Tout ami de l’humanité doit faire des vœux pour qu’elle achève une œuvre qu’il est déjà beau d’avoir tentée.

Dans l’Amérique du Sud, une lutte acharnée entre Buénos-Ayres et Montévideo ne cesse d’ensanglanter les rives du Rio de la Plata. On désespère de voir jamais un ordre de choses régulier s’établir dans ces malheureuses contrées. Il est à regretter que des Français aient cru devoir prendre part à des querelles qui leur étaient étrangères. On nous communique à ce sujet une note assez étendue d’un témoin oculaire et digne de foi : nous la donnons ci-dessous, par extrait ; la question y est nettement posée et sérieusement discutée. Les journaux nous ont appris qu’une convention avait été signée entre le consul de France et le général Oribe, qui commande l’armée de Rosas devant Montévideo, convention d’après laquelle : 1° aucun Français ne devait être inquiété pour le passé ; 2° nul ne pourrait pénétrer dans le domicile d’un Français qu’en vertu d’un acte écrit de l’autorité supérieure ; 3° dans le cas où Montévideo serait pris d’assaut, le pavillon français couvrirait les habitations où il serait arboré, et d’ailleurs des passeports seraient donnés à tous les Français qui en demanderaient.

Le Mexique aussi se trouve livré à la violence des factions et fait de vains efforts pour obtenir enfin un gouvernement stable et régulier. Le Brésil et le Chili exceptés, il n’y a dans l’Amérique du Sud qu’agitation et désordre. Le Mexique est sérieusement aux prises avec l’Angleterre pour une insulte que Santa-Anna aurait faite au pavillon anglais dans une fête publique. D’un autre côté, un décret vient d’interdire aux étrangers tout commerce de détail dans toute l’étendue du territoire mexicain : mesure brutale et qui, si elle n’était pas rapportée sur la demande des gouvernemens étrangers, tournerait au préjudice du Mexique lui-même. Est-ce ainsi qu’il attirera chez lui ce dont a le plus besoin, l’industrie et les capitaux de l’Europe ? En fixant ses regards sur l’Amérique du Sud, on est douloureusement frappé de l’impossibilité où elle paraît être de se donner un gouvernement éclairé et régulier. Voilà trente-cinq ans qu’elle s’efforce en vain de se constituer, et certes, pendant cette longue période, les communications avec l’Europe, les conseils, les secours, ne lui ont pas manqué. L’indépendance de ces états a été reconnue, et il y a long-temps que l’Espagne ne leur inspire plus aucune crainte et n’est plus pour les Américains une cause ou un prétexte d’agitation. D’où vient donc cette impuissance ? Tient-elle à la race ou aux antécédens du pays ? Il y a là une curieuse étude à faire. Ils sont maîtres d’eux-mêmes ; les instincts sociaux, les sentimens de l’ordre, ne leur sont pas étrangers ; le pays possède d’immenses ressources naturelles ; l’Europe y a versé d’énormes capitaux. A l’aide de ces données, on ferait à priori de l’Amérique du Sud une histoire qui serait tout juste le contraire de la vérité.

A l’intérieur, la vie politique, suspendue en quelque sorte par les plaisirs de l’automne, n’a pas encore repris son cours En attendant la saison parlementaire, les débats quotidiens n’ont pour s’alimenter que les entreprises de l’épiscopat et la polémique religieuse. Espérons que cette polémique touche à sa fin, et que la déclaration d’abus qui a frappé M. l’évêque de Châlons portera ses fruits.

Le conseil-général de la Seine vient de terminer sa session de 1843. En parcourant les procès-verbaux de ses délibérations, on est frappé de l’importance des questions qu’il a abordées et de la sagesse des avis qu’il a émis, des vœux qu’il a exprimés. Nous avons remarqué en particulier son avis sur la suppression de la vaine pâture, le desséchement et le reboisement des terrains propres à ces opérations, son vœu relatif à l’importation des bestiaux, vœu parfaitement rédigé et par lequel le conseil demande avec une nouvelle instance que les bœufs maigres soient admis en franchise, que le droit sur tous les autres bestiaux soit perçu au poids et non par tête, et enfin que le droit pour cette perception soit uniforme et réglé de manière à apporter une nouvelle diminution sur les droits de douane à l’entrée des bestiaux. Il insiste également sur une réforme de notre régime hypothécaire et de la législation relative aux brevets d’invention. Nous aimons à croire que le ministère prendra ces avis et ces vœux en très sérieuse considération, et que nous pourrons déjà en voir quelques résultats à la session prochaine, l’ouverture en est fixée, dit-on, au 26 décembre.




Les différens que le gouvernement français a eus depuis 1830 avec les états de l’Amérique ont tous été suscités par les plaintes de ceux de nos nationaux qui résident dans les diverses parties du Nouveau-Monde. La France, jalouse de sa dignité, a exigé des réparations : elle les a obtenues tantôt par la force des armes, tantôt par l’entremise d’un médiateur.

Enhardis par ces précédens, les Français qui quittent leur patrie et traversent l’Océan pour aller sous d’autres climats tenter les hasards de la fortune sont généralement enclins à penser que non-seulement la sollicitude de la France doit les suivre partout où ils portent leurs pas, mais que sa puissance matérielle doit être sans cesse à leur disposition. Si, au grief le plus léger qu’ils se croient en droit de reprocher à la nation qui les a accueillis des forces imposantes ne sont pas toujours prêtes à agir pour obtenir une prompte et éclatante réparation ils accusent le gouvernement de pusillanimité et le représentent comme courbant lâchement la tête devant le chef d’une petite république. Ne dirait-on pas que la puissance de la France doit se mettre au service de tous les caprices et de toutes les folies de l’intérêt individuel ?

Cette remarque s’applique à la conduite que les Français établis à Montévideo ont cru devoir tenir au moment où cette capitale de la république orientale de l’Uruguay était menacée par l’armée de Rosas. C’est sur les lieux mêmes, et en suivant attentivement la marche des évènemens, que nous avons cherché à connaître les motifs qui l’avaient suggérée, et les effets qui en sont résultés. Il importe, pour l’apprécier, de bien connaître d’abord la position respective des parties belligérantes au moment où l’amiral Massieu de Clerval a paru, avec sa division, dans le Rio de la Plata.

Le Cerrito, petite éminence située à six milles au nord de la ville, était occupé par l’avant-garde de l’armée de Rosas, composée de cinq mille hommes sous les ordres d’Oribe.

A la suite du combat de l’Arroyo-Grande, le général Riveira, après avoir rallié les débris de son armée, s’était retiré vers les frontières du Brésil pour s’y réorganiser, et avec le dessein de harceler l’ennemi tout en évitant les affaires décisives. Jusqu’à ce jour, Riveira n’a pas dévié de cette ligne de conduite.

La ville de Montévideo était défendue par quatre mille hommes de troupes régulières ; une ceinture de fortifications devait opposer une vigoureuse résistance aux assaillans, si jamais il leur fût venu dans l’esprit de tenter l’assaut.

Le point culminant des environs, le Cerro, dont la base forme une des pointes qui protégent la petite rade et au sommet duquel est construit un fort assez considérable, était au pouvoir des défenseurs de la République Orientale. Certes, pour ceux qui ont examiné tous ces moyens de défense, dus au zèle et au patriotisme du général Paz, il était puéril de croire que, sans artillerie de siége, l’ennemi eût jamais osé tenter une attaque sérieuse.

Si, immédiatement après le combat de l’Arroyo-Grande et la défaite presque complète de Riveira, le lieutenant de Rosas eût marché sur Montévideo, nul doute que cette ville, alors sans défense, ne se fût rendue sans coup férir ; mais, le vainqueur n’ayant pas su profiter de sa victoire, les habitans de Montévideo, revenus peu à peu de la terreur où les avait plongés la défaite de leur général se décidèrent à faire face à l’orage. Leur réso1utioi fut efficace. Seulement, maître absolu de la campagne, il ne fut pas difficile pour Oribe d’intercepter toute espèce de communication entre la ville et l’extérieur.

Le commerce dut évidemment se ressentir de cet état de choses. La ligne de circonvallation devenait chaque jour plus difficile à franchir. Le commerce par mer, le cabotage, n’était guère plus aisé. Brown, avec l’escadrille argentine composée de sept voiles, exerçait une surveillance sévère sur toutes les parties de la côte : il rencontrait d’autant moins d’obstacles que ses adversaires n’avaient pas un seul bâtiment de guerre à lui opposer.

Cette situation, dont il était difficile de prévoir le terme, alarma justement les négocians étrangers. Leurs magasins étaient encombrés de marchandises, et ils avaient un grand capital en circulation, sans espoir de pouvoir de long-temps en effectuer le recouvrement. De là leurs plaintes et leurs reproches. Mais que pouvaient l’amiral et le consul français ? que pouvait notre gouvernement ? Était-il en droit de faire cesser les hostilités entre deux états indépendans et qui ont par cela même le droit de paix et de guerre ? Eût-on voulu s’écarter du système de non-intervention, était-ce chose facile, prudente, sensée, de jeter son veto au milieu d’une lutte acharnée qui nous est étrangère, et cela à deux mille cinq cents lieues de nos frontières ? Eût-elle voulu se faire le don Quichotte de la paix universelle, la France aurait-elle sagement agi en se chargeant seule d’un rôle qui aurait pu paraître suspect ? Il suffisait, disait-on, de la médiation de la France et de l’Angleterre pour faire déposer sur-le-champ les armes aux deux partis. Nous ne croyons pas que cette médiation aurait eu tout le succès qu’on en attendait. Il est constant que les ouvertures qui furent conjointement faites avant le combat de l’Arroyo-Grande, par MM. le comte de Ludre et de Mandeville, sans l’autorisation, il est vrai, de leurs gouvernemens respectifs, furent péremptoirement repoussées par le chef de la République Argentine. D’ailleurs, cette médiation, eût-elle été officiellement offerte, eût-elle été acceptée, aurait pu suspendre temporairement les hostilités, mais nullement amener une paix solide et durable.

Ainsi, l’amiral et le consul étaient impuissans pour rendre au commerce son activité et ses profits. Ils ne pouvaient que faire des vœux et offrir en même temps une protection efficace à nos compatriotes. C’est dans ce but que, deux jours après l’arrivée des deux frégates la Gloire et l’Atalante, un ordre du jour fit connaître à chaque commandant les dispositions qu’il avait à prendre dans le cas où l’armée argentine ferait une attaque sérieuse pour se rendre maîtresse de la ville. La douane, d’après les dispositions prises concurremment par lie commodore Purvis et le commandant de l’Aréthuse, était confiée à la garde des soldats anglais et des matelots français.

Les Français établis à Montévideo se sont amèrement plaints de ce que l’amiral, à l’exemple du commodore anglais Purvis, n’avait pas exigé du lieutenant de Rosas des garanties de nature à dissiper les craintes qu’ils avaient conçues pour leurs personnes et leurs propriétés ; mais, avant même l’apparition de M. Massieu dans le Rio de la Plata, le général Oribe n’avait-il pas promis à M. Pichon et aux représentans des autres nations que, dans toute les circonstances possibles, il respecterait et ferait respecter les étrangers, en tant, ajoutait-il, et la condition était conforme au droit, que ceux-ci garderaient la plus stricte neutralité et ne se mêleraient en rien aux affaires politiques du pays ? Les négocians français devaient être d’autant plus rassurés par cette promesse, qu’elle se trouvait garantie par la présence des forces navales qui, dans ce moment, étaient réunies devant Montévideo ; les puissances maritimes auxquelles appartiennent ces forces avaient toutes des intérêts plus ou moins considérables à protéger.

Dans ces difficiles circonstances, nos compatriotes n’avaient qu’une conduite à tenir ; ils devaient se mettre sous l’égide du traité du 29 octobre 1840, se confier au patriotisme éclairé des hommes que le gouvernement avait placés au milieu d’eux pour les protéger, et repousser avec énergie toute participation aux affaires politiques de la république. Ils ont préféré agir tout différemment, et dès-lors ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes si, ayant manifesté l’intention de s’armer, de faire cause commune avec les Montévidéens, Oribe, par une circulaire tout empreinte de son humeur farouche, déclara que les étrangers qui prêteraient leur appui à ses ennemis seraient traités comme des sauvages unitaires. On a dit, pour la justifier, que la prise d’armes a été, de quelques jours, postérieure à la circulaire comminatoire d’Oribe : cela est vrai ; mais la résolution officiellement annoncée de s’armer lui est antérieure, et ce n’est, on n’en peut douter, qu’après avoir eu avis de cette inébranlable résolution, qu’Oribe a publié une déclaration qui rappelle toute la violence des mœurs du pays. On a prétendu et cent fois répété, par l’organe du journal le Patriote français, que M. Pichon lui- même avait poussé les Français à prendre les armes, que c’est sous son patronage qu’eut lieu la réunion nocturne où l’on jeta les premières bases de cette résolution. Il ne nous appartient pas d’affirmer ni de nier ces faits ; toutefois le simple bon sens nous commande d’en douter. II est difficile de croire que ce fonctionnaire, qui pendant ces évènemens a fait preuve de fermeté, ait voulu se compromettre aux yeux de son gouvernement, en donnant son assentiment à une prise d’armes, en prêtant l’appui de ses conseils à l’organisation des bataillons, au choix des officiers, et surtout en partageant la malheureuse idée de prendre les couleurs nationales pour drapeau. Est-ce aussi par l’influence de M. Pichon et d’après ses conseils que le gouvernement oriental frappa d’un droit exorbitant les magasins des Français qui ne s’étaient pas enrôlés, alors que ceux dont les noms figuraient sur les contrôles du corps de volontaires étrangers en étaient affranchis ? Est-ce aussi par l’influence de M. Pichon et d’après ses conseils que défense, fut faite d’ouvrir les magasins, sous peine d’amende, aux heures des exercices, et que l’on poussa la barbarie jusqu’à placer un grand nombre de Basques dans la douloureuse alternative, ou de prendre les armes contre leur volonté, ou de ne plus trouver de travail ? Ce qui est certain, c’est que M. le consul-général avait journellement à sa porte une foule de Basques expulsés des ateliers, et que, loin de les pousser à l’enrôler, il leur distribuait des secours pécuniaires, afin de les soustraire à la plus affreuse misère et de les arracher peut-être au désespoir.

Les Français qui ont pris les armes ont toujours raisonné comme si l’amiral et le consul étaient entièrement libres de leurs mouvemens, sans s’enquérir le moins du monde de la nature des instructions que l’un et l’autre tenaient du gouvernement du roi. Ils portaient aux nues le commodore Purvis, et accusaient notre amiral de manquer d’intelligence, de patriotisme, d’énergie. Les commandans des deux frégates, dont un remplit les fonctions de chef d’état-major, n’ont pas non plus échappé à leurs sarcasmes et à leurs épigrammes.

L’amiral eût été pour eux un homme de génie, si, prêtant l’oreille à leurs insinuations, il eût mis à terre six cents matelots pour leur servir d’avant-garde dans leurs excursions belliqueuses, et si, engageant arbitrairement la France dans la querelle, il eût commencé un second blocus de Buénos-Ayres. Les marchands se rappelaient l’état florissant de leur commerce pendant la durée du premier blocus. Ils demandaient la paix, c’est-à-dire l’intervention armée de la France pour amener la chute de Rosas, sans songer que Rosas n’est qu’un individu, et qu’une fois le dictateur tombé, restaient toujours les blanquillois, ses partisans.

Il ne faut pas se faire d’illusions sur les luttes qui déchirent ces malheureuses contrées. Tout porte à croire qu’elles ne pourraient cesser promptement que par la destruction complète de l’un des partis chercher à obtenir ce résultat par la voie de la conciliation serait, à notre avis, vouloir faire remonter un fleuve vers sa source. Si les puissances maritimes qui sont le plus directement intéressées au maintien de la paix et au développement du commerce dans le Rio de la Plata, étaient disposées à de grands sacrifices pour maintenir d’une manière permanente des forces imposantes sur ce point, peut-être à l’aspect de cet appareil habilement dirigé, les partis affecteraient-ils des intentions, pacifiques ; mais il ne faudrait pas néanmoins s’y méprendre, ce repos ne serait point réel, et comme ces athlètes qui s’observent et se : mesurent des yeux, on les verrait bientôt saisir le prétexte le plus frivole pour recommencer la guerre : les combattans la feraient alors avec d’autant plus d’acharnement, qu’ils auraient eu le loisir de s’y préparer, et, il faut en convenir, la situation topographique du pays est telle que la Bande Orientale sera toujours le théâtre de la lutte, à moins qu’il ne survienne de ces changemens extraordinaires, qu’il n’est donné à personne de prévoir.

Quant à nous, nous croyons que le moyen le plus efficace de mettre un terme, sinon prochain, du moins assuré, aux déchiremens qui désolent ce beau pays, c’est de ne pas entraver le cours naturel des choses ; on ne ferait qu’ajouter de nouveaux germes de discorde par une intervention étrangères qui ne pourrait réussir que par la crainte qu’elle inspirerait, et qui devrait être en quelque sorte d’une durée illimitée et très coûteuse.

Que l’on jette un regard vers le passé, et il sera facile de se que, de tous les états qui se sont successivement fondés par une civilisation progressive, aucun n’a trouvé le repos et la stabilité qu’après un temps plus ou moins long et des secousses violentes. Que l’on parcoure l’histoire de la Gaule depuis la chute de l’empire romain, et l’on verra combien de vicissitudes, de luttes, de transformations diverses, il faut éprouver ou subir, avant de parvenir à fonder un état vaste et fort, où puissent régner en même temps l’ordre, la justice et la liberté.

Dans cette partie de l’Amérique du Sud, lorsque les habitans de la campagne (c’est-à-dire les Américains) et ceux de la ville seront fatigués de la guerre et sentiront le besoin du repos, alors, mais seulement alors, il s’établira entre ces deux classes aujourd’hui rivales des rapports d’intérêts ; la confiance naîtra, et il sera permis d’espérer une paix fondée sur des bases durables.

Rade de Montévideo, 1er juillet 1843




THEATRES

On reproche aux romanciers d’écrire des drames : pour nous, loin d’écarter les romanciers de la scène, nous voudrions les y rencontrer, plus souvent. Sommes-nous donc si riches aujourd’hui en tentatives originales ? et le théâtre compte-t-il trop de forces littéraires ? Ce n’est pas d’ailleurs le théâtre seulement, c’est le romancier lui-même qui bien souvent gagnerait à multiplier de telles épreuves. Nous ne croyons pas que, pour les écrivains trop amoureux du paradoxe, pour les esprits trop emportés qui passent en courant à côté du naturel et du vrai, et vont s’égarer à la poursuite des effets inattendus et bizarres, il existe un meilleur régime hygiénique que le théâtre. Nulle part l’imagination n’est soumise à des exigences plus étroites, et le romancier qui du récit passe à l’action, de l’analyse au dialogue, ressemble à un homme dérangé qui se trace une règle de conduite. Or, n’en est-il des esprits comme des caractères, dont les uns, pour mieux se développer, ont besoin d’être plus libres, et les autres de l’être moins ? Si vous êtes capable d’écrire un roman comme Paul et Virginie, comme Adolphe ; si vous possédez cette sobriété féconde qui est le grand art de ne rien dire de trop et de ne rien omettre ; si vous connaissez d’instinct le secret chemin qui mène au cœur, laissez votre talent marcher dans sa liberté. Les entraves ne sont salutaires qu’à des esprits vigoureux et peu disciplinés qui, livrés à eux-mêmes, se perdent si souvent en prenant l’exagération pour la vraie force ; et nous disons qu’un excellent moyen de ramener ces imaginations qui, dans les livres, courent l’aventure, c’est de les enfermer dans les cinq actes d’un drame ou d’une comédie, et de les traduire devant le spectateur. Le romancier nargue le lecteur intraitable et compte sur le lecteur facile ; l’écrivain dramatique ne fait pas si bon marché du spectateur : il se surveille, pour paraître devant lui, avec une attention scrupuleuse, comme un soldat le jour de la revue. Cette surveillance exercée sur soi-même, quand on n’avait pas l’habitude d’y regarder de si près, est déjà un progrès notable : la crainte du spectateur est le commencement de la sagesse.

Ce n’est pas que le spectateur soit toujours intelligent, il s’en faut ; il ne comprend guère d’emblée que ce qu’il sait déjà, et ne se hasarde à applaudir que ce qu’il a applaudi. Ce n’est pas qu’il soit toujours équitable : il y a vraiment péril, devant ce critique, pour les beautés, fussent-elles de premier ordre, qui viennent après une faute, après un écart contre lequel il a murmuré. Un noble mouvement de l’ame, un mot piquant, sont toujours compromis, s’ils ne sont pas en bon voisinage. Un auditoire ne prend plus la peine d’écouter, dès qu’il a été choqué une ou deux fois, et il devient souverainement injuste parce qu’il manque de patience. N’importe ; je maintiens que la crainte de ce juge éminemment faillible, jointe aux nombreuses exigences de la composition dramatique, doit être très utile à ces imaginations qui n’ont pas en elles-mêmes de régulateur, et doit augmenter leurs forces en les contenant.

L’auteur d’Ève avait à lutter contre la plus grande difficulté qu’il y ait peut-être au théâtre : celle de réunir dans une même action les deux grands élémens de la vie humaine, — la comédie et le drame. Quoique rien ne soit plus profondément dans la nature que l’union de ces deux élémens, il est cependant presque impossible de faire passer brusquement un public du rire à l’attendrissement. Sans un art très habile, on court le risque, en mélangeant le rire et les larmes, de composer un drame sans émotion et une comédie sans gaieté. C’est qu’il ne faut pas oublier qu’il existe au théâtre une vérité de convention : tel spectateur qui, dans une grande affliction, n’aura pu s’empêcher de rire d’une naïveté de son interlocuteur, ou, moins que cela, de sa perruque de travers, n’acceptera pas une telle vérité à la scène, et criera à l’invraisemblance. Il aura tort de crier à l’invraisemblance, il aurait raison de crier à l’absence de l’art ; car, d’après les éternelles règles du théâtre, les transitions d’un sentiment à son contraire, souvent si brusques dans la réalité, doivent s’opérer à la scène avec toute sorte de ménagemens : ne faut-il pas que le théâtre soit la reproduction de la vie, très exacte et pourtant en mieux ? De là la grande difficulté de composer une même œuvre avec deux ordres d’idées et de sentimens, et de sauver toutes les transitions en saisissant habilement les milliers de nuances. Ce qui arrive le plus souvent en pareil cas, c’est ce qui est arrivé à l’auteur d’Eve ; avec les deux élémens il a créé deux actions qui s’embarrassent, se nuisent, et témoignant, chacune séparément, en faveur du talent de l’écrivain, se réunissent pour accuser chez M. Gozlan l’inexpérience de l’auteur dramatique.

C’était cependant une heureuse idée de mettre en opposition la famille des quakers et la noblesse française du XVIIIe siècle ; les uns, austères jusqu’au sublime ou au ridicule ; les autres, insoucians et désordonnés jusqu’à la folie. C’est en Amérique, au moment de la grande insurrection contre l’Angleterre, à Philadelphie et à Québec, que M. Gozlan a placé l’action de son drame. Le premier acte est très bien posé, et fait parfaitement connaître le quaker Daniel, Éve, sa fille, et le vicomte de Rosamberg. Le quaker n’est autre que le brave général Clinton, qui cache sa gloire sous le costume du trembleur ; c’est un homme simple, pur, énergique. Eve est une jeune fille, née entre une bible et un rouet. Elle est naïve et inspirée ; encore enfant, elle est déjà une héroïne. Elle a combattu plus d’une fois dans les rangs des insurgés : c’est la Jeanne d’Arc de la liberté, américaine. Au retour de ses campagnes, elle reprend, sous le toit paternel, sa vie simple et laborieuse de quakeresse. Le vicomte de Rosamberg, qui arrive de France, et qui, après avoir fait naufrage au port, vient demander gaiement l’hospitalité à Daniel, est le plus écervelé des jeunes seigneurs à la mode. Il a quitté Versailles et Paris, la cour du roi et la cour des philosophes, ses maîtresses, qui le ruinaient, le boston, qui faisait fureur, les cabriolets, qu’on venait d’importer de Londres à Paris,et les premières courses avec chevaux et jockeys anglais dans la plaine des Sablons. Que vient-il donc faire en Amérique ? Il ne vient pas pour se battre au nom de la liberté, comme le marquis de Lafayette, le prince de Broglie ou le comte de Rochambeau ; il vient pour enlever au marquis Acton de Kermare sa dernière maîtresse et se mesurer avec lui. La réputation du marquis Acton a franchi les mers, et a retenti à Versailles ; c’est le plus débauché, le plus prodigue et le plus brave des gentilshommes ; il éblouit Québec par son luxe et le scandalise par ses débauches ; on peut faire deux mille lieues pour se battre avec un tel adversaire. Tout ce début est neuf ; on écoute, on se laisse aller au charme du dialogue, sans comprendre encore où l’auteur veut en venir, lorsqu’on amène à Daniel un pauvre quaker mutilé à qui le marquis de Kermare a fait crever les yeux, en lui remettant un écrit où il jure qu’il exercera les mêmes cruautés sur tous les quakers qui tomberont entre ses mains. Cet édit féroce à la façon d’Hérode soulève dans le cœur de la fille de Daniel un immense désir de vengeance ; l’inspiration qui sommeillait s’est réveillée : Eve sauvera ses frères. Par quel moyen ? elle ouvre la bible pour demander conseil à Dieu, et ses yeux tombent sur l’histoire de Judith. Elle reprend alors ses habits de voyage et part pour Québec.

Avant d’aller plus loin, je veux adresser une observation à M. Gozlan a propos du marquis de Kermare, dont il fait un personnage à double figure. Pour le vicomte de Rosamberg, le marquis Acton ne peut être qu’un grand débauché ; s’il devient féroce, impitoyable, égorgeur, la donnée n’est plus exacte, et le vicomte ne peut plus le traiter d’égal à égal et se mesurer avec lui. D’autre part, il faut que ce soit un monstre de cruauté pour motiver la sainte colère de la quakeresse et légitimer son projet. Si Marat n’eût été qu’un libertin audacieux, il n’y aurait pas eu de Charlotte Corday. M. Gozlan a donc été obligé de faire deux réputations au marquis de Kermare ; il a échafaudé sa pièce sur un malentendu. N’est-ce pas une faute ?

Le second acte est sans contredit le plus remarquable. L’arrivée de Rosamberg à Québec, suivi de deux créanciers qu’il a emmenés de France en Amérique par une espièglerie de don Juan en goguette, est d’un bon comique. La scène entre le vieux duc de Kermare et les jeunes gentilshommes est vraiment belle. La présentation du vicomte de Rosamberg au marquis Acton est d’une touche de maître ; les mots spirituels se succèdent sans se faire attendre. Décidément le marquis Acton de Kermare ne me semble pas capable de faire crever les yeux aux quakers, et surtout d’écrire froidement après son crime l’abominable lettre qu’il adresse à toute la famille des frères. Gentilhomme qui a un parc aux cerfs, planteur qui fait fustiger ses esclaves, passe ; mais de là à Hérode il y a loin. Cela est si vrai et si bien senti que, lorsqu’Ève arrive dans le palais du marquis et se trouve face à face avec celui qu’elle vient poignarder, il n’y a pas un moment d’émotion ; sans qu’il puisse s’en rendre compte, l’auditoire ne craint pas que le poignard se lève, et il pressent que c’est un coup manqué, tant c’est peu Holopherne, et tant, il faut l’avouer, c’est peu Judith. Ce n’est pas précisément pour cette raison que M. Gozlan arrête le bras de la jeune fille ; c’est qu’il y a quelques jours, dans la forêt, Ève a sauvé Acton, sans le connaître, de la piqûre mortelle d’un serpent, dont ses lèvres ont aspiré le venin. Ce hasard est providentiel ; le doigt de Dieu est visible : Eve ne peut tuer celui qu’elle a sauvé, et, si elle se le prouve si bien, c’est qu’elle aime déjà. Il n’est rien pour faire comprendre vite les choses à une jeune fille comme un peu d’amour ! Si M. Gozlan n’était entièrement préoccupé de son drame, on pourrait lui supposer quelque arrière-pensée satirique contre les femmes qui veulent jouer le rôle d’héroïnes. On pourrait croire qu’il a voulu dire que les Jeanne d’Arc et les Judith sont vulnérables comme de simples femmes, et que la plus forte, la plus sublime, au moment de délivrer son pays, peut s’oublier et se donner un maître. Pareillement, si l’on connaissait à l’esprit méridional de M. Gozlan le moindre penchant pour le symbole, on pourrait penser que cette Ève qui triomphe du serpent cette fois, et sauve l’homme, n’est autre chose que la contrepartie du mythe biblique avec une haute pensée de progrès et de réhabilitation. On en croira ce qu’on voudra.

Eve n’exécutant plus son terrible dessein, il n’y aurait plus de drame, si Caprice, l’esclave favorite de Kermare, qui voit avec désespoir son règne passé et l’amour violent de son maître pour la fille de Daniel, ne jurait de se venger de sa rivale et ne préparait déjà le poison. Qu’on se rassure ; le poison ne sera pas plus servi que le poignard ne s’est levé. Le caractère de l’esclave Caprice est d’ailleurs bien dessiné, et on comprend que cette esclave nourrisse pour le marquis un de ces amours exclusifs, jaloux, cruels, qui sont de l’amour et qui ressemblent si fort à de la haine.

Le troisième et le quatrième actes sont trop surchargés d’évènemens. Au milieu de péripéties si diverses, l’intérêt hésite et reste quelquefois en suspens. Il y a pourtant de belles scènes. Dialogue animé, situations originales, effets puissans, ces deux actes ont tout cela, comme aussi leurs défauts. Pourquoi Caprice, au moment de présenter à Eve la coupe empoisonnée, se ravise-t-elle, comme par une inspiration soudaine, et songe-t-elle à une autre vengeance ? Pour cette esclave, la meilleure vengeance est la plus prompte, et il n’est pas dans son caractère de déshonorer sa rivale plutôt que de la tuer. C’est un raffinement de cruauté qu’elle ne doit pas comprendre. Ceci d’ailleurs est peu de chose ; ce qui est plus grave, c’est la conversion subite du marquis de Kermare. Je ne nie pas qu’au point de vue humain, une telle conversion ne soit possible ; il y en a des exemples ; mais je dis qu’au point de vue dramatique, elle l’est beaucoup moins. L’auteur a beau employer une gradation savante dans cette transformation à vue, cela ne durera jamais plus de dix minutes, et l’auditoire ne sera pas touché, parce qu’il ne sera pas suffisamment convaincu. Lorsque Pauline se convertit, elle était déjà chrétienne ; le je crois était dans son cœur long-temps avant d’éclater sur ses lèvres. En général, le spectateur est rebelle aux sentimens qui naissent tout d’un coup sous ses yeux ; il aime à voir les sentimens grandir et se développer, il n’aime pas à les voir naître ; il n’y a plus assez d’illusion. M. Gozlan, qui ne connaît guère ses personnages que du moment qu’il le met en scène, n’est-il pas dans la nécessité de les faire vivre et penser trop rapidement, et de développer leurs passions, pour ainsi dire, à la minute. L’ame et le cœur, dans ce drame, exécutent des évolutions trop promptes : on dirait une improvisation de la vie. Au moins ces personnages, puisqu’ils vivent si complètement sous les yeux du spectateur, ne devraient manquer ni de logique ni d’unité. En est-il toujours ainsi ? Nous avons vu que l’esclave Caprice, préférant à une vengeance sûre une vengeance lointaine et douteuse, n’était pas conséquente avec elle-même. Eve, la Jeanne d’Arc et la Judith du premier acte, quand elle écrit au quatrième son billet au vicomte de Rosamberg, est-elle encore dans son caractère, et ne devient-elle pas une pensionnaire amoureuse ? Et que dire à l’auteur d’Ève de ce procédé qu’il semble employer systématiquement, et qui consiste à faire marcher chaque acte de son drame à l’aide d’un grand projet, d’une grande menace qu’on prend au sérieux et qui ne se réalise jamais ? Mais en relevant ces fautes dans la marche de la pièce, nous voudrions pouvoir faire ressortir aussi bien les nombreuses et remarquables qualités qui consistent surtout dans les détails.

Arrivons au cinquième acte. Il est bien qu’Acton de Kermare, converti, pour mériter le chaste et pur amour de la quakeresse, aille combattre sous les drapeaux de la liberté américaine, et se réhabiliter sur les champs de d’une noble cause. Ce qui est beau également, c’est que, pour se venger de Rosamberg, qui l’a appelé lâche quand il n’a plus accepté le duel tant annoncé dans les premiers actes, il aille acquérir de la gloire au nom de l’homme qui l’a outragé. Quant au dénouement, est-il vraisemblable ? Cet aimable étourdi de Rosamberg devait-il finir par un suicide ? Après s’être moqué de tout le monde, il aurait mieux fait de se moquer de lui-même, et puisqu’il fallait une mort au dénouement, la victime me semblait désignée. Pourquoi ne pas transporter blessé, mourant et vainqueur, dans la maison de Daniel, le marquis Acton de Kermare ? Était-ce trop de cette double absolution de la mort et de la gloire pour expier sa vie passée ? Nous avons dit qu’il y avait deux actions dans la pièce de M. Gozlan, un drame et une comédie. Le drame, c’est Kermare ; la comédie, c’est Rosamberg. Or, le marquis de Kermare se méfie avec celle qu’il aime, et le vicomte de Rosamberg se brûle la cervelle. La comédie paie pour le draine ; ce n’est pas juste.

Eve a réussi. La première représentation avait été presque orageuse devant un public mal disposé ; la seconde a été toute favorable, et depuis, le succès grandit en marchant. Les acteurs méritent des éloges. M. Firmin, dans le rôle du marquis de Kermare, soit dans les premiers actes, où il est violent et cruel, soit dans les derniers, où il est noble et pathétique, déploie une véritable chaleur de jeune homme. On dit qu’Acton de Kermare sera peut-être la dernière création de M. Firmin : l’acteur qui a été aimé du public doit, comme un empereur, s’arranger pour mourir ; il doit finir dans les applaudissemens. M. Brindeau fait des progrès notables dans sa tenue et dans son débit ; c’est un vicomte de Rosamberg de la plus agréable fatuité, il dit souvent son mot avec finesse, et on ne peut lui reprocher que son dandinement trop prétentieux. M. Guyon est un vrai quaker ; son extérieur se prête parfaitement à son rôle. Il a su allier la noblesse avec la simplicité, et la colère avec la vertu. M. Ligier, si solennel dans les premiers actes, sait s’attendrir au dénouement. Quant à Mlle Plessy, sauf qu’elle n’est ni une Jeanne d’Arc ni une Judith, elle est parfaitement dans son rôle de quakeresse. Peut-être seulement est-elle plus gracieuse que naïve. Mme Mélingue a de l’énergie, de la passion ; c’est une belle esclave favorite. Elle a quelques mouvemens trop heurtés et un ou deux éclats de voix trop mélodramatiques.

M. Gozlan, ou peut le dire après la représentation d’Ève, a bien fait d’aborder le théâtre. Quand on voit tant d’écrivains dramatiques chercher dans le roman un cadre souvent trop commode à l’improvisation, faut-il blâmer ceux qui renoncent aux facilités du livre pour les entraves de la scène ? Seulement il importe en ceci de ne pas laisser passer l’heure. Pour bien se du théâtre et gagner beaucoup à ce régime sévère, il faut encore être doué de vigueur et de jeunesse. La rampe n’a pas le privilège de rajeunir les talens usés, pas plus, en définitive, qu’elle ne peut donner du bon sens et du goût à ceux qui n’en ont pas. Si, après avoir écrit cent volumes de romans, comme M. de Balzac, par exemple, on éprouve le désir de changer, pour ainsi dire, d’air et de lieu, et qu’épuisé, n’en pouvant plus, ou vienne demander au théâtre un sang nouveau pour des veines appauvries, on court après un miracle qui ne s’accomplira pas, cela s’est vu. Un mourant ne guérit point parce qu’il change de lit et de chambre : ce désir de changement est même d’un mauvais augure. Disons que M. Gozlan a saisi le moment favorable, et n’a pas attendu qu’il fût trop tard. Assez de parties vigoureuses attestent, dans son nouveau drame, que, loin d’être un romancier aux expédiens qui tire à vue sur le spectateur, parce que le lecteur ne veut plus de son papier, c’est un écrivain jeune encore, plein de ressources, qui cherche la meilleure expression possible de son talent, et qui finira par la trouver. En attendant, Ève, malgré des imperfections que nous n’avons pas voulu dissimuler, se distingue par des qualités d’invention et de style qui assignent à ce drame une place à part. On dit que le prochain ouvrage de M. Gozlan sera une comédie. Tant mieux ! Nous lui promettons un grand succès si, ne perdant rien de son esprit, il consent à devenir plus logique et plus simple.

P.L.


— L’Opéra a représenté lundi soir Don Sébastien de Portugal, partition due encre à l’inépuisable fécondité de M. Donizetti. Nous n’entreprendrons pas aujourd’hui l’examen de cet ouvrage : le nom de l’auteur, la prospérité d’un théâtre attachée à son succès, demandent à tous égards une appréciation impartiale et sérieuse, un jugement approfondi. Ce n’est point à une première audition, au milieu du fracas de l’orchestre et de l’indécision craintive des chanteurs, que le véritable mérite d’une œuvre Peut se révéler ; le détail échappe à l’analyse, ce n’est donc que sur l’ensemble que nous donnerons notre opinion.

Il serait inutile de renouveler pour Don Sébastien le reproche, si souvent adressé à M. Donizetti, sur la facilité déplorable avec laquelle il se complaît à monnoyer l’une des organisations musicales les mieux douées. Puisqu’il est bien avéré qu’en inondant nos théâtres lyriques de ses productions, M. Donizetti ne fait que céder à l’inspiration qui le sollicite, il faut en prendre son parti et accepter ses œuvres pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’elles devraient être. D’ailleurs sommes-nous bien en droit de nous plaindre ? Si M. Donizetti n’écrivait pas quatre partitions par an, que deviendraient l’Opéra et les Italiens ? Où sont les compositeurs capables d’alimenter nos deux premières scènes ? M. Halévy seul, tous les trois ou quatre ans, arrive chargé d’un gros opéra laborieusement conçu ; M. Auber a consacré à tout jamais ses charmantes compositions à un cadre plus restreint ; pour M. Meyerbeer et son Prophète, ils voyagent depuis si long-temps l’un portant l’autre, qu’on ne doit guère se bercer d’un espoir si souvent déçu. Quant à MM. Adam, Thomas et consorts, il n’y faut pas même penser. M. Donizetti est donc le seul sur lequel, pour cette année, reposent les destinées de l’opéra. Que la critique lui soit légère, et qu’elle lui pardonne quelques erreurs en faveur de l’opportunité de Don Sébastien.

Donizetti s’est laissé entraîner, par son sujet et des nécessités de mise en scène, une exagération d’harmonie bruyante fort à la mode du reste à l’Opéra, mais qui ne convient guère à la nature suave et douce de son talent. Dans les cavatines, les romances, les morceaux lents et posés, on retrouve à chaque note la gracieuse inspiration qui créa Anna Bolena et Lucia ; mais si la situation se complique, si les passions s’échauffent, si les voix s’unissent, adieu alors la mélodie fugitive qu’on croyait tenir du bout de l’aile : la voilà qui s’envole et se perd bientôt dans un brouillard confus de sons inappréciables. M. Donizetti n’a évité avec bonheur cet écueil que dans le quintette du quatrième acte, la scène de l’inquisition Ce morceau est sans contredit l’un des plus remarquables de l’ouvrage par l’ordonnance des voix et la netteté avec laquelle les parties se détachent du chœur en laissant en lumière le motif principal. La cavatine de Duprez : Seul sur la terre, la romance de Barroilhet, et surtout l’andante du duo du troisième acte entre ces deux chanteurs, sont à peu près avec le quintette les morceaux à signaler dans Don Sébatien. Nous ne parlerons que pour mémoire du final du premier acte, qui, malgré sa forme assez commune ou peut-être à cause de cela et du renfort de trompettes et de tambours qui l’accompagnent, a soulevé l’enthousiasme du parterre.

Le rôle le plus important de Don Sébastien est échu à Barroilhet, qui l’a chanté d’un bout à l’autre d’une façon ravissante. L’Opéra a déployé encore cette fois une grande magnificence de mise en scène. On compte autant d’armures dorées que dans la Juive, autant de moines et de cierges que dans Ginevra, autant de chevaux caparaçonnés et de pages armoriés que dans Charles VI. Cependant ici ce ne sont plus des marches triomphales que l’on représente, mais de belles processions d’inquisiteurs habillés de noir, un bel et bon enterrement avec la bière et le drap mortuaire, et le mort dessous, nous n’en jurerions pas, tant nous savons l’Opéra amoureux de couleur locale. Tout cela, il est vrai, est assez triste à voir ; cette défroque des pompes funèbres, entourée de l’appareil militaire, rappelle un deuil récent, et ce n’est pas sur la scène de l’Opéra que de pareils souvenirs devraient être évoqués.

Somme toute, nous croyons que Don Sébastien est de nature à attirer long-temps à l’Opéra autre chose que cette partie du public qui ne voit tout qu une fois ; pourtant les admirateurs du talent de M. Donizetti préféreront aux cavatines de sa dernière partition, chantées à l’Opéra par Mme Stoltz ou Duprez, les mélodies toujours plus charmantes de Lucia, chantées par Mme Persiani ou Ronconi. Du reste, les Italiens ne s’en tiennent pas cette saison à leur ancien répertoire et aux premiers opéras de M. Donizetti. Après Lucia, représentée pour les débuts de Ronconi, cet admirable chanteur que les salons avaient adopté dès l’an dernier, Fornasari s’est fait entendre dans le Belisario du même auteur ; mais le débutant a eu besoin d’une audition dans le rôle d’Assur de Semiramide pour faire apprécier une belle voix et une belle manière de chanter, la musique de Belisario étant de celles qui ne font briller ni l’une ni l’autre. Enfin, ce soir, M. Donizetti tente de nouveau la fortune avec Maria di Rohan ; Mlle Grisi et Ronconi chantent les principaux rôles ; soutenu par de tels auxiliaires, les chances de succès sont encore pour l’heureux maëstro.


M. Saint-Marc Girardin vient de faire paraître le premier volume de son cours de Littérature dramatique[1]. C’est, on le devine, un livre fort distingué et fort agréable : la plume de M. Saint-Marc Girardin a toujours le don d’être alerte et ingénieuse. Ici, ces naturelles qualités ressortent mieux encore et ont occasion de se montrer dans tout leur jour, par le caractère critique, et même quelque peu polémique, des conclusions. On sait la guerre très décidée que l’habile professeur fait depuis deux ans, en pleine Sorbonne, aux théories et aux excès du drame moderne : son livre d’aujourd’hui n’est qu’une reproduction fidèle de ces leçons piquantes et applaudies, mais une reproduction où toutes les ressources de l’écrivain sont venues, pour ainsi dire, fixer la verve de l’improvisateur. Si M. Saint-Marc Girardin peut paraître un peu sévère pour le théâtre contemporain, son ouvrage est fait pour appeler la discussion, et il est de force à la soutenir. Nous souhaitons, pour notre part, qu’on fasse à ces spirituelles critiques une réplique à laquelle l’auteur se rendrait certainement ; nous souhaitons qu’on lui réponde par des chefs-d’œuvre. Ce Cours de Littérature dramatique soulève plus d’une question sur laquelle nous aurons bientôt occasion de revenir en classant à son tour M. Saint-Marc Girardin parmi ces écrivains critiques et ces modernes historiens littéraires entre lesquels il tient une place brillante et distincte



  1. Un vol. in-18, Bibliothèque-Cbarpentier.