100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1855

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 566
14 novembre 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 novembre 1855.

Nous entrons dans une saison où l’opinion européenne va se trouver pendant quelques mois en présence de deux faits simultanés. Les opérations militaires subiront forcément quelque interruption, et l’interruption de la guerre laissera tous les bruits de paix se produire, comme ils se sont produits déjà, il y a peu de jours, avec une persistance à laquelle il n’a manqué que d’être mieux fondée. Ce n’est pas que la suspension de la guerre soit nécessairement absolue et complète ; à Sébastopol même, le feu continue entre le nord et le sud ; sur d’autres points, les hostilités n’ont point cessé. Kinburn est occupé, et de là nos forces menacent Kherson ou Nicolaïef ; le contingent turc levé par l’Angleterre a été envoyé à Kertch ; de puissans moyens d’action ont été concentrés à Eupatoria. Enfin, sur la Tchernaïa, les alliés sont prêts à combattre, tandis que les soldats du tsar se retranchent dans leurs positions et semblent n’avoir pas perdu tout espoir de disputer le terrain : de telle façon que d’un instant à l’autre un choc peut éclater, soit que l’armée russe cherche encore une fois à briser le cercle qui l’enveloppe, soit que les armées alliées prennent elles-mêmes l’offensive. Rien n’indique d’un autre coté que l’hiver, ce tout-puissant médiateur, ne puisse être favorable à la paix. Il faut espérer au contraire qu’il en sera ainsi ; mais tout ce qu’on a pu dire jusqu’à ce moment ne reposait sur aucune présomption sérieuse : c’est une fausse lueur qu’on a laissé briller. Après tout ce qu’elles ont fait, après les efforts immenses et victorieux qu’elles ont accomplis, la France et l’Angleterre ont le droit d’attendre sans précipitation comme sans inquiétude les effets des coups qu’elles ont portés, et le témoignage direct, irrécusable, de dispositions plus conciliantes de la part du cabinet de Pétersbourg. La Russie laissera-t-elle s’écouler ces heures précieuses de l’hiver sans faire des propositions acceptables ? C’est son secret, fort bien gardé jusqu’ici.

Ce ne sont point à coup sûr les motifs plausibles qui peuvent lui manquer pour la déterminer à la paix. Elle n’a qu’à compter les désastres qu’elle a essuyés, et qu’elle aurait pu si aisément éviter depuis un an : sa citadelle de la Mer-Noire emportée et détruite, ses armées décimées, ses frontières, de la Baltique à I’Euxin, menacées, ses campagnes appauvries, ses populations épuisées par un recrutement permanent. Il n’est point jusqu’en Asie où le drapeau du tsar n’ait été contraint de se replier sans gloire. Depuis le commencement de la guerre, la puissance moscovite en est à poursuivre une campagne contre cette faible armée turque de l’Anatolie ; elle n’a abouti qu’à la sanglante déroute de Kars, et la présence d’Omer-Pacha contribuera désormais sans doute à maintenir l’ascendant regagne par l’armée ottomane. Sur tous les points, on peut le dire, la guerre n’a été pour la Russie qu’une série de défaites et de déceptions. Que faut-il donc de plus ? En prolongeant la lutte, le cabinet de Saint-Pétersbourg cède évidemment à une illusion ou à un calcul qui l’a jusqu’ici constamment trompé, et qui l’a conduit là où il est aujourd’hui. Il a voulu disposer en maître de l’empire ottoman, il a son sol envahi ; il a refusé de croire à la possibilité d’une alliance sérieuse entre la France et l’Angleterre, cette alliance a été scellée et devient chaque jour plus intime, plus nécessaire, et pas conséquent plus durable ? Il s’est tenu pour suffisamment garanti à l’occident par l’immobilité de l’Allemagne : il ne s’est point trompé ici absolument sans doute ; mais, pour que son calcul eût été juste jusqu’au bout, il aurait fallu qu’il fût victorieux. Enfin il s’est efforcé d’intimider et de contenir les états du Nord, ces états lui échappent en ce moment, ou sont sur le point de lui échapper. Quoi donc encore ! Si la Russie ne saisit pas la dernière occasion qui s’offre aujourd’hui de régler ce grand conflit avant qu’il ait pris des proportions plus vastes, elle cède peut-être à une suprême illusion : elle compte sur le temps, sur les événemens imprévus, sur les catastrophes qui, en ébranlant une fois de plus le continent, pourraient la délivrer de l’orage qu’elle a amassé sur elle. C’est à l’Europe de tromper ces calculs et de rester ferme en ses desseins, prête à signer une paix équitable et forte cet hiver, si elle est possible, si la Russie veut y souscrire, ou à soutenir au printemps une lutte qui, en s’agrandissant et en changeant peut-être de théâtre, entraînera naturellement des conditions nouvelles.

Telle est l’alternative qui se dessine actuellement dans la situation de l’Europe, et en jugeant les choses à ce point de vue, l’événement le plus important aujourd’hui sans contredit est le voyage du général Canrobert en Suède. Les ovations enthousiastes qui lui ont été décernées en Allemagne à son passage, les acclamations qui ont salué son arrivée à Stockholm, donnent à sa mission une portée dont on ne saurait méconnaître la grandeur. Aussi l’un des principaux journaux de Londres, connu pour son esprit d’initiative, le Times, dans un article dont la presse anglaise tout entière a retenti, retrace-t-il sans détour, en parlant de ce voyage, des combinaisons politiques fort étendues vraiment, dont il va jusqu’à discuter les conditions et indiquer les conséquences. Les faits ont-ils ainsi marché au pas de course, ou, si l’on veut, au pas de la feuille anglaise ? Il y a ici une responsabilité qu’il faut laisser au journal de Londres. Quoi qu’il en soit, on ne peut manquer d’être frappé dans toute l’Europe en voyant le chemin que, par la seule durée de la guerre, font au moins dans les esprits les hypothèses les plus hardies et les plus éloignées du point de départ de cette question, dont l’annulation de la prépondérance russe dans la Mer-Noire ne sera bientôt plus peut-être qu’une phase promptement dépassée. Voilà l’étrange résultat auquel est arrivée la Russie. En appelant tous les regards sur son ambition et ses envahissemens en Orient, elle a attiré l’attention sur l’excès de sa prépondérance dans le Nord et au centre du continent, en Allemagne et dans la Scandinavie. Après les lumineuses révélations publiées récemment ici même sur les rapports de la Suède et de la Russie depuis la fin du dernier siècle, durant la crise de l’empire, il serait superflu d’indiquer plus amplement ce que peut devenir le rôle du premier successeur de Charles-Jean dans la suite du conflit actuel. Ce rôle ne peut qu’être conforme aux vrais intérêts de la péninsule Scandinave, dont la représentation la plus complète est dans les couronnes unies de Suède et de Norvège. Les intérêts de cette péninsule ne fussent-ils pas clairs comme la lumière du jour, il ressortirait encore, d’une curieuse correspondance adressée au journal anglais dont nous partions par un Norvégien sur les empiétemens de la Russie dans le Finnmark.

Ce pays peu connu, aussi pauvre que faiblement peuplé, et qui forme l’extrémité nord-ouest de l’Europe, ne parait pas au premier abord devoir attirer beaucoup l’ambition d’une grande puissance. La politique du cabinet de Pétersbourg n’en a point jugé ainsi, et depuis longtemps elle travaille à s’insinuer sur le revers occidental des derniers prolongemens des alpes norvégiennes jusqu’à ce dédale d’îles, de golfes étroits et profonds de la Mer du Nord, où la mer ne gèle jamais. Il suffit de ces simples mots pour comprendre l’importance qu’elle y attache et le parti qu’elle en tirerait. Dans ces dernières années, on a senti le besoin à Pétersbourg d’endormir les défiances du cabinet de Stockholm et du parlement norvégien en laissant tomber la question ; mais jusque-là la Russie n’avait rien négligé pour intimider et séduire tour à tour les malheureux habitans de ces contrées désolées, et pour peser par d’injustes exigences sur le gouvernement qui les doit protéger. Un grand nombre d’officiers russes ou finlandais ont exploré le pays sous divers prétextes, et on s’est efforcé de préparer, par tous les moyens familiers à l’ambition russe, un agrandissement qu’on aurait déguisé sous l’apparence d’une rectification de limites. Dans l’état actuel des choses, démasquer ces plans, c’est les déjouer, et il n’en reste qu’une preuve de plus des dangers que faisait courir à toutes les nationalités voisines, comme à l’équilibre général, une puissance dont l’ambition était sans bornes, la politique sans scrupules et les ressources immenses. Contenir l’expansion de cette puissance, faire rentrer dans ses limites cette activité incohérente, fortifier les barrières qui doivent rassurer l’Occident, la Turquie, le Nord contre ses menaces, telle est la tâche que l’empereur Nicolas a imposée, sans provocation de leur part, à la France et à l’Angleterre. C’est une tache qui grandit sans doute avec l’obstination de la Russie ; mais aussi, à mesure qu’elle grandit, l’alliance entre l’Angleterre et la France semble devenir plus étroite, plus capable d’entraîner à sa suite, d’autres combattans sous le même drapeau. Sans prétendre devancer les événemens, il est permis dès aujourd’hui de ne plus douter des dispositions réelles de la Suède, de ses sympathies pour la cause occidentale, — sympathies qui, à l’heure dite, se transformeront sans effort en une coopération directe à la guerre.

Ainsi on peut déjà distinguer tous les élémens d’une situation nouvelle. Le faisceau des alliances européennes se fortifie et se resserre, tandis que l’isolement de la Russie s’accroît. L’Allemagne se résoudra-t-elle enfin à suivre l’impulsion qui pousse les peuples dans la sphère d’action occidentale ? Ce rôle qu’elle aurait pu prendre si utilement et si efficacement, l’Allemagne l’a laissé à d’autres pays, reculant quant à elle devant l’aveu d’une politique. Alliée des puissances occidentales ! elle n’a point voulu l’être ; alliée de la Russie ! elle n’a point osé le devenir ; médiatrice ! elle ne serait point acceptée. On dirait qu’en tout elle s’est proposé de suivre une politique d’incompétence et d’abstention. L’Allemagne a réussi à ne rien faire. Cela peut tenir à bien des circonstances ; mais la principale, à coup sûr, est l’état de division, de morcellement et d’antagonisme qui rend ce grand corps si difficile à mouvoir. Il faut bien le dire : la guérie froisse tous les goûts, toutes les habitudes, toutes les passions étroites de ces petits états allemands et des hommes qui les gouvernent, parce que la guerre, en les contraignant à se grouper autour de la Prusse ou de l’Autriche, leur fait sentir la dépendance dans laquelle ils vivent. Les petits états allemands devaient répugner bien plus vivement encore à une guerre contre la Russie, car depuis longtemps ils se sont accoutumés à chercher dans le tsar un protecteur contre les prétentions absorbantes de l’Autriche et de la Prusse. On sait tout ce qu’a fait l’empereur Nicolas pour entretenir ces dispositions dans les petites cours germaniques, et comme en définitive les petits états consultent leurs intérêts bien plus que l’indépendance de l’Allemagne et les grands intérêts de l’Europe, ils se sont trouvés tout naturellement russes encore plus qu’allemands. C’est ainsi que depuis le commencement de la guerre il n’a cessé d’y avoir en Allemagne un travail public ou secret en faveur de la Russie. C’est ainsi que s’organisait l’an dernier la conférence de Bamberg, qui a eu pour résultat d’endormir l’Allemagne dans une impotente, neutralité, de fournir un point d’appui aux tergiversations de la Prusse et de retenir l’Autriche, ou du moins d’offrir un prétexte à ses temporisations.

Voici cependant aujourd’hui que les organisateurs de la conférence de Bamberg, le premier ministre de Saxe, M. le baron de Beust, et le président du conseil de Bavière, M. von der Pfordten, viennent de faire un voyage en France. Les inclinations russes de ces deux personnages n’étaient point un mystère jusqu’ici ; M. de Beust notamment a pu passer pour le meilleur ministre de la Russie en Allemagne. Si l’un et l’autre sont venus à Paris, ce n’est point sans motif apparemment ; on peut bien en conclure du moins que, leur politique tend à se modifier et à se tourner vers les puissances occidentales. Cela veut-il dire que les états allemands sont prêts à l’action ? Cela peut prouver simplement qu’ils commencent à désespérer de la Russie. Chose étrange ! l’Allemagne a cru agir dans l’intérêt de la paix, elle n’a fait que rendre la guerre plus intense et plus compliquée. S’il y eut jamais une puissance mise en demeure de remplir une mission simple, nette et décisive, c’est l’Allemagne ; elle avait dans la main la paix du monde à l’origine de la lutte. Il suffisait qu’elle acceptât ouvertement la solidarité de la cause occidentale et qu’elle ne déclinât aucun des devoirs d’un grand état. La Russie eût hésité sans doute devant cette formidable et irrésistible coalition de tous les intérêts européens. En ne faisant rien, l’Allemagne a laissé s’accumuler de terribles difficultés pour la paix ; elle a nui à la Russie elle-même, qu’elle voulait peut-être servir, et elle a travaillé à sa propre déconsidération. Elle s’est exposée à voir le conflit actuel se dénouer et se régler en dehors de son action et de sa participation. Il serait à souhaiter que le voyage de MM. von der Pfordten et de Beust fût l’indice de dispositions nouvelles, bien que tardives, de la part des états secondaires de l’Allemagne.

Quant à l’Autriche en particulier, bien que son attitude diplomatique ait eu en certains momens un caractère plus décidé, il serait cependant difficile de savoir quelle différence réelle il y a entre ses actes et ceux des autres états allemands. L’Autriche est notre alliée, il est vrai ; il y a un an bientôt qu’elle a signé le traité du 2 décembre. Entre la Russie et les puissances occidentales, elle ne se considère point comme neutre ; elle est tout entière dans notre camp. Qu’a-t-elle fait pourtant ? — Des vœux peut-être pour nos succès. Aussitôt après la conférence de Vienne, l’Autriche refusa d’entrer en lice, sous prétexte qu’elle avait été complètement étrangère à l’expédition de Crimée. Sébastopol est tombé aujourd’hui, la guerre a pris une face nouvelle. Pour ce qui regarde l’Autriche, on n’a entendu parler encore que d’assez nombreuses vexations exercées par ses soldats dans les principautés. Le cabinet de Vienne sert-il du moins la cause commune par d’autres efforts et sur un autre terrain ? Il y a en Italie un petit pays qui, avec une simple et vigoureuse décision, est entré le premier dans l’alliance occidentale : c’est le Piémont. Il semble que depuis quelque temps l’Autriche redouble d’aigreur et de procédés malveillans à l’égard du cabinet piémontais. On l’a vu récemment dans cette affaire diplomatique qui a eu lieu à Florence, et qui n’est point réglée encore. En lui-même, l’incident est peu de chose. Le cabinet de Turin a nommé un jeune homme, M. Antonio Casati, attaché de légation à Florence. Le gouvernement toscan était informé, suivant l’usage, de cette nomination. Arrivé à son poste, M. Casati échangeait des cartes avec le ministre des affaires étrangères lui-même. Tout semblait donc régulier, lorsque le cabinet du grand-duc s’est ravisé sous l’influence fort peu dissimulée de l’Autriche. Le jeune attaché de légation en effet est d’origine lombarde ; il est fils du comte Casati, qui a joué un rôle éminent dans la révolution de 1848, et il a fait lui-même un livre sur Milan et les princes de la maison de Savoie, — un livre fort peu autrichien, il faut le dire. Le cabinet toscan a trouvé là un prétexte pour signifier au ministre du Piémont que M. Casati ne serait point admis aux réceptions de la cour. De là des explications fort vives, des récriminations et des notes acerbes, qui ont fini par aboutir au rappel de la légation sarde de Florence et à une sorte d’interruption de rapports diplomatiques.

Il est facile de voir les points saillans de ce différend. Avec un peu plus de circonspection, le cabinet de Turin se fut abstenu peut-être d’envoyer M. Casati à Florence, à la cour d’un archiduc ; mais dès que la nomination avait été faite et agréée, dès que M. Casati avait été admis, quel genre de péril pouvait créer sa présence à Florence, lorsque d’ailleurs aucun motif d’indignité n’était invoqué et ne pouvait l’être ? On a cherché à établir quelque analogie entre cette affaire et la querelle qui s’éleva en 1848 à Madrid entre le cabinet de la reine Isabelle et le ministre anglais, M. Bulwer, qui fut un peu brutalement expulsé de la Péninsule, sans que son gouvernement prit fait et cause pour lui. On n’oublie qu’un détail, c’est que M. Bulwer avait été pris la main dans les émeutes de Madrid et de Séville, et que le cabinet espagnol, en lui délivrant ses passeports, usait du droit incontestable de légitime défense. Rien de semblable n’a eu lieu à Florence ; cela est si vrai, que le cabinet du grand-duc n’a point songé de lui-même à réclamer le rappel de M. Casati. Il en résulte, et c’est là le point à observer, que la seule, la véritable difficulté est dans l’intervention de l’Autriche, mettant deux états italiens en querelle pour une question qui la concerne, et qui ne concerne qu’elle. Quoi qu’il en soit, cet incident s’apaisera sans doute ; il disparaîtra comme il est venu, au milieu d’une situation générale qui tend chaque jour à se simplifier, et qui se résume dans cette alternative que nous signalions : la paix dans les quelques mois d’hiver qui vont suivre, ou au printemps une lutte formidable, dans laquelle chaque nation viendra prendre rang à son tour.

C’est dans des instans comme ceux-ci que les mouvemens diplomatiques prennent naturellement le plus d’importance, et comptent surtout parmi les faits extérieurs ou intérieurs de chaque pays ; ils tirent leur signification des circonstances, du choix des hommes. Il y a toujours pour notre diplomatie un rôle sérieux et utile à remplir en Italie, et ce rôle grandit au milieu des événemens qui se déroulent. Les représentans de la France ont d’ailleurs une mission délicate et difficile fort souvent ; ils ont à faire prévaloir des conseils salutaires, à décourager l’esprit révolutionnaire aussi bien qu’à tempérer les réactions trop violentes et à contenir parfois de trop visibles mauvais vouloirs. C’est par un mélange de modération et de fermeté qu’ils peuvent maintenir intacte l’influence française, sans porter atteinte à l’indépendance des gouvernemens. On a vu ce qui est arrivé récemment à Naples. Un nouveau ministre français vient d’être envoyé dans les Deux-Siciles : c’est M. le baron Brenier, directeur de la comptabilité au ministère des affaires étrangères. M. Brenier va remplacer M. Delacour, qui quitte la diplomatie active pour entrer au conseil d’état. La mission de M. Brenier est, ce nous semble, toute tracée par la fermeté qui a été mise à ramener le cabinet napolitain à une appréciation plus exacte de ses devoirs, et par les manifestations publiques du gouvernement français contre toute pensée de connivence avec des tentatives révolutionnaires dans le royaume des Deux-Siciles. La légation française à Florence vient, d’un autre coté, de subir également une modification. Notre ministre en Toscane, de M. Montessuy, passe à Francfort, où il est accrédité près la confédération germanique, et il a pour successeur à Florence M. le prince de Latour d’Auvergne. Ces changemens, du reste, ont coïncidé avec une modification accomplie dans l’intérieur même du ministère des affaires étrangères. M. Armand Lefebvre quitte la direction politique pour devenir directeur de la comptabilité, et il est remplacé par M. Benedetti, qui a été pendant quelque temps chargé d’affaires à Constantinople. S’il s’est propagé d’autres bruits de modification ou de recomposition ministérielle, le gouvernement les a démentis.

De tous les faits intérieurs d’une autre nature qui s’accomplissent, l’un des plus considérables, l’un des plus éclatons au point de vue matériel est sans nul doute le développement des chemins de fer. Chaque jour, quelque nouveau tronçon est mis en circulation, et bientôt l’immense réseau s’étendra sur la France entière, coupée et sillonnée par la vapeur. Il arrive périodiquement qu’on publie le chiffre des recettes des chemins de fer, et on s’applique à faire ressortir les rapides progrès réalisés d’année en année, de mois en mois. Le chiffre des recettes grossit en effet chaque jour, et c’est là un point très satisfaisant tout d’abord pour les actionnaires ou les compagnies. Il ne faudrait pas cependant que tout fût grand dans les chemins de fer, même les accidens et les malheurs qu’ils causent. Or c’est là justement depuis quelques mois un des objets de la préoccupation publique. Les accidens se sont succédé sur diverses lignes ; des malheurs sont arrivés. Quelle est la cause de ces événemens douloureux ? Sont-ils au-dessus de toute prévoyance humaine ? Pourraient-ils au contraire se rattacher par quelque coté à ce chiffre croissant des recettes, c’est-à-dire à l’accumulation des trains sur une même voie ? Le gouvernement a pris l’initiative d’une enquête sur ces questions, a institué des conférences où elles doivent être débattues. Ce qu’il y a d’obscur pour le public se dissipera vraisemblablement, et des mesures seront prises pour garantir la vie des hommes. À part leurs sentimens d’humanité, qui ne sont point en cause, les administrateurs des chemins de fer eux-mêmes sont intéressés à ce qu’il en soit ainsi ; il y a pour eux une responsabilité qu’ils ne sauraient éluder. Cette responsabilité tient surtout au monopole qu’ils exercent. Il n’est point sans doute au pouvoir des directeurs de chemins de fer, comme on l’a dit, de supprimer l’imperfection humaine et d’empêcher l’ivresse, le sommeil ou l’oubli d’un employé inférieur ; mais ils ont la liberté du choix de leurs employés, le soin exclusif des moyens qu’ils ont à prendre, de même qu’ils recueillent les profits de l’entreprise, — et c’est ce qui constitue leur responsabilité. À un point de vue général, les chemins de fer sont encore un fait économique, très mystérieux, très incertain dans ses conséquences. Ils contribuent à l’accroissement de la richesse publique, cela est vrai ; mais quelle est la nature de cet accroissement, quelle est sa portée réelle, quels sont ses caractères, et quelle sera son influence sur la société tout entière ? Ce sont là autant de problèmes qui se lient à cette autre grande question du mouvement industriel Contemporain, au milieu duquel vacillent toutes les notions morales et pâlissent les lumières de l’intelligence. Il y a là une lutte obscure et formidable avant que le jour se fusse de nouveau, et éclaire dans leur marche les peuples modernes.

Si l’on observe bien, il y a au moment présent un sentiment indéfinissable des faiblesses de l’esprit littéraire et un besoin instinctif de rechercher un autre ordre d’inspirations et d’émotions. De là des essais et des tentatives de toute sorte, principalement dans le roman, le plus éprouvé des genres littéraires. Où fendent ces essais ? quel est le caractère de ces tentatives ? Ici commence l’incertitude. Ce n’est pas que les poétiques manquent ; elles se multiplient au contraire, et elles ne font qu’ajouter à la confusion par leur incohérence même, quand elles ne sont pas tout simplement la corruption des théories et des tendances qu’elles ont l’ambition de remplacer. Que font en effet beaucoup des novateurs de l’heure actuelle ? La plupart sont des imitateurs qui vivent d’une inspiration épuisée, et se bornent à donner des noms nouveaux à des inventions anciennes. Comme il y a de petits poètes, il y a de petits conteurs, de petits romanciers. M. Louis Ulbach publiait récemment un récit, Suzanne Duchemin ; il faisait plus, et prétendait, dans une préface, tracer au roman une route nouvelle, lui indiquer la source où il pouvait se rajeunir. On peut facilement admettre le point de départ de M. Ulbach. — Rien n’est plus vrai, ce qu’on nomme le réalisme est moins une création intellectuelle qu’une vulgaire reproduction, sans originalité et sans vie. La fantaisie n’est qu’un frivole et bizarre enfantillage d’imagination. La littérature à images n’a enfanté que des mots et des riens sonores ; elle n’entrevoit que la forme, l’éclat extérieur des choses. La littérature qui affecte une couleur politique n’est point une littérature, c’est un pamphlet, une spéculation sur les passions de secte et de parti. — Où donc l’auteur place-t-il son idéal ? Le croirait-on, c’est dans les œuvres de Balzac, de l’écrivain qui, avec de rares qualités d’observation sans doute, a le plus contribué à la corruption de l’art contemporain. Que le romantisme soit en voie de transformation, cela peut être ; qu’il apparaisse aujourd’hui agrandi et purifié, et que Balzac soit le révélateur de l’ère nouvelle, c’est ce dont on peut douter, comme aussi M. Ulbach donne un étrange spécimen de la rectitude de son jugement en ne voyant que stérilité et indigence dans l’auteur de Rolla et dans l’auteur de Colomba, qu’il place dans la littérature à idées !

Au fond, le plus clair des vues de M. Ulbach, c’est qu’il ne faut être exclusivement d’aucune école, qu’il faut réunir le mouvement et la rêverie, l’idée et l’action, et qu’il faut faire de bons romans, ce qui n’est peut-être pas d’une extrême nouveauté. L’œuvre de M. Ulbach justifie-t-elle sa théorie ? L’œuvre, de pauvre invention vraiment, est une histoire fort simple, peu accidentée, avec quelques personnages, tels qu’un jeune homme inquiet et rêveur, une femme déjà âgée et dévorée de tous les feux de l’amour, puis autour — ce que l’auteur appelle les comparses, représentant le devoir, la vie réelle, les préjuges du passé, le monde de la propice. M. Ulbach s’élève avec raison, dans sa préface, contre les passions excentriques et folles qui remplissent le roman depuis vingt ans. Qu’est-ce donc que cette Suzanne Duchemin qui sur son déclin porte dans ses veines la flamme d’une passion qu’elle n’ose avouer ? L’auteur appelle Mme Duchemin une sainte Thérèse laïque : c’est plutôt une sainte Thérèse sensuelle, ce qui est tout le contraire de la pure et chaste mystique, — et c’est ainsi que dans la théorie comme dans l’œuvre, dans l’idée comme dans l’expression, apparaissent ces faiblesses, ces incertitudes et ces incohérences dont nous partions.

Où donc est le symptôme de cette vie nouvelle à laquelle les esprits aspirent ? Est-ce dans les récits que M. Laurent Pichat réunit sous le titre de Cartes sur table ? L’auteur du moins ne fait pas de préface : il laisse ses histoires révéler toutes seules l’inspiration d’où elles procèdent, le but où elles tendent. Le principal de ces récits est le Secret de Polichinelle. C’est encore la comédie humaine, la peinture de la vie sociale sous ses divers aspects. Deux jeunes gens s’en vont dans la vie, la main dans la main, bien différens de caractère cependant. Maurice Delayen est un jeune homme faible et irrésolu, livré à toutes les séductions et à toutes les tromperies, aussi prompt à s’enflammer qu’à se décourager. Il n’a point connu sa mère, morte en le mettant au monde ; il ne connaît guère son père que le jour où celui-ci meurt, laissant subitement son fils dans l’opulence. Arsène Pellegrin est l’homme fort dans cette histoire, le héros à la fois sceptique et croyant, qui réunit la connaissance de toutes les turpitudes sociales, le dédain des hommes et le sentiment d’un idéal supérieur. C’est Arsène qui prendra Maurice par la main et qui sera le Mentor de cet autre Télémaque dans l’aventureuse carrière de la vie. Il le fera boire à la coupe amère de l’expérience, et lui enseignera le mépris en levant autour de lui tous les masques. Il lui montrera des dames de charité cachant la perversité sous l’apparence de la dévotion, des généraux qui font la guerre à la bourse des autres, le monde tout entier occupé à s’amuser, à se tromper et à se corrompre, car c’est un des points principaux de cette singulière poétique de représenter tout ce qui vit d’une vie régulière comme entaché de corruption et de mensonge. Si l’expérience ne suffit pas, s’il reste encore à Maurice quelques illusions, Arsène le conduira dans cette région indéfinissable où flottent toute sorte d’existences équivoques, joueurs suspects ou femmes perdues. Il le guérira des séductions du monde par l’orgie et le jeu. Et en définitive où vont-ils aboutir l’un et l’autre, Télémaque et Mentor, Maurice et Arsène ? Maurice, finira par épouser une jeune fille tombée dans la détresse, la propre nièce d’un général qui l’a volé. Quant à Arsène, il sera pris dans les journées de juin 1848, et il sera transporté en Afrique, où il ira souffrir pour l’humanité comme Prométhée sur son rocher. C’est là le dernier mot de cette histoire, et l’auteur ne semble avoir fait d’un style prétentieux une peinture si étrange et si violente du monde actuel que pour mieux montrer la nécessité d’une rénovation. Arsène est le confesseur de la foi nouvelle. Seulement quelle est cette rénovation ? quelle est cette foi ? Elle se compose de mots encore plus que d’idées et de convictions bien précises. L’auteur croit avoir dévoilé le monde réel, et il n’a peint qu’un monde fantastique et repoussant. Il croit avoir trouvé un idéal dominateur, et cet idéal n’est que la chimère impuissante des imaginations surexcitées. Que la société actuelle souffre, les témoignages en sont assez éclatans et se multiplient depuis un demi-siècle : mais il ne s’agit point ici de remèdes amphigouriques et humanitaires. Le vrai remède est dans le bien pratique, dans l’observation des lois morales, dans le respect de toutes les conditions immuables de la vie humaine.

De ces récits et de ces contes qui se succèdent, moisson nouvelle après les récits d’autrefois, l’un des plus curieux peut-être, un de ceux où il y a le plus d’intérêt, c’est un roman, — le Blessé de Novare, — qui est venu se jeter dans la mêlée littéraire sans bruit, sans nom d’auteur. Ce n’est point un écrivain exercé qui a composé cette histoire d’une exécution prolixe et d’un dessin confus ; on y sent du moins un esprit d’une distinction naturelle, une imagination qui cherche la nouveauté au risque d’accumuler les spectacles grandioses, en enfermant dans son récit tous les genres d’impressions, de souvenirs et de peintures. Voyez sur un revers des Alpes cette maison simple et rustique assise comme un nid d’aigle entre les châtaigniers et les pins d’Italie. Sous vos yeux, vous avez le lac Léman, les collines de la côte vaudoise, les glaciers de l’Oberland, les lignes du Jura, qui s’abaissent vers la France. C’est là que vient mourir d’une blessure reçue à la bataille de Novare un homme jeune encore, le comte Zélislas. Tout est mystérieux et étrange dans ce jeune homme. Par suite des alliances de ses pères, il porte dans ses veines le sang des Jagellons et des Plantagenets. Autour de lui est épars tout ce qui dénote le voyageur, des armes indiennes, une peau de tigre du Bengale ; à son chevet se réunissent une sœur dévouée, un pair d’Angleterre, mari de cette sœur, un général autrichien, rude figure, ferme de principes, mais l’âme attendrie, car dans ce jeune homme, qu’il combattait la veille, il a retrouvé un frère. Ce n’est point cependant du coup qu’il a reçu à Novare que meurt le comte Zélislas, c’est d’une blessure bien autrement profonde. Gentilhomme polonais sans patrie, enfant de ce siècle, il porte deux fois dans le sein le germe d’une inquiétude inassouvie et mortelle.

C’est cette inquiétude qui l’a poussé en Afrique dans les rangs de nos soldats, puis dans l’armée anglaise des Indes. Il a erré dans les solitudes de l’Héoonda, cherchant partout un aliment à son activité fiévreuse ; nulle part il n’a trouvé ce qu’il poursuivait. De retour en Europe au milieu des dernières révolutions, les fureurs des démagogues ont soulevé ses chevaleresques instincts. Sa fortune l’a poussé au service d’une cause héroïque, et cette existence vient se dénouer dans un chalet des Alpes.— Je sais le nom de mon ennemi, dit, lui aussi, le comte Zélislas, c’est l’idéal. Il parle presque comme Arsène Pellegrin. Seulement Arsène est le pédagogue d’un idéal prétentieux et vulgaire. Zélislas intéresse et émeut, parce qu’il est plus vrai, plus sincère et plus noble. S’il meurt de son mal, il le confesse à la dernière heure. Non pas que la poursuite de l’idéal véritable soit un mal ; mais ce qu’on appelle de ce nom dans notre temps, n’est-ce pas le plus souvent l’impuissance ambitieuse d’âmes amollies et irritées ? Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’à côté de ce fils des Jagellons mourant de sa blessure se trouve un jeune gentilhomme français, arrivé là tout exprès pour assister à la fin du drame, et tandis qu’il voit expirer Zélislas, il reçoit une lettre de Paris où on lui dit que la révolution s’apaise, que les gens avisés sont ceux qui songent à leurs affaires, qu’après tout, en fait de sermens, il n’y a que le second qui coûte, — d’où il suit qu’il doit se hâter de revenir pour prêter le premier et profiter des circonstances. Ceci est, il nous semble, le réel à côté de l’idéal.

La vie réelle du reste a elle-même ses romanciers et ses peintres. Certes il n’est point d’œuvre plus différente du Blessé de Novare que cette série d’esquisses appelées par M. Honoré Sclafer les Paysanneries. Voici quelque temps déjà que les paysans sont devenus des personnages dans la poésie et dans la peinture. Mme Sand, on le sait, fait des paysans quelque peu idylliques ; il est des peintres qui les font plus réels ou plus vulgaires encore qu’ils ne sont véritablement. M. Honoré Sclafer ne parait être ni de l’école de l’auteur du Pressoir et de Claudie, ni de l’école de M. Courbet : ses esquisses ont le mérite de reproduire dans un cadre restreint quelques-uns des aspects de la vie rustique. Il y a un sentiment très réel et très exact de la nature des mœurs des paysans, de la simple et forte originalité des campagnes ; mais ce sont là, il faut l’ajouter, des germes encore plus qu’une œuvre véritable. En général, dans une infinité de ces essais, de ces contes ou de ces romans, de quelque nature qu’ils soient, à quelque genre qu’ils appartiennent, une chose est trop souvent absente : c’est l’esprit, c’est la sûreté et la finesse de l’observation, la sève ingénieuse, en un mot tout ce qui fut une qualité, un don de l’intelligence littéraire en France. Des contes amusans, d’une vive et libre observation, cela n’est point si commun, et c’est ce qui fait le prix des Récits d’hier et d’aujourd’hui, de M. de Valbezen. L’auteur est-il réaliste ? est-il à la recherche de l’idéal ? Il s’en préoccupe peu visiblement. C’est un conteur de verve et d’esprit, qui a beaucoup vu, qui connaît les mœurs de son temps et qui les peint, non sans mettre en relief, avec une sorte de liberté humoristique, les ridicules des hommes. Tels sont ces récits ou ces proverbes de la Queue du chien d’Alcibiade, de la Retraite des dix mille, et de la Veillée au château. L’auteur vous conduira d’un salon de Paris au cap de Bonne-Espérance ou dans l’Inde, et il amuse par la variété et la vivacité du récit, comme d’autres fatiguent par la lourdeur et la monotonie.

Revenons de ces scènes de l’imagination à la réalité des faits publics, aux agitations politiques dont le Nouveau-Monde a toujours sa part. L’ordre est loin de se rétablir dans la malheureuse république mexicaine ; la révolution s’y prolonge au contraire avec son cortège ordinaire de désastres, de corruptions et de mensonges, mais surtout cette fois avec un caractère de grossièreté barbare qu’elle tient du principal élément qui y domine, l’ascendant du général Alvarez et de son armée, ramas d’Indiens ou de pintos du sud, à moitié sauvages comme leur chef. Voilà pourtant où en est arrivé un grand pays qui a eu toutes les prétentions de la civilisation la plus avancée ; voilà ce qu’est devenue une société polie à la surface, la plus brillante que les Espagnols aient établie et laissée sur le continent américain ; Un vieux métis ignorant et cruel, connu depuis longtemps au Mexique sous le nom de la Panthère du Sud, qui s’était fait dans l’état d’Acapulco une espèce de souveraineté tyrannique, et qui s’est révolté quand le gouvernement central s’est cru assez fort pour lui demander des comptes, est l’arbitre des destinées de son pays ; il traîne à sa suite quelques milliers de soldats improvisés, demi-nus, mal armés, indisciplinés, sans organisation militaire ; il affiche lui-même un égal mépris pour toutes les habitudes, pour tous les goûts de la civilisation ; il n’a aucune idée de politique ou d’administration : c’est la force brutale pure. Et néanmoins cet homme est le drapeau des démocrates mexicains. Les autres chefs de la révolution, un seul excepté peut-être, dont nous parlerons tout à l’heure, transigent avec lui. Il sera maître de la capitale avant eux, et c’est sous ses auspices que se réunira un congrès chargé de constituer le Mexique pour la vingtième fois depuis trente-cinq ans. On ne peut pas tomber plus bas.

Quant aux événemens, ils ont, chacun pris en lui-même, trop peu d’importance, et ils offrent trop peu d’intérêt, comme la plupart des noms, obscurs hier et destinés à le redevenir demain, qui y figurent, pour que nous essayions de les raconter. Nous n’avons d’ailleurs aucun goût à enregistrer ces proclamations emphatiques et ridicules, ces plans opposés les uns aux autres, ces créations de gouvernemens éphémères, ces décrets arbitraires et irréfléchis qui remplissent les journaux de Mexico et des provinces. Il suffit donc de recueillir quelques traits de la situation qui touchent aux rapports extérieurs du Mexique, et qui peuvent inspirer des doutes sur le maintien de son indépendance.

Depuis plusieurs années déjà, les questions de tarifs se lient aux mouvemens révolutionnaires dont ce pays est le théâtre. Celui que Santa-Anna avait trouvé en vigueur à son retour au pouvoir était un tarif fort libéral, promulgué après la chuté d’Arista par un président intérimaire, M. Cevallos, homme de mérite et de résolution, et qui a conservé son nom. Santa-Anna, qui avait à ménager d’autres intérêts que ceux du commerce étranger, ne jugea pas à propos de le maintenir et lui substitua un ensemble de droits de douane plus élevés, qui affaiblirent beaucoup sa popularité à Vera-Cruz et sur d’autres points du littoral. Aussi n’est-il pas étonnant qu’un des premiers actes des autorités révolutionnaires dans les provinces ait été le rétablissement du tarif Cevallos. Alvarez est allé plus loin pour le port d’Acapulco ; il a encore abaissé ce tarif de 12 pour 100. Il est possible qu’un jour, si cet état de choses dure, l’abaissement des droits profite au commerce étranger, et cependant peu importent des droits plus ou moins élevés, si l’anarchie aggrave et perpétue la misère du Mexique ! Mais en attendant, ces brusques variations de tarif portent un grand préjudice aux opérations commerciales. Des marchandises qui ont payé 10, 25 pour 100 de droit d’entrée, ne peuvent lutter aujourd’hui contre celles qui n’en auront supporté que 5 il en résulte donc une injustice flagrante au désavantage des uns, au profit des autres, et si l’on ajoute qu’une partie des droits de douane sert de gage à certaines créances étrangères en vertu de conventions internationales, il est aisé de pressentir les difficultés auxquelles peuvent donner lieu de pareils changemens opérés sans ménagemens pour des intérêts considérables. La révolution, ou la réaction contre les mesures du gouvernement de Santa-Anna, a été signalée à Mexico par un autre acte dont les étrangers auront beaucoup à souffrir, l’abolition du code et du tribunal de commerce, qui rendaient des services généralement appréciés, et qui constituaient pour les négocians une des meilleures garanties contre la vénalité, le désordre et la mauvaise foi. Un journal français de Mexico, qui a chaudement épousé la cause révolutionnaire, n’a pu cependant dissimuler combien était fâcheuse cette résolution fort arbitraire d’un gouvernement contesté, car c’est un simple commandant militaire, le général Diaz de la Vega, qui a sacrifié le tribunal de commerce aux rancunes intéressées des hommes de loi du pays. Si maintenant on se représente tout ce que la guerre civile, les emprunts ou contributions forcées, les réquisitions de toute espèce ordonnées par les autorités insurrectionnelles, peuvent amener de vexations contre les étrangers, d’exigences contraires aux traités, de violences matérielles, dont personne ne voudra être responsable, on verra que les tristes événemens dont le Mexique est le théâtre doivent appeler la sérieuse attention des puissances européennes. Mais il y a un autre côté par lequel cette révolution touche au grand intérêt de l’équilibre général dans le monde, c’est l’occasion qu’elle donne à la politique des États-Unis de peser d’un grand poids, d’un poids peut-être excessif, sur les destinées du Mexique, et la chance favorable qu’elle offre à l’ambition américaine ; Rien n’est plus curieux, sous ce rapport, que les détails apportés par les dernières correspondances.

Les États-Unis sont représentés à Mexico par un diplomate improvisé, — comme le sont un grand nombre des agens du gouvernement fédéral au dehors, — M. le général Gadsden, homme de parti, démocrate ardent, un de ces fatalistes sans scrupules qui croient ou qui disent la grande république prédestinée à s’étendre jusqu’à l’isthme de Panama. Il est vrai qu’il est aventureux, personnel, indiscipliné, ce qui permet à son gouvernement de le désavouer sans que la chose tire à conséquence, mais ce qui embarrasse singulièrement le cabinet à qui ce diplomate a affaire. Néanmoins, le bruit s’étant répandu à Mexico, vers le milieu du mois de septembre, que le ministre des États-Unis proposait aux chefs de la révolution un traité d’alliance formellement dirigé contre l’influence européenne, avec un prêt de trente millions de piastres hypothéqué sur les biens du clergé, et des stipulations qui constituaient un véritable protectorat, personne n’a hésité à croire que le général Gadsden n’eût effectivement conçu un pareil projet. C’était peut-être démasquer un peu tôt ses batteries ; mais comme on les savait dressées depuis longtemps, et comme on voyait les circonstances favorables pour ouvrir le feu, on ne douta point que le fond de ces révélations ne fût vrai, et elles produisirent une sensation, disons mieux, elles firent un scandale avec lequel tout le monde dut compter, et la légation des États-Unis la première, dans l’intérêt même des vues ambitieuses dont les Américains réussiront difficilement à se faire absoudre. Le général Gadsden, après avoir attendu quelques jours, sans doute pour se convaincre de l’immense impopularité du protectorat américain, adressa donc aux journaux de Mexico une lettre, dont les développemens sont un peu nuageux et le style très bizarre, où il déclare que jamais son gouvernement n’a présenté la proposition, ni conçu l’idée qu’on lui attribue. Il n’aurait même été question d’une alliance plus étroite entre les deux pays, dans le peu de rapports que le ministre des États-Unis aurait eus avec les chefs du parti triomphant, que pour en reconnaître de part et d’autre les difficultés, les gravis inconvéniens et l’inopportunité. Le signataire de la lettre saisit cette occasion de décerner aux coryphées de la révolution un brevet de patriotisme et d’inviolable attachement à la nationalité mexicaine, tandis que les chefs du parti contraire, les centralistes ou les conservateurs, auraient souvent, dit-il, laissé entendre qu’ils feraient bon marché de l’indépendance de leur pays, et, convaincus de son inexpérience à se gouverner lui-même, accepteraient volontiers la protection des États-Unis, pour ne pas être dévorés par l’anarchie.

La lettre du général Gadsden suffira-t-elle pour détruire dans tous les esprits les soupçons qu’elle combat ? Nous l’ignorons ; mais au moins nous sommes sûrs que les véritables chefs du parti conservateur au Mexique n’ont jamais tourné les yeux vers le gouvernement des États-Unis pour tirer leur pays de l’abîme où il s’enfonce chaque jour davantage. Ils ont pu envier certaines qualités du génie anglo-américain, qui suffisent encore, bien que très péniblement, à balancer les défauts et à neutraliser les dangers des institutions nationales, au prix de quelques-unes des plus précieuses garanties et des plus honorables parures de la civilisation. Quant à ces institutions mêmes, ils savent trop bien que le plus grand malheur du Mexique a été l’incurable manie de les copier, sans aucune des conditions morales qui les rendent possibles aux États-Unis, pour chercher le salut de leur patrie dans la fusion avec un peuple qui ne peut lui donner autre chose que ses formes ou ses principes de gouvernement, mais qui n’enseignera pas aux Mexicains à en faire sortir de la liberté, de l’ordre et de la grandeur. Ce serait prendre un poison pour un remède, et les conservateurs savent distinguer l’un de l’autre. S’ils n’ont pas réussi à refaire du Mexique un état, un gouvernement, une organisation vivante, c’est à la profonde démoralisation produite par trente ans de révolution qu’il faut l’attribuer, aux intrigues ou à la propagande calculée ou non des principes américains, et enfin, pour tout dire, à ces défauts de caractère que les espagnols ont laissés aux Mexicains avec leur sang, et qui se sont aggravés par le mélange du sang indien.

Quoi qu’il en soit, ces bruits de protectorat des États-Unis ont porté un coup funeste au parti démocratique de Mexico. Aussi Alvarez et Comonfort se sont-ils hâtés de protester contre le sacrifice de l’indépendance nationale, tandis que dans la capitale les quelques officiers des troupes régulières qui maintiennent encore un fantôme d’armée sous le drapeau se serrent autour de l’ombre de leur patrie. Un seul des chefs de la révolution, celui auquel nous avons fait allusion plus haut, M. Vidaurri, qui domine les états du nord et s’y est créé une position à part, ne s’est pas encore prononcé, ou du moins son éloignement ne permet-il pas de suivre aussi bien ses mouvemens et de pressentir aussi exactement ses vues. Il est de tous le plus radical et fusille ses prisonniers. Il se distingue aussi par la haine implacable et systématique qu’il a vouée à l’armée régulière, dont il poursuit la dissolution avec acharnement. On ne saurait mieux jouer le jeu des États-Unis, et ce qui le prouve, c’est qu’à Mexico la légation américaine travaille ouvertement dans le même sens, en appuyant pour son compte et par des moyens à elle les mesures qu’Alvarez prend ou essaie de faire adopter avant d’y entrer pour désarmer ce qui reste de troupes et armer la populace. Ainsi tout conspire en faveur de l’ambition des Américains du Nord. Ce que ne fera point la politique du cabinet de Washington, l’imbécillité des démagogues mexicains l’accomplira, et l’indépendance du Mexique, n’étant plus défendue par aucune force organisée, sera à la merci d’une expédition de flibustiers. Mais que parlons-nous de dangers pour la nationalité mexicaine ? L’anniversaire de la déclaration d’indépendance n’a-t-il pas été célébré à Mexico le 15 septembre, sinon avec la pompe accoutumée, du moins pour suppléer à ce qui manquait d’éclat à la fête, avec un redoublement de déclamations furibondes contre l’Espagne et les Espagnols, et le général Gadsden ne s’est-il pas distingué au théâtre par les applaudissemens dont il couvrait, les passages les plus patriotiques des poésies débitées à cette occasion ? On voit donc que, si le Mexique n’a rien à craindre des États-Unis, il a tout à redouter de l’Espagne. ch. de mazade.

----

V. de Mars.