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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1895

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Chronique n° 1526
14 novembre 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 novembre.


Il semble que plus de quinze jours se soient écoulés depuis notre dernière chronique, non pas que des événemens considérables aient eu lieu depuis lors, mais parce qu’un changement très caractérisé s’est produit dans l’orientation de notre politique intérieure ; — et, qu’à l’extérieur aussi, la situation s’est, sur quelques points, renouvelée. La constitution chez nous d’un ministère radical, au dehors le développement de la question arménienne et le discours que lord Salisbury a prononcé, le 10 novembre, au banquet du lord-maire, ont fait de la quinzaine qui s’achève une des plus importantes que nous ayons traversées depuis longtemps. Aucune question, à la vérité, n’y a été résolue, mais combien ont été soulevées !

Nous avons raconté dans quelles conditions le ministère de M. Ribot est tombé. Y avait-il lieu de lui substituer un ministère radical ? Sur ce point, les esprits sont restés divisés. Pour beaucoup, et nous en sommes, cette obligation ne s’imposait en aucune manière. Les radicaux, grâce à des coalitions passagères, tantôt avec la droite, tantôt avec les mécontens de tous les partis, avaient mis en minorité plusieurs gouvernemens modérés ; mais eux-mêmes n’ont jamais eu la majorité. Ils ne l’ont pas, ils ne la conquerront pas. La base parlementaire sur laquelle ils s’appuient est des plus étroites, et tout fait croire qu’elle est destinée à se rétrécir chaque jour davantage. C’est une démonstration qui n’avait peut-être pas besoin d’être faite ; on en a jugé autrement, soit ! Laissons à l’événement le soin d’achever la démonstration. Il faut bien reconnaître que le parti modéré, quoique le plus nombreux, avait éprouvé depuis deux ans tant de déceptions et de mésaventures que si ses forces numériques n’étaient pas entamées, ses forces morales avaient grandement besoin d’être retrempées dans une épreuve régénératrice. La chute successive de plusieurs ministères qui l’avaient plus ou moins exactement représenté au pouvoir l’avait un peu découragé : il se demandait s’il serait plus heureux dans une nouvelle expérience, faite à peu près dans les mêmes conditions que les précédentes. A quatre reprises différentes, les radicaux avaient réussi à renverser les ministères modérés, et, bien qu’il y ait toujours eu de la surprise et de l’équivoque dans ces votes destructifs, leur répétition avait jeté une grande incertitude sur l’avenir. Le pays se demandait, on l’a cru du moins, si ces radicaux, si habiles à détruire, si forts pour démolir, seraient également habiles et forts pour gouverner. Ils parlaient sans cesse de réformes à faire, et ils dénonçaient l’impuissance du parti modéré. On se demandait quelles étaient précisément ces réformes dont il était si souvent question, et dont la séduction sur la foule devenait d’autant plus grande que les linéamens en restaient plus confus. Chacun pouvait y loger ses espérances, ou ses fantaisies particulières. Peu à peu l’opinion s’accréditait qu’il y avait vraiment des réformes à faire, urgentes, indispensables, impérieuses, mais que les modérés étaient incapables de les opérer. Il était à craindre que cette opinion ne se propageât toujours davantage, et quelle n’eût une influence funeste sur les élections qui auront lieu au printemps de 1898. Les radicaux et les socialistes ne cessaient de répéter que les modérés ne pouvaient, ne savaient rien faire : eux seuls possédaient la véritable panacée avec la manière de s’en servir. Ne fallait-il pas, un jour ou l’autre, les mettre en demeure d’en fournir la preuve ? On a cru le moment venu, on les a appelés au pouvoir. Nous l’avons regretté parce que, si courte que soit l’expérience, elle risque d’avoir de très funestes conséquences au dedans et au dehors ; mais, puisqu’elle est commencée, nous souhaitons qu’elle soit complète et définitive. Si le parti radical est, comme il s’en est fait fort, capable de réaliser son programme et de gérer nos affaires, qu’il le montre ; s’il ne l’est pas, qu’il le montre encore, et nous serons, sans doute, débarrassés de lui pour toute la suite de la législature. Il restera encombrant, mais il cessera d’être menaçant.

Le chef du nouveau ministère, M. Léon Bourgeois, est un homme intelligent, personnellement sympathique, dont les interventions à la tribune ont toujours été discrètes, rarement efficaces, quelquefois adroites, et qui, sorti de l’administration dont il a parcouru tous les échelons avec une rapidité trop grande pour qu’on puisse le regarder comme un administrateur de carrière, est entré jeune dans la politique, où il a occupé tout de suite une place très en vue, bien qu’il n’y ait jamais joué un rôle important. Depuis plusieurs années déjà, il est considéré comme le plus ministrable des radicaux, et il est devenu le chef nominal du parti, sans qu’on puisse dire ce qu’il a fait pour cela. Sa principale qualité, celle qui l’a mis hors de pair dans son parti, est que, s’il a adopté le programme, il n’a jamais montré le tempérament radical. Il est très éloigné d’être un sectaire. C’est un homme de conciliation et de transaction. Il est venu trop tard dans un monde parlementaire déjà trop rajeuni. Il aurait été autrefois un très bon président de ministère de concentration républicaine, à base radicale s’il avait pu donner libre cours à ses préférences, à base plus modérée si les circonstances l’avaient comporté, ou exigé. On voit par là que M. Léon Bourgeois n’est pas un type absolument nouveau dans notre personnel parlementaire ; mais ce qui est nouveau c’est la situation qui lui est faite et qu’il a dû accepter. Il aurait joué volontiers un air que nous sommes très habitués à entendre, sans qu’il soit facile de dire s’il aurait été supérieur ou inférieur dans l’exécution à la plupart de ses devanciers ; mais cet air est pour le moment démodé. M. Ribot en a tiré les dernières variations. Il y a neuf mois, lorsque la chute de M. Dupuy a été suivie de la démission de M. Casimir-Perier et de l’élection à la présidence de la République de M. Félix Faure, celui-ci, frappé dès ce moment de la difficulté de vivre que les radicaux imposaient à tous les ministères modérés, a fait appeler les radicaux, c’est-à-dire M. Léon Bourgeois. M. Bourgeois a essayé alors de constituer un ministère, mais, croyant bien connaître la Chambre alors qu’il se connaissait surtout lui-même, il n’a pas voulu faire autre chose qu’un cabinet de concentration. L’idée d’un gouvernement purement radical lui répugnait : il ne croyait pas qu’un tel gouvernement fût viable. Il s’est adressé à un certain nombre de modérés, d’abord aux uns, ensuite aux autres, pour leur demander leur concours, mais toutes ses démarches sont restées sans résultat. Peut-être certaines difficultés de personnes ont-elles, sans qu’on l’ait dit, contribué à ce dénouement négatif ; le désaccord apparent s’est produit au sujet de l’impôt général sur le revenu que M. Léon Bourgeois voulait insérer dans son programme, au moins comme une promesse d’avenir, et qu’aucun modéré n’a voulu accepter. Dès lors, M. Bourgeois a renoncé à sa tâche. Ne pouvant pas faire un cabinet de concentration, il a préféré ne pas en faire du tout. Son échec n’a eu, à ce moment, d’autre conséquence que de rendre plus facile à M. Ribot de réussir à sa place, un peu dans les conditions qu’il n’avait pas pu réaliser lui-même, mais pourtant avec des différences notables, puisque, dans le ministère de M. Ribot, la majorité appartenait aux modérés comme elle leur appartient à la Chambre, et que l’impôt général sur le revenu, aussi bien que la plupart des autres conceptions radicales, étaient formellement abandonnés.

Si nous rappelons ces souvenirs d’histoire ancienne, c’est pour montrer que M. Léon Bourgeois n’est pas de sa nature un radical intransigeant et exclusif. Encore maintenant, tout porte à croire qu’il aurait préféré faire un cabinet de concentration ; mais il le pouvait moins que jamais. Après la tentative stérile du mois de janvier dernier, comment conserver à cet égard la moindre illusion ? Si à cette époque, M. Bourgeois a voulu faire un cabinet de concentration ou rien, il devait faire aujourd’hui un cabinet radical ou rien. Peut-être aurait-il mieux aimé cette seconde solution, qui lui aurait permis de se réserver pour un meilleur avenir, mais les hommes politiques, surtout lorsqu’ils sont devenus bon gré mal gré chefs de parti, ne sont pas toujours libres de suivre leurs préférences. M. Bourgeois, il y a neuf mois, a été accusé de désertion par les radicaux, et de trahison par les socialistes. Les mots les plus durs ont résonné à son oreille. Sans doute il en a fait exactement le cas qui convenait ; il a trop d’esprit pour se laisser émouvoir plus que de raison par ces injures éphémères ; toutefois, il ne pouvait pas sans inconvénient s’y exposer de nouveau. Il y aurait eu, tranchons le mot, quelque chose de ridicule pour lui d’échouer une fois de plus dans la tâche qui lui était confiée. Eh quoi ! le chef d’un parti aussi présomptueux, aussi arrogant, aussi agressif, aussi malfaisant que le parti radical, aurait avoué derechef son irrémédiable impuissance à gouverner ! Cette récidive était inadmissible. Il fallait tout risquer plutôt que d’encourir la responsabilité d’un pareil échec. M. Léon Bourgeois a jugé qu’il ne pouvait plus se dérober, et, peut-être avec quelque scepticisme intérieur, il a fait un ministère radical, le plus homogène que nous ayons jamais eu, qu’aucune tâche ne dépare dans sa coloration uniforme, et qui serait vraiment un gouvernement, — un mauvais gouvernement bien entendu, — s’il avait une majorité ; mais en a-t-il une ?

Au mois de janvier dernier, quelques jours avant d’être mis en demeure de prendre le pouvoir, à la fin d’une séance qui s’était prolongée jusqu’à une heure avancée de la nuit, M. Léon Bourgeois a demandé subitement la parole, et il a exposé tout une méthode de gouvernement qui n’était autre chose que la concentration républicaine. Hors de la concentration, point de salut ! Est-ce à dire que M. Bourgeois considérait que tous les républicains, quels qu’ils fussent, pouvaient entrer indifféremment dans une majorité gouvernementale ? Il était loin de le penser, il prononçait nettement l’exclusion des socialistes. Une telle déclaration devait produire un vif émoi sur les bancs de ces derniers. — Est-ce que, par hasard, a demandé une voix, vous nous excluez de la République ? — Non, a répondu M. Bourgeois, mais seulement d’une majorité capable de soutenir un gouvernement. — Ce petit dialogue, malgré son intérêt, est presque oublié aujourd’hui, car tout s’oublie vite au temps où nous sommes ; les hommes changent trop rapidement pour que rien puisse faire sur eux une impression durable ; enfin les gros mots s’accumulent sur ceux qui sont simplement expressifs, et les écrasent sous le nombre. Il n’est pas moins vrai que M. Bourgeois repoussait naguère les voix des socialistes : que ferait-il aujourd’hui si elles lui manquaient ? Il en a le besoin le plus strict, le plus absolu, le plus indispensable. Le jour où elles lui feraient défaut, la composition même de son ministère le condamnerait à une chute immédiate. Il est condamné à vivre, sinon pour les socialistes, au moins par eux, et son sort dépend du plus ou moins d’exigences qu’ils manifesteront. On s’attendait à ce qu’ils en eussent beaucoup ; à vrai dire, ils n’en montrent jusqu’ici aucune. Tout neufs dans le rôle de députés ministériels, ils en pratiquent déjà toutes les obligations avec un dévouement, avec un renoncement, qui surprendrait beaucoup s’il devait être durable. Ils paraissent tenir au ministère de M. Bourgeois comme s’ils en attendaient beaucoup, mais ils ne lui demandent rien. Il faut voir avec quelle vigilance, toujours attentive et empressée, ils écartent de sa route les moindres obstacles qui pourraient le faire trébucher. Si les modérés s’étaient montrés aussi attentifs et aussi soigneux à l’égard des ministres d’hier et d’avant-hier, aucun ne serait tombé. On a parlé d’interroger M. Bourgeois sur ses intentions au sujet des lois contre les anarchistes. Les maintiendra-t-il ? En acceptera-t-il le retrait ? C’est une grave question, mais elle n’a pas pu jusqu’à ce jour être posée. On annonce toujours qu’elle va l’être, et probablement elle le sera en effet, mais non pas par un socialiste. Les socialistes sont trop heureux d’avoir ce ministère, et s’il y a des mécontens, c’est plutôt parmi les radicaux. Il n’est pas jusqu’à l’élection d’un vice-président et d’un secrétaire de la Chambre qui n’ait donné aux socialistes l’occasion de faire étalage de leur sollicitude ministérielle : ils se sont mis en grève et ont obligé les radicaux à s’y mettre pour empêcher les candidats des modérés de passer du premier coup, faute de quorum . Quant à des candidats à eux, ils avaient trop grand’peur d’être battus pour en avoir, et ils sentaient bien que leur échec rejaillirait sur le gouvernement : ils se sont abstenus. Grâce à cette tactique, il a fallu une séance et demie pour élire M. Poincaré vice-président à la place de M. Lockroy devenu ministre, et M. Ernest Carnot secrétaire à la place d’un socialiste qui avait donné sa démission. Que de fausses manœuvres ! que de scrutins nuls ! que de temps perdu ! Les socialistes enseignent aux modérés à soutenir un gouvernement : le ministère leur enseignera-t-il ce que c’est qu’un gouvernement ? Cela n’est pas impossible. En affichant son caractère de radicalisme tranché, avoué, il les oblige à prendre position sur leur propre terrain, à se défendre, bientôt à attaquer, et Dieu sait à quel point ils en avaient perdu l’habitude ! On annonce que M. le président du Conseil, ministre de l’intérieur, est sur le point de faire un grand mouvement administratif et de sacrifier un certain nombre de préfets et de sous-préfets. A la bonne heure, et voilà ce qui s’appelle gouverner ! Les modérés, aussi longtemps qu’ils sont restés aux affaires, n’ont même pas osé déplacer un garde champêtre. Les socialistes et les radicaux ne parlent aujourd’hui que d’épurer le personnel. Soit ! que M. Bourgeois donne l’exemple : ceux qui viendront après lui sauront s’en inspirer, bien qu’en sens inverse, et les partis sortiront enfin de leur trop longue torpeur.

Nous dirons peu de chose des personnes. L’homogénéité du cabinet est toute politique ; elle ne s’étend pas uniformément à la valeur de tous ses membres ; toutefois, parmi eux, il y a des hommes de beaucoup de mérite, tels que M. Berthelot, M. Cavaignac, d’autres encore, et tout ce qu’on peut se demander est s’ils ont toujours été mis à leur place. M. Godefroy Cavaignac est un des hommes les plus studieux de la Chambre ; malheureusement ses études, assurément très sincères, l’ont peu à peu détourné des modérés pour le rattacher aux radicaux. Il a signé, avec le ministre actuel des finances, M. Doumer, un projet d’impôt progressif sur le revenu. Les questions militaires ne l’ont pas moins attaché que les problèmes financiers ; nous aurons, un jour prochain, à nous demander s’il les a mieux résolues. Sa nomination au ministère de la guerre a produit quelque émotion dans l’armée. Quant à M. Berthelot, s’il a été placé aux affaires étrangères, c’est probablement parce que les nouveaux ministres ont pensé que le plus illustre d’entre eux était celui qui les représenterait le plus convenablement auprès de l’Europe, et aucun n’avait, au surplus, des connaissances diplomatiques supérieures aux siennes : ils étaient tous également novices en pareille matière. On assure qu’ils ont fait les plus grands efforts pour retenir M. Hanotaux, mais que celui-ci s’est absolument refusé à rester dans un ministère qui s’éloignait trop de ses opinions. Les diplomates de carrière auxquels on a demandé de le remplacer n’ont pas cru pouvoir le faire, probablement pour des motifs analogues à ceux qui avaient provoqué son propre refus. Et voilà comment M. Berthelot est devenu ministre des affaires étrangères. Les choix de ce genre ne sont pas sans précédens au quai d’Orsay, et il y en a qui ont réussi : nous souhaitons bonne chance à M. Berthelot. Que dirons-nous de ses autres collègues ? Ils sont presque tous connus, car presque tous ont déjà été ministres. M. Lockroy l’est pour la troisième fois, sinon pour la quatrième ; il vient de se révéler marin. M. Ricard avait déjà été garde des sceaux, on se souvient dans quelles circonstances délicates. M. Guyot-Dessaigne lui-même avait déjà été ministre, au moins pendant huit jours : c’était, si nous ne nous trompons, tout à la fin du ministère de M. Floquet. On voit que s’il y a quelque chose de nouveau dans ce ministère, ce n’est pas précisément dans les hommes qui le composent. Presque tout ce personnel a déjà servi, et il y en a au moins une partie qu’on croyait bien tombé hors d’usage. Mais, dans le monde parlementaire, il ne faut désespérer de rien. Il n’est personne aujourd’hui qui, à un moment donné et par suite d’un coup de vent imprévu, ne puisse devenir ministre, et quand on l’a été une fois, on peut le redevenir toujours. M. Viger en est une preuve : mais sa modestie l’attache toujours à l’agriculture, tandis que la règle générale, quand on a fait ses preuves dans un ministère, est de passer aussitôt à un autre. Ainsi, M. Guyot-Dessaigne ancien procureur impérial, ayant été à la justice, est aujourd’hui aux travaux publics ; M. Cavaignac, ayant été à la marine, est à la guerre ; M. Lockroy, ayant été au commerce, est à la marine ; M. Berthelot, ayant été à l’instruction publique, est aux affaires étrangères : tant la fixité dans les opinions dispense d’en avoir dans sa spécialité.

Et si le nouveau personnel politique est vieux, le programme qu’il a apporté aux Chambres ne l’est pas moins. Nous avons vu cela partout. Il n’est pas une seule des promesses de M. Bourgeois qui n’ait été déjà faite, et bien souvent. Il est vrai que jamais elles n’avaient été groupées en pareil nombre. La phrase de la déclaration ministérielle qui a le plus étonné est celle où il est dit que, pour aboutir, il faut savoir se restreindre. M. Bourgeois promet tout, et quelques autres choses encore. Ce n’est pas un programme qu’il a rédigé, c’est une table des matières. Combien de fois, par exemple, n’a-t-on pas annoncé une loi sur les associations ? Il y a déjà plusieurs projets à l’étude dans une commission qui est présidée par M. Coblet. Quelques-uns d’entre eux, tout comme celui que nous ne connaissons pas encore, mais que le gouvernement annonce, ont pour objet avoué de préparer la séparation de l’Église et de l’État, ce qui a toujours été le moyen le plus sûr de les faire tous échouer. Combien de fois ne nous a-t-on pas parlé d’un projet de loi sur l’armée coloniale ? La commission de l’armée est déjà saisie de quatre ou cinq. L’ancien ministère avait promis d’en déposer un autre, mais il ne l’a pas fait, sans qu’on puisse dire que le temps lui ait manqué pour cela. Il a temporisé jusqu’au moment de sa chute. Tout porte à croire, pourtant, qu’il n’en sera pas ainsi avec le nouveau cabinet, car l’auteur d’un des projets en cours d’étude n’est autre que M. Cavaignac, lequel est devenu ministre de la guerre. Il est donc probable que le ministère se contentera de s’approprier le projet de M. Cavaignac, et quant à nous, nous en sommes bien aises, car il vaut mieux pour le gouvernement présenter un mauvais projet que de n’en présenter aucun : il donne toujours par là un point de départ à la discussion. Avons-nous besoin de dire que le ministère déposera un grand nombre de projets relatifs à des réformes sociales, caisse de retraite pour la vieillesse, pour les accidens du travail, sociétés de secours mutuels, etc., etc. ? Enfin il se propose d’introduire des changemens très profonds dans notre système fiscal. Dès maintenant, la Chambre discute la réforme des successions qui, pour la première fois, introduit dans nos lois le principe de la progression. C’est là un legs de l’ancien ministère, et non pas le meilleur ; mais du moins, avec un gouvernement modéré, on pouvait espérer que le mal ne se serait pas étendu plus loin. M. Poincaré, tout en présentant la loi, s’était déclaré d’une manière générale hostile à la progression. C’était une concession qu’il faisait ; il s’appliquait à en diminuer l’importance ; il entendait qu’elle fût la dernière. Le nouveau gouvernement entend que ce soit la première, et qu’elle soit suivie de beaucoup d’autres. Ce n’est plus une concession qu’il fait, c’est tout un système dans lequel il s’engage, car MM. Doumer et Cavaignac ont présenté et défendu en commun un projet d’impôt général sur le revenu à base progressive. Avec eux, aucune illusion n’est possible : nous savons où on nous conduit. La Chambre n’en a pas moins écouté avec quelque indifférence la longue nomenclature des réformes qu’on lui annonçait. Un peu moins du tiers de l’Assemblée a applaudi avec enthousiasme ; les deux autres tiers sont restés silencieux et impassibles. Le gouvernement demandait à être jugé d’après ses actes ; on les attendra, et quelques-uns ne doivent se produire que beaucoup plus tard. Qui sait si le ministère vivra jusque-là ? Généralement, on en doute. Ainsi, le ministère a déclaré qu’il acceptait tel quel le budget de son prédécesseur avec la ferme résolution de le faire voter avant le 31 décembre : la première des réformes, a-t-il dit, est le vote du budget en temps normal. Cela est vrai, mais rien ne sert de courir, il faut partir à temps, et, au surplus, on ne s’aperçoit pas du tout que la Chambre coure plus vite depuis qu’elle a un ministère radical. Quoi qu’il en soit, ce n’est que dans le budget de 1897 qu’on présentera les grandes réformes ; on ne les discutera que dans une année ; cela donne le temps de respirer, et tout le monde serait bien surpris, le Cabinet tout le premier, si dans un an, le roi, l’âne ou moi n’étions pas morts. A une aussi longue distance de leur exécution, les menaces n’effraient pas plus que les promesses ne rassurent, et, dans leur vieille expérience, les Chambres restent également sceptiques envers les unes et envers les autres.

La seule crainte sérieuse est que, pendant le temps plus ou moins long de la durée du ministère, l’anarchie morale, politique, administrative, qui a fait tant de progrès dans le pays, n’en fasse encore davantage, et qu’il ne soit ensuite très difficile d’y remédier. C’est sur ce point que portent les préoccupations principales. Dans le pays comme à la Chambre, on verra beaucoup de revenans reprendre une vie qui commençait à languir et à s’éteindre. Les comités radicaux dont l’action avait beaucoup baissé essaieront de ressaisir sur les préfets et les sous-préfets le détestable empire qu’ils ont exercé si souvent. Leur effort principal tendra à empêcher de venir à la république tous ceux que la désillusion, le besoin de repos, souvent le simple bon sens et le patriotisme tendaient de plus en plus à rapprocher de l’ordre de choses actuel. Sans doute il faut distinguer entre les ralliés. Il en est dont la conversion, pour être prise au sérieux, a grandement besoin d’être confirmée par sa persévérance. Rien ne serait plus imprudent que d’abandonner les destinées de la République à ceux qui, hier encore, en étaient les adversaires les plus déterminés. Mais le mouvement d’adhésion qui se produisait partout n’en était pas moins un symptôme favorable, heureux, pacificateur, et qu’il convenait d’encourager en le surveillant. Ce qui distingue le gouvernement actuel, à le juger par la plupart de ses membres et par tous ceux qui le soutiennent, est l’horreur instinctive et la terreur des ralliés. Le royaliste obstiné dans ses convictions, où il est assurément très respectable : le bonapartiste entêté à espérer le retour des grandes aventures ; enfin l’adversaire loyal, mais intransigeant, n’est pas l’ennemi. L’ennemi est celui qui désarme, même lorsqu’il le fait sincèrement, et qui, soit pour lui-même, soit pour ses enfans, — car les fils n’héritent pas toujours nécessairement des passions de leurs pères, — demande à entrer dans la république et n’y revendique d’autres droits que ceux de tous les citoyens. C’est à celui-là qu’on déclare la guerre. On ne veut pas de lui. On trouve qu’il y a, dès maintenant, assez de républicains, et que, le jour où l’union de tous les enfans d’un même pays serait faite, où nos luttes d’autrefois seraient apaisées, où nous respecterions le passé mort tout en cherchant à tirer le meilleur parti possible du présent et de l’avenir, serait un jour néfaste, un jour maudit. Nous avons entendu retentir les cris de guerre d’il y a quinze ans, et la déclaration du ministère en reproduit elle-même l’écho. M. Bourgeois a déclaré que son gouvernement s’inspirerait du « vieil esprit républicain. » C’en est fait de « l’esprit nouveau » que M. Spuller avait autrefois annoncé, un peu maladroitement peut-être, mais avec beaucoup de courage et d’honnêteté. Nous n’aimons pas, en politique, ces mots d’auteurs qui, à moins d’avoir été longuement préparés et d’arriver au moment où tout le monde les attend, produisent d’ordinaire un effet tout contraire à celui qu’ils se proposent. Personne ne parlait plus de « l’esprit nouveau », mais évidemment M. Bourgeois et ses collègues ne cessaient pas d’y penser comme à un cauchemar, puisqu’ils ont tenu à lui opposer « le vieil esprit républicain ». Malheur aux gouvernemens qui ne savent pas se renouveler ! C’est parce qu’il y en a eu beaucoup de ceux-là qu’il en est tombé un aussi grand nombre en France. M. Bourgeois, qui est un positiviste et un partisan de la doctrine de l’évolution, devrait savoir que le vieil esprit d’autrefois ne suffit pas indéfiniment à tous les âges, à toutes les situations. Le monde politique est dans une transformation éternelle. Si nous jetons les yeux sur l’Europe, il n’y a pas un seul pays qui soit aujourd’hui ce qu’il était il y a vingt ans. Les générations qui se succèdent et qui se remplacent viennent au jour avec des besoins nouveaux. Elles ne comprennent rien à notre « vieil esprit », à nos querelles rétrospectives, à nos mots de passe démodés, et ce n’est certainement pas en lui proposant de revenir en arrière et de vivre des passions qui, après nous avoir violemment émus nous-mêmes, nous laissent aujourd’hui indifférens, qu’on groupera la jeunesse autour de soi et qu’on préparera l’avenir. Cette erreur chez nos gouvernails a déjà produit l’explosion du boulangisme, qui n’a été dans le pays qu’une tentative empirique et grossière, non pas pour changer une forme de gouvernement qui restait la seule possible, mais pour échapper à un « vieil esprit », à une routine politique dont on ne voulait plus. Tant pis pour ceux qui ne l’ont pas compris ! Mais tant pis pour nous tous si, en recommençant l’expérience, il leur était donné de la poursuivre trop longtemps !

Au dehors comme au dedans, le nouveau ministère rencontre une situation difficile. Jamais la permanence dans notre conduite diplomatique n’a été plus utile qu’aujourd’hui, car beaucoup de points noirs, ou du moins très obscurs, apparaissent. Il suffit, pour s’en rendre compte, de se reporter au discours prononcé, le 10 novembre, au banquet du lord-maire par le marquis de Salisbury. Ce discours était attendu avec impatience. Il semble que toute la presse britannique, et, il faut bien le dire aussi, la plus grande partie de la presse européenne se soient donné le mot pour le trouver très rassurant : cela porte à croire qu’il y a en ce moment, dans le monde, un désir bien ardent d’être rassuré. Quelque générale qu’ait été cette impression satisfaisante, il nous est impossible de la partager.

Le discours de lord Salisbury se divise en deux parties bien distinctes. Dans la première il est question de l’Extrême-Orient, et dans la seconde de l’Orient méditerranéen. Dans la première, il a montré tout en rose, et dans la seconde tout en noir. Il s’est appliqué à rassurer ses compatriotes sur les dangers qui pouvaient se produire en Chine, et à les effrayer sur ceux qui menacent l’Empire ottoman. Nous souhaitons qu’il ait réussi à dissiper les chimères dont les imaginations anglaises s’étaient alarmées bien à tort, à propos des événemens asiatiques. Quant à l’Empire ottoman, il est profondément troublé, en effet, mais le langage de lord Salisbury n’est peut-être pas celui qu’il eût fallu pour y ramener la tranquillité et la paix.

Une campagne diplomatique est ouverte depuis plusieurs mois au sujet des affaires d’Arménie par lord Rosebery. La Russie et la France s’y sont associées, et nous avons raconté tout ce qu’il a été possible d’en savoir jusqu’ici, c’est-à-dire assez peu de chose. Lord Salisbury a complété nos renseignemens. Lorsqu’il est arrivé aux affaires, les représentans des trois puissances avaient adressé au sultan une demande commune, sinon collective : il s’agissait d’adjoindre un nombre proportionnel de fonctionnaires chrétiens aux fonctionnaires ottomans de toutes les provinces où vivent un grand nombre d’Arméniens. La demande des trois puissances était sur le point d’être accueillie, lorsque lord Salisbury a proposé ce qu’il appelle une alternative. Sa proposition n’était peut-être pas meilleure, dit-il modestement, mais il la croyait « plus acceptable ». Or il s’agissait de maintenir telle quelle l’administration mahométane, mais de la faire contrôler par une commission mixte, c’est-à-dire européenne. Comment lord Salisbury a-t-il pu croire un seul instant que sa proposition était « plus acceptable » que la première ? Il y a déjà, dans l’Empire ottoman, des provinces qui ont des gouverneurs et des administrateurs chrétiens, et depuis longtemps des chrétiens ont été admis dans toutes les branches de l’administration : il y en a même eu qui ont représenté le sultan auprès des puissances étrangères, et personne n’a jamais vu là une diminution de sa souveraineté politique ou religieuse. En serait-il de même si une commission de contrôle, sous prétexte de surveiller l’administration ottomane, la dominait réellement et l’absorbait ? C’est mal connaître le sultan que de le croire capable de donner la préférence à une solution de ce genre. Aussi ne l’a-t-il pas fait, et lord Salisbury parait avoir supporté assez allègrement l’échec de son alternative. Celle-ci n’a eu qu’un inconvénient, à la vérité des plus regrettables, à savoir de faire perdre un temps précieux, et de permettre aux massacres de Constantinople de se produire.

La proposition, ou suggestion de lord Salisbury a donc été assez malencontreuse, mais elle appartient déjà au passé, et le présent seul nous intéresse. Le sultan a cédé ; il a accordé tout ce qu’on lui demandait. Ne semble-t-il pas, dès lors, que les puissances auraient dû mettre leur point d’honneur à décourager toute tentative nouvelle de la part des Arméniens, et à leur faire comprendre qu’on avait beaucoup fait en leur faveur, assez pour une fois, assez pour longtemps ? Le langage de lord Salisbury est-il propre à leur donner cette impression ? Y ont-ils trouvé ces avertissemens graves dont ils avaient certainement besoin pour rentrer enfin dans le calme, et pour laisser l’Europe s’y reposer elle-même pendant quelque temps ? Point du tout. Il n’y a pas un seul mot, dans le discours, à l’adresse des Arméniens ; en revanche, il y en a beaucoup à l’adresse du sultan. Lui seul est rendu responsable de tous les maux de son empire, comme s’il pouvait, quand il le voudrait avec une énergie sans égale, échapper lui-même et soustraire du jour au lendemain ses sujets au poids qu’un long atavisme fait peser sur leurs têtes. La thèse de lord Salisbury est que le sultan peut tout. Ce souverain des Mille et une Nuits n’a qu’à dire un mot pour changer autour de lui les choses et les hommes. Que ne prononce-t-il ce mot féerique ? S’il ne le fait pas, il encourt une responsabilité redoutable. Il est dans l’ordre de la nature et dans la volonté de la Providence que tout gouvernement mal dirigé succombe, et « que l’injustice conduise à leur perte les plus élevés de la terre ». Nul ne peut échapper à cette fatalité. Les peuples qui souffrent et qui gémissent ont tout à espérer, car leurs souffrances seront réparées et leurs gémissemens entendus. Celui qui les opprime sera puni. En vérité, pendant que lord Salisbury tenait ce langage tout biblique, ses auditeurs n’auraient pas été très étonnés de voir une main sortir de la muraille et y écrire les mots fatidiques : Mane, Thecel, Pharès ! « Tant que l’empire ottoman sera debout, » disait lord Salisbury. « Si l’Empire ottoman venait à tomber, » ajoutait-il, et à chaque mot les pires hypothèses se dressaient devant les esprits.

Il faut reconnaître, et nous nous empressons de le faire, que lord Salisbury a parlé dans les termes les plus forts de l’importance pour toute l’Europe de rester unie dans sa politique orientale. Aucune des puissances ne doit, et ne pourrait sans un immense danger se livrer à une action isolée. L’accord de toutes est nécessaire, indispensable, et l’Angleterre ne négligera rien pour le maintenir. C’est là une garantie dont la valeur est incontestable. Elle témoigne des bonnes intentions de lord Salisbury. Sans doute, lorsqu’il a parlé au sultan, le langage des prophètes de l’Ancien Testament, il l’a fait seulement pour être mieux entendu, et mieux compris. Le malheur est qu’il sera entendu et compris par d’autres encore que le sultan. Est-il sage, est-il prudent d’élever si fort la voix dans la chambre d’un malade et devant ses héritiers présomptifs ? L’expérience d’hier a montré, à propos des Arméniens combien il est difficile, en Orient, de contenir les passions qu’on a une fois déchaînées. Est-ce que tout le monde ne sait pas que la révolution est toute prête à éclater sur plusieurs points de l’Empire ottoman, pour peu qu’on l’encourage, ou qu’on paraisse le faire ? Ce ne sont pas seulement les Arméniens dont les entraînemens sont à craindre : dans la Turquie d’Europe, aussi bien que dans la Turquie d’Asie, dans les îles de l’Archipel ou de la Méditerranée, il suffirait d’une allumette pour mettre le feu aux poudres. D’autres populations, d’autres nationalités, si l’on veut, attendent avec anxiété le dénouement des affaires arméniennes pour réclamer à leur tour, et par analogie, leur portion de réformes ou d’indépendance. Il n’y a pas une question d’Orient, il y en a vingt, et il est presque impossible de toucher à une sans que toutes les autres se trouvent aussitôt posées. C’est pour cela qu’il convient de les traiter d’une main délicate. Si l’on parle aux uns un langage sévère, il serait à propos de le parler aussi aux autres, à tous ceux qui en ont besoin. Est-ce là ce qu’a fait lord Salisbury ? Son langage, qui a été au cœur de la nation britannique, y a fait naître un enthousiasme indescriptible. Tous les journaux demandent à grands cris des solutions immédiates. Quoi d’étonnant à cela lorsqu’un premier ministre a fait entendre que l’Empire ottoman était condamné dans les desseins de la Providence, et que les arrangemens qui en assurent tant bien que mal la sauvegarde seront bientôt remaniés ? Ils le seront sans doute un jour, un jour que nous désirons lointain, car, avant qu’ils le soient, il coulera beaucoup plus de sang, de sang chrétien et de sang musulman, que n’en ont fait encore répandre les révoltes des Arméniens et la manière, parfois cruelle, dont elles ont été réprimées.

Nous comptons sur la sagesse de l’Europe pour empêcher ce danger de naître. Jusqu’ici l’Angleterre, la Russie et la France s’étaient seules chargées de demander et d’obtenir des réformes pour l’Arménie ; depuis, les autres puissances sont entrées dans le concert général, et nous n’y voyons que des avantages. On connaît l’opinion de M. de Bismarck sur l’intérêt qu’ont pour l’Allemagne les affaires d’Orient : il n’aurait pas voulu leur sacrifier la solide charpente d’un soldat poméranien. La situation de plus en plus grande que l’Allemagne a su prendre à Constantinople n’a probablement pas modifié les vues de son gouvernement. Quant à l’Autriche, elle est essentiellement conservatrice, et d’ailleurs l’action diplomatique et pacifique lui a été toujours plus profitable que les aventures. L’Italie n’offre évidemment pas les mêmes garanties, et M. Crispi n’a probablement pas oublié que les 10 000 hommes envoyés jadis en Crimée, ont été pour le comte de Cavour comme le premier pion qu’il a très habilement poussé sur l’échiquier de l’Europe. Cet enjeu lui a singulièrement profité et rapporté. Mais l’Italie est engagée dans d’autres entreprises, et, à moins qu’elle ne cherche un prétexte d’en sortir pour remplir ailleurs un plus grand rôle, elle aussi doit désirer que la tranquillité de l’Orient ne soit pas troublée. La Russie et la France ne sont pas suspectes. Si la question d’Orient venait à se rouvrir, la première surtout ne pourrait pas s’en désintéresser ; mais elle a donné, dans les Balkans, assez de preuves de sa modération pour qu’on puisse y avoir confiance, et ses préoccupations sont tournées en ce moment du côté de l’Extrême-Orient. Enfin l’Angleterre, malgré des entraînemens où la générosité a une part plus grande qu’on ne le dit, est avant tout une nation sensée, et lord Salisbury a donné trop de preuves de finesse et de sang-froid pour qu’on pousse à l’excès les inquiétudes que son discours a pu causer. L’accord de l’Europe sera conservé et, aussi longtemps qu’il se prolongera, l’équilibre des intérêts en cause sera un gage du maintien corrélatif de ce statu quo oriental que l’Europe a établi, et dont lord Salisbury a si bien défini l’objet en disant qu’il était « nécessaire à la paix de la chrétienté ». Voilà ce qui nous rassure : il n’en est pas moins vrai que le discours de lord Salisbury a été sinon la cause, au moins le signe d’une situation nouvelle, qui exige toute l’attention de notre diplomatie.


FRANCIS CHARMES.
L’ŒUVRE
D'AUGUSTIN THIERRY [1]


Messieurs,

« L’esprit souffle où il veut », dit un commun proverbe ; et, en effet, ce que nous admirons le plus du talent ou du génie dans la science et dans l’art, n’est-ce pas, quand on y songe, l’impuissance même où nous sommes de les faire naître ? Mais, à défaut d’une liaison constante et nécessaire, si nous ne laissons pas de pouvoir quelquefois surprendre entre les hommes et les lieux de secrètes convenances, je ne crois pas me tromper lorsque j’en trouve une entre votre ville de Blois et le grand historien dont nous célébrons aujourd’hui le centenaire. Oui ! c’est bien ici qu’il devait voir le jour, en Touraine ; dans cette ville de Blois, — où l’on respire l’histoire, pour ainsi parler, comme ailleurs l’éloquence ; — à l’ombre de ce château, rendu fameux partant de tragiques ou d’aimables souvenirs ; sur les bords de ce fleuve de Loire, qui mêle dans l’ampleur de son cours tant de grâce et de force à la fois ; dans cet air privilégié, dont la douceur a fait de votre accent la règle du parler de France. Soyez donc fiers d’Augustin Thierry, si, de tant d’historiens ses émules, n’étant pas lui-même le moins grand ni le moins populaire, nul plus que lui n’est demeuré le fils reconnaissant de sa ville natale ! Soyez-en fiers encore, si le seul reproche un peu grave que l’on ait jamais pu lui faire, c’est d’avoir en histoire toujours pris le parti des vaincus ! Mais soyez-en plus fiers, si cette pitié dont il ne savait pas se défendre pour les victimes des causes perdues, ne l’a cependant jamais empêché, quoi qu’on en ait pu dire, d’être, quand il l’a fallu, le juge aussi de ses clients ! Son oeuvre entière est comme animée du combat de sa justice contre son émotion ; et à force d’empire sur lui-même et d’effort vers la vérité, le plus passionné peut-être de nos grands historiens en est devenu le plus impartial. Je ne craindrai pas d’ajouter que le plus « pittoresque » ou le plus « artiste » en a été le plus « philosophe » ; et si l’antiquité même, si le conteur bavard et exquis des guerres médiques ne nous a rien légué de plus naïvement coloré que les Récits des temps mérovingiens, ou l’annaliste Romain rien de plus énergique en sa concision que l’Histoire de Jacques Bonhomme, je ne vois pas que personne, depuis quatre-vingts ans, ait répandu sur la philosophie de l’histoire plus d’idées ni de plus neuves qu’Augustin Thierry.

C’est ce qu’il m’a paru, Messieurs, que l’occasion de son centenaire me faisait un devoir d’essayer de vous montrer, ou plutôt de vous rappeler. Et, ainsi qu’il convient en ce genre de commémoration, je m’efforcerai d’être bref ; mais si vous me trouviez cependant un peu long, vous songerez qu’il m’arrive de représenter aujourd’hui, par une rencontre qui est pour moi comme un quadruple honneur, l’Académie française, dont vous savez assez pour quelles raisons il n’a point fait partie ; l’École normale supérieure, dont il fut l’une des « gloires » ; un recueil qui s’honore de l’avoir compté parmi ses premiers et ses plus brillants collaborateurs[2] ; et enfin, — puisque c’est le fils de son frère qui m’a demandé le premier de prendre la parole, — sa famille ou un peu de sa famille elle-même.

Je ne vous raconterai point sa naissance modeste, sa jeunesse obscure, ses laborieux débuts[3]… Mais si nos vrais maîtres sont ceux qui nous éclairent sur nos vraies aptitudes, comment me dispenserais-je de vous rappeler l’influence qu’exercèrent sur Augustin Thierry deux hommes entre tous : le poète inspiré d’Atala, de René, des Martyrs ; et le grand romancier d’Ivanhoe, de Rob Roy, des Puritains d’Écosse ? On s’est donné de nos jours des airs de les dédaigner ! Mais on n’a point diminué ni seulement entamé leur gloire, et il est possible que l’on ne les lise plus, mais il est certain qu’on a tort. « Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée !… » Vous connaissez, Messieurs, cette page célèbre ! Elle a éveillé l’historien qui sommeillait dans l’élève du collège de Blois ; et de là, de cette seule page, pourrait-on dire, nous est venu tout ce qu’en histoire, comme au théâtre, comme dans le roman, comme dans les arts plastiques et ailleurs, nous avons depuis lors nommé du nom de couleur locale. Je doute qu’il y ait eu de nos jours, en France ou hors de France, une influence littéraire plus considérable que celle de Chateaubriand ; et l’ayant subie comme tout le monde en son temps, l’auteur, des Récits mérovingiens a eu du moins la franchise et le bon goût d’en convenir. Mais, pour Walter Scott, c’est encore lui qui nous l’a dit : « Il y a plus de véritable histoire dans ses romans sur l’Écosse et sur l’Angleterre que dans les compilations philosophiquement fausses qui sont encore en possession de ce grand nom » ; et en effet, il lui devait sinon l’origine, du moins la confirmation de l’idée sur laquelle vous savez qu’il a fondé son Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Ceux là seuls renient leurs maîtres qui désespèrent de les égaler !

Une autre influence n’a pas moins agi sur notre historien : c’est celle de ce Saint-Simon, — non pas le duc, mais le comte, on pourrait s’y tromper, — dans la fatrasserie duquel, quum flueret lutulentus, tant de grandes idées, d’idées singulières, mais d’idées fécondes se mêlaient à l’expression d’un rêve sociologique informe[4]. Deux ans durant, Augustin Thierry lui servit de secrétaire ou pour mieux dire de collaborateur ; il se déclara publiquement son disciple ; et il y a des pages du futur auteur de l’histoire du tiers état dans les opuscules qui portent les titres caractéristiques de Mesures à prendre contre la coalition de 1815 et de la Réorganisation de la société européenne. Ce n’est pas ici le lieu de juger Saint-Simon, et ce le serait que je devrais me récuser, comme n’ayant pas suffisamment étudié son œuvre. Mais je la connais cependant assez pour être sûr qu’Augustin Thierry n’a pas vécu deux ans dans la familiarité d’un tel homme, sans apprendre de lui quelque chose ; et pourquoi ne lui devrait-il pas une part de sa conception de l’histoire ?

L’histoire de France, telle que nous l’ont faite les écrivains modernes, — écrivait-il en 1820, — n’est point la vraie histoire du pays, l’histoire nationale, l’histoire populaire… La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire ; il nous manque l’histoire des citoyens, l’histoire du peuple… Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique… Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous… Le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés.


Il y a bien, Messieurs, quelque exagération dans cette page, de l’âpreté, de l’amertume ; et on la sent contemporaine des terribles pamphlets d’un autre Tourangeau, le « vigneron de la Chavonnière ». Mais elle contient une idée généreuse et juste, une idée toute nouvelle en 1820, qui est celle du droit des peuples ou des « collectivités » à avoir une histoire ; et c’est ainsi qu’Augustin Thierry doit peut-être à son éducation saint-simonienne d’avoir été non seulement le plus « démocratique » de nos grands historiens, mais le plus « socialiste »… Je me sers tout exprès de ce mot, qu’il serait temps enfin d’enlever à ceux qui en abusent ; qui en corrompent quotidiennement le sens ; et qui ne savent lui faire signifier que haine et misérable envie, quand au contraire on ne l’a justement créé que pour être l’antithèse d’individualisme et le synonyme de solidarité.

Socialiste ou démocratique, de quelque nom qu’on l’appelle, c’est vraiment cette idée qui circule dans l’œuvre entière d’Augustin Thierry. Il a voulu être l’historien des foules. Et pour l’être, il a voulu joindre, unir, et confondre ensemble deux choses que l’on sépare trop souvent.

La passion politique, — a-t-il écrit dans ses Considérations sur l’histoire de France, qui sont l’ouvrage de sa maturité, — la passion politique peut devenir un aiguillon puissant pour l’esprit de recherches et de découvertes ; si elle ferme sur de certains points l’intelligence, elle l’ouvre et l’excite sur d’autres ; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels l’étude désintéressée et le pur zèle de la vérité ne l’auraient pas conduite.

Il a raison, Messieurs, cent fois raison ! Ce n’est pas de sa propre lumière, c’est de celle du présent que le passé s’éclaire ! Pour devenir comme on l’a quelquefois et à bon droit nommé, « le siècle de l’histoire », il a fallu que notre siècle eût commencé par être « le siècle de la Révolution ! » Avant les Guizot, les Michelet, les Thierry, si la France n’a pas eu de grands historiens, c’est que nos vieux érudits avaient manqué de « l’intelligence et du sentiment des grandes transformations sociales. » L’observation est de Thierry lui-même. Mais combien n’est-elle pas plus vraie, quand, à la « passion politique », c’est-à-dire à la préoccupation du présent, on allie, comme lui, l’inquiétude et le souci de l’avenir ! quand en même temps que l’on cherche, jusque dans l’histoire des invasions germaniques « la racine de quelques-uns des maux dont souffrent nos sociétés modernes », on y porte, — c’est toujours lui qui parle, — « l’amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale ! » et quand enfin, Messieurs, en faisant œuvre d’historien ou de philosophe, on aspire à faire œuvre aussi de citoyen ? Ce fut l’ambition d’Augustin Thierry ; et bien loin que cette préoccupation d’emprunter des « armes » de combat à l’histoire ou de faire servir à la construction de l’avenir les matériaux du passé, l’ait empêché d’y voir clair, ait offusqué la lucidité de son regard, ou gêné la liberté de sa critique, précisément, s’il y a deux ou trois idées d’historien dont son nom demeure inséparable, c’est à la lueur et comme dans la fièvre de cette préoccupation même qu’il les a découvertes.

Telle est, en premier lieu, l’idée si simple, à ce qu’il semble, de la diversité successive des époques, et des lents changemens que le temps, lui tout seul, opère dans la physionomie des hommes et des peuples. Elle est bien simple, je le répète, si simple même qu’à peine en osait-on faire un mérite à l’historien. Lequel de nous est aujourd’hui ce qu’il était hier ? Nous n’avons pas besoin non plus de longues observations, ni de beaucoup réfléchir, pour nous apercevoir en combien de manières nous ne ressemblons pas aux Français du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle. On voyageait alors en patache… on portait des culottes… on mangeait du pain d’orge. Et cependant, Messieurs, ces différences qui sautent aux yeux, je n’affirmerai pas, si vous le voulez, qu’on ne les ait senties que de notre temps, mais elles ne sont toutefois entrées dans l’habitude de l’histoire, et pour n’en plus désormais sortir, que par l’intermédiaire d’Augustin Thierry. Sous l’uniformité mensongère et le vernis de fausse élégance dont on avait recouvert douze ou quinze siècles de nos traditions, retrouver la vraie couleur des temps, caractériser les époques, leur rendre à chacune sa vraie physionomie, faire ainsi de la chronologie, — qui n’en avait été jusqu’alors que le support, — l’âme, et en un certain sens presque le « tout » de l’histoire, telle fut la tâche que se donna d’abord l’auteur des Lettres sur l’Histoire de France ; et si nous n’avons garde aujourd’hui de confondre la cour de Louis XIV avec celle du roi Dagobert, c’est à lui que nous le devons.

N’a-t-il pas d’ailleurs exagéré cette diversité ? Contemporain des romantiques, et, je le crains, un peu romantique lui-même, n’est-il pas allé trop loin quand, par exemple, aux noms consacrés des Clovis et des Mérovée, il a voulu substituer les appellations évidemment plus « germaniques » de Merowig et de Clodowig ? C’est ce qu’il faut bien croire, puisque nous avons continué de dire Clovis et Mérovée ! Et si, peut-être, après tout, une francisque n’est qu’une hache de guerre, et un « skramasax » qu’un poignard, nous dirons donc que l’auteur des Récits mérovingiens est responsable à sa manière des débauches de couleur locale auxquelles s’est livrée la littérature du XIXe siècle. Heureusement pour nous, et pour lui, qu’il ne s’en est pas tenu là ! Nul n’a mieux connu l’importance du costume et n’en a tiré plus habilement parti ; mais quelque différents que nous soyons d’un bourgeois du XVIIe ou d’un paysan du XVIIIe siècle, Augustin Thierry s’est promptement rendu compte que la différence n’était qu’extérieure ou superficielle, et bien moins considérable en tout cas que celle qui nous sépare aujourd’hui même encore d’un Italien, d’un Anglais, d’un Allemand… Ainsi conduit à se demander d’où pouvait procéder cette différence plus profonde, la question de chronologie s’est transformée pour lui en une question de physiologie ; la question de date en une question d’origine ou de sang ; la race lui est apparue comme la raison dernière de la différence des époques ; et cette idée de génie est la seconde que nous lui devions.

Vous rappellerai-je ici la fortune qu’elle a faite ; de quel flot de lumière elle a brusquement illuminé le chaos des anciennes histoires ; et les conséquences de toute nature que notre historien lui-même en a tirées ? Ouvrez et relisez les Récits des temps mérovingiens : ce qui en fait à la fois l’intérêt scientifique et la valeur d’art, ai-je besoin de vous le dire ? c’est la perspicacité singulière avec laquelle l’historien y a démêlé, c’est la vigueur de relief et la justesse de coloris avec lesquelles le peintre y a représenté l’antagonisme des deux races que le torrent des invasions germaniques avait comme superposées l’une à l’autre sur notre sol gaulois. Aimez-vous mieux relire l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands ? « Je me propose dé montrer dans ce livre, écrit l’historien, les relations hostiles de deux peuples violemment réunis sur le même sol, de les suivre dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée jusqu’à ce que du mélange et du rapport de leurs races… il se soit formé une seule nation. » Même dessein, vous le voyez, — l’un des plus complexes qu’historien eût encore formés, — et dont l’exécution magistrale donne au chef-d’œuvre d’Augustin Thierry quelque chose de l’air et de l’allure d’une épopée. Nous ne nous en étonnerons pas, et, au contraire, nous y trouverons la confirmation inattendue des théories de la critique moderne, si nous prenons garde qu’en aucun temps, dans aucune langue, l’épopée n’a jamais jailli, si l’on peut ainsi dire, que de la rencontre et du choc sanglant de deux nationalités. Mais, dans son Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers État, que trouvons-nous encore, si ce n’est l’histoire de la société gallo-romaine défendant ses arts et ses mœurs contre ses conquérans germains ; leur disputant, leur reprenant l’un après l’autre les biens qu’ils lui avaient ravis ; et, dans la première ardeur d’une grande révolution, revendiquant pour s’en armer à son tour contre eux cette diversité d’origine dont on avait fait pendant douze cents ans le titre, la justification, et l’instrument de sa servitude. L’oeuvre d’Augustin Thierry est comme pénétrée de l’idée de race, et trente ans durant, son effort scientifique n’a tendu qu’à faire de la race la grande ou la principale ouvrière des transformations de l’histoire[5].

À la vérité, si l’importance et la nouveauté de l’idée n’ont pas besoin d’être démontrées, la justesse en est plus contestable, et l’application historique en exige infiniment de tact, de prudence, et de générosité. Car, où commence, où finit la race ? et, tandis que pour l’historien nous en formons deux avec les Germains, qui ne sait que pour le linguiste, Germains et Gaulois, Grecs et Romains, Celtes et Slaves, nous n’en formons qu’une ? et tous ensemble, avec le Juif ou l’Arabe, une seule et la même pour l’anthropologiste ? A un autre point de vue, qui ne sent, qui ne sait le danger qu’il y aurait à diviser l’humanité en races supérieures et en races inférieures ? à chercher la raison de la supériorité des unes, de l’infériorité des autres, dans la fatalité de leurs aptitudes originelles ? à entretenir ainsi parmi les hommes des haines inexpiables, des haines de sang, des haines animales ? Que vous dirai-je encore ? que si jamais la théorie triomphait, d’intrépides logiciens en déduiraient bientôt la justification du régime des castes ? qu’elle engendre en morale la basse religion du succès ? qu’elle autorise en politique non seulement l’oppression, mais la suppression du plus faible ? Messieurs, je n’en finirais pas si je voulais énumérer tout ce que peut engendrer de conséquences monstrueuses une maladroite interprétation de la théorie des races ; et c’est pourquoi je m’empresse d’ajouter qu’après l’avoir appliquée le premier, nul n’en a mieux su qu’Augustin Thierry éviter les dangers.

Il avait, je vous l’ai dit, l’âme ardente et naturellement pitoyable aux opprimés, et c’était une raison pour le détourner de croire légèrement à la supériorité des vainqueurs. Il n’est même pas habituellement éloigné de penser que les vaincus peuvent représenter, et ont souvent représenté, non seulement la cause de la justice et du droit, mais la cause encore de la civilisation. Mais ce qu’il a surtout bien vu, c’est que, d’une manière générale, si l’action de la race était prépondérante, pour ne pas dire toute-puissante, à l’origine des civilisations, l’objet propre de la civilisation était de réduire ou d’annuler l’influence de la race. De même en effet que, pour chacun de nous, le progrès consiste à se dégager des servitudes physiologiques dont nous sommes en naissant les esclaves, de même il a bien vu que la civilisation consistait pour les peuples à s’affranchir en avançant en âge de la fatalité de leurs instincts originels. Il a reconnu que, dès le VIe siècle de notre ère, « le caractère original de la période mérovingienne consistait dans un antagonisme de races non plus complet, saillant et heurté, mais adouci déjà par une foule d’imitations réciproques, nées de l’habitation sur le même sol. » Il s’est rendu compte que, dès le XIIIe siècle, c’est-à-dire cent cinquante ou deux cents ans après l’invasion normande, il n’y avait plus de Saxons ni de Normands en Angleterre, mais des Anglais seulement. C’est comme s’il eût déclaré qu’à dater d’une certaine époque de l’histoire, le mot même de « race » devait changer de sens ; perdre ce qu’il avait de signification physiologique ; ne plus rien vouloir dire que d’historique ou de purement humain. Et de peur que l’on ne se méprît sur sa vraie pensée, c’est ce qu’il a dit en propres termes dans le dernier de ses ouvrages quand il a prétendu montrer, dans « l’élévation continue du tiers état », ce qu’il a lui-même nommé « le fait dominant et comme la loi de notre histoire nationale. » Puisqu’il existe une race française, et qu’elle n’a pas toujours existé, elle s’est donc faite elle-même ; et elle est l’œuvre de sa volonté, la créature de son effort, l’enfant de sa persévérance et de sa liberté.

Et en effet, Messieurs, quel a été le rôle du tiers état dans notre histoire, sinon d’effacer ou d’abolir jusqu’aux dernières traces d’antagonisme ou d’opposition entre les différentes races qui ont peuplé notre sol de France ; de n’en former qu’une même nation ; et d’établir, pour ainsi parler, sur les ruines de ce que l’on appelle aujourd’hui le « régionalisme », l’unité de la patrie commune ? Tel est le sens et la portée de cette Révolution, dont il est élégant de médire ; — et dont je n’ignore assurément pas de quel prix nous avons payé les bienfaits ! Mais nous eût-elle coûté plus cher encore, elle n’en serait pas moins l’aboutissement nécessaire de plus de mille ans d’histoire, et il faudrait prendre garde, en la reniant aujourd’hui, qu’en vérité nous renierions toute notre tradition nationale. Oui, ce que la Révolution a réalisé, c’est bien ce que nos pères ont voulu : centralisation administrative, afin qu’émancipé des tyrannies locales chacun de nous ne fût sujet que de la loi ; égalité civile, pour qu’il ne subsistât entre nous d’autre différence ou d’autre distinction que celle de nos œuvres ; indivisibilité du territoire, afin que la France pût achever de remplir son rôle historique ; unité sociale, pour que chacun de nous, — dans la paix et dans la guerre, dans le malheur et dans la prospérité, dans la gloire et dans l’humiliation, dans la détresse et dans l’espoir, — se sentît solidaire de tous ceux qui sont nés sur le même sol que lui. Et si d’autres l’ont vu comme Augustin Thierry, c’est ce que personne, à ma connaissance, n’a montré plus clairement ni plus éloquemment que l’historien du tiers état.

Insisterai-je après cela, sur l’étroite liaison des vues ou des idées de l’historien avec celles du publiciste on du politique, je dirais presque du sociologue, du collaborateur de Saint-Simon, du rédacteur du Courrier français et du Censeur européen ? Je n’aurais qu’à feuilleter ses Lettres sur l’Histoire de France, ou le recueil qu’il a intitulé : Dix ans d’Études historiques ; et, dans la polémique passionnée du journaliste de 1820, vous reconnaîtriez aussitôt, sous une forme plus âpre, l’idée maîtresse de l’Essai sur la formation et les progrès du Tiers État ou de l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Mais à quoi bon renouveler ou ranimer d’anciennes querelles, dont on en ferait trop aisément d’ « actuelles » ? et puisque aussi bien les idées historiques d’Augustin Thierry, pour entrer dans l’histoire, ont dû commencer par dépouiller le caractère d’exagération qu’elles tenaient de leur origine politique, n’en ai-je pas assez ou trop dit, peut-être ? J’aime donc mieux, pour terminer, vous parler de l’artiste, et s’il est vrai que l’art seul demeure, j’aime mieux placer la fortune de ses idées historiques elles-mêmes sous la protection de son talent de peintre, de conteur, et de poète.

On veut faire aujourd’hui de l’histoire une science, — c’est le grand mot, — et, comme au savant, on ne demande donc à l’historien que d’établir des « faits, » entre lesquels même on le dispense d’essayer de saisir aucune espèce de liaison ou d’enchaînement. Que dis-je ? on le lui interdit ! et le plus cruel reproche que nous voyons qu’on lui adresse c’est celui d’avoir des idées. Importunes à ceux qui en ont d’autres, les idées sont toujours suspectes à ceux qui n’en ont pas ! On exige encore de lui qu’il se désintéresse de ses personnages, et, sous le nom d’impartialité, qu’il nous parle de Louis XIV ou de la Révolution française avec autant de sang-froid, ou plutôt d’indifférence, je ne dis pas que de Nabuchodonosor ou de Sésostris, mais de l’ours des cavernes ou des poissons ganoïdes. Et, au fait, est-ce que le naturaliste se fâche, est-ce qu’il s’indigne, contre l’animal qu’il décrit ? Il ne s’attendrit pas non plus quand il nous conte leurs mœurs, et nous le trouverions ridicule de s’apitoyer sur la destinée des victimes de la lutte pour la vie. Ainsi, dit-on, procédera désormais l’historien. Et alors, et enfin, pour le récompenser de sa docilité, ce qu’on lui défendra plus expressément encore que tout le reste, ce sera de recourir au prestige trompeur de l’art ; il ne s’avisera pas d’écrire pour tout le monde, mais seulement pour quelques initiés ; et quand « le divorce sera devenu complet entre le travail de collection des documens et la faculté de les comprendre ou d’en exprimer le sens intime, » c’est alors qu’étant devenue tout à fait une science, l’histoire, devenue tout à fait illisible, sera devenue tout à fait l’histoire.

Telle n’était pas, Messieurs, l’opinion d’Augustin Thierry : il pensait d’une manière plus large ; il sentait d’une manière plus vive ; il estimait que « la recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l’exactitude, n’ont jamais été, selon sa propre expression, qu’une des faces du problème historique », et je ne veux pas dire la moindre, mais en tout cas la moins intéressante. Ce qu’il savait également, c’est que l’érudition n’est pas son objet, son but ou sa fin à elle-même ; qu’il en faut prendre et qu’il en faut laisser ; que son triomphe serait de se rendre inutile, puisque assurément, Messieurs, je vous demande pardon pour ma naïveté, mais si nous connaissions l’entière vérité des faits, il m’a toujours paru qu’alors nous n’aurions plus besoin de la chercher. Et ce n’était pas qu’il méconnût le pouvoir ou le prix de l’érudition. Il a rendu justice à nos bénédictins. Il a lui-même rivalisé de patience et de conscience avec eux. Après avoir fondé son Histoire de la Conquête de l’Angleterre sur l’enquête la plus étendue, la plus longue, la plus scrupuleuse, vous vous rappelez tous, pour l’avoir entendu vingt fois raconter, que, jusqu’à son dernier jour, cet aveugle et ce paralytique n’a pas cessé de reprendre, de revoir, de corriger, de compléter, de remanier, de remettre sur le métier son principal ouvrage. L’Histoire de la Conquête avait paru pour la première fois en 1825, et trente ans plus tard, en 1856, la mort le surprenait au milieu d’une quatrième ou cinquième révision de son œuvre. De combien d’érudits en pourrais-je dire autant ? Mais, de plus qu’eux, ou contre eux, — contre quelques uns d’entre eux, — ce qu’Augustin Thierry a toujours cru, c’est que « toute composition historique était un travail d’art autant que d’érudition » ; et je le crois, et je crois qu’il faut le croire comme lui si nous ne voulons pas qu’avec l’art ce soit non seulement le charme ou l’intérêt, mais la vie même qui se retire un jour de l’histoire. « Nous ne voulons servir la vie, a dit un philosophe, qu’autant qu’elle-même l’histoire servira la vie. »

C’est justement « pour servir la vie, » et non pas du tout par fantaisie de dilettante amoureux du costume qu’Augustin Thierry s’est rendu le contemporain des temps dont il voulait écrire l’histoire. Où tant d’autres n’ont vu depuis lui qu’un prétexte à décor, c’est l’accent même de la vie qu’il s’est proposé de ressaisir, l’empreinte et comme l’air de personnalité qu’un vêtement ou un ustensile conserve de son possesseur. Il a vécu, vraiment vécu les romans et les drames, — la tragique aventure de la reine Galeswinthe, le chaste roman de sainte Radegonde et du poète Fortunat, — dont les anciens chroniqueurs qui lui servaient de guides, s’ils en avaient éprouvé toute l’horreur ou goûté peut-être le charme, n’avaient pas su pourtant nous les communiquer. Il a vu,,de ses yeux vu, qu’on pourrait dire qu’il a usés dans l’intensité de cette contemplation, se dresser devant lui la figure entière de ses personnages,

… les uns chantant sur la harpe celtique l’éternelle attente du retour d’Arthur ; les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d’eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac ; d’autres, dans l’ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage ; comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail ; d’autres enfin privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l’étranger assis en maître à leur propre foyer, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d’indépendance.

On ne saurait sans doute mieux montrer que dans cette belle page, souvent citée, ce que l’art en histoire a de relations avec la vie ; et le montrer par son propre exemple. Cinquante ans ont passé sur elle, mais l’émotion en a encore quelque chose de communicatif ou de contagieux même. L’homme s’y laisse voir, tel qu’il était, sensible et comme ouvert à toutes les impressions. Il a peut-être partagé le brutal enthousiasme des vainqueurs, mais il a certainement éprouvé « toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles et jusqu’aux simples avanies des vaincus ». Cela se sent dans le souvenir ému qu’il en garde, treize ans après la publication de son livre. S’il l’a vécu avant de l’écrire, il le revit en le relisant. Et parce qu’on n’a pas trouvé de meilleur ni d’autre moyen d’émouvoir les hommes que d’être ému soi-même, c’est pour cela, Messieurs, que dans l’œuvre d’Augustin Thierry nous ne saurions, nous, séparer l’historien du peintre et du poète.

Et nous ne le séparerons pas non plus du philosophe ou du penseur, si l’un de ses mérites encore, l’une des plus rares parties de son talent est d’avoir su nous faire voir, sous la différence pittoresque des mœurs, ou en s’aidant de cette différence même, ce qu’il y a toujours d’éternelle humanité dans l’âme, — plus subtile et plus compliquée qu’on ne la croit - d’un baron féodal ou d’une reine barbare. « Au milieu du monde qui n’est plus, a-t-il dit lui-même de Walter Scott, son instinct d’artiste l’a averti de placer le monde qui est et qui sera toujours » ; et c’est ce qu’il a fait, avec autant ou plus d’art que le grand romancier. Aussi nous retrouvons-nous dans ses narrations les plus « anglo-saxonnes », dans ses récits les plus « mérovingiens ». Vivans de la vie de leur siècle, sa Frédégonde ou son Thomas Becket vivent de la vie aussi de tous les temps ; et, Messieurs, n’est-ce pas comme si je disais que la finesse de sa psychologie égale dans son œuvre l’éclat plus apparent de son coloris ? On y apprend l’histoire ; mais on y avance presque du même pas dans la connaissance de l’homme ; et vous ne l’ignorez pas, c’est, ici, de tous les caractères qui distinguent les œuvres qu’on appelle « classiques », le plus rare et le plus éminent.

C’est ce qui assure l’immortalité de son nom. Car, enfin, le politique peut bien demander à l’histoire des enseignemens ou des leçons, et plus souvent des argumens ; le moraliste y trouve des exemples ; l’artiste y puise des inspirations ; et le simple lecteur, les enfans et les femmes, y goûtent un plaisir analogue à celui que leur procurent le drame ou le roman. Mais, tous ensemble, que nous le sachions ou non, si nous l’aimons, et, de quelque façon qu’elle soit écrite, si nous la lisons, c’est que nous nous y sentons vivre d’une autre vie que la nôtre, moins étroite, qui n’est pas limitée à la durée de notre existence, moins personnelle, plus largement humaine ; c’est qu’étant pour nous-mêmes une indéchiffrable énigme, nous sommes avides de révélations qui nous aident à l’épeler ; c’est que nous nous doutons que l’histoire du plus lointain passé renferme quelque chose du secret de notre destinée, je veux dire de la destinée de l’espèce. Et, pour en approcher, de ce secret qui nous fuit toujours, mais dont la fuite éternelle fait l’invincible attrait, tous ceux qui ont cru, comme Augustin Thierry, que si le cœur fait les grands orateurs - pectus est quod disertos facit - il fait également les grands historiens, nous leur devons un pieux et reconnaissant hommage. Il se pourrait, quand on y pense, qu’un peu de cœur fit aussi les grands, les vrais, les seuls vrais et les seuls grands savans.


F. D.


Le Directeur-Gérant

FERDINAND BRUNETIERE

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  1. Discours prononcé à Blois, le 10 novembre, pour le centenaire d'Augustin Thierry.
  2. C’est en effet ici même qu’ont paru les Récits des Temps mérovingiens, voilà bien des années !
  3. On pourra consulter, sur ces différens points, une intéressante conférence de M. Bar, professeur au collège de Blois, dans le Bulletin de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher ; et une étude de M. F. Valentin : Augustin Thierry, dans la collection Lecène et Oudin.
  4. Voyez, à ce sujet, le livre de M. George Weill : Un Précurseur du socialisme ; Perrin, éditeur.
  5. Son frère, Amédée Thierry, a été son premier disciple ; et on ne saurait assez dire ce que Taine et Renan leur ont dû à tous deux.