Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1921

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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1921
Revue des Deux Mondes7e période, tome 6 (p. 469-480).
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE[1]




Malgré les conseils de beaucoup de ses meilleurs amis, M. Aristide Briand a donc mis le cap sur l’Amérique. Je ne crois pas qu’il ait convaincu les Chambres de l’opportunité de sa résolution; mais, du moment où elle était prise, le Parlement a voulu, avec raison, faire trêve à toutes discussions politiques et permettre au Président du Conseil de partir avec l’investiture d’un double vote de confiance. Ce n’est pas cependant sans avoir, d’abord, dépensé, dans un long débat préliminaire, beaucoup d’éloquence et un peu d’esprit d’intrigue, que les députés sont arrivés à la conclusion que souhaitait le Cabinet. Dans cette Chambre, où fourmillent les talents et les bonnes volontés, quelques ambitions impatientes, unies à des rancunes tenaces, suffisent parfois à dérouter les esprits. La majorité continue à se chercher et ne se trouve pas. Personne ne la dirige, personne ne lui trace un programme net de reconstruction nationale. L’auditoire écoute tous les orateurs avec une sorte d’éclectisme, qui dénote une grande fraîcheur d’impression et même quelque candeur, mais qui ne prédispose guère les hommes à l’action. Un ministre qui se défend et un député qui l’attaque sont successivement applaudis, avec un égal enthousiasme, sur les mêmes bancs. Une préoccupation excessive et prématurée de la réélection ajoute au trouble des consciences. Au milieu du désarroi que produisent ces causes diverses, les distributeurs de fausses nouvelles ont beau jeu. Pendant les discussions les plus graves, de folles légendes envahissent les couloirs. Des attachés de cabinet, accoutumés à faire du zèle, croient servir le Gouvernement en répandant sur ceux de ses amis qu’on soupçonne de tiédeur ou sur ceux en qui Ton affecte de voir des rivaux, des calomnies imbéciles. « Celui-ci nous amènerait la guerre; celui-là nous brouillerait avec nos alliés. » Des adversaires passionnés du ministère répondent sur le même ton et racontent, à leur tour, des histoires de brigands, qui sont parfois accueillies, comme les premières, avec une touchante crédulité. On s’explique presque qu’au moment de s’embarquer pour les États-Unis, M. Briand ait dit à quelqu’un qui lui demandait s’il avait jamais eu le mal de mer: « Oui, une fois ou deux, à la Chambre des députés. »

Constatation non moins pénible : la politique intérieure a, dans les dernières discussions, repris le pas sur la politique nationale, comme si l’heure était revenue de nous quereller et comme si nous avions enfin gagné la paix! Jamais cependant nous n’avons eu un plus pressant besoin d’union. Comme il était aisé de le prévoir, le ciel ne se dégagera point pendant l’absence du Président du Conseil et les nuages qui s’accumulent peuvent, à tout instant, crever sur nos têtes.

Le rapport général de M. Maurice Bokanowski est venu à point pour attirer l’attention publique sur le redoutable état de nos finances. Suivant le mot de l’honorable député de la Seine, « le langage des chiffres dit assez haut, à qui sait le comprendre, toutes les souffrances d’hier et toutes les inquiétudes de demain. » Sans doute, la Commission de la Chambre a dressé le budget général de nos dépenses, sans avoir recours à des impôts nouveaux; et peut-être n’exagère-t-elle pas l’optimisme, lorsqu’elle considère que le problème budgétaire serait presque virtuellement résolu, si la France n’avait à faire face, cette année et les années suivantes, qu’aux dépenses dont la charge lui incombe normalement et si elle n’avait pas, en outre, à supporter les intérêts des sommes qu’elle est obligée d’avancer pour le compte du Reich, c’est-à-dire, d’une part, les frais de la restauration des régions libérées et, d’autre part, les pensions des blessés, des veuves et des orphelins de la guerre. Ces deux dernières catégories de dépenses, recouvrables l’une et l’autre sur les versements attendus de l’Allemagne, forment, dans nos écritures législatives, ce qu’on appelle le budget spécial.

Si nous n’envisageons pas seulement ce budget spécial dans son état actuel, et pour l’année 1922, mais dans son développement futur, nous y relevons, tout d’abord, une première cause de déficit : à supposer que l’Allemagne rembourse, tôt ou tard, les avances que nous faisons pour son compte, elle ne nous paiera jamais la totalité de nos dommages et de nos pensions. Les chiffres de l’ultimatum et de l’état de paiements du 6 mai sont, en effet, très inférieurs aux dépenses qui nous seront imposées. M. Bokanowski rappelle qu’au mois d’août 1919, M. Louis Dubois, aujourd’hui président de la Commission des Réparations, évaluait à soixante-quatorze milliards de francs-papier les dommages causés aux personnes et à cent trente-six milliards les dommages causés aux biens. Le 28 mai 1920, MM. Millerand et Loucheur estimaient à cinquante-huit milliards les dommages aux personnes, à cent cinquante-deux milliards les dommages aux biens, ce qui représentait un total de deux cent dix milliards de francs-papier. En novembre suivant, le ministère des Régions libérées, terminait, à son tour, ses calculs officiels :il fixait à cent quarante milliards deux cents millions de francs-papier les frais de restauration des pays dévastés; le ministère des Pensions réclamait, de son côté, à la même date, soixante-dix-sept milliards sept cents millions ; les autres ministères présentaient ensemble une note de quatorze milliards cinq cents millions ; c’était donc à un total de deux cent trente-deux milliards quatre cents millions de francs-papier que s’élevaient, à cette époque» les évaluations administratives les plus sérieusement étudiées.

Dès le 12 février 1921, notre créance commençait à fondre. Dans le mémoire définitif qu’il transmettait à la Commission des Réparations, le Gouvernement français ne demandait plus que deux cent dix-huit milliards cinq cent quarante et un millions neuf cent quatre-vingt-seize mille cent vingt francs. Cette somme avait, du moins, grâce à ces cent vingt francs, toutes les apparences d’une exactitude rigoureuse.

A ces calculs en francs-papier, s’en étaient ajoutés d’autres en marks or. Au mois de janvier 1921, le Gouvernement de la République avait évalué la créance française à cent trente-six milliards de marks or. Le 4 février, devant la Chambre des députés, le Président du Conseil la chiffrait à cent dix milliards de marks or, sans expliquer, d’ailleurs, la réduction de vingt-six milliards survenue depuis le mois précédent. Quelques semaines se passent. L’échéance du 1er mai approche. Les Alliés se réunissent. La Commission des Réparations délibère. La dette totale de l’Allemagne est évaluée à cent trente-deux milliards, ce qui donne pour la France, suivant la proportion de cinquante-deux pour cent arrêtée à la Conférence de Spa, le chiffre théorique de soixante-huit milliards de marks or, inférieur de quarante-deux milliards de marks or à celui que le Président du Conseil indiquait en février, et de cinquante-huit milliards à celui que le Gouvernement croyait pouvoir réclamer en janvier. D’amputation en amputation, tel était, en dernière analyse, le maximum de ce que nous conservions le droit d’espérer.

Il est donc dès maintenant incontestable que, même si l’Allemagne remplissait fidèlement toutes ses obligations, nous resterions finalement sans recours contre elle pour une partie considérable des dépenses dont le Traité de Versailles nous autorisait à exiger la restitution; et en outre, jusqu’à ce que, d’une manière ou d’une autre, elle ait payé sa dette, nous avons tout à payer nous-mêmes, capital et intérêts. En présence de cette situation, la Commission des finances de la Chambre a donc eu parfaitement raison de penser qu’il y avait urgence à définir sa politique financière.

Elle s’est livrée, aussi consciencieusement que possible, à ce travail de compression des dépenses où se sont usées tant de ses devancières et où s’épuiseront, sans doute, à leur tour, quelques-unes de celles qui lui succéderont. A force de comprimer, elle a trouvé quatre cent quatre-vingt-six millions à réduire. Souhaitons de ne pas les revoir dans le courant de l’an prochain. Félicitons, en tout cas, la Commission de ses efforts et le rapporteur général des justes observations qu’ils lui ont inspirées. M. Bokanowski a clairement montré qu’il est des économies illusoires, qu’il en est de précaires et qu’il en est d’onéreuses. Mais il en est aussi de nécessaires et d’urgentes, celles qui portent sur la suppression des gaspillages, et il en est qui, pour être plus difficiles à réaliser, n’en sont pas moins indispensables et qui sont de toutes les plus productives, celles que peuvent nous procurer les simplifications administratives et la diminution méthodique du nombre des fonctionnaires. Entreprise de longue haleine, qui ne saurait être menée à bien que par la collaboration permanente du Gouvernement et des Chambres et qu’il faudra bien nous décider à commencer.

Mais, si importants que soient les problèmes posés à l’occasion du « budget général, » ils ne sont rien, ou presque rien, à côté de ceux que va soulever, en 1922, le « budget spécial. » Les opérations de la trésorerie dépasseront, en effet, le chiffre formidable de quarante-cinq milliards. Si l’on songe que le montant des bons de la défense nationale en circulation au 1er octobre dernier était de plus de soixante-deux milliards sept cent quatre-vingt-dix-sept millions, correspondant à une charge annuelle d’intérêts de deux milliards huit cents millions, et que les bons du Trésor, en circulation à la même date, s’élevaient à une somme de un milliard huit cent trente-cinq millions neuf cent douze mille francs, représentant une charge annuelle d’intérêts d’environ soixante-dix millions, on ne peut pas envisager sans quelque anxiété cette énormité et cet accroissement continu de notre dette flottante. De toute évidence, le sort de notre trésorerie et par conséquent le relèvement de nos finances dépendent de ce que nous parviendrons à tirer de l’Allemagne. Or, voici que l’Allemagne s’apprête, connue il était aisé de le prévoir, à jouer d’une faillite savamment organisée. M. Wirth est sorti de la scène par une porte pour rentrer par une autre, avec un cabinet remanié, qu’il n’a même pas pris le temps de constituer tout entier avant de se présenter devant le Reichstag, et son ministre provisoire des finances, M. Hermès, a aussitôt déclaré publiquement que l’ultimatum de Londres émit devenu inexécutable. En bon allemand, cette déclaration signifie que l’échéance de janvier ne sera pas payée.

Nous allons donc nous trouver, de nouveau, avant peu, à la croisée des chemins. Nous aurons à choisir entre la voie qui conduirait, par le recommencement des concessions, à la ruine de la Fiance, et celle qui aboutit, par des mesures de fermeté, aux garanties nécessaires. Déjà lord d’Abernon s’est remis à l’œuvre, et on raconte à Berlin, dans les milieux officiels, qu’il est intervenu auprès du Gouvernement du Reich pour le prier de retarder un peu le dépôt de son bilan et pour lui permettre, en retour, de l’aider à faire réduire sa dette par les Alliés. Il serait infiniment regrettable que des démarches de cette sorte vinssent compliquer, pendant l’absence de M. Briand, une question dont l’importance est vitale pour la France. La dette de l’Allemagne a été irrévocablement fixée, comme le voulait le Traité de Versailles, avant le 1er mai 1921, par la Commission des Réparations. Nous sommes obligés d’accepter le chiffre réduit qui a été adopté ; mais le Traité nous donne le droit absolu de nous opposer à tout nouveau retranchement. Le paragraphe 13 de l’annexe II à la partie VIII est formel. L’unanimité des délégués à la Commission est nécessaire pour remettre tout ou partie de la dette et des obligations de l’Allemagne. L’article 234 va même plus loin ; la Commission ne peut faire remise d’aucune somme sans l’autorisation spéciale des divers Gouvernements qui y sont représentés. Il appartient donc au Gouvernement français de donner à son représentant des instructions précises, dont M. Dubois n’a, du reste, pas besoin pour faire, comme toujours, son devoir de bon français. Nous ne pouvons hésiter un instant sur la conduite à suivre. Si l’Allemagne est momentanément dans l’impossibilité de faire honneur à une ou à plusieurs échéances, la Commission est maîtresse de décider, à la majorité des voix, le report des paiements ; mais nous avons toute liberté pour empêcher le moindre abandon de nos droits ; et, si de nouveaux termes sont accordés à notre débiteur, nous devons naturellement, comme contre-partie, exiger des gages supplémentaires. Peu importe, à cet égard, que l’Allemagne, soit, ou non, de bonne foi et que son impuissance à s’acquitter soit réelle ou simulée. Elle a promis d’exécuter l’ultimatum. Si elle ne l’exécute pas, nous sommes évidemment autorisés à prendre des gages.

Par l’article 236, l’Allemagne a accepté que ses ressources économiques fussent directement affectées aux réparations; et l’article premier de l’annexe IV ajoute que cette affectation, destinée à assurer la restauration matérielle des régions envahies, aura lieu dans la mesure qui sera déterminée par les Puissances alliées. L’article 12, § b, de l’annexe II précise que tous les revenus de l’Allemagne, y compris ceux qui sont employés au service des emprunts antérieurs, doivent être affectés par privilège au paiement des sommes dues pour réparations. L’Allemagne s’est également engagée, par l’article 241, à faire promulguer et à maintenir en vigueur toute législation, tous règlements et décrets qui pourraient être nécessaires pour garantir la complète exécution de ces obligations. Elle a promis, en même temps, par l’article 240, de fournir à la Commission des Réparations tous renseignements sur sa situation et ses opérations financières, sur ses biens, sur sa capacité économique, sur ses approvisionnements, sur sa production courante en matières premières et en objets manufacturés. On ne voit pas que jusqu’ici ces diverses stipulations aient été respectées.

Le Comité des garanties, constitué par les accords de Londres avec des pouvoirs plus limités que ceux de la Commission, est allé à Berlin; il s’y est assis en face des Allemands; il a conféré avec eux, et, dépourvu de tous moyens d’action, il est revenu à Paris, avec la certitude que l’Allemagne se déclarerait incapable de payer, peut-être en novembre, et sûrement en janvier. La Commission des Réparations, inquiète d’un état de choses qu’elle n’avait, du reste, que trop prévu, a pris le parti de se rendre elle-même à Berlin. Mais y obtiendra-t-elle plus que le Comité des garanties? Elle y a, dans la personne de M. Haguenin, un agent remarquable, qui connaît l’Allemagne depuis longtemps, qui y a vécu avant la guerre et qui a su y gagner l’estime d’un grand nombre d’hommes politiques. Mais M. Haguenin n’a lui-même à sa disposition aucun service de contrôle. Il semble, d’autre part, qu’en ces derniers temps, la Commission ait cherché à se renseigner sur la situation financière de l’Allemagne plutôt que sur sa capacité économique. La seconde n’est cependant pas moins importante à connaître que la première. Il n’y a plus de temps à perdre. Il va falloir que la Commission use des pouvoirs que lui a conférés le Traité. Mais elle serait paralysée dans l’exercice même de ses attributions, si elle n’avait la certitude d’être appuyée par les Gouvernements alliés. Depuis les premiers mois de 1920, elle a été constamment dessaisie ou tenue en laisse; il faut souhaiter qu’on lui rende enfin un peu de son autorité. Si elle se croit obligée, par les circonstances d’accorder des délais à l’Allemagne, elle doit, en retour, régler le fonctionnement des privilèges que le Traité nous a donnés en garantie de notre créance et qui sont, jusqu’à présent, restés illusoires. Contrôle des impôts, contrôle des douanes, contrôle des exportations, contrôle de la production charbonnière, contrôle de l’actif de l’État, elle a elle-même à prendre un ensemble de mesures élémentaires, sans lesquelles l’Allemagne aurait toute liberté pour manquer à ses engagements; et si, cela fait, la Commission juge que le Reich se soustrait volontairement aux obligations qui lui incombent, alors elle peut se retourner vers les Gouvernements alliés et associés et, par application des articles 17 et 18 de l’annexe II, leur signaler cette inexécution. Les Gouvernements, ainsi avertis, prendront aussitôt toutes mesures qu’ils croiront convenables, prohibitions, représailles économiques et financières, blocus, occupation supplémentaire ; le texte est assez large pour légitimer les gages les plus variés, et, quelle que soit la sanction, le Traité ne permet pas à l’Allemagne de la considérer comme un acte d’hostilité. Le Gouvernement de la République a donc en perspective de grandes résolutions et de lourdes responsabilités. Il est désirable que M. Briand revienne bientôt pour tâcher de s’entendre, sans plus de retard, avec nos alliés sur une attitude commune et pour sauvegarder, en tout cas, les droits de la France.

Sa présence ne sera pas moins nécessaire à un règlement définitif des affaires orientales. Elles ne sont pas aussi complètement arrangées que le Cabinet avait cru pouvoir l’annoncer aux Chambres. De violents combats viennent encore de se livrer, aux environs de Deir-es-Zor, sur la route d’Alep à Bagdad, entre une de nos colonnes de tirailleurs et de spahis et des contingents bédouins que des agents de l’émir Feyçal étaient parvenus à recruter; et malheureusement, il n’est pas encore certain que nous puissions retirer nos troupes de Cilicie aussi aisément et aussi vite que nous le voudrions. Dans l’espoir d’alléger enfin les charges militaires et financières qui pèsent sur noua en Asie-Mineure, et de mettre fin, en même temps, à des rencontres souvent sanglantes, M. Briand avait donné successivement deux missions, l’une officieuse, l’autre officielle, à M. Franklin-Bouillon, ancien député de Seine-et-Oise et ancien ministre d’État, qui avait employé à négocier la paix avec l’assemblée d’Angora une très intelligente activité. Le Gouvernement britannique, loyalement prévenu par le nôtre, avait donné, sous certaines conditions strictement définies, son assentiment à ces négociations. M. Franklin-Bouillon a longuement conféré avec Youssouf Kemal Bey et il a signé, le 20 octobre, à Angora, un accord qu’a ratifié le Parlement nationaliste ottoman. Il n’y a point à nous dissimuler que cette convention nouvelle nous impose d’assez durs sacrifices. Toutes les modifications apportées, soit au Traité de Sèvres, soit au protocole signé, le 11 mars, à Londres, entre nous et Békir-Samy Bey, sont faites à nos dépens. La frontière septentrionale de la Syrie est très sensiblement reportée au Sud. La ligne ferrée de Tchoban Bey à Nouseibine passe sous la souveraineté turque; elle est concédée à un groupe français, mais elle demeure propriété ottomane et la Turquie est autorisée à faire ses transports militaires sur la partie même de la voie qui reste française. Dans la région d’Alexandrette, nous consentons à l’établissement d’un régime administratif spécial et nous reconnaissons à la langue turque le caractère officiel. Nous restituons à la Turquie une partie du vilayet d’Alep. Bref, nous abandonnons de précieux morceaux de notre mandat sur la Syrie.

Il fallait, il est vrai, nous résigner à ces renonciations, du moment où nous étions forcés de réduire nos dépenses en Orient; mais il reste maintenant à savoir si la signature du traité d’Angora nous rend vraiment notre liberté. Nous ne sommes malheureusement pas encore débarrassés de tout souci. Dès qu’ils ont connu cette entente franco-kémaliste, les Arméniens se sont plaints d’être livrés aux Turcs et la presse anglaise nous a, d’autre part, vivement reproché d’avoir oublié trois actes diplomatiques qui nous liaient, disait-elle, envers la Grande-Bretagne : le Traité de Sèvres, l’Accord tri-partite du 10 août 1920 et la Convention franco-britannique du 23 décembre 1920. Le cabinet de Londres s’est lui-même ému des conditions auxquelles nous avions signé cette paix séparée et Lord Curzon a cru devoir présenter à notre ambassadeur, M. de Saint-Aulaire, des observations amicales, qui auront été, sans doute, câblées à M. Briand, mais que le Président du Conseil ne sera pas à même d’examiner à fond pendant son séjour à Washington.

Peut-être cependant voudra-t-il, sans attendre son retour, rappeler à nos amis d’Angleterre qu’ils ont eux-mêmes donné en Orient l’exemple d’une action isolée, soit lorsqu’ils ont installé Feyçal en Mésopotamie, soit lorsqu’ils ont laissé croire au roi Constantin et à M. Gounaris que leurs ambitions et leurs intrigues n’étaient pas vues à Londres sans quelque complaisance. Mais il faudrait en finir, de part et d’autre, avec cette politique d’impulsions discordantes. Elle risquerait d’amener, à la longue, des dissentiments funestes et de ruiner en Orient, l’autorité de l’Angleterre et la nôtre. Cherchons donc à nous rendre un compte exact des appréhensions que causent à Londres les accords d’Angora et des griefs qu’ils ont provoqués contre nous.

C’est surtout un passage de la lettre de Youssouf Kemal Bey à M. Franklin-Bouillon qui a alarmé l’opinion anglaise. Le ministre des Affaires étrangères du Gouvernement d’Angora exprime l’espoir que la France s’efforcera « de résoudre dans un esprit de cordiale entente toutes les questions ayant trait à l’indépendance et à la souveraineté de la Turquie. » — « L’indépendance, la souveraineté ! disent les Anglais; ne faut-il pas lire Smyrne et la Thrace? Et dès lors, M. Franklin-Bouillon n’a-t-il pas promis à Youssouf Kemal d’aider les nationalistes turcs à revenir, au détriment de la Grèce, sur les clauses du Traité de Sèvres? Or, les Alliés s’étaient concertés pour déclarer leur neutralité dans le conflit gréco-turc; il eût été sage de garder en commun cette attitude détachée jusqu’à ce qu’une médiation devînt possible, et une médiation n’a guère de chances de réussir, si elle n’est pas l’œuvre de tous les Alliés à la fois. »

« Mais il y a plus, continuent nos amis : la France signe un traité avec Angora, comme si Angora était toute la Turquie. Or, il y a à Constantinople un Sultan et des troupes alliées. Supposons que les kémalistes viennent à attaquer Constantinople, que feront les Français, qui ont conclu la paix avec les kémalistes? Laisseront-ils les Anglais seuls résister à l’attaque? Supposons qu’un complot éclate contre le Sultan et contre ce gouvernement turc que les Alliés protègent encore aujourd’hui, les Français se croiseront ils les bras? Sans doute, à Venise, l’Italie s’était déjà entendue séparément avec les Turcs; mais l’Italie n’a pas fait repasser sous la domination ottomane des populations chrétiennes que les Anglais disent avoir délivrées en coopération avec les Arabes, et auxquelles de vagues promesses ne suffisent pas à assurer la tranquillité ; l’Italie n’a pas, non plus, fait espérera la Turquie, qu’elle appuierait ses prétentions à la souveraineté sur les territoires qui lui ont été enlevés. »

Telles sont les principales critiques formulées par l’Angleterre.

Elle ajoute qu’en autorisant les Turcs à transporter leurs troupes sur territoire syrien, nous leur ouvrons le chemin de la Mésopotamie. Mais que l’Angleterre se rassure; nous serions là pouf la leur fermer.

Aucune des clauses des accords d’Angora ne saurait, en effet, être dirigée contre nos alliés et nous sommes prêts à leur en donner la preuve. Avec une bonne volonté mutuelle, nous arriverons vite à dissiper les malentendus qu’au premier examen, a créés la convention. Mais encore va-t-il falloir causer, et causer amicalement; et il ne semble pas que ce soit à Washington que puissent avoir lieu ces conversations urgentes. Le Cabinet britannique aurait désiré la prompte réunion d’un Conseil suprême. Je n’ai pas personnellement beaucoup de goût pour cette institution et je crois préférable que, tout au moins pour commencer, les ambassadeurs soient chargés des entretiens; mais, pas plus que les autres difficultés, celles que soulève la question d’Orient ne se régleront toutes seules, à la faveur du temps et, comme M. Bonnevay n’a pas, je pense, l’intention d’achever, en l’absence du Président du Conseil, le remaniement du Traité de Sèvres, voilà pour nous de nouvelles raisons de désirer le rapide retour de M. Briand.

Je sais bien qu’autour de lui, on fonde de très grandes espérances sur son voyage. On compte sur sa finesse, sur son tact, sur sa force de séduction, qui sont incomparables, pour réaliser je ne sais quels prodiges. On le voit, comme Jason, dompter, dans les pays lointains, les taureaux au pied d’airain, tuer les géants nés des dents du dragon et rapporter la toison d’or. Tantôt, c’est notre dette envers les États-Unis dont on veut qu’il lui soit fait présent; tantôt c’est le pacte d’assistance militaire dont on assure qu’il saura assurer la résurrection. Si j’ose exprimer mon avis, je dirai très simplement que, dans le cas où M. Briand reviendrait après avoir obtenu, par impossible, l’un ou l’autre de ces avantages, il aurait mérité la reconnaissance nationale; et que, si, au contraire, il rentrait les mains vides, nous ne devrions ni nous en étonner, ni nous en prendre à lui.

Il aurait les meilleures raisons à invoquer en faveur de la remise de notre dette. Elle a été contractée en Amérique, pendant la guerre, non pas seulement pour la défense de notre territoire, mais pour la sauvegarde des droits du monde entier. Elle a été utilisée à l’achat d’un matériel qui n’a pas exclusivement servi à nos armées, mais aussi plus tard aux armées américaines. Elle a aidé à préparer le triomphe de la cause commune, à un moment où les républicains, qui sont aujourd’hui au pouvoir, reprochaient à M. Wilson et aux démocrates leur lenteur à comprendre que les États-Unis ne pouvaient pas se désintéresser de la guerre européenne. La France a été, en réalité, avant la décision de l’Amérique, l’avant-garde de tous les Alliés; elle a été, pour parler un langage moins militaire et plus juridique, leur gérant d’affaires; elle a agi dans leur intérêt et pour leur compte; il serait donc juste qu’elle n’eût pas à leur rembourser ce qu’elle leur a emprunté au profit de tous. Mais les meilleurs raisonnements ne suffisent pas toujours pour déterminer les individus ouïes États à se dépouiller eux-mêmes et rien jusqu’ici ne nous autorise à croire que l’Amérique soit disposée à nous dispenser de lui rendre ce qu’elle nous a prêté.

Quant au pacte d’assistance, que MM. Wilson et Lloyd George nous avaient offert pour diminuer la durée de l’occupation rhénane, il a été laissé dans les cartons du Sénat américain, et il est peu probable que personne l’en fasse sortir. Ces jours derniers à Londres, dans un banquet que je présidais et à la fin duquel le Haut-Chancelier, le marquis de Crewe et M. Nonar Law ont prononcé des discours inspirés par la plus chaleureuse sympathie envers la France, lord Derby a exprimé, dans une allocution charmante, le vœu que l’Amérique entrât, un jour ou l’autre, en tiers dans une alliance franco-britannique. L’honorable M. Harvey, ambassadeur des États-Unis, qui était présent, n’a pas immédiatement relevé le propos; mais, le surlendemain, il déclarait à Liverpool qu’il croyait de son devoir de ne pas laisser naître des illusions en Europe sur les intentions des États-Unis et que jamais son pays ne s’associerait a une alliance permanente. Je sais bien que ces paroles de M. Harvey ont suscité les protestations de plusieurs journaux américains et que, ni le Président Harding, ni M. Hughes, n’ont adressé aux nations européennes un avertissement aussi catégorique. Mais il est certain que la politique américaine répugne aux engagements à long terme et le Président des États-Unis, n’aurait, du reste, le droit d’en prendre aucune sans la collaboration du Sénat.

La France reste donc dans une situation singulière, qui n’est pas sans danger. On lui a demandé d’évacuer toute la Rhénanie après une période de quinze ans et on lui a spontanément déclaré que, si elle consentait à cette diminution de ses garanties, on l’assisterait militairement en cas d’agression de l’Allemagne. Aujourd’hui, on parle de désarmement et, plus que personne, elle voudrait pouvoir désarmer. Mais on lui a fait promettre de quitter, dans de courts délais, Cologne, Mayence et Coblentz, et l’assistance qu’on lui avait promise et qui devait faire l’objet d’un engagement officiel, on ne la lui garantit plus. Le silence de l’Amérique a entraîné l’abstention de l’Angleterre, et, après avoir réclamé une sûreté et en avoir accepté une autre, nous n’en avons plus aucune. Nous ne saurions évidemment désarmer sur de simples déclarations verbales, si publiques et si solennelles qu’elles soient ; elles pourraient toujours être désavouées, comme l’a été la signature de M. Wilson. A moins d’un écrit ratifié par le Sénat et ayant, par conséquent, force diplomatique, nous n’aurions qu’une ombre dans la main. L’Angleterre reste toute prête à s’obliger, si l’Amérique s’oblige ; mais sans une assurance positive de celle-ci, celle-là ne semble pas décidée à nous offrir d’avance sa propre garantie. L’une et l’autre, sans doute, seraient amenées à intervenir, si nous étions attaqués de nouveau, car une menace dirigée contre l’intégrité de notre territoire tournerait vite en menace contre leur indépendance ; mais, en attendant qu’elles prissent parti, nous serions seuls, et ce serait à nous de nous défendre.

Si jamais, d’ailleurs, on en revenait à la rédaction d’un pacte d’assistance, il serait bon de renoncer au texte de 1919, qui plaçait la France dans la position d’une nation protégée et qui, ne lui imposant à elle-même, en apparence, aucune contre-partie, risquait de lui imposer, en réalité, une inacceptable restriction de sa souveraineté. En présence d’un accord de cette sorte, l’Allemagne aurait pu se jeter sur l’Angleterre, sans que nous eussions à bouger, et elle aurait été libre de chercher à abattre la Puissance garante avant de s’en prendre à la nation garantie. Le problème est donc très complexe, et l’on ne peut se flatter de l’espoir de le voir résoudre à Washington. Ce sera déjà beaucoup si nous arrivons à en établir les premières équations et à en dégager quelques inconnues. De tant de mauvais géants qu’a engendrés le dragon de la guerre ou qui sont nés de ses dents dispersées, que M. Briand en écrase seulement deux ou trois. Nous lui ferons grâce de la toison d’or. Supplions-le seulement de ne pas tarder à revenir. La France est en France, même lorsque son Gouvernement est en Amérique.


RAYMOND POINCARE.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.


  1. Copyright by Raymond Poincaré, 1921.