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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1848

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Chronique n° 396
14 octobre 1848


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1848.

Nous sommes encore émus, à l’heure où nous écrivons ces lignes, de cette anxiété qui, depuis trois jours, tient tous les esprits en suspens ; et maintenant que la crise vient de finir, maintenant quelle est noblement et courageusement terminée, c’est à peine s’il nous reste assez de temps et de calme pour en exposer les phases, pour en expliquer le caractère. En voici tout de suite le résultat : le ministère, disloqué par une succession de votes qui l’avaient enfin fait tomber en minorité, le ministère est reconstitué sur une base nouvelle. M. Dufaure, M. Vivien et M. Freslon entrent à l’intérieur, aux travaux publics, à l’instruction publique et aux cultes, en remplacement de M. Senard, de M. Recurt et de M. Vaulabelle. Le général Cavaignac s’est décidé à rompre avec la petite église pour se mettre de la grande. Nous l’en félicitons sincèrement, et nous souhaitons du fond de l’ame que sa loyauté lui porte bonheur. Nous remercions aussi les hommes de cœur dont le dévouement patriotique n’a pas reculé devant la difficulté des circonstances, devant l’incertitude de l’avenir ; nous nous sentons désormais moins inquiets de cet avenir inconnu : leur intelligence et leur honnêteté nous en répondent.

Il n’y avait plus cependant beaucoup encore à tarder, et c’était risquer singulièrement de différer davantage la satisfaction réclamée par l’immense majorité du pays. Depuis les commencemens de la république, la situation n’avait guère jamais été plus tendue : la surface était tranquille, plutôt morne peut-être ; le fond était troublé. Ce n’était pas de ces troubles violens qui éclatent en explosions sanglantes et soudaines, qui précipitent tout ; c’était une langueur générale, un désabusement, une désaffection : M. de Lamartine l’a dit à la tribune avec la vivacité poignante de ses impressions personnelles. La France était tout près de n’avoir pas plus de confiance dans son gouvernement qu’elle n’en avait eu, du 15 mai au 23 juin, dans la commission exécutive.

La confiance décroissait jour par jour, et les cotes de la Bourse, les comptes-rendus hebdomadaires de la Banque, traduisaient en chiffres irrécusables les doutes de l’opinion, en même temps que la stagnation de l’industrie. Le spectacle de l’arène parlementaire, les rumeurs qui s’échappent ordinairement des coulisses politiques n’étaient pas propres à rassurer les bons citoyens. Dans toutes les discussions importantes, dans le débat même de la constitution, qui voyait-on à la tribune ? pour qui l’assemblée réservait-elle son attention ? de qui venait la lumière ? Toujours de ces mêmes hommes dont on avait voulu faire des suspects, parce qu’ils avaient déjà servi le pays, et que le pays reconnaissant avait rappelés à son service. C’étaient ceux-là qui rétablissaient l’ordre et le bon sens partout, et cependant ils demeuraient pour ainsi dire sous le coup d’un interdit lancé contre eux par une minorité sans talent, qui se vengeait de leurs mérites en leur reprochant la date de leur républicanisme. Comment donc se faisaient les affaires, pensait-on dehors, si, dans la république, toute la vertu républicaine est d’un côté, la sagesse et l’expérience de l’autre ?

Cette minorité despotique qui va bientôt sans doute nous donner sa liste, cette intraitable brigade des républicains de naissance, s’imposait d’ailleurs par une tactique médiocrement consolante. Elle se disait la seule autorité possible vis-à-vis des artisans d’insurrections ; elle s’attribuait le privilège exclusif de représenter la démocratie véritable contre l’extrême démagogie ; elle prétendait qu’il n’y avait de prestige moral dans la république que sous son égide et sous son drapeau. Si l’on ne voulait pas la subir, si l’on n’acceptait pas la république de sa main, il fallait la recevoir de mains plus rudes, il fallait aller à la république démocratique et sociale. Cette protection ne s’est pourtant pas trouvée jusqu’ici fort efficace, et c’est un triste argument de domination que l’étalage d’un appui qui a toujours manqué. Aussi l’on ne se reposait pas là-dessus dans le public ; entre la perspective d’un gouvernement d’insensés ou de furieux et la direction vacillante d’un petit groupe de médiocrités, le public, chagrin et sombre, attendait sans savoir quoi. L’énergie civique se fondait petit à petit, et, nous le disons aujourd’hui, puisque le péril est enfin éloigné par l’initiative vigoureuse du pouvoir exécutif, on sentait autour de soi, au-dessus de soi, si peu de volonté, qu’on n’en avait presque plus soi-même en face des éventualités les plus fâcheuses. Alea jacta est. C’était un mot de désespoir, mais c’était aussi un mot de vérité : ce discours de M. de Lamartine sur l’élection du président a été d’un bout à l’autre inspiré par la claire conscience du triste état des ames. Oui, l’on s’en remettait au sort du soin de sauver la jeune république, et les vaillans d’il y a six mois ne pouvaient s’empêcher de la voir étouffée dans son berceau, si la Providence ne s’en mêlait.

La Providence mène le monde, il faut le croire par une sorte de foi naturelle et bienfaisante, quand la raison se révolte, comme au temps où nous sommes, à l’aspect des hasards ridicules ou barbares dont le monde est semé. La Providence a son empire, mais l’homme a le sien ; sa conduite lui appartient pour beaucoup, et ce qui arrive encore le plus souvent dans l’histoire, c’est qu’il soit servi selon ses œuvres. Le général Cavaignac avait un pied dans ces voies de tergiversation où la popularité de M. de Lamartine a disparu comme l’eau dans le sable. Il ne pouvait se résoudre à relâcher ou à briser les liens d’anciennes habitudes qui ne s’accordaient pas assez avec ses nouveaux devoirs. Esprit exact et conscience honnête, il se souvenait trop qu’il avait été l’homme d’un parti, il ne comprenait pas assez qu’un ensemble inoui de nécessités et de désastres l’avait fait, pour un temps donné, l’homme du pays. Ballotté du pays au parti et du parti au pays, il hésitait trop, selon le point de vue particulier de la personne, cette hésitation pouvait avoir des motifs respectables ; elle était un malheur au point de vue de la raison d’état. On sait, à ne pas s’y tromper aujourd’hui, ce que veut la vraie France, la France intelligente, laborieuse, amie de l’ordre et de la liberté. Les premières délibérations des conseils-généraux des départemens ont répondu assez nettement aux prédications des banquets de la république rouge. Ne pas fournir à la France les garanties dont elle a besoin au milieu des commotions de l’époque, la laisser inquiète sur elle-même, c’était la livrer sans défense à toutes les fantasmagories qui peuvent séduire des imaginations désemparées. De là sans doute est née cette fameuse candidature à la présidence de la république, candidature bâtie sur un nom, et devenue, à ce qu’il paraît, si redoutable, que de bons esprits, pour la combattre, n’auraient pas mieux demandé que de rédiger tout exprès la constitution contre le candidat. Si ce candidat extraordinaire, sans titres personnels, et par la seule magie d’un souvenir aussi mal évoqué, peut cependant exercer une fascination trop active, nous le déclarons, aujourd’hui que la faute se répare, la faute en était au général Cavaignac. Le chef du pouvoir exécutif n’avait pas encore donné de lui-même une idée assez soutenue aux esprits sérieux, pour balancer dans les esprits naïfs des masses la puissante influence de la superstition du siècle. La superstition est de tous les âges ; elle loge toujours quelque part dans un coin du cœur de l’homme, et lui marquer sa place sans l’exterminer, c’est la victoire de la raison. La raison publique aurait eu meilleur marché qu’elle n’aura de la superstition napoléonienne, si elle avait eu depuis long-temps quelque sûre bannière à suivre, si cette bannière eût été portée haut, si elle eût rallié cette multitude dont vivent les états, cette multitude productive et sensée, qui s’ennuie bientôt du provisoire, qui soupire vite après le définitif, pourvu que le définitif soit tolérable.

Nous ne sommes point suspects de complaisance pour l’établissement improvisé dont la révolution de février a doté notre pays. Telle est cependant la loi des circonstances, que cette improvisation soit encore aujourd’hui ce qui ressemble le mieux au définitif, si l’on s’en accommode loyalement. Derrière chacune des constructions historiques que l’on pourrait imaginer à la place, il y a certainement un nouveau provisoire en permanence. Nous avons failli avoir la parodie des conventionnels de 93 ; le jour où nous aurions une parodie du consulat et de l’empire, ce serait signe qu’il faudrait recommencer la restauration. Le pays est las de recommencer toujours, et il n’aurait point cette velléité désespérée, si le dépositaire du pouvoir exécutif eût pris de meilleure heure cette résolution par laquelle il vient de s’honorer. Il est si facile, en France, au pouvoir exécutif de faire fonction d’autorité définitive. Ce n’est plus pourtant le moment ni de récriminer, ni de se décourager. Le général Cavaignac a brûlé ses vaisseaux, comme le lui conseillait M. de Tocqueville d’une voix si pénétrante ; il s’est montré franchement et sans réserve l’homme de la situation et de la majorité. La majorité, la république intelligente et conciliante, n’était pas représentée suffisamment dans un cabinet où la république étroite et exclusive avait au contraire gardé soigneusement ses postes. Le général Cavaignac, en appelant à lui M. Dufaure et M. Vivien, anciens ministres de la monarchie, a prouvé avec éclat qu’il n’y a plus ni républicains de la veille ni républicains du lendemain. Il n’y a que les républicains de naissance qui ne lui pardonneront pas : nous verrons s’ils sont nombreux.

Il faut rapidement esquisser l’histoire de cette crise, qui commence avec la quinzaine, et dont le dénouement date de quelques heures.

À travers l’anxiété des derniers jours, on n’a peut-être pas oublié la scène amenée dans l’assemblée par l’héroïsme un peu provocateur de M. Denjoy, les interpellations adressées aux ministres sur le banquet de Toulouse, la ferme réponse du général Lamoricière et l’indécision de M. Senard. Cette indécision produisit tout de suite sur l’auditoire un effet de mauvais augure, un effet pire que n’en avaient jamais encore occasionné les maladresses parlementaires du ministre de l’intérieur. Vint la discussion relative à l’élection du président de la république. D’abord, y aurait-il un président ? L’extrême gauche ne voulait qu’un chef de cabinet, qui durerait tant que durerait sa majorité. Avec le système d’une seule assemblée, l’extrême gauche avait la logique pour elle ; heureusement qu’il y a toujours un certain bon sens qui empêche l’erreur d’être conséquente, quand la conséquence mènerait trop loin. M. Fresneau, M. de Tocqueville et surtout M. de Lamartine se prononçaient pour une présidence décernée par le suffrage universel. Un orateur nouveau, qui a fait preuve d’une grande distinction, M. Parieu, soutenait, avec de très bons argumens, la nomination du président par l’assemblée. Les argumens, en effet, ne manquaient ni d’un côté ni de l’autre. — Votre président n’aura pas son point d’appui dans la nation, s’écriaient les partisans de l’appel au peuple. — Leurs adversaires répondaient qu’en appeler au peuple, c’était, comme disait M. Parieu, dresser le bilan de nos discordes, former les cadres de la guerre civile sous l’œil de l’étranger. Le mot de la discussion, il était, en somme, dans la crainte de cette candidature écrasante et miraculeuse que l’on sait : ce mot, M. de Lamartine l’a dit hardiment ; son discours restera. On croirait que M. de Lamartine veut regagner le terrain qu’il a perdu.

La question ainsi posée avait encore été rendue plus pressante par une note du Moniteur ; le gouvernement semblait mettre l’assemblée au pied du mur en annonçant l’intention de faire déterminer la date de l’élection du président pour l’époque la plus prochaine, aussitôt que l’assemblée aurait voté sur le mode de l’élection. Si donc l’assemblée se risquait à braver ce péril électoral, dont l’appréhension était au fond de toutes les consciences, elle était bien informée que le péril ne tarderait pas à se produire. C’était une suggestion peut-être un peu trop directe, pour l’engager à éluder l’inconvénient en se chargeant elle-même de cette scabreuse nomination. Que si elle s’en chargeait, on prévoyait bien qui elle nommerait. Cette prévision ayant presque revêtu la tournure d’une injonction dans la bouche de certains républicains, dont le tempérament colérique a toujours des réminiscences de caserne, il y eut dans l’assemblée bon nombre de gens qui crurent deviner l’allure d’un triomphe de coterie sous le grave appareil de la démonstration d’une nécessité politique. Il était sans doute plus conforme aux principes que le peuple entier dans une république démocratique déférât la première place à l’élu de son choix. Il est cependant permis de douter que le principe eût réuni une majorité aussi nombreuse, si, en remettant l’élection du président aux votes de l’assemblée, beaucoup n’avaient pas appréhendé que la seule désignation possible dans l’état des choses ne fût exploitée par le puritanisme d’une petite église, comme la preuve éclatante qu’on ne pouvait rien faire en dehors d’elle. Le ministère, pour son malheur, parut trop imbu de cette confiance que certains d’entre ses intimes avaient l’air de nourrir. Il vota tout entier comme M. Clément Thomas. 602 voix contre 211 lui montrèrent qu’il s’était trompé. Le lendemain, l’assemblée eut beau faire justice des diatribes excentriques de la montagne contre les officiers-généraux qui ambitionneraient la présidence, le coup était porté et le cabinet malade.

Il ne s’agissait, il est vrai, que d’une question de constitution, dans laquelle les ministres n’étaient censés voter qu’en leur qualité de représentans, Ils allaient, à deux jours de là, recevoir un échec plus direct, en leur qualité même de ministres. Jeu bizarre de la fortune des combats parlementaires, et comme il est bien vrai que les causes secondes sont souvent peu de chose ! L’auteur occasionnel de cet éboulement politique qui nous empêchait de respirer depuis trois jours n’a été ni plus ni moins qu’un journaliste sans conséquence, qui, pour grandir son journal, était venu parler à la tribune, où jamais on ne l’écoute, de la liberté de la presse, que des personnes plus autorisées avaient déjà deux fois inutilement défendue. Cette fois-ci, l’ordre du jour sur la proposition relative à cette liberté de la presse si compromise par l’état de siège, l’ordre du jour ministériel ne passa qu’à 5 voix de majorité, dont 9 voix de ministres.

C’était une minorité bien caractérisée. Le cabinet, tel qu’il était constitué, avait l’assemblée contre lui. Il remit sa démission collective au chef du pouvoir exécutif. L’assemblée donnait ainsi un avertissement sévère au général Cavaignac ; elle en appelait en même temps à son patriotisme. L’assemblée comptait évidemment et avait lieu de compter que le général ne ferait point défaut aux circonstances, qu’il ne se retirerait point devant une modification nécessaire, qu’il s’y prêterait au contraire et s’y attacherait, qu’il userait enfin de la crise pour retremper une autorité dont la préservation est une garantie de salut commun. Le général n’a point d’adversaires dans la majorité compacte de l’assemblée nationale ; qu’il le sache et qu’il emploie au profit de l’état cette rare bonne fortune que lui font les événemens. Dernièrement encore, lorsque l’impatience gagnait un certain groupe de représentans où les républicains de la veille ont trop long-temps cherché des ennemis de la république, lorsqu’on s’irritait là des indécisions du pouvoir exécutif, ce sont des hommes comme M. Molé, comme M. Thiers, qui ont pris hautement et sans arrière-pensée la défense du général Cavaignac. Le général a répondu dignement à ce bon vouloir qu’on lui témoigne en demandant le concours des trois ministres qui sont entrés aujourd’hui en possession de leurs départemens respectifs ; ils n’y sont entrés qu’avec l’assentiment sympathique de tous leurs amis. Nous avons été assez francs, et d’une franchise souvent assez rude, dans l’appréciation des personnes et des actes du cabinet maintenant recomposé, pour avoir le droit de rendre justice à ceux qui n’en font plus partie. Leur plus grand tort était évidemment de n’avoir point de vocation politique ; M. Recurt et M. Vaulabelle, en particulier, n’avaient pas davantage la vocation administrative, et il n’était pas difficile de reconnaître qu’ils ne restaient point de leur gré sur ce faîte du pouvoir où ils étaient obligés à une représentation quelconque, tout-à-fait en dehors de leurs antécédens et de leurs goûts. La représentation n’aurait pas déplu à M. Senard ; ce n’était pas la pompe, c’était le tact qui lui manquait. Les uns et les autres, disons-le maintenant, ont agi en bons citoyens dans des jours difficiles, et M. Senard, quelles qu’aient été les mésaventures de son ministère, emporte tout entier dans sa retraite le glorieux souvenir de sa présidence durant les heures cruelles de l’insurrection.

Ce tribut payé à la mémoire des défunts, passons aux nouveaux venus ; mais à quoi bon, et qui méconnaîtrait leurs titres ? M. Dufaure s’est fait une grande place dans l’assemblée par l’ascendant de son caractère et de son esprit ; il exerce une autorité morale qui, dans l’opinion, profitera plus à la république que le zèle des plus ardens républicains de la veille. Ce n’est pas à nous qu’il appartient de louer ici M. Vivien : c’est quelqu’un qui nous touche de trop près ; ses mérites spéciaux, son expérience pratique, la lucidité de ses vues, la simplicité de sa parole, l’ont fait tout à la fois aimer et respecter de la nouvelle chambre comme des anciennes. Si la constitution de 1848 est destinée à vivre, la république en sera surtout redevable à M. Dufaure et à M. Vivien. M. Freslon est moins connu que ses deux collègues, mais il a eu ce grand sens, étant républicain d’ancienne date, de comprendre combien il était heureux qu’il y en eût de date plus fraîche. Si nous nous en rapportons à nos souvenirs, il a une certaine éloquence, un peu ample, mais grave et quelquefois élevée, qui ne doit pas lui permettre la rondeur trop joviale de M. Vaulabelle. Nous sommes certains que ni l’église ni l’Université ne croiront perdre au change.

Le nouveau ministère présente ainsi une tout autre consistance qu’aucun gouvernement que nous ayons eu depuis février. M. Bastide y reste sur les instances des hommes considérables de l’assemblée dont il écoute docilement les avis, et qui, en les lui donnant, sont sûrs de pouvoir se fier à lui sans réserve. Le général Lamoricière est goûté de tout le monde ; la brusque franchise, l’énergie militaire de ses discours, plaisent singulièrement. M. Tourret, M. Goudchaux, ont fait chacun leur campagne durant cette quinzaine, et leur campagne a bien tourné. Le ministre du commerce a emporté son projet d’enseignement agricole après un débat intéressant, dans lequel M. Buffet lui avait rendu le succès méritoire. M. Goudchaux est un vrai lion pour le courage ; il s’est jeté sur M. Ledru-Rollin dans la discussion du projet de crédit foncier, comme s’il voulait absolument rompre toutes ses lances contre le paladin du Châlet. M. Ledru-Rollin ne parle finances qu’entre les pots, aussi bien il n’a pas eu tort de se taire ; qu’aurait-il dit après M. Thiers ? et qu’est-ce que cette faconde déclamatoire pouvait inventer contre ce lumineux exposé de faits et de chiffres où tout le monde lisait aussi clairement que dans la plus courante lecture à mesure que l’orateur avançait ? On ne peut exprimer cette puissance originale d’un grand esprit sur une grande assemblée ; il faut l’avoir subie pour se la figurer. M. Thiers aura rendu d’immenses services à la France durant cette époque de bouleversement et de reconstruction, nobles services qu’une misérable envie oserait seule déprécier, et que la France n’oubliera pas.

L’admirable discours de M. Thiers n’a pas découragé M. Goudchaux : le ministre a su se faire écouter en attaquant à brûle-pourpoint la montagne, en rassurant le pays sur son avenir financier. Qu’il nous permette de le dire, il a même peint en beau, pour que l’image fût plus flatteuse. M. Goudchaux est vraisemblablement un homme d’esprit et certainement un escompteur de profession, ce qui fait une seconde espèce d’esprit. Il calcule avec les deux. Blessé comme il l’est toujours, c’est-à-dire au vif, par un travail critique de M. Vitet que les lecteurs de la Revue n’ont pas oublié, le ministre des finances n’a pu s’empêcher de porter sa plainte à la tribune sans beaucoup d’ambages ; nous y revenons nous-mêmes par un point pour prouver l’habileté avec laquelle on groupe encore les chiffres sous la république. L’encaisse actuel, comparé à celui de l’année dernière à pareille époque, est supérieur d’une soixantaine de millions, selon M. Goudchaux ; mais M. Goudchaux se garde bien de se demander si, au 30 septembre 1847, le trésor était, comme aujourd’hui, momentanément pourvu par les versemens presque simultanés de trois gros emprunts.

Notre querelle avec M. Goudchaux ne nous empêche pas d’ailleurs de lui souhaiter longue vie comme à tous ses collègues. L’épreuve décisive doit se faire lundi : le sort du nouveau cabinet se jouera sur une question de confiance. M. Portalis, en prenant aujourd’hui la parole au nom d’un parti que nous plaignons d’avoir de pareils organes, a fait comprendre à l’avance que les explications seraient orageuses. Le National tourne au sombre ; ceux de ses amis qu’il a improvisés maires et colonels de la capitale parlent de donner leur démission. M. Ducoux interromprait aussi ses études sociales et ne continuerait plus Parent-Duchâtelet. Il y a de pires malheurs que ceux-là. Puissent seulement ces malheurs, plus ou moins médiocres, ne pas chercher à se rendre importans en nous en créant d’autres qui seraient plus sérieux ! On est prêt du reste à tout événement.

Le voile qui couvre la situation extérieure n’est pas encore déchiré par la dernière explosion de Vienne. Essayons pourtant de jeter quelque lumière sur ces terribles événemens et d’en démêler la trame au milieu d’un conflit si acharné.

L’avenir de l’Allemagne est compromis par une propagande démagogique qui rêve une refonte absolue de toute la confédération. Suppléant au nombre par l’audace et par l’activité, cette propagande offre comme séduction, comme récompense à la jeunesse des écoles, l’établissement d’une patrie unitaire et républicaine, à la masse des classes souffrantes les merveilles copiées sur nos formulaires socialistes. Représentée dans les assemblées constitutionnelles par de très minces minorités, elle aspire partout à bouleverser les autorités régulières au moyen de la force brutale, pour installer sur leurs ruines ces minorités triomphantes, et réaliser contre nature son indivisible république. C’est elle qui, l’autre mois, s’insurgeait contre le parlement de Francfort en prenant pour prétexte la sanction donnée à l’armistice danois, de même que nos émeutiers du 15 mai couvraient leur expédition du nom de la Pologne. C’est elle qui, pour ce mois-ci, convoque un autre parlement à Berlin, un second parlement central où le radicalisme, ayant seul droit de séance, élèverait pouvoir contre pouvoir vis-à-vis de Francfort. C’est elle, enfin, qui a notoirement conduit la bataille gagnée dans les rues de Vienne ; il n’y a qu’elle en Autriche qui ait un si grand intérêt à détruire de fond en comble l’état autrichien.

Détruire l’Autriche, détruire la Prusse, telle est la première ambition des démagogues allemands ; c’est comme cela qu’ils imaginent fortifier et grandir l’Allemagne. Si la France était la plus cruelle ennemie de ses voisins d’outre-Rhin, elle n’aurait pas d’autre triomphe à leur souhaiter. Quoi qu’il en soit, du Rhin au Danube et à l’Oder, la crise n’a jamais été plus menaçante qu’elle l’est maintenant après cette victoire remportée par la propagande à Vienne. S’il n’arrive quelque retour de fortune, la dislocation de l’Autriche est accomplie, la guerre civile commence. Que les radicaux qui se sont donné rendez-vous à Berlin remuent à leur gré les élémens inflammables de cette grande ville, qu’ils étendent leurs ramifications dans une armée où malheureusement l’officier n’est pas assez rapproché du soldat, peut-être Berlin va-t-il suivre Vienne, comme cela s’est fait au mois de mars, et la guerre est aussi en Prusse, partout une guerre formidable, il ne faut pas l’oublier, paysans contre paysans, races contre races.

La propagande n’a pas craint d’engager cette lutte à Vienne, et, pour rattacher plus étroitement l’Autriche allemande à la future république, elle a jeté le gant aux Slaves en tendant la main aux Magyars. Pendant qu’elle réclamait avec violence en faveur de la nationalité soi-disant opprimée des frères du Schleswig, elle n’hésitait point à livrer les Allemands de la Hongrie à une suzeraineté étrangère en aidant les Magyars à rompre le lien de l’Autriche. Tel est, en effet, le sens des derniers événemens. Quelques détails suffisent à le prouver.

La première conséquence de la révolution de mars avait été l’émancipation complète du royaume de Hongrie. L’empereur, au lieu de gouverner directement ses sujets magyars par l’intermédiaire d’une chancellerie hongroise résidant à Vienne, n’était plus dès-lors que le souverain constitutionnel d’un royaume annexe de l’Autriche ; Pesth avait son ministère responsable tout-à-fait indépendant du ministère autrichien. Rien n’était plus naturel et plus juste que cette prétention d’un peuple déjà mûr pour la vie constitutionnelle, qui voulait sortir de la tutelle d’un gouvernement d’étrangers, qui en appelait à ses anciens droits, aux souvenirs toujours intacts, aux institutions encore debout d’une nationalité distincte. Du point de vue de l’empire autrichien, c’était cependant une cruelle difficulté de laisser une portion si considérable des états impériaux se dérober ainsi à l’action d’un pouvoir central ; on était désormais obligé d’avoir deux ministres de la guerre et deux ministres des affaires étrangères, un pour l’empire, un pour le royaume, chacun de son côté responsable vis-à-vis d’un parlement différent. L’embarras de cette lourde concession n’avait donc pas tardé à se faire sentir. Il survint de telles circonstances, que l’on put bientôt se croire à la veille de voir ces concessions tomber d’elles-mêmes.

Le royaume de Croatie était, par rapport au royaume de Hongrie, dans une position non pas semblable, mais analogue à celle de la Hongrie par rapport à l’empire d’Autriche. Ç’avait été l’artifice de l’ancienne politique autrichienne d’opposer les Croates aux Magyars, et de tenir constamment ceux-ci en échec par la sourde fermentation des peuples slaves au milieu desquels ils sont comme enchevêtrés. Les Magyars définitivement émancipés du cabinet de Vienne à partir du mois de mars, les Croates ne cherchèrent plus qu’une occasion pour se soustraire à leur tour aux ordres du cabinet de Pesth. Il devait y avoir ainsi réciprocité d’affranchissement, comme il y avait eu subordination réciproque. La diète de Pesth s’était pourtant signalée, dès le lendemain de la révolution, en proclamant l’égalité des droits pour toutes les nationalités assises sur ce territoire, dont les Magyars avaient été jusqu’alors les citoyens privilégiés ; mais un jour d’équité n’efface pas des siècles d’injustice, et les rancunes des peuples ne s’éteignent pas comme celles des individus. Les Croates d’ailleurs étaient encore pleins de cet esprit d’opposition avec lequel la diète d’Agram luttait depuis quelques années contre la magyarisation : nolumus magyarisari ! C’était le cri d’un patriotisme qui, pour être neuf dans sa manifestation, n’en avait pas moins jeté tout de suite de profondes racines. Les Magyars, inspirés par un sentiment de conciliation à la fois généreux et politique, se désistaient bien de presque toutes leurs anciennes exigences ; mais il en était une dont ils ne démordaient pas. Ils voulaient, comme ils veulent toujours, que le magyar, langue de la minorité des habitans qui peuplent la Hongrie, restât cependant la langue officielle On leur disputa ce dernier signe de supériorité ; ce fut là-dessus que le démêlé porta. Les Croates s’étaient comptés ; ils savaient qu’ils formaient à eux seuls les trois quarts de l’infanterie autrichienne ; ils avaient naturellement pour eux l’appui des Slovaques dans la Hongrie du nord : le démêlé devint bientôt la guerre.

La guerre, dans la situation des Hongrois, sans armée régulière à leur service, en face des bataillons réguliers de Jellachich, c’était la défaite. On la préparait à Vienne, et, si les Croates vengeaient pour leur compte leur nationalité rabaissée, ils travaillaient du même coup à ramener la Hongrie dans le giron impérial. L’empereur ne voulait point rompre son serment, retirer violemment sa promesse. Jellachich aidant, il espérait que les Magyars demanderaient du secours à Vienne, et qu’ils le paieraient au prix qu’on voudrait. La couronne impériale interviendrait alors pour départager ses sujets aux prises. L’envoi du malheureux comte de Lamberg à Pesth était un commencement d’exécution da ce plan hasardeux ; mais les Magyars, au lieu d’en appeler à l’empereur, en appelèrent à la démagogie. Perdus sans l’insurrection de Vienne, ils ont conquis leur salut dans cette lutte, dont leurs émissaires ont partagé la direction avec la jeune Allemagne. La jeune Allemagne, la légion académique, a sauvé la Hongrie ; reste à savoir le bien qu’elle aura fait ainsi à la patrie allemande.

Si Vienne, remise en un état plus régulier, ne rappelle pas encore une fois la cour, si la diète ne prend pas la haute main, la guerre civile est partout. Les Tchèches, en attirant l’empereur à Prague, commencent le grand combat des Slaves ; les Slaves-Autrichiens vont se trouver à la fois en face des Magyars et des Allemands. Que cette effroyable mêlée s’engage, et, s’il ne reste pas que des ruines, de ces ruines il doit sortir une Autriche slave. Quel rôle aura-t-elle entre les Slaves de la Russie et ceux de la Turquie ? A qui le monde ira-t-il ? Nous apprenons à l’instant que les Turcs viennent de dévaster Bucharest ; ils sont donc, devenus, par le fait de notre abandon, les instrumens et les complices de la politique russe. Notre nouveau ministère arrive au moment où l’Europe s’embrase.



Affaires de Sicile — Médiation anglo-française

Les événemens dont la Sicile est le théâtre depuis un an se rattachent par un lien plus réel qu’apparent au mouvement général italien, dont nous nous sommes occupés à plusieurs reprises. L’insurrection de 1847, bien que provoquée (du moins le croyait-on) par des causes et des agens étrangers à la propagande réformiste qui gagnait à cette époque la Toscane et le Piémont, n’en a pas moins eu à son tour une action très directe sur le reste de l’Italie. La constitution proclamée à Palerme n’a pas tardé en effet à l’être à Naples, de là en Piémont, à Florence et à Rome. D’un autre côté, l’indépendance de l’île une fois décrétée, on a vu la nation sicilienne, avec un instinct véritablement politique, chercher à renouer, au profit d’une autre puissance italienne, le lien de nationalité qu’elle venait de rompre avec Naples, sentant bien qu’il y avait péril pour elle à rester dans l’isolement, et qu’elle devait obéir à la loi d’agrégation qui rapproche de plus en plus les fractions long-temps séparées de l’Italie.

L’unité de l’Italie, telle que la rêvent les républicains de l’école de M. Mazzini, nous a toujours semblé un projet irréalisable ; mais nous croyons fort à la possibilité, bien plus, à la nécessité d’une fédération qui conciliera à la fois les invincibles habitudes et les répugnances que plusieurs siècles n’ont pu effacer avec les besoins bien sentis de la civilisation moderne. Ce projet, que poursuivent tous les bons esprits en Italie, c’est le but que les divers peuples italiens doivent se proposer constamment, c’est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le phare qu’ils ne doivent jamais perdre de vue dans leurs efforts et dans leurs luttes pour l’indépendance et pour la liberté. Tout ce qui les en détournerait les conduirait à l’absorption de leur nationalité et à la ruine de leurs droits politiques ; c’est en resserrant entre eux cette solidarité protectrice qu’ils pourront résister aux empiétemens du dehors comme à la tyrannie du dedans. Tel est le point de vue duquel il ne faut pas se départir dans l’appréciation des affaires de Sicile.

La Sicile, traitée en pays de conquête par les Napolitains, a de tout temps, et à juste titre, revendiqué sur ses maîtres une supériorité intellectuelle et morale que ceux-ci voudraient en vain lui disputer. Tandis que Naples s’endormait dans une molle insouciance, la culture de l’esprit et les mœurs politiques se conservaient dans l’île, et la lutte indomptable que ses habitans ont soutenue pour leurs franchises contre les dynasties qui se sont succédé chez eux témoigne que le courage ne s’est, à aucune époque, éteint dans ces ames viriles. Ce sera une longue et brillante histoire à raconter un jour que celle de l’esprit public en Sicile. On y verra avec étonnement l’exercice des prérogatives constitutionnelles établi plusieurs siècles avant que l’Angleterre et la France les eussent formulées, et il ne sera pas sans intérêt de remonter jusqu’aux institutions du grand comte Roger pour retrouver dans le parlement à trois bras l’organisation d’une représentation nationale permanente servant de contre-poids à l’autorité des souverains. Depuis trente-cinq ans, c’est à la charte de 1812 que la Sicile a constamment rattaché ses traditions et ses prétentions politiques. C’est au nom de ce pacte, rompu presque aussitôt par la cour de Naples, qu’elle s’est révoltée en 1847 comme en 1820 et en 1836. La charte de 1812 maintenait l’union entre Naples et la Sicile ; dans l’ivresse de la victoire, cette union a été rompue, et la Sicile s’est déclarée indépendante. Les Siciliens ont montré en cette occasion une résolution et une intrépidité qui leur ont valu les sympathies de toute l’Europe ; toutefois nul ne s’est dissimulé que la question ne pouvait être entièrement vidée entre les deux pays par ce seul fait. Le roi de Naples s’est toujours naturellement considéré comme le souverain légitime de la Sicile, et n’a pas un seul instant renoncé à ressaisir cette portion de ses états. On devait s’attendre à ce qu’il tenterait pour cela plus d’un effort encore, et ne terminerait pas de si tôt la lutte.

Cette lutte vient de recommencer avec un acharnement sans exemple. La France et l’Angleterre se sont interposées pour arrêter l’effusion du sang ; mais leur tâche doit-elle se borner là ? Ces deux puissances paraissent décidées à intervenir directement pour régler d’une façon définitive les prétentions respectives des deux parties : en ont-elles le droit ? Jusqu’à quel point cette prétention peut-elle être justifiée ? Quelles sont les bases sur lesquelles devra s’appuyer leur médiation ? C’est ce qu’il convient d’examiner, après avoir sommairement rappelé les faits qui ont nécessité la démarche accomplie sur les lieux par les représentans des deux gouvernemens.

C’est le 29 août que l’expédition napolitaine a mis à la voile ; elle se composait de deux frégates et de vingt bâtimens à vapeur, portant ensemble quatorze mille hommes. Le 31, elle était à l’ancre à Reggio, au sud de Messine, et la nouvelle en arrivait le même jour à Palerme. Cette annonce a-t-elle pris au dépourvu le gouvernement sicilien ? Il serait difficile de le décider. Les préparatifs faits depuis plusieurs mois par le roi de Naples ne pouvaient être un mystère pour personne ; on ne pouvait les ignorer à une si petite distance que celle qui sépare les deux capitales. Toutefois il semblerait que les Siciliens se soient trop complètement endormis sur l’assurance que les escadres française et anglaise ne laisseraient en aucun cas les forces napolitaines sortir de la baie de Naples ; mais c’était supposer un blocus qui n’existait pas. On avait fini par croire dans l’île que le roi de Naples ajournait au moins pour quelque temps ses projets contre la Sicile, et les ministres eux-mêmes en avaient donné l’assurance en plein parlement cinq ou six jours auparavant. Cette sécurité était probablement partagée par l’amiral Parker, car cet officier annonçait, le 23 août, au commandant du Gladiator, en station devant Messine, qu’avant deux ou trois semaines il pourrait rallier l’escadre, l’intervention diplomatique de la France et de l’Angleterre en Italie rendant désormais inutile la présence de forces navales dans ces parages. Il y a lieu de s’étonner de cet excès de confiance, au moins de la part des légations étrangères.

L’arrivée inopinée de l’escadre napolitaine devant Messine, au lieu d’abattre les Siciliens, fit au contraire sur eux l’effet d’une commotion électrique et surexcita au plus haut point leur ardeur et leur haine contre le nom napolitain. Tout se fait à grand bruit et avec exagération en Sicile, comme dans le reste de l’Italie. Le ministre des affaires étrangères, apportant ses dépêches, dit au parlement assemblé : Nous venons, messieurs, vous annoncer une heureuse nouvelle… Des cris de guerre, des applaudissemens et des hourras partirent aussitôt de tous les bancs et de toutes les tribunes ; puis la chambre, avec une majesté digne du sénat de Rome, passa dédaigneusement à l’ordre du jour. Le soir, Palerme se couvrait d’illuminations, comme en un jour de fête ; le peuple, répandu dans les rues et sur le port, célébrait l’heureuse nouvelle par des hymnes guerriers et des chants patriotiques mêlés d’imprécations contre le roi Bomba : c’est le surnom qu’ils ont donné, comme on sait, à Ferdinand. Ils lui en ont donné bien d’autres. Le riche dialecte de Sicile et le vocabulaire emphatique des publicistes de ce pays ont, depuis un an, épuisé tous leurs diminutifs et toutes leurs formules à l’endroit du Borbone, Borbonaccio, Borboncino, de ce « tyran féroce « comme Néron, fou comme Caligula, lazzarone couronné, oppresseur des peuples, traître aux princes italiens, ennemi de toute civilisation, de tout progrès, et race abhorrée et maudite…, issue d’un lion et d’un tigre…, qui se repaît d’or et de sang… » Nous citons au hasard. Mille autres proclamations dans le même style s’étalaient sur les murs de Palerme, dans les colonnes des journaux et jusque dans celles de la gazette officielle. Le gouvernement faisait appel au courage et à l’énergie de la population en des termes non moins exaltés ; mais, la part faite à la jactance méridionale, il faut reconnaître qu’il s’occupa sur-le-champ et avec activité des mesures les plus urgentes pour mettre le pays en état de défense. La garde nationale avait été organisée dans le courant de l’été et armée en partie. On décréta qu’elle serait mobilisée, que les enrôlemens seraient ouverts pour les volontaires et que sept camps seraient formés à Milazzo, Taormina, Catane, Syracuse, Girgenti, Trapani et Palerme. Le ministre de la guerre fut nommé généralissime, une commission extraordinaire instituée pour aller dans les provinces appeler le peuple aux armes, tous les chevaux et mulets mis en réquisition, et, en attendant, un emprunt sur l’argenterie des églises et des couvens devait fournir les premières ressources.

Sur ces entrefaites, le télégraphe signala l’attaque de Messine par les troupes royales. Les détails du bombardement et du sac de cette ville ont été quelque peu exagérés. Des renseignemens exacts constatent que les Messinois ne se sont pas tout-à-fait comportés en cannibales, et n’ont point fait sauter leur ville et avec elle toute l’armée ennemie, comme le bruit en avait été répandu. L’attaque acharnée des Napolitains et la résistance désespérée des habitans n’en ont pas moins donné lieu à des scènes déplorables. Repoussés avec une perte considérable dans une première tentative de débarquement à Mare-Grosso, les Napolitains ont, pendant quatre jours, dirigé un feu nourri, non sur les forts occupés par les Messinois, mais sur la ville elle-même. De son côté, la citadelle, seul point qui fût resté au pouvoir du roi de Naples, n’a cessé de jeter des bombes qui ont incendié et ruiné de fond en comble les magnifiques quartiers de cette ville opulente. Messine est ouverte du côté de la mer ; elle n’avait qu’une faible garnison. L’armée napolitaine, quatre fois plus nombreuse, pouvait, avec un vigoureux effort, s’en emparer. Ce bombardement, prolongé pendant quatre jours, dénote, de la part des assaillans, l’intention de châtier plutôt que celle de soumettre ; leur succès a été complet. Lorsque les chaloupes napolitaines ont débarqué à la plage de la Contessa, le faubourg de ce nom, toutes les maisons qui bordent la route de la mer aux portes de Messine et une partie de la ville avaient cessé d’exister ; un petit nombre de Messinois vendaient chèrement leur vie derrière les décombres fumans de leurs demeures ; cinq mille familles s’étaient sauvées dans les montagnes, et des milliers de blessés, de femmes et d’enfans se pressaient à bord de l’Hercule, du Bull-Dog et du Panama, mouillés en rade, et sous la protection de notre pavillon au consulat de France. Que l’exaspération des Siciliens ainsi écrasés sans pouvoir riposter avec avantage soit montée à son comble et les ait rendus cruels pour les prisonniers qui sont tombés entre leurs mains, il n’y a pas lieu de s’en étonner. Les représailles ne se sont d’ailleurs pas fait attendre. Le massacre, le viol et le pillage ont marqué l’entrée des Napolitains dans la ville, et les ordres sévères du général Filangieri n’ont rien empêché dans les premiers momens.

Un succès si chèrement acheté donnait au général Filangieri la mesure de la résistance qu’il allait rencontrer dans la suite de son expédition ; aussi s’est-il empressé de publier une proclamation annonçant un pardon général, la suspension de l’impôt sur la mouture et la franchise du port de Messine. Ces concessions devaient précéder sa marche sur Catane et Syracuse ; mais une explosion de fureur avait accueilli dans toute la Sicile la nouvelle des calamités de Messine. A Syracuse, le peuple soulevé s’était porté tumultueusement chez le commandant de la place, M. Lanzerotti, qu’on croyait disposé à un acte de faiblesse ou de trahison. La foule, peu satisfaite de ses explications, le traîne en prison, et, chemin faisant, le déchire en morceaux. Un sort semblable eût immanquablement attendu quiconque se serait prononcé pour la soumission. A Palerme, l’attitude menaçante du peuple n’eût pas permis au gouvernement de montrer la moindre hésitation, quand bien même celui-ci n’aurait vu de salut que dans un accommodement. Le mot de trahison, une seule fois prononcé, eût été l’arrêt de mort des chefs les plus populaires. Il fallait proclamer bien haut la guerre à outrance et continuer avec plus d’ardeur que jamais les apprêts d’une résistance désespérée. Le gouvernement, à court d’argent, suspendit provisoirement le paiement des billets appelés polices de banque, mesure qui atteignait un grand nombre de petites gens, et qui, en d’autres temps, aurait eu le plus mauvais effet. Le ministre de l’intérieur, Vito-d’Ondes-Reggio, partit pour organiser dans l’est une ligne de défense ; vingt mille piques furent fabriquées pour suppléer au défaut de fusils et armer les campagnards accourus de toutes parts à Palerme. Les âpres habitans des montagnes d’Alcamo et de Corleone descendaient, la carabine sur l’épaule, et venaient étaler, dans la rue de Tolède, leurs pittoresques costumes et leurs figures basanées sous lesquelles coule le sang maure. Il y en eut bientôt plus de huit mille ; ces bandes farouches, mêlées à la populace, étaient littéralement maîtresses de la ville, et, à défaut des Napolitains, elles auraient pu en faire quelque peu le sac pour leur propre compte.

Sous cette attitude fière et belliqueuse se cachaient pourtant bien des inquiétudes. Le gouvernement, tout en déclarant que la nation sicilienne succomberait jusqu’au dernier homme plutôt que de se rendre ou d’accepter un compromis avec Naples, ne se dissimulait pas que la ruine de tous les ports de l’île devenait inévitable, et que ce n’était qu’en sacrifiant tout le littoral et en se retirant dans les montagnes qu’on pouvait espérer de résister à l’oppression. Dans la population, qui avait compté trop exclusivement, comme nous l’avons dit, sur la protection de la France et de l’Angleterre, on murmurait hautement contre ces deux puissances et l’on portait contre elles des accusations amères. Certains agens fomentaient ces dispositions vis-à-vis de la France et donnaient à entendre que, si l’Angleterre n’intervenait pas en faveur des Siciliens, c’était pour ne point se mettre en hostilité trop directe avec nous ; livrée à ses seules inspirations, la politique britannique eût, sans nul doute, prévenu une aussi fâcheuse situation. La presse se faisait l’écho de ces bruits absurdes que fit tomber heureusement l’arrivée du paquebot l’Hellespont, chargé de deux mille fusils et de quatre cents barils de poudre. En même temps, on apprenait, par la corvette anglaise Sidon, qu’un armistice venait d’être obtenu du roi de Naples.

C’est M. l’amiral Baudin qui, à la nouvelle des désastres de Messine, avait pris l’initiative d’une démarche dont le premier objet devait être d’arrêter court la marche des Napolitains et de préserver les autres villes du littoral. D’Ischia, où le retenait le soin de sa santé, l’amiral écrivit immédiatement au gouvernement napolitain pour l’inviter, au nom de l’humanité, à souscrire un armistice et à rappeler l’expédition en route pour Catane. M. Baudin donna communication de sa démarche au commandant de la flotte anglaise, l’engageant à s’y associer. L’amiral Parker envoya son adhésion en témoignant d’un égal désir de mettre fin aux calamités de la guerre. Trois jours après, le 11 septembre, par l’entremise des capitaines Nonay de l’Hercule et Robb du Gladiator, une convention provisoire était signée, et le général Filangieri suspendait les hostilités jusqu’à l’arrivée de nouvelles instructions. C’est cette convention que la corvette Sidon apportait à Palerme pour la soumettre au parlement sicilien.

L’armistice n’a pas été imposé, si l’on veut, au gouvernement napolitain, ainsi que le ministre de l’intérieur de Sicile l’a affirmé dans la communication qu’il a faite au parlement ; mais il a été réclamé d’une manière très pressante, et de façon à n’admettre pas de refus. L’énergie bien connue du commandant de notre escadre permet de croire que, dans le cas où les Napolitains auraient voulu passer outre, il eût appuyé sa requête d’argumens très persuasifs ; mais la précaution était superflue : le gouvernement napolitain s’est exécuté très promptement, car la nouvelle des démarches de l’amiral n’était pas encore arrivée au commandant de l’Hercule, que déjà le général Filangieri avait reçu ordre de rebrousser chemin, et la convention du 11 septembre était en cours d’exécution avant d’être signée. Il convient de rendre justice à la prudence aussi bien qu’à la fermeté avec laquelle M. l’amiral Baudin a abordé et conduit cette affaire. Il est, nous le savons, chez nous, une école qui, prétendant appliquer aux questions étrangères le même sans-façon arbitraire qui forme son programme politique à l’intérieur, semble ne pas se douter des difficultés que présente dans presque tous les cas une intervention, et particulièrement combien la question était délicate pour M. Baudin à l’endroit de la Sicile. A leurs yeux, le droit de s’immiscer dans les différends de peuple à peuple et de nation à souverain ne souffre pas de contestation, et, quant à l’emploi des moyens, leur diplomatie, renouvelée de la grande époque de nos pères, ne connaît qu’un procédé fort élémentaire. A la façon de Scipion, elle porte toujours la guerre dans un coin de sa toge. C’est expéditif, mais encore faudrait-il se demander ce qui suivra. La conduite de M. l’amiral Baudin n’a pas échappé à la censure de ces grands politiques, car elle est entachée à leurs yeux de cette hypocrisie habituelle de la diplomatie. Il faudrait pourtant remarquer que le commandant de notre escadre, avec le plus vif désir et l’intention de sauver la Sicile, ne pouvait, sans manquer à la neutralité et au droit des nations, justifier une intervention, si l’on peut s’exprimer ainsi, préventive. Nul traité n’a encore reconnu l’indépendance de la Sicile ; en droit, sinon en fait, cette île est encore une province du royaume de Naples. C’est pourquoi M. de Rayneval, chargé d’affaires de la république, au moment du départ de l’expédition, le 29 août, n’avait pu adresser au gouvernement napolitain que des remontrances, des avis, et appeler son attention sur les conséquences probables de la démarche qu’il tentait. Il avait dû ne s’appuyer que sur des motifs de pure bienveillance et invoquer les liens de confraternité qui unissaient les deux gouvernemens. De son côté, le ministre des affaires étrangères, prince Cariati, était fondé à répondre que le gouvernement napolitain ne reconnaissait à personne le droit de s’immiscer dans l’administration intérieure de ses états. Pour que M. l’amiral Baudin, de son chef et sous sa seule responsabilité, pût motiver vis-à-vis de Naples et justifier aux yeux de son gouvernement une détermination semblable à celle qu’il a prise, il fallait qu’il s’appuyât sur un droit supérieur aux traités, sur le droit de l’humanité, et malheureusement ce droit ne pouvait être invoqué qu’après que l’expédition napolitaine aurait eu un commencement d’exécution. A moins d’un blocus déclaré, comme nous l’avons déjà dit, il était impossible d’empêcher une escadre napolitaine d’embarquer des troupes et de se diriger sur un point quelconque du littoral. Les Napolitains expliquaient d’ailleurs ce mouvement par la nécessité de ravitailler Reggio et la garnison de la citadelle de Messine. Enfin il fallait, en cette occasion, forcer la coopération de l’Angleterre par des motifs que cette puissance n’eût aucun prétexte de récuser, car c’est un fait avéré que la mauvaise volonté marquée par l’Angleterre dans cette affaire de Sicile, sur laquelle l’opposition, par l’organe de lord Stanley, et une grande partie de l’opinion publique, se sont prononcées avec une certaine violence.

Le droit de nos agens de la sorte établi, dans quelles limites l’ont-ils exercé, et dans quelle situation les puissances médiatrices et les parties intéressées se trouvent-elles placées pour la conclusion d’un arrangement définitif ?

L’armistice signifié au parlement sicilien, l’observation en devait être garantie par les deux escadres jusqu’au moment où les gouvernemens de France et d’Angleterre se seraient entendus avec celui de Naples sur la médiation. L’amiral Baudin a donc échelonné les bâtimens français sur les côtes, et particulièrement vers la partie orientale de l’île. Les ordres les plus positifs étaient donnés au contre-amiral Tréhouart et aux autres commandans français pour qu’ils veillassent à ce que la suspension des hostilités fût également respectée par les deux parties belligérantes. Ils avaient ordre de faire entendre aux Siciliens que la rupture du statu quo était à leurs risques et périls et qu’elle aurait replacé les choses dans l’état où elles se trouvaient après la prise de Messine ; mais les Siciliens n’ont eu garde d’enfreindre la convention du 11 septembre. Le gouvernement de Palerme, en l’acceptant, a déclaré à l’amiral Tréhouart que cette acceptation ne pouvait être soumise à aucune autre condition que celle de la suspension pure et simple des hostilités, et qu’elle ne préjugeait rien sur la question d’indépendance et de séparation absolue votée par le peuple sicilien assemblé. Dans son langage officiel, il a continué à se prononcer d’une façon non moins décidée, et il a déclaré inacceptable tout arrangement qui remettrait directement ou indirectement la dynastie de Bourbon en possession de la Sicile. Ces déclarations à l’adresse de la foule ne doivent pas néanmoins donner le change sur les dispositions réelles des chefs du gouvernement, qui comprennent très bien qu’en remettant leur salut entre les mains de la France et de l’Angleterre, et en acceptant l’arbitrage de ces deux puissances, ils ne peuvent prétendre sérieusement à mettre toutes les concessions du côté de Naples. La question, nous n’hésitons pas à le reconnaître, est rendue pour eux extrêmement difficile, par suite de l’irritation que les événemens accomplis depuis un an et les récens malheurs de Messine ont excitée dans le peuple. Placés en face d’une multitude passionnée, il leur faudra biaiser, prendre des attermoiemens, et laisser au temps le soin d’assoupir ce feu, toujours plus violent que durable chez les peuples méridionaux. Déjà même, en ce moment, la population éclairée des villes et du littoral commence à comprendre la nécessité d’une transaction. Il n’en est pas de même des montagnards que le gouvernement a, dans les premiers jours, fait descendre de leurs sauvages retraites, et qui, sous prétexte de défendre la capitale, en sont aujourd’hui les maîtres. Ces volontaires au chapeau pointu et au sayon de poil de chèvre reçoivent deux francs par jour ; ils épuisent le trésor et tiennent le gouvernement en échec. L’orgueil de la race et la soif de la domination, qui sont les traits principaux de leur caractère, ferment chez eux tout accès aux idées de conciliation. La pression qu’ils exercent sur le cabinet, de concert avec la populace, fait le vrai danger de la situation. C’est probablement à leur influence qu’il faut attribuer le revirement qui s’est produit dans le gouvernement de Palerme, lequel, après avoir atténué la vivacité de ses premières déclarations, semble reprendre une attitude plus obstinée. N’y aurait-il pas par hasard été poussé secrètement par quelque main intéressée à amener une nouvelle rupture, tout en ayant l’air de se prononcer ostensiblement pour un arrangement amiable ?

Quant au gouvernement de Naples, tout en suspendant les hostilités, il a protesté dès les premiers jours contre la violence qu’il prétendait subir. Il en a fait une question de dignité, bien que son honneur fût sauf et son droit respecté par l’amiral Baudin, lequel déclarait expressément n’intervenir qu’au nom de l’humanité. Nonobstant ses déclarations officielles, et peut-être même à cause de la forme assez vive qu’elles ont affectée, il est permis de croire pourtant que le gouvernement napolitain n’est point absolument éloigné de s’en rapporter à l’arbitrage de la France et de l’Angleterre. Il n’ignore pas que la continuation des hostilités, en exaspérant les Siciliens, rendrait plus que jamais problématique le rétablissement de l’autorité royale dans l’île. Des flots de sang répandus de part et d’autre ne serviraient qu’à raviver l’antipathie des deux races, et c’est au contraire en s’efforçant de les calmer qu’on peut espérer de conserver la Sicile au royaume de Naples. Ces observations ont été présentées avec beaucoup de force par M. de Rayneval dans ses notes au prince Cariati, et elles avaient d’autant plus de poids que, dans cette question de Sicile, la France, tout en couvrant de sa protection la liberté des Siciliens qui implorent un secours, doit cependant tenir compte de considérations de plus d’un genre. Le gouvernement napolitain le sait ; il sait qui de la France ou de l’Angleterre peut, en cette circonstance, donner, tant à Naples qu’à la Sicile, le conseil le plus désintéressé.

Ce conseil, à notre avis, ne saurait être douteux : larges concessions et garanties solides aux Siciliens, à la condition que la Sicile ne rompe pas le lien qui l’unit à la péninsule, tel est le seul parti praticable, le seul avantageux pour Naples à la fois et pour la Sicile. La Sicile, monarchie ou république, livrée à elle-même, serait toujours trop faible pour pouvoir se passer de protectorat, et la situation qu’elle occupe est trop précieuse pour que ce protectorat ne soit pas convoité par plus d’une puissance. Or, ce protectorat, il vaut encore mieux qu’il soit exercé par un état italien que par des étrangers. Un instant, on a pu croire que la maison de Savoie était appelée à recueillir l’héritage des Bourbons de Naples ; mais le roi de Piémont a jugé prudent de ne pas se mettre une nouvelle difficulté sur les bras. Il n’est donc plus question de cette combinaison, qui, entre autres difficultés, présentait, assure-t-on, celle de provoquer un casus belli de la part de la Russie. Il n’est pas probable qu’aucun autre prince italien veuille courir les mêmes chances : ce n’est pas le grand-duc de Toscane qui y pourrait songer. Si donc les Siciliens veulent rester Italiens, c’est encore avec Naples qu’il leur faut s’entendre. Dans cette hypothèse, à laquelle conduit forcément l’examen impartial des faits, plus d’un moyen est présenté : on a parlé de constituer la Sicile en royaume séparé, sous le sceptre du second fils du roi. Cette concession à la dynastie, qui laisserait subsister pour les deux pays tous les inconvéniens de la séparation, a été déclarée inacceptable par le roi de Naples, et, à vrai dire, il est difficile de comprendre comment les Siciliens, avec la haine furieuse qu’ils disent avoir vouée au père, pourraient s’accommoder du fils. Le mieux est peut-être de ne pas trop s’arrêter à l’expression exagérée de ces sentimens extrêmes, qui donnent souvent le change sur les dispositions réelles des Italiens du midi comme de ceux du nord. Puisque l’indépendance absolue de la Sicile est, de l’aveu de tout le monde, une dangereuse chimère, qu’on recherche les moyens d’abriter sous la couronne de Naples les libertés et l’existence politique que les Siciliens ont conquises par trop d’efforts héroïques pour qu’on puisse les leur contester désormais. La constitution de 1812 offre assez de garanties pour assurer la sécurité des Siciliens, surtout si la loyale observation de ce pacte est placée sous la sauvegarde des puissances médiatrices. En négociant sur cette base, la France maintiendrait le principe si important de l’union italienne, et rendrait aux Siciliens un service que ceux-ci reconnaîtraient, à coup sûr, plus tard.

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SITUATION DE L’EXTRÊME ORIENT.


Absorbée par les grands intérêts qui se débattent en Europe, l’attention générale n’est guère attirée vers les questions qui ne se rattachent pas immédiatement à la discussion de ces intérêts. Nous croyons cependant que, pour se faire une idée exacte et complète des tendances du monde civilisé à l’époque critique où nous vivons, il importe de ne pas négliger l’étude des faits, secondaires en apparence, qui marquent les progrès ou la décadence des peuples les plus éloignés. Dans l’extrême Orient, par exemple, la marche des événemens doit être suivie d’un œil attentif : en donner de temps à autre de rapides aperçus, ce serait remplir, nous le croyons, une tâche utile et trop négligée par notre pays. Depuis quelques mois, en effet, il s’est accompli dans l’Inde anglaise, en Chine et dans l’archipel oriental, des changemens et des progrès auxquels l’Europe ne saurait rester indifférente.

L’empire hindo-britannique, composé d’élémens si divers qu’il semble porter en lui-même le germe d’une destruction prochaine, se consolide de plus en plus, grace à l’application persévérante et judicieuse des principes d’un gouvernement mixte qui s’inspire à la fois du génie européen et des tendances naturelles des peuples soumis à son action. Dans sa marche vers ce grand but de consolidation et d’unité administrative, le gouvernement anglais a rencontré et rencontre journellement des obstacles partiels qui nécessitent l’emploi de la force. Nous croyons cet emploi légitime, non-seulement au point de vue politique, mais encore au point de vue moral : les populations de l’Hindoustan ne peuvent que gagner à échanger contre le régime libéral que leur impose graduellement l’Angleterre le régime despotique sous lequel elles ont gémi pendant des siècles. Que le Pendjab, que les états du Nizam, que le royaume d’Aoudh, passent plus ou moins complètement sous l’administration du gouvernement suprême, nous ne nous répandrons pas, à ce propos, en déclarations stériles sur l’ambition démesurée et les envahissemens perpétuels des Anglais. La prospérité de plus de cent millions d’ames, le développement régulier des ressources commerciales d’une partie considérable de l’Orient, sont intéressés à ces empiétemens nécessaires. Quant au pouvoir des Anglais dans l’Hindoustan, il est assis sur des bases trop solides pour être sérieusement menacé par des conspirations qui ont dernièrement éclaté dans le Pendjab, par le désordre, toujours croissant, dans les états du Nizam et le royaume d’Aoudh, ainsi que par l’insurrection toute récente du Moultan. Aujourd’hui les conspirateurs sikhs sont morts, captifs ou dispersés ; le complot déjà oublié. La tranquillité n’a pas été troublée à Lahore dans ces derniers temps. Hydherabad et Lacknau touchent au dernier degré de décadence et de désorganisation administrative. La misère croissante des populations justifiera et nécessitera l’intervention directe du gouvernement anglais. L’insurrection du dewan Moulradje, dans le Moultan, paraissait avoir pris un développement formidable, et déjà le gouvernement suprême organisait une armée destinée à entrer en campagne au mois d’octobre de cette année pour exterminer les rebelles, quand l’heureuse audace et les inspirations héroïques d’un jeune officier, le capitaine honoraire Edwardes, simple lieutenant dans un des régimens européens au service de la compagnie, ont rendu ces immenses préparatifs inutiles, au moins en partie. Le capitaine Edwardes, à la tête d’un détachement de troupes natives et secondé par les nouvelles levées sous les ordres du colonel Cortlandt et par le contingent du nawab de Bhawalpour, a livré deux fois bataille au dewan, et a mis son armée dans la plus complète déroute. A la suite de la seconde action qui s’est livrée, le 1er juillet dernier, à Saddosam, sous les murs de Moultan, Noulradje, après avoir abandonné son artillerie, a dû chercher un refuge dans la forteresse de cette ville. De puissans renforts ont été expédiés à Edwardes avec de l’artillerie de siége (6 à 7,000 hommes de troupes régulières, dont 1,500 Européens). Au moment où nous écrivons, il est probable que Moultan est, depuis un mois, au pouvoir des Anglais.

Tandis que dans l’Inde, rien ne paraît devoir entraver les mesures prises par le gouvernement suprême pour assurer un tranquille progrès aux relations du commerce avec cette partie du monde, le développement des mêmes relations avec la Chine est subordonné à des questions politiques dont la solution est moins aisée à prévoir. La Chine repousse instinctivement, autant que par la force réelle de ses institutions, l’influence directe et le contact moral de l’Europe. Son souverain actuel, le vieux Taô-Kwang, a prudemment résisté aux instigations de ceux de ses conseillers qui voudraient laver dans le sang anglais la honte du traité de Nanking ; mais Taô-Kwang approche du terme de sa carrière, et, après sa mort, le parti de la guerre peut avoir l’ascendant dans le conseil de Pékin. D’ailleurs les concessions faites par les Chinois, quelque légères qu’elles paraissent être, ont multiplié les points de contact entre les Européens et les populations de l’intérieur, et révélé, chez les Européens, une tendance dangereuse à abuser de l’autorisation qui leur a été accordée (par l’art. 4 du traité supplémentaire) de pénétrer, sous des conditions et dans des limites prescrites, dans l’intérieur du pays. Le meurtre de cinq Européens aux environs de Canton, les violences dont trois missionnaires anglais ont failli être victimes à une trentaine de milles de Shanghaé, ne démontrent que trop clairement la portée sérieuse de ces infractions, et il demeure évident pour nous que l’avenir des relations des Européens avec la Chine est, à chaque instant, en danger d’être compromis.

Les innombrables îles qui bornent au sud les mers de Chine ont aussi été le théâtre d’événemens qui doivent exciter en Europe de graves préoccupations. Le gouvernement espagnol des Philippines, s’écartant, par un généreux effort, de la timide prudence qui a long-temps caractérisé ses actes, a dirigé une puissante expédition contre les pirates de l’archipel Soulou, et détruit, au mois de février dernier, les principaux repaires de ces redoutables forbans. C’est le gouverneur-général Claveria qui commandait en personne cette expédition glorieuse dont le succès a été aussi complet qu’il était permis de l’espérer. Les opérations avaient été particulièrement dirigées contre les îles fortifiées de Balanguingui, Parol, Bucotingol et Sipac, situées à l’est de la grande Soulou. A la même époque à peu près, une expédition hollandaise se dirigeait sur les mêmes parages et dans le même dessein, sans avoir connaissance de l’expédition des Espagnols et avant même que le projet de cette entreprise fût connu. A la sollicitation du gouverneur de Mangkassàr (Macassar), le gouvernement suprême des Indes néerlandaises a envoyé deux petits navires de guerre, le Haai et le Courrier, pour exiger du sultan de Soulou qu’il s’obligeât, par un traité solennel, à renoncer à tout acte de piraterie. L’expédition ; est rendue directement à la grande Soulou, ayant à bord M. Gronovius, ancien résident de Timor, homme de cœur et d’intelligence, commissaire du gouverneur-général et porteur de son ultimatum. Les deux navires ont mouillé dans le port même de Soulou, et M. Gronovius n’a pas craint d’aller seul à la cour du sultan porter la lettre du gouverneur-général, bien qu’il n’ignorât pas que des envoyés espagnols avaient été assassinés à Soulou en remplissant une mission analogue. C’est grace à une extrême présence d’esprit et à une admirable intrépidité que l’envoyé hollandais a pu faire respecter son caractère ; mais ses efforts pour éviter l’emploi de la force ont été inutiles. Après trois jours, délai indiqué par ses instructions, aucune réponse n’étant parvenue à M. Gronovius, les deux navires hollandais ont dû ouvrir un feu terrible contre les six bastions qui défendent le port de Soulou, et ne l’ont cessé qu’après avoir fait taire celui des batteries ennemies. Malheureusement l’expédition n’avait pas de troupes de débarquement, en sorte qu’il a été impossible de faire une descente. Les pirates ont donc conservé toutes leurs pièces. Les chaloupes se sont approchées du rivage, et ont incendié quelques praws et les campongs environnans. Tel a été le résultat de ce coup de main hardi qui fait le plus grand honneur au gouvernement colonial et à la marine néerlandaise ; et qui n’est probablement (au moins nous l’espérons) que le prélude du châtiment complet mérité depuis tant d’années par l’audacieux forban dont les incursions sanglantes et les courses annuelles ont désolé ces parages. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, la destruction absolue de la piraterie, dans l’archipel oriental et dans les mers de Chine, ne saurait être obtenue que par le concours franc, entier, énergique, des grandes puissances maritimes européennes. Cette plaie de l’humanité ne pourra être guérie que par des remèdes héroïques. Le mal a grandi, entretenu par les habitudes séculaires d’une portion considérable de la population de l’extrême Orient, et il ne sera extirpé que par des efforts combinés que nous appelons de tous nos vœux.

Les possessions néerlandaises des Indes orientales ont eu, comme l’Europe, leurs émotions politiques. Les événemens de février et leurs premières conséquences ont été connus à Batavia dès le mois de mars. Les démonstrations du parti libéral, les prétentions peut-être exagérées qu’il annonçait dans son enthousiasme, ont alarmé le gouverneur-général, et l’ont déterminé à prendre des mesures extraordinaires de précaution. Il a cependant autorisé une réunion des progressistes, et le résultat de cette réunion a été la rédaction d’une pétition au roi des Pays-Bas dont le but principal est l’abrogation des statuts qui interdisent aux jeunes gens nés dans la colonie l’accès des emplois publics, à moins qu’ils n’aient été élevés dans les universités des Pays-Bas. Des événemens d’une portée assez grave sont venus compliquer la situation du gouvernement colonial. Une seconde expédition, dirigée contre les Radjahs réfractaires de l’île de Bali, à l’effet de les obliger à observer les traités qui leur avaient été imposés en 1846, a échoué. Les Hollandais, après avoir emporté d’assaut une des formidables redoutes élevées par les Balinais, n’ont pu s’y maintenir faute de munitions. Le gouvernement colonial ne saurait se résigner à laisser impuni cet affront subi par ses armes. C’est à la fois une question d’honneur, de sécurité présente et d’avenir. L’opinion en Hollande s’est fortement prononcée pour la reprise des hostilités, et Bali devra tôt ou tard se soumettre à la domination de Java.

Sur d’autres points de l’archipel oriental, le gouvernement néerlandais est aux prises avec des difficultés moins sérieuses. Sumatra est tranquille, et on ne s’occupe que du développement des ressources agricoles. À Bornéo, le voisinage inquiétant des établissemens anglais de Laboean et Sarawack fait sentir aux Hollandais la nécessité de tirer tout le parti possible des avantages naturels que leur donnent la possession prolongée de certains points importans et leurs relations avec un grand nombre de princes indigènes. Célèbes s’efforce de profiter de la mesure tardivement libérale qui a déclaré Macassar port franc à dater du 1er janvier de l’année 1847 ; mais l’organisation défectueuse du système financier de Java rend les remises difficiles, et le commerce intérieur qui alimente les exportations est momentanément languissant par suite des hostilités qui ont éclaté entre le roi de Boni et celui de Sopeng. On se berce à Macassar de l’espoir que des expéditions s’organiseront prochainement en France et en Belgique, à l’effet d’exporter sur ce point les produits des manufactures de ces deux pays. Il y aurait là, en effet, pour notre industrie un important débouché. Malheureusement l’état du crédit semble interdire, pendant quelque temps, au commerce français toute opération de cette nature. Il est à espérer qu’avec le retour de la confiance, l’attention de nos commerçans se portera de plus en plus sur l’archipel oriental et sur les possessions néerlandaises.

J-Y.