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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1849

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Chronique n° 420
14 octobre 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1849.

Les vacances de l’assemblée législative ont cessé le 1er octobre. Quoi ! déjà ! Ç’a été, dit-on, le mot de beaucoup de représentans ; ç’a été aussi, à ce qu’on assure, le mot de beaucoup de fabricans, de commerçans et de marchands dans Paris et hors de Paris. On nous a même raconté à ce sujet une scène assez piquante. Dans la commission intérimaire, un jour de séance, les membres de la commission s’enquéraient de la tranquillité des esprits, et comme les rapports officiels n’étaient pas encore arrivés, un membre de la commission dit qu’il avait reçu une lettre du directeur de la police municipale. — Pouvez-vous nous la communiquer ? — Sans doute. — Dans cette lettre, le directeur témoignait de l’ordre qui régnait dans Paris. Il attribuait ce calme salutaire à plusieurs causes, mais particulièrement à l’absence de l’assemblée. Là-dessus, quelques membres de la commission et, un d’eux surtout qui avait pris part à la rédaction de la constitution de 1848, et qui, à ce titre, croyait à l’excellence des assemblées permanentes, se fâchèrent, disant que c’était une insolence. — Non, répondit le membre auquel la lettre avait été adressée, ce n’est point une insolence, puisque la lettre est toute confidentielle, et que je ne l’ai communiquée que sur votre demande ; c’est tout au plus une vérité.

Est-ce même une vérité ? Non. N’en déplaise aux trembleurs, la présence de l’assemblée législative n’est point une cause d’agitation et d’inquiétude. La est le plus grand instrument d’ordre et de salut publics que nous ayons ; mais, quoi ! on craint les divisions et les schismes, si fréquens en France : on craint cette excitation que la vie parlementaire donne aux passions, aux rivalités, aux zizanies. Notre pauvre pays a tant souffert de ce qu’on appelle la liberté, qu’il craint tout ; la discussion même lui semble avoir ses dangers. Le gouvernement parlementaire n’a évidemment pas beaucoup gagné à la dernière révolution.

Et pourtant que veulent ces esprits que la peur rendrait au besoin si décisifs et si hardis ? Ne voient-ils pas que le gouvernement parlementaire, soit sous une forme, soit sous une autre, est le seul possible ? Ne voient-ils pas qu’il est impossible de détruire en France une habitude de trente ans ? Ne comprennent-ils pas que la monarchie pure et simple n’est pas un expédient efficace ni surtout un dénoûment définitif ? La grande affaire aujourd’hui n’est pas de savoir comment le gouvernement républicain mourra, au profit de quelle dynastie, si les dynasties s’entendent ou ne s’entendent pas, s’il y a une alliance entre les deux branches de la maison de Bourbon : questions fort oiseuses en ce moment, supposé même qu’elles ne soient pas dangereuses ! La question selon nous, n’est pas de savoir comment le gouvernement républicain mourra mais comment il vivra, et nous posons d’autant plus hardiment la question sur le genre de vie de la république, et non sur son genre de mort, que nous ne sommes pas suspects d’avoir aucun enthousiasme pour l’enfantement du 24 février.

En posant ainsi la question, nous croyons répondre à la véritable pensée publique ; oui, la pensée publique comprend chaque jour davantage que la république ne peut pas vivre dans les conditions qui lui ont été faites. La machine semble avoir été fabriquée pour produire des révolutions, non pour produire un gouvernement régulier ; elle n’est propre qu’aux mouvemens brusques et soudains. C’est un grand ressort pour le hasard. Ces vérités-là commencent à se faire jour. Il y a quelques mois encore, tout ce qui tenait à l’organisation électorale du pays semblait quelque chose de sacré. Toucher au scrutin de liste, c’était un attentat. Aujourd’hui, les temps de la superstition sont passés ; on discute les reliques. Une circulaire excellente du ministre de l’intérieur appelle les conseils municipaux des villes de plus de vingt mille ames à délibérer sur l’organisation des élections municipales. Le ministre demande si, avec le scrutin de liste, « la représentation n’est pas restée défectueuse, en ce sens que, par l’effet du mode d’élection qui y est appliqué, tous les intérêts, toutes les professions et tous les citoyens n’ont pas été représentés, et par conséquent défendus dans la question des affaires communales. » Puis le ministre ajoute avec un grand sens, selon nous « Ces questions méritent d’autant plus d’attention que le suffrage universel a remplacé les électeurs censitaires, et que, dans les villes de vingt mille ames, les plus fort imposés ne sont pas appelés à participer au vote du conseil municipal en cas d’impôts extraordinaires »

Pour être indiqués avec un point d’interrogation, les défauts du scrutin de liste n’en sont pas moins signalés avec beaucoup de justesse dans la circulaire du ministre de l’intérieur. Non, dans les élections municipales le scrutin de liste, ne donne aucune garantie à la diversité des intérêts et des professions. Le scrutin de liste éloigne l’électeur de l’élu, en ce sens que sur la liste chaque électeur trouve à peine un nom qu’il aime et qu’il connaît. Tous les autres lui sont inconnus. Le scrutin de liste est un mode d’élection tout politique, et d’une politique révolutionnaire. La liste qui l’emporte met aux affaires des hommes qui sont tous de la même opinion, si bien qu’avec ce genre de scrutin le mélange et le tempérament des opinions sont impossibles. On était tombé d’un côté, on tombe de l’autre, et c’est ainsi que l’équilibre s’établit aux yeux de l’histoire, mais avec grand dommage pour les contemporains, qui ne se guérissent d’une contusion à gauche qu’en se faisant une contusion à droite. Ces inconvéniens du scrutin de liste, grands dans les élections municipales, ne sont pas moins grands, tout le monde le comprend, dans les élections politiques. Le gouvernement ne peut avoir aucun esprit de suite, ni surtout aucun esprit de modération. Aujourd’hui rouge, parce que la liste rouge l’a emporté ; demain blanc, parce que la liste blanche a prévalu. Passe encore si de cette façon vous aviez la véritable opinion du pays ; malheureusement vous n’avez que l’opinion d’une majorité formée à l’aide d’arrangemens arbitraires. Pourquoi, en effet, groupez-vous les opinions du département et non pas celles d’un ressort judiciaire ou d’une division militaire ? Pourquoi même ne groupez-vous pas les opinions de tout le territoire ? Il y aurait deux listes de 750 noms : les électeurs prendraient l’une ou l’autre. Ce procédé électoral correspondrait mieux au principe du scrutin de liste. Le principe du scrutin de liste, en effet, n’est pas d’avoir l’opinion de chaque électeur, mais l’opinion de tous. Les lois électorales qui s’inquiètent d’avoir la véritable opinion de chaque électeur et qui veulent ménager la liberté des consciences individuelles vont chercher l’électeur chez lui, dans son arrondissement, dans sa commune, dans sa section ; elle ne lui donnent qu’un candidat à choisir, de sorte que l’électeur sait ce qu’il fait et ne nomme que celui qu’il connaît. Les gouvernemens au contraire qui n’ont qu’une chambre unique, qui craignent en tout l’équilibre et le tempérament, qui aiment à aller par sauts et par bonds au lieu de marcher régulièrement, ces gouvernemens-là ne vont pas chercher dans chaque localité les opinions diverses pour les tempérer l’une par l’autre ; ils forcent les électeurs à faire un choix absolu et aveugle. Ils excluent, de dessein prémédité, les opinions et les partis modérés, et, comme le remarque avec raison la circulaire ministérielle, ces scrutins cassans et tranchans sont mille fois plus dangereux avec le suffrage universel qu’avec le suffrage censitaire. Avec le suffrage censitaire, il y avait entre l’électeur et l’élu une relation directe ; l’électeur connaissait ou pouvait connaître personnellement les candidats ; le suffrage universel rend cette connaissance impossible. Pour employer ici une expression de commerce, on vote sur échantillon.

La question du scrutin de liste contient inévitablement la question du suffrage universel. Cette question, au surplus, du suffrage universel commence à être discutée librement. La république peut-elle continuer à vivre avec le suffrage universel ? Tel est le doute qui s’élève dans les esprits. Le suffrage universel peut être bon pour fonder un gouvernement, surtout dans un pays qui ne croit qu’à la légitimité du nombre ou de la force, et qui ne croit plus ni à la raison ni à la tradition. Le suffrage universel est un principe ; ce n’est pas une institution ; il est né pour toujours faire quelque chose, et par conséquent pour défaire tout ce qui le précède. Et ne croyez pas qu’il se respecte lui-même ; ne croyez pas que le suffrage universel de 1852 respecte le suffrage universel de 1848 ou de 1849. Si le suffrage universel tenait compte d’autre chose que de sa volonté de la minute, il se suiciderait. Le suffrage universel crée sans cesse et détruit sans cesse. C’est sa nature et sa manie de toujours créer, et par conséquent il faut qu’il détruise. Il a créé la république et la présidence de 1848, et il détruira, soyez-en sûr, la république et la présidence, si au lieu de le renfermer dans sa nature et dans sa force, c’est-à-dire de le fixer et de le consolider comme un principe, on continue à en faire une institution, un procédé d’organisation politique. Changer un principe en procédé, erreur des gouvernemens théoriques, qui veulent toujours mettre en avant leur raison d’existence, et qui passent leur vie à toujours naître ; changer un procédé en principe, erreur des gouvernemens de fait, qui ne croient pas aux causes et ne croient qu’aux occasions.

Quand nous parlons ainsi, nous parlons du suffrage universel comme d’un principe abstrait, nous ne considérons pas milieu dans lequel ce principe se développe. Ce principe, en effet, pourrait ne pas avoir le genre d’activité que nous lui attribuons ; il pourrait être propre à faire vivre les gouvernemens, comme il est propre à les faire naître, qu’il pourrait toutefois être mauvais, à cause de l’état de la société. Nous ne sommes pas de l’école qui croit à la légitimité du suffrage universel : nous sommes de l’école qui ne reconnaît de droite que là où il y a la capacité de l’exercer ; mais, à côté et au-dessus de cette question de légitimité, il y a la question d’à-propos et de convenance. Dans un pays calme, où il y aurait des habitudes d’ordre et de régularité, où la vie patriarcale serait en honneur, où les traditions seraient puissantes et respectées, dans un pays pareil, le suffrage universel serait de mise sans inconvénient, et nous ne chercherions pas si le suffrage universel est légitime là où nous le trouverions utile et honnête. Est-ce là l’état de notre pays ? Chaque représentant revient de sa province ; il a vu, il a entendu. Que pense-t-il de l’état des esprits ? Le respect de la religion, du pouvoir, de la famille, de la propriété, est-il, oui ou non, en progrès ? Le socialisme est-il en décadence et en discrédit ? Il a peut-être quitté les faubourgs de nos villes manufacturières, ou du moins il n’y a plus le même ascendant ; mais il se répand dans les campagnes. Voyez les placards, les affiches, les prophéties qui infestent les provinces. À Vouziers, le partage des terres est affiché. Quarante et quelques ares de terre labourable, quatre ares de vignes, huit ares de pré, voilà la part de chaque citoyen ; nous ne savons pas si c’est la part des citoyens de la commune de Vouziers, ont s’il en doit être ainsi pour toute la France. Ailleurs, le socialisme se fait chansonnier, et c’est à l’aide des chansons que la colère et l’envie se répandent dans les classes laborieuses. Le pain en ce moment est bon marché, et c’est une grande grace du ciel. Cela n’empêche pas de faire et de chanter la chanson de la Faim :

La faim arrive au village,
Dans la ville, par les faubourgs ;
Allez donc barrer le passage
Avec le bruit de vos tambours !
Malgré la poudre et la mitraille,
Elle traverse à vol d’oiseau,
Et, sur la plus haute muraille
Elle plante son noir drapeau.

La question du travail n’est pas moins envenimée que la question du prix du pain. Ecoutez le couplet du Chant des Ouvriers :

Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échinés ?
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines.
Nos babels montent jusqu’au ciel,
La terre nous doit ses merveilles :
Dès qu’elles ont fini le miel,
Le maître chasse les abeilles.

Et ne dites pas que les chansons que nous venons de citer n’ont pas l’allure populaire, qu’elles sont prétentieuses et déclamatoires, que vous ne retrouvez pas là les flon flon de carrefour. La haine et l’envie font tout passer. Qu’importe que les mots ne se comprennent pas tous ? Dans les temps de guerre sociale, dans les pays en proie au sophisme, avec des natures aisément accessibles à l’envie l’oracle n’a pas besoin d’être clair ; il suffit qu’il réponde à la passion qui le consulte.

Maintenant, pour résister à tant de pernicieux efforts, que font les classes qui sont attaquées ? que fait la bourgeoisie ? que fait la noblesse ? Nous nous servons à dessein de ces mots hors d’usage, parce qu’ils correspondent à deux grands partis dans la société. Nous ne parlons pas ici de ceux qui font chanter dans leurs salons toutes ces belles chansons populaires, et qui jouent avec le cordon qui les étranglera. Ceux-là seront fort étonnés quand, au cinquième acte de la tragédie qu’ils se font représenter si gaiement, on viendra leur signifier qu’on a besoin d’eux pour le dénoûment, c’est-à-dire pour l’immolation de la victime. Ceux qui n’ont pas ces fantaisies d’artiste, que font-ils ? Ils se disputent, ils se discréditent mutuellement. Le bourgeois n’a rien perdu de ses rancunes contre l’ancien noble ; l’ancien noble ne peut pas pardonner au bourgeois son avènement de juillet.

« Savez-vous ce qui fait la force du socialisme dans la Haute-Loire ? dit fort bien le journal du département. — Vous-mêmes, vous, rien que vous, propriétaires, petits et grands !

« C’est un spectacle rare dans l’histoire que des classes englobées dans la même proscription et se faisant la guerre quand même.

« La conduite des démagogues est bien simple, et nous n’éprouvons aucune répugnance à accorder un grossier savoir-faire à ceux qui l’ont introduite au Puy. « Se servir de la haine que les propriétaires ressentent les uns contre les autres ; user les uns par les autres, en les frottant au fil de leurs amours-propres ; en un mot, diviser pour régner, » voilà tout le secret.

« On dit aux légitimistes :

« Voyez M. Flamand. Comment s’est-il enrichi ? Homme d’affaires, il a exploité la manie processive de nos campagnards. C’est en les volant, en leur prêtant de l’argent à 12 pour 100, en les fesant passer par les fourches caudines du tarif, qu’il est devenu assez riche pour briguer les plus hautes fonctions. Membre du conseil général, il n’a pas abdiqué ses pratiques déshonnêtes, et il moissonne de nouvelles richesses mal acquises. »

« Le légitimiste, flatté dans ses rancunes, écoute avec complaisance, et répète volontiers : « Il y a du bon dans ce discours-là. »

« D’autre part, les éternels fauteurs de désordre vont trouver les bourgeois et lui tiennent à peu près ce langage :

« Voyez-vous ce gros monsieur de la Croque-en-Sel ? Son de vient on ne sait d’où ; il y en a beaucoup comme cela au Puy ; Il prend des airs protecteurs en vous saluant, et se croirait déshonoré en franchissant le seuil de votre porte. C’est un carliste, malade d’une rage rentrée depuis la révolution de 1830, qui lui a enlevé sa place et qui vous adonné la vôtre. Il préférerait la république au régime constitutionnel bourgeois ; c’est un habit brodé qui vous fera, si Henri V revient, monter derrière sa voiture, comme un groom parvenu. Plutôt la potence et les rouges que cet affront ! »

« Bravi, bravo, brava ! crient nos bourgeois, qui répètent à leurs cliens : « Les socialistes ne parient pas trop mal ; ils ont parfois de l’esprit et sont d’ailleurs très bien intentionnés. »

« Si bien intentionnés, messieurs et mesdames, que, si cela continue, ils vous couperont le cou un de ces matins, et ce sera votre faute. En temps de révolution, c’est la récompense de la sottise politique.

Les couleurs de ce tableau sont un peu crues ; mais le tableau est vrai. C’est aussi à un excellent journal des départemens, la Province, publiée à Limoges que nous avons emprunté nos citations de chansons. Avant la révolution de février, quand les questions étaient toutes politiques, nous allions dire toutes personnelles, la presse des départemens ne pouvait ou ne voulait pas suivre dans tous ses détails le jeu compliqué des partis parlementaires. Depuis la révolution de février, comme la question est une question sociale et que la partie se joue partout, la presse départementale a pris un grand ascendant. Elle est partout sur la brèche ; partout elle fait sentinelle pour avertir la société, pour indiquer l’approche des ennemis. Que manque-t-il donc au parti modéré pour fonder la sécurité du pays ? Il a partout des organes courageux et habiles ; il a la majorité dans l’assemblée législative, et cette majorité a réélu pour son président l’homme qui, jusqu’ici, a le mieux su maîtriser les incartades turbulentes de la montagne. Le pouvoir exécutif n’est pas moins dévoué que le pouvoir législatif à la cause de la modération et de l’ordre. Averti du danger par les vigilantes sentinelles qu’il a partout dans les départemens, maître des lois et de leur exécution, que manque-t-il donc au parti modéré ? Ne sait-il pas où est le mal ? ne sait-il pas que les doctrines socialistes qui s’accréditent dans les campagnes ne sont dangereuses que parce que, dans trois ans ces doctrines voteront sur la présidence, sur l’assemblée législative, sur la république en un mot ? Séparez le vote des doctrines, le danger disparaît. En parlant ainsi, nous ne proposons pas d’abolir le suffrage universel, nous proposons seulement de le régler. Etablissez, comme l’avait fait la constitution de 91, l’élection à deux degrés ; faites que les électeurs primaires aient à nommer d’autres électeurs qui eux-mêmes nommeront les représentans ; nous sommes sûrs alors que les électeurs primaires ne nommeront pas, dans leurs communes, les plus brouillons et les plus factieux. Comme ils nommeront ceux qu’ils connaissent, ils nommeront les honnêtes gens, et ceux-ci, à leur tour, enverront à l’assemblée des hommes honnêtes et éclairés. La réforme du suffrage universel, voilà le but auquel doit tendre l’assemblée législative ; sans cela, elle n’aura été qu’une halte dans le mal.

Ce qui doit encourager le parti modéré à oser se défendre dans l’avenir, c’est l’affaiblissement et la division continue du parti socialiste. Chose singulière en effet, les doctrines font des prosélytes, et nous ne nous en étonnons pas ; elles ont pour prise sur le cœur humain les sept péchés capitaux : c’est une prise éternelle ; mais, si les doctrines s’étendent, le parti ne s’accroît pas : il n’a ni plus d’union ni plus de force qu’il n’en avait. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les déclarations des chefs du parti à propos du procès de Versailles. Ils annoncent qu’ils ne viendront pas prendre part aux débats de ce procès. Nous ne sommes pas surpris de cette résolution, mais nous, appelons l’attention sur les deux derniers paragraphes de la déclaration « On nous a dit que notre résolution serait calomniée, qu’on l’interpréterait à mal. Si cela vient de nos ennemis, peu nous importe ; si ce sont nos amis, qu’ils réfléchissent avant de blâmer. Nous leur dirons à tous, en finissant, que, s’il leur arrive jamais d’être jetés en exil après un grand devoir accompli, leur liberté ne nous paraîtra pas un privilège, et nous ne les accuserons pas de bonheur. » Comme cette dernière phrase est de quelqu’un qui connaît bien la démagogie et ses instincts envieux ! C’est donc de bonheur que les chefs réfugiés à Londres sont accusés par leurs compagnons d’émeute : la prison jalouse l’exil !

La déclaration de M. Ledru-Rollin n’est pas signée par M. Considérant. M. Considérant, cependant, a déclaré aussi, de son côté, qu’il ne viendrait pas se constituer prisonnier ; mais il l’a déclaré avec cette manière originale et presque comique qui appartient à M. Considérant. On se souvient que, racontant la scène du Conservatoire des Arts-et-Métiers, M. Considérant disait que ses amis étaient là, attendant l’émeute qui allait venir, et se demandant les uns aux autres : Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Pour des conspirateurs, l’attitude était grotesque. Le contumace n’est pas moins gai que le conspirateur : il propose aux cent quarante ou cent cinquante membres de la montagne dont les noms figurent au bas de la proclamation du 12 juin, « de déposer au parquet de la république une déclaration judiciaire, en conséquence de laquelle force sera à MM. les magistrats de les joindre au procès. Quelle que soit physiquement, dit-il, la question de signature, ils ont moralement adhéré, ils adhèrent moralement encore à notre protestation, et ils ont tous communié, pour le moins en esprit, avec la manifestation, constitutionnelle à notre sens et au leur, qui l’a suivie.

« Il n’y a entre eux et nous d’autre différence que celle d’avoir échappé, nous à la prison, eux à l’accusation, ils ont, au même titre que nous, le droit d’être accusés et de se faire condamner. Qu’ils revendiquent leur droit. On peut d’ailleurs, en faisant courir des listes de déclaration judiciaire convenablement formulées, donner à la mesure une extension magnifique C’est précisément la situation que je voulais créer, quand je proposais, le 11 et le 12 juin, à mes collègues, de décréter, à l’assemblée, la déchéance du pouvoir exécutif et de sa majorité, et de nous faire jeter cent cinquante ou deux cents, toute la représentation démocratique et sociale, en prison. Si nous suivons ce plan (mais il faut le bien suivre et se faire carrément arrêter), ces messieurs de la réaction se seront bientôt entredévorés.

« Je me résume : si l’on veut accomplir quelque chose de grand frapper un coup décisif, rendre le la cause un service sérieux, bien que ma mission spécial soit plutôt de faire des idées et de préparer les solutions organiques, je n’y résiste pas, j’offre ma liberté. S’il ne s’agit que d’actes individuels, sans portée, sans effet général ; s’il ne s’agit que d’un petit et faux calcul d’ambition, que de se grandir dans l’opinion démocratique, comme disent ceux de mes amis qui penchent pour que j’aille à Versailles ; s’il ne s’agit que de cela, je n’en veux pas. Eh ! bon Dieu ! je ne refuse pas de grandir ; mais j’estime que l’on ne grandit sérieusement que par des services sérieux, non par des artifices.

« Résumant en deux mots mon résumé, je dis : Ou toutes les têtes engagées du parti, ou, de ceux que l’ennemi ne tient pas, personne. »

Nous avons cité la déclaration de M. Considérant pour plusieurs raisons : et d’abord remarquons que si la prison jalouse l’exil, voilà l’exil à son tour qui jalouse le domicile. L’instinct démocratique est partout le même. Cependant nous trouvons assez raisonnable la réflexion de M. Considérant à propos des signataires de la proclamation des Arts-et-Métiers. Ils ont tous adhéré moralement à cet acte ; ils ne l’eussent probablement pas désavoué, s’il avait réussi. Quelle est donc la différence entre eux et M. Considérant ? M. Considérant est à Bruxelles, quoique accusé, et ils sont à Paris, quoique accusables, moralement du moins ; mais ils ont, eux et lui, voulu la même chose. Quand donc les accusables disent à M. Considérant l’accusé : Venez vous mettre en prison, venez être le martyr de la cause, cela fera bon effet pour vous et pour nous, M. Considérant répond gaiement : Venez vous-mêmes ; et comme on insiste, comme ses amis veulent à toute force qu’il aille à Versailles sans y aller eux-mêmes, M. Considérant explique avec beaucoup de sérieux, ce qui n’est pas moins gai, que son rôle est de faire des idées et non d’être martyr. Parti héroïque où chacun veut de son ami faire un illustre martyr, mais ne se soucie pas de l’être soi-même !

La montagne était en train d’être plaisante cette quinzaine. Elle a cru en effet devoir livrer un grand combat sur la suppression du mot citoyen dans le Moniteur. Voici comment les choses se passaient : à la tribune, tout le monde disait messieurs ; dans la salle des conférences, tout le monde disait monsieur ; à la ville et à la campagne, tout le monde disait monsieur ; dans le Moniteur, on disait citoyen. Pourquoi le Moniteur, si exact en toutes choses, était-il inexact en ce point ? Il parait que le salut de la république était intéressé à cette inexactitude. Cela nous a rappelé le temps où, sous la restauration, aucun député ne pouvait parler à la tribune sans avoir son habit. Le salut de la monarchie était intéressé, disait-on, au décorum du costume. Chose bizarre que chez nous le théâtre empiète toujours sur la vie réelle ? Nous aimons les oripeaux et le clinquant, clinquant monarchique un jour, clinquant démagogique un autre jour. Nous ne nous étonnons pas, au surplus, que la montagne tienne tant aux effets de scène. Eprise de chimères et de souvenirs, elle court après une société factice et impossible. S’appeler monsieur dans le Moniteur, fi donc ! le Moniteur est la scène, et sur la scène les acteurs se traitent de seigneur ! . Appelons-nous donc citoyens pour la lus grande pompe de l’opéra parlementaire ; nous nous appelons monsieur à la ville.

Toute ridicule qu’elle est, cette discussion a cependant son fonds sérieux. Le citoyen du Moniteur est un reste du protocole de cette république de mars et d’avril 1848, qui aurait été tout-à-fait une mascarade, si elle n’avait été en même temps un malheur. Qui ne se souvient du décret qui réglait le costume des représentans du peuple, et qui faisait une institution politique du gilet à la Robespierre ? Et les funérailles des victimes de février, où les différens peuples du monde devaient avoir leurs représentans (Moniteur du 4 mars 1848) ? Et les représentations nationales du Théâtre de la République, dans les entr’actes desquelles des masses musicales devaient exécuter des airs et des chants nationaux ? Et le programme de la fête du 14 mai, avec les jeunes filles vêtues de blanc, les trophées d’outils et d’instrumens, le char de l’agriculture portant trois arbres : un chêne, un laurier, un olivier, avec une charrue au milieu d’un groupe d’épis et de fleurs ? C’est dans ce temps-la que M. Ledru-Rollin, parlant au peuple dans la cour du ministère de l’intérieur, le 20 avril, après la revue de ce jour, disait gravement : « Ce soir, monté sur le faîte de l’Arc-de-Triomphe, je contemplais avec une indicible émotion, du haut de ce monument élevé à nos gloires, la grande scène qui se déroulait sous nos regards. Tout à coup un arc-en-ciel a sillonné les cieux ; j’ai senti mes paupières s’humecter à la vue de ce symbole d’amour et de concorde, et j’ai cru y reconnaître une sanction divine de notre immortelle, de notre évangélique devise de fraternité. » (Bulletin de la République, 20 avril.)

Pourquoi avons-nous rappelé les souvenirs de ce temps grotesque et désastreux ? C’est qu’ils expliquent les manies de la montagne ; elle vit dans un milieu composé des souvenirs de 93 et des mimodrames du Cirque-Olympique. Mais ces manies, elle veut les imposer à la France moderne, elle veut l’assujétir a cette vie de théâtre, et, si elle était la maîtresse, elle ferait de ce carnaval tragique le régime de la société moderne ; voilà où est le sérieux, voilà où est le danger.

Ne craignons donc pas de défendre la société moderne contre les tentatives qui ne sont que ridicules, sachant bien qu’ici le ridicule couvre et précède le danger. Soyons citoyens, c’est-à-dire prenons part aux affaires de la cité ; mais ne faisons pas de ce titre un mot de passe et une étiquette de parti. Soyons peuple aussi, c’est-à-dire sachons bien que nous avons tous les mêmes droits et qu’il n’y a plus de classe privilégiée, et, pour cela, repoussons les prétentions, du peuple tel que l’entend M. Juéry. M. Juéry a découvert que le peuple n’assistait pas aux séances de l’assemblée nationale. Quoi ! n’y allons-nous pas, vous, moi, quiconque en a le loisir ou l’envie, tantôt dans la tribune publique, tantôt avec le billet de M. Juéry ou de tout autre ? — Oui, mais ni vous ni moi nous ne sommes le peuple de M. Juéry. — Pourquoi ? Est-ce parce que nous ne portons ni la veste ni la blouse ? A ce compte, la blouse a remplacé l’habit français. L’habit français était le costume de la noblesse ; la blouse sera le costume d’une nouvelle caste. Nous commençons à entendre le dictionnaire de la montagne : les citoyens sont ceux qui portent le gilet de 93, et le peuple ce sont les blouses du 23 juin 1848.

Avec la montagne, on passe aisément du ridicule à la chimère. Aussi, entre la discussion sur le titre de citoyen et celle sur les droits du peuple de M. Juery, nous avons eu les mille et une banques de M. Pelletier. — Et comment doter ces mille et une banques ? — C’est bien simple, on les dotera avec les biens des communes, avec les fonds des compagnies d’assurance et avec de nouveaux impôts. — il faudra donc vendre les communaux ! On les vendra. — Et où le pauvre paysan mènera-t-il paître sa vache ? Où ira-t-il couper de la litière ? — nous oublions toujours qu’avec le système des mille et une banques, il n’y aura plus de pauvres ; on prêtera au paysan de quoi acheter un pré pour sa vache ; oui ! et le miracle, c’est que la banque prêtera à 3 pour 100, et paiera elle même intérêt à 5 de tous les fonds qu’elle prendra : différence, 2 pour 100. Ordinairement, les banques font leurs affaires en prêtant, je suppose, à 5, et en empruntant à 3. Ici les mille et une banques feront le contraire et ne feront pas banqueroute. C’est le cas de s’écrier, comme Molière : O la grande vertu de l’orviétan !

L’assemblée législative voulait écarter ces chimères par la question préalable ; mais M. Charles Dupin, rapporteur, a insisté pour qu’il y eût une discussion, et il a eu bien raison. Les gens d’esprit, et il y en a beaucoup dans l’assemblée législative, ont un grand défaut : ils ne tiennent pas assez compte de la bêtise humaine. Ils croient volontiers que ce qui est absurde paraît tel à tout le monde ; c’est une grande erreur. L’ignorance et l’erreur, qui, au temps de Molière,

En habits de marquis, en robes de comtesse,
Venaient pour diffamer le chef-d’œuvre nouveau
Et secouaient la tête à l’endroit le plus beau,

ne portent plus aujourd’hui les vêtemens que leur donnait Boileau ; mais, pour avoir changé de costume, elles n’ont pas changé de nature. Elles honnissent encore volontiers la raison et le bon sens, elles applaudissent à la chimère et à l’absurdité. Ce qui leur plaît surtout, c’est la promesse de l’impossible, et c’est là la grande amorce que les docteurs du socialisme tendent à ce qu’ils appellent le peuple. Comment donc détruire les grossiers sortilèges qu’ils emploient ? Les mépriser et les négliger ? Non. Il faut les discuter ; il faut avec patience et avec fermeté traîner au grand jour tous ces sophismes pernicieux ; il faut montrer combien ils sont vides et creux. Il y avait autrefois de méchans enchanteurs qui, prenant des feuilles de chêne, les faisaient passer aux yeux de leurs dupes pour des pièces d’or ; mais au bout de quelques heures l’enchantement se dissipait, et les pièces d’or redevenaient des feuilles de chêne. Il faut exposer aussi au contact de la vérité et du bon sens les promesses fallacieuses des orateurs populaires. M. Charles Dupin a appliqué cette méthode à l’institution des mille et une banques de M. Pelletier. Il a prouvé avec un grand et rare talent tout ce qu’il y avait de déceptions et surtout de spoliations dans ce système. Il est plus difficile qu’on ne pense de démontrer que l’absurde est absurde et que la raison est raisonnable. Il faut pour cela une force et une clarté d’esprit singulières ; il faut aussi beaucoup de vivacité, car les raisonnemens semblent souvent manquer pour démontrer la raison, et il faut les remplacer par des appels énergiques à la conscience publique. M. Charles Dupin eu, dans sa réfutation du système de M. Pelletier, toutes les qualités qu’il fallait à la bonne cause qu’il défendait. Il n’a pas parlé seulement pour l’assemblée et je l’en loue ; il a parlé pour tout le monde. Il a bien fait, car croyez-vous que M. Pelletier et les orateurs montagnards parlent pour l’assemblée ? Non ; ils parlent par la lucarne ; ils font de la tribune un tambour qui retentit dans la foule. Les orateurs du parti ont leur public, auquel ils s’adressent à travers l’assemblée ; et comme le langage de ces orateurs quelque peu mesuré qu’il soit, pourrait encore n’être pas compris par le public de la montagne, il y a des commentateurs chargés d’expliquer dans le patois du lieu l’éloquence des orateurs de la montage. Dans ces transformations successives, ce que le sophisme de la tribune acquiert de grossièreté et d’épaisseur peut à peine se concevoir ; mais ce qui est triste à dire, c’est qu’il ne perd rien de son efficacité perverse. Il y a des sophismes pour toutes les intelligences, comme il y a du vin pour tous les gosiers.

Si des affaires du dedans nous passons aux affaires du dehors, devons-nous parler de la question romaine ? L’assemblée législative dira dans quelques jours son dernier mot sur cette affaire, et déjà M. Thiers, dans un rapport qui est un modèle de justesse et de mesure, a inauguré et réglé la discussion Nous ne voulons aujourd’hui dire qu’un mot à ce sujet. Nous n’avons jamais hésité sur la nécessité de cette expédition, et nous ne sommes pas aujourd’hui embarrassés du dénoûment. Il ne nous étonne pas ; il ne nous fait pas repentir de l’humble approbation que nous avons toujours donnée. Nous avons été à Rome pour détruire la démagogie ; nous y étions d’autant plus obligés, que nous sommes une république. Les monarchies peuvent parfois laisser subsister les démagogies à côté d’elles. L’esclave ivre à Lacédémone enseignait la sobriété. La démagogie par ses excès, est un exemple favorable à la monarchie ; mais elle discrédite évidemment la république. La république est donc plus intéressée qu’aucun autre gouvernement à détruire la démagogie. Il y avait de plus, dans l’affaire de Rome, une circonstance à noter. Toutes les démagogies en Europe, la démagogie allemande, la démagogie italienne et la démagogie française, se donnaient la main, et toutes assaillaient à l’envi la république en France. Il fallait donc que la république française se défendît, et qu’elle continuât à Rome la victoire qu’elle avait remportée à Paris le 13 juin. C’est ce qu’elle a fait. Elle a détruit la démagogie romaine. C’était un des buts de notre expédition. Ce but est atteint. Nous regardons donc la mission militaire de la France en Italie comme accomplie et consommée.

Il y a une autre mission que la France peut s’efforcer d’accomplir à Rome, c’est de procurer aux populations romaines un gouvernement et une administration aussi appropriée que possible aux besoins du temps et du pays. C’est une mission toute diplomatique, et qui comporte dans son accomplissement du plus et du moins. Avons-nous, en effet, la prétention de rédiger à Paris la constitution que le pape doit donner à ses sujets ? Avons-nous la prétention d’imposer cette constitution au pape, sans qu’il puisse en changer un article ? Voulons-nous mettre sur ce point notre infaillibilité à la place de la sienne ? Non. La lettre du président, dont il a tant été question, indiquait les réformes que la France demandait au pape : elle en déterminait la nature, et, sous ce rapport, elle se rapprochait extrêmement du memorandum de 1831 ; mais elle n’était pas un ultimatum. Elle résumait les vœux de la France ; elle ne dictait pas des lois. Elle rentrait donc, par cela même dans le cercle de notre action diplomatique, qu’elle aidait et qu’elle hâtait.

Ne faisons pas l’affaire de Rome plus grosse qu’elle n’est, et surtout ne transportons pas à Paris les difficultés qui sont à Rome. Quant à nous, n’hésitons pas à dire que nous étions obligés de renverser M. Mazzini, et que nous ne sommes point obligés de gouverner au lieu et place du pape, selon nos idées et non selon les siennes. Si le pape gouverne mal, l’exemple des maux du gouvernement théocratique ne discréditera pas le gouvernement républicain ; nous sommes tranquilles sur ce point.

Une autre raison nous fait penser que nous devons, à Rome, nous contenter d’exercer une action diplomatique et ne point aller jusqu’à l’action administrative : c’est que, pour établir à Rome ce gouvernement équitable que nous imaginons, et qui ne serait ni trop ecclésiastique ni trop séculier, il faudrait qu’il y eût un parti modéré sur lequel nous pussions nous appuyer, et si nous en croyons tous les rapports qui nous sont faits, il y a à Rome des mazziniens et des grégoriens, des partisans de la démagogie et de la théocratie ; mais il n’y a point de parti modéré. Le gouvernement que nous souhaitons à Rome n’y a donc ni base ni milieu Comment créer tout cela du jour au lendemain ? Il faut demander des institutions qui permettent au parti modéré de naître et de grandir ; nous ne pouvons pas exiger que le présent soit déjà égal à l’avenir.

Les partis modérés ont de la peine à réussir en Italie. Voyez la chambre des députés en Piémont. Si la modération doit avoir quelque part l’ascendant de l’expérience, c’est en Piémont. La démagogie, qui a ruiné l’Italie centrale, a risqué aussi de ruiner le Piémont. Elle l’a mis à deux doigts de sa perte. Pendant la première guerre de Lombardie, et au moment des succès de Charles-Albert, la démagogie, en Italie (et peut-être faut-il dire en France aussi), a tout fait pour que ces victoires avortassent. Créer un roi et un royaume de l’Italie septentrionale, quelle horreur ! Qu’eussent dit les grands citoyens de Paris ? Aussi les grands citoyens de Milan s’employèrent-ils de leur mieux à brider l’essor de Charles-Albert. Ils ont réussi, ils ont changé sa victoire en retraite, ils ont ramené Radetzky à Milan, et aujourd’hui nous lisons que l’Autriche a augmenté l’impôt foncier de 50 pour 100 dans le royaume lombardo-vénitien. Ce sont les 45 centimes de la démagogie italienne. Seulement en Italie, si c’est la démagogie qui impose, c’est l’Autriche qui reçoit. Charles-Albert était vaincu une fois ; la démagogie l’a poussé à se faire vaincre une seconde fois. Cette fois elle n’a pas eu seulement le plaisir d’aider à la chute d’un roi, elle a ouvert le pays à l’ennemi, et nous avons vu le moment où cette monarchie piémontaise, qui s’est faite peu à peu aux pieds des Alpes pour séparer la France de l’Autriche, allait s’écrouler. Tant et de si douloureuses leçons auraient dû convertir le parti démagogique ; mais la démagogie est sourde et aveugle, et elle semble, en Piémont, vouloir reprendre, après Novarre, le jeu qu’elle a joué avant. Quelles ruines lui reste-t-il donc à faire ? Veut-elle détruire la tribune constitutionnelle et libérale qui est encore debout à Turin ? Le libéralisme en Italie n’aurait plus nulle part la parole. Ce serait une grande joie, car ce que la démagogie déteste le plus, c’est le libéralisme. Avec le despotisme, la démagogie espère toujours ; une insurrection peut lui rendre le pouvoir. Le libéralisme, au contraire, ruine la démagogie par sa base. De là la haine de la démagogie pour le libéralisme ; de là, à Turin, l’opposition folle et misérable que la majorité de la chambre des députés fait au ministère libéral de M. d’Azeglio.

La démagogie piémontaise croit-elle par hasard que, si elle renversait le ministère Azeglio, elle pourrait s’emparer des finances ? Ce serait comme à Novarre : elle ferait l’avènement du parti rétrograde, comme elle a fait la victoire de Radetsky. Où vivent donc les députés de Piémont ? Est-ce en Europe ou en Chine ? Ne voient-ils rien ? ne comprennent-ils pas la différence des temps et des momens ? Sont-ils encore en 1848, quand le monde est en 1849 ? N’ont-ils rien entendu de la Hongrie vaincue, de l’Allemagne revenant au gouvernement de la vielle diète monarchique de Francfort ? Le Piémont est en Italie, et le ministère d’Azeglio est en Piémont la dernière carte de la liberté. Faut-il la brûler ?

Pendant que la démagogie compromet à Turin l’avenir déjà si réduit de la liberté italienne, à Naples, où il restait encore quelques formes de liberté, ces formes vont disparaître, dit-on, devant les alarmes vraies ou fausses du pouvoir monarchique. Les libéraux napolitains sont emprisonnés ou exilés, et l’un d’eux, M. Ruggiero, chassé de Naples comme un démagogue, est insulté à Civita-Vecchia comme un absolutiste, passant en quelques heures des injustices d’un parti sous les injustices de l’autre, et donnant par cette double épreuve un triste exemple de l’état des esprits en Italie.

Nous étions tentés tout dernièrement de plaindre le roi de Naples, que lord Palmerston recommence à tourmenter par des notes diplomatiques. Nous étions tentés de nous demander pourquoi lord Palmerston, quand la Sicile est à peine soumise et calme, rallumait par son intervention inopportune cette vieille et sanglante querelle de Naples et de Palerme. Les nouvelles qui viennent de Naples, les exils qui frappent les libéraux modérés, les intentions absolutistes que semblent manifester ces exils, changent quelque peu nos dispositions. Si le roi de Naples emploie le calme dont il jouit à persécuter sans motifs le libéralisme italien et à abolir les garanties que donnent les institutions encore existantes, autant vaut alors que lord Palmerston vienne, par ses notes, troubler ce calme qui ne profile pas à l’ordre. Nous ne comprenons pas, nous l’avouons humblement, que l’Angleterre vienne ressusciter la constitution sicilienne de 1812, qu’elle s’en fasse de nouveau la protectrice, quand cette constitution de 1812 a été tout récemment le sujet d’une guerre cruelle entre Naples et la Sicile, quand surtout pendant cette guerre l’Angleterre n’a point cru devoir prendre fait et cause pour la Sicile insurgée. Tant que la question de Sicile était un danger pour la paix européenne, l’Angleterre s’est prêtée aux nécessités de la paix, et nous l’en félicitons ; aujourd’hui que la Sicile ne peut plus être qu’un embarras pour Naples, l’Angleterre se sert avec un malin plaisir de cet embarras et l’augmente à dessein. Cela veut-il dire que lord Palmerston aime mieux donner aux gens des coups d’épingle que des coups d’épée ? Cela veut-il dire que, voulant détourner le roi de Naples et même le pape de leurs penchans vers la réaction absolutiste, il a voulu, en parlant de la Sicile, mettre la puce à l’oreille des deux augustes habitans de Portici ? Nous confessons que, pour notre part, nous eussions mieux aimé un autre genre d’avertissement. La démagogie, même la démagogie sicilienne, toute recommandable qu’elle est à cause du voisinage de Malte, ne nous paraît pas un bon contre-poids à l’absolutisme. Ce sont des excès qui se remplacent l’un par l’autre, au lieu de se tempérer.

Et, puisque nous sommes en train, à ce sujet, de parler de nos sentimens de la veille, dirons que la note du ministre des affaires étrangères à Naples, en réponse à celle de M. Temple, est pleine à la fois de justesse et de dignité. Nous en aimons la conclusion, quand, faisant remarquer à M. Temple que la Sicile jouit d’une parfaite tranquillité, que les habitans sont heureux d’être rendus à la protection de leur souverain légitime, « il affirme au ministre anglais que, si aucun agent étranger ne tente de troubler la paix qui règne actuellement dans l’île, le roi est certain que tous ses sujets seront unis par un indissoluble lien d’affection et de fidélité pour leur légitime souverain. » Il assurément impossible de mieux mettre l’adresse d’une lettre ; mais, encore un coup, tout ce que nous disons là, c’est ce que nous pensions il y a huit jours, avant les récentes nouvelles de Naples ; c’est ce que nous penserons dans huit jours, si nous voyons que le roi de Naples, au lieu de chercher sa force dans la restauration du pouvoir absolu, la cherche dans la pratique modérée du gouvernement constitutionnel qu’il a fondé.

Nous avons parlé avec quelques détails des trois questions italiennes : celle de Rome, celle de Turin et celle de Naples, parce que ces questions n’ont plus long-temps peut-être à occuper l’attention du public : non pas que nous les croyons près d’être résolues, elles peuvent durer encore long-temps ; mais d’autres questions plus importantes sont en train de naître, et l’intérêt du drame européen va passer du midi à l’orient et au nord. Nous voulons parler de la question allemande et de la question turque.

Un mot d’abord sur l’Allemagne. Il faudrait peut-être expliquer les diverses phases par lesquelles la question allemande a passé depuis un mois, phases fort tristes et fort pénibles pour quiconque avait espéré que l’année 1848 ne serait pas seulement en Allemagne une année d’aventures et d’illusions. Faut-il renoncer complètement à cette espérance ? Faut-il se dire que l’œuvre de l’unité allemande, commencée par des philosophes et continuée par des démagogues, est une chimère qui était devenue un danger ? Faut-il que l’Allemagne reprenne patiemment le vieux collier de la diète de Francfort ? Nous reviendrons sur ces divers points ; nous ne voulons, en ce moment, que considérer l’Allemagne dans ses rapports avec l’Occident, et chercher si elle pèse encore ce qu’elle pesait, il y a quelques années, dans la balance diplomatique.

Que si quelque vieux Teuton, piqué de notre question, vient nous dire d’un air de défi : Et vous, qui êtes la France, pesez-vous aussi ce que vous pesiez, il y a quelques années, dans la balance diplomatique ? nous sommes forcés, hélas ! de dire non ; mais c’est précisément cette faiblesse progressive de l’Occident, sauf l’Angleterre, c’est cet amoindrissement de la France et de l’Allemagne, causé par les tentatives de la démagogie, qui nous fait tremble r quand nous jetons un regard sur l’état de l’Europe. Loin de nous consoler de l’affaiblissement de la France par l’affaiblissement de l’Allemagne, nous sommes d’autant plus inquiets. La Russie grandit chaque jour. Nous ne jalousons pas cet agrandissement, nous sommes même heureux que quelque chose de grand se fasse de notre temps et sous nos yeux. Seulement nous avons le droit de souhaiter que cet agrandissement ne soit ni aux dépens de notre indépendance ni aux dépens de la civilisation. Or, pour maintenir l’équilibre entre la Russie et l’Occident, il ne faut rien moins, nous en sommes persuadés, que les forces réunies de la France et de l’Allemagne. Oublions-nous l’Angleterre en parlant ainsi ? Non ; mais noms sommes persuadés que, si la lutte existait seulement entre l’Angleterre et la Russie, cette guerre colossale serait le consummatum est de l’indépendance européenne Nous appartiendrions au vainqueur, quel qu’il fût. Nous tenons donc beaucoup à la force de l’Allemagne, comme l’Allemagne doit tenir à la force de la France ; car c’est à l’Allemagne et à la France de maintenir entre la Russie et l’Angleterre l’équilibre de l’Europe.

Pénétrés de cette idée, cherchons quel poids l’Allemagne peut encore avoir dans les questions européennes. Il y a un an, l’Allemagne semblait acquise à la cause libérale ; il y a un an, le boulevard que nous fait l’Allemagne contre la Russie semblait s’affermir par l’union et l’affranchissement de toutes les populations allemandes. Nous n’en sommes plus là. Ce qui voulait être l’Allemagne a disparu ; l’unité allemande est rentrée dans le secret des ames et de l’avenir. Il n’y a plus en Allemagne que la Prusse et l’Autriche, l’Autriche affaiblie par son alliance avec la Russie, la Prusse cherchant sa destinée dans les incertitudes du libéralisme allemand, mais chaque jour perdant une illusion de ce côté et reprenant un souvenir de l’autre côté. Comme ce n’est pas seulement l’Allemagne éventuelle et chimérique que nous aimons, mais l’Allemagne réelle, nous souhaitons à la Prusse une destinée, à l’Autriche une réhabilitation. En attendant, nous n’avons en face de la Russie que deux puissances vacillantes et ébranlées, au lieu de deux puissances vivaces et fortes. Voilà l’attitude de l’Allemagne en Europe.

Tout ceci nous conduit à la question turque, et nous y conduit à travers les inquiétudes qu’excite cette question.

La question turque n’est rien, ou est tout. Si la Russie et l’Autriche ont demandé l’extradition de Bem et de Kossuth pour avoir le plaisir, l’une d’envoyer Bem en Sibérie, et l’autre de faire pendre ou fusiller Kossuth, c’est une mauvaise pensée de la part des deux puissances, c’est une petitesse et une cruauté, ce sera en même temps pour la Turquie l’occasion d’une conduite honorable et généreuse. Dût la guerre sortir de la querelle, si le but de la guerre, comme le but de la demande d’extradition, n’est qu’une œuvre de rancune et de vengeance, nous pouvons dire sous le rapport de la politique et non sous le rapport de la morale, nous pouvons dire hardiment ce que nous disions en commençant : La question turque n’est rien.

Mais, comme il est évident que deux grands souverains ne peuvent pas avoir été mus par une petite pensée de vengeance, il faut nécessairement qu’en demandant l’extradition de Bem et de Kossuth, ils aient eu l’espoir qu’on la leur refuserait. Ils ont cherché un grief et non un succès misérable : dans ce cas alors, la question turque est tout.

La Russie n’a rien demandé à l’Autriche pour récompense de la Hongrie reconquise ; mais elle peut prendre sur la Turquie le prix des services qu’elle a rendus l’Autriche, et c’est à quoi peut lui servir la querelle qu’elle vient de faire à la Turquie. Victorieuse en Hongrie et jouissant désormais d’un grand ascendant sur le haut Danube, la Russie peut, à l’aide d’une bonne ou mauvaise querelle avec la Turquie, s’emparer définitivement du Danube inférieur, c’est-à-dire des principautés moldo-valaques. Alors son pouvoir ira jusqu’à Orsova, et son influence jusqu’à Presbourg. Du Danube alors, que restera-t-il à l’Autriche ? Elle aura perdu la grande prise qu’elle avait sur l’Orient. Elle n’étendra plus la main jusqu’à la mer Noire, elle l’étendra à peine jusqu’au bout du Prater de Vienne, qui deviendra de plus en plus une capitale de plaisance, au lieu d’être une capitale politique.

Nous ne sommes pas étonnés que la gravité de la question turque, considérée de ce côté, ait frappé tous les esprits en Europe ; nous ne sommes pas étonnés que l’Angleterre, qui voit s’approcher la grande lutte qui finira l’Europe, s’émeuve tout entière, et qu’elle veuille entraîner la France dans ses colères et dans ses prévoyances. Nous penchons, quant à nous, pour l’alliance anglaise ; seulement nous faisons quelques réserves.

La première est un long et instructif souvenir de 1840. En 1840, l’Angleterre était depuis dix ans notre alliée intime. Elle nous a cependant sacrifiés le plus lestement et le plus dédaigneusement du monde. Nous nous sommes un beau matin trouvés seuls contre toute l’Europe, et cela par le fait de l’Angleterre. Il ne faut pas l’oublier. Cela ne doit pas nous faire rejeter l’alliance anglaise ; cela doit seulement nous avertir que nous devons, à l’exemple de l’Angleterre, n’être son alliée que dans la mesure de nos intérêts véritables, et que les sentimens ici ne sont pas de mise.

La seconde réserve que nous faisons, c’est que l’action que nous exercerons pour la défense de la Turquie sera purement maritime. Nous n’entendons pas commencer une guerre continentale. Une guerre continentale serait la guerre de l’Angleterre contre la Russie. C’est cette guerre-là que nous ne devons pas faire. Une guerre maritime est seulement une guerre de protection en faveur de la Turquie. C’est la guerre qui sort de la question actuelle ; nous n’entendons pas que la guerre soit plus grosse et plus étendue que la question qui l’aura enfantée. Nous savons bien que les distinctions que nous faisons en ce moment seront inapplicables, une fois la guerre commencée. La guerre ne pourra pas être maritime sans devenir bientôt continentale ; cela est vrai : raison de plus pour n’entrer dans cette guerre qu’à bon escient ; raison de plus pour qu’il soit bien entendu que nous faisons la guerre pour soutenir la Turquie dans la question présente, mais que nous ne faisons pas une croisade contre la Russie avec et pour l’Angleterre.

Nous avons cru devoir indiquer, dès le commencement de la question turque, de quelle manière nous la considérons, à ne regarder que l’état extérieur de nos relations. À regarder notre état intérieur, nous sommes encore plus convaincus que nous ne devons faire de guerres que celles qui sont inévitables, celles où notre intérêt et notre honneur sont évidemment engagés.


Un incident qui ne peut point en lui-même avoir, de suites bien graves, mais qui mérite cependant d’être apprécié, a récemment éclaté entre notre diplomatie et celle de l’Amérique du Nord. Depuis son origine, dont nous avons bien quelques raisons de nous souvenir, ce pays nous est uni par une permanente communauté d’intérêts, à laquelle notre dernière révolution est venue ajouter la similitude des formes de gouvernement. Nous n’ignorons pas que les hommes d’état de l’Amérique, en cela, d’ailleurs parfaitement habiles et sagement pratiques, ne prennent point plus que de raison souci de la forme des gouvernemens avec lesquels ils sont en relations. Nous savons bien, par exemple, qu’ils n’ont nulle répugnance à vivre en bonne amitié avec la Russie, et nous n’y voyons rien à redire ; puisqu’ils ont appris que cette entente amicale peut servir la prospérité de la république américaine. Nous ne doutons point pourtant qu’ils n’aient plus de satisfaction à entretenir la même amitié avec un pays où ils trouvent la communauté des principes unie à celle des intérêts. C’est pourquoi la durée des relations cordiales de la France avec l’Amérique du Nord nous semble suffisamment garantie. Que cette réciprocité de bons procédés, si naturelle et si facile entre elles, soit quelquefois altérée par de légères contestations de circonstance, cela reste cependant possible. Les circonstances de la vie extérieure d’un peuple sont infinies, les manières d’envisager les moindres intérêts varient autant que les personnes qui en font charge ; des discussions surviennent. Entre pays qui ne veulent point être en de mauvais rapports, on y porte d’ordinaire un cordial esprit de conciliation avec toutes les hautes convenances de langage qui sont de tradition et de devoir en diplomatie. Ces incidens passagers ne sont ainsi qu’une occasion internationale de se prouver la considération et la courtoisie que l’on se doit mutuellement. S’ils prenaient un autre caractère, ce ne pourrait être que la suite de malentendus réparables, de mouvemens non assez réfléchis, qui auraient un peu trop percé dans les formes. Il se pourrait d’ailleurs que l’irritation produite par les expressions d’une susceptibilité de part et d’autre non assez savamment réservée, fût le fait des intermédiaires plutôt que celui des gouvernemens eux-mêmes. De cette sorte, la question aurait encore moins de gravité ; dès l’instant où elle serait portée directement devant les deux cabinets, les causes de cette irritation sans fondement réel auraient bientôt disparu, elle serait elle-même promptement oubliée. Ainsi le pensait M. de Tocqueville, comme l’indique clairement la note qu’il adressait au ministre des États-Unis à Paris, à la suite de la contestation très vive qui s’est élevée entre le secrétaire d’état américain, M. Clayton, et M. Poussin.

M. de Tocqueville, tout en réservant la question d’intérêt commercial, qui était l’occasion du débat, avait fait, avec toute la convenance des formes, la part des circonstances et des personnes. D’ailleurs, avec l’accent très vrai de la sincérité, il en appelait de ce malencontreux incident aux sentimens de confiance réciproque qui inspiraient précédemment les rapports des deux pays. À la vérité, M. de Tocqueville n’avait pas mis tous les torts du côté de M. Poussin, et, à notre avis, c’était justice. Il est difficile de penser cependant que ce fût une raison suffisante pour le secrétaire d’état, M. Clayton, de répondre à ces avances par des considérations trop manifestement opposées à ces sentimens de conciliation auxquels M. de Tocqueville avait fait appel. Ce n’est point, en diplomatie, un fait rare de voir un gouvernement témoigner à un autre telle ou telle répugnance à entrer ou à rester en communication avec tel ou tel agent ; mais eût-on à exprimer la volonté absolue de ne le point accueillir ou de rompre avec lui personnellement il y a des formes de confiance amicale ou de convenance réservée auxquelles assurément M. Clayton eût pu recourir, sans cesser pour cela d’être un excellent patriote américain. Quoi qu’il en soit l’incident a trop le caractère d’une pure question de personnes pour laisser dans l’esprit des hommes d’état quelques craintes. L’attitude nécessairement amicale des deux pays dominera toujours des contestations d’un genre aussi peu international. En définitive, il n’y a point au monde deux états dont les rapports d’amitié soient aussi nettement tracés par les circonstances et par la nature, par les intérêts et par les principes. Dans le cas particulier, du point de vue diplomatique, c’est un avantage d’à-propos dont nous réclamons le bénéfice. Puis donc que la question est toute de personnes, nous terminerons par une remarque sur les personnes elles-mêmes. N’est-ce pas un jeu assez curieux du hasard que ce débat soit survenu précisément sous le ministère du savant et judicieux appréciateur des institutions et de la société américaines à l’occasion d’un autre écrivain admirateur passionné de l’Amérique du Nord, et que l’opinion de ce pays tient pour un demi-Américain ? On se trouve par instant mis à de singulières épreuves dans ses amitiés ou ses admirations politiques. M Poussin aura reçu ainsi des siennes un fâcheux retour. On lui devra toutefois la justice de reconnaître qu’il a porté dans ses fonctions un zèle dont le commerce de la France aux États-Unis lui sait gré. Le différend dont il subit aujourd’hui la peine est même la preuve de l’activité persistante avec laquelle il se faisait le champion de l’intérêt de ses nationaux.


— Nos possessions du nord de l’Afrique sont, depuis quelques mois, le théâtre d’événemens qui ne manquent pas d’une certaine gravité. La province de Constantine, jusqu’alors si tranquille, vient d’être troublée par la révolte de quelques tribus, tant au nord qu’au sud. Ces désordres seront promptement réprimés ; mais il est pourtant curieux de dire quelles en sont les causes et quelle est la gravité de la situation. La tranquillité n’est pas la soumission, et c’est là la grande erreur de la France à l’égard de la province de Constantine. Une moitié de la population, les Arabes, nous sont soumis ; les autres, les Kabyles, ne reconnaissent que d’une manière nominale l’autorité de la France. Cette province, enfin, renferme de grands feudataires auxquels les populations obéissent, et qui nous paient directement un tribut. Ben-Asdin, l’un d’eux, dont l’autorité s’étendait sur le pays connu sous le nom de Zouaga, qu’il maintenait sous sa domination, comme autrefois les barons féodaux leurs fiefs, avec six cents cavaliers bien équipés et bien armés, eut, au printemps de cette année, des difficultés avec l’autorité française. Ces difficultés devinrent assez graves pour que M. le général Herbillon crût devoir sortir avec une colonne. Il en eut bientôt raison, et Bou-Lakrass, un des parens de Ben-Asdin, fut nommé chef du Zouaga à sa place ; mais, au lieu de s’appuyer sur les influences de famille et de tente, il continua le système de Ben-Asdin, qui, retiré dans la montagne, ne cessa pas d’inquiéter par ses courses les populations. Bou-Lakrass, d’un caractère timide et peu énergique, n’était pas l’homme de la situation. Il eût fallu un homme vigoureux pour lutter avec Ben-Asdin. Le remplacement de Bou-Lakrass était devenu nécessaire. Pourtant M. le général de Salles, nominé au commandement de la subdivision de Constantine, hésitait encore à prendre un parti. Ces délais ont singulièrement aggravé le les affaires dans le nord de la province, et bientôt on allait ressentir de ce côté le contre-coup de l’agitation des Ziban, ce pays dont Biskara est le chef-lieu. Ces troubles avaient pour origine une faute de l’autorité française. M. le commandant de Saint-Germain, de si regrettable mémoire, avait été emmené, on ne sait trop pourquoi, par M. le général Herbillon, dans son expédition contre Ben-Asdin. Pendant ce temps, le cercle de Biskara avait été laissé aux soins de M. Dubousquet, chargé des affaires arabes. Cet officier était loin de connaître le pays, et il crut trop légèrement des gens qui vinrent lui parler complots et révoltes, quand il s’agissait simplement d’une chose fort ordinaire parmi les Arabes. Les spahis envoyés pour arrêter le prétendu fauteur de l’agitation, nommé Bou-Zian, eurent un conflit avec la population, et furent obligés de se retirer sans avoir pu exécuter les ordres qu’ils avaient reçus. L’étincelle était partie ; le désordre se propagea aussitôt. On se plaignit de ce que les marabouts, jusqu’alors exempts d’impôts, y avaient été assujettis cette année, et de ce que chaque dattier avait eu à payer 45 centimes de plus que d’ordinaire. Cette agitation, qui n’était qu’une fable un mois auparavant, ne devint, ainsi que trop réelle, et l’on dut se hâter de la réprimer ; mais, à cette occasion encore, des fautes graves furent commises. Par son imprudence, M. le colonel Carbuccia éprouva un échec devant le ksour de Zaacha, et sur-le-champ l’insurrection se propagea d’une manière effrayante, excitée par les marabouts. Sidi Abd-el-Afid, marabout, un des dignitaires de l’ordre de Sidi-Abderrhaman (association religieuse), se mit à la tête de l’insurrection, et fut assez confiant dans ses forces pour venir attaquer Biskara ; mais il fut devancé par le commandant Saint-Germain, et le succès aurait été complet, si la mort de ce brave officier n’eût fait regarder aux Arabes cette affaire comme une victoire pour eux. L’agitation fut donc loin de se calmer. Propagée par les frères de l’ordre de Sidi-Abderrhaman, dont presque tous les Kabyles font partie, elle a donné la main à l’agitation du nord, au pays du Zouaga. M. le général Herbillon est maintenant dans les Ziban, avec une forte colonne, et sans doute en ce moment la révolte est près d’être comprimée. La gravité de la situation pour la province n’est pas là, elle est dans le commandement même. Les Arabes, pour qui la force est le grand prestige et le grand droit, ne comprennent que l’action directe. Un général-papier ne peut leur entrer dans l’esprit. Or c’est ce que paraît à leurs yeux le général Herbillon, depuis que le général de Salles, nommé au commandement de la subdivision de Constantine, reçoit ses ordres et parle directement aux Arabes. Ceux-ci croient l’autorité déplacée, et la considération du commandant de la province en souffre. Autrement dit, la première mesure à prendre serait de supprimer la subdivision de Constantine, rouage inutile. Une autre cause de désordre dans la province est le tiraillement de l’autorité civile et militaire. Il faudrait transporter à Philippeville le siège de la préfecture. Philippeville, plus près de Bône, renferme 5,000 Européens et 300 Arabes ; Constantine, 22,000 Arabes et 1,500 Européens. Et que peut le préfet, M. Carette, lorsqu’il est brouillé avec l’autorité militaire ? Il n’a peut-être pas la prétention de garder sa banlieue de 14,000 hectares avec ses vingt gendarmes et ses deux gardes-champêtres, à douze lieues de Ben-Asdin, qui est libre de venir s’y promener selon son caprice. Grace à cette mesure, on verrait disparaître ces froissemens d’amour-propre et de vanité personnelle qui nuisent tant au bien du service, et que Constantine, comme toutes les villes où l’on est constamment en contact dans un étroit espace, voit renaître trop souvent. Le grand point pour la province, ce serait donc, avant tout d’y relever l’autorité et le principe d’autorité, car du jour où ce prestige s’affaiblit pour les Arabes, ils songent à un soulèvement. Vis-à-vis des Arabes, l’action personnelle du chef est presque tout, l’expérience nous l’a prouvé maintes fois. On dit, du reste, qu’appréciant la gravité de cette situation, le gouvernement songe à nommer au commandement de la province un homme qui par sa longue expérience des Arabes et son contact avec eux, a su acquérir une grande influence sur ces populations mobiles dans tous les postes qu’il a occupés, M. le général Bosquet.

— Les chambres espagnoles sont à la veille de reprendre le cours de leurs travaux. Donneront-elles au gouvernement une majorité aussi compacte que dans la précédente session ? Tout le fait croire. La retraite de M. Mon ne change rien à la politique du cabinet, ni à sa situation vis-à-vis du pays. L’unique chance de dislocation pour la majorité est dans l’absence des difficultés et des dangers qui, en 1848, rallièrent au gouvernement toutes les nuances du parti conservateur ; mais, dans ce cas même, bien loin de créer des embarras, la demi-rupture de M. Mon et de ses anciens collègues ne serait plus qu’un accident heureux. L’ancien ministre réformateur se désignerait en effet assez aux regards pour grouper autour de lui tous les modérés dissidens, de sorte que le futur tiers-parti, si tant est qu’il arrivât a se dessiner, recevrait précisément son impulsion du plus actif promoteur des mesures que le ministère a pour mission et pour programme d’appliquer. M. Mon deviendrait ainsi, pour ses anciens collègues, un auxiliaire plutôt qu’un obstacle. Aux différences de situation près, il serait pour le cabinet de Madrid ce qu’est sir Robert Peel pour le cabinet de Saint-James ; un rival en principe, un point d’appui en fait. Ce stimulant d’une opposition bienveillante et loyale intervenant dans les questions courantes, non pour entraver le ministère, mais bien pour accélérer sa marche, pour partager sa responsabilité, serait peut-être plus nécessaire qu’on ne croit. Assurément, les anciens collègues de M. Mon n’ont pas abandonné ses plans financiers, ils les ont plutôt étendus ; mais ils tâtonnent un peu trop, quand plus que jamais ils ont le champ libre pour agir. La nouvelle loi douanière, par exemple, avait été assez mûrement étudiée pour qu’aucun doute ne pût planer sur son esprit : comment s’expliquer dès-lors le retard apporté à la promulgation de cette loi, si ce n’est par des scrupules hors de saison, par je ne sais quelle prudence vétilleuse qui s’attache gratuitement à ménager des exigences déjà vaincues et à tourner des difficultés déjà surmontées ? M. Mon, avec cette obstination systématique, avec ce caractère un peu entier, qui, dans ses rapports individuels, lui ont fait plus d’un ennemi, mais qui sont le secret de ses plus heureux coups de main politiques, M. Mon serait allé plus rondement au but. Et qu’importe en effet que la nouvelle loi douanière pèche par les détails ? La grande question, c’est d’utiliser en toute hâte et à tout prix le principe même de cette loi, c’est de supprimer la contrebande ; car voilà la condition première des innombrables réformes à opérer dans les finances, dans le personnel administratif, dans l’armée, dans tous les services publics.

Quel sera le rôle de l’ancienne opposition dans les luttes pacifiques qui vont s’engager ? Ce qu’il était dans la session précédente : l’inaction absolue. Dès 1848, à une époque où les idées révolutionnaires semblaient avoir conquis tout le reste de l’Europe, les principales notabilités du petit groupe espartériste des cortès avaient eu le bon esprit de refuser l’alliance des partis extrêmes, et, pour leur tendre la main, elles n’iraient certes pas choisir l’heure où ces partis ont perdu tout concours moral au dehors, tout concours matériel au dedans. Dernièrement, à propos des élections municipales, les démocrates du Clamor ' ont essayé d’organiser une sorte d’agitation légale : leurs plans ont surtout échoué devant les antipathies du groupe dont nous parlons. Il boude encore, mais il cherche évidemment à se rallier, et accepte en attendant, avec assez de philosophie des faveurs que fait pleuvoir sur lui l’administration du général Narvaez.

Il est fortement question à Madrid d’affermer le revenu des douanes. Ruineuse sous l’empire de l’ancien système douanier (car les fermiers trouvaient alors tous les premiers leur compte à faire la contrebande), cette mesure semblerait devoir offrir aujourd’hui de notables avantages. Les fermiers, ne pouvant plus compter désormais que sur leur bénéfice légal, chercheraient à l’étendre, et, comme l’intérêt particulier est beaucoup plus vigilant que l’intérêt public, quelques années de ce régime suffiraient pour discipliner le personnel des douanes, pour assurer et régulariser l’entière perception des droits. Ce n’est pas tout : le gouvernement, qui a besoin d’argent, soit pour éteindre des dettes ruineuses, soit pour subvenir à des dépenses productives, et qui ne pourrait emprunter aujourd’hui qu’à des conditions exorbitantes, trouverait des conditions équitables le jour où il pourrait offrir à une compagnie de capitalistes un gage sûr. Toutefois, si l’on y regarde de près, les inconvéniens de cette mesure l’emportent de beaucoup sur les avantages. On ne peut oublier le rôle qu’a joué l’esprit d’agiotage dans la plupart des troubles civils de la Péninsule : serait-il dès-lors prudent de mettre aux mains de quelques spéculateurs tout le personnel des douanes, c’est-à-dire un véritable corps d’armée ? Ajoutons que la compagnie concessionnaire, afin d’obtenir des conditions plus avantageuses lors du renouvellement de bail, aurait intérêt à dissimuler le chiffre réel de ses bénéfices, ce qui priverait en partie l’état de l’accroissement indéfini de revenu qu’amènera le nouveau tarif. Le gouvernement espagnol a prouvé, depuis dix-huit mois, qu’il voulait renoncer à la politique d’expédiens ; il a plus que jamais besoin ici de cet esprit de prévoyance auquel nous nous sommes plu des premiers à rendre justice.

Le projet d’expédition contre les Maures du Riff n’a pas encore eu de suite sérieuse, et cependant l’attitude de ces turbulens voisins des possessions espagnoles est de plus en plus audacieuse, la complicité de Muley-Abderrhaman de plus en plus évidente. Il est à regretter que, dans un moment où la France avait, elle aussi, à régler un nouveau compte avec la duplicité marocaine, les deux pays n’aient pas joint leurs griefs. Nous l’avons déjà dit, la France et l’Espagne ont dans le Maroc les mêmes intérêts à défendre, le même mauvais vouloir à combattre, les mêmes intrigues européennes à déjouer.



— Les théâtres lyriques, à moins d’une œuvre dramatique sérieuse que rien malheureusement ne fait prévoir, conserveront encore cet hiver la prééminence sur les théâtres littéraires. Déjà ils ont inauguré avec bonheur la saison, et, en attendant la prochaine réouverture du Théâtre-Italien, nous avons eu deux nouveautés piquantes à l’Opéra et à l’Opéra-Comique. La Filleule des Fées, que le premier de ces théâtre a donnée il y a peu de jours pour Mlle Carlotta Grisi, est un charmant ballet, quoique un peu long ; la musique de M. Adam et surtout la danseuse ont été parfaitement accueillies par le public. Mlle Grisi a déployé une grace, une légèreté et une souplesse qui font presque oublier sa célèbre devancière, Mlle Taglioni. Avec la Filleule des Fées, la reprise du Prophète et des Huguenots pour Mme Viardot, l’Opéra pourra monter à son aise la nouvelle partition de M. Auber. Quant à l’Opéra-Comique, sa situation prospère sera long-temps continuée par la Fée aux Roses et Mme Ugalde, la cantatrice à la mode. Il n’a manqué à M. Halévy, pour faire de son dernier opéra petit chef-d’œuvre, que d’avoir pu substituer quelques phrases de récitatif au dialogue banal qui vient çà et là interrompre l’harmonie de sa partition. La fantaisie du sujet, le monde idéal dans lequel il se meut, et que la musique de l’habile compositeur a réussi à peindre avec toutes les délicatesses des plus fines nuances, demandaient cette unité harmonieuse. M. Halévy est certainement poète beaucoup plus que l’auteur de son libretto ; quand sa musique est chargée de la situation, elle l’exprime avec un lyrisme bien loin de la vulgarité où vous rejette le dernier point d’orgue de la prima donna. Après les éclats de sa voix si limpide et si bien perlée, dont chaque note se détache ronde, pure et brillante, qui n’a ni arrière-saveur d’étude ni hésitation, qui chante comme les oiseaux du ciel, pour le bonheur de chanter, quand de ce monde lumineux où cette voix vous laisse vous êtes rappelé à terre par l’émission d’un organe lourd ou commun, le contraste est d’autant plus grand, le désenchantement d’autant plus cruel, que Mme Ugalde, qui est une ravissante chanteuse, dit la prose d’une manière déplorable. Tout le monde eût gagné à ce que M. Halévy fit des récitatifs. La Fée aux Roses nous a rappelé un charmant opéra de M. Auber, le Dieu et la Bayadère, partition pleine d’imagination et d’élégance. Ce n’est pas seulement le dieu Brahma et les pagodes indiennes qui nous font trouver de l’analogie entre ces deux ouvrages, mais bien le sentiment spirituel et fin, l’entente délicate de ce monde fantastique dont tout musicien croit tenir les ailes entre les doigts en mettant des sourdines à son orchestre, et qui cependant a toujours été intraduisible aux esprits vulgaires. M. Halévy, comme M. Auber, possède dans sa mélodie ce charme qui fait danser les sylphes au bout de chaque note ; on sent, au premier accord des instrumens combinés, qu’on est transporté loin du monde réel, que le caprice et la fantaisie vous entraînent. Au premier acte, le trio des trois soprani et la ronde qui le suit, la romance de Nérilha et une grande partie du second acte, sont des morceaux excellens de sentiment et de couleur. Quant à la partie de l’opéra que j’appellerai la partie réelle, elle est traitée avec la consciencieuse supériorité que M. Halévy met en toute chose ; nous n’avons pas à nous occuper de ce côté dans lequel le compositeur a fait depuis long-temps ses preuves.