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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1851

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Chronique n° 468
14 octobre 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1851.

On nous rendra cette justice, que jamais ici nous n’avons été les échos obligés d’un homme ou d’un parti. Nous cherchons avant tout dans notre loyauté d’honnêtes gens et d’écrivains consciencieux, nous cherchons à rendre l’impression la plus exacte et la plus sincère que les événemens nous laissent à mesure qu’ils se déroulent. Cette impression, nous n’allons pas volontiers la demander aux conciliabules plus ou moins autorisés dans lesquels on prétend décider pour la France et sans elle, nous n’allons pas davantage interroger en esclaves ces dictateurs qui s’arrogent trop souvent le droit de confisquer une opinion tout entière au profit de leur caprice ou de leur fortune. Nous nous sommes incessamment appliqués à reproduire les émotions et les pensées de cette grande masse du public impartial qui vit en dehors des coteries, qui juge les personnes et les choses avec son simple bon sens, qui ne se préoccupe pas des calculs individuels, qui obéit d’ordinaire par un véritable penchant aux lois les plus manifestes de l’intérêt général. Nous savons tout ce qu’il y a d’objections faciles contre les impulsions de cette foule obscure ; nous ne voulons pas dire qu’elle ne se laisse jamais emporter à la mobilité même de ses sensations, et qu’elle ne soit point quelquefois la dupe des prestiges dont elle subit l’empire. Nous disons seulement qu’au bout d’un temps assez court, toutes ces variations se compensent et se balancent ; nous disons qu’il se fait une sorte de moyenne équitable dans les idées communes, et cette moyenne que nous y trouvons en tout, nous tâchons de l’exprimer. Notre effort est de saisir cette appréciation instinctive du pays par lui-même et de la lui renvoyer fidèlement. Ce n’est pas toujours une tâche commode ; il faut se résigner à s’isoler un peu, à ne point suivre quand même tous ces petits drapeaux de circonstance qui ne sont jamais la bonne monnaie d’un grand ; il faut s’exposer aux mécontentemens alternatifs des uns et des autres, les partis et leurs chefs établissant en règle qu’on n’a pas le droit de ne point leur donner de gages, et accusant de désertion quiconque ne s’enrôle pas. Nous avons connu ce qu’il en coûtait de résister à ces exigences ; nous avons vu plus d’une fois les vieilles amitiés se refroidir, les nouvelles s’irriter. Nous nous sommes pourtant consolés en songeant que, par-dessus le chagrin de toutes ces brouilles éphémères dont nous pouvions plus ou moins souffrir nous-mêmes, il y avait la joie de parler vrai pour l’enseignement et le bien de tous ; nous nous sommes consolés en nous répétant que de moins en moins la France était la chose des partis, qu’en dessous des tiraillemens exercés à la surface par tant de despotismes factices, il y avait un mouvement universel d’ordre et de progrès contre lequel rien ne pourrait prévaloir. Nous avons redit aussi bien souvent la vieille sentence : Nolite confidere principibus hominum, quia non est fides in illis. Les princes des hommes, les princes par droit de naissance et les princes par droit de conquête ne nous ont jamais inspiré que cette confiance raisonnable avec laquelle on est prêt à tous les reviremens de leurs humeurs, parce qu’on ne jure jamais sur leur parole.

Aujourd’hui, par exemple, nous sommes prêts, et nous ne saurions arrêter la libre expression de la profonde tristesse avec laquelle nous considérons la crise où décidément l’on s’obstine à nous plonger. Nous sommes de ceux qui ont toujours témoigné le plus d’égards, les égards les plus désintéressés comme les plus respectueux, à M. le président de la république. Nous ne voyons pas pourquoi nous tairions la raison de cette attitude qui nous plaisait. Avant l’élection du 10 décembre, nous ne connaissions du prince Louis Bonaparte que les antécédens qui avaient révélé sa jeunesse à la France, — et cette jeunesse, trop risquée dans des témérités qui n’avaient pas compromis qu’elle, nous inspirait une méfiance qui s’étendait invinciblement jusqu’à l’homme même mûri par le malheur et par les années. Beaucoup alors, jusque parmi ceux qui cédaient à l’entrainement, fermaient les yeux pour n’en pas voir les conséquences, et donnaient leur vote sans donner leur cœur. À bien dire, au bout du compte, nul ne donna son cœur en ce temps-là, et puisqu’on en vient à se persuader aujourd’hui qu’il règne dans l’air je ne sais quel souffle d’adoration superstitieuse, puisqu’on semble croire à je ne sais quel retour d’une idolâtrie morte, rappelons-le derechef à présent : — ce ne fut point par amour pour personne que les campagnes et les villes votèrent comme elles firent au 10 décembre ; ce fut pour infliger, en usant d’un nom caractéristique, la contradiction la plus formelle à un régime dont elles étaient offensées. Ce n’était pas qu’elles eussent du goût pour le régime impéiial ; c’est qu’elles avaient une revanche à prendre sur le régime républicain des conquérans de février, dont les honorables eflorts du général Cavaignac n’avaient pu leur persuader qu’on fût déjà sorti. La perspective, l’éventualité du régime impérial, la chance possible des velléités napoléoniennes, c’était au contraire le mauvais côté de la grande candidature. Les illustres patrons qui en avaient endossé l’initiative et la responsabilité ne consentaient point à la laisser envisager par là ; ils couvraient d’une indulgence qu’ils n’ont peut-être point depuis assez pratiquée tout ce qui, dans le passé de leur candidat, pouvait faire suspecter l’avenir. Ils ne craignaient point d’affirmer que c’était un jeune homme ignoré de la France, et les esprits raisonnables qu’ils convertissaient bon gré malgré essayaient du moins de se figurer que l’élu de leur choix n’était plus en ellet le héros de Strasbourg et de Boulogne. On ne se rassura point tout de suite.

Lorsque cependant on eut lieu de constater la sagesse résolue avec laquelle le nouveau dépositaire de l’autorité exécutive se dérobait aux avances des partis extrêmes, lorsqu’on le vit accepter avec empressement le concours salutaire des partis modérés et préférer leurs conseils, on lui sut un gré prodigieux de l’effort qu’il paraissait s’imposer pour vaincre les ardeurs de ses anciens rêves. On l’aurait cru guéri lui-même, tant il mettait de zèle à guérir la France de ces maux dont la contagion intellectuelle et morale ne l’avait pas anciennement épargné. Ce furent d’heureux instans dans ce mariage du président avec le pays. Comment l’union fut-elle rompue ? À qui doit-on imputer les torts de la rupture ? Nous n’avons pas envie de recommencer ici l’histoire de ces péripéties déplorables ; nous nous sommes toujours attachés à marquer exactement les torts respectifs qui avaient tour à tour gâté toutes les causes. L’opinion les signalait, les relevait l’un après l’autre dans tous les camps, et sa critique s’est trouvée chaque fois d’une justesse incomparable. On résumerait assez bien le sens de ces vicissitudes que le jugement public a traversées depuis trois ans, en disant pour conclusion que le président de la république n’a jamais ni perdu aux attaques trop évidemment dirigées contre lui, ni gagné aux représailles trop précipitamment essayées par lui. Le public lui tenait compte des difficultés qui s’élevaient sur son chemin, lorsque la force des choses ou des passions humaines suscitait devant lui des rancunes dejfraîche date ou d’anciennes prétentions. Pour peu qu’il montrât de sang-froid et d’impassibilité, on lui était reconnaissant de déconcerter ainsi des agitations trop souvent stériles ; son flegme était estimé presque à l’égal du patriotisme. Il était convenu qu’il devait être plus vertueux que tout le monde ; c’est justement ce qui faisait qu’il était assez facile de l’excuser quand il ne semblait pas l’être plus que les autres. Il était convenu que dans ce temps et sous cette constitution où personne n’est obligé par un serment, seul il avait prêté un serment qui l’obligeait : après cela, plus en principe on exige des gens, plus à l’occasion on se relâche avec eux ; aussi l’on ne s’émerveillait pas beaucoup qu’il n’affectât point de répéter soir et matin en 1851 le serment de 1848. Par un autre point encore, le président de la république s’était concilié cette sorte d’approbation tacite qui accorde d’autant plus qu’elle est moins violentée. Le président savait reculer à propos. Si quelquefois, partagé entre les souvenirs de sa vie antérieure et les expériences de sa vie présente, il permettait trop aux premiers de dominer les autres, si la fatigue du plus laborieux de tous les gouvernemens le portait à marquer quelque inclination pour un gouvernement plus sommaire, il s’arrêtait, il rétrogradait aussitôt qu’il sentait la résistance naturelle de ce temps-ci vis-à-vis des procédés d’un autre. Et voyez la singulière faveur dont l’opinion entourait ce pouvoir consacré par la nécessité ! Elle s’obstinait à s’alarmer moins des pas risqués trop hardiment qu’elle ne se félicitait des pas dont on avait reculé. Elle en était arrivée à croire que toujours on reculerait, quand on voudrait avancer sans elle, et c’était peut-être un motif qui l’eût empêchée de se refuser toujours. On sait cette rude parole qui fut bel et bien prononcée : Pour un pas de gagné, il faudra reculer de quatre. L’opinion ne haïssait pas d’être ainsi tout à la fois déliée et redoutée, et comme die aimait la patience que le président déployait dans de certaines rencontres, elle aimait aussi cette impatience qui ne manquait jamais de se désister à point par crainte de la trop brusquer. Tout cela composait une physionomie où il y avait, au milieu de traits beaucoup plus modernes et certainement moins nationaux, un peu de cette vieille sapience qui n’a jamais gâté chez nous la popularité des princes.

Nous avons indiqué dans tous leurs momens ces phases intéressantes de la situation présidentielle ; nous nous sommes associés tantôt aux espérances et tantôt aux appréhensions qui naissaient de telle ou telle conduite. Nous avons constamment voulu plutôt espérer qu’appréhender, et nous avons cru plus au bien qu’au mal. Quel que fût cependant l’optimisme avec lequel on accueillait généralement le rôle de la présidence, il y a toujours eu deux endroits par où elle n’a pas cessé d’inquiéter ceux qui ne se soucient point de courir les aventures politiques, pas plus eu grand qu’en petit. On s’est blessé plus d’une fois, dans les hautes régions du pouvoir exécutif, de la réserve trop discrète qui accompagnait les adhésions les plus utiles. On aurait même été jusqu’à penser, s’il fallait en croire des indiscrétions trop brutales pour avoir quelque chose d’authentique, on aurait pensé que les fonctionnaires ne se dévouaient point assez au pouvoir qui les nomme ; les fonctionnaires ne seraient plus désormais, dans ce langage dont on fait un emploi si regrettable, que « des athées politiques qui ne se dévouent qu’à leurs traitemens. » Quant à la réserve des hommes les plus considérables, on l’explique, sans distinction de personnes, avec une courtoisie aussi extraordinaire. Ce sont d’enragés amateurs de portefeuilles, « qui seraient ministres de Belzébut, si Belzébut en donnait. » Si les traitemens ou les portefeuilles avaient cependant cette vertu d’atlraclion qu’on leur prêle avec la magnanimité de gens incapables de l’éprouver eux-mêmes, pourquoi donc ceux qui les détiennent seraient-ils précisément ceux dont on gourmande la froideur et le détachement ? pourquoi s’aviseiaient-ils de les demander à de futurs dispensateurs plutôt que de les garder en se livrant à qui les leur a distribués ? Et ce n’est pas seulement au sujet du pays officiel que se présente cette question singulière, c’est à propos des gouvernés aussi bien que des gouvernans. Pourquoi la nation, qui doit certainement une reconnaissance très fondée au prince Louis Bonaparte, ne s’y est-elle pas encore abandonnée davantage ? C’est que les hommes politiques, les fonctionnaires, la nation elle-même, étaient peut-être sous le coup de cette double inquiétude dont nous parlions tout à l’heure, et que nous allons expliquer, car les événemens menacent de la justifier trop.

Non, la nation n’est point ingrate, mais elle entend savoir ce qu’on ferait de sa reconnaissance ; non, les fonctionnaires ne sont point des athées, mais ils entendent savoir le dieu qu’on leur donnei’ait à servir ; les hommes d’état enfin courront tant que vous voudrez après les portefeuilles, mais ils ne s’exposeront point de gaieté de cœur à se découvrir un beau matin sous le bras les portefeuilles de l’impossible. Tel est l’objet multiple de deux grandes inquiétudes qui n’ont jamais tout-à-fait disparu. On s’inquiète de cette foi singulière dont on aperçoit la sourde et continuelle infiuence dans la personne principale qui siège au pouvoir ; — on s’inquiète de l’infatuation croissante des personnes secondaires dans l’entourage. Voilà les deux périls dont la menace toujours imminente a frappé les yeux atlentifs au milieu même des inslans les plus calmes, et prévenu, chez quiconque réfiéchissait, l’expansion d’une confiance plus entière. M. le président de la république mettrait volontiers dans sa vie plus de roman qu’elle n’en comporte déjà : il s’adjuge une étoile. Toute la sagesse pratique dont il a donné tant de preuves ne l’a pas débarrassé de cette fausse religion qui n’est bonne qu’à exterminer toute sagesse. Par un curieux mélange d’inspirations contraires, il est en même temps dévot par rapport à lui-même et avisé par rapport aux autres : quand sera-t-il assez avisé pour se garer tout-à-fait de sa propre dévotion ? C’est ce qu’on pourrait appeler le danger du fanatisme. Ce fanatisme allait peut-être assez bien aux hommes de Plutarque, comme on disait il y a cinquante ans : il en faut prendre son parti et s’arranger désormais pour être un homme de Plutarque moins les visions. Le danger de l’infatuation des entourages est tout aussi sérieux. L’infatuation est la maladie de toute puissance dans le temps où nous sommes, parce que la puissance est plus grande, et l’individu plus faible que jamais ; on n’en finirait pas d’étudier sur le vif les ridicules ou les fautes des ministres infatués. Les ministres pourtant ont des contradicteurs publics qui les redressent ; mais où sera le remède contre l’infatuation des conseillers à huis-clos, qui, ne se heurtant jamais aux obstacles réels, prennent pour réalisées toutes les chimères dont ils repaissent leurs ambitions subalternes, qui d’ailleurs, mesurant la fortune qu’ils doivent faire par celle qu’ils ont faite, s’étonnent avec raison de ne pas être encore montés plus haut, quand ils ont déjà monté si vile ? Cette infatuation est surtout redoutable dans le gouvernement des époques troublées, parce que les entourages se renouvellent alors fréquemment, et se recrutent à l’aide du hasard plutôt qu’en raison du mérite.

Le fanatisme et l’infatuation ont-ils, à l’heure qu’il est, accompli leur chef-d’œuvre, en imposant à notre malheureux pays une crise nouvelle, une crise plus grave peut-être et plus féconde en ruines qu’aucune de celles que nous avons vues depuis la révolution de février ? Nous avons trop sujet de le craindre, et c’est l’amertume de cette angoisse patriotique qui déborde comme malgré nous dans ces lignes. Le ministère tout entier se retire ; le préfet de police, M. Carlier, le suit dans sa retraite. Le président, se séparant de la majorité dont ce ministère était l’organe, veut maintenant obtenir d’elle l’abrogation de la loi du 31 mai. Ce soir même, le gouvernement de la république est tombé décidément en dissolution, et la France attend pour savoir à qui vont aller les épaves du naufrage, car c’est vraiment un naufrage que cette soudaine rupture qui éclate à point nommé au sein des grands pouvoirs. Le prince Louis Bonaparte croit sans doute assurer le triomphe d’une candidature jusqu’à présent inconstitutionnelle, comme nous l’avons toujours dit, en passant ainsi d’une politique à une autre : l’opposition si loyale, si honorable qu’il a rencontrée dans son cabinet l’avertira-t-elle que c’est aussi fonder sa candidature de 1852 sur une base toute contraire à celle qui l’avait soutenue eu 1848 ? En 1848, quoique élu par le suffrage illimité, il était le représentant avoué de l’ordre et de la société : en 1852, après que les abus du suffrage illimité ont été démontrés et vaincus de concert avec le président par la majorité de l’assemblée nationale, de cela seul que le président voudrait encore recourir au suffrage illimité, il s’ensuivrait qu’il ne pourrait plus s’offrir à la France sous le même drapeau qu’en 1848. Le drapeau de la France amie des lois aux élections de 1852, c’est cette loi solennelle du 31 mai dont le pouvoir exécutif ne veut plus. Nous le dirons jusqu’au bout cette loi est un drapeau.

Les funestes conseillers qui se réjouissent aujourd’hui d’avoir prévalu sur les conseillers officiels du prince Louis-Napoléon lui déclarent qu’il n’y aura dans l’abrogation de la loi du 31 mai rien de plus difficile, ni de plus sensible que dans la destitution du général Changarnier. Cette disgrâce ne frappait qu’un homme, et heureusement elle ne brisait pas son épée. L’abrogation de la loi du 31 mai replace la société tout entière sous la main de la révolution, et elle la désarme. Reste seulement à savoir comment s’opérera le désarmement. Quand on aura nommé des ministres pour proposer à la majorité du parlement de défaire son œuvre, il faudra d’abord défaire cette ancienne majorité pour en refaire une autre. Si par hasard on l’a contre soi, et qu’elle ne veuille point se rendre à discrétion, ne sera-t-on pas bien avancé ? On aura risqué le coup de tête ! voudra-t-on risquer le coup de main ? Rassurez-vous, disent les grands docteurs ; ils iront tout seuls ! La peur les portera bientôt à vous complaire ! Ils auront peur des exclus de la loi du 31 mai, peur de leurs fusils, peur de les rencontrer, le fusil à la main, devant les urnes électorales ! — S’il n’y a plus en France de meilleur argument politique que la peur, qu’importe désormais la France, et qu’a-t-elle besoin de durer dans le monde ? Mais peur contre peur, c’est peut-être le moyen de donner du courage aux plus poltrons. Quelle sera donc la peur la plus vive, ou d’aller aux élections avec la loi du 31 mai et un gouvernement sérieux, ou d’y aller avec le suffrage universel, organisé, surveillé, présidé par un ministère que formeraient ou protégeraient M. de Lamartine, M. Véron et M. de Girardin ?

Absorbés dans l’anxiété de cette crise intérieure, nous ne trouvons pas le courage de regarder maintenant au dehors et de résumer les affaires étrangères. Nos lecteurs nous pardonneront pourtant deux mots sur des choses qui nous ont touchés de trop près pour leur être à eux-mêmes tout-à-fait indifférentes. La mort de M. le comte Alexis de Saint-Priest enlève à la Revue un collaborateur dont le caractère lui était aussi cher que ses travaux lui étaient précieux. M. de Saint-Priest laisse inachevée une Vie de Voltaire qu’il préparait depuis deux ans. Il a été enlevé par une fièvre typhoïde pendant un voyage qu’il faisait en Russie, où l’appelaient ses recherches littéraires et ses affections de famille. Ce deuil est venu nous frapper il y a quelques jours. Aujourd’hui même nous avons eu la satisfaction d’être acquittés par la cour d’assises de la Seine sur la plainte portée contre nous par le général Pacheco, qui nous accusait de l’avoir diffamé dans certaines observations que nous avaient fournies des documens officiels relatifs à Montevideo. La plainte était en même temps dirigée contre le Journal des Débats. La bonne foi du Journal des Débats et de la Revue a été clairement établie par les éloquentes plaidoiries de MM. Chaix-d’Est-Ange et Nogent-Saint-Laurens. Elle a été hautement reconnue dans un langage plein de mesure et de sagesse par l’organe du ministère public. On avait d’autant moins entendu désigner le général Pacheco, qu’on ne le connaissait même pas. Le général a voulu parler lui-même ; il l’a fait avec une énergie originale, qui a intéressé tout le monde. La plaidoirie de Me Flandin, son avocat, n’a pas été aussi heureuse : on ne remplace pas facilement la logique par une sentimentalité déclamatoire et l’esprit par l’impolitesse.

ALEXANDRE THOMAS.
REVUE LITTÉRAIRE.
HISTOIRE, ROMAN ET POÉSIE.

Un des vices dominans de la littérature actuelle, père de beaucoup d’autres, c’est le factice et l’artificiel dans les choses de goût, dans l’expression des idées et des sentimens, dans la manière d’envisager et de reproduire le monde moral ; c’est l’absence de toute proportion vraie entre la réalité des choses et l’inspiration littéraire. L’existence même des écrivains a je ne sais quoi de chimérique et de faux qui contraste avec les conditions saines de la vie, ôte à la longue à l’esprit tout sens juste et pratique, et se reflète nécessairement dans le mouvement de la pensée. Vous souvenez-vous de Pierre Schlemihl, le malheureux héros de Chamisso qui avait vendu son ombre pour les sacs d’or de Fortunatus, et qui, une fois dépouillé de cette ombre dont il n’avait pas senti le prix, se heurtait à toutes les impossibilités et à tous les refus, considéré comme un être incomplet, ne réussissant à rien et finissant même par vouloir vendre son ame pour retrouver ce qu’il avait perdu ? Le fantastique enfant de l’imagination allemande n’égalait pas en perplexité et en impuissance l’art contemporain, qui semble, lui aussi, avoir aliéné quelque chose de lui-même. — le sentiment du vrai et du réel, je suppose, — et qui s’épuise en efforts pour remplacer ce qu’il n’a plus par une impulsion artificielle. De là tant d’essais infructueux, tant de productions factices et inconsistantes ; de là tant de recherches furieuses pour aboutir à une manière quelconque de se faire considérer. Que d’œuvres chamarrées et tatouées de mille couleurs d’emprunt ! quelles souillures, quelles impuretés monstrueuses ne sont point devenues des vertus dans le creuset de nos observateurs et de nos alchimistes ! quelles sentimentalités niaises n’ont point été érigées en poésie ! quelles violations de la nature morale et de l’histoire n’ont point été transformées en vues lumineuses et profondes ! Le fonds et l’essence de toute cette littérature facilement reconnaissable, c’est le mépris de la vérité, c’est l’habitude de jouer artificiellement avec tous les élémens, avec le présent comme avec le passé, avec l’observation et avec l’histoire comme avec la nature, avec les émotions patriotiques comme avec les mystères les plus inviolables de l’ame humaine. — Nous avons ainsi le dernier mot de cette théorie fastueuse de l’art pour l’art, qui consiste à substituer un certain nombre de chimères décriées aux réalités morales, de même que l’idéologie met ses abstractions à la place des réalités politiques.

Lettré ou idéologue, quel est le plus rhéteur des deux ? C’est le châtiment de l’insurrection romantique, qui avait commencé par la révolte contre les procédés et les recettes de convention dans l’art, de finir justement par la reproduction de tout ce qu’elle avait prétendu détruire, de toutes les combinaisons factices des rhétoriques oiseuses. Voici bien quelques années, par exemple, que nous pouvons suivre M. de Lamartine dans ses pérégrinations à travers toutes les sphères politiques et intellectuelles. L’auteur de Raphaël ne se lasse point de s’enivrer lui-même et d’enivrer les autres de sa parole. Il semble même qu’en dépassant ce qu’il appelle discrètement aujourd’hui le milieu de la vie. il soit saisi de quelque remords de n’avoir produit dans ses belles années que les Méditations et les Harmonies. Le sceptre des romanciers et des chroniqueurs expéditifs tombait en déshérence, hélas ! au souffle de la révolution de février : M. de Lamartine affiche l’ambition singulière de le ramasser et de le tenir à son tour. Il n’a point quitté la plume du publiciste, qu’il s’arme de celle de l’historien et vient ajouter une Histoire de la Restauration à ses autres œuvres historiques ; la plume de l’historien elle-même lui échappe à peine, qu’il continue par le Tailleur de pierres de Saint-Point la série de ses récits romanesques, ou plutôt toutes ces œuvres, sans compter les commentaires de sa propre poésie, les candidatures latentes et les discours, il les conduit à la fois avec cette facilité prodigue qui le distingue, au risque de mêler les teintes et les couleurs et de perdre le fil conducteur dans ce labyrinthe d’une nouvelle espèce. Pour mieux dire, en menant ainsi de front la politique, l’histoire et le roman, M. de Lamartine a entrepris en même temps les trois choses les plus impossibles à son génie ; et le secret de ces impossibilités, c’est que si nul n’a plus d’abondance de veine, plus de fertilité d’images, nul aussi n’a moins le sens des choses réelles, c’est-à-dire la première des qualités quand on veut mettre la main aux affaires positives, raconter l’histoire d’un peuple, ou écrire cette autre histoire des passions et des mœurs qu’on nomme un roman. L’instinct de la réalité chez M. de Lamartine se perd en éblouissemens ; l’esprit de conduite dans la vie active, d’observation dans la vie morale, se résume à ses yeux dans une figure heureuse, dans un accent d’éloquence souvent factice, encore même lorsqu’elle coule le plus naturellement. Les événemens ne se représentent point à lui comme l’enchaînement pressé et invincible du drame humain, mais comme un ensemble qui concorde avec ses propres évolutions, ou comme une vaste trame où son imagination se joue. Les caractères qu’il retrace s’empreignent perpétuellement des traits d’un idéal flottant et mobile qu’il porte en lui ; la sympathie pour les malheurs publics s’apaise et s’éteint dans le sentiment d’un rôle personnel à justifier ou à préparer.

Ce n’est point que les pages chaque jour jetées au vent par M. de Lamartine, ce n’est pas que ses histoires spécialement ne contiennent bien des élémens de succès. Elles exercent un certain genre de fascination qui peut se résumer en un mot : elles se font lire. Oui, sans doute, il en est ainsi de ces premiers volumes de l’Histoire de la Restauration. Seulement, à quoi est due cette espèce de séduction à laquelle on cède ? Elle tient justement peut-être à ce que l’histoire telle que l’entend M. de Lamartine est aussi peu que possible de l’histoire ; elle n’en a ni la rigueur, ni les recherches, ni la précision substantielle. En choisissant une époque, M. de Lamartine compose et improvise sur cette époque plus encore qu’il ne la raconte et ne la fait connaître. L’histoire s’échappe à chaque instant, entre ses mains, en épisodes merveilleux, qui ressemblent à des tableaux de genre ; le cours du récit se plie à toutes les sinuosités de l’inspiration et à tous les caprices du pinceau ; une sorte de lumière phosphorescente flotte sur les hommes et sur les scènes où ils agissent. C’est la contre-partie idéale, artificielle et lumineuse de la réalité ; — espèce de fantasmagorie où les personnages se succèdent, depuis M. Pozzo di Borgo transformé en Alcibiade jusqu’à Marie-Louise transformée en fille poétique du Tyrol, au regard plein de rêves, à l’ame pleine d’horizons mystérieux, victime de la brutalité de Napoléon dans ses entrainemens de cœur, et victime encore dans sa renommée de notre fanatisme pour l’empereur, qui n’avait pas le droit de lui demander, à ce qu’il paraît, d’être égale à son destin. L’impression qui résulte d’un tel ensemble ne peut point être celle de la mâle gravité de l’histoire ; c’est l’impression d’une course lyrique, épique, romanesque, à travers les événemens. Quand il s’agit d’un temps lointain qui se perd dans une confusion demi-fabuleuse, ce procédé d’idéalisation et de transfiguration, sans être meilleur, s’explique du moins par le caractère légendaire des choses auxquelles il s’applique. Quand il s’agit d’une époque toute voisine, contemporaine même, et sur laquelle les données réelles, les témoignages vivans abondent, — d’une époque toute positive et livrée au soin de reconstruire avec les débris de tous les régimes un régime mesuré, sensé, pratique, où tous les intérêts aient leur place, — quand il s’agit enfin de personnages comme Napoléon et Marie-Louise, comme Louis XVIII et M. de Talleyrand, M. de Richelieu et M. de Villèle, peut-être reconnaîtra-t-on qu’aux inconvéniens déjà propres à une telle manière d’écrire l’histoire, il s’en joint d’autres qui tiennent à la nature du sujet même. La restauration a été une époque à beaucoup d’égards sacrifiée. Jetée entre une ère d’héroïsme militaire pi-esque surhumain, de gloire immortelle, et une époque où nous, générations nouvelles, nous nous étions accoutumés à voir la révolution française, dans ses résultats bienfaisans, définitivement arrêtée et fixée, la restauration a eu le malheur de commencer comme un abaissement d’abord, de ne point réussir ensuite, et elle a eu à essuyer les récriminations et les injustices de tous les bords. Elle mérite aujourd’liui d’être étudiée et peinte autrement qu’avec des déclamations, des préjugés et des antipathies vulgaires de parti ; elle mérite cette attention non-seulement parce que beaucoup parmi les hommes qui y ont figuré étaient d’honnêtes gens agissant sincèrement dans ime pensée de bien public, mais encore parce que, pouflqui sait méditer, ces quinze années sont pleines de lumières et d’instructions. Seulement ce n’est qu’avec beaucoup d’exactitude, une grande fermeté de jugement, une impartialité calme, appuyée sur une conscience parfaitement assurée et un sentiment très développé des nuances, que cette étude peut devenir féconde, et c’est en tout cela que M. de Lamartine pèche le plus dans son Histoire de la Restauration. Un des côtés caractéristiques de ces premiers récits, c’est une haine invétérée, invincible, qui perce contre Napoléon. M. de Lamartine a pardonné dans ses histoires à beaucoup de monstres, et a jeté même sur eux parfois l’éclat de ses réhabilitations : il ne pardonne pas à l’empereur ; il tombe à son égard dans de véritables puérilités de peinture injurieuse ; il fait passer dans son éloquence les plus ridicules commérages de l’histoire. Je me suis demandé d’où pouvait provenir cette haine : est-ce le poète de la restauration, autein* de l’ode sur Bonaparte, qui parle encore par la bouche de M. de Lamartine ? est-ce l’amant fraîchement enflammé de la république ? En y réfléchissant, je m’explicjue cette antipathie par une autre cause : c’est la haine naturelle et simple de l’idéologue, de l’imagination chimérique, contre l’homme qui représente la plus grande réalité de ce siècle, à moins que, dans ces tentatives réitérées pour décrier une illustre mémoire, il ne faille voir un calcul, comme on l’assure. M. de Lamartine en efiel entreprenait récemment, dans ses publications quotidiennes, de prouver au peuple qu’en se rattachant dans les crises suprêmes au seul grand nom qui lui soit familier, il avait commis une inconséquence, un contre-sens : l’historien de la restauration veut éclairer le peuple français, — et il lui jette en pâture une caricature de son idole !

Le romanesque occupe une grande place dans les récits historiques de l’auteur des Girondins ; il communique aux événemens et aux personnages quelque chose d’inconsistant et de spécieux qui abaisse l’histoire en la dénaturant. Le romanesque du moins, dira-t-on, n’est point de trop dans le roman. Ceci est peut-être une question encore. Il y a le roman que je veux appeler vrai, parce que ce qu’il y a de fiction, loin de violer la vérité humaine, la reflète et la continue, parce qu’il offre la mesure juste et variée des combinaisons possibles de la nature morale, et il y a le roman que j’appellerai purement romanesque, parce que tout y est artificiel, les caractères comme l’action, la portion observée comme la portion imaginée. M. de Lamartine, en dépeignant dans Raphaël la nature merveilleuse et l’are de son héros, fait de lui un être doué des facultés les plus contraires, qui aurait pu devenir le peintre de la vierge de Foligno ou César, Caton ou Tasse, Job ou Shakspeare, Démosthènes ou Byron : c’est là ce que j’appelle le romanesque dans le roman ; c’est la combinaison impossible d’élémens que la nature se refuse à réunir ; c’est l’idéal factice, la réalité devenue un rêve. Ceci est plus sensible encore dans des récits qui ont, comme le Tailleur de pierres de Saint-Point, l’ambition de reproduire la vie populaire, où la réalité est bien plus arrêtée et plus tranchée.

Je ne veux point trop analyser le Tailleur de pierres. Il y a assurément dans l’œuvre de M. de Lamartine des descriptions prestigieuses, des parties pleines d’émotion et de charme, sans être d’une nouveauté singulière. Il y a parfois quelque chose de touchant dans le dévouement mâle et obscur du tailleur de pierres, Claude des Huttes, qui, amoureux d’une jeune fille et observant l’amour d’un de ses frères aveugle pour la même personne, quitte les montagnes du Mâconnais pour laisser Denise se faire paisiblement l’ange du malheureux privé de la vue ; mais c’est l’élément principal du roman qui est faux. Pour tout dire, Claude des Huttes est trop de la connaissance et du voisinage de M. de Lamartine à Saint-Point. Que le pauvre tailleur de pierres, exalté par la souffrance intérieure et retiré dans la montagne, conçoive l’idée de refuser son travail aux riches qui le paieraient pour se consacrer tout entier aux pauvres comme lui, dont il n’accepte ni salaire ni secours, — là n’est point l’extraordinaire, bien que je trouve beaucoup de subtilité dans le fait d’un homme qui meurt finalement de besoin, en refusant un bouillon que de pauvres gens viennent lui offrir. Là où l’observation réelle cesse, là où le vrai disparait, c’est lorsque l’auteur fait de son héros une sorte de type épuré de sanctification populaire, une espèce d’oracle d’une religion que je soupçonne fort être celle de M. de Lamartine lui-même, non que je connaisse le symbole religieux de M. de Lamartine ; mais je retrouve dans les paroles du tailleur de pierres les mêmes ardeurs vagues, le même amour de l’infini, des azurs flottans, des saintes psalmodies des vents, des échos sonores, les mêmes communions avec les oiseaux, les vallées, les montagnes et tout ce qui vit, les mêmes invocations au Dieu universel, que dans les trop nombreuses professions de foi de l’auteur de la Chute d’un Ange. Quand le pauvre Claude des Huttes, dans ses dialogues avec M. de Lamartine, dit en parlant de Dieu : « Je le vois comme un cadran marqué en chiffres de soleils sur le ciel, et dont l’aiguille sans fin s’allonge, s’allonge, s’allonge toujours en vain vers les bords de ce cadran, sans les atteindre jamais ;… » quand il se figure Dieu comme un « œil infini, » ou comme « un éblouissement de rayons rosés, » et qu’il ajoute par un semblant de retour au vrai de la nature : « Je vous dis cela très bêtement ! » on est tenté de lui répondre : Non, mon brave homme, ce que vous dites là, vous ne l’avez point trouvé sur votre montagne. Cela peut bien ressembler, suivant votre expression, « aux ombres de l’aile d’un oiseau sur le soleil ; » mais ce n’est pas vous qui le dites : c’est voire interlocuteur qui parle par votre bouche. L’homme qui gagne sa vie en taillant la pierre ou en labourant le sol n’a pas de ces raffinemens merveilleux de religion. Il croit au bon Dieu plus simplement ; il croit au prêtre qui le marie, qui baptise ses enfans et en fait des chrétiens ; il croit au cimetière où de père en fils il va reposer en terre bénie ; il aime à placer les premiers fruits, les œufs ou les agneaux nouveau-nés au pied de la croix du chemin, lorsque le curé, aux Rogations, parcourt les campagnes, et bénit au nom du bon Dieu les moissons naissantes. — Ceci n’est qu’un point dans cette vie populaire et rustique sur laquelle M. de Lamartine répand la prodigalité excessive de ses couleurs et de ses transfigurations.

Combien cette vie est mieux peinte dans un roman bernois dont M. Saint-René Taillandier parlait récemment, et qui vient d’être traduit heureusement : Uli, le valet de ferme ! livre simple et vrai, d’une réalité si saisissante, d’une moralité si juste et où l’idéal se dégage pas à pas comme un parfum sain et pénétrant. Les écoles contemporaines, il y a quelque trente ans, ont beaucoup accusé les faiseurs de pastorales du xviiie siècle d’avoir dénaturé ce monde populaire par la fadeur de leurs peintures. M. de Lamartine et bien d’autres ne remarquent pas qu’ils ne font qu’imiter les procédés du xviiie siècle. Seulement, M. de Florian poudrait ses bergers, les faisait participer des élégances musquées de Trianon et mettait sur leurs lèvres des romances mythologiques ; M. de Lamartine enlumine ses personnages populaires de teintes humanitaires, leur met à la bouche des professions de foi panthéistes, et écrit leur histoire dans ce langage opulent et démesuré qui est une des fascinations de ce temps-ci, style singulier où tout se mêle, où les expressions d’une métaphysique raffinée s’appliquent souvent aux choses les plus matérielles, les expressions d’un matérialisme et d’un sensualisme ardent aux choses les plus idéales, et où se retrouve partout cette marque artificielle que je signalais comme un des caractères d’une certaine espèce de littérature comtemporaine.

il y a évidemment, même au seul point de vue littéraire, des degrés et des nuances dans ce travail général de falsification. Il y a les hommes qui se servent de ces procédés de transfiguration comme d’une pourpre glorieuse, et il y a ceux qui n’ont à leur usage que les paillettes, les afféteries et les saillies maniérées d’esprits plus sautillans que vifs, plus capricieux que puissans. La fantaisie est le refrain et le thème accoutumé de ces derniers. Ce n’est point, hélas ! la fantaisie de Comme il vous plaira ou du Songe d’une Nuit d’été, ni même de Sterne ou d’Hoffmann, si vrais et si raisonnables dans leur folie apparente ; c’est une fantaisie toute en cliquetis de mots, en frivolités prétentieuses, en mièvreries guindées et en divagations infinies sur l’art et sur l’amour. Combien de choses de nos jours se sont abritées sous ce nom charmant ! N’est-ce point la fantaisie encore qui vient décorer les premières pages de ce volume nouveau de M. Arsène Houssaye, Philosophes et Comédiennes, que l’auteur appelle « les métempsycoses transparentes d’une ame qui se poursuit elle-même, » où il montre « les noms de folie ou de sagesse, de deuil et de volupté, tourbillonnant comme dans les spirales d’une valse éperdue, » et où il se fait le musicien d’une ronde « mélancolique qui emporte la Gaussin dans les bras de Platon ? « En voilà beaucoup, je pense, pour justifier le titre que M. Houssaye donne à un recueil de divers morceaux sur Mme de Maintenon et sur Mme de Parabère, sur Voltaire et Chamfort, sur Mlle Gaussin, hélas ! et aussi sur Platon. Ce qui fait l’unité de Philosophes et Comédiennes, ce n’est pas la pensée secrète que M. Houssaye pourrait supposer y avoir mise : c’est le genre même, qui consiste à toucher à tout étourdiment, aux grandes choses comme aux petites, aux choses sérieuses et aux choses légères, pour leur faire danser assez galamment la sarabande, comme dit l’auteur. M. Houssaye a eu quelque familiarité avec le xviiie siècle ; il a même écrit une galerie de portraits de cette époque. Je ne veux pas dire qu’il en ait pris l’esprit : il en a pris seulement quelques-unes des affectations, sans que celles-ci empêchent les affectations qui sont plus spécialement de notre temps. Il en est résulté une quintessence particulière, quelque chose comme un Dorat ou un Gentil-Bernard doublé d’un fantaisiste contemporain. Ce n’est pas qu’il n’y ait parfois des pages gracieuses et des traits délicats dans ce qu’écrit M. Houssaye : une sorte de libre et ingénieuse humeur peut être de mise dans un portrait de Callot ; mais là où la valse éperdue et la sarabande se montrent dans tout leur éclat, c’est lorsque M. Houssaye entreprend de nous expliquer Platon le divin, précurseur de Jésus, fils de Dieu, et la républicaine Aspasie proclamant la liberté, l’égalité et la fraternité avant Platon et Jésus-Christ. Comme aussi, je ne sache pas beaucoup de puérilités plus dignes d’être conservées dans les archives de l’enfantillage intellectuel et du bric-à-brac poétique que ce que l’auteur nomme un dialogue des morts sur les vivans, où il fait converser Marie— Antoinette et Saint-Just, Machiavel et Ninon de Lenclos, le tout couronné par Mme de Pompadour offrant une cigarette à Napoléon. Fantaisie, fantaisie, que me veux-tu ? Sérieusement, ici, M. Arsène Houssaye me paraît être victime d’une obsession particulière qui le pousse à forcer un naturel qui pourrait n’être pas sans grâce et à se heurter aux choses les plus graves de la vie humaine et de la pensée, pour lesquelles son talent est le moins fait.

Dans les Scènes et Proverbes de M. Octave Feuillet, on aime du moins à reconnaître une nature littéraire qui a échappé aux contagions régnantes. M. Octave Feuillet, par la grâce de son esprit, par l’aimable distinction de son talent, est un des jeunes écrivains qui ont le plus de droits à lixer l’attention. On a lu ici quelques-unes de ces Scènes qu’il réimprime aujourd’hui ; on peut se souvenir également d’un roman tenté dans des proportions plus étendues, — Bellah. Le cadre le plus propre au talent de M. FeuiUet, c’est évidemment celui du proverbe ou de ces scènes semi-romanesques, semi-dramatiques, qui deviennent facilement tout un poétique rameau. La Clé d’Or, la Crise, le Pour et le Contre sont de vives, ingénieuses et délicates esquisses. La contexture en est simple : une situation, un sentiment, une nuance de caractère ou de passion, un de ces caprices du cœur si charmans quand ils sont vrais, constituent le plus souvent le fonds de ces petits drames; mais sur cette trame légère se détachent mille traits d’observation déliée ou de poésie, d’ingénieuse ironie ou d’attendrissement, fixés dans un style élégant, rapide et mesuré. Un des côtés de ces Scènes que je voudrais signaler comme une originalité, c’est que l’auteur ne cherche point l’intérêt là où le cherchent beaucoup d’écrivains dans ces sortes de peintures. L’esprit, chez M. Feuillet, — et n’est-ce point une nouveauté? — se met du côté de ces choses vulgaires qu’on nomme la morale, l’honnêteté dans la vie, et se fait gaiement leur auxiliaire. Sans pruderie inutile et sans crainte des situations scabreuses, l’auteur des Scènes et Proverbes entreprend de nous montrer comment une femme légitime peut l’emporter en beauté, en esprit et en attraits pour un homme sur une maîtresse, comme dans le Pour et le Contre; il met toutes les bonnes grâces de sa muse à faire franchir les pas périlleux aux femmes en proie au vague de certaines heures, comme dans la Crise; il ôte toute poésie à la dégradation et à la débauche, pour la rendre à la régénération morale d’un Jeune homme épuré au contact de sa jeune épouse, comme dans la Clé d’Or. il faut bien l’avouer à la confusion de nos romans et de nos drames, l’intérêt est du côté de ces victoires spirituellement gagnées. Heureux symptômes, s’ils étaient l’indice d’une de ces réactions qui se déclarent parfois dans le sentiment général en faveur des choses honnêtes et des inspirations littéraires plus pures!

Au fond, d’ailleurs, est-il bien vrai que le public résiste si fort aux séductions et aux appels d’une littérature saine, qu’ils se révèlent sous une forme légère ou sous une forme de l’art plus imposante? C’est peut-être, au contraire, une justice à rendre au public en général, que s’il se laisse aller aux plus malfaisantes provocations de la pensée, il suffit souvent de lui présenter une image frappante et juste de la vérité pour le subjuguer de nouveau. Une des preuves les plus manifestes peut-être de cette disposition du public favorable aux moindres symptômes d’un retour à la vérité dans l’art, c’est la fortune littéraire de M. Ponsard, qui publie en ce moment son Théâtre. Ce sera certainement un des plus curieux problèmes à étudier que l’insuccès de cette réaction si bruyamment inaugurée il y a quelques années et rattachée au nom heureux de l’auteur de Lucrèce. Que lui a-t-il manqué pour réussir? Ce n’est point le public; n’est-ce point plutôt le poète, lui-même? Lucrèce, au moment de son apparition, pouvait être l’occasion imprévue et ardemment accueillie d’une sorte de réveil subit du goût général; mais M. Ponsard n’était point une de ces natures poétiques faites pour résumer avec puissance un éclatant retour de sentimens et d’idées, pour être l’ame vibrante et généreuse d’un mouvement littéraire. Entre le public et le poète il y avait comme une rencontre de hasard et factice. On peut aujourd’hui mesurer la portée réelle de l’auteur de Lucrèce par ces quelques œuvres dramatiques qu’il réunit. Dans leur ensemble, ces œuvres diverses de M. Ponsard, au milieu de qualités graves et de mérites estimables, signalent évidemment un déclin, ou plutôt l’auteur de Lucrèce est toujours le même, parce qu’il est dans la nature de son talent tempéré et laborieux de s’élever peu et de ne point s’abaisser trop, de n’être point sujet, en un mot, aux inégalités d’une inspiration vive et hardie. Ce qui est changé, c’est nous-mêmes, c’est le public, déçu de ne point rencontrer en M. Ponsard le poète d’une juste et féconde réaction morale et littéraire dont il avait salué l’idéal au milieu des ovations de Lucrèce. Il en est résulté une impression de déclin, tandis que le talent de l’auteur de Charlotte Corday, en réalité, ne cessait d’être lui-même et ne faisait que se replacer par degrés dans l’estime publique à son vrai niveau, qui est celui d’un talent plus consciencieux qu’inventif, plutôt sérieux que vigoureux, plus mesuré que souple, et mieux fait pour inspirer l’estime qu’une sympathie entraînante. Une seule chose m’effraie: c’est le titre de Théâtre complet que M. Ponsard donne aujourd’hui à trois tragédies et à une pénible transformation en comédie de la plus légère et la plus charmante des odes d’Horace. N’apercevez-vous pas ici un des signes de notre temps? C’est que les souffles poétiques sont courts; l’inspiration se lasse vite, — et plus vite encore arrive le besoin de pousser à bout son succès, de se faire couronner avant que le soleil ait éclairé des moissons comme celles que faisaient en leur temps Corneille et Shakspeare.

Si le rapide épuisement et le prompt déclin se font sentir au théâtre, combien cela est-il plus vrai encore dans les autres genres de poésie! Il est sensible que nous vivons aujourd’hui à une heure de suspension poétique, à une heure où le peu d’œuvres qui apparaissent, fruits d’une inspiration incertaine, ne répondent plus à un sentiment universel, et où il s’agile en dehors de ce cercle factice quelque chose de mystérieux et d’inconnu. Qu’en sortira-t-il? Nous ne le savons assurément. Tant que ce quelque chose ne se sera point manifestement dégagé de la fermentation des âmes contemporaines, tant que les élémens nouveaux n’auront pas pris une consistance suffisante pour alimenter une inspiration rajeunie, tant qu’une direction plus féconde ne se sera point révélée, il y aura des fidélités honorables à l’art des vers, il y aura des essais d’esprits jeunes et peu assurés encore, il y aura la continuation artificielle d’un mouvement expiré, poursuivi par ce qu’on a nommé les poetœ minores : — il n’y aura point de vraie poésie. Tout au plus, dans les ébauches qui se succéderont, pourra-t-on rechercher le reflet mourant de la pensée littéraire qui s’efface, ou le pressentiment de celle qui travaille à se dégager. Une de ces fidélités honorables à l’art des vers dont je parlais, et que n’ébranlent pas les événemens, c’est M. Boulay-Paty, qui a déjà une longue carrière poétique. M. Boulay-Paty a écrit des odes dont quelques-unes ont reçu des couronnes académiques; il élève aujourd’hui un véritable monument à une forme délicate et légère de l’art, — au sonnet. Peut-être M. Boulay-Paly a-t-il mis trop de sonnets dans son recueil. Si le vers de Boileau pouvait leur être invariablement appliqué, ce seraient en vérité trop de poèmes. Je passe les Offrandes de M. Alfred de Martonne, qui sont encore des sonnets d’un degré inférieur. M. Deltuff; l’auteur des Idylles antiques et Élégies, est un jeune esprit qui aurait pu prétendre à un autre succès dans un temps différent. On pourrait se laisser effrayer par le titre de sa préface : De la Mission du poète! ce n’est heureusement qu’une spirituelle réfutation des folies ambitieuses qui ont été brodées sur ce thème. La mission du poète, selon M. Deltuff, c’est de faire des vers, et de tâcher de les faire bons : à quoi, je l’avoue, je ne trouve rien à redire. Les vers de M. Deltuff, dans la partie antique, sont une imitation souvent heureuse de Théocrite en passant par André Chénier. Ses Élégies ont certainement moins de nouveauté, bien que de source plus moderne. Un essai qui aurait pu pénétrer au vif de notre temps, c’est un poème quelque peu aristophanesque de M. A. Dufaï, sous le titre de Lélila ou la Femme socialiste, poème en quatre nuits. Le titre seul nous semble précieux et digne de mémoire, Il y a dans ce petit essai de trop visibles prétentions an bel-esprit et parfois un goût douteux, — ce qui est bien plus sensible encore dans quelques poésies ou parodies politiques dont M. Dufaï accompagne son poème. Le mauvais goût et même le ridicule chez un romantique, soit ! mais suffit-il d’être un classique et de cravacher si cavalièrement les romantiques pour en être exempt ?

Jetez un moment les yeux derrière vous et autour de vous : altération des notions vraies, corruption de l’histoire et de la plupart des genres littéraires, culte exalté du travestissement, amour du sophisme et de la déclamation creuse, fantaisie quintessenciée, allanguissement de l’inspiration poétique supérieure, — cela n’est point une nouveauté sans doute. Le malheur de notre temps, c’est qu’il s’y joint de tous les côtés, dans la masse des esprits, une absence complète de sévérité pour toutes ces choses. Cette conscience assurée qui sent le vrai et l’aime d’un amour ardent, qui flaire le faux sous ses triples voiles et le hait d’une haine ardente, nous ne l’avons pas. — pour peu que l’esprit mauvais se déguise, prenne des dehors décens et condescende, par exemple, à ne point immoler totalement l’histoire à l’idée démocratique, nous lui savons gré de ses efforts, nous l’honorons, nous lui donnons la couronne des maîtres, comme cela est arrivé récemment à l’Académie. Nous appelons cela douceur de mœurs et impartialité, lorsque le droit extrême n’est que le droit juste de la défense pour la société assiégée par une légion de fantômes et enlevée de ses bases par l’artifice violent ou doucereux des rhéteurs. Ah ! si tous ceux qui tiennent une plume et ont à cœur la juste renommée de leur art savaient ou voulaient lire dans le douloureux livre des expériences contemporaines, comme ils verraient bien vite que le faux et l’artificiel sont des instrumens de stérilité et de décadence, et qu’il n’y a d’autre moyen pour l’art littéraire de se rajeunir que de se rapprocher du vrai, du simple et du réel ! Voltaire écrivait un jour des Délices à Rousseau : « Il faudrait venir respirer l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes… » C’était après le Discours sur l’inégalité des Conditions que le malicieux vieillard écrivait ainsi à Jean-Jacques : il le croyait échauffe et malade d’un tel effort de sophisme. Voilà bon nombre d’années que nous écrivons notre Discours sur l’inégalité des Conditions, et que nous le mettons sous toutes les formes. Allez respirer l’air natal ! allez brouter vos herbes ! c’est-à-dire : allez vers le vrai et le simple, et vous verrez ce qu’ils peuvent pour la santé de l’esprit et pour la puissance de l’inspiration littéraire. ch. de mazade.